I 30 MÉMOIRES
mier ministre ne les reçut et ne les reconduisit qu'à la moitié de la salle même de l'audience, et leurs sièges furent disposés de manière qu'on pouvoit douter s'ils avoient eu la place d'honneur; ils en sortirent avec beaucoup de chagrin qu'ils firent connoître incontinent à l'ambassadeur de France. Il leur témoigna que, comme les ambassadeurs de chapelle avoient accoutumé d'aller tous ensemble complimenter le Roi et les Reines, il s'étoit attendu qu'ils l'inviteroient aussi à faire ensemble ce compliment de cérémonie au premier ministre ; que, puisqu'ils avoient voulu se séparer, il iroit seul, mais qu'il ne prendroit audience qu'après être bien assuré qu'elle seroit accompagnée de tout ce qui étoit du. à son caractère. Dans cette vue, il fit pressentir le duc de Médina Celi, qui convint de lui donner audience avec les mêmes honneurs que don Louis de Haro rendoit aux ambassadeurs de France durant son ministère. Pour agir avec plus de sûreté de part et d'autre, dans une démarche de cette nature, toujours délicate et sujette à équivoque, on fit venir le gouverneur d'Aranjuez, autrefois écuyer de don Louis de Haro' et chargé d'introduire chez lui les ministres
I. D. Luis Mendez de Haro, sixième marquis del Carpio, neveu du comte-duc d'Olivares. Il fut premier ministre après la mort de son oncle, hérita du titre d'Olivares et, en récompense de sa participation à la paix des Pyrénées, reçut, en 1660, le titre de duc de Montoro et le surnom honorifique de Luis de la Paz. Appelé au Conseil d'État en 1647, il eut en outre les charges de grand écuyer, de généralissime des armées du Roi, etc. Il mourut à Madrid le 16 novembre 1661. Son portrait se trouve dans VHistoria di Leupoldo de Priorato.
DE LA Cour d'Espagne. 131
étrangers. Le marquis de Villars se trouva avec lui dans la salle même, marqua la place de son siège, jusqu'oii le premier ministre devoit le recevoir et le reconduire, et prit audience dans toutes ces cérémonies.
On étoit à Madrid dans l'impatience de voir agir le favori, non seulement par la curiosité naturelle que donne la nouveauté, mais par la nécessité pressante de remédier aux maux de l'État et à l'extrême misère qui accabloit les particuliers. L'un et l'autre étoient venus à un tel point que le remède en étoit difficile. L'Espagne, languissante depuis longtemps, s'étoit encore affoiblie dans la minorité du Roi, don Juan n'avoit fait qu'augmenter le désordre des affaires, et, depuis six mois qu'il étoit mort, le gouvernement étoit demeuré sans chef, exposé au dérèglement de ministres particuliers dont quelques-uns faisoient^ souvent paroître aussi peu de probité que d'intelligence. Il sembloit qu'on ne pijt le rétablir qu'en renversant entièrement tout ce qui le composoit, pour donner à l'État une nouvelle forme et de nouveaux ministres pour la soutenir.
^ Le duc de Médina Celi, élevé dans le génie d'Espagne sans avoir eu d'emploi ni au dedans ni au dehors qui pût lui aider à former des idées d'une autre manière de gouverner, parut d'abord n'apporter de changement à ce qui l'avoit précédé que le nom de premier ministre, l'apparat des audiences qu'il donnoit et les grâces qu'il répandoit sur ceux de sa maison.
Il laissa les affaires publiques dans leur cours ordinaire, à la délibération des conseils comme auparavant, c'est-à-dire qu'il se mit dans leur dépendance et dans la nécessité de prendre leurs consultes sur tout. Il s'assujettissoit même à l'usage de former des Juntes pour les affaires qui pouvoient être douteuses. Ce qu'on appelle junte est proprement une chambre que l'on forme exprès de quelques personnes tirées de divers corps ecclésiastiques et séculiers, selon la matière dont il s'agit, afin de l'e.xaminer et d'en faire consulte au Roi, sur laquelle il détermine sa résolution.
Deux jours après que le duc de Médina Celi fut premier ministre, il forma une junte pour examiner les plaintes que faisoit le nonce du Pape depuis assez longtemps contre le président de Castille; elle fut composée de trois conseillers d'État, le Connétable, l'Amirante et le marquis d'Astorga, trois conseillers du Conseil royal de Castille et trois théologiens qui étoient le Confesseur du Roi, un autre Dominicain et un Jésuite.
Les instances du Nonce contre le président de Castille étoient la suite d'un démêlé arrivé entre eux du temps de don Juan, sur ce que le Nonce ayant voulu présider à un certain chapitre de religieux appelé Clcrigos Menorcs, pour l'élection d'un provincial, le président de Castille, qui en favorisoit un autre que celui dont le Nonce appuyoit l'élection, fit, par un décret du Roi donné sur la consulte du Conseil de Castille, défense au Nonce d'in-
DE LA Cour d'Espagne. 133
tervenir dans cette affaire et le condamna ensuite à une amende de deux mille écus. Don Juan, sur la fin de sa vie, pressé de plusieurs affaires désagréables, voulut accommoder celle-là et convint de révoquer le décret. Il mourut sur ces engagements, l'affaire paroissoit terminée, et le Roi écrivit au Pape une lettre pleine de soumission et d'excuses du passé.
Mais le Nonce, délivré de la crainte de don Juan, voyant la Cour sans ministre et sans force, le président de Castille environné de beaucoup d'ennemis, crut la conjoncture favorable pour avoir une plus grande satisfaction et prétendit qu'outre la révocation du décret, le Président seroit déposé de sa charge et obligé d'aller à Rome se faire relever de la suspension qu'il avoit encourue. Comme on refusa d'abord au Nonce cette satisfaction, il se plaignit hautement du peu de suite de l'obéissance que le Roi avoit si solennellement protestée au Pape dans sa lettre.
On lui répondit que le Roi, comme fils de l'Église, avoit donné au Pape cette marque de soumission, mais que comme Roi il étoit obligé de soutenir un ministre qui ne lui paroissoit point coupable. Le Président de Castille avoit eu en beaucoup de choses une conduite assez irrégulière pour mériter qu'on le privât de sa charge, cependant il sembloit qu'il n'étoit pas de la réputation du Roi de déposer un ministre si considérable dans un temps où sa disgrâce n'auroit pu paroître que l'effet des poursuites de Rome. Le duc de
Médina Celi, pour se décharger de tous côtés du succès de cette affaire, la remit entre les mains de la junte qui l'examina sans rien conclure, jusqu'à ce que, dans la suite, des raisons supérieures en hâtèrent la résolution.
La cherté qu'avoit apportée le rabais de la monnoie continuant toujours, on avoit espéré que le premier ouvrage du nouveau ministre seroit de remédier à un mal si pressant ; il en cherchoit les moyens en écoutant les avis qu'on lui donnoit. Entre plusieurs propositions allant au bien public, il en reçut une par un placet d'un homme d'affaires nommé Marcos Diaz, qui lui représentant que la cherté venoit de ce que, par le rabais de la monnoie, les grands droits qui s'élèvent sur tout ce qui entre à Madrid avoient tout haussé de moitié, offroit de prendre la ferme de ces droits, d'en rendre au Roi autant qu'il en entroit dans ses coffres par le dernier bail, d'avancer deux cent mille écus, de faire faire un présent de cent mille écus au Roi et de diminuer les impositions des droits de la moitié de ce qu'ils montoient en l'année 1664 où ils étoient moindres d'un tiers qu'en l'année présente.
Pour se dédommager d'une diminution si grande, il demandoit seulement que les rentes de l'hôtel de ville de Madrid, dont le paiement est assigné sur ces droits, fussent réduites à ^ pour 100, au lieu qu'elles avoient monté à 8, offrant en même temps de rembourser les rentiers qui ne voudroient point cette réduction. Avec les avantages qu'il faisoit au Roi, il pouvoit encore trouver les siens dans l'ad-
DE LA Cour d'Espagne. 13$
ministration de cette ferme où jusqu'alors la malversation avoit été si grande qu'il n'entroit pas dans les coffres du Roi la neuvième partie de l'argent qui se levoit.
La proposition de Diaz alarma un nombre de personnes considérable qui s'enrichissoient de ce que le Roi et le public perdoient dans la levée de ces droits; ils firent menacer l'auteur par des billets inconnus et lui donnèrent une si grande terreur qu'il tomba dans une fièvre chaude dont il mourut en peu de jours, et comme les principaux ennemis que le zèle du bien public lui avoit attirés étoient le corregidor ' et les regidors de la ville et plusieurs officiers à qui leurs charges donnoient moyen de faire les malversations qu'il prétendoit empêcher, ils prirent soin après sa mort d'étouffer sa proposition. Ils firent seulement la réduction des rentes de 8 à ^ pour 100- et quelques diminutions dans les droits qui peu après revinrent dans leur premier état, et le duc de Médina Celi perdit une occasion si facile et si naturelle d'établir sa réputation pour le service du Roi et le soulagement du public^
1. D. Francisco de Herrera Enriquez, marquis d'Ugena, maître d'hôtel de la Reine, du Conseil des finances et de la Chambre des comptes, corregidor de Madrid, une première fois de 1666 à 1672 et une seconde fois de 1678 à 1682. Ce corregidor est connu par un essai d'éclairage des rues de Madrid. Voir Mesonero Romanos, El antiguo Madrid, p. 381, où la liste des corregidors distingue à tort D. Francisco de Herrera du marquis d'Ugena.
2. Par décret du 14 mars 1680 [Nueva Recopilacion, livre V, titre 15, décret 4).
3. La Gazette donne de l'affaire Diaz une relation détaillée que nous reproduisons dans les Notes.
Le peuple, qui étoit entré dans de grandes espérances du succès de ces avis capables de diminuer la moitié de la cherté qui r;'Ccabloit, s'assembla autour de la maison de Diaz pendant sa maladie, publiant qu'on Tavoit empoisonné et menaçant les ennemis du bien public. Il arriva même que, dans ce temps là, le Roi étant allé à quelques églises, ils le suivirent en grand nombre, criant Vira el Rey! Muera cl mal govicrno^l Lorsqu'on enterra cet homme, ils accompagnèrent son corps et s'attroupèrent dans les rues, de sorte que le Roi qui, ce jour là, devoit aller à une fête des Jésuites, n'osa sortir du Palais, et l'on vit durant quelques jours les apparences d'une sédition, qui auroit été inévitable parmi un peuple moins abattu et moins esclave que celui de Madrid. Sa colère se passa avec des paroles et des injures en l'air contre les auteurs de sa misère qui demeura dans le même état et sans espérance de remède.
Cependant la cour de Madrid, ordinairement paisible sur les affaires étrangères, parut avoir quelque inquiétude sur celles d'Italie, où l'on disoit publiquement qu'il marchoit une armée françoise. Il y avoit déjà plus d'un an que le bruit s'étoit répandu que le Roi traitoit de Casai avec le duc de Mantoue-; ce bruit qui, dans la suite, s'étoit dissipé de luimême, fut renouvelé par les Génois qui don-