‹ Mémoires de la cour d'Espagne de 1679 a 1681;Chapitre 55 sur 77 · D. Alvaro Sarmiento de Mendoza, onzième comte · texte numérisé non relu

D. Alvaro Sarmiento de Mendoza, onzième comte

DE LA Cour d'Espagne. 115

palma, second fils du duc de Sesa ', Don Fernando de Cea, gentilhomme de Cordoue, et Dom Cristoval de Moscoso - furent les combattants et firent paroître beaucoup d'adresse, surtout le duc de Médina Sidonia, suivi, eiî entrant dans la place, de cent laquais habillés à la turque ; les autres avoient aussi une livrée nombreuse dont chacune représentoit les habits de quelque nation.

Ce spectacle est un reste des Mores, dont le génie et les manières ne sont pas entièrement sortis d'Espagne, lorsqu'ils en ont été chassés. Il semble tenir un peu du barbare, quand on y voit des hommes s'exposer pour divertir le public à combattre des taureaux sauvages, et qu'il y a peu de fêtes qui ne coûtent la vie à quelqu'un; mais la représentation en est grande, les combattants y paroissent sur les plus nobles chevaux du monde, et rien ne fait une plus belle vue que la place du combat. Elle est extrêmement vaste, environnée de six ou sept étages de balcons égaux, autant parés de riches étoffes que remplis d'un nombre infini de spectateurs \

deRibadavia, frère du précédent. Il fut gouverneur de la Galice.

1 . D. Félix Fernandez de Côrdoba, comte de Casapalma par sa femme, fils cadet de D. Francisco Fernandez de Côrdoba, huitième duc de Sesa. Il succéda à son père, fut neuvième duc de Sesa et mourut en juillet 1709.

2. La C<2Z£?fe nomme ce personnage D. Francisco Moscoso (Nouvelles de Madrid du 7 février 16S0).

3. 11 existe de cette fête une relation rimée que décrit Gallardo dans l'Ensayo de una biblioteca espanola, t I col. 644. ' '

Il6 MÉMOIRES

Tant que la Reine avoit été au Retiro, elle avoit mené une vie solitaire et désagréable entre les mains de la duchesse de Terranova qui la gouvernoit comme un enfant, et sans cesse avec le Roi accompagné de deux nains qui seuls faisoient sa conversation et son plaisir '. Elle continua la même vie au Palais, hors qu'elle commença à recevoir les visites de quelques dames de qualité, qui souvent l'ennuyoient autant que la solitude même.

La Reine mère au Retiro et depuis au Palais la venoit voir souvent, lui faisoit bien des amitiés et quelquefois des présents, mais elle ne trouvoit point dans sa. belle-fiUe l'application ni la confiance qu'elle attendoit d'elle, et quoique la marquise de Villars et le confesseur que la Reine avoit amené de France fissent leurs efforts pour l'obliger à se donner toute entière à la Reine mère, et par devoir et par reconnoissance de la tendresse qu'elle lui témoignoit et par la raison de ses véritables intérêts, les défiances que l'on continuoit de lui inspirer et la petitesse de son esprit, peu capable de former ni de suivre aucune vue, la tenoient dans un état indéterminé qui lui a fait perdre dans la suite tout ce qu'elle auroit pu espérer de considération et de pouvoir.

La Reine mère étoit de bonne foi avec elle.

I . L'un de ces nains se nommait Luisillo et était né en Flandre (Mme d'AuInoy, Mémoires, p 5 J ' > ^^ ^^^ ^^ ^''" lars, Lettres, p. 91). Charles II goûtait aussi beaucoup une naine énorme, appelée Eugenia Martinez Vallejo, dont il fit faire le portrait par Carreho (Madrazo, Catdlogo del museo del Pradc, p. 377, et Col. de doc. incd., t. LV, p. 440).

et quoiqu'il semblât que la rupture du mariage d'Allemagne dût lui donner quelque éloignement pour une princesse qui avoitprisla place de sa petite-fiUe, il est certain qu'elle considéroit la Reine comme sa véritable fille. On prétend qu'elle n'avoit pas lieu d'être contente de l'Empereur, qui, dans tout son malheur, n'avoit pas fait la moindre démarche pour elle; on lui avoit même fait entendre que le marquis de Grana, devant venir ambassadeur à Madrid, du temps de don Juan, avoit demandé qu'on abandonnât ses intérêts. Ces traitements l'avoient séparée de sa famille d'Allemagne pour se donner entièrement à celle de Madrid.

Dans toutes ses disgrâces, elle avoit trouvé des honnêtetés du côté de la France. La Reine Très ^Chrétienne' avoit toujours été dans ses intérêts, avoit agi avec chaleur pour son retour; l'ambassadeur de France avoit tenu une conduite dont elle avoit lieu d'être contente. D'ailleurs la Reine étoit bien faite, elle avoit de la d'ouceur, de l'agrément, de la beauté, la Reine mère espéroit de lui voir bientôt desenfants qu'elle regardoit comme le bonheur du Roi son fils et le salut de TÉtat : toutes ces considérations lui donnoient du penchant pour la Reine. Elle espéroit que la tendresse d'une femme pourroit adoucir l'esprit du Roi, qu'elle le rendroit plus traitable, que toutes deux de

I. Marie-Thérèse, fille de Philippe IV et d'Elisabeth de Bourbon, née à Madrid le 20 septembre i6j8, mariée à Louis XIV, à Samt-Jean de Luz, le 9 juin 1660, morte à Versailles le 30 juillet i68j.

Il8 MÉMOIRES

concert pourroient le gouverner et se mettre en état par leur union d'avoir l'autorité due à leur rang et celle qu'elles dévoient prendre nécessairement pour le bien du Roi et de l'État.

Cette vue pouvoit aller loin, si la Reine eût pu y entrer de bonne heure, mais, dans l'incertitude où elle demeuroit, elle étoit entre le Roi et la Camarera major, avec si peu de force et de hardiesse, qu'elle ne s'ouvrit pas même à la Reine mère, qui sans cesse lui faisoit des avances. Il est vrai que dans la suite l'ambassadrice de France la détrompa assez des impressions qu'on lui avoit données de la Reine mère pour avoir quelque confiance en elle, mais la Reine mère n'avoit pas trouvé la même satisfaction avec son fils ni assez de confiance dans son esprit pour prendre des mesures certaines; elle parut se retirer insensiblement, soit qu'elle crût peut-être que la nécessité du gouvernement obligeroit le Roi de revenir à elle, ou qu'en effet le misérable état des affaires, le souvenir de ses malheurs et son penchant naturel pour le repos lui fissent prendre la résolution d'abandonner toutes autres vues, pour ne penser qu'à jouir d'une vie paisible. Il est certain qu'un jour l'ambassadeur de France lui témoignant combien il étoit nécessaire qu'elle entrât dans les soins du gouvernement, elle lui répondit qu'elle voyoit sur cela tout ce qu'on y pouvoit voir, mais qu'elle préféroit son repos à tout le reste.

On prétend que le Connétable de Castille,

DE LA Cour d'Espagne. 119

jugeant par cette disposition de la Reine mère qu'elle devenoit inutile au dessein qu'il pouvoit avoir, prit des liaisons avec don Jeronimo d'Eguya, la Camarera major et le Confesseur du Roi qui fit entrer le duc d'Albe dans cette confédération nouvelle. Il parut que le dessein de ces trois derniers étoit d'opposer le Connétable au duc de Médina Celi, qu'ils voyoient s'avancer dans l'esprit du Roi. Le Connétable, de son côté, cherchoit à gagner par eux, auprès du Roi, tout ce qu'ils feroient perdre au duc de Médina Celi; mais comme il est naturellement impérieux, il devint d'abord redoutable à ceux qui dévoient le soutenir. Don Jeronimo d'Eguya, qui ne cherchoit qu'à balancer ces deux hommes l'un par l'autre, éloigna de nouveau le Connétable en réveillant dans l'esprit du Roi la crainte et l'aversion qu'il avoit pour lui.

Le Connétable ne fut pas longtemps à s'en apercevoir, et, ne trouvant pas d'autres moyens pour s'en venger, il fit dans le Conseil d'État de grandes plaintes sur le désordre des affaires qu'il imputoit à don Jeronimo d'Eguya qui seul en avoit la direction avec le Roi. On tient même qu'il engagea don Manuel de Lyra, nouveau secrétaire d'État du département d'Italie, à donner quelques mémoires dans le Conseil sur diverses affaires dont il lui attribuoit le retardement ou le mauvais succès. Lyra auroit pu espérer dans la perte de don Jeronimo un avancement considérable, et les plaintes qu'il faisoit n'étoient pas sans fondement, car il est certain qu'on voyoit alors

en Espagne tout' le dérèglement qui peut affliger un État sous un prince jeune et dépourvu de conseil.

Cependant ces plaintes n'eurent point de suite, et le Connétable, cherchant d'autres moyens pour se soutenir, tenta de nouveau la voie de la Reine mère; il tâcha de la réveiller en lui représentant vivement que Médina Celi étoit une créature de don Juan, que c'étoit lui qui autrefois lui avoit porté à elle-même l'ordre de sortir de Madrid, qu'il protégeoit encore le président de Castille si indignement dévoué à toutes les passions de don Juan, que si avec toutes ses dispositions il devenoit le maître des affaires, elle devoit s'attendre à voir revivre don Juan et toutes les persécutions dont il l'avoit accablée.

Médina Celi, averti de cette démarche, alla trouver la Reine mère, l'assura de son respect et de son attachement, lui protesta, comme il avoit déjà fait autrefois, que, quelques bontés que le Roi eût pour lui, il ne vouloit prétendre à l'élévation que par elle, fit voir qu'il n'avoit jamais été la créature de don Juan, qu'il ne pouvoit l'être que du Roi ou de personnes royales, qu'à l'égard du président de Castille, il croyoit qu'il étoit du service du Roi de le maintenir contre les entreprises de Rome , assurant que l'appui qu'il lui avoit donné dans le Conseil ne regardoit point sa personne, mais l'autorité du Roi, que le Nonce attaquoit directement.

La Reine mère en parut contente, ou peutêtre ne voulut point se donner la peine de

DE LA Cour d'Espagne. 121

s'en soucier, mais on prétend que, dans cette conjoncture , le Connétable perdant l'espérance de voir former une junte oij il pût entrer ni d'être .lui-même premier ministre, trouva occasion de dire au Roi qu'il ne croyoit personne plus capable de soulager Sa Majesté dans les soins du gouvernement que le duc de Médina Céli, soit qu'il vouliît par là se faire quelque mérite dans l'esprit du Roi, dont il flattoit l'inclination, et dans celui de Médina Celi, dont il croyoit la faveur assurée, ou que peut-être, le jugeant peu capable de gouverner, il aimât mieux le voir élevé qu'un autre, dans l'espérance de le voir plus tôt tomber et de retrouver dans la suite des mesures pour ses desseins.

Pendant ces agitations du Palais, le gouvernement étoit tombé dans une foiblesse qui achevoit d'abîmer l'Espagne déjà accablée depuis longtemps : toutes les affaires qui regardoient ou l'État même, ou les particuliers, étûient également suspendues, elles languissoient entre les mains des conseillers qui les examinoient avec une lenteur extraordinaire, ou si elles alloient jusqu'au Roi, c'étoit pour y demeurer tout à fait, sans aucune résolution.

Les ministres étrangers se plaignoient de la manière dont les intérêts de leurs maîtres étoient traités. Plusieurs d'entre eux, arrêtés depuis longtemps à solliciter le payement de grandes sommes dues à des princes alliés, étoient rebutés de se voir sans réponse, ou trompés par de fausses assignations. L'envoyé de l'électeur de Brandebourg se retiroit mal

content après qu'on avoit manqué à toutes les promesses qu'il avoit sur ce qui étoit dû à son maître. Plusieurs autres étoient en état de prendre ce parti ; le Nonce faisoit des instances inutiles depuis longtemps pour avoir justice des entreprises du président de Castille, que le Pape avoit déclaré suspens.

L'ambassadeur de France, qui sembloit devoir être traité avec quelque distinction à l'avènement d'une reine françoise, pressoit en vain depuis six mois pour avoir réponse sur plusieurs infractions faites au dernier traité de paix par divers vice-rois et gouverneurs dont quelques-uns avoient pris et même brûlé des vaisseaux françois, depuis la paix publiée. Loin de lui en faire justice, on entreprit publiquement à Madrid contre ses privilèges et la juridiction de son quartier, ou contre l'usage observé jusqu'alors '; la justice y passa diverses fois en plein jour, et, sur ce qu'ayant eu la modération de ne s'en point venger par les voies de fait, il se contenta d'en demander justice, on lui déclara que le roi d'Espagne n'entendoit point qu'il y eût de quartier franc à Madrid, quoique dans le même temps on en laissât jouir paisiblement les autres ambassadeurs.

Les affaires de l'État n'étoient pas mieux

I. « On lui a tendu (à M. de Villars) mille panneaux depuis deux ou trois mois, -pour lui donner dans son quartier à Madrid des sujets de batterie, et pour faire piller et briîler notre maison, en animant le peuple », écrit madame de villars à la date du 27 avril 1680 {Lettres de madame de Villars, p. 124).

DE LA Cour d'Espagne. 123

conduites ; l'argent des galions et de la flotte se trouvoit dissipé sans savoir à quoi on l'avoit employé ; on ne pouvoit en remettre en Flandre ni ailleurs. Faute de fonds, les traitants, ruinés par les avances précédentes auxquelles on avoit manqué, n'étoient plus en état d'en faire de nouvelles. On étoit même embarrassé à trouver l'argent nécessaire pour la levée de quatre régiments espagnols d'infanterie qu'on vouloit envoyer à Milan dans l'appréhension des prétendus desseins de France, et l'épuisement étoit venu à un tel point que les fonds manquoient pour la dépense ordinaire de la maison du Roi.

Le comble du désordre étoit le dérèglement de la monnaie' qui avoit passé si avant que la pistole, qui ne peut valoir en Espagne, de véritable valeur, que quarante-huit réaux de vdlon, c'est-à-dire de monnaie de cuivre, étoit montée jusqu'à cent dix, et les piastres ou patagons, qui ne dévoient valoir que douze réaux de vellon, se changeoient publiquement à trente. La cause de ce désordre venoit de ce que plus des trois quarts de cette monnaie de cuivre étoit fausse, et cependant l'usage en étoit public et autorisé au même prix que la bonne.

Autrefois cette petite monnaie étoit de cuivre pur, sans plus de valeur que celle de

I. Sur la question de la monnaie à cette époque, il existe une série de mémoires du capitaine Antonio Somoza y Quiroga dont les titres sont donnés par D. Manuel Colmeiro, Biblioteca dd los economistas espaûoles, Madrid, 1880, p. 15 3-1 j 5. L'un de ces mémoires, intitulé : Révélation de

son poids. Vers l'année 1660', on établit de. lui donner beaucoup de valeur par un foible alliage d'argent, mais en l'année 1663, on proposa de supprimer cette monnaie d'alliage, à cause de l'excès de la valeur el de la facilité de la contrefaire. Cette proposition, alors si nécessaire au bien de l'État, fut rejetée par des intérêts particuliers couverts des apparences de quelque légère perte qu'elle auroit apportée au Roi. Le grand gain qu'il y avoit à contrefaire cette monnaie en remplit toute l'Espagne, fit monter sans bornes le prix de l'or et de l'argent, et l'embarras de distinguer cette fausse monnaie d'avec la bonne, ou plutôt la corruption de ceux qui dévoient y mettre ordre, en fit autoriser l'usage.

Don Juan, devenu premier ministre, chercha à corriger un si grand dérèglement ; mais en cela, comme dans le reste, il consulta beaucoup sans rien résoudre. Enfin, à l'arrivée des galions de l'année 1679, ^^ proposa d'abaisser la valeur de la pistole d'un tant par mois, jusqu'à ce qu'elle fût réduite à sa valeur naturelle, régler le prix de toutes choses à proportion et, cependant, du nouvel argent venu des Indes battre incessament assez de

l'unique et parfait remède de l'appauvrissement de la couronne de Castille, soulagement général de tous ses sujets, a été imprimé dans le Semanario erudito de Valladares de Sotomayor, t. XI, p. 225-256.

I. Un décret du 29 octobre 1660 prescrit la fabrication d'une monnaie d'argent avec alliage de cuivre, à la place de la monnaie de bllton simple {Nueva Recopilacion, livre IV, titre 21, décret 26 j.

DE LA Cour d'Espagne. 12^

petite monnaie pour avoir moyen de retirer toute celle de cuivre, la mettre au billon et en refaire une nouvelle monnoie du prix de l'ancienne, sans alliage.

Cet expédient pouvoit prévenir de grands désordres, s'il avoit été exécuté; mais comme en Espagne la naissance d'un dérèglement est d'ordinaire une raison pour l'autoriser dans la suite, la proposition demeura sans effet. Cependant, comme la monnoie haussoit toujours et qu'elle causoit un embarras présent dans le commerce, dont la suite ne pouvoit qu'aller à la ruine publique, on délibéra de nouveau sur les moyens d'y remédier. Le bruit s'en répandit parmi le peuple ; personne ne voulut plus recevoir de cette monnoie dans la crainte qu'elle ne fût décriée ; on ne put plus rien acheter ; on se trouva tout d'un coup sans vivres dans la ville et tout le peuple en état de périr. On ne sut y apporter d'autre remède que de baisser cette monnoie sur-lechamp, sans autres précautions pour le présent et pour l'avenir'. Ainsi on vit en un instant la pistole, qui valoit cent dix réaux, n'en valoir plus que quarante-huit, et la piastre, qui en valoit trente, revenir à douze. Les espèces de la monnoie de cuivre, qui étoient bonnes, réduites au huitième de leur valeur précédente, et la fausse monnoie mise au prix de la bonne.

I. En vertu d'un décret du 10 février iGSo qui a été recueilli dans la Nueva Recop'dacion , livre V, titre 21, décret 29.

L'effet de ce changement fut que toutes choses, gardant leur prix en cuivre, le doublèrent en or et en argent, c'est-à-dire que ce qui valoit auparavant vingt réaux valut vingt de même, mais ces vingt réaux, qui, auparavant le rabais, ne valoient que quarante sols de France, depuis le rabais en valoient cent, de sorte qu'il se trouva que le 1 1 février 1680, l'on acheta cent sols ce qu'on avoit acheté quarante sols le jour précédent, qui fut celui du rabais, et l'homme qui devoit ce jour-là dix mille réaux, qui faisoient cent pistoles, trouva que le lendemain ces mêmes dix mille réaux faisoient près de deux cent cinquante pistoles.

Il est aisé de s'imaginer les suites d'un changement de cette nature, dans un pays où toutes choses étoient déjà très chères, sans ordre, sans police, et l'on peut juger par la conduite de cette affaire quelle elle étoit dans le reste du gouvernement.

Don Jeronimo d'Eguya, qui jusqu'alors n'avoit travaillé qu'à se maintenir seul auprès du Roi, ne se vit plus en état d'y demeurer sans se perdre. Les malheurs publics étoient trop pressants et le parti contre lui trop redoutable; il céda à la nécessité et l'on prétend qu'il acheva de déterminer le Roi à suivre le penchant qu'il avoit pour l'élévation du duc de Médina Celi. Il put se flatter que, dans ce changement, il demeureroit presque au même état qu'il étoit auparavant, qu'il seroit absolument nécessaire au duc pour le détail des affaires, qu'il auroit par là toujours le même

DE LA Cour d'Espagne. 127

particulier avec le Roi et les mêmes moyens de se conserver dans son esprit, qu'avec l'avantage d'entrer dans toutes les affaires du gouvernement, il auroit celui de ne plus répondre du succès. D'ailleurs, il pouvoit compter sur la bonté naturelle du duc, et, dans la nécessité d'avoir un premier ministre, c'étoit celui dont il avoit moins à craindre. Le Confesseur et la Camarera major étoient à peu près dans les mêmes sentiments.

Ainsi tous ceux qui pouvoient avoir quelque entrée dans l'esprit du Roi s'accordant avec l'inclination qu'il avoit pour le duc de Médina Celi, il fut déclaré premier ministre par un décret de Sa Majesté que le Confesseur lui apporta le 21 février à dix heures du soir.

On ne fut point surpris dans le monde de cette déclaration , il y avoit déjà quelques jours qu'on s'y attendoit et que le duc croyoit en être assuré. On convenoit généralement que le Roi avoit fait choix d'un ministre homme de bien, plein de bonnes intentions, doux et agréable dans les manières extérieures, et l'on souhaitoit qu'il joignît aux bonnes qualités la capacité et la force nécessaires pour relever l'État accablé d'une infinité de maux tellement établis par le temps et par l'usage, qu'il sembloit qu'on ne pût y remédier que par un changement total du gouvernement.

Quelques jours avant son élévation, l'on avoit dépêché un courrier au duc de Villa Hermosa, gouverneur des Pays-Bas, pour lui ordonner de remettre à la France la ville de Charlemont, suivant le dernier traité de paix

fait à Nimègue, qui portoit que dans un an, du jour de la ratification du traité, les Espagnols assureroient au Roi Très Chrétien la possession de la ville de Dinant, par les cessions de tous les princes qui auroient droit de la céder, ou que, cette condition manquant, ils seroîent obligés de lui donner Charlemont en l'état qu'il étoit '. Ils ne fournirent point les cessions dans le temps, mais ils prétendirent obtenir de la France un délai de quelques mois, qu'ils firent demander au Roi par leur ambassadeur et par ceux d'Angleterre et de Hollande, sur quelques prétentions assez peu fondées.

Dans ce prétendu délai, leur intention n'étoit pas d'avoir le temps d'obtenir les cessions de Dinant, mais de voir conclure une ligue offensive et défensive qui se proposoit alors entre eux, l'Angleterre et la Hollande, persuadés qu'avec cet appui ils pourroient refuser Charlemont à la France, qui craindroit peut-être de se commettre avec cette ligue, et qu'au pis aller, avec des alliés si puissants qui pourroient entraîner l'Allemagne avec eux, ils mettroient de nouveau toute l'Europe en armes pour leurs intérêts, sans rien risquer que de fournir un champ de bataille en Flandre et de promettre à leurs aliés beaucoup de choses qu'ils n'exécuteroient pas.

Ils étoient d'autant plus alertes sur cette vue que le Roi Très Chrétien pressoit alors les

I. Ces stipulations font l'objet de l'article ij du traité de Nimègue.

DE LA Cour d'Espagne. 129

Hollandois pour les faire déclarer s'ils entroient dans cette ligue ou non. L'on espéroit à Madrid que cet éclaircissement les obligeroit à rompre ; mais les conjonctures adoucirent leurs affaires, la ligue ne se fit point alors, et les Espagnols, se voyant à quinze jours près du terme prescrit par le traité, dépêchèrent au duc de Villa Hermosa, qui, suivant les ordres qu'on lui envoya de Madrid, remit Charlemont le 20 février' au commandant françois que le Roi y envoya pour en prendre possession.

Sitôt que le duc de Médina Celi fut déclaré premier ministre, tout ce qu'il y avoit à Madrid de personnes plus considérables, étrangers ou courtisans, allèrent en foule lui faire compliment. Il les reçut sur son lit sous prétexte de quelque indisposition, mais en effet pour éviter l'embarras et les fatigues des pas qu'autrement il auroit été obligé de faire pour chacun d'eux, selon leur caractère. Quelques jours après, il commença à donner des audiences régulières dans la salle appelée du Rubis, sous l'appartement du Roi, où s'assemble d'ordinaire le Conseil d'État. Le Nonce et l'ambassadeur de Venise furent les plus prompts de tous les ministres étrangers et se présentèrent à ces audiences, mais leur empressement n'eut pas un succès agréable. Le pre-

I. Le 27, d'après la Gazette : « Le comte de Montbron, lieutenant général de Flandre et gouverneur de Tournay, vient d'entrer ici avec les troupes du Roi et a pris possession de la place, conformément au traité de Nimègue. » (Nouvelles de Charlemont du 27 février 1680.)

Page 1