I. La pragmatique sur le tarif général (tasa gênerai) est
tarif qui donnoit le prix fixe à toutes choses, et, à l'égard des marchandises de soie, d'or et d'argent qui venoient des pays étrangers, ce règlement les mettoit à plus bas prix qu'elles n'étoient dans le pays même, d'où on les faisoit venir.
Ils crurent par là en abolir l'usage, mais comme il ne s'en fait point d'autres en Espagne dont on puisse se servir en la place de celleslà, qu'on ne pouvoit s'en passer, que d'ailleurs beaucoup de choses nécessaires à la vie manquoient à Madrid, parce qu'au prix où on les avoit mises, les marchands ne pouvoient y en apporter qu'avec perte, la pragmatique fut peu exécutée, et ce règlement que les plus habiles ministres d'Espagne avoient concerté durant plus de six mois, qu'ils avoient publié comme le remède de tous les maux de la monarchie, ne servit qu'à interrompre le commerce, à incommoder plusieurs particuliers et à décrier le gouvernement.
Madrid partageoit les maux de tout le royaume, mais il sentoit encore ses incommodités particulières. Cette ville, qui par sa situation et le génie de ses habitants n'a de commerce que celui qui peut l'épuiser, est plus chargée que ville du monde de droits d'entrée et d'impositions, tant ordinaires qu'extraordinaires, si mal administrés que, des grandes sommes qu'on en tire, peu de chose tourne au profit du Roi et de la ville. Depuis
du 27 novembre 1680 (Nueva Recopilacion, livre lU, tit. 15, loi 10).
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quarante ans, elle a fourni à ses rois en différents prêts plus de 30 millions de livres, pour l'intérêt desquels, à 8 pour 100, l'on a donné à la Maison de ville des rentes sur divers droits dont l'administration est si mal réglée qu'encore que, depuis quelque temps, ces rentes aient été réduites à 5 pour 100, elles ne se payent plus, et les particuliers qui ont fourni ces grandes sommes à la ville, perdent en même temps les intérêts et le principal de leur argent. La raison de cette ruine est la malversation des corrégidors et des régidors, tellement autorisée par l'impunité, que les régidors sont devenus perpétuels, qu'au lieu de quatre il y en a quarante et que leurs charges se vendent jusqu'à cinquante mille écus.
Après de grandes remontrances et de longues délibérations sur ce désordre, on établit pour y remédier une junte dont le président fut Don Lope de Los Rios, ministre d'une probité reconnue et d'une longue expérience dans les affaires de police, de finance et du gouvernement intérieur du Royaume'. Il entreprit
I . « Le Roi a nommé Dom Lope de Los Rios, Dom Andréa Villaran et deux autres officiers pour faire rendre compte aux régidors de leur administration. On les accuse d'avoir profité d'une somme de 800,000 ducats sur la dépense de l'entrée de la Reine et de la construction du pont neuf de Tolède, qui fut ces jours passés renversé par les eaux du Mançanarez. On a aussi ôté à ces régidors l'administration des impôts sur le vin, sur la chair et sur le charbon, etc. » (Gazette; nouvelles de Madrid du 24 novembte 1680.) Madame d'Aulnoy donne les noms des deux autres membres de la junte chargée de faire rendre gorge aux régidors : Don Francisco Carrillo et Don José Benavides. (Mémoires de la cour d'Espagne, p. 316.) — D. Lope de Los Rios, fils de
avec zèle une réforme si nécessaire, mais sa capacité et ses bonnes intentions devinrent inutiles par les oppositions secrètes de divers ministres, intéressés à fomenter cette ruine publique dont ils tiroient sous main des profits considérables.
Ce n'étoit pas les seules raisons qui contribuoient à la pauvreté de Madrid et de toute l'Espagne. Dans un temps où la flotte et les galions de l'année dernière avoient apporté des Indes près de 30 millions d'or, on sait que, de ces grands trésors des Indes, plus des deux tiers passent d'abord aux pays étrangers, sans entrer en Espagne, pour le retour des marchandises que diverses compagnies et plusieurs particuliers envoient aux Indes pour leur compte, sous le nom des Espagnols, qui leur aident encore publiquement à frauder le droit du cinquième qui est dû au Roi de tout l'argent qui vient des Indes.
Mais un commerce plus obscur, aussi profitable à la France qu'il est devenu nécessaire à l'Espagne depuis longtemps, est encore une des causes plus essentielles de son épuisement. Comme le pays est extrêmement dépeuplé, et que le peu d'habitants qui y reste, ou par fainéantise, ou par vanité, néglige la fatigue de toutes les occupations basses ou pénibles, un grand nombre de pauvres François se trouvent répandus partout, dont le travail et l'industrie
D. Martin, sixième seigneur de Torre-Blanca, fut président de la chancellerie de Grenade, inspecteur et gouverneur du Conseil des finances, conseiller de Castille ; il mourut en
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fournissent à ce que négligent les Espagnols. Comme ils en ont la peine, ils en tirent le profit, et, quelque petit qu'il paroisse par le peu que gagne chacun d'eux en particulier, il monte à des sommes prodigieuses par leur grand nombre. On en a compté, dans les dernières années, jusqu'à soixante-dix mille. Chacun d'eux, sans se domicilier en Espagne, y demeure seulement autant de temps qu'il faut pour en tirer de l'argent; d'autres succèdent à ceux qui se retirent, et ce peuple ambulant, composé de gens qui entrent sans cesse en Espagne et en sortent de même, ne laisse pas de remplir toujours à peu près ce grand nombre dont le pays ne se peut passer.
Il est difficile de savoir précisément les sommes qu'ils en tirent, mais quand chacun d'eux, l'un portant l'autre, n'envoyeroit hors d'Espagne, chaque année, que dix pistoles, ce seroit 7 à 8 millions de livres. Il est certain que les plus misérable d'entre eux n'en emportent pas moins, et que plusieurs en tirent davantage. Des provinces entières de France, qui d^elles-mêmes ont peu de commerce, s'enrichissent de celui-là, d'autant plus considérable que ceux qui le font tirent ces grands profits de l'Espagne, sans y porter d'autres fonds que leur industrie et leur travail.
Ceux qui n'ont point vu l'Espagne en cet état auront de la peine à le comprendre. Le peu d'argent qui reste après tant de manières de le consumer est encore partagé entre un nombre infini d'officiers et de ministres employés dans les conseils et dans les affaires de
justice, de police et de finances, qui, sans s'enrichir, ruinent le Roi à un point que souvent la subsistance nécessaire manque dans sa maison. On vit, au commencement de l'année 1 68 1 , toutes les livrées de son écurie désertées, après qu'il leur étoit dû plus de deux ans de ce qu'on leur doit donner chaque jour pour vivre. Les rations que l'on donne à toutes les personnes du Palais, jusqu'aux femmes de la Reine, manquèrent aussi, et la table des gentilshommes de la chambre, l'unique qu'entretienne le Roi, fut un temps sans être servie, et l'on ne trouvoit point d'argent pour les moindres dépenses.
Sur les frontières du royaume, le peu de troupes qui restoient ne vivoient qu'à peine sur celle d'Estramadura, d'autant plus importante que les Portugais y ont plusieurs bonnes places et peuvent en peu de temps faire marcher dix ou douze mille hommes. Les places espagnoles ruinées et sans réparation depuis longtemps n'étoient gardées que par deux régiments d'infanterie, foibles et peu complets, la cavalerie, presque toute démontée, souvent sans fourrage, et tous depuis trois ans n'avoient touché qu'un mois de paye.
Les frontières de Navarre et de Biscaye n'étoient guère mieux gardées, et l'on vit, à la fin de l'année 1680, les gouverneurs de Saint- Sébastien et de Fontarabie venir à la courreprésenter qu'eux et leurs garnisons périssoient de misère, si l'on pouvoit appeler garnison le peu qui restoit de soldats vieux ou mariés dans ces deux placés, d'où tous ceux
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qui étoient jeunes ou libres avoient déserté. Après plusieurs mois de sollicitations, ces gouverneurs furent renvoyés avec des promesses qui n'eurent point de succès.
Pour assurer la Navarre contre les bruits répandus alors de quelques desseins de la France de ce côté-là, on nomma vice-roi, en la place du comte de Fuensalida, le grandprieur de Castille, Don Imgo de Velandia, vieux gentilhomme qui avoit servi autrefois avec réputation de valeur. Il refusa d'abord cet emploi, remontrant l'impossibilité de soutenir cette province sans troupes, sans argent, sans fortifications. On lui promit tout, et on leva six ou sept cents hommes dans la Castille que l'on envoya à Pamplona..
Quoique les troupes de Catalogne soient payées de l'argent de la province, il étoit administré avec si peu d'ordre qu'elles manquoient de subsistance.
De Flandres, le prince de Parme demandoit sans cesse des fonds pour se mettre en état de soutenir ce qui y restoit aux Espagnols, en cas de rupture avec la France, qui souvent paroissoit mal satisfaite d'eux.
Pour fournir à tant de besoins, on chercha les moyens de remettre de l'argent où il étoit nécessaire. On publia même que les traités en étoient faits, qu'on remettroiten Flandre cent mille écus par mois, quarante mille écus en Navarre et soixante mille en Catalogne; mais, hors ce dernier traité, qui eut quelque suite parce que la province donnoit les fonds, les deux autres furent sans effet, et la nécessité
étoit alors si grande que le Roi voulant faire le voyage d'Aranjuez après Pâques de l'année 1 68 1 , ce fut une assez grande affaire de trouver cent cinquante mille écus qui sont réglés sur l'état de sa maison, pour la dépense de ce voyage'; de sorte qu'étant arrivés alors quelques mouvements du côté du Portugal, qui firent penser à y envoyer des troupes, lorsque le ministre dit au Roi qu'il leur falloit donner de l'argent, il répondit d'abord que surtout on ne donnât pas l'argent de son voyage d'Aranjuez, persuadé que, si l'on en disposoit, il n'en trouveroit plus d'autre.
On avoit eu nouvelle, depuis quelque temps, que l'électeur de Brandebourg s'étoit approprié le vaisseau enlevé par représailles aux Espagnols devant Ostende, avec tous les effets dont il étoit chargé. Il leur avoit d'abord donné un terme de trois mois pour le retirer en satisfaisant aux sommes qui lui étoient dues. Pendant ce temps, l'ambassadeur de Hollande qui étoit à Madrid et l'envoyé d'Angleterre négocièrent inutilement pour trouver quelque ajustement à cette affaire. L'électeur de Brandebourg ne voulut point rendre le vaisseau sans être payé de huit cent mille écus qu'on lui devoit ; ainsi sa prise lui demeura, et les Espagnols, pour leur honneur, publièrent qu'ils n'avoient voulu entrer en aucune négociation qu'auparavant le vaisseau ne leur eût été restitué.
Ils avoient terminé avec le Roi Très Chrétien