I. Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 3 janvier
Ixxiv Introduction.
Louis XIV sachant se mettre au-dessus des préjugés de son temps pour récompenser le vrai mérite, élevant au rang suprême, malgré ses origines modestes, le serviteur utile, fidèle et désintéressé de l'État. Il lui accorda encore une dernière faveur. Lorsque, après avoir déclaré le mariage de Mlle de Blois avec Philippe d'Orléans, il voulut lui composer une maison, le Roi, se souvenant peut-être des relations de Viilars avec Marie-Louise, le nomma chevalier d'honneur de la nouvelle duchesse de Chartres (17 février 1692).
C'est dans l'exercice de ces fonctions de cour que le vieux diplomate mourut, le 20 mars 1698, à l'âge de soixante-quinze ans.
Nous ne saurions mieux faire que de reproduire la courte mais décisive oraison funèbre que lui fit Saint-Simon : « Mis dans un « monde fort au-dessus de lui, parmi lequel, « quelque fortune qu'il ait faite, il ne s'est « jamais méconnu... il réussit, se fit estimer et « aimer partout. »
Cette appréciation, sous la plume du défenseur obstiné des privilèges de la naissance, du détracteur implacable et passionné du maréchal de Viilars, a une valeur qui ne saurait être contestée.
Nous pensons que le lecteur, après s'être laissé conduire par nous à travers les phases multiples de la longue et laborieuse carrière de Pierre de Viilars, ratifiera le jugement du grand écrivain.
M'* DE VOGiiÉ.
Paris, mai 1893.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQ^UE
Comme l'a démontré M. le marauis de Vogiié dans l'introduction qu'on vient de lire, la seule partie des Mémoires que Viliars pouvait avoir rédigée en Espagne est l'État de la cour du Roi Catholique qui lui avait été demandé par Pomponne. La deuxième partie, celle . qui traite de la troisième ambassade de Villars, n'a pu être écrite par lui que dans les loisirs de la retraite, c'est-à-dire après 1685, et comme elle ne fait aucune allusion à la mort de la reine Marie-Louise, arrivée en 1689, il est évident que sa rédaction doit être placée entre ces deux dates.
Il existe deux rédactions différentes des Mémoires de Villars. L'une, abrégée et sur certains points remaniée, a été mise en circulation, au moyen de copies manuscrites, dès la fin du dix-septième siècle, puis a été imprimée au dix-huitième siècle et de nos jours. L'autre, qui représente dans son intégrité la forme que Villars a donnée à son récit, est demeurée jusqu'ici inédite et inconnue. Il convient de traiter successivement de ces deux rédactions.
Rédaction abrégée et remaniée. — Cette rédaction parut, anonyme, pour la première fois à Paris, en 173^, en un petit volume in- 16 de quatre feuillets préliminaires et 571 pages qui porte ce titre : Mémoires de la Cour d'Espagne, depuis l'année 1676 jusqu'en 1 68 1 . Où l'on verra les Ministères de Dom Juan et du Duc de Médina Celi. Et diverses choses concernant la Monarchie espagnole. A Paris, chez
Ixxvj Notice bibliographique.
Jean-Fr. Josse , rue Saint-Jacques, à la Fleur de Lys d'Or. M.DCC.XXXIII. Avec approbation et privilège du Roy. Un avertissement placé en tête de ce volume ne nous apprend rien, sinon que l'éditeur ignorait ou feignait d'ignorer de qui émanaient ces mémoires historiques dont il avait jugé à propos d'entreprendre la publication : « Quoi que je puisse dire en faveur de ces Mémoires, on ne doit rien croire qu'après les avoir lus ; il m'est impossible de m'autoriser du nom de leur auteur, puisque je l'ignore, et il importe peu de quelle main vienne un ouvrage pourvu qu'il soit bon. -n Le petit livret, tiré sans doute à un nombre restreint d'exemplaires, car il est devenu rare, passa fort inaperçu et ne se substitua pas, comme il eût été juste et désirable, aux Mémoires de la cour d'Espagne de Mme d'Aulnoy, imprimés dès 1690 et qui ne sont tout simplement qu'une copie et une amplification des Mémoires de Villars tels que nous les présente cette édition de 1733. Jusqu'à nos jours, en effet, les historiens qui, en France ou ailleurs, se sont occupés du règne de Charles II d'Espagne, ont eu recours à la copie de Mme d'Aulnoy, sans paraître se douter que l'original de cette copie existait, qu'il avait été bien souvent transcrit et même imprimé. En 1861, M. William Stirling, qui avait eu sept ou huit ans auparavant l'occasion d'acquérir un manuscrit des Mémoires de Villars, s'employa à les imprimer de nouveau pour la (I Société des Philobiblon j de Londres, sous le titre suivant : Mémoires de la cour d'Espagne sous la (sic) règne de Charles 11. 1678- 1682. Par le marquis de Villars, Londres : imprimerie de Whittingham et Wilkins, 1861 (in-8» de xxxix et 380 pages). Outre le tirage réservé aux sociétaires, il a été fait de cete édition un second tirage « pour le commerce » , à cent exemplaires sur papier ordinaire, qui porte l'adresse de a Londres, Triibner et C'* » . Comme bien d'autres, M. Stirling ne connaissait pas l'édition anonyme de 1733; il crut son manuscrit inédit et
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l'imprima comme tel. En revanche, et grâce à une note contenue dans ce manuscrit, il put restituer à Villars les Mémoires de la cour d'Espagne qui, depuis plus d'un siècle, circulaient sans nom d'auteur, a Ces Mémoires, dit la note en question, sont d'autant plus certains qu'ils ont été faits par Messire Pierre, marquis de Villars, qui a été deux fois ambassadeur de France à la cour d'Espagne avant le traité de paix de Nimègue de l'année 1678 et une troisième fois depuis 1679 jusqu'en l'année 1682... Le marquis de Villars est père de Louis-Hector, duc de Villars , pair et maréchal de France, commandeur des Ordres du Roy vivant. Ses Mémoires ont été donnés pour instruction au marquis de Blécourt, lieutenant-général des armées du Roy, lorsque Sa Majesté l'a envoyé en Espagne après la (sic) traité de Partage, etc. n Au pomt de vue du texte, l'édition anonyme de 1753 et celle de M. Stirling se tiennent de très près, elles ne diffèrent que rarement et sur des points de peu d'importance. Sans compter ces deux éditions et les manuscrits qu'elles représentent, il existe de la rédaction abrégée des Mémoires de Villars plusieurs autres copies manuscrites. Nous en avons examiné trois : la première se trouve dans les archives du ministère des Affaires étrangères (Mémoires et documents. Espagne, vol. 82) et a été signalée déjà par M. A. de Courtois (Lettres de Mme de Villars, Paris, 1868, p. 2 et 39); la seconde appartient à un manuscrit de la bibliothèque de Soissons (n° 162), oii elle est suivie d'une note très semblable à celle du manuscrit de M. Stirling : » Ces mémoires ont esté fait par M. Pierre , marquis de Villars , ambassadeur en Espagne, père du maréchal de Villars vivant en ce mois de mars 1728. Ils ont été donné à M. le marquis de Blécourt, lorsqu'il a esté en Espagne après le traité de partage, etc. n ; enfin la troisième copie est conservée dans la bibliothèque Mazarine sous le n» 1909 et n'offre rien de remarquable. D'autres
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copies se trouvent sans doute encore dans des bibliothèques publiques ou privées ; mais cela importe peu, et nous nous croyons assez renseigné sur cette rédaction par les exemplaires qui nous en ont passé sous les yeux. Ajoutons que la réaaction abrégée des Mémoires de Villars est immédiatement reconnaissable à ceci qu'elle commence par la phrase : «■ L'idée que ces mémoires pourront donner de l'état et du gouvernement présent de l'Espagne... »
Réaaction primitive et complète. — Elle ne se rencontre, à notre connaissance, que dans deux manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal (n™ 4747 et 4779) qui nous ont été obligeamment indiqués par M. de Boislisle. L'un et l'autre ont appartenu à la bibliothèque de M. de Paulmy; le premier est relié aux armes de Le Camus. Quant à la date de leur écriture, le n" 4747 paraît avoir été copié au commencement du dix-huitième siècle, tandis que le n" 4779 semble un peu plus ancien (voy. H. Martin, Catalogue des mamiscrits de la bibliothèque de l'Arsenal., t. IV, p. 446 et 461). Dans ces deux manuscrits , les Mémoires de Villars offrent des particularités qui les distinguent au premier coup d'œil de ceux qu'on connaissait par les éditions de 1733 et de Stirling. Tout d'abord, le récit y débute par des considérations sur la paix de Nimègue : n La guerre qui commença en l'année 1672 entre la France et la Hollande... Ti ; secondement, l'État de la cour d'Espagne y est plus détaillé et augmenté de listes d'officiers des maisons du Roi, de la Reine et de la Reine mère, de membres du corps diplomatique, de vice-rois et gouverneurs en charge pendant les années 1680 et 1681; enfin, et c'est le point capital, le corps même des Mémoires, le récit de l'ambassade de Villars, contient, dans cette version de l'Arsenal, de nombreux passages qui ne figurent pas dans l'autre ou y ont été notablement atténués. Ces passages, plus tard supprimés ou adoucis, portent sur le caractère et la conduite de la
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reine Marie-Louise d'Orléans, sur diverses personnes de son entourage, puis aussi sur le roi Charles II. Après la mort de la Reine, mort supposée tragique et qui causa une grande émotion en France, de telles sévérités devenaient superflues, même fâcheuses, et l'on s'explique sans peine que l'auteur des Mémoires ait tenu à les faire disparaître de son ouvrage : de là, le texte abrégé et remanié.
Mais les motifs qui ont dicté cette révision à Villars n'existent plus aujourd'hui , et le devoir le plus élémentaire d'un éditeur sera toujours de rechercher et de rétablir le texte pur et intégral de l'ouvrage auquel il donne ses soins. C'est pourquoi nous n'avons pas hésité à suivre en principe les manuscrits qui fournissent ce texte, les deux manuscrits de l'Arsenal, sans nous priver d'autre part de recourir dans certains cas au texte abrégé et revisé. En effet, la rédaction primitive contient des longueurs et des répétitions que nous n'avons pas cru devoir admettre. La présente édition offre donc une refonte complète des deux rédactions où l'essentiel de la première a été scrupuleusement maintenu de façon à livrer au lecteur toute la pensée de Villars et tous les faits recueillis par lui, mais dans une forme un peu plus condensée que celle de sa première manière. Pour respecter aussi l'économie du livre, dont le point de départ fut, comme on l'a vu, Y État de la cour d'Espagne en 1680-1681, il a paru à propos d'insérer ce document immédiatement après l'introduction, ce qui aura, en outre, l'avantage de mettre tout d'abord sous les yeux du public français peu au courant des choses d'Espagne certains renseignements utiles sur les personnes et les faits dont traitent les Mémoires. Cet État d'ailleurs constitue si bien un chapitre à part, qu'on le trouve parfois copié isolément dans des manuscrits, par exemple dans celui de la Bibliothèque Nationale, franc. 3949, f" 247 à 271 V".
Quelques mots sur le commentaire qui accompagne
Ixxx Notice bibliographiq^ue.
le texte ainsi reconstitué de l'ouvrage de Villars. L'édition de 1735 ne contient ni notes ni éclaircissements d'aucun genre. M. Stirling, lui, a bien essayé de corriger quelques lapsus de son manuscrit, surtout des noms altérés, mais il y a peu réussi et son travail d'épuration ou d'annotation, très incomplet, n'a pas été conduit d'après une méthode suffisamment rigoureuse. Et pourtant un commentaire suivi s'impose ici d'autant plus qu'il n'existe pour l'Espagne aucun recueil de biographie générale, et que même les personnes versées dans l'histoire de la Péninsule éprouvent de grandes difficultés à se procurer sur tel ou tel Espagnol marquant des informations précises. Nous avons donc procédé à un dépouillement aussi complet que possible de tous les ouvrages qui pouvaient nous éclairer, généalogies, gazettes, collections de documents inédits, et nous avons eu la satisfaction de réussir à identifier à peu près tous les personnages dont fait mention Villars et de grouper autour de leurs noms des renseignements en assez grand nombre. Plusieurs érudits ont bien voulu nous prêter le concours de leurs lumières. Nous devons des remerciements particuliers à M. de Boislisle, qui nous a laissé puiser dans son admirable collection cie notes sur le dix-septième siècle, puis à MM. les archivistes généraux de Copenhague, la Haye et Turin, qui ont répondu avec empressement à plusieurs de nos questions. Grâce à ces secours, nous avons lieu d'espérer que la nouvelle édition des Mémoires de la cour d'Espagne rendra quelques services et fera apprécier, dans le rôle tenu à Madrid par un de ses meilleurs agents, un beau moment de l'ancienne diplomatie française.
'idée que ces mémoires pourront '\^^ donner de l'État et du GouverneiC'J^ ment présent de l'Espagne aura sans doute peu de rapport à celle que la puissance et la politique des Espagnols avoient autrefois répandue dans le monde; mais personne n'ignore que, depuis le commencement de ce siècle, l'une et l'autre ont toujours été en diminuant. Ce changement est devenu si grand dans ces derniers temps, que d'une année à l'autre on auroit pu s'en apercevoir.
J'avois vu cette cour et la plus grande partie de l'Espagne, il y a quinze ans'; on y trouvoit encore alors des ministres de réputation
I . Villars fut envoyé pour la première fois en Espagne en mission extraordinaire au mois de septembre 1668 et y demeura un an.
dans les conseils; on voyoit, dans les finances du Roi et dans le commerce des sujets, encore assez d'argent pour se souvenir des richesses que les Indes leur donnoient sous un meilleur gouvernement. Mais dans un second voyage où, durant deux ans ', j'ai eu occasion de voir continuellement la cour et les ministres, j'ai trouvé peu de restes de l'ancienne Espagne dans le public et le particulier; c'est ce qui m'a porté à écrire ces mémoires, pour faire voir en détail le changement de cette monarchie, qu'il seroit difficile de se persuader à moins que d'en être convaincu par une suite de faits que je rapporterai comme je les ai vus, sans prévention et sans intérêt.
Je crois qu'avant d'entrer dans cette narration, je dois expliquer en peu de mots ce qui regarde quelques personnes principales, quelques charges et d'autres choses particulières à cette cour nécessaires pour l'intelligence de ce qui se doit dire dans la suite.
Depuis plus de cent ans les rois d'Espagne tiennent leur cour à Madrid. C'est une ville assez grande, sans murailles, située au milieu de l'Espagne, dans un pays inégal, fort découvert et fort sec. Le ruisseau de Mançanarès, qui passe sous la ville, a quelque peu d'eau en hiver et point du tout en été, cependant
I. Au mois de novembre 1671, Villars vint ambassadeur extraordinaire à la cour de Madrid et la quitta en novembre
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les Espagnols, par un génie disproportionné qu'ils ont presque en toutes choses, ont bâti sur ce ruisseau deux ponts assez grands pour passer le Rhin ou le Danube '.
Le palais du Roi* est à l'extrémité de la ville vers le midi, sa façade est d'ordre dorique, d'une pierre piquée comme du grès ; deux pavillons de briques la terminent à droite et à gauche ; les trois autres côtés de ce palais n'ont ni forme, ni rapport entre eux, et sont tous composés d'une quantité de petits bâtiments de briques ou de terre; au-dessous du Palais, le terrain, qui va en penchant jusqu'au Mançanarès, est fermé de murailles, en une situation admirable pour des terrasses et des cascades; mais il est inculte, sans bois, sans jardin, sans fontaines. Devant le Palais est une assez grande place que Valenzuela^, durant sa faveur, rendit régulière par deux murailles, de petites arcades pleines de colifichets dont il la ferma à droite et à gauche.
Quoique Madrid soit fort peuplé, il y a
1. Le pont de Ségovie, œuvre de Juan de Herrera, architecte de Philippe H, et le pont de Tolède, beaucoup plus ancien, qui fut détruit à la fin de l'année 1680 et reconstruit quelques années plus tard. Voy. H. Sauvaire, Voyageen Espagne d'un ambassadeur marocain (1690-1691), Paris, 1884, p. 86.
2. L'ancien alcazar, qui fut détruit par un incendie le 24 décembre 1734 et remplacé par le Palais neuf. Les Délices de l'Espagne et du Portugal de D. Juan Alvarez de Colmenar (t. II, Leyde, 1707) et le livre de Cari Justi, Diego Velazquez und sein Jahrhundert (t. 1, Bonn, 1888), contiennent des vues et un plan de l'alcazar tel qu'il existait au commencement du dix-huitième siècle.
j. Voir les Notes.
néanmoins peu de bourgeoisie. La maison du Roi, les courtisans, le grand nombre de conseils, de tribunaux et de personnes qui en dépendent, une quantité extraordinaire de couvents de l'un et de l'autre sexe est ce qui compose la plus grande partie de la ville. Il n'y a au delà que quelques ouvriers pour les choses nécessaires et quelques marchands. C'est la ville du monde la plus remplie de carrosses à proportion de sa grandeur, soit à cause de la saleté qui s'y rencontre, ou par la vanité ordinaire des Espagnols dont la plupart préfèrent le faste du carrosse à la subsistance la plus nécessaire de leur maison. Il est vrai qu'en hiver les boues sont horribles à Madrid et la poussière insupportable en été. On n'observe aucune police pour nettoyer la ville; il n'y a point d'eau à la rivière pour en emporter les immondices qui demeurent dans les rues tout le long de l'année. La bonté seule de l'air peut remédier aux suites que devroit causer cette infection; aussi l'on peut dire que l'air et l'eau des fontaines sont les seules choses qui soient bonnes à Madrid. Ce qui dépend du soin des hommes y est dans un extrême dérèglement; les choses nécessaires à la vie y viennent de fort loin par des voitures de mulets et de chariots qui les apportent à grands frais et en petite quantité; les entrées et les autres droits sont immenses; le monopole des magistrats s'étend sur tout, et depuis le décri de la monnoie de cuivre, la cherté est venue à un tel point qu'elle passe deux fois celle de la ville d'Europe la plus chère.
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Le reste de l'Espagne, c'est-à-dire les deux Castilles qui en composent la plus grande partie, sont réduites à une misère qu'il est difficile de comprendre à moins que de l'avoir vue. Ce pays, autrefois si abondant et si habité, a commencé à se dépeupler par un grand nombre de Mores qu'on a chassés en divers temps. Les Indes ont continué à attirer des colonies d'Espagnols dont la plus grande partie y sont demeurés. La nécessité d'envoyer des soldats espagnols en Flandre et en Italie a beaucoup diminué encore le nombre des habitants depuis cent ans, et le dérèglement du gouvernement a achevé par l'excès des impositions qui ont mis le peu d'habitants qui restoit hors d'état de cultiver la terre.
Depuis quarante ans, ces impositions, le nombre des officiers employés à les lever et des tribunaux pour en connoître sont augmentés à l'infini. Cependant de ces prodigieuses levées d'argent le roi d'Espagne n'en tire presque rien. Tous ses revenus s'étant trouvés engagés il y a plusieurs années, il prit la média anata, c'est-à-dire la moitié du revenu par an sur chaque engagiste. Depuis, il a encore repris vingt pour cent; mais l'un et l'autre s'est trouvé anéanti par les mêmes raisons qui ont causé la première ruine, de sorte que le Roi se trouve aussi pauvre qu'auparavant et' les engagistes ne tirent presque plus rien des droits qu'il leur avoit cédés.
Le commerce n'est pas en meilleur état et, hors les laines de Castille qui se vendent aux étrangers, il n'y a, en Espagne, ni marchan-
dise ni manufacture qui puisse y attirer de l'argent. Le Roi n'a point de vaisseaux pour assurer la mer, les sujets n'en ont point pour trafiquer, aussi les étrangers leur en apportent de toutes sortes et les épuisent de ce si peu d'argent que les Indes leur donnent, car le principal des Indes se fait pour les étrangers et, dans ce que chaque flotte ou galions apportent d'or et d'argent, des trois parts il y en a deux qui vont directement aux étrangers sans entrer en Espagne. La troisième part se partage entre le Roi et ses sujets, auxquels les étrangers en enlèvent encore peu à peu la meilleure partie par le commerce des marchandises qu'ils apportent et par le transport actuel des espèces hors du royaume dont le profit est très considérable.
On peut encore ajouter que tous les ans, il y a plus de soixante et dix mille Français qui tirent de l'argent d'Espagne. C'est une quantité de misérables répandus dans toutes les provinces pour cultiver la terre, couper les blés, porter de l'eau, faire la brique et la tuile, la chaux, le charbon et tout ce que les Espagnols, par paresse ou faute de monde, ne peuvent ou ne veulent point faire. Tous ces gens emportent ou envoient chaque année en France l'argent qu'ils ont gagné.
Les Génois qui occupent presque toutes les banques et beaucoup de recettes, et grand nombre de Juifs qui sont dans les fermes du Roi ont encore mille moyens d'épuiser l'Espagne, et il semble qu'elle soit en proie à l'industrie de toute l'Europe.
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On peut juger de l'état du reste de l'Espagne par celui où Séville se trouve réduite. Cette ville, puissante par sa grandeur, par le nombre de ses habitants, par des richesses amassées depuis tant de siècles, par l'abondance de son terroir, par sa rivière et le voisinage de la mer qui lui donnoit de grands avantages pour le commerce de tout le monde et surtout pour celui des Indes, est, depuis l'année 1630, réduite au quart de ses habitants et n'a pas de son terroir la vingtième partie de cultivée de ce qu'il y avoit alors; de sorte qu'encore que, depuis ce temps, les droits et les impositions soient augmentés au triple, la diminution du peuple et les nonvaleurs font qu'on n'en retire pas le tiers qu'on en tiroit auparavant. C'est ce qu'un député du commerce de cette ville vint représenter avec beaucoup d'autres circonstances en l'année 1680. Il est à croire que si cette ville, une des plus riches du monde il y a cinquante ans et qui peut avoir tant de ressources, se trouve si accablée, le reste de l'Espagne ne l'est pas moins.
Les revenus du Roi dans l'Espagne même, compris l'argent qui vient des Indes, montent à vingt-sept millions sept cent mille ducats qui font, monnoie de France, près de soixante et dix millions de livres, dont la plus grande partie est tellement engagée qu'il n'en reste pas le tiers au Roi ; sur quoi il doit payer toutes les dépenses de sa maison, de ses armées, les ayades de coste^ qui sont