‹ Mémoires de la cour d'Espagne de 1679 a 1681;Chapitre 67 sur 77 · I . Voir les Notes · texte numérisé non relu

I . Voir les Notes

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tous les mouvements et toutes les intrigues de la cour, ou supposés ou véritables, pendant qu'en effet il demeuroit dans sa maison retiré, solitaire, hors d'état de voir personne n'y d'entrer en aucun commerce avec les gens de la Cour, fort éloignés de le vouloir recevoir, ou par l'aversion répandue contre la France, ou par la crainte de se rendre suspects aux ministres.

Il est vrai que l'Amirante, le comte de Monterey, le duc de Veraguas, le prince d'Astillano, lorsqu'ils furent mécontents, souhaitoient de le voir en secret et en temps différents, dans la pensée qu'ils pourroient par son moyen trouver auprès de la Reine quelque appui pour leurs intérêts; mais il demeura ferme à ne vouloir se mêler d'aucune chose qui pût regarder le gouvernement. A dire le vrai, il devoit moins que personne chercher à changer le ministre, assez peu avantageux à l'Espagne pour être .agréable à la France, dans l'antipathie qu'on attribue aux deux grandes nations.

Depuis un an que le duc de Médina Celi étoit à la tête de la monarchie sous un roi jeune qui lui laissoit la disposition de tout, on ne voyoit encore aucun fruit de ses soins pour le bien de l'État, aucune réforme de ce qui en causoit les maux, aucun établissement capable d'y remettre l'ordre et d'y redonner de la force. Il suffisoit de ne point remédier à ces maux pour les voir augmenter; mais il sembloit qu'on y en vouloit encore ajouter de nouveaux.

Peu de jours avant que le premier ministre fût revêtu de ce grand titre, on avoit publié le rabais de la monnoie de cuivre, comme je l'ai déjà dit; c'étoit un remède nécessaire, mais il fut appliqué d'une manière qui le rendit pire que le mal. Par ce premier changement, les monnoies d'or et d'argent étant réduites à la moitié de leur valeur précédente, il en sortit hors du royaume pour de très grandes sommes, dont les étrangers tirèrent des profits considérables, surtout les Portugois qui y trouvoient presque le tiers à gagner et tiroient d'ailleurs des sommes prodigieuses d'Espagne, et par le commerce du bétail qu'ils faisoient passer en Castille à beaucoup meilleur marché que celui que l'on nourrissoit en Galice, et par celui de leur sucre des Indes, qu'ils donnoient plus beau et à meilleur marché que celui qui se fait dans l'Espagne même, de sorte que les Portugais en épuisant l'Espagne d'argent gagnoient doublement et sur le prix des marchandises et sur la différence de la valeur des monnoies qui valoit plus en Portugal qu'en Espagne.

Le commerce des laines de Ségovie, le seul presque dont les Espagnols tirent encore quelque argent, diminua considérablement par le rabais de la monnoie qui en fit doubler le prix, de sorte que les étrangers ne vouloient plus en acheter à moins que les Espagnols ne les diminuassent à proportion. Les côtes d'Espagne , qui ne peuvent se passer des blés étrangers, et de plusieurs autres marchandises de dehors nécessaires à la vie, ressentoient

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au double la cherté par le désavantage des payements en or et en argent.

Mais le dëcri entier de la monnoie de vellon, qui se fit quelques mois après, depuis le ministère du duc de Médina Celi, acheva la ruine que le rabais avoit commencée. On prétend qu'il y en avoit en Espagne pour quinze millions d'écus, et comme le Roi ne satisfit point à la promesse qu il avoit faite, en la décriant, de la retirer des particuliers pour le prix de la valeur du métal, ces grandes sommes qui étoient en commerce par tout le royaume devinrent une masse inutile, entièrement perdue pour le Roi et pour ses sujets. Les administrateurs et les fermiers des deniers publics, qui n'avoient presque dans leurs caisses que de cette monnoie, se trouvèrent insolvables et ceux des particuliers furent réduits au même état. Ainsi le Roi et les sujets furent également privés de leurs revenus, et, par une dépendance nécessaire, tout le royaume sans argent. On vit des banquiers manquer de fonds et de crédit pour satisfaire aux lettres de change, les marchands hors d'état de payer leurs dettes ni de faire payer ce qui leur étoit dû; il fallut donner aux corps entiers des marchands des lettres de répit pour quatre mois d'abord et les continuer ensuite, sans qu'ils pussent néanmoins se rétablir, parce que l'argent manquant toujours, le commerce demeuroit également interrompu. Les étrangers trouvoient de nouveaux profits dans ce nouvel accablement de l'Espagne. Ils achetoient le vellon décrié, à bas prix, et l'en-

voyoient à Gênes, en Angleterre et en d'autres lieux où ils négocioient avec avantage ce métal d'un alliage d'argent assez considérable. Pendant que les étrangers emportoient nécessairement ce métal hors du royaume, on délibéroit à Madrid durant sept ou huit mois ce que l'on en feroit. Il se présentoit des traitants pour entreprendre d'en séparer l'alliage d'argent. On fut longtemps à conclure avec eux; enfin l'on refusa le parti de celui qui l'offroit plus avantageux avec cent mille écus d'avance, et l'on traita avec celui qui en ofïroit le moins, qui ne promettoit point d'avance et avoitdéjà fait banqueroute. La raison d'une préférence si peu régulière fut que ce banquier ' devoit beaucoup à don Pedro d'Aragon, qui ne pouvoit en être payé qu'en lui procurant quelque ressource extraordinaire, et don Pedro d'Aragon étoit du Conseil, oncle et gendre du premier ministre : c'étoit plus qu'il n'en falloit pour être le maître de sacrifier les avantages du Roi à son intérêt particulier. Cependant tout ce traité n'eut point de succès, la séparation de l'alliage ne se put bien faire, et quand elle auroit réussi, ç'auroit été trop tard, la plus grande partie de la monnoie de cuivre avolt déjà passé aux pays étrangers et fait

I . « Dom Filippo Vinzani, habile chimiste, qui vint ici de Naples avec Dom Pedro d'Aragon, a été commis par le Roi pour examiner la monnaie décriée depuis quelques mois, afin de séparer le bon argent du cuivre. On dit que Sa Majesté Catholique en tirera six millions de pièces de huit. » (Cazerff; nouvelles de Madrid du 24 novembre 1680; cf. madame d'Aulnoy, Mémoires de la cour d'Espagne, p. 322 et 3S9-)

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perdre plusieurs millions à l'Espagne par la méchante conduite de ses ministres.

On voyoit alors, dans un même temps, deux choses fort opposées : une disette d'argent extraordinaire, avec une extrême cherté de vivres et de marchandises; l'une et l'autre allèrent si loin que l'on vit bientôt à Madrid un grand nombre de personnes engager d'abord et ensuite vendre leurs meubles pour subsister, et ce fut aux étrangers un nouveau moyen de dépouiller les Espagnols, que la nécessité qbligeoit à se défaire de leurs vaisselles d'argent, des pierreries et de ce qu'ils avoient de plus précieux pour beaucoup moins qu'il ne valoit. Toutes ces richesses sortirent du royaume, sans qu'on y apportât aucun remède.

Parmi tant de dérèglements qui épuisoient l'Espagne, on ne pensa à remédier qu'aux moindres, et l'on y remédia mal. Comme les Espagnols n'ont presque de manufactures que pour les grosses étoflFes de soie ou enrichies d'or et d'argent, et que tout ce que le luxe et particulièrement la vanité recherchent le plus vient des pays étrangers, qui par ce commerce font encore de grands profits sur les Espagnols, les ministres, pour en arrêter le cours, se servirent du prétexte de régler le prix'de toutes les marchandises qui depuis un an étoient enchéries de moitié. Ils publièrent , sous de très rigoureuses peines, ce qu'ils appellent pragmatique ' ; c'étoit une espèce de

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