I. Archives des Affaires étrangères, Savoie, t. 66, f
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peut être elle le souhaitait ; elle me dit qu'il faudrait que j'eusse méchante opinion d'elle si j'avais cette pensée : je lui repondis que du côté de sa cour et de celui de France, il me revenait beaucoup de choses très propres à m'affliger et à me persuader que j'étais assez malheureuse pour n'avoir jamais pu lui plaire ; elle m'interrompit sur cela et me parla avec toute l'honnêteté possible, m'avouant que les premiers jours de mon arrivée dans sa cour elle avait écrit à Paris certaines choses de moi dont elle n'était pas contente, touchant des rangs et des cérémonies qu'elle avait cru qu'on lui contestait et que cependant, Monsieur, l'on lui a toutes accordées ; mais que depuis ce temps là elle m'assurait n'avoir jamais rien écrit contre moi, et qu'il fallait que ce fût quelqu'un qui d'office fit entendre ce dont elle ne chargeait personne, comme de parler de mon retour et que je ne lui fusse pas agréable et qu'elle ne vous avait jamais écrit ni fait dire de sa part chose du monde touchant cela.
Je compris. Monsieur, par tout ce qu'elle me fit l'honneur de me dire, qu'il faut que quelque personne croie lui faire plaisir en insinuant à notre cour qu'elle serait bien aise de me plus voir à la sienne. L'on n'ose pas deviner qui c'est : l'on prendrait pourtant bien la liberté de s'en douter. Enfin je sortis satisfaite de cette conversation : je le serais encore plus. Monsieur, si je pouvais me persuader que vous avez quelque amitié et quelque estime pour moi : je ne pèche assurément pas en la trop bonne opinion que j'en ai, mais, sur ma parole, ayez en de ma conduite en ce pays : il est vrai que je n'en mérite pas tout l'honneur et que c'est en suivant les avis de M. de Villars. Je ne veux pas entrer dans nuls détails de cette petite et orageuse cour où nous ne nous rebuterons point d'y faire toujours de notre mieux. Ce que je vous en dirai c'est qu'elle est gouvernée par une très belle et charmante souveraine et dont le fils est le plus aimable enfant que l'on puisse voir ; il ne se peut représenter
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l'esprit, la finesse et la pénétration qu'il a; il a de la timidité peut-être, ne sera-ce pas la qualité dont on s'accommodera le moins ? Il est assez délicat le prince muet, et qui pourtant se fait entendre, il en a de très bonnes, il aime fort un neveu chevalier qui est auprès de lui et point du tout le comte de Soissons. Quand on sait aussi bien sa cour de Savoye on pourrait devenir importune à force d'en parler trop longtemps : c'est une belle science et qui flatte bien ceux qui la possèdent : j'aimerais mieux avoir celle de vous persuader que l'on ne peut être plus véritablement que je le suis,
Votre très humble et très obéissante servante,
DE BELLEFONT.
Je compte beaucoup sur Mme de Vins pour ce qui regarde mes intérêts auprès de vous.
Le Roi ne pouvait guère brusquer des gens qui montraient une telle abnégation : d'autre part la conclusion d'un traité secret pour le passage des troupes françaises était urgente. Louis XIV prit un moyen terme : le cardinal d'Estrées, ambassadeur à Rome, partait pour rejoindre son poste : il le chargea de s'arrêter à Turin et d'y négocier le traité secret dont il avait besoin. Le cardinal se mit en route à la fin de septembre 1677. Son arrivée à Turin coïncida avec un incident que nous devons raconter, comme un curieux trait des mœurs du temps, et un intéressant exemple des responsabilités que les ambassadeurs d'alors avaient à assumer.
Un musicien italien, bien reçu à la cour de Savoie, avait enlevé à Venise la maîtresse
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d'un Contarini et l'avait amenée à Turin. Le patricien évincé rassemble ses amis, leur adjoint quelques « braves « à tout faire et se met avec eux à la poursuite des coupables. La petite troupe, forte de quarante hommes, arrive à Turin : la fille se réfugie dans un couvent, le musicien dans un autre. Contarini exige, ou qu ils embrassent l'un et l'autre la vie religieuse, ou qu'ils se marient : l'alternative n'était pas de leur goût, paraît-il, car ils ne se hâtent pas de choisir. Pendant que la négociation se poursuit, le musicien a l'imprudence de sortir de sa retraite pour jouer à la Cour : deux « braves » vénitiens le guettent dans la rue , le blessent de plusieurs coups d'épée et se sauvent : poursuivis par la police, ils se jettent dans l'ambassade de France, dont l'inviolabilité les couvre. Grand émoi dans la ville : la police réclame les coupables pour les pendre. Villars refuse de les livrer. On lui propose de les mener dans une église : Villars exige préalablement la promesse écrite qu'ils auront la vie sauve, à cause de la « protection du Roi », dont « l'ombre » seule suffit à les mettre à l'abri du supplice. La police refuse à son tour : la querelle s'aigrit. Madame Royale fait dire à Mme de Villars que son mari s'expose, en résistant, à son « ressentiment », qu'il est certain au contraire, en cédant, d'éprouver les effets de « son estime et de sa libéralité y> . Villars résiste : « J'ai cru », écrit-il au Roi le i } octobre 1677, « que ce serait déshonorer mon « caractère et ma personne, si, pour aucune de
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« ces causes, Je livrais ces deux misérables. » La régente comprend qu'elle ne vaincra pas une résistance inspirée par des sentiments aussi honorables; elle fait dire sous main à l'ambassadeur de faire évader sans bruit les coupables et qu'elle fermera les yeux. Villars aurait volontiers accepté cet expédient, mais il apprend que les portes de la ville sont fermées, que les postes sont doublés, il voit des gardes entourer sa maison et en surveiller toutes les issues; il ne veut pas se prêter à un guet-apens; il prend alors une grave détermination : il s'abouche avec douze hommes sûrs et déterminés, leur donne rendez-vous en dehors de la ville : il leur mènera lui-même les deux misérables, qu'ils enlèveront et escorteront jusqu'à la frontière. Au jour convenu il fait atteler son grand carrosse à six chevaux, y monte avec sa femme et son fils l'abbé, cache les deux malfaiteurs sous les plis des jupes et des manteaux et sort comme pour une promenade. Arrivé au carrefour où sont cachés ses affidés, il s'aperçoit qu'il a été suivi par une troupe de gardes à cheval; il hésite à engager le combat et poursuit son chemin; la troupe le suit; ainsi accompagné et poussé par elle, il arrive jusqu'à la frontière, la passe, dépose ses deux protégés' sur la terre de France, et les sauve à la barbe des cavaliers retenus par le respect dû au territoire français.
On conçoit l'exaspération de la Cour; il fallut la haute intervention du cardinal d'Estrées pour la calmer. Quant à Louis XIV, il
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approuva la fermeté de son ambassadeur, tout en lui conseillant d'éviter à l'avenir de semblables occasions de la montrer : il ne trouva rien à reprendre dans sa conduite, si ce n'est peut-être son intervention personnelle, celle de sa femme et de son fils dans l'enlèvement des Vénitiens : le carrosse suffisait sans l'ambassadeur, et la raison qu'il donne est intéressante à noter : « Votre carrosse, écrit-il, « ne doit pas être moins sacré que votre mai- « son. » — « Il faut espérer » , écrivait-il le 3 décembre 1677, « que l'état auquel M. le cardi- « nal d'Estrées a continué à vous remettre avec « Madame Royale ne sera plus troublé par de « nouveaux incidents, et j'ai une telle opinion « du génie de Mme de Villars, pour me servir « de ce terme, que je ne puis douter qu'avec « l'application qu'elle prendra soin d'y douce ner, elle ne regagne assurément celui de « Madame. »
Le cardinal était moins optimiste : il écrivait au Roi que l'a eloignement « de la régente pour l'ambassadrice était invincible. Le rappel de l'infortunée marquise fut décidé. Le 2^ janvier 1678 elle prit congé de Madame Royale qui dissimula sa joie sous des compliments affectés et donna à sa victime une superbe croix de diamants. Quelques jours après, la famille congédiée reprenait tristement le chemin de la France : Villars la conduisit jusqu'au mont Cenis. La séparation fut cruelle : la neige couvrait les routes : la perspective d'un voyage pénible, en plein hiver, n'était pas faite pour consoler l'exilée
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de la dislocation de son ménage et de la chute de ses ambitions diplomatiques.
Le sacrifice était inutile. Resté seul à Turin, Villars n'eut pas d'importantes négociations à conduire : les victoires de Louis XIV sur mer, en Flandre, en Espagne, les rendaient superflues : bientôt les Hollandais renonçaient à la lutte et signaient le traité de Nimègue (lo aoîit 1678) : les Espagnols y accédaient le 17 septembre. Louis XIV, qui avait ses vues sur l'Espagne, était pressé de renouer avec elle les relations diplomatiques : sans attendre que la paix fût faite avec l'Empire, il résolut d'envoyer un ambassadeur à Madrid : l'homme le mieux préparé à cette délicate mission était certainement Villars : il fut choisi : Louis XIV lui annonça sa nouvelle destination par une lettre des plus flatteuses, qui témoignait d'une entière confiance dans son expérience et son dévouement. Villars se hâta de faire ses préparatifs de départ et de quitter une cour où l'intérêt des affaires n'avait pas compensé l'ennui des tracasseries : son audience de congé fut encore retardée par des difficultés d'étiquette! Il était dit qu'elles le suivraient jusqu'au dernier jour et gâteraient pour lui jusqu'à la joie du départ.
Arrivé à Paris dans les premiers jours de mars 1679, Villars reçut ses instructions le 30 avril. Elles étaient rédigées avec cet art consommé que la chancellerie royale avait appris à l'école de Lionne. Villars n'avait pas d'affaires litigieuses à traiter, — la guerre les avait résolues, — il n'avait qu'à observer, à
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apaiser et à surveiller. Louis XIV voulait sincèrement la paix; l'Espagne n'était plus un danger; la guerre lui avait enlevé tout ce qui était" indispensable à la sécurité de la France : c'était de sa diplomatie que le Roi attendait désormais le complément entrevu par sa perspicacité; c'était à sa diplomatie à préparer l'avenir par le soin qu'elle mettrait à dissiper les préventions, à attirer la confiance, a se rendre un compte exact des affaires intérieures du pays, de l'état de ses ressources, de ses destinées probables : « Sa Majesté sait », disaient les instructions, a qu'Elle ne peut confier en « de meilleures mains les affaires qui la regar- « dent en ce pays et que l'extrême connais- « sance que le marquis de Villars y a acquise, «non seulement des intérêts généraux de « cette cour, mais de ceux mêmes des parti- « culiers, et les habitudes qu'il y avait con- « tractées avec les principales personnes qui « la composent, le mettaient plus en état qiie «tout autre de bien remplir l'ambassade « extraordinaire qu'elle veut bien lui con-
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Villars reprit donc, pour la troisième tois, la route bien connue de Madrid. Il y arriva le 21 juin 1679.
Une difficulté d'étiquette l'atttendait la aussi. Depuis trois ans, don Juan était ministre et régnait sous le nom du Roi : une révolution de palais l'avait porté au pouvoir et avait relégué la Reine mère à Tolède. Le bâtard de Philippe IV prétendait à la main avec les ambassadeurs et tenait la Reine mère
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dans un isolement rigoureux. Louis XIV, qui ne prétendait pas encore à la main pour ses enfants naturels, n'admettait pas que Villars l'accordât à don Juan ; il voulait aussi que son ambassadeur fît une démarche de courtoisie et de famille auprès de sa belle-sœur, sans tenir compte de sa disgrâce. Le règlement de ces graves questions, entravé par des intrigues de toutes sortes, prit plusieurs mois; il aurait duré plus longtemps, si la mort inopinée de don Juan (17 septembre 1679) ri'avait fait disparaître le principal obstacle à l'entente. L'entrée solennelle de l'ambassadeur eut lieu le 9 août ; Villars a\ ait bien fait les choses : « On a vu des entrées plus magnifiques » , écritil au Roi, « je puis dire qu'il y avait quelque « propreté en la mienne : la livrée, les car- « rosses et les attelages étaient beaux et bien « choisis. » Le cortège mit trois heures à se rendre de l'ambassade au Palais.
Mme de Villars n'assistait pas à la cérémonie. Elle ne vint rejoindre son mari qu'à la fin d'octobre; elle était accompagnée de son fils l'abbé et de sa fille Charlotte, alors âgée de quinze ans; sa dernière fille Marie- Louise, trop jeune pour supporter le voyage, avait été laissée à la garde de quelque amie; quant aux autres enfants, ils étaient dispersés : Hector et Armand étaient à l'armée; Thérèse était à Lyon avec son mari le marquis de Boissieux; Agnès était religieuse au couvent de Saint-André-le-Haut, dont sa tante était abbesse et qui partageait, avec la Visitation de Condrieu, l'honneur de recueillir
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les nombreuses demoiselles de Villars qui n'avaient pu trouver de mari. A peine installée, la spirituelle marquise s'empressa d'écrire ses premières impressions à Mme de Coulanges, • qui les communiqua au cercle impatient des «vieilles amies». Mme de Sévigné les a résumées en un mot : « Elle nous dit qu'il n'y a « qu'à être en Espagne pour n'avoir plus envie « d'y bâtir des châteaux. » Elle inaugurait alors cette correspondance dont une partie seulement nous est malheureusement parvenue, et qui est à la fois si nourrie et si piquante. Les lettres qui nous restent, les citations que nous donne Mme de Sévigné de celles qui sont perdues, sont le commentaire vivant du récit que Villars a fait lui-même de sa troisième ambassade en Espagne et qui remplit les trois quarts du volume que nous offrons aujourd'hui au public. On fera bien de les relire après avoir achevé les pages qui vont suivre, repas substantiel dont elles seront le dessert. Mais avant de laisser le lecteur à cette lecture attachante, il nous faut le retenir encore quelques instants, non pour refaire un récit qu'il trouvera plus intéressant dans sa forme originale, mais pour en tirer ce qui nous est nécessaire pour l'achèvement de l'esquisse que nous avons entreprise.
L'intérêt de ce récit se concentre pour ainsi dire sur une seule tête : sur la douce et énigmatique figure de la jeune reine Marie-Louise d'Orléans ; seule elle nous attire au milieu de cet exposé de tristesses, de bassesses et de ridicules. Le portrait qu'en a tracé Villars diffère pourtant
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de celui que la légende a créé ; il est écrit d'une plume un peu chagrine dont les boutades doivent être expliquées. Celui que le roman et le théâtre ont popularisé a encore plus besoin des corrections de l'histoire impartiale : le roman et le théâtre se sont emparés* de Marie-Louise à une époque où le sens pittoresque était plus aiguisé que le sens historique, voire que le sens commun. Sa vie misérable, sa mort mystérieuse, des soupçons de poison, un amour supposé, des duègnes, des inquisiteurs, des alguazils, des autodafés, quelle aubaine pour des romantiques, quelle matière et quel décor pour les sombres drames si fort à la mode aux environs de 1830! Mortonval, Latouche, Regnier-Destourbet, Sophie Gay, Victor Hugo, d'autres encore peut-être, ont fouillé dans ce bric-à-brac, et brodé sur ce thème les variations les plus fantaisistes. La plus invraisemblable de ces machinations, et la plus oaieuse certainement, est la dernière. L'éclat des beaux vers ne saurait nous éblouir au point d'accepter les inventions absurdes et de ne pas voir les intentions malsaines de l'auteur de Ruy-Blas. En offrant aux applaudissements de la foule le spectacle d'une reine dans les bras d'un laquais, il eut au moins la pudeur de changer le nom de la reine et de ne pas faire à l'histoire et au patriotisme rétrospectif l'injure de souiller la mémoire respectée d'une fille de France.
La véritable histoire n'est pas dans ces tristes parodies : elle est dans le livre qui va suivre, clans les lettres de Mme de Villars, dans les
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dépêches diplomatiques'. Elle est plus touchante et plus véritablement dramatique dans ses contrastes silencieux et son implacable monotonie, que le sombre mélodrame créé par l'imagination enfiévrée des romantiques. Elle ne se livre pas d'elle-même : il faut la deviner pour ainsi dire sous les réticences du langage diplomatique, sous les appréciations divergentes d'observateurs placés à des points de vue différents. Villars juge Marie-Louise en homme politique, qui a une mission politique, qui compte pour la remplir sur l'assistance d'une reine de sa nation et qui est déçu par l'indifférence politique de cette reine et son inaptitude aux choses de gouvernement. Mme de Villars la juge en femme de cœur et d'esprit, qui vient en aide à son inexpérience et à sa détresse, mais qui n'oublie pas que ses lettres seront colportées à Paris et que même « elles iront plus loin^ ». Montalto la juge en patriote inquiet ; le Vénitien Cornaro, en observateur sceptique et désintéressé; Rebenac, en confident sincère mais indiscret. De cet ensemble de jugements authentiques mais divers se dégage pour nous une figure bien vivante, dont la destinée se déroule suivant la logique impitoyable des faits.
1 . Lettres de Mme de Villars à Mme de Coulanges, édition de Courtois, 1868. — Correspondances inédites de Villars, de Feuquiires, de Rebenac, aux Archives des affaires étrangères. — Lettres du duc de Montalto dans la Cokccion de documentas inéditos, Madrid, 1882, t. 89. — Correspondances des ambassadeurs vénitiens G. Cornaro et Seb. Foscarini dans les Relazioni degli stati europei lette alSenato, Venise, 1860, 1'''= série, t. II.