‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 40 sur 51 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La Haine.

Au mois de février 1917, au cours de mon voyage «le retour de Berlin à New-York, je m'arrêtai à Paris. Je rencontrai dans un diner le célèbre historienitalien Ferrero. Nous causâmes entre nous après le repas. Je lui rappelai qu'il avait déclaré dans un de ses livres avoir été vivement frappé d'une particularité que l'on observe en étudiant le caractère du peuple américain : l'absence de haine, et je lui dis que la même remarque avait été faite par un auteur français, Jules Huret, qui avait, lui aussi, écrit sur l'Amérique. Ferrero se rappela l'observation. Le romancier français Marcel Prévost était venu prendre part à la conversation. Une discusiion s'ensuivit. Tout le monde convint qu'il y avait plus de haine en Europe qu'en Amérique : d'abord, parce que les peuples d'Europe sont enfermés dans un espace restreint ; ensuite, parce que les occasions d'avancement font défaut à l'Européen, d'où son àpreté dans la lutte, quels que soient son rang ou son emploi ; et, enfin, parce qu'il lui manque cette concentration de la pensée sur l'avenir si caractéristique chez l'Américain. En Europe, le touriste peut, en prenant une auto, parcourir en quelques heures des pays totalement différents, des pays qui se distinguent les uns des autres non seulement par la langue, les coutumes et le costume, mais par l'aspect physique des habitants et leur façon de penser.

Le jour de mon départ de Berlin, j'allai voir Herr von (îwinner, le directeur de la Deutsche Bank, â propos du fonds de secours qui avait été recueilli au profit des veuves

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et des orphelins d'Allemagne. Au cours de la conversation, von Gwinner vint à me dire que les Européens enviaient les Américains, parce que nous paraissions avoir la faculté de nous assimiler les étrangers, lesquels, aussitôt qu'ils ont débarqué sur nos rivages, se mettent à oublier leur haine et s'efforcent d'adopter aussi vite que possible nos modes, notre langue et même notre façon de penser. Je lui répondis que j'attribuais cela à la liberté dont on jouissait chez nous, où il était par exemple permis à un Polonais de s'exprimer dans sa langue et de s'habiller selon la coutume de son pays si cela lui plaisait ; que la seule arme dont nous nous servions contre ceux qui désiraient conserver les coutumes européennes était le ridicule et que c'étaient les mesures de répression prises par la Prusse contre les Polonais et les Danois, les Alsaciens et les Lorrains, qui avaient réveillé Tinstinct de lutte chez ces peuples et les avaient conduits à se cramponner à tous les vestiges de leur ancienne nationalité.

A l'ouverture des hostilités, la haine du peuple allemand sembla s'être concentrée sur les Russes. Liebknecht luimême, en venant me prouver par sa visite qu'il n'avait pas été fusillé comme on l'avait raconté en Amérique, me parla des dangers qu'offrait leTsarisme et de la haine qu'on éprouvait à l'égard des Russes. Mais, peu après, sous l'habile impulsion de la classe dirigeante, toute la haine des Allemands se concentra sur la Grande-Bretagne. On peut dire que le journal satirique anglais Punch ne se montrait guère excessif, à ce moment-là, en représentant une famille prussienne subissant régulièrement, tous les matins, sa crise de haine. En Allemagne, la haine est entretenue, cultivée comme une passion noble. Les ministres du culte et les généraux ont rivalisé en manifestations oratoires sur ce thème. Au commencement de 1917, le général prussien qui commandait à Limbourg prononça un discours où il exalta les avantages de la haine et déclara que rien n'était comparable au sentiment de bien-

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être qu'on éprouvait en se réveillant, le matin, après avoir passé une nuit dans des pensées et des rêves de haine.

La phrase « Gott slrafe England » semblait avoir été répandue dans toute l'Allemagne. Elle était imprimée sur des. timbres-poste destinés à être apposés au dos des lettres comme cela se pratiquait chez nous avec nos timbres de la Croix-Rouge. A l'ambassade, je vins à constater que mon valet de chambre allemand se mettait à apposer ces timbres sur le dos de toutes les lettres oificielles ou particulières que Ton expédiait. 11 fut interrompu dans sa besogne, aussitôt découvert. Le papier-monnaie était imprimé avec la phrase « Gottatrafc England » à laquelle les mots « itnd America >"> furent souvent ajoutés, la guerre se prolongeant et l'Amérique refusant de modifier les règles établies et d'arrêter l'envoi des approvisionnements aux alliés. Tout le monde connaît 1' « Hymne de Haine » de Lissauer. L'apparition d'une composition de cette sorte dans un pays en état de guerre n"a rien en soi d'exlraordinaire. Mais le fait extraordinaire, c'est que ce document d'une singularité exceptionnelle traduisait l'état d'esprit du pays tout entier, et, fait non moins extraordinaire, il a valu à l'auteur l'ordre de l'Aigle Rouge de seconde classe, décerné par l'Empereur en manière de récompense.

Il n'y a pas le moindre doute que les prisonniers de guerre britanniques ont été traités, au début, d'une façon très dure et que, dans le trajet du front aux camps de concentration, ils furent réduits pour ainsi dire à la lamine et battus par leur garde. Les officiers — des êtres plus que sacrés pourtant aux yeux des Allemands — furent l'objet d'un traitement brutal — même quand ils étaient blessés — et, dans la plupart des prisons, traités plutôt comme des condamnés que comme des officiers et des gentilshommes.

Comme les Allemands vinrent graduellement à se rendre compte que le Président Wilson n'était nullement effrayé du vote allemand et que les exportations ne seraient pas arrêtées, le fleuve de haine se retourna contre ^Amérique. On était convaincu, chez les Allemands, que le Président

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Wilson avait contre lui la majeure partie de la population des Etats-Unis, qu'il ne représentait pas les véritables sentiments de l'Amérique et que ces sentiments étaient favorables à l'Allemagne. Malheureusement, beaucoup d'Américains en Allemagne s'étaient employés à entretenir le peuple et le gouvernement allemands dans cette croyance. Ces Américains se livraient à des at laques contre leur pays et leur Président dans des discours et des conférences et même dans des lettres publiées par les journaux. Un nommé Maurice Somborn, un Germano-Américain qui représentait en Allemagne une maison de commerce américaine, se montrait parmi les plus actifs. Il avait l'habitude de parcourir Berlin et d'autres villes, où il se livrait — dans les cafés et dans les brasseries — à des discours violents contre le Président et les Etats-Unis. Il devint si hardi qu'il osa déclarer un jour dans mon bureau, en présence d'un certain nombre de visiteurs, qu'il serait heureux de pendre le secrétaire d'Etat Bryan, qu'il le pendrait aussi haut que l'avait été Aman et qu'il pendrait le Président Wilson un pied plus haut. Les journaux américains racontèrent que j'appelai un serviteur et fis chasser l'intrus. Ce n'est pas tout à fait exact. Je fus assez égoïste pour me réserver le plaisir de mettre moi-même l'homme à la porte.

Cet incident me suggéra une idée que je mis aussitôt à exécution. Je télégraphiai au département de l'Etat, demandant à être autorisé à reprendre les passeports des Américains qui se livraient à des attaques contre les Etats- Unis, ces Américains s'étant aliéné le droit d'être protégés par un passeport. Le département de l'Etat m'approuva. Le Consul de Dresde saisit, sur mon ordre, le passeport d'un chanteur nommé Rains et celui d'un rentier du nom de Recknagel. Ces deux Américains avaient adressé aux journaux de Dresde une lettre violente dirigée contre le Président Wilson. Ce ne tut pas sans difficulté que j'arrivai* à reprendre le passeport de Somborn. Je reçus les excuses de ce dernier quelque temps après, excuses

d'un homme désemparé et repentant qui demandait à retourner en Amérique. J'écrivis à AVashington à cet effet. On m'autorisa à lui accorder un passeport.

Ces individus, assez vils pour insulter leur propre -pays, se livraient à des dénonciations bruyantes contre moi. Cependant, nombre d'entre eux hésitèrent à manifester leurs sentiments antipatriotiques dans la crainte de se voir privés de leurs passeports. Il est indiscutable que le gouvernement allemand encouragea la formation de certaines sociétés qui avaient pour objet de répandre des articles et des pamphlets dirigés contre le Président des Etats-Unis. Parmi ces agences, la plus en vedette fut la prétendue Ligue de la Vérité. La ligue comptait parmi ses agents permanents un dentiste américain qui avait été en prison aux Etats-Unis et avait été expulsé de Dresde par les autorités de cette ville. Le secrétaire de la ligue était une Allemande, qui faisait parade de ses prétendus sentiments américains. C'était une ancienne danseuse, une spécialiste de la danse serpentine. L'agent principal était un Allemand du nom de Marten, qui s'était fait bienvenir des autorités de son pays en publiant un livre sur la Belgique, où il niait la perpétration des atrocités reprochées aux Allemands. Marten recueillit des souscriptions auprès d'un grand nombre d'Allemands et d'Américains en résidence en Allemagne, installa son siège social dans un appartement de la Potsdamerstrasse et s'occupa aussitôt de répandre des pamphlets et des feuilles volantes dirigées contre l'Amérique. Parmi ses principaux soutiens se trouvait un nommé Stoddard, qui s'était enrichi en faisant des conférences de voyage en Amérique et qui s'était retiré plus tard dans une charmante villa située à Meran, en Autriche. Stoddard publia un pamphlet intitulé « Qu allons-nous faire de Wilsonl » et se livra à certaines élucubrations lamentables sous forme de pièces de vers. Le tout fut largement répandu par la Ligue de la Vérité.

Il est évident que cette propagande se poursuivait avec

l'autorisation formelle des autorités allemandes, car une association ne peut se former, se réunir et fonctionner pendant la guerre que sur l'autorisation et sous la surveillance de l'autorité militaire et de la police. Tous ceux qui ont habité l'Allemagne savent que, pour placer un emblème ou une couronne sur une statue dans la rue, il faut se faire délivrer une permission spéciale, par l'autorité compétente, — même en temps de paix. Et cependant le 27 janvier 1916, jour anniversaire delà naissance de l'Empereur, la Ligue de la Vérité fut autorisée à placer une immense couronne, de plus de quatre pieds de haut, sur le monument de Frédéric le Grand, couronne à laquelle étaient joints un drapeau américain voilé de crêpe et une bannière de soie sur laquelle était inscrit en grosses lettres dorées : « Wilson et sa Presse ine sont pas l'Amérique ! » La Ligue de la Vérité fit photographier cette couronne. Des milliers d'exemplaires de cette photographie furent répandus sur le territoire allemand, et cela, bien entendu, avec l'agrément des autorités. La couronne, le drapeau et la bannière furent maintenus en vedette jusqu'au 6 mai 1916, en dépit des fréquentes protestations que j'adressai à ce sujet à M. Zimmermann et à M. de Jagow. Après avoir reçu la première note relative au torpillage du Sussex, j'appelai de nouveau l'attention de M. de Jagow sur le maintien de cette couronne et je lui dis que si cette insulte permanente à notre drapeau et à notre Président n'était pas supprimée, dans les vingt-quatre heures, je me chargerais de la besogne moi-même. Le lendemain, tout avait disparu.

Cette ligue m'attaquait, de temps en temps, dans des circulaires. Sur une circulaire qu'elle distribua à la fin de décembre 4916, peu de temps après mon retour en Allemagne, on lisait ces lignes : « Que pensez-vous de l'attitude de l'ambassadeur américain? En rentrant en Allemagne, à son retour d'Amérique, il était accompagné d'une Française. » C'était vrai. Mais la ligue se gardait bien de dire, naturellement, que cette Française était au

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service de ma femme, laquelle m'accompagnait et avait été autorisée par le Ministère des Affaires Etrangères allemand à venir en Allemagne avec sa femme de chambre. Les roueries allemandes me sont assez familières. Biais y n'ai jamais compris pourquoi le gouvernement allemand avait autorisé la création de cette Ligue de la Vérité et pourquoi il l'encourageait à poursuivre son œuvre. Les agissements de cette ligue, dirigée par une ancienne spécialiste de la danse serpentine et par un dentiste, ne pouvaient vraiment pas effrayer le Congrès Américain, le Président Wilson et l'ambassadeur des Etats-Unis à Berlin, au point de les contraindre à accepter les idées du gouvernement allemand ! Et si le gouvernement allemand voulait se concilier la sympathie du Président ou celle de 1 ambassadeur, pourquoi autorisait-il cette association de vauriens à insulter aveuglément la République des Etats luis, son Président et son ambassadeur?

Martcn, le directeur de celte « ligue ». avait pour ami1**, un ancien officier de la Garde Nationale de" l'Etat de New- York, lequel avait accepté une somme importante de Bernstorff « pour certaines dépenses ». Il va sans dire qu'à l'étranger — dans n'importe quel pays — l'acceptation par un officier d'une somme quelconque d'un ambassadeur aurait constitué un fait inexplicable et tellement singulier à la charge de l'ofticier que celui-ci se serait trouvé presque aussitôt collé au mur, devant un feu de peloton. Nous sommes devenus si indulgents, si souples, si oublieux des devoirs imposés aux officiers envers leur drapeau et leur pays qu'au retour de*** d'Allemagne, il lui sera peut-être permis de parcourir les Etats-Unis dans une tournée de conférences, qui ne pourra être que triomphale !

On publiait, à Berlin, un journal assez ridicule rédigé en anglais et intitulé le Continental Times. Ce journal appartenait à une Juive autrichienne, qui avait épousé un Anglais. Après l'ouverture des hostilités, le Ministre *h*> Affaires Etrangères allemand se mit à soutenircette feuille

en achetant régulièrement tous les mois plusieurs milliers de numéros. La feuille publiait les nouvelles les plus susceptibles d'influencer l'opinion en faveur des Empires Centraux, nouvelles tendancieuses au premier chef. Cette feuille, qui portait comme sous-titre « journal pour les Américains », avait pour rédacteur en chef un Anglais de bonne famille nommé Stanhope, lequel naturellement put se dispenser d'habiter le camp de prisonniers de Ruhleben. *** se trouvait parmi les collaborateurs du journal. Des articles contre le Président Wilson parurent, articles grossiers et insultants. Finalement, *** publia, dans la feuille, un article mensonger, au cours duquel il déclara que Gonger, de Y « Associated Press », avait appris l'expédition projetée de sir Roger Casement : que Gonger m'en informa, que je télégraphiai la nouvelle au Département de l'Etat à Washington et qu'un membre du cabinet du Président Wilson communiqua cette nouvelle à l'ambassadeur britannique. Un peu plus tard, dans une dépêche que le Ministère des Affaires Etrangères allemand permit à '** d'expédier au sénateur 0' Gorman, de New- York, par la télégraphie sans fil, *** modifia son récit mensonger et prétendit que j'avais envoyé la nouvelle directement en Angleterre. Le Continental Times était distribué dans les camps de prisonniers. A la suite de la publication de l'article de ***, j'allai voir M. de Jagow et je lui dis : « Ecoutez, je trouve que cette campagne imbécile, soutenue par votre gouvernement, a assez duré, et s'il parait de nouveaux articles dans le genre de celui de-***, je déclarerai publiquement que les prisonniers de guerre en Allemagne sont soumis à la honte de recevoir le Continental Times, feuille à calomnies qui passe pour être publiée à l'intention des Américains, mais qui est en réalité subventionnée par le Ministère des Affaires Etrangères allemand, et qui, appartenant à une Autrichienne, est rédigé par un Anglais renégat. »

La combinaison du Continental Times, telle qu'elle se présentait, était faite, elle aussi, pour jeter un trouble

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dans les esprits de'sireux d'approfondir la psychologie? allemande. Les Allemands semblaient se dire une lois de ■ plus que le meilleur moyen d'obtenir les bonnes grâces de* quelqu'un est de commencer par l'attaquer. L'auteur de- Y Art charmant de se faire des Ennemis a dû s'instruire dans une école allemande.

Un Ambassadeur est supposé être protégé. Cependant, j iorsqu'en ^ 916 je déposai au Ministère des Affaires 1 Etrangère* allemand des attestations qui émanaient de J l'ancien secrétaire de la « Ligue de la Vérité » et d'un J homme qui s'était trouvé constamment avec Marten et le I dentiste, attestations où il était déclaré que Marten avait parlé de tirer sur moi, le Ministère des Affaires Etrangères n'osa ou ne voulut prendre aucune mesure contre cette ligue ridicule. Ces attestations étaient corroborées par un respectable restaurateur de Berlin et par ses employés, qui affirmèrent que Marten s'était présenté au restaurant, accompagné . de plusieurs officiers allemands de mine « féroce » pour « voir » si j'y étais. Je n'ai pas besoin de dire que je ne me suis jamais soucié des rodomontades de ces lunatiques, que je tenais pour des charlatans et aussi pour des lâches. Marten et ses amis étaient également engagés dans une propagande contre les Juifs. L'activité de Marten s'expliquait par ce fait que sapropa gande lui rapportait de l'argent, car sa caisse de guerre était alimentée par de nombreux Allemands — recrutés parmi les pauvres d'esprit — et par des Américains traîtres, et aussi du fait que le lâche avait réussi à se faire exempter du service militaire, à la faveur d'une œuvre aussi bien vue de l'autorité militaire.

Le gouvernement paraissait, au reste, très désireux de cultiver le sentiment de haine qui s'était dessiné contre l'Amérique. Bien avant que l'Amérique eût expédié h moindre chargement de munitions en Angleterre et bier avant qu'aucun chargement eût été dirigé sur la France le gouvernement allemand s'était mis non seulement influencer les journaux et les « gazettes officielles », mai

les « communiqués » officiels prétendaient que le Iront occidental employait des munitions américaines en quantités considérables. Le gouvernement semblait croire que, s'il arrivait à provoquer en Allemagne assez de haine contre l'Amérique à propos de cette question de munitions, lesAméricains, effrayés, arrêteraient les envois. Le gouvernement avait permis qu'on frappât des médailles en l'honneur de tout général qui prenait une ville — par exemple: « von Emmich, vainqueur de Liège », etc. — mesure dangereuse, car tous les généraux, tous les petits princes pourvus d'un commandement arrivèrent à souhaiter que la guerre se prolongeât pour avoir leur effigie sur une médaille, môme si personne ne devait l'acheter. Le comble allait être atteint par la frappe d'une médaille pour commémorer le torpillage de la Lusùania, médaille qui fut vendue dans toute l'Allemagne. Même si le torpillage de la Lusùania avait été justifié, une pareille mesure eût été révoltante. Mais il faut avoir vécu en Allemagne pendant la guerre pour se rendre compte du dégoût qu'on peut éprouver à voir des gens se réjouir ainsi de la mort de tant de personnes^innocentes, de tant de femmes et de tant d'enfants. 11 ne s'est trouvé à ma connaissance dans toute l'Allemagne que deux écrivains, qui osèrent, à un certain moment, parler en bons termes de l'Amérique. Un de ces deux publicistes, Regierungsrat Paul Krause, gendre du feld-maréchal von der Goltz, écrivit, au mois de janvier 1917, un article dans le Lokal Anzeiger, où il étudia la question de l'exportation des munitions au point de vue américain* et le hardi et courageux orateur et écrivain, qui a nom Maximilien Harden , eut la hardiesse de défendre le point de vue américain. Dans un des numéros de son journal Die Zukunft parut un article intitulé: « Si j'étais M. Wilson. » Cétait l'article principal. Les premiers exemplaires n'avaient pas été plutôt vendus que le journal était saisi parla police. J'ignore si la saisie fut faite à la requête du gouvernement militaire ou si elle fut faite sur l'ordre du Ghan-

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celier. Tout le monde à Berlin attribua celte mesure au général von Kessel, le gouverneur militaire de la Marche de Brandebourg. J'avais fait la connaissance de Harden avant la guerre et j'eus L'occasion de m' entretenir avec lui au cours des hostilités. 11 faisait de temps on temps une confe'rence dans la grande salle de la Société Philharmonique, conférence qui attirait une attluence considérable. Au reste, il ne disait rien de sensationnel dans ces conférences : le texte avait été préalablement examiné par la censure. Le journal de Harden est une publication hebdomadaire, disposant d'une inlluence énorme, bien que d'un format très modeste».

Les journaux libéraux — tel que le Tageblalt dirigé par Théodore Wolff et qui est le journal le plus répandu de Berlin — ne se montraient guère favorables, bien qu'ilne se montrassent pas violents. Mais les articles des journaux conservateurs et même ceux des journaux catholiques respiraient la haine contre l'esprit américain. Au Reichstag, l'Amérique et le Président Wilson étaient souvent attaqués et jamais défendus. Le 30 mai ÎHIO. au cours des débats sur la censure, le député Stresemann, qui appartient au groupe des nationaux libéraux à tendances conservatrices, attaqua violemment le Président Wilson et déclara qu'on pouvait se dispenser de ses services comme ami de la paix. Le gouvernement, les journaux et les hommes politiques s'unirent dans une campagne d'opposition contre l'Amérique.

Je crois que toute^la haine concentrée naguère contre la Grande-Bretagne s'est retournée aujourd'hui contre les Etats-Unis. Les Américains d'origine allemande sont encore plus détestés que ceux dont l'origine est purement américaine. Ils ont déçu les Allemands profondément. D'abord, parce que bien que les Germano-Américains aient soutenu financièrement les œuvres de bienfaisance allemande dans la guerre actuelle et cela dans des proportions considérables, ceux qui bénéficiaient de ces souscrip-

lions en Allemagne ignoraient le caractère particulier qu'elles offraient, car la Croix-Rouge allemande accueillait ces souscriptions sans apprendre au public que cet argent provenait d'Américains d'origine allemande. Ensuite, parce que les Germano-Américains ne sont pas venus s'enrôler dans l'armée allemande, ce qu'ils pouvaient faire en traversant les pays neutres avec des passeport américains. Enfin, et c'est la déception la plus amère, les Américains d'origine allemande n'ont pas voulu risquer leurs biens, leur tranquillité, leur vie et l'avenir de leurs enfants en prenant les armes contre l'Amérique au profit des Hohenzollern. On s'était livré pendant des années à une propagande habile pour faire comprendre aux Allemands d'Amérique qu'ils faisaient partie de la nation allemande, une et indivisible, pour amener les originaires du Grand-Duché de Hesse, de la Bavière, de la Saxe et du Wurtemberg à oublier que ces pays avaient été conquis en 1866 par le militarisme prussien.

Quand le frère du Kaiser, le prince Henri, vint visiter l'Amérique, il passa la plus grande partie de son temps avec les Américains d'origine allemande et parmi les associations germano-américaines, afin d'aider au développement de cette propagande. Avant la guerre, l'Américain d'origine allemande, qui retournait dans le village où il était né et où il avait passé son enfance, n'arrivait qu'à exciter, par son luxe, l'envie de ses anciens compatriotes. Et l'envie engendre la haine. Tous les journaux allemands publièrent des caricatures de l'oncle Sam et du Président Wilson. Une de ces caricatures représentait notre Président en train de lâcher d'une main la colombe de la paix, tandis que de l'autre il passait des munitions aux Alliés. C'était encore la moins désagréable.

Du 10 août 1914 au 23 septembre 1915, l'Empereur, ainsi que je l'ai dit, ne cessa de refuser de m'accorder une audience, sous prétexte qu'il ne pouvait pas recevoir l'ambassadeur d'un pays qui fournissait des munitions aux l'imemis de l'Allemagne. Nous fûmes mis à l'index Dar

t<»u<- les princes allemands. Je n'eus pas l'occasion d'en voir un seul après l'ouverture des hostilités, saut le prince Max de Bade, qui s'intéressait aux prisonniers de guerre en Allemagne et dans les autres pays. 11 m'arriva d'envoyer un de mes secrétaires porter une offrande au palais d'une des belles-filles du Kaiser, la princesse Auguste- Guillaume, la princesse ayant annoncé qu'elle resterait ce jour-là pour accueillir toute offrande qu'on voudrait bien lui faire parvenir en faveur de son hôpital. Elle accepta la somme que mon secrétaire était chargé de lui remettre, ce qui ne l'empêcha pas de s'exprimer de la façon la plus acerbe contre l'Amérique à propos de l'expor tation des armes. En 1914, à l'occasion de la Noël, nous adressâmes à un des princes qui se trouvaient sur le front des boîtes de cigarettes pour les soldats. Nous ne reçûmes même pas un accusé de réception.

Le docteur Jacobs, qui était le correspondant à Berlin de la publication artistique ['Amérique Musicale et qui resta dans la capitale prussienne jusqu'au 26 avril 1917, fut convoqué vers le 16 du même mois à la Komraandatur et soumis à un interrogatoire. Au cours de cet interrogatoire, on lui demanda s'il connaissait la « Liquide la Vérité » et, sachant que cette association existait, pourquoi il n'en faisait pas partie. Cette abstention l'avait-elle rendu suspect? Je l'ignore. En tout cas, ordre lui fut donné de se présenter deux fois par jour au commissariat de police. On lui interdit de sortir de chez lui, le soir, passé huit heures. Il fut soumis à cette mesure pendant le reste de son séjour à Berlin. La question qu'on lui avait posée à propos de la fameuse « ligue » montre l'intérêt que les autorités allemandes portaient à cette association nauséabonde, laquelle était allée jusqu'à dire, dans quelques-unes de ses circulaires, que j'étais soupçonné d'avoir délivré des passeports américains à des Anglais afin de leur permettre de sortir d'Allemagne. Cette allégation donna lieu, après mon départ, à une interpellation au Reichstag. Zimraermann déclara que

l'accusation avait été Fobjet d'une enquête, et jugée mensongère.

J'ai parlé, dans un autre chapitre, de la question de la vente des armes et des munitions taite par l'Amérique aux Alliés. Cette question est toujours présente à l'esprit des Allemands, lesquels ne se préoccupent nullement des droits conférés par la loi ou les traités et ne voient que le fait brutal apporté par la vente de ces armes et de ces munitions qui ontcontribué à leur enlever des êtres chers. Nous aurons à supporter celle haine pendant de longues années.

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