‹ Mémoires de la cour d'Espagne de 1679 a 1681;Chapitre 61 sur 77 · I . D. Inigo de Velasco, nommé archidiacre de Cuenca · texte numérisé non relu

I . D. Inigo de Velasco, nommé archidiacre de Cuenca

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comme il espéroit, il se trouvât en état d'y avoir plus de part.

Les affaires demeuroient toujeurs dans la même suspension et l'on s'étonnoit de voir le premier ministre sans cesse occupé à donner des audiences et dépêcher avec le Roi et le secrétaire d'État, sans terminer la moindre affaire. On nomma seulement vice-roi de la Nouvelle Espagne le marquis de La Laguna, frère du duc de Médina Celi ; on le nomma au mois de mai pour partir avec la flotte au mois de juin. La pauvreté des marchands et la grandeur des droits, augmentés par le changement de monnoie, fit douter durant quelque temps qu'elle pût partir ; mais enfin elle sortit de la baie de Cadix le 12 juillet très chargée de marchandises étrangères.

Le marquis de Grana, ambassadeur de l'Empereur, arriva à Madrid à peu près dans ce même temps '. Quelque agrément qu'il pût espérer dans cette cour où il avoit été élevé, et parmi un nombre considérable de parents qu'il y trouvoit, il auroit assez souhaité se dispenser d'y venir, et l'on prétend que ceux à qui son mérite faisoit ombrage auprès de l'Empereur ne l'avoient fait destiner à cette ambassade que pour l'éloigner de Vienne.

Avant que de venir à Madrid, il étoit déjà fort persuadé de la misère et de l'accablement de l'Espagne, mais elle lui parut encore au delà de tout ce qu'il en avoit pensé, et, par une

I. Le marquis de Grana arriva à Madrid au mois de mai 1680 (Lettres de madame de Villars, p. 126).

opposition assez bizarre, il trouva cette cour prête à s'engager à tout ce qu'il voudroit et hors d'état de satisfaire au moindre engagement. Il songea dès lors à en sortir le plus tôt qu'il pourroit ; il fit assez entendre qu'il ne prétendoit pas y demeurer plus d'un an. Pour le consoler, on lui fit toutes les honnêtetés possibles. Les Reines envoyèrent d'abord des présents considérables à la marquise de Grana ' et à ses filles ; le Roi lui paya sa maison, lui donna double franchise, et l'on n'oublia rien pour ses intérêts et pour sa satisfaction particulière.

Dans les alarmes que la cour d'Espagne avoit eues depuis quelque temps du côté de l'Italie, de Flandre et à la frontière de Biscaye, elle s'étoit trouvée dans une extrême nécessité d'argent ; il avoit fallu prendre quatre ou cinq mille pistoles de divers particuliers, et quelquefois les départs des courriers avoient été retardés, faute d'avoir de quoi payer leurs voyages. Pour éviter à l'avenir un pareil embarras, le marquis de Los Balbases proposa au duc de Médina Celi d'avoir un état au vrai des finances, afin de connoître précisément les fonds sur lesquels on pouvoit compter dans les besoins, il fit venir le président des Finances et les principaux de ce conseil et leur ordonna de dresser cet état. Sur quoi, ayant délibéré, ils répondirent deux jours

I. Marie-Thérèse d'Arenberg, comtesse d'Erbstein. L'une de ses filles, Marie-Henriette, épousa, en 1684, Philippe- Charles-François duc d'Arenberg, d'Arschot et de Croy.

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après qu'il falloit plusieurs années pour faire cet état, et la proposition n'alla pas plus avant.

Le duc de Médina Celi, aussi bon et facile dans le gouvernement particulier du Palais que dans celui de l'État, laissoit toujours à la Camarera major et à don Jeronimo d'Eguya un pouvoir sur l'esprit du Roi assez indépendant de lui et même contraire à ses intérêts et à ses intentions, qui sans cesse étoient traversées par les inspirations secrètes qu'ils donnoient au Roi dont l'esprit faible ne laissoit pas d'être opiniâtre dans ses préoccupations.

La Camarera major, qui durant quelque temps avoit paru tenir une conduite plus modérée avec la Reine, étoit revenue à son naturel impérieux et lui donnoit souvent de nouveaux chagrins. D'ailleurs elle étoit déclarée contre le premier ministre et dans plusieurs occasions elle en avoit parlé comme d'un misérable sans esprit et sans mérite ; mais quelque intérêt qu'il eût de l'éloigner, il la soufïroit avec la même indolence qu'on lui voyoit dans tout le reste.

La Reine, quoique faible, avoit plus de ressentiment, et, lassée des manières violentes de cette femme, elle s'ouvrit un jour à l'ambassadrice de France sur les nouveaux chagrins qu'elle en recevoit tous les jours et sur l'envie qu'elle avoit de la pouvoir éloigner du Palais. L'Ambassadrice, qui connoissoit le peu de fermeté de la Reine, le peu de suite de son esprit et de ses desseins et le danger qu'il y avoit à vouloir attaquer la Camarera major

sans être assuré de la renverser tout d'un coup, ne répondit à la Reine que pour lui faire envisager cette difficulté, lui faisant considérer d'ailleurs que la Duchesse avoit de l'esprit et de l'habileté, qu'elle l'en avoit vue quelquefois assez contente, que ces sortes de changements étoient sans exemple et que peutêtre même en la changeant on en prendroit une qui auroit des défauts plus incommodes. Quelques jours après cette première ouverture, la Reine en parla de nouveau à l'Ambassadrice, qui, la voyant un peu plus attachée à cette pensée, s'ouvrit aussi davantage et lui dit que si elle y pensoit véritablement, il faloit en parler au Roi et prendre des mesures avec le premier ministre, lui faisant voir en même temps la nécessité d'un profond secret et ce qu'elle pouvoit avoir à craindre si le dessein de la chasser n'étoit pas plus tôt exécuté que découvert.

La Reine en parla au Roi qui lui répondit avec plus de bon sens et d'honnêteté qu'elle n'en attendoit de lui, qu'on n'avoit jamais fait dans le Palais un pareil changement, que, cependant, si elle le souhaitoit absolument, il trouvoit bon qu'elle eût une autre camarera major, mais qu'elle devoit bien penser au choix qu'elle vouloit faire, parce qu'après ce changement il n'y auroit plus moyen d'en faire un second.

Elle trouva la Reine mère froide et indifférente à la première ouverture qu'elle lui fit sur ce sujet; et cette disposition auroit pu. la décourager, si l'Ambassadrice qui étoit dans la

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confidence de cette affaire ne l'eût soutenue en lui faisant comprendre que peut-être la Reine mère étoit bien aise de lui faire sentir un peu de froideur pareille à celle qu'elle avoit eue pour elle jusqu'alors, et que dans cette affaire elle vouloit attendre apparemment à se déclarer qu'on lui proposât une camarera major qui lui fiât agréable.

Pour conduire cette affaire avec sûreté, il falloit nécessairemeut y engager le duc de Médina Celi, qui avoit un véritable intérêt à ce changement. La Reine s'embarrassoit de lui en parler dans la crainte de ne pas assez bien s'expliquer en espagnol, et d'ailleurs il étoit dangereu.x; que la Camarera major ne découvrît ce qui se négocioit, si le premier ministre venoit à parler à la Reine aussi souvent qu'il seroit nécessaire pour l'exécution de ce dessein. Pour éviter ces inconvénients, l'Ambassadrice, suivant les mesures de son mari, sur qui rouloit toute sa conduite, fit agréer à la Reine que don Antonio de La Cerda pût porter au duc de Médina Celi les paroles dont elle chargeroit la Marquise. Antonio de La Cerda étoit un gentilhomme parent du Duc et dans sa confidence, ami depuis longtemps du marquis de Villars, engagé avec lui par des intérêts solides, homme bien intentionné et qui ne manquoit pas d'esprit. Il assura d'abord le Duc des sentiments de la Reine sur la duchesse de Terranova, et qu'elle ne pensoit à mettre en sa place qu'une personne qui lui conviendroit aussi bien qu'à elle-même. La duchesse

de Médina Celi ' étant venue quelques jours après chez la Reine, Sa Majesté, par le conseil de l'Ambassadrice, lui dit qu'elle la destinoit pour sa camarera major. La Duchesse s'en défendit sur ce qu'elle avoit la vue faible et trop peu de santé pour satisfaire aux devoirs de cette charge, joignant à cette raison les embarras d'une famille nombreuse, l'éducation de sept filles qu'elle ne pouvoit abandonner, et, remerciant la Reine de l'honneur qu'elle lui faisoit, elle ajouta qu'elle croyoit que Sa Majesté ne pouvoit jeter les yeux sur une personne plus propre pour un emploi si important que sur la marquise de Los Vêlez qui avoit été gouvernante du Roi*. La Reine ne laissa pas encore de presser la Duchesse d'accepter la charge; la Duchesse la refusa toujours, et elles se séparèrent ainsi. Apparemment la duchesse de Médina Celi ne nomma la marquise de Los Vêlez que de son chef et pour se dégager, car son mari parut toujours favoriser la duchesse d'Alburquerque. Tous ces pas ne se purent faire sans que la duchesse de Terranova en démêlât quelque chose. Le Roi, qui n'avoit rien de caché pour don Jeronimo d'Eguya, lui avoit rendu

1 . D" Catalina-Antonia d'Aragon, huitième duchesse de Segorbe et de Cardona, mariée au duc de Médina Celi, morte le 16 février 1697.

2. D'^ Maria Engracia de Toledo, sœur du septième comte d'Oropesa, mariée à D. Pedro Fajardo, cinquième marquis de Los Vêlez, morte le i" janvier 1686. Charles II continua au marquis de Los Vêlez son fils, pour vingt années, la pension de douze mille ducats dont elle jouissait.

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compte de ce que la Reine lui en avoit dit, et d'Eguya l'avoit redit à la Duchesse, qui en parla à la Reine et lui témoigna qu'elle croyoit que ce qui s'élevoit contre elle venoit des conseils de l'ambassadrice de France. La Reine lui nia fort, et l'Ambassadrice, à qui la Reine l'avoit dit, en parla elle-même à la duchesse deTerranovaetcherchaà lui faire comprendre par le peu de liaison et d'intérêt qu'elle avoit au Palais qu'elle ne s'y mêloit d'aucune affaire. La Camarera, persuadée ou non, l'assura bien qu'elle croyoit être de ses amies et de celles de l'Ambassadeur.

Il y avoit déjà quelque temps que la Duchesse avoit eu des alarmes sur ce sujet et que, conjecturant que les personnes qui pouvoient prétendre à sa place étoient la duchesse de î'Infantado, celle d'Alburquerque ou la marquise de Los Vêlez ', elle avoit cherché à les décrier toutes trois dans l'esprit de la Reine : la duchesse de I'Infantado comme une femme sans esprit, affoiblie d'ailleurs par une extrême vieillesse-; la marquise de Los Vêlez comme un esprit austère et fier ; elle donnoit le même

1. En 1679 déjà, la duchesse de I'Infantado et la marquise de Los Vêlez avaient été proposées pour remplir la charge de camarera. On parla aussi de la duchesse douairière d'Albe, 0=" Catalina Pimentel, fille du comte de Benavente, et de la comtesse de Villaverde, D^ Maria ou Mencia de Guzman y Pimentel, veuve de D. Luis Ponce de Léon, qui fut gouverneur de Milan, où il mourut le 29 mars 1668. (Semanario erudito, t. XI, p. 20).

2. D' Maria de Haro y Guzman, fille du grand ministre D. Luis de Haro, avait épousé en 1666 le duc de I'Infantado et de Pastrana. Elle mourut en février 1693.

caractère à la duchesse d'Alburquerque, mais elle l'accusoit encore d'être ennemie des François. Elle fit multiplier ces impressions dans l'esprit de la Reine par diverses personnes, et surtout par ses femmes françoises qui étoient demeurées avec elle.

La Reine ne laissa pas de parler à la Reine mère pour la marquise de Los Vêlez, mais elle la trouva froide comme la première fois, et, sur ce qu'elle lui fit considérer que la duchesse de Terranova étoit une personne odieuse par ses actions passées et par sa conduite présente, la Reine mère fit semblant de les ignorer et parla d'elle honnêtement. Ce n'est pas qu'elle ne la connût bien et qu'elle ne la haït, mais elle ne vouloit point de la duchesse de l'Infantado ni de la marquise de Los Vêlez, qui avoient été dans les intérêts de don Juan. Il se trouva aussi que le Roi avoit de l'aversion pour cette dernière parce qu'elle avoit été sa gouvernante, et dans la suite on connut que le premier ministre les excluoit toutes deux et que la Reine mère et lui convenoient de la duchesse d'Alburquerque pour camarera major.

C'étoit celle dont on avoit donné plus d'aversion à la Reine, et l'impression fut si forte que, ne pouvant se résoudre à la mettre auprès d'elle, et la Reine mère, aussi bien que le Duc, ne voulant point des deux autres, l'affaire demeura suspendue pour un temps, pendant lequel on parloit d'une quatrième dame pour camarera major. C'étoit la marquise d'Aytona, que son mérite et son honnê-

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teté pouvoient rendre également agréable à l'un et à l'autre parti, mais elle mourut précisément dans le temps qu'on pensoit à elle'. La Reine, ne pouvant revenir de l'aversion qu'on lui avoit donnée pour la duchesse d'Alburquerque, continuoit à vouloir la marquise de Los Vêlez; mais, soit que cette dame connût l'impossibilité d'entrer au Palais contre la volonté de la Reine mère, contre celle du premier ministre et du Roi même, soit, comme elle le disoit, qu'elle ne pût se résoudre à s'exposer de nouveau aux mauvaises humeurs du Roi qui lui avoit donné trop à souffrir quand elle étoit sa gouvernante, elle témoigna qu'elle ne pensoit point à cette charge, et il parut que la difficulté de convenir d'une personne pour la remplir laissoit la duchesse de Terranova en état d'y demeurer.

Madrid se trouvoit alors plein de bruits de guerre, et tout le monde y sembloit persuadé que la paix faite l'autre année avec la France ne dureroit pas jusqu'à la fin de la présente. On voyoit tous les jours de nouveaux chagrins s'élever entre les deux couronnes. Le Roi Très Chrétien se plaignoit de plusieurs infractions de la part des sujets d'Espagne, qui, depuis la paix, avoient pillé les siens en plusieurs endroits, fait des prisonniers, pris et brûlé des vaisseaux sans qu'il fût possible

I . D' Luisa Portocarrero y Meneses, sœur de D. Pedro Damian Lugardo de Meneses Portocarrero y Norona, duc de Camina et neuvième comte de Medellin, veuve de D. Miguel Francisco de Moncadi, cinquième marquis d'Aitona, qui mourut à Girone, le 8 août 1674.

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d'en avoir raison à Madrid. Le marquis de Borgomaneiro ' , ambassadeur d'Espagne à Londres, y sollicitoit publiquement une ligue contre la France, et, quittant l'Angleterre pour aller ambassadeur auprès de l'Empereur, il demeura un temps en Hollande pour y faire une pareille sollicitation.

Le Roi, de son côté, fit déclarer aux ministres de Madrid que puisqu'au milieu de la paix on le traitoit comme un ennemi, il chercheroit à prendre ses avantages, comme il aviseroit bien être. Il y avoit quelque temps qu'il leur avoit fait dire que par une suite de la déclaration, par laquelle le roi Philippe IV étoit convenu que ses ambassadeurs ne pourroient concourir avec ceux de France, il prétendoit que les galères d'Espagne rendroient les premières le salut aux siennes, qui se mirent en mer au commencement de l'été pour les chercher '.

Il se trouva encore un autre sujet d'éclaircissement en Flandre, où des commissaires ayant été nommés de part et d'autre pour régler les dépendances de ce qui avoit été cédé par le traité de Nimègue, ceux de France

1 . Carl'Emmanuele d'Esté, marquis de Borgomanero, né en 1622, chevalier de la Toison d'or en 1654, ambassadeur d'Espagne à Londres et à Vienne en 1679, vice-roi de Galice en 1686, conseiller d'État en 1691, mort à Vienne le 24 octobre 1695.

2. Plusieurs instruction'^ de l'année 1680, adressées au duc de Vivonne et à Du (^esne pour obliger au salut les galères et les vaisseaux d'Espagne, ont été recueillies et publiées par P. Clément, Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. III-, 1" partie (Paris, 1864), p. 185, 188, 191.

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ne voulurent point recevoir les mémoires des Espagnols dans lesquels le roi d'Espagne prenoit le titre de duc de Bourgogne, et leur déclarèrent, de la part du Roi, que si dans le I y juillet ils n'avoient d'autres pouvoirs où ce titre ne fût point employé, ils se mettroient en possession des dépendances qu'ils prétendoient lui appartenir. U sembloit que le Roi ayant de tout temps possédé légitimement le duché de Bourgogne, et la Comté lui ayant été cédée par le dernier traité, il ne pouvoit rester au roi d'Espagne aucun prétexte pour retenir le titre.

On sut alors que le io° juin il s'étoit conclu une ligue à Londres entre l'Espagne et l'Angleterre', par laquelle cette dernière s'obligeoit de défendre l'autre en quelque part qu'elle fût attaquée et de fournir pour cette défense trente vaisseaux armés avec huit mille hommes de pied. L'Espagne ne donnoit rien à l'Angleterre, elle promettoit seulement de tenir en Flandre douze mille hommes en campagne, ses places garnies et d'y envoyer cent mille écus par mois. On étoit persuadé que l'Empereur et les Hollandois pourroient entrer dans cette ligue, et l'on jugeoit par les dispositions qui se trouvoient de part et d'autre qu'on ne seroit pas longtemps sans voir une rupture en Flandre.

Il falloit y envoyer un gouverneur à la place du duc de Villa Hermosa, qui deman-

I. Le traité fut signé à Windsor le lo juin 1680 et ratifié à Madrid le 22 juillet suivant. Le 22 juin, Charles II avait

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doit à revenir à Madrid. La cour fut longtemps à le nommer, ou par incertitude, ou par la difficulté du choix, ou peut-être même faute d'y penser. On avoit néanmoins parlé du marquis de Los Balbases pour cet emploi, et peut-être Fauroit-il recherché, s'il n'avoit eu peur d'être obligé d'y faire des avances qu'il n'auroit pu retirer. On crut un temps que le duc de Lorraine' pourroit y venir commander; depuis on fut persuadé qu'à l'arrivée du marquis de Grana, ambassadeur de l'Empereur, on donneroit ce gouvernement au duc de Neubourg*. Mais enfin, vers le commencement du mois de juillet, le prince Alexandre de Parme fut nommé pour aller succéder au duc de Villa Hermosa.

Ce prince est frère du duc de Parme, âgé de près de cinquante ans, extraordinairement gros et assez goutteux. Il étoit depuis longtemps attaché au service d'Espagne; il avoit fait quelques campagnes, en Estramadura et en Catalogne, général de la cavalerie avec assez de réputation de valeur, mais d'un génie et d'une expérience médiocre, et si déréglé dans la conduite de ses affaires qu'avec des sommes

aussi envoyé à D. Pedro Ronquillo, son ambassadeur à Londres, un plénipotentiaire pour conclure des ligues défensives avec le roi d'Angleterre, l'Empereur et les États Généraux.

i. Charles V, né à Vienne le 3 avril 1643, duc de Lorraine en 167s, mort le 18 avril 1690. Sa sœur Éléonore avait épousé l'empereur Léopold I'''".

2. Philippe-Guillaume, né le 25 novembre 161 5, duc de Neubourg en 1653, palatin du Rhin en 168$, mort à Vienne le 2 septembre 1690.

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considérables qu'il tire tous les ans de sa maison, on l'a toujours vu à Madrid accablé de dettes et dans une pauvreté honteuse. Comme ce choix parut extraordinaire dans une conjoncture 011 la Flandre avoit besoin d'un homme qui pût la soutenir par beaucoup de mérite et de capacité, on disoit publiquement que les Espagnols, désespérant de la pouvoir conserver, l'avoient mise entre les mains d'un Italien, afin qu'elle ne se perdît point dans celles d'un Espagnol.

On lui donna vingt-cinq mille écus pour son voyage. Il dépêcha un courrier en France pour avoir des passeports, et cependant il prit le chemin de la Corogne pour s'aller embarquer. On le laissa partir sans lui donner les provisions du gouvernement où on l'envoyoit, soit par la lenteur ordinaire de tout ce qui s'expédie à Madrid, ou par un dessein de l'engager au voyage avant qu'il sût qu'on ne le faisoit gouverneur que par intérim. L'agent qu'il avoit laissé à Madrid ne voulut point recevoir les provisions dans ces termes; il y eut quelques contestations et enfin on les réforma, et, sans spécifier de quelle manière il avoit le gouvernement, on le qualifia en termes généraux de gouverneur. Depuis plus de vingt ans, don Juan avoit toujours eu ce gouvernement en propre jusqu'à sa mort, on lui en avoit même communiqué les affaires importantes en quelque lieu qu'il fût, et, durant tout ce temps, il n'y avoit eu de gouverneur que par commission, hors le Connétable de Castille, qui, dans une conjoncture

OÙ la Cour étoit mal satisfaite de don Juan, obtint des provisions générales sans spécifier commission ni propriété.

A peine le prince de Parme fut-il arrivé à la Corogne, qu'il dépêcha un courrier à Madrid pour demander de l'argent, mais on ne lui répondit que par un ordre de s'embarquer incessamment, comme il fit, le 18 septembre, accompagné de quelques vaisseaux biscayens, qui transportèrent en même temps quatre ou cinq cents hommes de nouvelles levées qui étoient restés en Galice.

Il y avoit longtemps que l'on cherchoit à remettre cinq ou six cent mille écus en Flandre; on avoit commencé pour cela divers traités qui tous avoient manqué, faute de fonds nécessaires pour les premières avances. Enfin au commencement de juillet, il s'en fit un avec un homme d'affaires nommé Castillo ', à qui on promit cent mille écus en argent et cent autres mille en métal de cuivre de la monnoie décriée; le surplus étoit des assignations éloignées. On s'attendit bien que, suivant ce qui se pratique depuis longtemps en Espagne sur ces sortes de remises, le traitant ne payeroit en Flandre que la valeur de deux cent mille écus, attendant pour le payement du reste qu'il en eût touché les fonds, mais dans la suite ce traité demeura sans

I . « Le prince de Parme a reçu seize mille écus pour son voyage aux Pays-Bas espagnols, et on traite avec Don Francisco del Castillo pour une somme de deux cent mille écus qui doivent être employés aux affaires des Pays-Bas. » (Gazette; nouvelles de Madrid du 2 août 1680.)

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exécution, comme les autres qui avoient été proposés auparavant.

Les provinces étoient si épuisées qu'en quelques endroits de la Castille on étoit obligé pour vivre de troquer les marchandises, parce qu'il n'y avoit plus d'argent pour acheter. Dans Madrid même, il ne s'en trouvoit presque plus, et l'on y ressentoit à loisir les suites du changement de la monnoie que l'on avoit fait avec tant de précipitation. Les personnes de qualité dont la dépense avoit doublé par ce changement ne pouvoient payer leurs marchands, et les banquiers n'avoient plus de fonds et ne trouvoient point à emprunter; on ne payoit rien dans la maison du Roi, et les choses en vinrent à une telle extrémité que la plupart des petits domestiques ayant rendu leurs livrées pour quitter le service, on eut beaucoup de peine à trouver les moyens de les y faire demeurer.

La maison de la Reine mère qui avoit toujours été abondante se trouvoit depuis assez longtemps sans paiement et tous les domestiques obligés de vivre à leurs dépens, parce que le fonds des assignations ayant manqué , les trésoriers n'étoient point en état de faire les avances des rations qu'il falloit payer chaque jour'. La cherté continuoit cependant, et, quoiqu'il y eîit eu grande récolte de blé, on

I . Sur cette extraordinaire misère qui se faisait sentir jusque dans la maison royale, il faut lire les extraits.de lettres de Villars produits par M. A. de Courtois (Lettres de madame de Villars, p. 315).

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ne voyoit point le pain à meilleur marché dans Madrid, où les monopoles des magistrats empêchoient toujours que l'abondance de la campagne ne pût entrer.

La peste s'étendit en même temps dans l'Andalousie. Elle avoit dépeuplé l'année précédente le royaume de Grenade et la côte de la mer depuis Alicante jusqu'à Malaga; elle se répandit durant celle-ci aux environs de Séville, vers Cordoue et la frontière d'Estramadura, et jusqu'à la mer du côté de Cadix, où elle fut reconnue dans le port de Sainte- Marie et déclarée sitôt que la flotte et les galions furent partis, non sans quelques soupçons qu'on l'eût cachée jusqu'alors pour ne point arrêter le départ de cette flotte. C'étoit un grand embarras pour le commerce et un nouvel accablement qui se joignoit aux autres misères d'Espagne.

On avoit eu à Madrid le dernier jour de juin ce qui ne s'y étoit point vu depuis quarante-huit ans : un auto général de l'Inquisition', dans lequel se fit avec grande cérémonie la relation publique du procès et de la condamnation de plusieurs coupables de crimes contre la religion, que l'on avoit rassemblés de toutes les inquisitions d'Espagne. Pour cette fonction, on avoit dressé un grand théâtre dans la Place Major de Madrid, où, depuis sept heures du matin jusqu'à neuf du

I . Il existe de cet auto une relation détaillée : Rdacion histârica del auto gênerai de fe que se célébra en Madrid este a;7o rf£ 1680, par José del Olino, Madrid, 1680, in-4». Ce curieux document a été réimprimé à Madrid en 1820.

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soir, on fut occupé à voir des criminels et entendre leurs condamnations. Dix-huit juifs, tant hommes que femmes, obstinés, deux relaps avec un mahométan, furent condamnés au feu; cinquante autres juifs ou juives, pris pour la première fois et repentants, furent condamnés à quelques années de prison et à porter ce qu'on appelle sambenito, qui est une casaque jaune avec une croix rouge de Saint- André devant et derrière ; dix autres coupables de doubles mariages, de sortilèges et d'autres maléfices parurent avec de grands chapiteaux de carton, la corde au col, une bougie à la main : la peine de ceux-ci est ordinairement le fouet, les galères ou le bannissement.

La nuit suivante, ceux qui étoient condamnés au feu furent briîlés hors de la ville, sur un terrain élevé exprès, où ces misérables, avant que d'être exécutés, eurent à souffrir mille tourments; les moines même qui les assistoient les brûlant à petit feu avec des flambeaux pour les faire convertir. Plusieurs personnes, qui étoient montées sur le terrain, leur donnoient des coups d'épée et le peuple les accabloit de pierres.

Ceux qui n'ont point été nourris dans la préoccupation d'Espagne, qui fait regarder cette cérémonie avec vénération, trouvèrent étrange que, dans la séance, l'Inquisiteur fût beaucoup au-dessus du Roi et dans une situation qui paroissoit un trône, que le Roi depuis le matin jusqu'au soir eût des criminels devant les yeux et toutes les idées du supplice comme un divertissement, qu'en sa pré-

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sence et fort près de lui on maltraitât quelques-uns des criminels que les moines battirent plusieurs fois au pied d'un autel pour les y faire agenouiller de force.

On y vit les Grands d'Espagne faire l'office de sergents, car, outre les familiers de l'Inquisition qui menoient chaque coupable, ceux qui étoient condamnés au feu furent encore amenés sur le théâtre chacun par deux Grands d'Espagne qui les tenoient. On voyoit des moines d'une extrême ignorance haranguant impétueusement ces Juifs, sans leur dire aucune raison de celles qui peuvent détruire leur religion, pendant que quelques-uns des criminels répondoient avec autant de savoir que de sang-froid et quelques autres étoient bâillonnés, de peur qu'ils ne parlassent'. Ils parurent dans tous ces moments, jusqu'à leur leur mort, avec une contenance digne d'une meilleure cause, et quelques-uns se jetèrent eux-mêmes dans le feu. Ces supplices ne diminuent pas beaucoup le nombre des Juifs qui se rencontrent en Espagne et surtout à Madrid, où pendant qu'on en punit quelquesuns avec tant de rigueur, on en voit plusieurs autres dans des emplois de finances, considérés et respectés et néanmoins reconnus pour être de famille juive-.

Peu après cette exécution, un certain don Ventura Dionis obtint du Roi pour cinquante

1 . Cette phrase et la suivante manquent dans l'édition de 1733.

2. Sur les Juifs d'Espagne au dix-septième siècle, voir les Notes.

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mille écus un titre de marquis. Son père en avoit donné davantage pour avoir l'ordre de Saint-Jacques , et Ton savoit que son oncle étoit un des principaux de la synagogue d'Amsterdam'. Il y en a un assez grand nombre dans les fermes et dans la recette des droits du Roi, où d'ordinaire on les laisse un temps en repos, jusqu'à ce qu'ils soient assez riches pour mériter d'être recherchés. On leur tire alors des sommes considérables pour éviter le dernier châtiment, ce qui fait juger que ce grand apparat de la punition de quelques misérables est plutôt un effet de l'ostentation des inquisiteurs que d'un véritable zèle pour la religion.

L'Espagne, qui depuis longtemps n'avoit point envoyé de ministre à la cour de Savoie, avoit fait agréer dans ces dernières années à Madame Royale- que le duc de Giovinazoz fût reçu en qualité d'envoyé. Il étoit sorti de cet emploi pour aller ambassadeur en France,

1. Dans une dépêche au Roi du 8 juillet 1680, le marquis de Villars écrit : « Le prince de Parme doit partir au premier jour... On a vendu un titre de marquis au fils d'un Juif quinze mille pistoles, sans quoy ce gouverneur ne pouvoit partir. » (Archives des affaires étrangères, Espagne, vol. 64, fol. 419.) D'autre part, un Ambrosio Donis est mentionné dans la Gflzeifi; (nouvelles de Madrid du 2? février 1681) comme un des principaux banquiers de Madrid, à côté de Domenico Grillo et de Francisco de Monserrate. Celui-ci obtint en mars 168 1 le titre de marquis de Tamarit.

2. Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours, sœur de la reine de Portugal, née le 1 1 mai 1644, mariée le 11 mai 1665 à Charles-Emmanuel 11 duc de Savoie, régente de Savoie en juin 1675, morte le 15 mars 1724. Elle se faisait appeler Madame Royale.

il y avoit alors un an, et la cour d'Espagne, voulant continuer d'entretenir un ministre à Turin, avoit nommé don Antonio de La Cerda pour aller faire compliment au duc de Savoie sur son mariage avec l'infante de Portugal et demeurer ensuite à Turin avec la qualité d'envoyé.

Le comte de Gubernatis, envoyé de Savoie, en fut averti. Il étoit demeuré à Madrid, sans caractère, attendant la commodité de passer en Portugal où il devoit aller ambassadeur. Comme il étoit mal satisfait de n'avoir pu obtenir de justice à Madrid sur toutes les prétentions du duc, son maître, il se servit volontiers de cette occasion pour donner quelques chagrins aux ministres et déclara au marquis d'Astorga, autrefois son commissaire, que l'envoyé d'Espagne ne seroit pas reçu agréablement en Savoie pour y demeurer. Il fit la même déclaration au Connétable, comme doyen du Conseil, ensuite alla trouver le premier ministre et lui dit qu'encore qu'il n'eût point de caractère en cette cour, il étoit néanmoins assez instruit des intentions de celle de Savoie pour l'assurer qu'on ne souhaitoit point d'y voir un ministre d'Espagne, ajoutant que Son Altesse Royale ne pouvoit pas être sans ressentiment de n'avoir pu, depuis tant d'années, obtenir justice de la cour d'Espagne sur plusieurs millions qu'elle lui doit ni sur les honneurs qu'on ne peut refuser à ses ministres, tels qu'ils les reçoivent en France, où le prince avoit un ambassadeur comme toutes les têtes couronnées.

DE LA Cour d'Espagne. 191

Le duc de Médina Celi prétendit que le traitement dont la France honoroit les ministres de Savoie ne tiroit à aucune conséquence pour le Roi, son maître, dont la grandeur étoit tellement au-dessus des autres rois que leur exemple ne pouvoit lui servir de règle. Le comte lui répondit qu'il ne prétendoit pas mettre la grandeur des rois dans la balance, mais que, pour juger de celle du Roi Très Chrétien, il ne falloit que se souvenir que, depuis vingt ans, Philippe IV, roi d'Espagne, avoit déclaré à la face de toute l'Europe par le marquis de La Fuente', que ses ambassadeurs ne concoureroient en aucun endroit avec ceux de France. Le Duc témoigna n'avoir jamais oui parler de cette déclaration^; cependant cet éclaircissement empêcha que don Antonio de La Cerda ne passât en Savoie. Quelque

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