I . Archives des Affaires étrangères. Espagne, 64, f
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de son mari qu'elle assistait de son esprit délié et de sa profonde connaissance du monde : elle collaborait certainement, par l'habileté de ses investigations, à la rédaction des Mémoires que le ministre disgracié avait demandés à l'expérience de l'ambassadeur.
Croissy, rappelé de Munich pour prendre la difficile succession de Pomponne, aurait eu, plus que son prédécesseur, besoin de ces renseignements. Il ne paraît pas les avoir demandés. On ne trouve plus trace de ce travail , ni aucune mention de son envoi, dans la correspondance que Villars échangea avec son nouveau chef. Il est probable que Villars le garda pour lui : lorsqu'à son tour, enlevé à la diplomatie active par les nécessités changeantes de la politique, il eut des loisirs, il étendit son travail, ajouta à la note primitive des récits puisés dans ses souvenirs, ou empruntés à sa correspondance; VÉtat de la cour d'Espagne en 1680 ainsi augmenté devint les Mémoires de la cour d'Espagne : l'étude statistique s'était transformée en un monument historique de haute valeur.
Peut-être ce travail d'ensemble fut-il demandé à Villars : il était assez d'usage que les ambassadeurs, au retour d'une mission importante , écrivissent un résumé des négociations qu'ils avaient conduites et comme un tableau de l'état des affaires au moment où ils en quittaient la direction. Cette Relation était de règle pour les ambassadeurs de France à Constantinople. Fut-elle imposée à Villars .f" C'est fort possible : toujours est-il que peu de
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temps après la mort de l'ambassadeur, une copie de son travail fut remise en guise d'instruction au marquis de Blécourt, lorsqu'il alla en 1700 remplacer à Madrid le marquis d'Harcourt. On ne crut pas pouvoir donner au nouvel envoyé un meilleur guide pour se diriger au milieu des compétitions, des intrigues, des difficultés de tout genre qui compliquaient le problème insoluble de la succession espagnole.
Cet ambassadeur, dont les informations étaient prisées si haut, n'était pourtant pas un diplomate de carrière. Jusqu'à quarante-cinq ans il avait suivi le métier des armes : transféré par un revirement de fortune des camps dans les chancelleries , il s'était trouvé pourvu des qualités de l'emploi : pas de grand vol, ni d'éclat de plume, mais de l'exactitude, de la mesure, de la pénétration, de la fermeté : secondé par une femme d'esprit et sachant son monde, il rendit des services peu connus, mais certains. Sa figure a été éclipsée par celle de son fils : il n'est guère connu aujourd'hui que par le surnom de roman que lui valut sa belle mine, et par quelques compliments de Saint-Simon. Il méritait mieux. On nous pardonnera de nous laisser arrêter quelques instants par lui. Il y a intérêt à suivre dans ses phases multiples une carrière laborieuse se déroulant, avec ses chances diverses, à travers les grands événements d'une époque troublée : il y a justice à mettre en lumière un des personnages de second plan qui, sans arriver à la renommée, ont consciencieusement
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et utilement travaillé à la gloire du grand règne '.
Pierre de Villars était un petit gentilhomme du Lyonnais, aussi peu pourvu de biens que de parchemins. Sa noblesse ne datait que de deux générations. Son grand'père Claude l'avait conquise à l'armée, où l'avait poussé un de ses oncles entré dans l'Église et devenu archevêque de Vienne. Son père avait aussi porté l'épée : il était arrivé à être colonel d'infanterie; mais, chargé de famille, sans fortune, jl végétait obscurément dans les environs de Condrieu. Pierre était l'aîné de dix enfants : sept filles et trois garçons : deux filles se marièrent comme elles purent ; les cinq autres furent mises au couvent; le second des fils entra dans les ordres, fut pris par son oncle comme coadjuteuret lui succéda à l'archevêché de Vienne : le cadet se casa sur les galères de Malte. Quant à Pierre, il partit pour Paris, n'ayant que la cape et l'épée; mais l'épée était une solide rapière, que maniait avec dextérité un poignet d'acier.
On était alors en pleine Fronde , les occasions ne manquaient pas à un gentilhomme de haute mine et d'humeur batailleuse. Pierre de Villars se mit du côté des Princes et se fit bientôt une réputation de bravoure et de galan-
I . Quelques-unes des dépêches du marquis de Villars ont été publiées par Mignet dans son ouvrage sur la succession d'Espagne et les principaux traits de sa vie ont été racontés par M. A. de Courtois dans la très intéressante introduction qu'il a donnée en tète de son édition des Lettres de Mme de Villars à MmedeCoulanges. (Paris. Pion, 1868.)
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terie. L'une était aussi prisée que l'autre dans un camp où commandaient à la fois le grand Condé et Mme de Chatillon : l'une le désigna au choix des gens de guerre, l'autre lui ouvrit l'accès des ruelles où se distribuaient les renommées et se nouaient les relations utiles : il entra dans la maison du duc de Nemours, « qui aimait à s'attacher des braves » (Saint- Simon), et fut accepté dans la coterie féminine qui devait gouverner l'esprit par Mmes de Sévigné et de Lafayette, la France par Mme de Maintenon. C'est chez la divine Mlle^'Outrelaise qu'il reçut le surnom d'Orondate, qui devait le suivre toute sa vie et le signaler à la curiosité bienveillante des femmes.
Orondate était le héros d'un roman de la Calprenède, un prince scythe que « sa haute taille, son port noble et fier, sa beauté singulière, le jeu souple de tous ses membres distinguaient des guerriers de son âge «. Villars n'avait pas les ridicules du barbare sentimental et chevaleresque qui disputait au grand Cyrus la faveur des précieuses, mais sa tournure extérieure répondait au type créé par l'émule de Mlle de Scudéry. « C'était l'homme de France le mieux fait et de la meilleure mine », écrit Saint-Simon, qui, malgré le dépit que lui cause l'élévation d'un homme de si petite noblesse, ne peut s'empêcher de rendre justice à son élégance, ainsi qu'à sa bravoure, à sa discrétion, à sa sagesse et à sa probité. Les portraits' que nous avons
I . Un portrait de Villars-Orondate, à l'huile, peint à micorps, se trouvait au château de Gourdan, chez son gendre,
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de lui justifient cette appréciation : on ne peut rien voir de plus parfait, de plus régulier, de plus harmonieux : on dirait un dessin d'après l'antique, sans la fine moustache qui trahit le mousquetaire et dont un artifice de rasoir tempère l'allure provocante : au demeurant, beauté un peu banale, mais inspirant confiance et sympathie.
L'aventure où Villars reçut le surnom d'Orondate n'était rien moins que romanesque : moins libre que Saint-Simon, nous ne pouvons en reproduire les détails très prosaïques ; elle eut poAirtant un dénouement qui tient du roman : le mariage d'Orondate avec la charmante Marie de Bellefonds, aussi pauvre que lui, mais mieux née et mieux apparentée : à défaut de biens, elle lui apportait de précieuses relations, de grandes ressources d'esprit et des trésors d'affection qui jusqu'à la fin de sa vie l'aidèrent et le soutinrent. Marie de Bellefonds était orpheline; son mariage se fit à Moulins, sous les auspices de sa tante , la comtesse de Saint -Géran, dont le mari était alors gouverneur du Bourbonnais. Le contrat fut signé le 24 janvier 16^1 , au château de Moulins , en très bonne compagnie. La duchesse de Montmorency quitta un instant sa retraite de la Visitation pour apporter sa signature;
Louis-Jacques de Vogiié : il appartient maintenant au vicomte de Vogué : une copie du temps se trouve chez l'auteur du présent travail : elle a servi à la gravure qui figure en tète du volume. Un dessin au lavis, qui paraît fait d'après le même tableau, se trouve à la Bibliothèque nationale, au cabinet des titres. {Clairambauit, 1164, f" 159.)
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la duchesse de Ventadour, sœur de M. de Saint- Géran, ajouta la sienne; M. et Mme de Saint-Géran firent plus : ils donnèrent aux jeunes époux une somme comptant de douze cents livres et leur consentirent une donation de quarante mille livres payable après leur mort, au cas de décès sans enfants : ces avantages étaient appréciables pour un jeune ménage qui ne mettait en commun que trente mille deux cents livres à prendre sur la succession très embarrassée de M. de Bellefonds et la moitié du petit bien de Claude de Villars surchargé d'hypothèques. L'amitié de ^me dé Samt-Géran avait aussi son prix : on sait qu elle fut fidèle et durable.
Rentrés à Paris, les jeunes époux furent bientôt séparés par la guerre civile. La fausse sortie de Mazarin et la délivrance de Condé avaient précipité les événements. L'armée des Princes se formait sur la Loire. Villars suivit le duc de Nemours à Orléans, en qualité de maréchal de camp : il combattit à Bléneau (7 avril 16^2), puis au faubourg Saint- Antome (2 juillet), et rentra à Paris sous la protection du canon de Mlle de Montpensier • il retrouvait sa jeune femme dans l'entourage de la vaillante princesse : elle était loin d'avoir son énergie virile : traînée par elle dans son carrosse, le jour de la « sédition de la paille » elle assista, mourant de peur, à ses efforts pour calmer l'émotion populaire; mais elle ne 1 accompagna pas à l'Hôtel de ville ■ la grande Mademoiselle, prenant pitié de son émotion, la ramena à l'hôtel de Nemours
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avant d'aller, au péril de sa vie, délivrer le maréchal de L'Hôpital et le prévôt des marchands.
Le calme rétabli dans les rues de la capitale, d'autres soucis venaient mettre à l'épreuve la tendresse de la jeune femme; le grave incident éclatait qui devait décider de la vie entière de son mari : la querelle des ducs de Nemours et de Beaufort. Le prince savoyard ne pouvait souffrir le roi des Halles : déjà, à Orléans, les deux beaux-frères avaient failli en venir aux mains ; réconciliés par Mlle de Montpensier, ils avaient combattu de bon cœur, côte à côte, à Bléneau et au faubourg Saint-Antoine. Nemours avait été blessé dans les deux rencontres, et Beaufort l'avait assisté avec amitié. Au conseil tenu au Luxembourg le 29 juillet, une misérable question de préséance' les mit de nouveau aux prises. Beaufort montra autant de douceur que Nemours d'aigreur. Le duc d'Orléans, Condé, Mademoiselle essayèrent en vain de s'interposer; tout fut inutile : quoique souffrant encore de ses blessures, Nemours exigea un combat immédiat. Selon l'absurde usage du temps, il prit quatre seconds et n'eut garde d'oublier Villars, son gentilhomme, «une des meilleures épées du temps, pour le courage et l'adresse » (Saint-Simon) ; il lui adjoignit le chevalier de La Chaise, MM. Campan et Luserches. Beaufort prit de son côté MM. de Bury, de Ris, Brillet et d'Héricourt. On se rendit au marché
I. « Dispute ordinaire dans ce royaume ou rien n'est réglé. » (Mlle de Montpensier.)
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aux Chevaux, derrière l'hôtel de Vendôme. Sur le terrain, Beaufort essaya encore un accommodement : « Quelle honte, dit-il, mon frère! Oublions le passé, et soyons amis. — Coquin, répondit Nemours, il faut que je te tue ou que tu me tues. » Et, ce disant, il tira son pistolet, manqua et chargea l'épée haute. Beaufort riposta, et Nemours tomba la poitrine trouée de trois balles. Il nous semble que la mort du seul provocateur dût mettre fin au combat : le point d'honneur en décidait autrement; les seconds, aussi étrangers à la querelle que bons amis la veille, se ruèrent les uns sur les autres, et la lutte ne se termina que par le complet écrasement de la petite troupe de Beaufort : deux de ses tenants étaient morts, dont Héricourt, l'adversaire de Villars. Ce beau coup d'épée, donné en si bonne compagnie, mettait le sceau à la réputation de Villars, mais l'obligeait à disparaître momentanément : la rentrée du Roi à Paris venait d'ailleurs disperser la brillante suite des Princes. Le ménage dut se séparer de nouveau. Villars se réfugia à Vienne, chez son oncle l'archevêque, Mme de Villars retourna à Moulins se mettre sous la protection de Mme de Saint-Géran ; elle s'établit dans une petite maison du faubourg de Paris, où elle mit au monde, le 8 mai 16^3, celui qui devait être le maréchal de Villars. Elle alla ensuite rejoindre à Vienne son mari, que le rétablissement de la paix intérieure et le triomphe définitif de Mazarin laissaient dans un état fort précaire.
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Cette retraite à Vienne, qui semblait mettre fin aux espérances de Villars, devint, par un heureux hasard, le point de départ de sa fortune.
La dernière semaine de 1 année 16^3, Armand de Bourbon, prince de Conti, frère du grand Condé, se présenta aux portes de la ville pour y demander l'hospitalité; il avait fait sa paix avec la Cour à Bordeaux, et après un petit séjour en Languedoc, il se rendait à Paris pour conclure, avec la nièce de Mazarin, le mariage secrètement négocié depuis quelque temps. Les consuls de la ville, le croyant encore en état de rébellion , lui refusèrent le logement : le prince dut se contenter d'une auberge de faubourg. Pierre de Villars vint l'y voir, lui fit sa cour, s'entremit heureusement auprès des autorités municipales, et dès l'abord lui plut. Le prince était alors dans toute la ferveur de sa conversion mondaine : esprit faible et sans mesure , dans un corps maladif, il cherchait l'occasion d'affirmer avec éclat sa sortie de l'état ecclésiastique. A Montpellier il avait fait acte de galanterie dans de fâcheuses aventures; il voulait faire acte de bravoure sur un plus grand théâtre. Il avait conçu le projet extravagant de provoquer un prince très en vue, et son choix maladif s'était fixé sur le duc d'York, le futur roi d'Angleterre, qui servait alors la France à la frontière de Flandre. Villars, par sa réputation de fine lame, par la notoriété que lui avait donnée le duel de Beaufort, lui parut l'homme le plus propre à le seconder dans sa bizarre équipée.
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Il s'en ouvrit le soir même à son confident intime Daniel de Cosnac : le prudent abbé, flairant un rival, combattit vivement l'admission de Villars dans la maison qu'il régentait : il se heurta à une volonté décidée, et, en courtisan avisé, changeant de système, il ne songea plus qu'à transformer en allié celui dont il voyait poindre la faveur : le lendemain, Villars entrait dans la petite cour du prince de Conti, et de ce jour commençait une intimité qui devait se maintenir pendant trois générations : le fils du prince de Conti sera le protecteur du fils de Villars qui, devenu maréchal de France, fera faire à son petit- fils ses premières armes en le conduisant à l'assaut des lignes de Fribourg.
Arrivé à Paris, le prince de Conti eut vite oublié, en faisant la cour à Mlle Martinozzi, son extravagant projet. Villars n'en resta pas moins attaché à sa maison, et le soir de son mariage, il reçut de lui-même la charge de premier gentilhomme de sa chambre, que Cosnac ne pouvait plus garder (22 février 16^4). Le petit collet était incompatible avec le service personnel d'un prince laïque, plus encore avec les services de guerre qu'il attendait de son nouveau chambellan.
Le frère du grand Condé n'avait pas repris l'épée pour la laisser au fourreau : dès le printemps qui suivit son mariage, il obtint le commandement d'un corps d'armée en Catalogne: il fit preuve à sa tête d'une grande bravoure et eut quelques succès. Villars se distingua à ses côtés à la prise de Villefranche, à celle
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de Puycerda : il mérita que le prince demandât pour lui le brevet de lieutenant général. Cosnac, resté à Paris, dans l'attente d'un évéché, fut chargé par son ancien patron de porter la requête à Mazarin. Il fut très mal reçu : le cardinal déclara qu'il ne pouvait accorder cette grâce, quand cent officiers, ayant eu des emplois plus considérables que Villars, l'attendaient encore : néanmoins, ne pouvant tout refuser à « son neveu », il donna un régiment de cavalerie. Le brevet • est du 15 septembre 16^4. Il porte que le nouveau régiment sera composé des compagnies de chevau-légers de la Vêvre, de Roquebrune, et de diverses compagnies isolées qu'il était bon de réunir sous un même commandement. Villars en voulut à Cosnac de ce demi-échec ; mais au lieu de bouder, il redoubla de zèle; à peine la campagne terminée par la prise du cap Quiers et de Castillon, il alla combattre en Flandre sous Turenne, et y conquit le brevet si cavalièrement refusé deux ans auparavant (20 octobre 16^6). Il avait alors trentetrois ans. En 16^7 il fut de nouveau attaché à Conti et le suivit en Italie. Le prince lui avait entre temps donné le gouvernement de Damvilliers (31 mars 1656), petite ville qu'il avait reçue comme place de sûreté à la paix de Ruel.
Villars semblait appelé à une brillante carrière militaire; le Roi l'avait remarqué : il l'avait attaché à son état-major personnel lors