‹ Mémoires de la cour d'Espagne de 1679 a 1681;Chapitre 62 sur 77 · Sur ce personnage, voir les Notes · texte numérisé non relu

Sur ce personnage, voir les Notes

2. Il s'agit de la fameuse déclaration faite à Paris par le premier marquis de La Fuente, le 24 mars 1662, pour régler le différend survenu le 10 octobre 1661, à Londres, entre les ambassadeurs espagnol et français au sujet du rang. La Fuente ayant déclaré, au nom de son maître, que les ministres d'Espagne ne concourraient pas avec ceux de France partout « où pourront se présenter de pareilles difficultés pour raison de compétence », le Roi, après que La Fuente se fut retiré, dit aux ambassadeurs présents de faire savoir à leurs maîtres que « le Roy Catholique a donné ordre à tous ses ambassadeurs de céder le rang aux miens en toutes occasions » , ce qui était sensiblement différent de ce qu'avait entendu concéder La Fuenle. L'Espagne ne reconnut jamais la préséance absolue des ambassadeurs de France, notamment à Vienne, où la question ne pouvait être discutée, le premier rang appartenant à l'ambassadeur du Roi Catholique. Voir, sur les réserves de l'Espagne, Abreu, CoUccion de bs tratados de paz, etc., t. LX, p. 491.

temps après, on nomma pour y aller un gentilhomme de la maison de Solis, avec un ordre de faire des compliments et de revenir incontinent s'il n'étoit pas bien traité en cette cour.

Ce fut en ce même temps que la nouvelle vint de Portugal que l'Infante avoit pensé être empoisonnée. On disoit qu'un officier qui la servoit à table ayant fait emporter chez lui un plat où elle n'avoit pas touché, sa femme et deux autres personnes qui en mangèrent s'en étoient trouvées mal, avec tous les signes du poison, dont on eut peine à les sauver. Cet accident fit grand bruit à Lisbonne, et si l'on n'eût arrêté le peuple, il auroit sans doute insulté l'envoyé d'Espagne. On étouffa néanmoins cette affaire. Dans le même temps mourut assez subitement don Duarte de Ribeiro de Macedo à Alicante, où il étoit près de s'embarquer pour passer en Savoie ambassadeur de Portugal. Il avoit été longtemps envoyé en France et depuis en Espagne. Il passoit pour homme de mérite, et l'on eut de la peine à croire qu'une mort si prompte et si à point nommé dans la conjoncture où l'on étoit, pût être tout à fait naturelle.

On attendoit depuis quelques jours l'entrée du marquis de Grana, ambassadeur de l'Empereur. Elle devoit être magnifique, suivant l'opinion que lui-même en avoit répandue et les moyens que l'Empereur et le roi d'Espagne lui donnoient de pouvoir faire de la dépense, car il tiroit par an de ces deux princes près de 40,000 écus; il en avoit eu plus de 2^,000 pour son voyage. Enfin il fit cette entrée le

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11 juillet avec assez de simplicité et d'économie, en livrées grises, avec des carrosses de médiocre éclat, et s'attira par là le murmure du peuple de Madrid, accoutumé à n'estimer que les magnificences folles des cérémonies publiques.

Cette entrée avoit été différée quelques jours par Tincident de don Diego de Bracamonte, ambassadeur de Malte, qui prétendit, comme il avoit fait l'année précédente à l'entrée du marquis de Villars, que son carrosse suivroit immédiatement celui du dernier ambassadeur de chapelle et précéderoit ainsi les seconds carrosses de l'ambassadeur qui faisoit son entrée. Le marquis de Grana se défendit de cette prétention par l'exemple du marquis de Villars et fit son entrée à cheval, selon la coutume; après lui marchoit un carrosse du Roi, puis son premier carrosse, un du Cardinal, un du Nonce, un de l'ambassadeur de France, un de celui de Venise, après lequel alloient quatre autres carrosses du marquis de Grana.

Il n'eut pas le même succès dans la difficulté qui lui survint avec don Jerônimo d'Eguya sur la première visite. Il prétendit que c'étoit à ce secrétaire d'État à la lui rendre, comme ses prédécesseurs dans sa charge l'avoient toujours rendue les premiers aux autres ambassadeurs d'Allemagne. Don Jerônimo répondit que tous les ambassadeurs lui rendoient la première visite et qu'il ne prétendoit point faire d'exception pour celui de l'Empereur. Les autres ambassadeurs ne

convinrent point qu'ils lui dussent la première visite, et depuis, à l'Escurial, où étoit la Cour, don Jerônimo d'Eguya alla le premier chez le marquis de Grana à une heure qu'il n'étoit point au logis et prétendit avoir satisfait à la visite qu'il demandoit; mais le marquis ne se la tint point pour faite, à moins qu'il ne la reçût en personne. Ainsi ils demeurèrent sans se voir et le marquis de Grana fut très mal satisfait du secrétaire d'État.

Depuis que le premier ministre avoit tâché inutilement d'éloigner le Père François de Reluz, confesseur du Roi, ce Père paroissoit assez affermi pour ne craindre plus quelque nouvelle tentative; cela même l'avoit plus étroitement lié avec la duchesse de Terranova et don Jerônimo d'Eguya, qui continuoient à se servir de lui pour imprimer plus fortement au Roi par la conscience ce qu'ils lui inspiroient d'ailleurs. Comme tous deux n'aimoient point le duc, particulièrement la duchesse de Terranova qui ne pouvoit ignorer qu'il cherchoit à la faire sortir du Palais, elle engagea le Confesseur, déjà piqué contre le ministre, à le ruiner autant qu'il pourroit dans l'esprit du Roi, en lui faisant voir les malheurs de l'État et qu'on n'y apportoit aucun remède. Le Confesseur les représenta fortement au Roi, lui dit qu'il en étoit responsable, que si sa jeunesse et son peu d'expérience ne lui permettoient pas d'y pourvoir lui-même, il devoit en charger des ministres capables, et, si ceux à qui il en avoit commis le soin ne l'étoient pas, il devoit les changer. Il lui répéta plu-

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sieurs fois les mêmes discours, le pressa souvent et alla un jour jusqu'à lui dire que, s'il n'y mettoit ordre, il ne pouvoit lui donner l'absolution.

Enfin il l'embarrassa tellement que le Roi, timide surtout, mais qui dans les impressions de conscience va au delà de toutes les foiblesses, fit appeler le premier ministre, et tout éperdu lui dit qu'il étoit damné, que le Confesseur ne vouloit plus l'absoudre et lui en conta les raisons. Le duc, louant d'abord les intentions du Confesseur, dit que, véritablement, c'étoit un homme de bien mais peu éclairé, un homme que don Juan avoit tiré du fond d'un couvent de province sans connoissance des choses du monde, qui n'avoit jamais confessé que des moines comme lui, à qui la tête avoit tourné quand il s'étoit trouvé chargé de la conscience du Roi. Il le consola sur le sujet des affaires, l'assurant qu'on travailloit sans cesse à les rétablir, que ce n'étoit pas Touvrage d'un jour, que, cependant, il y avoit de l'extravagance à venir ainsi troubler Sa Majesté, qui pouvoit bien choisir un confesseur plus capable de lui mettre la conscience en repos et de lui faire connoître ses véritables devoirs.

Le Roi, qui cherchoit à sortir de l'embarras présent, entra assez dans la pensée de changer ce confesseur qui l'alarmoit si cruellement. Il n'eut besoin, pour en prendre la dernière résolution, que de la voir appuyée par don Jerônimo d'Eguya qui étoit son conseil secret. Il est vrai que d'Eguya étoit en

liaison avec le Confesseur par les intérêts que j'ai déjà marqués, mais comme il vit que c'étoit un esprit sans ménagement, qui, dans cette occasion, s'étoit entièrement abandonné à la passion que la Camarera major avoit de détruire le duc, il jugea qu'il pouvoit y avoir à craindre pour lui dans un changement de ministre, au lieu qu'il se croyoit en sûreté avec la bonté de celui-ci; de sorte que, de peur des suites, il crut devoir sacrifier son ami le Confesseur, il n'opposa rien au Roi contre ce que lui en avoit dit le duc et laissa résoudre sa perte.

Comme on avoit dès auparavant proposé le Père Bayona pour remplir sa place et que, depuis, on avoit toujours continué d'en dire du bien au Roi, il fut facile de le lui faire agréer, et ce fut le septième confesseur qu'on avoit fait changer à ce jeune prince depuis cinq ans.

Le Père Bayona avoit été proposé pour cet emploi dès le temps de don Juan, qui, le voulant exclure, n'en trouva pas d'autres raisons que de dire qu'il étoit François, quoiqu'en effet il fût de la Navarre espagnole. Son prédécesseur refusa constamment l'évêché de Plasencia, mais il ne voulut point quitter la place de conseiller qu'il avoit dans l'Inquisition, oïl il doit y avoir toujours un Dominicain, qui est d'ordinaire le confesseur du Roi.

Un mois après la disgrâce du Confesseur, on vit la Camarera major sortir du Palais ûans le temps qu'elle y paroissoit plus affermie. Il est vrai qu'elle avoit su une partie de

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ce qui s'y étoit passé contre elle. Elle croyoit bien que la Reine et le premier ministre travailloient à l'éloigner, mais elle se tenoit assurée du Roi par elle-même et par don Jerônimo d'Eguya; peut-être qu'elle comptoit encore sur ce que jamais camarera major n'avoit été dépossédée contre son gré. Elle n'étoit pas tout à fait éclaircie des intentions de la Reine à son égard; apparemment elle ne la craignoit pas assez pour s'en mettre en peine. Il est certain que dans les derniers temps, au lieu de la ménager, elle lui donnoit plus de dégoût que jamais jusque dans les moindres choses, et l'on a eu lieu de croire, par tout ce que l'on a vu de sa conduite, que sa violence naturelle l'emportoit sur ce que le bon sens lui pouvoit inspirer. Elle ne pensa à se maintenir avec la Reine que par la terreur, lui ménageant des embarras avec le Roi et cherchant à brouiller l'un et l'autre avec la Reine mère.

Depuis que la marquise de Los Vêlez avoit témoigné qu'elle ne prétendoit point entrer au Palais, la Reine, toujours prévenue des impressions qu'on lui avoit données contre la duchesse d'Alburquerque, s'étoit attachée à vouloir que la duchesse de Flnfantado fût sa camarera major; mais l'ambassadrice de France lui fit connoître qu'en vain elle cherchoit à mettre dans cette charge une personne désagréable à la Reine mère et au premier ministre, que, quand elle pourroit l'y faire entrer, ce seroit s'exposer à perdre pour toujours les liaisons qui lui étoient nécessaires

avec l'un et avec l'autre, que tous deux souhaitoient mettre près d'elle la duchesse d'Alburquerque, que c'étoit une femme d'esprit, nourrie au Palais, la seule dont la Reine mère pût lui répondre et que le duc pût gouverner, qu'elle seroit le lien qui l'uniroit avec la Reine mère et le ministre et que, par cette union, ils gouverneroient entièrement le Roi et qu'il ne paroissoit de repos et de sûreté pour elle que dans ce parti.

La Reine se rendit enfin, et convint avec la Reine mère et le duc de Médina Celi de faire entrer la duchesse d'Alburquerque en la place de la duchesse de Terranova. La Reine mère eut besoin pour obliger le Roi au changement de lui parler avec hauteur et de détruire par autorité dans son esprit tout ce que la duchesse de Terranova et don Jerônimo d'Eguya y avoient établi en sa faveur depuis un an ; mais enfin elle l'y fit résoudre, et, toutes choses étant concertées, le 26° d'août, don Pedro d'Aragon fut chargé de dire à la duchesse de Terranova l'état où elle étoit, ce que souhaitoit la Reine, les raisons qui dévoient la porter à obéir et à en parler elle-même au Roi. Peu de jours avant que don Pedro d'Aragon lui parlât, elle avoit demandé à la Reine ce que c'étoit que le bruit répandu partout qu'on lui ôtoit sa charge. La Reine lui avoit répondu sérieusement qu'elle n'en savoit rien.

Enfin, sur ce que don Pedro d'Aragon lui avoit dit, soit qu'en effet elle fût résolue de suivre la nécessité de se défaire de sa charge, ou qu'elle espérât encore que le Roi n'en con-

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viendroit point, elle prit le temps de lui parler elle-même un peu avant le souper; mais elle le trouva tellement disposé que, sur sa première demande, il lui donna la permission de se retirer. De là elle vint servir la Reine au souper et ensuite à son coucher, avec un air aussi tranquille et aussi peu embarrassé que s'il ne lui étcit rien arrivé.

Le lendemain matin, elle alla prendre congé de la Reine, avant qu'elle fût levée, et lui dit seulement qu'elle étoit fâchée de ne l'avoir pas aussi bien servie qu'elle l'auroit souhaité, sans répandre une larme ni donner la moindre marque de douleur; et, comme la Reine parut s'attendrir un peu, elle lui dit fièrement qu'une reine d'Espagne ne devoit pas pleurer pour si peu de chose , et fit paroitre la même fermeté en prenant congé des dames du Palais qui étoient toutes en larmes, leur disant seulement que la Reine avoit une camarera major qui la serviroit mieux. Et, sur ce qu'on lui demanda si elle ne viendroit pas quelquefois au Palais, elle protesta de n'y rentrer de sa vie, et qu'elle alloit s'enfermer dans sa maison jusqu'à ce qu'elle se retirât en Sicile où sont ses plus grands biens. On avoit résolu de lui conserver ses appointements et les honneurs de sa charge, de donner l'ordre de la Toison au duc de Monteleon', mari de sa petite-fille, et la vice-

i.'D. Nicolas Pignatelli épousa en janvier 1679 sa nièce D* Juana Pignatelli, sixième duchesse de Terranova et huitième duchesse de Monteleone, fille de D. Andres-Fabricio Pignatelli , septième duc de Monteleone, et petite-filie de D. Hector Pignatelli, sixième duc du nom, et de D^ Juana

royauté de Galice au duc d'Hijar son gendre; mais on sut qu'elle refuseroit toutes ces grâces avec autant de hauteur qu'elle en avoit fait paroître en sortant du Palais.

Deux jours après que la duchesse de Terranova eut quitté le Palais, la duchesse d'Alburquerque vint prendre possession de son appartement et de sa charge. Elle est âgée de cinquante-cinq ans, veuve du duc d'Alburquerque, aîné de la maison de La Cueva, et belle-mère de son cadet, à présent duc d'Alburquerque, à qui elle avoit fait épouser sa fille unique, qu'elle avoit eue de son frère.

Quoiqu'elle passât dans le monde pour un esprit fort austère, on la vit prendre dans le Palais une conduite tout opposée à celle de la duchesse de Terranova, et l'on jugea qu'étant entièrement dépendante de la Reine mère, elle suivroit les intentions de douceur et de ménagement que cette princesse avoit toujours fait paroître pour la Reine sa belle-fille.

Ce changement en attira un autre peu de jours après, quand le Roi, qui, jusqu'alors, avoit toujours affecté de s'opposer avec dureté aux choses les plus innocentes qui auroient pu donner du plaisir et de l'amusement à la Reine, lui dit tout d'un coup qu'il falloit qu'elle se divertît, qu'elle se promenât, qu'elle montât à

d'Aragon y Cortés, cinquième duchesse de Terranova. D. Nicolas fut chevalier de la Toison d'or en 1681, vice-roi de Sardaigne en 1688, grand écuyer et grand maître de la reine Marie-Anne de Neubourgen 1699; il mourut à Naples le 8 mars 1730, âgé de quatre-vingts ans. Cf. Saint-Simon, éd. de Boislisle, t. VII, p. 263, et t. VIII, p. 219.

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cheval. Il lui permit même de se coucher aussi tard qu'elle voudroit, pourvu qu'elle lui laissât la liberté de se coucher à huit heures, suivant sa coutume, qu'il changea encore quelques jours après pour ne se coucher qu'à dix, et on lui vit presque en un moment prendre des manières douces entièrement opposées à l'air sauvage et contrariant dont il avoit toujours traité la Reine depuis qu'elle étoit à Madrid. Comme c'est un esprit faible et dépendant des dernières impressions qu'on lui donne, on jugea bien que, comme ses bizarreries précédentes étaient inspirées par la duchesse de Terranova, cette nouvelle douceur venoit des leçons de la Reine mère souvent répétées par la nouvelle camarera major.

Dans tout ce mouvement on crut reconnoître le pouvoir de la Reine mère, qui seule s'attachant à vouloir mettre la duchesse d'Alburquerque auprès de la Reine, en fit convenir le premier ministre, qui parut alors en cela comme en beaucoup d'autres choses assez dépendant de ses intentions. On étoit persuadé dans le monde qu'elle avoit fait donner le gouvernement de Flandre au prince de Parme pour reconnoître l'attachement qu'il avoit conservé pour elle, lorsque don Juan la persécutoit; mais on alla jusqu'à croire que son pouvoir avoit donné de la jalousie au Conseil d'État, lorsque ce corps, qui propose au Roi des sujets pour remplir les grands gouvernements, ayant nommé à Sa Majesté suivant la coutume trois personnes pour la vice-royauté du Pérou, le Roi, sans s'arrêter à la consulte,

nomma don Melchior Navarra, uniquement dépendant de la Reine mère dont il tenoit toute sa fortune.

Don Melchior Navarra étoit un Aragonais de médiocre naissance dont le premier emploi fut d'être avocat. Il devint ensuite régent, c'est-à-dire conseiller, à Naples, d'où il vint à Madrid être fiscal du conseil d'Aragon. La Reine mère, qui alors étoit régente, n'ayant pu faire le prince d'Astillano vice-chancelier d'Aragon par les oppositions du Conseil d'État et de la Junte du gouvernement, donna, pour se venger d'eux, cette grande charge à don Melchior Navarra, et par ce moyen l'entrée dans la Junte. On trouva qu'il avoit peu de naissance pour une si grande élévation, mais le public fit justice à son mérite, et les persécutions qu'il souffrit depuis de don Juan achevèrent de lui donner de l'estime et de la réputation ; de sorte qu'après la mort de ce prince, il revint de l'exil où il l'avoit envoyé, entra en même temps au Conseil d'État, et peu après fut nommé vice-roi du Pérou, c'està-dire à un emploi grand, paisible et absolu, d'où un homme de bien espagnol peut en quatre ou cinq ans rapporter plusieurs millions. Il partit de Madrid avec des ordres très sévères pour punir les malversations de plusieurs gouverneurs des Indes, mais, selon l'usage du gouvernement d'Espagne, ces apparences de justice dans les commencements d'un emploi se terminent d'ordinaire à justifier les coupables dans la suite, en partageant le profit des concussions qu'on auroit dû châtier.

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Il se répandit alors dans le monde que la nomination de don Melchior Navarra à la vice-royauté du Pérou avoit coûté la vie au marquis de Santa Cruz, général des galères d'Espagne. Il se trouvoit si pauvre que tous les moyens de subsister lui manquoient. Dans un état si malheureux, il chercha des ressources et n'en trouva point de meilleures dans son imagination que la vice-royauté du Pérou. Il se persuada qu'à un homme de sa qualité avec les services de ses prédécesseurs et la considération de son père, le comte de Chinchon, conseiller d'État, le succès de cette prétention devoit être aussi infaillible qu'il se le croyoit nécessaire. Il vint à Madrid pour solliciter cet emploi, mais le Roi en ayant disposé en faveur de don Melchior Navarra, le marquis de Santa Cruz fut saisi d'un si profond chagrin qu'il tomba dans une maladie dont il mourut en peu de jours.

On vit alors à Madrid, par un exemple assez ^extraordinaire, révoquer un vice-roi sans autre raison que d'avoir fait une action également juste et nécessaire; c'était le duc de Veraguas, alors vice-roi de Valence'. Ce petit royaume compris dans celui d'Aragon a de tout temps été rempli de partis et de factions, dont les chefs sont toujours soutenus d'un nombre d'hommes qu'ils entretiennent appelés handoliers ou bandits : leurs seuls emplois sont les assassinats et les séditions. Entre ces chefs de parti, un moine apostat de l'ordre des Augus-

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