I. Cette révocation eut lieu au mois d'aoiit
tins s'étoit rendu fameux par un grand nombre de crimes; il fut pris les armes à la main et convaincu par l'action même dans laquelle on le prit. Le Vice-roi, résolu d'en faire un exemple sur-le-champ, eut quelques scrupules sur ce que les lois du pays donnoient un certain nombre de jours aux criminels avant leur exécution, et que d'ailleurs celui-là, comme moine, sembloit sujet à la juridiction ecclésiastique. Sur cette difficulté, il consulta son confesseur jésuite, un provincial desCordeliers, et un gardien des Capucins. Les deux premiers furent d'avis que l'intérêt du service du Roi et la sûreté publique dévoient l'emporter sur le scrupule de la juridiction ecclésiastique et des privilèges du pays ; que ce criminel s'étoit rendu indigne de l'un et de l'autre, et que le moindre délai pouvoit être dangereux si les bandits avoient le temps de s'assembler pour sauver le coupable. Le Vice-roi suivant ce sentiment le fit juger et exécuter en vingt-quatre heures. La justice ecclésiastique le réclama un peu avant son supplice. L'Archevêque', piqué de ce que l'on n'y avoit pas déféré, mit la ville en interdit et souleva tellement le peuple que le Vice-roi se trouva dans la nécessité de sortir de la ville. Ils écrivirent de part et d'autre
I. Fr. Juan-Tomas Rocaberti, Dominicain, fils de D. Francisco-Jofre, vicomte de Rocaberti et comte de Peralada, et de D" Madalena Zaforteza, comtesse de S^ Maria de Formiguera. Provincial d'Aragon en 1666, général de l'Ordre en 1670, archevêque de Valence en 1676, il exerça à deux reprises la charge de vice-roi et capitaine général de la province. Nommé Inquisiteur général en 1695, il mourut à Madrid le 1 3 juin 1699.
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pour justifier leur conduite à la Cour, où, suivant la coutume, on fit une junte, composée du Confesseur du Roi , d'un autre Dominicain et d'un Jésuite, pour décider cette aiïaire. L'archevêque de Valence étoit de l'ordre de Saint-Dominique; il en avoit été général : ce fut une raison suffisante à ses confrères, pour décider en sa faveur. Le duc de \'eraguas eut tort, il fut destitué de son poste et le comte d'Aguilar envoyé sur-lechamp en sa place pour prendre possession de la vice-royauté de Valence.
Pendant que la cour agissoit avec tant de rigueur contre ce vice-roi dont elle auroit dû appuyer la conduite, elle soufFroit la désobéissance du marquis de Las Navas, vice-roi de Sicile, et le mépris qu'il faisoit ouvertement des ordres du Roi. Il avoit persécuté l'archevêque de Palerme' avec tant de violence que ce prélat avoit été contraint d'abandonner la ville. Le Roi, voulant lui donner quelque satifaction après un si mauvais traitement, lui écrivit avec des marques d'estime et beaucoup de déplaisir de ce qui s'étoit
I. D. Jaime de Palafox y Cardona, fils de D. Juan-Francisco de Palafox, troisième marquis d'Ariza, fut archevêque de Palermede 1677 à 1683, puis archevêque de Sévillecn 1684, et mourut le 2 décembre 1701. Une sotte dispute entre cet archevêque et le Vice-roi, à propos de moines qui n'avaient pas assisté à une procession, troubla pendant quelques années toute la Sicile. (G. E. di Blasi, Storia cronologka de' vicere di Sicilia, Palermo, 179 1, t. II, part. I, p. 465.) Ce prélat était d'ailleurs très processif, et longtemps on parla en Espagne des « cent procès de l'archevêque Palafox » . (V. de la Fuente, Historia ecksidstica de Espafia, Madrid, 1874, t. V, p. 512.)
passé, envoya la lettre au Vice-roi et lui commanda de la rendre à l'Archevêque. Il reçut la lettre et ne la rendit point. On lui redoubla le même ordre plusieurs fois; il continua toujours à désobéir, et on cessa de lui commander sans autre raison apparente que parce qu'il avoit tort et qu'il devoit marier son fils à la fille du premier ministre. Le marquis de Liche étoit alors ambassadeur d'Espagne à Rome; on l'y avoit envoyé depuis quelques années pour l'éloigner de la Cour où son génie vif et entreprenant le faisoit appréhender. Il avoit tâché d'éviter cet emploi , il étoit même demeuré assez longtemps sur les côtes d'Espagne sans vouloir s'embarquer, mais enfin, ayant passé à Rome, il y soutint l'ambassade avec beaucoup d'éclat et de magnificence. Depuis le ministère du duc de Médina Celi, il fit son possible pour avoir permission de revenir, mais on le craignoit plus qu'auparavant , dans la pensée qu'étant de retour à Madrid, il pourroit se joindre au comte de Monterey. L'union de ces deux frères faisoit peur à la Cour. D'ailleurs le duc de Médina Celi vouloit profiter de l'absence du marquis de Liche pour quelques établissements qu'il prétendoit faire à son préjudice et pour le jugement de quelques procès de famille qu'il avoit contre lui. Le marquis de Liche, ne pouvant obliger la Cour à le rappeler par raison, chercha à l'y engager par nécessité, en se faisant tant d'affaires à Rome avec le gouvernement, que le Pape demandoit incessamment qu'on lui envoyât un successeur.
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On ne pouvoit s'y résoudre, et l'on joignit aux autres raisons de le tenir à Rome celle de la perte des franchises et des privilèges du quartier sur lesquels le Pape s'étoit déclaré qu'il ne les conserveroit plus qu'aux ambassadeurs qui étoient pour lors à Rome et que leurs successeurs n'en pourroient jouir.
Parmi les chagrins que le marquis de Liche et la cour de Rome se donnoient l'un à l'autre, le marquis en reçut un sensible au sujet du mariage de don Pedro d'Aragon, son oncle. Ce vieux seigneur, frère du feu duc de Cardona et du cardinal d'Aragon, se trouvoit âgé de plus de soixante-dix ans, riche des dépouilles du royaume de Naples où il avoit été vice-roi, foible, mal sain et sans enfants après deux mariages. Il en voulut tenter un troisième et s'engagea à épouser une des filles du duc de Médina Celi, âgée de seize à dix-sept ans. Comme elle étoit sa petite-nièce, parce que la duchesse de Médina Celi est fille du duc de Cardona, l'on envoya à Rome pour une dispense. Le marquis de Liche, neveu de don Pedro d'Aragon par sa mère, et oncle de la nouvelle épouse pour laquelle on demandoit cette dispense, prit un extrême soin d'en solliciter l'expédition. Après mille difficultés pour ne la point accorder, on la lui refusa absolument. Il l'écrivit à Madrid, mais, par un contre-temps sensible pour lui, le même ordinaire qui portoit la lettre portoit au Nonce à Madrid cette dispense expédiée gratis avec tout l'agrément possible. Le Nonce la rendit à don Pedro d'Aragon, comme il achevoit de
lire la lettre du marquis de Liche qui lui en marquoit le refus.
Depuis que la Reine étoit à Madrid, on ne l'avoit point vue sortir que pour aller avec le Roi passer quelques jours au Pardo ou à quelques autres maisons de chasse aux environs. Dans le mois de septembre, le Roi eut envie de la mener à Aranjuez, ou pour lui faire voir les belles promenades de cette maison, ou, comme on disoit à iVIadrid, pour éviter le mauvais présage de commencer sa première sortie par l'Escurial, le tombeau des rois et des reines d'Espagne. Ce voyage de l'Escurial paroissoit infaillible, par un usage établi depuis longtemps qui oblige les rois d'Espagne d'y aller tous les ans passer le mois d'octobre, sans en pouvoir revenir que le second jour de novembre, c'est-à-dire après avoir assisté à l'office des morts qui se fait ce jour-là pour les rois enterrés dans le Panthéon. Mais le voyage d' Aranjuez n'étoit qu'une envie particulière de Sa Majesté embarrassante pour les ministres qui ne trouvoient point de fonds pour en faire la dépense. Ils parurent néanmoins en faire les préparatifs, ils en flattèrent le Roi, et tandis qu'ils l'amusoient par ces apparences, ils surent faire naître des difficultés qui rompirent insensiblement le voyage, tantôt à cause des méchants chemins, tantôt pour le mauvais air de ce lieu après les pluies qui étoient survenues. Ils l'envoyèrent reconnoître par des médecins affidés, ils allèrent même jusqu'à faire partir quelques mulets pour porter des
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équipages par avance et ne rompirent le voyage tout à fait qu'un jour avant la résolution qu'on avoit prise pour le départ. Jusqu'à ce moment, le Roi crut y aller, pendant que tout Madrid savoit dix jours auparavant qu'il n'iroit point et que les ministres l'avoient dit à leurs amis.
La Reine, après les réflexions que lui firent faire sur ce procédé quelques personnes attachées à ses intérêts, ne put s'empêcher d'en parler au Roi et de lui faire remarquer la manière dont ses ministres le traitoient, que .s'il y avoit des raisons véritables pour ne point faire ce voyage, on devoit les lui dire et non pas le mener comme un enfant et chercher à le tromper si grossièrement. Ce discours de la Reine, qui fut su de quelques courtisans, donna un peu à penser aux ministres, et fit juger qu'elle pourroit peut-être dans la suite prendre quelque autorité. Ce fut apparemment la raison qui détermina les ministres au voyage de l'Escurial, que, sans cette appréhension , ils auroient bien pu rompre comme celui d'Aranjuez. Ils cherchèrent par toutes sortes de moyens à ramasser l'argent nécessaire pour le faire; ils vendirent un gouvernement aux Indes quarante mille écus et deux charges de contador major vingtcinq mille, ils prirent tout l'argent échu des entrées et des douanes de Madrid destiné pour le payement des franchises des ambassadeurs et des rentes de la ville, et se servirent de la moitié d'un fonds de cent mille écus destiné pour payer l'équipage des ga-
lions dont le départ fut retardé par cette raison. Enfin le y* octobre, Leurs Majestés partirent pour l'Escurial; le premier ministre et le secrétaire dcl despacho universal les suivirent, le grand maître d'hôtel avec deux maîtres d'hôtel ordinaires, quatre gentilshommes de la chambre, deux desquels faisoient encore la fonction, l'un, de grand veneur, et l'autre, de premier écuyer. L'Amirante de Castille ne suivit que quinze jours après, pour sa charge de grand écuyer. La Reine mena toutes ses dames et seulement six femmes de chambre, le marquis d'Astorga, son grand maître d'hôtel, et le marquis de Villa Maina, son premier écuyer. Le duc d'Ossone , grand écuyer , demeura à Madrid. Elle se servit à l'Escurial de la liberté que le Roi lui avoit donnée de monter à cheval', c'est-à-dire pour aller audevant de lui quand il revenoit de la chasse et pour faire quelques promenades dans les allées de la prairie qui est au-dessus de l'Escurial; mais, soit par l'agitation de cet exercice dont elle avoit perdu l'habitude depuis un an, ou par le changement d'air, elle se trouva mal peu de jours après être arrivée, elle eut un vomissement et quelques ressentiments de fièvre : ce fut néanmoins une indisposition sans suite qui ne l'empêcha pas de reprendre
I . Un peu trop, suivant madame de Villars : « On dit qu'il s'est passé plusieurs petites affaires ; si j'avois été là, nous n'aurions pas été d'accord, car je l'aurois suppliée de n'abuser pas de la permission qu'on lui donnoit de monter à cheval, et de ne s'en servir que rarement. » (Lettres de madame de Villars, p. 151 ; lettre du 31 octobre 1680.)
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peu de jours après le plaisir de la promenade.
Le Roi se donnoit entièrement à la chasse. Il en fit une entre autres à la manière d'Allemagne où il se trouva grand nombre de daims, de cerfs dans les toiles, et on en tua plus de deux cents. Ces chasses étoient assez solitaires, le Roi n'y menoit ordinairement que le grand veneur et le premier écuyer. A celle dont je viens de parler, il n'y eut, outre ces deux grands officiers, que le premier ministre et l'ambassadeur d'Allem.agne. La Reine, qui auroit pu s'y trouver si elle l'avoit voulu, préféra le plaisir de la promenade à celui de voir tuer à coups de fusil tant de bêtes enfermées •.
Au milieu de ces divertissements de l'Escurial, il parut quelque froideur entre la Reine et le premier ministre. Elle avoit demandé au Roi la disposition d'un certain gouvernement aux Indes. Il le lui avoit accordé d'abord, mais le premier ministre lui ayant remontré que ce gouvernement se pouvoit vendre dix à douze mille pistoles que Sa Majesté pouvoit employer à ses dépenses pressantes, le don n'eut point lieu, et le premier ministre en fut brouillé avec la Reine, qui s'étoit laissée engager à cette demande par une de ses femmes de chambre françoises, à qui l'on offroit de l'argent pour ce gouvernement. La Reine l'avoit demandé au Roi sans en rien dire au duc de Médina et sans se souvenir que l'ambassadrice de France l'avoit tant de fois avertie de ne demander que des