Sur Olivares et don Julian, voir les Notes
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eut avis par un courrier extraordinaire que Mademoiselle avoit été épousée à Fontaine^ bleau ' par Monsieur le prince de Conti *, nommé par le Roi pour remplir la procuration que le roi d'Espagne avoit envoyée en blanc. Cette nouvelle répandit à Madrid une joie générale, que l'on témoigna par des illuminations continuelles durant trois jours. Dès le lendemain de l'arrivée du courrier, il y eut dans la place une mascarade à cheval de cent personnes de qualité, qui firent plusieurs courses le flambeau à la main, et l'on vit durant deux jours dans la même place des feux d'artifices médiocrement beaux, mais d'un bruit épouvantable; cependant on les tiroit sous les fenêtres de don Juan, qui étoit déjà très malade et qui put connoître par là le peu de ménagement qu'on avoit pour lui.
Deux jours après la mort de don Juan, le premier soin du Roi fut d'aller trouver la Reine, sa mère. Le 20 septembre il alla coucher à une maison royale appelée Aranjuez, à sept lieues de Madrid, et le lendemain il arriva sur le midi à Tolède où il parut bien de la tendresse et bien des larmes entre la mère et le fils. Ils dînèrent ensemble et demeurèrent quelques heures en particulier.
La Reine mère ayant eu le temps de dis-
1 . La cérémonie eut lieu à Fontainebleau les 30 et 3 1 août 1679. La Gazette du 12 septembre en donne un compte rendu détaillé.
2. Louis-Armand I''", prince de Conti, fils d'Armand de Bourbon et d'Anne-Marie Martinozzi, né à Paris le 4 avril 1661, mort à Fontainebleau le 9 novembre i68j.
poser toutes choses pour son retour à Madrid, le Roi qui y étoit revenu, retourna à Aranjuez le 27, alla le lendemain la rencontrer à moitié chemin de Tolède, la prit dans son carrosse et la mena descendre au Retiro, qui est une maison royale à l'extrémité de Madrid, où elle demeura, attendant qu'on lui eût préparé la maison du duc d'Uzeda', destinée pour son habitation, parce que le Roi étant marié, il ne restoit pas assez de logement pour elle au Palais.
Ils arrivèrent à trois heures après midi, accompagnés d'une foule extraordinaire de courtisans et de carrosses, et l'on vit dans tout le monde ce même empressement à recevoir cette princesse qu'on leur avoit vu deux ans auparavant à recevoir don Juan, quand il vint la chasser. Le Roi demeura jusqu'au soir avec elle, et depuis ce jour-là jusqu'à celui de son départ pour aller au-devant de la Reine, il vint presque tous les jours chez la Reine, sa mère, et mangea souvent avec elle.
La Cour se trouva tout d'un coup dans un grand changement par l'extrême opposition qui avoit été entre le ministre qui finissoit et la Reine mère qui revenoit à Madrid. On ne douta point dans le monde qu'une princesse
I . Le palais construit par D. Cristobal Gomez de Sandoval, duc d'Uceda, fils du duc de Lerma, et appelé Los Consejos, parce que, sous le règne de Philippe V, il fut acquis par l'État pour y installer les conseils de Castille, des Indes, des Ordres, des Finances, etc. La reine Marie-Anne l'habita jusqu'à sa mort (16 mai 1696). Voyez Mesonero Romanos, Elantiguo Madrid, Madrid, 1861, p. 55.
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comme elle, qui avoit longtemps gouverné pendant la minorité de son fils, ne rentrât bientôt dans toute l'autorité que lui donnoit la confiance et la jeunesse de ce prince.
Sur ce fondement, on commença à faire Thoroscope du gouvernement, et suivant le génie ordinaire des cours, toujours occupé à prévenir, par les raisonnements et les conjectures, les établissements que Ton doit le plus souvent au hasard ou à la passion des princes, on jugea que la Reine mère n'ayant peut-être pas assez d'ambition pour entreprendre de gouverner elle-même, son penchant pour le repos et le souvenir de ses malheurs passés l'empêcheroient de se charger directement du soin des affaires; que, cependant, elle éloigneroit le Roi de prendre un premier ministre, dont elle lui donneroit aisément de l'aversion par le souvenir de la captivité où don Juan l'avoittenu; on prétendit qu'elle le disposeroit à former une junte de gouvernement, composée de ministres de sa dépendance, par lesquels elle se conserveroit l'autorité, sans s'exposer aux chagrins et au péril de gouverner. On nommoit déjà ceux qui dévoient entrer dans cette junte; on nommoit aussi d'autres personnes qui dévoient sortir de leurs charges, et chacun, selon son penchant et son intérêt, ou selon les raisons de haine ou d'amitié que l'on attribuoit à la Reine mère, se faisoit un plan du gouvernement à venir.
Ceux qui dévoient en décider en étoient les moins occupés. La Reine mère se contenta d'abord d'être bien avec son fils. Le Roi, que
sa jeunesse et le peu d'éducation empêchoient de rien penser pour l'État, ne se trouva sensible qu'à l'idée de son mariage et à l'empressement de partir pour l'aller achever; ainsi tous ses soins étant tournés aux préparatifs du voyage, on abandonna aisément les autres affaires.
Sitôt qu'on sut à Madrid que la jeune Reine marchoit vers l'Espagne, le Roi fit partir sa maison pour l'aller recevoir sur la frontière d'Espagne, de sorte que le 26 septembre le marquis d'Astorga, grand maître de la maison, et la duchesse de Terranova, camarera major ou première dame d'honneur, sortirent de Madrid avec de très grands équipages et prirent la route d'Irun, sur la frontière du côté de France; le duc d'Ossone, grand écuyer de la Reine, les suivit peu de temps après.
Ces trois personnes, les premières auprès de la Reine , tenoient leurs charges de don Juan, qui avoit rempli de son vivant toutes celles de la maison de cette princesse. Il avoit d'abord destiné la charge de grand maître à don Vincent Gonzaga, de la maison de Mantoue, et lui avoit fait quitter la vice-royauté de Sicile sur cette espérance; mais il se contenta de le mettre dans le Conseil d'État où il crut avoir besoin de sa capacité, et il fit grand maître le marquis d'Astorga, qui lui donna, à ce qu'on prétend, de grandes sommes qu'il avoit tirées de sa vice-royauté de Naples. Le duc d'Ossone eut la charge de grand écuyer, parce qu'on voulut le tirer de celle de
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président des Ordres où sa conduite étoit devenue odieuse, et depuis, sa fierté l'ayant rendu incommode à don Juan même, il Teloigna de la Cour sur ce qu'il avoit fait publiquement attaquer par des assassins le comte d Humanes, pour quelques jalousies de maîtresses.
Quoique la duchesse de Terranova se fût fait dans l'esprit de don Juan un mérite qui pouvoit lui avoir attiré sa charge, elle ne laissa pas de lui donner une somme consi-" dérable. Elle étoit veuve du duc de Monteleone, Grand d'Espagne, de la maison de Pignatelh, et de son chef elle étoit d'une branche bâtarde de la maison d'Aragon établie depuis longtemps en Sicile, riche de ce côté-là et de celui de sa mère, héritière du nom de Fernand Cortez ■ et de la grande fortune qu'il ht au.x Indes. Quelque temps avant le ministère de don Juan, elle avoit été obligée de sortir de Madrid, où on lui imputoit publiquement la mort de don Carlos d'Aragon son cousin germain à qui appartenoit le duché de Terranova et d'autres biens qu'elle lui
I. Fernando Cortés, né à Medellin (Estremadure) en 1485, crée marquis delVaile de Oajaca le 6 juillet icjc, mort a Castilleja près Séville le 2 décembre 1547 Son fils D. Maytm Cortes, deuxième marquis del Valle, mourut è 1 3 août IS89. Les deux fils de D. Martin, nommés D Fernando et D. Pedro, étant morts sans postérité, le marquisat del Valle passa a leur sœur D- Juana, mariée à D. Pedro Carrillo de Mendoza, neuvième comte de Prieeo La fille de ces derniers, D^ Estefania Cortés, sixième marquise del Valle épousa, en 1617, D. Diego d'Aragon, quatrième duc de Terranova, et en eut D» Juana, la Camarera mayor
retenoit '. Elle se retira alors en Aragon où se firent les liaisons entre elle et don Juan, qui lui trouva de l'esprit, de l'ambition et de la hardiesse sous des apparences régulières et dévotes. Il sembloit que la mort de don Juan dût la perdre entièrement; mais avant qu'il finît, elle avoit pris possession de sa charge dans le Palais, et dix jours après qu'il fut mort, elle partit pour aller au-devant de la Reine.
Du côté de la France, on avoit réglé les jours de la marche de cette princesse, de manière que l'on pût savoir le temps qu'elle arriveroit à Irun, et le marquis de Los Balbases eut soin d'en donner avis à la cour d'Espagne-.
La Reine se mit en marche le 20 septembre, servie et gardée par la maison du Roi, tant qu'elle fut en France. Le prince d'Harcourt, de la maison de Lorraine, fut nommé ambassadeur extraordinaire pour l'accompagner, avec la princesse sa femmes Mademoiselle de
1 . " Le 6 courant au matin, le corps de D. Carlos de Aragon fut trouvé près de l'église de San Placido, la poitrine et le ventre percés de sept coups mortels. On fait de grandes recherches pour découvrir les auteurs de ce détestable attentat, et l'on dit qu'il y a déjà des indices sérieux contre diverses personnes. » (Hispania iilustrata, Londres, 1703, p. 211 ; lettre du 9 mai 1674.)
2. La relation du voyage de Marie-Louise jusqu'à la frontière se trouve dans les Mémoires toiichans le mariage de Charles II, roy d'Espagne, avec la princesse Marie-Louise d'Orléans, Paris, 1681, in-12. Ce petit livre est précédé d'une dédicace à l'abbé de Lionne signée D. L.
3. Alphonse-Henri-Charles de Lorraine, dit le prince d'Harcourt, né le 14 août 1648, mort en février 1719, et
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Grancey ' prit le nom de Dame, avec la qualité de sa dame d'atour, et la maréchale de Clérembaut-, qui avoit été sa gouvernante, lui servoit de première dame d'honneur. Elle traversa ainsi toute la France jusqu'à la rivière de Bidassoa qui la sépare d'avec l'Espagne, où, dans cette île célèbre par le traité de paix des Pyrénées, elle fut remise entre les mains du marquis d'Astorga, grand maître de sa maison, qui avoit les ordres du roi d'Espagne pour la recevoir.
Ce jour parut apporter un grand changement à sa vie; elle l'avoit passée jusqu'alors dans les manières aisées dont on vit en France, avec la liberté de manger en public durant son voyage, de danser et d'aller à cheval quand il lui plaisoit, de chasser, de jouer avec ses domestiques; et, dans un moment, ellesetrouva au milieu de personnes inconnues et dont elle n'entendoit pas la langue, dont le service et le respect même l'embarrassoient et dont les manières pleines de contrainte et de gêne lui ôtoient tout ce qui avoit fait toujours la douceur de sa vie. L'antipathie naturelle des deux nations et l'extrême opposition qu'elles ont en tout augmentoient encore ses désagréments,
Marie-Françoise de Brancas d'Oise, mariée en 1667 au prince d'Harcourt, morte le 13 avril 171 5.
1. Louiie-Elisabeth de Rouxei, dite madame de Grancey, était fille de Jacques de Rouxei, comte de Grancey, maréchal de France; elle mourut le 25 novembre 171 1, âgée de cinquante-huit ans.
2. Louise-Françoise Le Bouthilier de Chavigny, mariée, en 1654, à Philippe Clérembault, comte de Palluau, maréchal de France, morte le 27 novembre 1722.
par mille circonstances particulières. Les Espagnols, devenus maîtres de sa personne, voulurent, dès le premier jour, l'assujettir aux moindres formalités de l'esclavage des femmes d'Espagne.
La Camarera major, naturellement rigide, ajoutoit de nouvelles peines à cette contrainte et sembloit vouloir effacer tout d'un coup jusqu'aux moindres choses qui auroient pu laisser à la Reine quelque souvenir de la douceur et des agréments de son pays. Elle parut d'abord avoir des liaisons avec la maréchale de Clérembault, moins par estime que par un secret intérêt qu'elle se fit de profiter de ses chagrins qu'elle jugea qui pourroient la porter à lui découvrir beaucoup de choses qui regardoient l'esprit et la conduite de la Reine.
La maréchale de Clérembault est un bel esprit rempli de vaines idées de sciences fort opposées au génie de médiocrité et de ménagement qui doit faire presque toute la prudence et la conduite d'une femme. Ce défaut de son esprit s'étendit sur l'éducation de Mademoiselle dont elle étoit chargée et qu'elle abandonna entièrement à une enfance inappliquée, sans lui rien inspirer des qualités solides qui dévoient former l'esprit et le cœur d'une jeune princesse qui ne pouvoit être née que pour le trône; peut-être même que, dans un emploi si régulier, elle n'avoit pas tout à fait renoncé à quelques liaisons tendres dont l'exemple pouvoit n'être pas sans conséquence.
Monsieur ne s'en aperçut que tard et dans un temps où il put connoître que les suites de
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cette éducation ôtoient peut-être à Mademoiselle les espérances d'une fortune souveraine sans sortir de France ; il en eut un vif ressentiment contre la Maréchale qui depuis fut si désagréablement au Palais- Royal que l'on assure qu'elle en auroit été éloignée dès avant le voyage, n'eût été que, dans le peu de temps qui restoit, ce changement n'auroit pu se faire sans trop d'éclat.
On prétend que la Maréchale, prévoyant le désagrément du voyage qu'elle alloit faire, chercha par avance à prendre des mesures qui pussent au moins lui attirer en Espagne quelques traitements plus favorables et peut-être même quelque utilité. Elle écrivit à la Camarera major et se mit en commerce avec elle avant que de sortir de France. Ses chagrins s'augmentèrent pendant le voyage par le peu de considération de la Reine qui parut donner sa confiance à madame de Grancey; d'ailleurs elle ne souffroit qu'avec déplaisir de se voir au-dessous de la princesse d'Harcourt, et son ressentiment alla si loin que, pour le satisfaire, elle sacrifia, à ce que l'on prétend, la Reine à la Camarera major et lui découvrit jusqu'aux moindres défauts de son esprit et de sa conduite.
Lorsque la duchesse de Terranova partit de Madrid, elle venoit de perdre don Juan. Comme elle étoit sa créature, elle devoit s'attendre à toute l'aversion de la Reine mère qu'elle voyoit revenir à la Cour, et par le ressentiment général contre toutes les créatures de don Juan et par le souvenir particulier d'une action aussi
noire que l'assassinat de don Carlos d'Aragon • que la duchesse avoit été obligée de lui avouer autrefois. Tout ce qu'il y avoit de grands seigneurs déchaînés contre la mémoire de don Juan, l'étoient aussi contre elle, et sa charge lui avoit attiré de la jalousie des premières femmes de la cour, que leur rang et leur mérite pouvoient y faire prétendre. Il étoit difficile qu'à son retour elle pût se soutenir contre tant de partis qui la menaçoient. Dans cet état, elle jugeoit qu'elle devoit tâcher à se rendre si nécessaire au Roi, pour la conduite de la Reine, qu'il ne pût dans la suite la confier à une autre, et, pour y réussir, elle chercha tous les moyens de connoître à fond cette princesse, non seulement par ce qu'elle pouvoit en voir elle-même, mais aussi par des connoissances du passé, qu'elle tira autant qu'il lui fut possible de quelques personnes d'entre celles qui étoient venues de France avec la Reine. Depuis que la Reine étoit entrée en Espagne, il étoit resté à sa suite quelques gentilshommes françois qui n'y paroissoient avoir autre engagement que la curiosité de voir la cérémonie du mariage et d'aller jusqu'à Madrid. Quelques-uns s'étoient conservé quelque entrée et quelque manière d'intrigue dans la maison de la Reine. La Camarera major attira les plus empressés par des honnêtetés apparentes et sut profiter de leur indiscrétion pour apprendre beaucoup de choses qui alloient à son dessein. Les jalousies et les intérêts des femmes françoises de la Reine lui donnèrent moyen de se mettre entre elles et de les faire
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parler; comme elle avoit de l'esprit, elle ne négligea rien de ce qui pouvoit contribuer à ses vues. Pendant qu'elle cherchoit à savoir sur ce sujet tout ce qui lui pouvoit servir à faire au Roi un plan pour gouverner la Reine et se rendre absolument nécessaire, elle travailloit avec la même application à mettre dans l'esprit de cette princesse un extrême éloignement pour la Reine mère. Beaucoup d'autres y travailloient comme elle, c'est-à-dire tous ceux du parti de don Juan dont la maison de la Reine étoit remplie; ils craignoient tous le pouvoir et le ressentiment de la Reine mère, et jugeant qu'ils n'auroient rien de plus fort à lui opposer que la Reine, ils cherchèrent à la faire haïr par avance à cette jeune princesse; ils lui inspirèrent que c'étoit la personne du monde la plus contraire à ses intérêts, qu'elle la trouveroit à Madrid avec toutes les oppositions d'une belle-mère et tout le ressentiment d'avoir vu rompre le mariage de sa petite-fille pour établir le sien, qu'elle n'en devoit jamais attendre d'amitié ni de confiance, que c'étoit une femme très impérieuse, accoutumée à gouverner et maîtresse de l'esprit du Roi, qui la tiendroit toujours dans l'esclavage.
Pour ôter à la Reine tous les moyens d'avoir jamais d'autres vues que celles dont ils la prévenoient et de pouvoir jamais se rapprocher de la Reine mère, ils crurent qu'il falloit lui donner pour l'ambassadeur de France les mêmes sentiments que pour elle. Ils persuadèrent donc à la Reine qu'il avoit toujours été dans d'étroites liaisons avec sa belle-mère, que, dès
sa première ambassade, il avoit eu toute part à la confiance de cette princesse, qu'il ne s'étoit brouillé avec don Juan que pour ses intérêts ; ils regrettoient d'ailleurs devant la Reine la perte qu'elle avoit faite par sa mort, qu'il avoit tout sacrifié, disoient-ils, pour faire son mariage, et dont le ministère l'auroit rendue maîtresse de tout.
Parmi les personnes qui étoient allées au devant de la Reine par obligation, il se trouvoit un volontaire que ses vues particulières y avoient conduit, qui se donnoit néanmoins autant de mouvement lui seul que tous les autres ensemble, c'étoit un Théatin sicilien, nommé Vintimiglia, homme de qualité, inquiet, ambitieux et vain, qui avoit autrefois demeuré à Paris et parloit bien français'. Il s'étoit entièrement sacrifié à don Juan dans les commencements de son ministère, avoit fait des sermons sanglants contre la Reine mère, et, sur ce mérite, avoit prétendu devenir confesseur de la Reine. Don Juan étant mort et ses espérances finies, il s'engagea à faire le voyage
I . Girolamo Ventimiglia, Théatin, fils cadet de Lorenzo Ventimiglia, baron di Gratteri, qui fut créé comte de Prades en 1661. Élevé à Madrid, il se distingua par son talent de parole et devint prédicateur du Roi. Chassé d'Espagne, à cause de ses intrigues, en décembre 1679, il passa à Vienne et à Rome, fut procureur général de son Ordre et nommé, en 1694, évêque de Lipari. il mourut à Rome le 17 décembre 1709 (Villa Bianca, Dclia Sicilia nobile, Palerme, 1759, t. II, p. 253, et Roccho Pirro, Sicilia sacra, éd. d'Ant. Mongitore, Palerme, 1733, t. II, p. 968 ; cf. Lt'?tres de madame de Villars, p. 234, et madame d'Aulnoy, Mémoires de la cour d'Espagne, p. 118).
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au devant de la Reine, avec le duc d'Ossone ; il s'avança même jusqu'à Bayonne, et comme il étoit hardi et d'un air spécieux, il prévint aisément la Reine et les principales personnes auprès d'elle. Ce fut un de ceux qui travaillèrent le plus fortement à lui inspirer des sentiments d'aversion pour la Reine mère et de la défiance pour l'ambassadeur de France, qui se trouvèrent tellement établis dans l'esprit des François même, et particulièrement des femmes, qu'il a fallu un long temps et de fâcheuses expériences pour en détromper cette princesse.
Dans cette application qui sembloit n'aller qu'à l'intérêt commun des créatures de don Juan, Vintimiglia s'en faisoit un particulier dans la vue d'établir par la Reine un ministre sous lequel il pourroit avoir part à la faveur, et, pour ce dessein, il fit des mémoires et des plans d'un gouvernement tel qu'il le souhaitoit, nomma à la Reine les ministres qu'elle devoit éloigner et ceux qu'elle devoit employer. Le duc d'Ossone étoit à la tête de ces derniers, comme le seul homme capable de rétablir l'État, et l'on y voyoit mille autres chimères d'un esprit déréglé par une ambition sans jugement. Dans cette grande négociation, il fut d'assez bonne foi pour donner ses mémoires au prince d'Harcourt afin qu'il les présentât à la Reine.
La conduite du duc d'Ossone n'étoit pas plus régulière; il étoit parti pour le voyage après les autres, parce qu'étant revenu peu auparavant de son exil, il n'avoit pu faire son équipage assez promptement; mais sitôt qu'il
fut arrivé à la frontière, il prétendit que toute la fonction et les honneurs de la réception de la Reine lui appartenoient. Le marquis d'Astorga étoit grand maître d'hôtel de la Reine, il avoit par cette raison toutes les prééminences de sa maison ; d'ailleurs il étoit principalement chargé de la recevoir. Cependant le duc d'Ossone poussa si loin ses entreprises, que le marquis d'Astorga fut obligé d'en écrire au Roi, qui le soutint par de nouveaux ordres; mais le duc continuant toujours d'entreprendre sur les fonctions de sa charge, prenant d'ailleurs des liaisons avec quelques François et des airs de familiarité dans la maison de la Reine qui ne se souffrent point en Espagne, il eut ordre de la Cour peu après de retourner incessamment à Madrid, sans passer à Burgos où le Roi étoit déjà arrivé, et depuis il demeura sans faire sa charge ni être au Conseil d'État.
Le Roi étant parti de Madrid le 21 octobre, arriva le ^ i ' à Burgos, où il attendit la Reine qui entroit en Espagne dans ce même temps. Il était sorti de Madrid peu accompagné; le duc de Médina Celi, sumilier du corps, le Connétable de Castille, majordome major, étoient dans son carrosse sur le devant et à la portière. Don Joseph de Silva, devenu premier écuyer par la démission du comte de Talara-,