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CHAPITRE XIX

Le Peuple allema.nd pendant la Guerre.

A la déclaration de guerre, le pouvoir suprême en Allemagne fut transféré des autorités civiles aux autorités militaires. Le vendredi soir à cinq heures, aussitôt la déclaration de l'état de guerre rendue publique, la Garde du régiment des Grenadiers « Empereur Alexandre » se mit en marche sous le commandement d'un lieutenant accompagné de quatre tambours, et alla se ranger devant le monument de Frédéric le Grand, situé au centre de l'avenue des Tilleuls. Les tambours battirent aux champs. Puis, le lieutenant donna lecture d'un ordre qui débutait ainsi : «. Par ordre du souverain, l'état de guerre est proclamé à Berlin et dans la province de Brandebourg. » L'ordre était signé du général von Kessel, commandant en chef de la Marche de Brandebourg, lequel annonçait au public qu'il était investi de tous les pouvoirs ; que les fonctionnaires civils pourraient continuer à occuper leurs postes, mais auraient à obéir aux ordonnances du commandant en chef; qu'il serait loisible aux fonctionnaires . nommés à cet effet de procéder à des perquisitions domiciliaires et à des arrestations, et cela à n'importe quel moment ; que les étrangers incapables de produire des raisons valables pour rester à Berlin avaient vingt-quatre heures pour quitter la ville ; que la vente des armes, delà poudre et des explosifs aux civils était interdite, et qu'il était défendu aux civils de porter sur eux des armes sans être munis d'une autorisation de l'autorité compétente

Le transfert du pouvoir s'opéra de la même façon dans tous les corps d'armée, provinces ou arrondisse.

ments d'Allemagne : partout le général commandant en chef prit le pouvoir suprême. On avait dû nommer un nouveau chef à Berlin, le commandant en chef de la Marche, parce que deux corps d'armée — le troisième corps et celui des Gardes — avaient leur quartier général dans la capitale prussienne.

Ces commandants de corps d'armée ne se montraient nullement gênés dans l'exercice de leurs attributions nouvelles. Certains d'entre eux allèrent même jusqu'à prescrire la longueur des robes pour les femmes. Au mois de janvier 1917, il arriva qu'un certain nombre de femmes — suivant en cela la coutume adoptée en Allemagne dans les réunions sportives — se montrèrent en culottes aux sports d'hiver de Garmisch-Partenkirchen. Le commandant en chef [General Kommando) pour la Bavière publia l'ordre suivant :

« De nombreuses femmes ont provoqué, par leur tenue, la colère et l'indignation des habitants de Garmisch- Partenkirchen. Cette réprobation s'adresse surtout à certaines femmes, souvent d'âge mûr, qui bien qu'elles ne prennent pas part aux jeux sportifs ne se montrent pas moins en culottes. Il est même arrivé à des femmes ainsi vêtues de pénétrer dans les églises pendant la célébration du culte. Une telle tenue est faite pour froisser les légitimes susceptibilités des populations des montagnes, po pulations graves envers qui une pareille attitude est vraiment cruelle et donne souvent lieu dans les rues à des incidents désagréables. Des fonctionnaires, des ministres du culte, des particuliers se sont adressés au GeneralKommando à cet effet et celui-ci a donné pleins pouvoirs aux autorités de Garmisch-Partenkirchen de prendre des mesures énergiq ues contre cette inconduite, en se faisant aider par la police au besoin. »

J'ai eu l'occasion de passer deu x jours à Garmisch-Partenkirchen en février 1916. Certaines jeunes filles aile-

mandes paraissaient charmantes en culottes, mais j'avoue que je partage l'avis du General, Kommando au sujet du spectacle offert par les femmes d'âge mûr, et que ce spectacle était une « cruauté » non seulement pour « les populations graves des montagnes», mais pour l'observateurordinaire. Ces commandants de corps ne sont responsables apparemment que devant l'Empereur et, par conséquent, les difficultés que j'ai rencontrées au sujet du traitement appliqué aux prisonniers étaient dues en grande partie à ce système, puisque tout commandant de corps se considérait investi d'un pouvoir absolu dans l'étendue de sa juridiction, non seulement sur la population civile et militaire, mais sur les camps de prisonniers placés sous son contrôle.

Un certain nombre de lois furent votées le 4 août 191 i, lois qui avaient été élaborées longtemps à l'avance et qui apportaient des modifications diverses, nécessitées par la guerre : telles que les lois relatives à la frappe de la monnaie, aux opérations de banque et à rétablissement des prix maxima. Les lois relatives aux prix des articles étaient votées au fur et à mesure. Ainsi, la loi du 28 octobre 1914 prévoyait en détail les prix maxima pour le seigle dans les différentes régions de l'Allemagne. Le prix de la tonne de seigle allemand ne devait pas dépasser 220 marks à Berlin, 238 marks à Cologne, 209 marks, à Kœnisberg, 228 marks à Hambourg, 238 marks à Francfort-sur-le-Mein. Le prix maximum pour la tonne de blé allemand fut établi avec une surcharge de 40 marks sur les prix sus-énoncés pour le seigle. Ce prix ne comprenait pas les sacs et était établi pour la vente au comptant. La loi relative aux prix maxima s'appliquait à tous les articles de nécessité journalière, non seulement aux denrées et au fourrage, mais à l'huile pour l'éclairage, au charbon et au bois. Ces prix maxima étaient naturellement sujets à des modifications selon les circonstances, mais je crois pouvoir avancer sans crainte d'être contredit qu'au cours de mon séjour à Berlin pendant la guerre, les denrées de

première nécessité n'ont jamais été, à aucun moment, aussi chères qu'à New- York.

Le soi-disant pain de guerre, la principale nourriture de la population, pain qu'on a commencé à fabriquer peu de temps après l'ouverture des hostilités, était composé de seigle et de farine de pomme de terre. On ne pouvait pas dire qu'il fût sans saveur, surtout quand il avait été grillé.

Quand on s'aperçut que la guerre ne s'annonçait pas aussi courte qu'on l'avait cru tout d'abord, on eut recours à la carte de pain. Le lundi matin, chaque consommateur recevait une carte à laquelle étaient joints un certain nombre de petits coupons perforés de dimensions exiguës — le quart d'un timbre-poste ordinaire — portant les numéros 2o, 50 ou 100. Le total de ces chiffres représentait la ration en grammes accordée à chaque consommateur par semaine. La personne qui désirait acheter du pain chez un boulanger ou dans un restaurant devait remettre un de ces petits coupons et on lui donnait, en échange, la quantité de pain à laquelle ce coupon donnait droit. Les boulangers recevaient une certaine •quantité de farine au commencement de chaque semaine, farine dont ils avaient à rendre compte à la fin de la semaine en remettant le nombre de cartes de pain que cette farine représentait.

Comme les denrées devenaient rares, le système de la •carte fut appliqué à la viande, aux pommes de terre, au sucre, au beurre et aju savon. Les légumes verts et les fruits furent maintenus en dehors du système, comme le furent — pendant longtemps — les poulets, les canards, les oies, les dindes et le gibier. En raison de ces exceptions, la vie s'offrait plutôt facile aux gens riches, bien que l'oie vint à monter à des prix ridicules. Il y eut naturellement tout un trafic de cartes, de vente de beurre non contrôlé ou passé en contrebande, etc. La police se montra très rigide dans l'application des lois ; le directeur d'un <des plus grands hôtels de Berlin fut conduit en prison

pour avoir demandé à ses serviteurs leur ration de beurre et l'avoir vendue aux clients riches de l'hôtel. Au moment de mon de'part de Berlin, il fallait montrer un certificat de médecin pour obtenir du lait. Seuls les enfants audessous de six ans en étaient exemptés. La mesure tourna à l'avantage des enfants pauvres, qui furent ainsi plus favorisés qu'ils ne l'avaient été avant la guerre, car les déléguées du Frauendienstet des autres sociétés de bienfaisance avaient soin de s'assurer que chaque enfant recevait la ration à laquelle il avait droit.

Au cours de la troisième année de guerre, le charbon devint très rare par suite de la crise des moyens de transport et la pénurie de la main-d'œuvre. A Munich, tous les endroits publics : théâtres, galeries de peinture, musées, cinémas, fermèrent leurs portes. La crise fut moins grave à Berlin. Mais la capitale prussienne ne connut pas moins, elle aussi, des heures difficiles. On vit les éléphants de la ménagerie Hagenbeck attelés à des charrettes de charbon dans les gares. On économisa la lumière. Toutes les maisons de rapport (et tout Berlin vit dans des maisons de rapport distribuées en appartements) étaient fermées à neuf heures. Il était défendu d'éclairer les devantures des magasins et tous les théâtres fermaient leurs portes à dix heures. On éclairait une rue sur deux et les lampes électriques n'avaient qu'un bec allumé sur trois.

Au fur et à mesure que les hommes partaient pour le front, ils étaient remplacés par des femmes, que Ton employait à des travaux absolument nouveaux pour elles. La nouvelle voie souterraine du métropolitain de Berlin est en train d'être construite par des femmes. Ce travail n'est pas aussi ardu à Berlin qu'à New- York, car la ville est bâtie sur un lit de sable. Les femmes sont également employées sur les voies ferrées. On les voit au travail sur les lignes, armées de pioches. Les grandes voitures jaunes des postes de Berlin sont conduites par des femmes. Le service du métropolitain était également assuré par des femmes ainsi que celui des tramways, où elles ne se bor-

liaient pas à remplacer les receveurs, mais parfois les conducteurs. Les banques, les compagnies d'assurance, de nombreuses maisons de commerce employaient des femmes. On voyait de ces employe's féminins jusque dans l'enceinte sacrée d'un grand nombre de bureaux du pouvoir civil et'militaire.

Tout ce qui était étranger tombait sous le coup d'un ostracisme intransigeant. On fit môme la chasse aux mots étrangers. Le mouvement fut dirigé par le préfet de police deBerlin en personne, M. deJagow (cousin du Ministre des Affaires Etrangères). M. de Jagow et ses adjoints décidèrent que la langue allemande devait être expurgée de tous les mots d'origine étrangère. L'enseigne de l'Hôtel Bristol, situé sur la promenade des Tilleuls, disparut. L'Hôtel Westminster, situé dans la même rue, reçut le nom de Lindenhof. La pâtisserie de l'Hôtel Gumberland portait sur sa devanture le mot français « Confiserie ». Ordre fut donné au directeur de l'établissement d'enlever ce mot. Cependant le directeur fut autorisé à maintenir l'enseigne de son hôtel, qui continua à s'appeler l'Hôtel Cumberland, le nom étant porté par le beau-père de l'unique fille du Kaiser, le duc de Cumberland. Le mot « chauffeur » fut supprimé. Mais on ne sut par quoi le remplacer. D'aucuns opinèrent pour Kraftwagenfuhrer (conducteur de wagon activé par une machine). On finit par germaniser le mot français et « chauffeur » devint Schauffoer. Les Prussiens firent enlever toutes les enseignes qui portaient le mot Confektion. Mais l'exemple le plus divertissant fut offert par le général commandant en chef de la ville de Breslau, qui écrivit à un confiseur pour lui défendre d'employer le mot « bonbon ». Le confiseur, taisant montre d'un esprit d'à propos et d'indépendance assez rare en Allemagne, répondit qu'il s'empresserait de renoncer au mot « bonbon » le jour où le commandant en chef renoncerait de son côté à se faire appeler « général », mot tout aussi français.

On eut recours aux moyens les plus imprévus pour

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faire entrer l'or dans les coffres de la Banque impériale. On voyait partout des affiches avec cette inscription : « Ouiconque garde son or dessert la patrie ». Tout soldat qui remettait une pièce d'or de vingt marks à son supérieur recevait en échange vingt marks en papier-monnaie et une permission de deux jours. De môme, un écolier recevait pour une pièce d'or de dix marks le montant de sa pièce en papier-monnaie et avait droit a une demijournée de congé. Les établissements de cinéma remettaient à ceux qui payaient leur place en or un billet supplémentaire, valable pour un des jours suivants. Une Américaine habitant Berlin fut réveillée un matin à huit heures par deux agents de police qui lui notifièrent qu'ils avaient appris qu'elle possédait des pièces d'or, ajoutant que, si elle ne se décidait pas à les échanger contre du papier-monnaie ils se livreraient immédiatement à des perquisitions. Elle leur remit les pièces d'or, que je réussis, au reste, à lui faire rendre dans la suite. On finit par interdire la sortie de l'or du territoire. Les voyageurs, qui arrivaient en Allemagne avec de l'or sur eux, étaîenttenus d'échanger cet or contre du papiermonnaie.

J'arrivai à constater que l'Allemagne importait des Pays-Bas et des pays Scandinaves — particulièrement de la Suède — des denrées et d'autres articles en quantités considérables, bien que naturellement je ne fusse pas en situation de me livrer à aucune évaluation. Aujourd'hui que nous sommes entrés dans la lutte, nous allons prendre des mesures énergiques et cesser tout commerce d'exportation avec les pays qui approvisionnent l'Allemagne en denrées, en matières premières, etc. La Suède se livre à ce trafic avec une activité toute particulière, mais j'ai appris que la Norvège expédie des pyrètes, du soufre, qui aident à fabriquer l'acide sulfurique, élément indispensable aux munitions de guerre. La potasse, qu'on ne trouve à l'état de minerai qu'en Allemagne et en Autriche, a été employée comme moyen d'échange pour obtenir de la

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Suède des articles de première nécessité tels que le cuivre,, le saindoux, etc.

La première manifestation provoquée par la guerre eut lieu à Berlin, en 19Io, au début de l'été. Un groupe de cinq cents femmes environ s'assembla devant le palais du Reichstag. Les manifestantes furent dispersées aussitôt par la police. Aucun journal ne rendit compte de cette démonstration. Les réclamations des manifestantes étaient plutôt vagues. Elles traitèrent M. de Bulow de vieux ramolli pour avoir échoué en Italie et se plaignirent que la crème iouettée ne valait pas celle qu'on se procurait avant la guerre. Il y eut de-ci de-là, dans la suite, quelques protestations au sujet de la cherté des vivres, et les femmes vinrent à réclamer le retour de leurs maris des tranchées.

Un certain nombre de crnals arrivèrent à Berlin dans ces premiers jours d# l'été. Miss Jane Addams et ses suffragettes débarquèrent, venant de Hollande où elles avaient tenu une assemblée. Je réussis à obtenir du chancelier et de M. de Jagow un rendez-vous pour elles, rendez-vous qu'elles attendaient avec la plus vive impatience. Un de ces deux personnages semble, avoir fait une certaine impression sur Miss Addams, car au moment où j'écris ces lignes je lis dans les journaux qu'elle estime que nous n'aurions pas dû entrer en guerre, parce que nous risquons de froisser quelqu'un.

Le 27 juillet 1915, j'informais que je venais d'apprendre que les Allemands relevaient parmi leurs prisonniers russes ceux qui leur paraissaient animés de sentiments révolutionnaires ou libéraux ; qu'ils fournissaient de l'argent et de faux passeports à ces prisonniers et les renvoyaient en Russie pour provoquer la révolution.

Un Allemand de mes amis m'a dit qu'un fabricant de jumelles de campagne, qu'il connaît personnellement,

avait reçu une importante commande du gouvernement bulgare. Ce fabricant s'est rendu au Ministère des Affaires Étrangères et a voulu savoir s'il devait livrer la commande. Il lui fut répondu, que non seulement il fallait livrer, mais exécuter l'ordre dans le plus bref délai possible. Cette nouvelle me permit d'annoncer longtemps d'avance l'alliance de la Bulgarie avec les Puissances Centrales.

Il y avait encore des gens raisonnables en Allemagne un an après l'ouverture des hostilités. Le 9 août, je rencontrai Ballin, le directeur de la grande Compagnie de navigation Hambourg-Amérique. Je lui demandai :

— Quand allez-vous arrêter cette lutte insensée ?

Le lendemain, Ballin vint me voir et me dit que les Allemands raisonnables désiraient la paix, et la paix sans annexion. Il ajouta qu'on hésitait partout à prononcer le mot de « paix », que les Puissances semblaient estimer que parler de paix, c'était révéler un état de faiblesse, qu'il avait donné au Chancellerie conseil de déclarer dans un journal à attaches officielles que l'Allemagne ne faisait qu'une guerre défensive et était disposée à conclure une paix honorable. Il me dit — à ce moment — que l'Empereur était contre l'annexion de la Belgique.

En procédant à l'examen de l'énorme dette de guerre contractée par l'Allemagne, il ne faut pas oublier que les municipalités allemandes et les autres circonscriptions politiques ont contracté, elles aussi, de grosses dettes par suite de la guerre, telles que les allocations supplémentaires accordées aux veuves et aux enfants de soldats.

En novembre 1915, il y eut des troubles provoqués par le manque de vivres et un mouvement sérieux contre la .continuation de la guerre. Un journal socialiste de Leipzig cessa de paraître par ordre supérieur.

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On ne cessa de battre le rappel pour faire rentrer For et Ton chercha à en obtenir par tous les moyens. Peu de temps avant mon départ d'Allemagne, les journaux reproduisirent une circulaire invitant les Allemands à se défaire de leurs bijoux. Beaucoup de personnes répondirent à cet appel. Parmi ces personnes se trouvaient, je crois, l'Impératrice et d'autres membres de la famille impériale.

En décembre 1915, un grand banquier de Berlin me dit que les Allemands étaient fatigués de la guerre ; que la maison Krupp et les autres grandes entreprises industrielles étaient en train d'amasser des fortunes et prolongeaient la guerre, en insistant sur l'annexion de la Belgique ; et que les junker étaient également en faveur de la continuation de la guerre, parce qu'ils employaient des prisonniers et que leurs bénéfices étaient ainsi quadruplés et même quintuplés. Il ajouta que, selon lui, c'est le commerçant de classe moyenne (Kauflente) qui sera appelé à payer les frais de la guerre et que les junker ne subiront pas d'impôts.

En décembre, le beurre devint rare. Les ménagères qui attendaient leur tour devant les boutiques y pénétraient souvent de force. On réquisitionna du cuivre dans de nombreux immeubles à Berlin. Un de mes amis du Ministère des Affaires Etrangères m'apprit que le fameux von Rintelcn avait été envoyé en Amérique dans le but de s'assurer du stock entier des poudreries Du Pont et qu'il lui était interdit de s'occuper d'autre chose.

Au mois de décembre, le jour où la question de la paix fut l'objet d'une interpellation au Reichstag, une réunion devait avoir lieu dans la soirée, avenue des Tilleuls, réunion qui avait été annoncée par des affiches. J'avais parcouru les rues dans l'après-midi et j'avais constaté que la police avait divisé la ville en sections, de façon à interdire l'ac-

ces de la promenade des Tilleuls à la foule. La séance du Reichstag lut mouvementée. Scheidemann, le député socialiste, parla en termes très mesurés. Mais le Chancelier voulutlui répondre et l'on chercha ensuite à clore le débat. Les socialistes se livrèrent à de si bruyantes protestation? que les membres de la majorité durent céder et un aulr.' socialiste de marque, Landsberger, réassit à parler au nom de ses collègues. Il s'exprima, lui aussi, en termes mesurés et vint à déclarer que les socialistes eux-mêmes s'opposeraient à ce que l'Alsace-Lorraine retournât à la France. Il lui arriva de prononcer au cours de son allocution une phrase typique, où il disait que « les Etats Désunis d'Europe étaient en train de se battre pour faire une place aux Etats-Unis d'Amérique ».

Les banques adressèrent des circulaires aux personnes qui avaient loué des coffres-forts chez elles, les priant de vouloir bien en déclarer le contenu. C'était une façon de s'assurer que ces coffres ne contenaient pas de l'or.

Nous reçûmes au mois de janvier 1910 de nombreuses visites. S. S. Me Clure, Hermann Bernstein, Inès Milholiand Boissevain arrivèrent à Berlin, venant des Etats-Unis où ils avaient pris passage à bord du navire qui amenait Ford et sa mission de paix. Je présentai Mmc Boissevain à Zimmermann, qui l'admira beaucoup.

En janvier 1910, je me rendis à Munich. De là, j'allai visiter deux camps de prisonniers à Ingolstadt : l'un destiné aux officiers et l'autre aux soldats. Je vis aussi l'archidiacre Nies, de l'Eglise épiscopale américaine, qui inspectait les camps de prisonniers en Bavière et accomplissait par là une œuvre extrêmement utile.

Les membres de la colonie américaine de Munich pourvoyaient à l'entretien d'un hôpital de la Croix-Rouge avec l'appui de certains de leurs amis d'Amérique. Cet hôpital

était placé sous l'habile direction du docteur Jung, un médecin de Washington, à qui sa femme apportait une aide précieuse. L'équipe des infirmières était composée déjeunes filles américaines et allemandes. La colonie américaine de Manich pourvoyait aussi, journellement, à la subsistance d'un certain nombre d'enfants des écoles. Je regrette d'avoir à dire, cependant, que de nombreux résidents américains dans cette ville se livraient à des attaques contre le Président Wilson et les Etats-Unis.

En mars 1916, je fus pressenti au sujet du projet que le gouvernement allemand avait formé à l'effet de dépêcher un envoyé sans attributions formelles — comme le colonel House — aux Etats-Unis. Ce délégué se serait entretenu à titre officieux avec le Président et les personnalités les plus marquantes. On me dit que Soif allait être probablement désigné.

En 1916, l'Allemagne interdit l'importation d'un certain nombre d'articles de luxe. Cette mesure fut prise naturellement dans le but d'empêcher que l'argent allemand aille à l'étranger.

Un Danois qui possédait un certain stock de manganèse au Brésil avait vendu ce stock à une maison de Philadelphie, pour être livré à la « United States Steel Company ». Le gouvernement allemand ayant appris la nouvelle fit arrêter le Danois. Le Ministre de Danemark eut les plus grandes difficultés à faire relâcher son compatriote.

Au mois d'avril 1916, les séances du Reichstag furent marquées par les interruptions, assez vives, de Liebknecht. Le Chancelier se vit interrompre un jour, au beau milieu de son discours, par le député socialiste, qui déclara que les Allemands n'étaient pas libres. Une autre fois, liefekmecht s'éleva contre l'allégation qui représente

î.s Allemands comme n'ayant pas désiré la guerre. A une autre occasion, il appela l'attention du gouvernement sur les tentatives auxquelles les Allemands s'étaient livrés dans le but d'inciter les prisonniers de guerre musulmans et irlandais à déserter et à se ranger du côté de l'Allemagne. Enfin Liebknecht exaspéra les partisans du gouvernement en déclarant que la souscription à l'emprunt était une escroquerie.

Je crois qu'à la suite de l'accord survenu au sujet du torpillage du Sussex, les Allemands furent animés du désir de voir des relations plus cordiales s'établir entre l'Allemagne et les Etats-Unis. En tout cas, la Gazette de F Allemagne du Nord, en réponse à de nombreuses attaques anonymes dont j'avais été l'objet, publia, à ce moment, un article où l'on m'octroyait une sorte de certificat officiel, tendant à me représenter comme un bon enfant et notifiant que les rumeurs relatives à mes sentiments d'hostilité envers l'Allemagne ne reposaient sur rien.

Au mois de mai 1916, Wertheim, le directeur du grand service d'approvisionnement de Berlin, me disait que ses employés étaient encore plus occupés qu'en temps de paix.

Au commencement de juin, j'eus deux entretiens assez longs avec le prince de Bulow. Il parle bien l'anglais ot passe aux yeux de ses ennemis pour s'être perfectionné dans cette langue, ces temps derniers, afin de se tenir prêt en vue des conférences qui pourraient être convoquées en faveur de la paix. Il est d'esprit plus actif que le Chancelier actuel et impatient de jouer un rôle.

Au mois de juin, le Chancelier fut tellement exaspéré par les attaques anonymes dont il était l'objet — pamphlets et autres — qu'il les dénonça en plein» ReichstuT,

décision dont il n'eut qu'à se louer. Des insinuations, des calomnies; des rumeurs de toutes sortes circulaient dans tout Berlin à cette époque. Helfferich eut lui-même à se défendre contre l'accusation de s'être livré à des attaques anonymes contre le Chancelier.

Au mois de juillet, un comité se forma sous le nom de « Comité National pour une Paix honorable » . Le prince Wedel fut choisi comme président. La plupart des membres de cette association étaient des amis du Chancelier. Au reste, on savait que le directeur de la Gazette de Francfort — l'organe du Chancelier — était un des trois principaux dirigeants de la ligue. On décida de désigner cinquante délégués, lesquels furent chargés de parler au nom de la ligue dans toute l'étendue du territoire allemand. L'inauguration de cette campagne oratoire fut fixée au 1er août. Seulement, les orateurs se montrèrent de vues si différentes et prononcèrent pour la plupart des discours si parfaitement ridicules qu'il durent interrompre leur tournée. L'idée n'eut pas de suite.

Au mois d'août, j'allai passer, à deux reprises, le samedi et le dimanche à Heringsdorf, une station estivale de la Baltique. Il me fallut obtenir au préalable une autorisation du pouvoir militaire, par l'entremise du Ministère des Affaires Etrangères, car les étrangers n'ont pas le droit de séjourner sur le littoral de l'Allemagne. Je constatai, au cours de mes deux visites, que les règlements relatifs à l'extinction des lumières aux fenêtres, la nuit, étaient appliqués de la façon la plus stricte.

Il y a frois installations de bains à Heringsdorf, établies en forme de square ; les cabines sont rangées sur trois côtés du carré, le quatrième côté étant la plage, laquelle se développe sur une étendue d'environ six cents mètres. Une des installations est réservée aux hommes, une autre aux femmes. La troisième est mixte : c'est laFamilienbad (plage de famille). Les Allemandes portent

des costumes de bain raisonnables et sont loin do se livrer aux innovations extraordinaires que nous voyons se produire en Amérique. Elles portent des sandales, sans bas, et comme beaucoup d'entre elles sont bien faites, elles se montrent à Heringsdorf à leur avantage, tout en continuant à s'habiller fort mal. Les Allemandes sont, pour la plupart, d'excellentes nageuses. Leur costume est, au reste, des plus commodes. Mais il faisait plutôt froid, à ce moment-là.

Mon attention avait été attirée par une jeune blonde, d'une beauté ravissante, qui, assise sur son peignoir de bain, s'offrait à l'admiration de toute la plage. Tout à court, je la vis se pencher et fouiller dans une des poches d-e son peignoir. Elle en retira un énorme sandwich de pain noir qu'elle se mit à manger tranquillement. Après quoi, elle alla se plonger dans l'eau et se livrer au plaisir de la nage. L'Allemand mange sans cesse. Dans les prospecta., des pensions de famille d'Hcringsdorf, il est spéciiié que les clients auront droit — en outre des quatre ou cinq repas habituels — à un sandwich qu'ils pourront emporter sur la plage à l'heure du bain.

îl existe à Berlin une fort belle chapelle anglicane,, que la mère du Kaiser avait coutume de fréquenter. L'Empereur avait permis — en souvenir de sa mère — que la chapelle restât ouverte. On continua donc à y célébrer le culte pendant la guerre. Le pasteur, le Révérend Williams, fut autorisé à visiter les prisonniers britanniques. Il se montra extrêmement dévoué, allant d'un camp à l'autre et se signalant par ses œuvres charitables. R fut arrêté avec sa sœur — qui avait donné d'aussi graudes preuves de dévouement — et conduit avec elle en prison. Tous deux étaient accusés d'espionnage !

Aux premiers temps de mon séjour à Berlin, j'assistais au service divin à l'église américaine. Mais, en 1915,1e conseil de fabrique confia le sermon à une Allemande, et

je cessai de paraître à l'église. Le Révérend Docteur Crosser, le pasteur américain chargé des soins du culte au moment de mon arrivée à Berlin, nous quitta au cours du printemps qui précéda la guerre. Je le regretterai toujours.

Le malheureux Creelman, le célèbre journaliste américain, mourut à Berlin. Nous l'avions placé dans un excellent hôpital. Il recevait tous les jours la visite d'un attaché de l'ambassade. Le service religieux fut célébré à l'église américaine par le Révérend Docteur Dickie. Le Révérend Dickie résidait depuis de longues années à Berlin. La bibliothèque de l'église américaine est un don de Mme Dickie. Le Ministère des Affaires Etrangères se fit représenter par Herr Horstmann.

Bien qu'à l'heure actuelle, tous les princes et tous les hommes publics consentent à poser pour les fictions du cinématographe, on n'est pas moins porté à croire que le Tsar Ferdinand de Bulgarie .et certains membres de sa famille ont été les premiers à donner l'exemple. En 191G, an annonça à Berlin une pièce, où le roi Ferdinand de Bulgarie, la reine et les deux filles que le roi a eues de son premier mariage, se trouvaient parmi les personnages.

Il y avait entre vori Jagow et Zimmermann cette difrence que le premier avait vécu à l'étranger, qu'il avait coudoyé des gens de tous les pays et n'ignorait pas que leur psychologie était digne de retenir l'attention et pleine d'enseignement.

Zimmermann, au début de sa carrière, avait été consul à Shangaï et, au cours de son voyage de retour par L'Amérique, s'était arrêté deux jours à San Francisco et trois jours à New- York. Il semblait être sous l'impression que cette traversée avait suffi pour l'initier au caractère américain.

Très différent, von Jagow se mit à s'entretenir de

l'Amérique avec moi pendanl de longues heures, dès le début de la guerre ; il m'emprunta des livres sur les Ltats-Unis et même des romans américains. Le roman qui l'intéressa le plus vivement fut la Tourmente, de Booth Tarkington.

Jecroisjque le gouvernement allemand a dû chercher lout récemment à enseigner la terrorisation d'une façon encore plus active, car en visitant les camps, etc., nous avons tous remarqué que les hommes du Landsturm, c'est-à-dire les soldats d'un certain âge, étaient plus portés à la clémence que les jeunes soldats.

Alexandre Cochran, un yachtman de New-York, se mit à notre disposition pour assurer le service des lettres et des dépêches entre l'ambassade américaine de Londres et celle de Berlin. Au cours de son premier voyage, il fut arrêté et dut passer la nuit — couché sur le plancher — dans une salle de police de la ville frontière de Bentheim, bien qu'il fût muni de deux passeports : son passeport ordinaire et un passeport spécial de courrier. Il se garda naturellement de recommencer. Il a aujourd'hui un poste de commandant dans la marine britannique, s'étant engagé à bord de son grand yacht à vapeur le Warrior, peu de temps avant que l'Amérique entrât dans la lutte. Au temps aimable de la paix, il avait été l'hôte de l'Empereur à Kiel.

Un prisonnier britannique, qui s'était échappé de Ruhleben, fut arrêté de façon curieuse. Les prisonniers deRuhleben recevaient leur pain de l'extérieur, ainsi que je l'ai expliqué dans le chapitre sur les prisonniers de guerre. C'était du pain blanc, article inconnu en Allemagne depuis la guerre. L'évadé avait emporté quelques sandwichs faits, bien entendu, avec le pain qu'il avait reçu à lîuhleben, et eut l'imprudence de sortir un de ces sandwichs dans la salle d'attente d'une gare. 11 fut aussitôt entouré par une foule d'Allemands, curieux de savoir où

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il s'était procuré du pain blanc et fut ainsi découvert et reconduit en prison.

A l'époque de notre voyage aux Etats-Unis, au mois de septembre 1916, l'honorable Maurice F. Egan, notre éminent ministre à Copenhague, nous offrit un banquet dans cette ville. Diplomate de valeur, il a, à la suite d'un labeur opiniâtre, ajouté les trois magnifiques îles danoises au patrimoine du peuple américain. Il est doyen du corps diplomatique à Copenhague et jouit d'une grande popularité. Nous rencontrâmes, à ce diner, la comtesse Hegermann-Lindencron, l'auteur de Les côtés riants de la vie diplomatique et des Cours de mon temps, livres qui ont eu un grand succès en Amérique. A Copenhague, nous nous rencontrâmes également à table, à l'aller comme au retour, avec le comte Rantzau-Brockdorf, qui représentait alors l'Allemagne à la Cour de Danemark. Le comte Rantzau est un diplomate habile et fin, aucunement imbu de l'esprit militariste et bien mieux disposé, à mon sens, que la moyenne des diplomates allemands envers un compromis raisonnable. C'est un internationaliste charmant, aux manières avenantes et agréables, se distinguant ainsi d'un grand nombre de fonctionnaires prussiens.

Nous devons, en jugeant le peuple allemand, nous rappeler que, tandis qu'ils ont fait dans ces quarante dernières années de grands progrès en chimie et qu'ils ont développé leur commerce de façon considérable, ils ne possèdent qu'une liberté restreinte, et encore cette liberté est-elle de date toute récente. Vers l'année 1780, Frédéric le Grand envoya aux autorités de la ville de Greiffenberg, en Silésie, une somme d'argent pour réparer les ruines de la ville, qui avait été détruite par un incendie. Les magistrats de la ville vinrent le remercier. Ils s'agenouillèrent devant lui, et leur porte-parole s'exprima en ces termes :

« Nous adressons à Voire Majesté, au nom des habitants de Greitï'enberg, nos plus humbles remercient pour le don très gracieux que Votre Majesté a daigné nous faire afin de nous aider à rebâtir nos foyers. Nous ne sommes qu'une poussière et, pénétrés de noire condition infime, nous n'ignorons pas que notre gratitude n'est ;i vos yeux d'aucune importance ni d'aucune valeur. Nous nous disposons néanmoins à implorer Dieu pour qu'il répande sur Votre Majesté ses bienfaits en retour de ce don royal. »

Trop d'Allemands se considèrent aujourd'hui comme de la « poussière » aux yeux des innombrables princes qui vivent au milieu d'eux. Et ces princes sont trop enclins à estimer que les royaumes, duchés et principautés d'Allemagne et leurs habitants leur appartiennent en toute propriété. Au cours de la guerre de l'Indépendance américaine, les princes de Nassau, d'Anspach et de liesse vendirent leurs malheureux sujets au gouvernement britannique pour combattre les Américains ; le sol des Etats- Unis recouvre les restes de nombreux paysans allemands, qui sont allés se faire tuer dans cette guerre appelée à ne rien leur rapporter.

Quand Frédéric le Grand, le modèle et le type des princes allemands, mourut en 1786, il disposa, dans son testament, du royaume de Prusse comme il aurait fait d'un cheval.

« Je lègue à mon cher neveu, Frédéric-Guillaume, mon successeur immédiat, le royaume de Prusse, les provinces, villes, palais, forts, forteresses, tous les approvisionnements en munitions et tous les arsenaux, toutes les terres qui m'appartiennent par héritage ou par droit de conquête, les joyaux de la Couronne et la vaisselle d'or et d'argent qui se trouvent à Berlin, les propriétés rurales, collections de monnaies, galeries de peinture, jardins, etc. »

Comparez ce testament aux déclarations de Washington et d'Hamilton qui datent de la même époque ! C'est en 1819 seulement que le servage fut aboli dans le grand duché de Mecklembourg.

Les espions et les agents chargés d'influencer les correspondants américains avaient établi leur quartier général dans un grand hôtel de Berlin. De Beaufort donne un aperçu de leurs agissements dans son livre Derrière le Rideau allemand.

Cari W. Ackerman, correspondant de Y United Press, et Seymour B. Conger, correspondant de Y Associated Press, occupent une place à part parmi les correspondants des journaux américains qui se sont trouvés à Berlin pendant la guerre, et ils ont droit aux plus grands éloges pour avoir toujours maintenu l'indépendance de leurs idées au point de vue strictement américain, en dépit de l'ambiance, en dépit des tentatives dont ils furent l'objet et des difficultés réelles qu'ils eurent à surmonter. Je n'entends pas dire par là que les autres correspondants manquèrent de loyauté, mais la germanophilie de beaucoup d'entre eux amena malheureusement le Ministère des Affaires Etrangères et le grand état-major allemands à entretenir de fausses idées sur les Américains. C'est le magnifique exemple de patriotisme donné par Ackerman et par Conger — sous le feu — qui a droit à une mention particulière.

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