‹ Mémoires de la cour d'Espagne de 1679 a 1681;Chapitre 54 sur 77 · I . Le monastère de Santa Maria la Real de las Huelgas · texte numérisé non relu

I . Le monastère de Santa Maria la Real de las Huelgas

heures après midi pour faire son entrée à cheval en habit d'Espagnole, car jusqu'alors, et même le jour précédent, elle avoit toujours été habillée à la francoise. Le prince d'Harcourt fit son entrée le lendemain; il y eut des mascarades et des comédies. Le troisième jour, la Cour reprit le chemin de Madrid et la maison francoise de la Reine celui de France. La Reine retint seulement quatre femmes de chambre dont deux avoient été ses nourrices ', quelques valets de chambre, quelques officiers pour sa table et un gentilhomme- pour avoir

de l'Ordre de Cîteaux, fondé, en i i8o, par Alphonse VIII de Castille pour l'entretien principalement des infantes et des filles nobles. Ce monastère a eu jusqu'à nos jours une )uridiction très étendue et des privilèges très considérables, et appartient encore à l'administration des « patronages royaux » Au monastère de las Huelgas était soumis 1 Hospice du Roi, fondé aussi par Alphonse VIII pour y abriter les pèlerins de Saint-Jacques. Les archives de cet hospice ont été récemment recueillies par notre Bibliothèque natio-

"^ r L'une de ces nourrices était Nicolle Duperroy, veuve de Jean Quentin, chirurgien à Paris, qui, ayant été accusée, en i68< d'avoir voulu empoisonner Charles II, fut pour ce fait renvoyée en France. Marie-Louise, qui lui était très attachée lui légua par son testament quatre mille doublons ; elle légua aussi trois mille doublons à Suzanne Duperroy et deux mille doublons à Marguerite Duperroy, meces de la Quentin (Archives des Afî. Etr. Espagne, supplément,

^°2 Le s"- de Virement, qui, au mois d'avril 1685, épousa la veuve Quentin et partagea son sort. Il était chargé du soin des chevaux de selle de la Reine, que les Espagnols appelaient avec une nuance de mépris les courtauds (caballos raborus) \oy. Cokccion de doc. inéd., t. LXXIX, p. 310 et î2^ où le nom de Virement a été écrit a tort S;omont.ïnr l'affaire de la Quemin et de son mari, voir les Notes.

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soin de six ou sept chevaux anglois qu'elle avoit fait amener.

Le Roi donna au prince d'Harcourt et à la princesse, chacun une boîte de portrait de diamants de trois mille pistoles. Ils eurent lieu d'être contents du présent, mais ils le parurent peu de n'avoir été traités que d'Excellence ' par les Grands d'Espagne.

Madame de Grancey souhaitait de venir passer l'hiver à Madrid, et peut-être le lui auroit-on permis, si elle avoit paru moins favorite de la Reine. Elle se consola avec un présent d'une boîte de diamants de deux mille pistoles et la promesse d'une pension de deux mille écus. La maréchale de Clérembault avoit fait le voyage avec peu d'agrément ; les mesures qu elle avoit prises avec la duchesse de Terranova ne lui donnèrent point d'autres avantages que le plaisir de satisfaire son chagrin en lui disant beaucoup de choses capables de nuire à la Reine. Elle n'eut qu'une boîte de deux mille pistoles, et l'on sut depuis qu'à son retour en France elle avoit trouvé sa charge de gouvernante des enfants de Monsieur remplie par la marquise d'Effiat*.

Le Roi et la Reine, qui étoient partis de Burgos le 23 novembre, arrivèrent le i" dé-

.1. Au lieu du titre d'Altesse qu'ils réclamaient comme princes de la maison de Lorraine.

2. Marie-Anne Olivier de Leuville, femme d'Antoine Kuzc, marquis d Effiat, premier écuver du duc d'Orléans nommée gouvernante des enfants du'duc en décembre 1679' Son mari, le marquis d'Effiat, fut envoyé par Monsieur en Espagne pour complimenter Charles II sur son maria^re u repartit de Madrid au commencement d'octobre 1679 '

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cembre à deux lieues de Madrid, au village nommé Torrejon', où la Reine mère alla les rencontrer et fit paroître à la Reine toutes les marques d'une véritable tendresse; elle revint coucher à Madrid, et le lendemain, sur les trois heures après midi, Leurs Majestés arrivèrent au Retiro, où la Reine mère les attendoit et où ils demeurèrent près d'un mois et demi, jusqu'à ce que toutes choses fussent préparées pour l'entrée publique de la Reine.

La Camarera major avoit continué depuis Burgos à imprimer dans l'esprit du Roi ce qu'elle avoit commencé auparavant à lui inspirer : que la Reine étoit une jeune personne d'un génie vif et peu arrêté, élevée dans les manières libres de France entièrement opposées à la sévérité d'Espagne; on prétend même qu'elle lui fit envisager les conséquences de cette liberté capables de faire impression sur tout esprit espagnol né pour la jalousie et plus encore sur celui du Roi, naturellement faible et défiant, sauvage et grossier par luimême et par son éducation.

Pour joindre à ces premières' dispositions le temps et les mesures qui pouvoient assujettir entièrement la Reine à l'esclavage qu'on lui préparoit, la Camarera déclara d'abord que la Reine ne recevroit aucune visite qu'après

I. Torrejon de Ardoz, bourg du district judiciaire d'Alcahi de Henares, situé à l'est de Madrid. Ciiarles II et Marie- I. cuise, pour se rendre à Madrid, passèrent par Lerma, Aranda de Duero, San Estéban de Gormaz, Guadalajara, Aicalà de Henares, Torrejon, et arrivèrent ainsi directement au Buen Retiro, qui se trouve à l'orient de la capitale.

son entrée, éloignant ainsi toutes les personnes qui auroient pu lui donner du plaisir ou de la consolation, ou même quelques conseils, la tenant seule au Retiro, sans sortir de son appartement, sans autres divertissements que quelques comédies ennuyeuses et sans autre compagnie que le Roi, qui dès lors commençoit à la contredire jusqu'aux moindres choses, et la Camarera major, qui la traitoit avec le même empire qu'auroit fait une gouvernante. Cependant le marquis de Villars, jugeant qu'un ambassadeur de France devoit voir la Reine, à son arrivée à Madrid fit demander à la duchesse de Terranova à saluer Sa Majesté. Elle lui fit dire que personne ne verroit la Reine qu'après son entrée : ainsi l'Ambassadeur ne la vit point alors, et l'Ambassadrice ', sur cet exemple, jugea qu'elle ne devoit pas se faire refuser. Mais deux jours après, la Reine fit dire à l'Ambassadrice que le Roi trouvoit bon qu'elle la vînt voir de sccreto, c'està-dire comme une personne particulière. La marquise de Villars envoya un gentilhomme à la Camarera major pour l'en avertir; elle lui fit la même réponse qu'à l'Ambassadeur, qu'elle n'avoit point ordre de la faire entrer, et, sur ce que le gentilhomme la pria de le demander à la Reine, elle le refusa. Le soir

I . Marie Gigault de Bellefonds, mariée le 24 janvier 1651 au marquis de Villars, morte le 24 juin 1706, âgée de plus de quatre-vingt-deux ans. Les lettres qu'elle écrivit d'Espagne à madame de Coulanges ont été imprimées plusieurs fois, et en dernier lieu par M. Alfred de Courtois, avec un excellent commentaire (Paris, Pion, 1868, i vol. in-S").

même, la Reine fit dire à la marquise par son confesseur' qu'elle la vînt voir, mais elle fit témoigner à Sa Majesté que la Camarera major lui en ôtoit la liberté : c'étoit une assez grande marque du pouvoir qu'elle avoit sur l'esprit du Roi et sur la personne de la Reine. Mais la Reine mère qui alloit presque tous les jours au Retiro, voyant de quelle conséquence il étoit de tenir dans un état si contraint une jeune princesse nourrie dans la liberté et dans la joie, dont la santé leur étoit si nécessaire, obliga le Roi à prendre des manières moins austères et à souffrir que l'Ambassadrice pût voir la Reine; de sorte que, quelques jours après, la marquise de Villars étant allée voir la Reine mère pour la première fois, elle la traita avec une extrême honnêteté et lui dit que le lendemain elle pourroit voir la Reine et qu'elle-même s'y trouveroit. En effet, la Marquise étant allée le lendemain* au Retiro, y entra par l'appartement de la Camarera major, qui lui parut fort radoucie. Elle trouva la Reine avec le Roi et la Reine mère; le Roi assis, les deux Reines sur des carreaux à l'usage d'Espagne. On donna un carreau à l'Ambassadrice, qui demeura quelque temps avec toutes ces Majestés, jusqu'à ce que la

1. Probablement le R. P. Airauit, Jésuite, qui en 1689 occupait la charge de confesseur de Marie-Louise et l'assista dans ses derniers moments.

2. C'est-à-dire le 14 décembre 1679. Le récit de ces négociations et de la première visite de l'ambassadrice à la Reine, tel qu'on le trouve ici, est entièrement confirmé par les Lettres de madame de Villars à madame de Coulanges. Ed. de M. A. de Courtois, p. 88 à 92.

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Reine mère emmena le Roi et la laissa seule avec la Reine, qui lui dit l'ennui et les chagrins de la vie qu'elle menoit.

La Marquise chercha à la consoler par des raisons qui pussent la consoler toujours; elle lui fit considérer que, dans un aussi grand changement que celui qui lui étoit arrivé tout d'un coup, les commencements étoient difficiles, que la retraite et la solitude étoient en Espagne un usage dont les dames ne pouvoient se dispenser, qu'il falloit tâcher de s'y accoutumer, qu'il étoit aisé de se consoler de bien des choses, quand on se trouvoit une grande reine, qu'elle devoit prendre l'esprit et les vues de son rang, que c'étoit le moyen de se mettre au-dessus du tout, que le fondement de sa grandeur et de son repos étoit d'avoir pour le Roi un véritable attachement, de le lui faire connoître par une extrême complaisance et de s'abandonner entièrement à l'amitié de la Reine mère qui lui tendoit les bras; elle lui fit voir encore, dans la conduite qu'elle devoit tenir avec le reste de la Cour, plusieurs choses qui pouvoient lui aider à supporter ces commencements et lui rendre les suites agréables.

Quoique la Reine dût bien sentir que dans ces conseils l'Ambassadrice ne pouvoit avoir d'autres vues que celles de ses véritables intérêts, ils ne lui firent pas néanmoins alors toute l'impression qu'il auroit été à souhaiter pour son bien. Les préventions contre la Reine mère qu'on lui renouveloit sans cesse, balançoient la confiance qu'elle devoit à

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l'Ambassadrice, et son esprit, incapable d'application, rempli de certaines bagatelles qui avoient toujours fait son occupation, trouvoit trop de fatigue à débrouiller ces contrariétés. Elle demeuroit dans cet embarras, sans pouvoir se donner la force d'en sortir par quelque résolution; l'idée de commander et d'avoir de l'autorité ne la touchoit point, elle regardoit la condition de reine comme un malheur qui lui ôtoit la liberté qu'elle envioit aux moindres personnes du monde, et ces dispositions lui firent perdre l'occasion qu'elle avoit dans ces commencements de se tirer de l'assujettisement où elle est demeurée depuis.

La Reine mère, qui avoit obligé le Roi à permettre que l'Ambassadrice vît la Reine, lui fit connoitre aussi qu'il étoit de la bienséance que l'Ambassadeur la pût voir; ainsi le 14 décembre, il visita la Camarera major, qui lui fit paroître assez d'honnêtetés, et quelques jours après il salua la Reine, avec laquelle il ne demeura qu'un moment, le Roi étant dans la même galerie.

Ce fut environ dans ce même temps que le Théatin Vintimiglia, continuant ses intrigues, donna à un gentilhomme françois qui étoit venu à la suite de la Reine deux nouveaux mémoires pour les lui présenter. C'étoit encore des plans pour le gouvernement et un détail sur le choix des ministres. Le gentilhomme prit d'abord ces mémoires, mais il les lui rendit peu d'heures après, et le lendemain Vintimiglia reçut un ordre du Roi qui le bannissoit de tous ses États. Il fut obligé de

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partir incessamment, fort en colère contre l'ambassadeur de France, auquel il attribuoit sa disgrâce, qu'il ne devoit qu'à une conduite déréglée qui Tavoit précipité sans que personne le pût plaindre.

Tout le monde s'attendoit qu'incontinent après le retour du Roi l'on verroit établir quelque sorte de gouvernement qui pût donner cours aux affaires entièrement suspendues depuis la mort de don Juan. Lorsqu'elle arriva, on étoit prêt à partir pour le voyage dont toute la Cour et le Roi plus que personne étoient entièrement occupés. La Reine mère ne faisoit que de revenir de son exil, et personne n'étoit encore assez bien avec le Roi pour prétendre au ministère. Ainsi tout le gouvernement se trouvoit entre les mains d'un Roi de dix-sept ans qui n'avoit jamais entendu parler de la moindre chose qui pût lui donner quelque connoissance de ce qui le regardoit.

Le seul homme qui décidoit avec lui du sort de l'état des affaires, était don Jeronimo d'Eguya, secrétaire d'État depuis quatre ans, où il étoit parvenu de simple commis, avec peu de capacité et point d'expérience. On consultoit seulement quelquefois le connétable de Castille et le duc de Médina Celi sur quelques affaires dont le secrétaire ne vouloit pas se rendre responsable; mais durant tout le voyage, on ne résolut rien d'importance, on ne travailla qu'au voyage même et aux ordres qu'il falloit nécessairement y donner.

Toute la Cour étant rassemblée par le retour du Roi, chacun commença à songer à

des établissements ou pour lui-même, ou pour les amis dont la fortune pouvoit aider à la sienne. On regardoit le duc de Médina Celi et le connétable de Castille comme les deux hommes de la Cour les plus en état de prétendre à la première place. Ils étoient, dans les deux premières charges de la Cour, tous deux du Conseil d'État, tous deux grands seigneurs, les deux hommes du monde les plus différents et les moins amis; on avoit, tenté quelquefois de les raccommoder pour éviter de fâcheuses suites de leurs dissensions , mais ç'avoit été inutilement.

Le duc de Médina Celi, illustre par sa naissance, qu'il prétend rapporter au sang de Foix et de Castille, sept fois Grand d'Espagne, riche par lui-même et par les biens de sa femme, héritière de la maison d'Aragon de Cardona, sumillier du corps, se trouvoit alors âgé de quarante-cinq ans, d'une physionomie agréable, honnête et d'un génie médiocre, sans autre expérience que d'être du Conseil d'État et président de celui des Indes, assez capable d'application et peut-être de se servir des lumières d'autrui, s'il avoit de la force et de la résolution. Son attachement pour la personne du Roi et la manière douce avec laquelle il essuyoit ses brusqueries l'avoient rendu aussi agréable qu'on le pouvoit être à un prince qui n'est fait ni pour aimer ni pour estimer, et cet air d'agrément qu'on ne voyoit qu'à lui seul, le faisoit regarder par la plupart des courtisans comme celui qui devoit plus prétendre à la faveur dans une cour oij

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la grandeur du rang et de la naissance est une des parties plus essentielles pour devenir premier ministre.

Le connétable de Castille avoit dix ou douze ans de plus que le duc de Médina Celi, grand seigneur par de grandes terres, mais d'un revenu médiocre, dixième connétable héréditaire de Castille, grand maitre de la maison du Roi et doyen du Conseil, capable d'affaires par son génie et par l'expérience qu'il a pu acquérir dans divers emplois de guerre et de gouvernement, dont le dernier a été celui de Flandre, mais encore plus présomptueux que capable, désagréable par ses manières fières et inciviles, chagrin, capricieux, peu fidèle dans ses amitiés toujours dépendantes de son intérêt présent, puissant dans le Conseil par son opiniâtreté et par la faiblesse des autres. C'étoit le seul homme que don Juan n'avoit jamais osé pousser, quoiqu'il le haït et par lui-même et par l'attachement qu'il avoit fait paroître pour la Reine mère. Le retour de cette princesse sembloit lui donner de grandes espérances d'entrer dans le ministère; on ne doutoit point que le Roi ne déférât beaucoup à ce qu'elle lui inspireroit; on étoit persuadé qu'entre ceux dont elle lui recommanderoit le mérite, le Connétable seroit le premier qui se trouveroit appuyé de tout le parti que don Juan avoit maltraité et de tout ce qui avoit conservé de l'attachement pour la Reine mère.

Dans des apparences si favorables , il ne faisoit paroitre que des prétentions modérées,

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et soit que le mauvais état des affaires, comme il l'a dit lui-même, et la jeunesse du Roi lui fissent appréhender les risques du premier poste, ou que ne se voyant pas en état d'y entrer de plein pied, il voulût peut-être se faire des degrés pour y monter, il paroissoit souhaiter une junte pour le gouvernement, dans laquelle il seroit entré avec l'Inquisiteur général et le marquis de Mancera, grand maître d'hôtel de la Reine mère.

Il sembloit que, par cette junte, la Reine mère seroit demeurée secrètement maîtresse des affaires, dont la direction auroit été entre les mains de trois ministres entièrement ses créatures; mais on prétend que le Connétable, persuadé que dans cette junte il se trouveroit fort au-dessus des deux autres ministres, se flattoit d'y pouvoir trouver l'avantage d'être le premier sans s'exposer à l'envie ni à répondre du succès des affaires.

Comme cette junte auroit mis toute l'autorité entre les mains de trois personnes seules, la plupart de ceux de ce parti, qui la souhaitoient plus partagée afm d'y voir entrer leurs amis particuliers, auroient voulu la voir aussi nombreuse que durant la Régence et la composoient du Connétable, du duc de Médina Celi, comme Grand et du Conseil d'État, du marquis de Mancera, qu'on auroit fait président de Castille, du cardinal Portocarrero, archevêque de Tolède, de l'Inquisiteur généra! et de Don Melchior Navarra, autrefois vicechancelier d'Aragon.

Ces propositions de junte allèrent loin et,

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environ un mois après le retour du Roi, elles parurent si avancées que ceux à qui l'attachement qu'ils avoient eu pour don Juan faisoit craindre le pouvoir de la Reine mère et l'élévation du Connétable en prirent l'alarme et se rallièrent au duc de Médina Celi pour y trouver de la protection dans l'espérance de le voir premier ministre.

Ceux qui pénétroient la véritable disposition de la Cour voyoient bien qu'au milieu de ces différents partis le duc de Médina Celi ne laissoit pas que de s'avancera la faveur; mais soit par un effort de prudence ou de modération, ou peut-être par les oppositions de ceux qui étoient dans les intérêts contraires, il ne s'élevoit que lentement, il sembloit même que la plus grande partie de son ambition vînt de ses amis et qu'il suivoit moins ses propres mouvements que ceux qu'ils s'attachoient à lui donner.

Entre ces deux partis qui sembloient embarrasser la plus grande partie de la Cour, don Jeronimo d'Eguya en formoit un troisième presque lui seul. Il s'étoit vu tout d'un coup secrétaire d'État lorsque Valenzuela, devenu favori, ôta cette charge à don Pedro Fernandez del Campo, qu'il ne trouvoit pas assez souple. Don Jeronimo évita soigneusement de tomber dans un pareil défaut, tant que dura la fortune de Valenzuela; sitôt qu'il la vit ébranlée et que la Cour tournoit du côté de don Juan, il prit avec lui des mesures par avance et se conserva sous son ministère par une extrême soumission. Quelque temps avant la fin de

don Juan, il se conduisit comme avant celle de Valenzuela, il entra en commerce avec la Reine mère et sut par là se maintenir quand elle revint à la Cour.

Dans tous ces changements, il n'avoit sa charge que par commission; mais comme elle lui donnoit lieu de voir incessamment le Roi et de traiter seul avec lui de toutes les affaires, il se trouva seul dans sa confiance, et, pour se la conserver, on prétend qu'il lui inspira une défiance générale de tout ce qu'il y avoit de personnes plus considérables, et, de simple secrétaire d'État par commission, d'un génie borné et de peu d'expérience, il se vit en pouvoir de balancer durant un temps deux puissants partis, sans que ni l'un ni l'autre pût devenir maître des affaires tant qu'il s'y opposa.

Quelque penchant qu'eût le Roi pour le duc de Médina Celi, don Jeromino l'arrêtait en lui renouvelant l'idée de don Juan, l'esclavage où il l'avoit tenu, les persécutions indignes faites à la Reine mère, tant de personnes de qualité maltraitées sans sujet, la misère du peuple et plusieurs autres désordres inévitables, quand on abandonne le gouvernement au caprice d'un seul; d'autre part, il lui représentoit la junte comme une troupe de maîtres, qui tous voudroient commander, et toujours embarrasseroient les affaires par leurs jalousies et leurs contrariétés, qu'elle lui seroit autant à charge qu'inutile à l'État, que les juntes pouvoient être bonnes pendant une minorité, mais que Sa Majesté n'étoit plus en âge de se donner des

gouverneurs ; il ajoutoit à cela le génie du Connétable fier et impérieux dans Tautorité, il ne laissoit pas même la Reine mère sans quelques atteintes, faisant comprendre au Roi qu'accoutumée à gouverner elle deviendroit aisément maîtresse par une junte toute à elle, et que le Roi, à l'âge qu'il avoit et marié, se trouveroit insensiblement réduit au même état que dans le temps de son enfance.

Pendant qu'il tenoit ainsi le Roi en suspens, il demeuroit seul avec lui le maître des affaires. La duchese de Terranova se trouvoit dans un pareil intérêt de l'éloigner de la Reine mère, de la junte et d'un favori; durant ces intrigues, elle gagnoit le temps de s'affermir dans l'esprit du Roi, auquel elle inspiroit de semblables défiances et les étendoit même jusque sur la Reine dont l'inapplication et la timidité lui laissoient toutes les mesures libres. Le Confesseur inspiroit aussi au Roi les mêmes vues de ne point avoir de ministres dont il pût dépendre.

La Cour étoit toujours au Retiro, c'est-àdire hors de Madrid, attendant que la Reine pût faire son entrée pour ensuite aller loger au Palais. Les préparatifs de cette cérémonie furent longs, on crut même durant quelque temps que la Reine étoit grosse, mais cette espérance étant finie, au commencement de janvier de l'année 1680, le i y du même mois, elle fit son entrée à cheval ' ; partant du Retiro

I . De cetle entrée fut faite une relation qu'on traduisit aussitôt en français : Nouvelle relation de la magnifique et royale entrée qui a esté faite à Madrid par Marie-Louise de

pour aller au Palais, elle passa sous cinq arcs de triomphe disposés à diverses distances sur son chemin'.

Le Roi et la Reine mère étoient chez la comtesse d'Onate^ à un balcon doré fait exprès à la fenêtre d'un appartement bas fermé de jalousies, qu'ils ouvrirent seulement de quatre doigts quand la Reine passa.

Quelques jours après son entrée, l'on vit à Madrid une fête de taureaux, la plus magnifique qui se fût faite depuis longtemps. Le duc de Médina Sidonia% les marquis de Camarasa* et de Ribadavia*, frères, le comte de Casa-

Bourbon, reine des Espagnes, avec les devises de chaque royaume... traduite d'espagnol en français. Paris. A. Chouqueux. 1680, in-4".

1 . Le dessin des arcs de triomphe fut l'œuvre du célèbre peintre Claudio Coello et de José Ximenez Donoso, peintre et architecte (Pedro de Madrazo, Catàlogo descriptivo é histdrico del museo del Prado, Madrid, 1872, p. 388,)

2. Le palais d'Otiate, situé au commencement de la Calle Mayor, tout près de la Puerta del Sol, date du seizième siècle; le portail et le grand balcon, de style churrigueresque, sont du dix-septième (Mesonero Romanos, El antiguo Madrid, p. 1 12). La comtesse d'Oiiate dont il est parlé ici se nommait D* Catalina Vêlez de Guevara ; elle était veuve du duc de Médina de las Torres et mourut le 24 septembre 1684.

3. D. Juan-Claros Perez de Guzman, onzième duc de Médina Sidonia, né le 19 mai 1642, conseiller d'État et grand maître de la maison du Roi en 1699, mort à Madrid le 17 décembre 1713. Sur ses autres charges, voir Saint- Simon, éd. de Boislisle, t. VII, p. 255.

4. D. Baltasar Gomez Manrique de Mendoza, cinquième marquis de Camarasa et onzième comte de Castro, chevalier de la Toison d'or en 1669, général des galères de Naples et d'Espagne, deux fois vice-roi d'Aragon, mort à Valiadolid le 6 novembre 171 $.

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