‹ Mémoires de la cour d'Espagne de 1679 a 1681;Chapitre 6 sur 77 · XXX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXX INTRODUCTION

était le prix de sa belle conduite : il se distinguait à sa tête sous Luxembourg. Armand de Villars servait sur mer avec une égale bravoure, sinon avec une égale notoriété. « Si je « suis assez malheureux pour être hors du « chemin de donner ma vie pour le service de « Votre Majesté «, écrivait Pierre de Villars au Roi, « j'ose lui représenter le zèle et Tardeur « de deux fils qui cherchent avec assez d'em- « pressement les occasions de sacrifier les « leurs à Votre Majesté. »

L'occasion tant attendue s'offrit enfin au printemps de 1676. M. Servien, ambassadeur à Turin, demandait à résigner ses fonctions : M. de Pomponne les fit donner à Villars. Turin après Madrid, la cour de Savoie après celle d'Espagne, Mme de Sévigné trouvait qu' « il y avait à cela de Vcvèqiic meunier » . Notre ambassadeur eut le bon esprit de fermer l'oreille à la raillerie et d'accepter avec reconnaissance le poste offert. Il n'était d'ailleurs pas sans importance politique. Le rôle du duc de Savoie ne se mesurait ni à l'étendue de ses territoires, ni à lavaleurconventionnelledeson titre : s'assurer de son amitié était une tâche patriotique et malaisée, étant données les habitudes de sa maison.

Le duc alors régnant n'avait que douze ans : il était personnellement hors de cause : c'est sa mère qu'il fallait gagner, la duchesse régente, ou, comme on disait alors, Madame Royale.

Villars semblait très bien choisi pour cette mission : Marie-Jeanne de Savoie était la fille

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de son premier patron, de ce duc de Nemours qu'il avait si fidèlement servi et si brillamment assisté le jour de sa mort. Ce souvenir ne pouvait que bien disposer Madame Royale en sa faveur ; mais il y avait, entre l'ambassadeur de France et la régente, des questions d'étiquette qui devaient singulièrement entraver sa mission. Marie de Savoie était la seconde femme de Charles-Emmanuel II : la première femme du duc était Françoise de France, fille de Gaston d'Orléans : aux yeux de Louis XIV, la qualité de « fille de France » ne se perdait pas, et il avait exigé pour sa cousine germaine des honneurs spéciaux. La seconde femme du duc de Savoie n'avait pas les mêmes droits, et le Roi, qui n'entendait pas raillerie sur ce point, avait prescrit à ses ambassadeurs de la traiter en souveraine de second rang : de là des froissements d'autant plus vifs que la Cour était plus petite et ses ambitions plus grandes.

Dès son arrivée, le i" juin, Villars eut à négocier pour la miiin, le pas, le siège du chevalier de l'Annonciade envoyé à sa rencontre : il se tira encore assez vite, par d'ingénieux expédients, de cette première difficulté. Mais ce fut bien une autre affaire quand il s'agit de régler le cérémonial relatif à sa femme. La place de Mme de Villars était auprès de son mari : elle était d'autant moins disposée à l'abandonner que le rôle d'ambassadrice convenait à ses goûts et à son esprit : elle la réclama, et Villars dut négocier les détails de sa réception : la négociation dura quatre mois

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et remplit un volume de correspondances : elle portait surtout sur un point délicat, le . siège.

On sait qu'à la cour de France les femmes de la plus haute qualité devaient se contenter d'un tabouret : les ambassadrices n'avaient pas d'autre siège. La première duchesse de Savoie, comme « fille de France », avait introduit la même règle à sa cour. Sa belle-sœur, Madame la Princesse \ comme on disait alors, qui ne pouvait prétendre aux mêmes privilèges, donnait aux ambassadrices une chaise à dos. Quand la seconde duchesse avait voulu continuer la même étiquette, elle s'était heurtée à la résistance de Louis XIV : le Roi avait réclamé pour les ambassadrices la chaise à dos chez Madame Royale, et la chaise à bras chez Madame la Princesse. Mme Servien avait obtenu ce traitement à ses audiences de congé, non sans résistance et sans protestations. Louise de Savoie avait été particulièrement affectée de cette déchéance et n'avait pu retenir ses larmes en cédant : on s'était promis de renouveler la lutte à la première occasion. Villars la soutint avec fermeté et bonne grâce, discutant avec une patience imperturbable les expédients proposés : un jour on lui offre de rester debout « ce qui est un milieu entre la « chaise à dos et la chaise à bras... Et « voilà. Monsieur », écrit-il à Pomponne, le 23 septembre, en lui faisant cette grave communication, « voilà nos grandes affaires, dans

I. Louise de Savoie, sœur du duc Charles-Emmanuel, et mariée à son oncle, Maurice de Savoie.

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a ce temps que toute l'Europe est en guerre ! ' » Nous ne nous arrêterions pas nous-même au récit de ces futiles querelles, si elles n'étaient un curieux symptôme des mœurs du temps : elles tenaient d'ailleurs trop de place dans les occupations d'un ambassadeur, pour que nous puissions les négliger, dans l'exposé que nous avons entrepris des détails de sa carrière.

On arriva pourtant à s'entendre en principe, et Mme de Villars put se mettre en route. On était au mois d'octobre : le voyage était long et pénible , sur de mauvaises routes, dans de lourds carrosses, encombrés d'enfants, de domestiques et de paquets. Le mont Cenis était couvert de neige : la traversée dure et fatigante. Villars attendait le convoi à Suze, non sans préoccupation : il le reçut le 1 1 octobre, et s'empressa d'annoncer son arrivée à Pomponne. Mme de Villars ajouta de sa main, à la dépêche de son mari, le postscriptuin suivant :

Je sais bien, Monsieur, qu'il n'est pas dans l'ordre d'écrire familièrement dans la lettre d'un ministre ; ce n'est pas que je ne me trouve un mérite particulier quand je son^e à tous les paj^s que j'ai traversés et à ce mont Cenis. Assurément rien ne ressemble moins à la Touraine. Je vous demande, Monsieur, la continuation de vos bontés et de votre amitié : j'assure Mme de Pomponne de mes respects, et vous me permettrez aussi de faire souvenir Mme de Vins qu'elle m'a promis de m' aimer et de m'écrire -.

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