I. L'original est entre nos mains
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délicats. Le traité d'Aix-la-Chapelle avait rétabli la paix, mais n'avait pas ramené la confiance : de plus, il laissait en suspens une foule de questions de détail dont le règlement pouvait donner matière à d'irritantes discussions. Villars avait à dissiper ces préventions, à faire croire aux bonnes intentions du Roi, à faire aboutir ses justes réclamations sans soulever de conflits.
Louis XIV désirait sincèrement un rapprochement. La guerre de Hollande était absolument décidée dans son esprit ; avant de l'entreprendre il voulait isoler les Hollandais et s'assurer au moins la neutralité de l'Espagne. La tâche était malaisée : il y fallait de la prudence et de la fermeté, du tact et de la décision. La situation intérieure du pays ne devait pas mettre à une moindre épreuve le discernement de l'envoyé de France. L'autorité de la Reine régente était très contestée : Marie- Anne était absolument gouvernée par son confesseur, un Jésuite allemand, le P. Nithard, que sa qualité fort redoutée d'inquisiteur général ne mettait pas à l'abri des compétitions. Don Juan guettait l'occasion de prendre le pouvoir, avec l'appui secret de plusieurs grands du royaume. Dans ce pays classique de l'intrigue et de la conspiration, on comprend ce qu'une pareille situation pouvait faire naître d'incidents embarrassants.
Le diplomate improvisé sut diriger sa barque au milieu de tous ces écueils et éviter tous les pièges tendus à son inexpérience.
Les difficultés commencèrent pour lui le
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premier jour. Son arrivée avait comme jeté l'alarme : « On n'est pas bien persuadé de la durée de la paix », écrivait-il, « et j'ai besoin d'expliquer les intentions de Sa Majesté. » La Reine lui fit néanmoins un accueil empressé : elle lui accorda deux audiences rapprochées : dans la seconde, Villars, bien pénétré de ses instructions, consciencieusement étudiées, lui fit un long discours qui détaillait par le menu les affaires litigieuses qu'il avait à traiter. La Reine, qui savait mal le français, n'en comprit pas un mot et demanda une note écrite. Villars s'empressa de rédiger un long mémoire où aucune des affaires n'était oubliée, ni les réclamations de frontières, ni les griefs articulés entre le gouverneur espagnol des Flandres, ni les indemnitésdues à desparticuliers; il informa son ministre de cette communication, qu'il croyait conforme aux usages. Lionne n'apprit pas sans une vive inquiétude la remise de ce réquisitoire écrit par un débutant : il témoigna à Villars ses appréhensions et réclama d'urgence la copie du malencontreux factum. Villars s'exécuta de très bonne grâce et dans les meilleurs termes : « Je conviens », écrivit-il à Lionne le 30 octobre, « que j'ai grand besoin « de vos avis : je vous les demande... je suis « nouveau dans le métier et je ne peux vous « répondre, de ma part, que d'un grand « zèle et d'une application sans relâche pour « tout ce qui concerne le service du Roi.» Le mémoire se trouva bon de tout point : Lionne se hâta d'écrire à Villars que le Roi l'avait approuvé, qu'il lui ordonnait néanmoins de
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ne rien remettre par écrit, « si ce n'est des mémoriaux pour les affaires des particuliers « .
Quelques jours après ce premier incident, la sagacité de Villars fut de nouveau mise à l'épreuve : M. de Wateville, Comtois au service de l'Espagne, vint l'entretenir d'un projet d'échange entre la Flandre et le Roussillon, projet chimérique, dont le résultat le plus clair était de fournir un grief aux Hollandais. Villars flaira le piège et répondit en conséquence. Il fut également perspicace avec un soi-disant émissaire secret de don Juan, qui se recommandait des plus grands noms de la monarchie. Sa conduite dans ces deux circonstances rassura complètement Lionne, qui lui adressa et lui fit adresser par le Roi les félicitations les plus chaleureuses (9 novembre, 23 décembre 1668).
Au printemps suivant, il montra autant de décision qu'il avait jusque-là montré de prudence. Don Juan avait brusquement quitté la Cour. Retiré en Catalogne, ce centre permanent d'opposition, il y avait recruté une troupe de trois cents cavaliers et s'était inopinément présenté aux portes de Madrid, avec l'espoir de soulever dans la capitale un mouvement contre l'inquisiteur général. L'émotion était grande : la Junte, le cardinal d'Aragon, le Nonce conseillaient à la régente de céder. Villars, jugeant que le succès de don Juan était contraire à l'intérêt de la France, n'hésita pas à se prononcer : il offrit ses services à la Reine, soutint le courage de ses officiers, proposa de monter à cheval à la tête de tous les
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Français résidant à Madrid, contribua à faire avorter l'équipée du bâtard ambitieux. Il fut de nouveau félicité par le Roi, qui était d'instinct du côté de l'autorité légale et se souvenait de la Fronde. Mais don Juan n'était pas Condé, et Nithard n'était pas Mazarin. On s'accommoda sans tirer l'épée : le Jésuite quitta l'Espagne; le prince rebelle reprit tranquillement le chemin de Saragosse en attendant des jours meilleurs.
Complètement rassuré sur la discrétion et les aptitudes de Villars, Lionne entra peu à peu avec lui dans un commerce plus actif : il le mit au courant des affaires générales, l'initia aux secrets de sa politique; il n'eut pas à regretter sa confiance : Villars, informé de la mission de Colbert à Londres, put éluder les questions embarrassantes qu'on lui posait et servir ainsi les efforts de son ministre pour entraîner l'Angleterre dans l'action contre 'la Hollande. Pendant cette période laborieuse, Villars paraît avoir été seul : toutes les dépêches sont écrites de sa main : il ne semble pas qu'il eût de secrétaire de carrière pour l'initier au moins aux traditions : il n'avait pas sa femme auprès de lui pour l'aider de son intelligence et de son dévouement : la marquise de Villars était restée à Paris, avec ses sept enfants, et assistait de loin son mari par ses relations constantes avec le ministre : la lettre suivante, conservée aux archives des Affaires étrangères ', en fait foi.
I. Espagne, t. 56, f» 125. La date doit être entre le 16 et le 22 août 1668.
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A Monsieur de Lionne, secrétaire et ministre d'État.
Mardi au soir.
J'ai cherché hier au soir plusieurs fois, Monsieur, les moyens d'avoir l'honneur de vous voir, et je m'en devais tenir à la première et imaginer que quand votre suisse dit à sept heures du soir que vous n'y êtes pas, que vous n'y serez pas à neuf pour ce qui s'appelle survenant. J'avais un paquet à vous donner de M. de yillars et à vous parler de quelques affaires touchant l'intérêt des marchands français qui commercent en Espagne, mais heureusement pour moi M. le maréchal de Bellefont m'est venu voir ce matin et je l'ai chirgé de votre paquet et de l'affaire des marchands. Il a bien voulu encore m'assurer qu'il vous entretiendra de certains détails des nôtres : je pense que ce qu'il vous dira vous paraîtra raisonnable et que vous' jugerez qu'encore que M. de Villars ne soit qu'envoyé, il fait pourtant, sans vanité, plus que les ambassadeurs auxquels le Roi donne et pour faire leur équipage et ensuite pour leur subsistance et qu'ils trouvent même à Madrid des secours que mon mari n'a pas et qu'il
eilt eu s'il eûtvoulu Pardonnez-moi, Monsieur, si
je vous entretiens de choses qui seraient ennuyeuses à toute personne qui ne serait pas touchée du plaisir d'en faire. Nous ne manquerons aussi jamais de reconnaissance. Je voudrais aussi que vous eussiez encore la bonté de faire savoir à mon neveu de Bellefont, ou à moi, si M. de Villars manque à quelque chose : ce serait une obligation que nous mettrions avec toutes celles que nous vous avons.
Votre très humble et très obéissante servante.
DE Bellefont Villars.
Cette lettre trahit les angoisses de la mère de famille aux prises avec les dures réalités
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de la vie. Obligé moralement de soutenir le train d'un ambassadeur sans en avoir les appointements, Villars y mettait du sien : non seulement il ne pouvait subvenir à l'entretien du ménage resté à Paris, mais il faisait appel à ses maigres ressources. La pauvre femme n'hésitait pas : elle avait recours aux 'expédients : ne fallait-il pas que son mari tînt son rang et soutînt l'honneur du Roi t elle empruntait. Mais bientôt les créanciers refusèrent le crédit : force fut d'avouer au ministre la situation. Villars lui écrivit de son côté :
L'inquiétude de Mme de Villars n'est fondée que sur le peu de bien que j'ai pour soutenir la dépense à laquelle est obligé un homme qui veut bien servir son maître et vivre dans un lieu comme celui-ci avec
l'estime et l'amitié des gens de qualité Je ne songe
pas à ce que je deviendrai lorsque je serai de retour, étant fort résigné aux volontés du maître et espérant beaucoup de vos bons offices : jusqu'ici j'en ai si peu reçu de personne, comme il y paraît en ma fortune, que je crois qu'elle changera, quand vous aurez la
bonté d'en prendre quelque soin Vous savez, étant
né de notre même province, le peu de bien que j'ai :
il y a vingt-cinq ans que je le mine peu à peu Je
m'en remets à vous de mon honneur, de ma fortune, de ma conduite '....
Lionne répondit par de bonnes paroles à cet aveu discret d'une situation menaçante : ne recevant pas d'assistance plus efficace, Villars dut s'avouer vaincu : « Je suis au bout », écrivit-il le 24 juillet 1669. Ce cri de détresse
I. villars à Lionne, 20 février, 13 et 26 juin 1669. (Archives des Affaires étrangères.)
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fut écouté. Villars reçut la permission de rentrer en France. La lettre par laquelle le Roi lui annonçait cette grâce témoignait de la haute opinion qu'il avait donnée de sa valeur et de son désintéressement. Elle se terminait ainsi :
Je ne veux pas finir cette lettre sans vous témoigner la parfaite et complète satisfaction que j'ai des services que vous m'avez rendus, de la manière dont vons avez vécu qui a été si fort à ma gloire et à la vôtre que je ne saurais assez vous exprimer le gré que je vous en ai : sur quoi m'étant expliqué à la marquise votre femme, laquelle je m'assure être contente de ce que je lui ai dit, il ne me reste qu'à prier Dieu, etc.. '.
Villars quitta Madrid le 5 octobre 1669.
Il ne devait pas tarder à y revenir. M. de Bonzy ne fut pas plus heureux que lui; malgré son caractère d'ambassadeur, il ne réussit ni à faire rendre justice à ses nationaux, ni à dissiper les préventions des Espagnols, ni à retenir leur gouvernement sur la pente qui les entraînait vers la Hollande. Le comte de Monterey avait remplacé le marquis de Castel Rodrigo dans le gouvernement des Flandres, mais les procédés n'avaient pas changé : c'étaient chaque jour des conflits de frontières, des difficultés douanières, des insinuations malveillantes, des intrigues avec les Hollandais. Bonzy se rebuta et fut à son tour relevé de ses fonctions le i" juin 1671.
Le Roi n'hésita pas à renvoyer Villars à Madrid , mais cette fois il lui donna le carac-