‹ Mémoires de la cour d'Espagne de 1679 a 1681;Chapitre 12 sur 77 · Mme de Sévigné à sa fille, 26 janvier · texte numérisé non relu

Mme de Sévigné à sa fille, 26 janvier

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Marie-Louise nous apparaît avec sa grâce juvénile, son honnêteté native, une certaine légèreté d'esprit qui la prépare mal aux devoirs de la couronne. Elle a dix-sept ans, la beauté de sa mère, sans sa vive intelligence, sans son aptitude aux affaires, sans son autorité et sa discrétion; elle n'a aucune ambition, aucun goût pour la grandeur; l'éducation qu'elle a reçue à Saint-Cloud n'a pas modifié ses dispositions naturelles : la maréchale de Clérambault qui l'a dirigée, bel esprit entiché d'art et de science, lui a plus montré les côtés agréables de la vie que ses côtés sérieux ; elle a préparé son élève à briller dans un salon plutôt qu'à régner sur une cour ; elle lui a appris la musique, des arts d'agrément, des « bagatelles», dit dédaigneusement Villars, qui eût préféré des « qualités plus solides ». Son père l'a souvent, trop souvent, menée à Versailles et à Marly, 'au milieu des raffinements et des élégances de la plus brillante cour qui ait jamais paru ; il n'a pas écouté les conseils de sa cousine Mademoiselle lui disant : « Ne menez pas si souvent « votre fille à la Cour, elle sera trop malheu- « reuse ailleurs. » La prédiction s'est accomplie. Quand il a fallu quitter ces élégances, ces plaisirs, ces relations, cette vie facile et sans soucis, pour la prison dorée de Madrid, le déchirement a été douloureux : Marie- Louise a pleuré des journées entières; Mme de Sévigné l'a comparée à une « fontaine » ; le peuple, plus sensible, s'est pris de pitié pour elle. Ces larmes étaient-elles seulement inspi-

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rées par le chagrin de quitter pour toujours sa famille, son berceau, ses amis? Se mêlait-il à ces regrets bien naturels des regrets plus tendres? Peu nous importe. Quelle est la jeune fille dont le cœur n'ait fait un choix éphémère parmi les compagnons de son enfance? Rêve sans portée, destiné à s'évanouir devant les saines et fortes réalités d'une union bien assortie, comme ces flocons légers dont la blancheur diaphane flotte incertaine sur le ciel pur du matin et que dissiperont les ardeurs du soleil de midi ou les fécondantes pluies du soir. Marie-Louise avait-elle rêvé de s'asseoir sur le trône de France à côté du beau cousin qui avait partagé ses jeux d'enfant ? Voltaire l'a cru, Villars l'a insinué discrètement, le consciencieux Rebenac semble le nier '. Nous pensons comme lui ; mais ce rêve enfantin eùt-il existé qu'il se fiJt évanoui à Madrid, si Marie-Louise y eût trouvé les satisfactions du cœur et de l'esprit, les joies de la maternité, la vie heureuse, honorée et remplie qu'elle avait le droit d'espérer en s' asseyant sur le trône des Espagnes.

Entre la vie qu'elle quittait et celle qu'elle commençait, il y avait un abîme; entre les personnes, les usages, les caractères, une divergence irréductible. Le contraste éclate dès le premier jour. Pendant son long voyage

I. « Aucun vestige de certaines particularités dont j'avais ouy parier en France. » (Rebenac au Roi, 9 septembre 1688.) Rebenac reconnaît que le seul reproche que « les plus sévères » puissent lui faire est de se laisser voir « au travers de ses fenêtres plus que les autres reines d'Espagne » .

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à travers la France, Marie-Louise, pour tromper les ennuis de la route, avait pris l'habitude de faire quelques relais à cheval ou de jouer dans son carrosse avec les femmes de sa suite. Une fois la Bidassoa franchie, la jeune princesse, remise entre les mains des autorités espagnoles, croit pouvoir continuer ses distractions habituelles; elle se heurte contre l'inflexible étiquette : la duchesse de Terranova, camarera major, l'austère représentant de la règle officielle, interpose sa rigide autorité. Pour que la future reine puisse monter à cheval il faut un ordre exprès du Roi, sollicité à la hâte par un courrier spécial. La route se poursuit tristement, par les chemins cahoteux et les auberges sordides de la Navarre.

Cependant le Roi , impatient de voir sa fiancée, est venu au-devant d'elle : il la rencontre à quelques lieues en avant de Burgos, à Quintana Palla, misérable village de quelques maisons ; la première entrevue a lieu dans une chaumière délabrée et malproj^re; Marie -Louise est fraîche, souriante, parée des grâces de la jeunesse et de la beauté : un joli costume à la dernière mode de Versailles fait valoir les charmes de sa taille bien prise et de sa tournure élégante. Charles II a un an de plus que sa fiancée, mais il n'a pas sa précoce maturité : c'est un enfant débile et gauche, avec des bras trop longs, des jambes grêles et maladroites : le front est étroit et fuyant, le regard incertain et vide, la lèvre est pendante, la physionomie bestiale et vieillotte.

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Il voudrait exprimer sa naïve admiration pour la charmante étrangère qui vient partager sa triste vie, mais il ne sait pas un mot de français; elle n'entend pas l'espagnol : l'embarras est extrême; Villars intervient heureusement, il sait les deux langues et servira d'interprète; on peut croire que cet entretien fut le plus tendre et le plus intelligent qu'aient jamais eu les deux époux, l'avisé diplomate ayant eu soin de mettre dans la bouche de l'un et de l'autre les expressions les plus « honnêtes » et de suppléer à l'insuffisance de Charles II par les inspirations de son propre cœur.

La cérémonie du mariage s'accomplit sur l'heure, un instant traversée par des questions de préséance, par des intrigues subalternes que Villars sait déjouer avec tact et fermeté. La reine de toutes les Espagnes, la souveraine de la cour la plus gourmée et la plus orgueilleuse d'Europe, est mariée dans une misérable chambre de paysans, presque à la dérobée, sans aucune pompe religieuse ou militaire ; triste et étrange prélude à une union où tout devait être triste, étrange, incomplet. Aussitôt après, elle est séparée de sa maison française et elle suit son royal époux à Madrid.

Alors commence pour elle cette vie qui durera dix ans et qui ne sera qu'un long martyre d'ennui et de servitude. Qu'on se figure cette jeune femme, élevée à Saint-Cloud et à Versailles au milieu des plaisirs élégants et des séductions intellectuelles de la cour du Grand Roi, enfermée au Retire ou à l'Escu-

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rial, dans ces demeures sombres et solennelles où tout est incohérence, contraste, souffrance : à la fois palais, sérail et prison, où l'Orient côtoie l'Occident, la misère côtoie le faste, la licence côtoie l'austérité; elle y est en compagnie d'un enfant débile, maniaque et jaloux, dont elle subit les caprices bizarres, les amours stériles, les interminables parties de jonchets, sans autre distraction que des comédies qu'elle ne comprend pas, des cérémonies qui l'ennuient, des combats de taureaux qui lui répugnent ou des autodafés qui la révoltent. Si elle avait l'énergie hautaine et fière d'une Marie de Neubourg, elle chercherait des compensations dans la politique, elle asservirait à son tour son inutile époux et régnerait sous son nom. Pour cela, il faudrait prendre parti dans les intrigues qui s'agitent autour d'elle, écarter résolument les anciennes créatures de don Juan, accepter franchement les avances de la Reine mère, se laisser conseiller par Villars, avoir une ligne de conduite et la suivre. Mais elle n'a ni ambition, ni goût pour le pouvoir, ni aptitude pour la lutte. Son ambition est d'aimer et d'être aimée ; sa politique, de donner un héritier au trône d'Espagne; son goût, la musique et les plaisirs de l'esprit. Elle fait d'abord contre fortune bon cœur, s' évertuant à apprendre l'espagnol, s'efforçant de plaire à ce roi dont l'amour enfantin et sombre l'intéresse : ses ignorances entretiennent ses illusions et soutiennent son courage; mais un jour vient où la lumière se fait dans son esprit, où l'espoir de la maternité s'évanouit,

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où la vérité apparaît dans son humiliante et répugnante crudité'. Elle renonce alors atout effort; sa légèreté naturelle reprend le dessus; elle échappe comme elle peut à l'obsession de l'orgueil froissé, de la nature déçue : au dehors, par des courses à cheval folles, sans mesure, qui lui donnent l'illusion de la liberté et de l'espace; au dedans, en se créant, avec ses souvenirs et ses regrets, un monde intime où se réfugie sa pensée. Elle s'attache aux quelques Français restés à son service ; elle s'attache surtout à Mme de Villars, qui représente pour elle la patrie absente et perdue; elle l'appelle à son aide, l'attire dans son intimité. Mme de Villars, qui n'oublie pas qu'elle est ambassadrice, se fait un peu prier; mais, autorisée par son mari, encouragée par Louis XIV, elle pénètre dans cet intérieur fermé, y mène sa fille, offre ses conseils, qui sont sages, conformes aux intérêts de la Reine et à ceux de la France, mais ne sont pas écoutés ; qu'importent à la Reine les intrigues du Palais ou les secrets de la politique ? Ce qu'elle demande à Mme de Villars, c'est de lui parler du passé et de l'aider à oublier le présent. La bonne dame, prise de compassion pour une détresse si visible, plie sa « gravité » aux désirs de l'exilée, chante avec elle « comme une cigale «, aux sons de la guitare, du clavecin, de la harpe qu'elle a appris « en moins que rien ».

I . Rebenac reçut les confidences de la Reine et les consisigna dans sa correspondance : les détails très circonstanciés qu'elle renferme ne laissent aucun doute sur l'infirmité du Roi.

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Sont-elles seules un moment, Mme de Villars, qui ne sait jouer d'aucun instrument, chante un menuet ou un passe-pied et la jeune femme danse, comme autrefois à Saint -Cloud, en vis-à-vis avec ses souvenirs, un de ces pas élégants et graves, d'allure si française et si noble, qui laissaient à la jeune fille toute sa grâce virginale, où la grande dame savait mettre une nuance de provocation discrète, sans rien perdre de la dignité de l'attitude, ni de l'exquise distinction du maintien.

Le rêve est interrompu par l'arrivée inopinée du Roi, qui entre avec la brusquerie gauche des timides, le propos grossier d'un enfant mal élevé.

Charles II avait en aversion Mme de Villars, il la surveillait avec une inquiétude ombrageuse et jalouse. Souvent, caché derrière un rideau, il essayait de la surprendre en faute. L'ambassadrice dut espacer ses visites. La pauvre Reine se rabattit sur les Françaises de sa suite : c'étaient son ancienne nourrice, la Quantin, intrigante de bas étage qui faisait payer ses recommandations; c'étaient trois caméristes subalternes. Ces femmes n'apportaient dans l'expression de leurs regrets ou de leurs plaintes, ni la discrétion, ni l'intelligence de Mme de Villars; elles entretenaient chez la Reine l'esprit de révolte passive, l'aversion pour l'Espagne, le regret du passé, allant jusqu'à réveiller les fantômes disparus, jusqu'à évoquer les dangereuses visions des amours juvéniles. Elles avaient des relations avec les Français de la ville , gens de condi-

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tion basse ou misérable ; elles s'entretenaient parfois avec eux par les fenêtres du palais. Marie-Louise, attirée par leur qualité de compatriotes, a quelquefois l'imprudence de s'approcher de la fenêtre, d'échanger quelques mots avec eux, de leur jeter quelque menue monnaie. Grave infraction à l'étiquette, cruellement reprochée à l'infortunée par un peuple malveillant et fanatique : il crie au scandale ; il s'impatiente, d'ailleurs, d'une stérilité qui inquiète son patriotisme ; il ne peut croire à l'abâtardissement définitif de la race de Charles-Quint et s'en prend à la Reine ; des propos circulent; on colporte un quatrain qui se termine par ce jeu de mots menaçant :

si paris, paris a Espana, Si non paris, à Paris '.

Qui sait si Marie-Louise ne caresse pas ellemême le rêve d'une solution qui l'arracherait à sa prison et la rendrait à sa chère patrie ? A mesure que le mécontentement grandit autour d'elle, elle multiplie ses inconséquences, se désintéressant de plus en plus des questions d'affaires et de personnes. Une seule fois elle sort de sa réserve, mais c'est pour une cause toute personnelle : ses infractions fréquentes à l'étiquette lui attirent les observations de la duchesse de Terranova; le conflit entre l'autorité du rang et celle de la règle devient aigu; la Reine perd patience, elle arrache au

I. si tu pei^ enfanter, enfante pour l'Espagne, si tu ne peux enfanter, retourne à Paris.

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Roi la destitution de la camarera major. La duchesse d'Albuquerque, qui la remplace, est plus sympathique : esprit cultivé et caractère bienveillant, elle laisse à la Reine une grande liberté, c Ce fut un malheur, dit Villars, pour « la Reine qui s'abandonna sans contrainte « à une conduite dangereuse, et l'on eut lieu « de douter par les suites si la sévérité dure « de la duchesse de Terranova ne lui eût « point été plus utile que la faible tolérance « de la duchesse d'Albuquerque'. »

Villars raisonnait au point de vue des intérêts politiques qu'il avait à surveiller; mais qu'importait à Marie-Louise la politique d'une cour qu'elle détestait, l'avenir d'une dynastie qu'elle savait ne pouvoir perpétuer; elle s'isole de plus en plus; son détachement décourage ses meilleurs amis; la Reine mère s'écarte; Mme de Villars se fait plus rare; Villars renonce à donner des conseils inutiles, non sans consigner dans ses Mémoires^ en termes sévères, ses déceptions et son dépit.

Cette discrétion ne désarme pas la sombre jalousie de Charles II, entretenue avec soin par Médina Celi qu'inquiète le goût de la Reine pour l'ambassadrice de France. Le Roi hait ces Françaises qui lui dérobent son bien, et par-dessus tout cette femme qui représente les grâces de l'esprit, l'enjouement du langage, les joies de la famille, tout ce qui lui manque à lui, pauvre être disgracié et méconnu. Il ne sera tranquille que le jour où elle

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