Roberjot Bonnier
Joubert est une des grandes figures de noire drame politique. C'était un vrai républicain, mais sans la plus légère teinte de jacobinisme. Il n'était pas, par exemple, comme Bernadotle, qui, après avoir fait le Grec et le Romain pendant toute la Révolution, a d'abord peloté en attendant partie, avec une petite principauté de Faltesse sérénissime, puis a fini par faire le saint Pierre en reniant sa foi et son pays pour une couronne.
Nous n'étions pas dans un état aussi désespéré que Bonaparte a voulu nous le persuader à son retour d'Egypte, mais nous étions fort malades. Les royalistes attendaient le moment où ils pourraient tenter la contre-révolution. La société du Manège était véritablement un foyer dangereux, où se réchauffaient les éléments de la constitution de 93. La société de la rue du Bac ne valait pas mieux. Lucien, Joseph et Salicetti étaient accusés d'en faire partie. Un jour ma mère en parla à Lucien, qui voulut répondre par de grandes phrases et une sorte de dénégation embrouillée.
« Je n'entends rien à la politique, lui dit ma mère, mais il est une chose que je sais très bien : c'est que je veux garder ma tête sur mes épaules. Elle me plaît à cette place-là; et tous vos beaux orateurs du Manège ne l'y feront pas rester, non plus que la leur et la vôtre, si cela continue. »
Lucien, qui n'avait pas grande attention à donner aux discussions pofitiques avec une femme, quelque lié qu'il
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fût avec elle, répondait à ma mère en riant; et si elle se fâchait, il riait encore plus fort, lui prenait les mains et parlait de M"' Phîlis ou bien de M"*" Saint-Aubin.
Le 18 vendémiaire au soir, nous étions réunis autour d'une table ronde chez ma mère et nous faisions un lotodauphin. La partie était fort gaie. Tout à coup un cabriolet arrivant très rapidement s'arrête à la porte ; un homme monte l'escalier en deux sauts; c'est Albert, qui nous dit :
« Devinez quelle nouvelle je vous apporte. »
Comme nous étions tous très gais, et que sa physionomie Tétait aussi, ce fut à qui dirait le plus d'absurdes folies. Il remuait toujours la tête.
« Eh I tu m'ennuies, lui dit ma mère, en reprenant le ,sac des petites boules ; quand il serait question du changement de la République, tu ne ferais pas plus l'important.
— Ma foi, dit Albert en prenant un air sérieux, savez- -vous bien, ma mère, que ce que vous dites en plaisantant
pourrait bien se réaliser? Bonaparte est en France. »
A l'instant môme où mon frère eut prononcé cette parole, chacun resta immobile comme s'il eût été frappé par une baguette magique.
Un grand éclat de rire d'Albert rompit le charme et nous fit revenir à nous.
« Bonaparte en France ! dit enfin ma mère... Et comment donc cela s'est-il fait ? Mais ta nouvelle n'a pas le sens commun, ajouta-t-elle ; j'ai vu M""' Bonaparte, la mère, aujourd'hui à cinq heures, et rien en elle ne donnait la pensée qu'elle crût même à son retour prochain,
— Ma nouvelle est très sûre, dit Albert'; j'étais chez Brunetière lorsqu'on est venu le chercher de la part de
Gohîer; au retour, il m'a appris que le général était arrivé hier à Fréjus. Brunetière m'a dit qu'il avait trouvé chez Gohier M"** Joséphine Bonaparte, qui y avait dîné. »
Ma mère rêvait profondément. Tout à coup elle se leva, repoussa vivement son fauteuil,
(( Quelle heure est-il? » demanda-t-elle.
11 était onze heures.
« Il est trop tard ! dit-elle, comme se parlant à ellemême.
— Et où donc voulez-vous courir? dit M. d'Hautefort.
— Je voulais aller voir ce qu'il y a de vrai dans tout cela, car enfin tu n'as vu et entendu que par les oreilles de Brunetière, » dit-elle à mon frère.
Albert ne laissa pas ma mère achever sa phrase ; il reprit son chapeau, s'élança vers la porte.
« Dans un quart d'heure je suis ici, nous cria-t-il; je vais chez Joseph et chez Lucien. »
11 revint au bout de quelques minutes, avec la confirmation de la nouvelle.
Pendant les jours qui précédèrent le 18 brumaire, une très grande agitation régnait dans Paris; elle avait cela de particulier qu'on ne savait pas ce qu'on avait à craindre, mais l'on craignait.
' Le 18 au matin, Lucien quitta la maison de la rue Verte, dans laquelle il demeurait, et vint établir son quartier général chez M. Mercier, président du conseil des Anciens,, qui demeurait alors dans une maison située
près du Manège. Il était tout à fait dévoué ; mais le décret de translation n'était pas expédié; il était sept heures et demie, et Bonaparte envoyait atout instant pour savoir si la chose marchait. Dans ce moment, il était encore tout seul ; mais déjà la rue Chantereine commençait à se remplir tellement de chevaux et de monde qu'on avait peine à circuler. Enfin, à huit heures et demie à peu près, la nouvelle que le décret était expédié lui fut portée par M. de Geouffre ; il monta aussitôt à cheval pour se rendre aux Tuileries. Comme ils mettaient tous pied à terre, ils rencontrèrent le général Debel. Le général était en habit bourgeois.
« Comment, lui dit de Geouffre, tu n'es pas en uniforme ?
— Je ne savais rien qu'imparfaitement; mais attends, cela ne sera pas long. »
Et se tournant vers un canonnier qu'il jugea être de sa taille :
« Donne-moi ton habit, mon brave, » lui dit-il, en ôtant le sien.
Le canonnier lui donna son habit, et ce fut dans ce costume-là qu'il suivit le général Bonaparte au conseil, en attendant que son domestique lui eût apporté son uniforme.
Le danger fut imminent pour la famille Bonaparte dans la nuit du 18 au 19. Si le Directoire n'avait pas été gardé aussi étroitement par les troupes sous le commandement de Moreau, qui avait accepté la charge de geôlier en chef des directeurs captifs; si, au lieu de leur attacher les menottes, ce qu'il fit même en les serrant plus fort qu'on ne le lui avait dit; si, au lieu de jouer un
vilain rôle enfin, il eût agi comme il le devait, le Directoire et les conseils auraient été vainqueurs, et non pas vaincus. Cela eût été malheureux, sans doute, mais enfin leur cause était celle de la Constitution ; si cela eût été ainsi, tous les frères de Bonaparte l'auraient suivi sur Féchafaud, et leurs amis et leurs partisans auraient eu tout au moins la Guyane en perspective.
Ce fut longtemps pour moi une sorte d'énigme que la conduite de Moreau. Je ne voulais pas croire mon frère qui ne cessait de répéter que c'était sa très grande médiocrité qui l'avait ainsi mis à la disposition de Bonaparte; mais j'en ai eu la confirmation de la propre bouche de Napoléon. J'étais un jour à la Mallnaison, dans la chambre à coucher de Joséphine. Il y vint un instant; elle lui donna à lire un petit billet, je crois, de M""*" Hulôt, belle-mère de Moreau. Bonaparte le lut et leva les épaules en disant :
« Toujours le même! A la merci de qui veut bien le mener... A présent c'est une vieille femme méchante... 11 est heureux que sa pipe ne parle pas ; elle le mènerait aussi. »
Joséphine voulut répondre.
<( Allons, tais-toi... tu n'entends rien à tout cela. »
Et il l'embrassa.
<c Si encore il était mené par une gentille femme comme toi... Mais son caporal de belle -mère et son casse -noisette de femme sont méchantes comme des pestes... Je ne veux pas de cela ici. »
Un fait assez singulier, c'est l'ignorance complète où se trouvaient les femmes de la famille Bonaparte. Fouché avait si bien pris ses mesures qu'aucune nouvelle ne se répandit.
Nous n'avions personne à dîner ce jour-là que M"** Laelilia, et elle se mit h rappeler à ma mère les jours de leur jeunesse. M°"' Leclerc était établie sur son divan favori, s'admirant dans une grande glace, et tout en arrangeant los plis de sa robe et de son châle de cachemire, rappelait à sa mère tout ce qu'elles avaient eu à souffrir pendant leur fuite d'Ajaccio. Elle seule, faible femme, était forcée de soustraire ses enfants à la proscription, portant dans ses bras les plus jeunes, lorsque, accablés de fatigue, ils ne pouvaient plus marcher, cheminant tantôt dans une mauvaise barque, tantôt sur un littoral où les dangers se multipliaient. En racontant cette partie de sa vie, Laetilia Bonaparte était bien belle et bien éloquente.
Pendant qu'elle nous parlait des dangers auxquels elle avait soustrait sa jeune famille, ses enfants couraient de nouveaux hasards à Saint-Cloud.
Tout était si tranquille dans Paris que notre partie de spectacle ne fut pas dérangée. Nous partîmes pour Feydeau. Je ne me rappelle plus quelle était la première pièce; la seconde était l'Aiéteur dans son ménage.
Le rideau se leva; la pièce se jouait fort tranquillement, lorsque les acteurs qui étaient en scène s'arrêtèrent tout à coup, et l'un d'eux, s'avançant, dit à très haute voix :
« Citoyens, le général Bonaparte a manqué d'être assassiné à Saint-Cloud par les traîtres à la patrie... »
En entendant ces paroles, M"° Leclerc jeta un cri terrible, et sa mère, qui, certes, avait été frappée aussi douloureusement qu'elle, n'était occupée qu'à la calmer. Cependant il fallut sortir. Il n'était que neuf heures et demie.
Par un hasard heureux, il se trouva que notre domestique était dans notre corridor et nous dit que notre voiture était en bas. Ma mère proposa à ses amies de les emmener. La pauvre mère tremblait au point de ne pouvoir marcher. Et pourtant elle était calme en apparence ^t ne pleurait pas.
Nous nous entassâmes comme nous pûmes dans notre voiture. La cour, Favenue, tout était encombré de gens qui se heurtaient, qui criaient; c'était un vacarme à rendre sourd.
Au bout de quelques instants, nous vîmes M. de Geouffre -qui arrivait de Saint-Cloud, et Brunetière, atterré de la chute de Gohier, partait pour tenter de voir son ami malheureux. Il avait un caractère que n'effrayait pas rinfortune.