CHAPITRE IV
Le militarisme allemand et l'affaire de Saverne.
C'est en 1913-1914 que se produisit la série d'événements qui constituent ce qu'on a appelé 1' « Affaire de Saverne », événements qui, selon moi, ont décidé le « régime » — l'autocratie militaire — à hâter la guerre. Il sembla, au cours de cette affaire, que le peuple allemand avait fini par voir clair, se ressaisir jusqu'à un certain point delà panique qu'il avait éprouvée à l'égard de la nation voisine, panique qui l'avait amené à se soumettre à l'arrogance et aux exigences de la caste militaire. Ce sentiment de réveil avait semblé inviter le peuple à se démilitariser pour ainsi dire et cela au grand scandale des dirigeants de la caste, du « système », de Farmée et des Hohenzollorn. L'inscription, répétée sur les murs, de ce simple mot : Zabern (Saverne) devenu si significatif, l'action des Social-Démocrates et leur audace croissante étaient autant d'avertissements à l'adresse de l'autocratie, avertissements qui lui donnaient à entendre que son pouvoir déclinait. Cet état d'esprit nouveau poussa l'autocratie vers la guerre, considérée comme une saignée salutaire. La Prusse, qui a imposé sa volonté aussi bien que ses méthodes de pensée et d'action à tous les autres pays de l'Allemagne, est une puissance essentiellement militaire. Il y a plus de cent vingt-cinq ans, au moment où s'accomplissait la Révolution française, Mirabeau, le grand orateur, écrivait : « La guerre est l'industrie nationale de la Prusse ». Napoléon exprima un peu plus tard la même pensée en disant que la « Prusse avait été couvée dans un boulet », et peu de temps avant la guerre franco-
MÉMOIR1S B
prussienne de 1870, l'attaché militaire français à Berlin,
en adressant un rapport à son gouvernement, écrivait que « les autres pays possédaient une armée », mais que « en Prusse, l'armée possédait le pays ».
Au fond, il est permis de dire qu'en Prusse la classe noble possède l'armée. L'officier peut entrer dans l'armée de deux façons : d'abord, comme simple soldat et être promu ensuite au grade d'officier sans brevet, puis à celui de sous-lieutenant stagiaire; ou bien, le jeune aspirant, ayant passé doux ans dans une école de cadets, peut entrer d'emblée dans un régiment en qualité de sous-lieutenant stagiaire. Dans les deux cas, le jeune officier se trouve placé sous la surveillance de ses supérieurs pendant toute la période de son stage et ne peut être élevé au grade d'officier dans un régiment que par le consentement de ce dernier. En d'autres mots, un régiment peut être comparé à un club : les officiers décident d'une nomination, comme on décide d'une admission dans un cercle, par voie de scrutin. Ce système a fini par singulariser la classe des officiers et renfermer dans la noblesse. Il n'est pas rare de rencontrer dans un régiment des officiers, dont les ancêtres étaient, comme eux, officiers dans ce même régiment dvwx siècles auparavant et même antérieurement. En dehors de ces officiers qui font de l'armée leur carrière, il existe un certain nombre d'Allemands, qui, après s'être enrôlé- dans l'armée pour un an et y avoir passé doux périodes d'instruction supplémentaire, sont nommés officiers de réserve. Ceux-ci sont appelés au vice à l'époque des manœuvres et sont, bien entendu, appelés sous les drapeaux en temps de guerre. Les officiels de réserve dépassent rarement le grade de capitaine. dépendant-, appelés à exercer des fonctions civiles, ils peuvent être promus. C'est ainsi que le chancelier a été promu graduellement au rang de général et qu'au cours de la guerre von Jagow fut élevé au grade de chef de bataillon. En règle générale, les officiers de réserve appartiennent de droit à la catégorie des Ei/i/d/wi'/rr. c'est-à-