‹ Mémoires de la duchesse d'Abrantès. La révolution, le directoire, le consulat. [Microform]Chapitre 4 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

La vie de Napoléon pourrait être divisée en plusieurs périodes. Pour marquer son passage sur cette terre, cinq bornes milliaires pourraient jalonner sa route. La première, formée d'un monceau de drapeaux conquis, de couronnes murales, de traités et de plus de lauriers que jamais la Victoire n'en donna à son plus cher élu. La seconde, faite de pyramides, de sphinx, de monuments hiéroglyphiques, indiquerait que sa jeune gloire avait été réveiller les échos des vieux rivages africains... Un faisceau consulaire marquerait la troisième... La suivante serait formée de sceptres, de couronnes,.... puis recouverte d'un écusson au blason impérial !... Quelle est celle qui suivrait? C'est une tombe !... une tombe qui a tout englouti !..• qui a dévoré lauriers, trônes, sceptres et couronnes!... et qui, placée dans un désert par l'indifférence et la haine, n'est visitée dans son abandon que par un vassal de l'Angleterre!... par cet Océan dont les flots reviennent à chaque instant chercher à cacher jusqu'à la pierre qui le recouvre !...

i02 MEMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTES

Le 18 brumaire, Bonaparte était au milieu de Paris; la révolution était loin d'être consommée, et il courait un vrai danger. Lorsqu'il entra dans l'Orangerie, des cris violents furent poussés contre lui.

« A bas le Cromwell! Pas de dictateur! Hors la loi!...»

Le général savait bien que le conseil des Cinq-Cents était formé de républicains exaltés; mais il avait plus compté sur le succès des soins de Lucien, qui avait travaillé toute la nuit à grossir le parti de son frère.

Une particularité assez remarquable, c'est que ce même jour Bonaparte, en parlant aux troupes, ne s'arrêtait jamais et qu'il ne marchait qu'en zigzag. Pourquoi? avaitil peur d'un coup de pistolet tiré des fenêtres. Cette conjecture pourrait bien être juste.

Mon beau-frère était sur le perron lorsque Bonaparte descendit. Son amitié pour Lucien lui donnait de vives inquiétudes relativement au sort du jeune tribun. Il voyait son frère faisant sa harangue, sa promenade tortueuse, et ne s'occupant pas du secours à envoyer au président du conseil des Cinq-Cents, qui pouvait être égorgé sur sa chaise curulé. Il s'approcha de Bonaparte et lui nomma Lucien, Le général se tourna aussitôt vers un officier qui était à quelques pas de lui.

« Colonel Dumoulin, lui dit-il, prenez un bataillon de grenadiers et allez délivrer mon frère. »

Enfin nous avions un gouvernement qui présentait une sorte de sécurité.

Lucien fut presque immédiatement nommé au ministère de l'intérieur. Mais, dès cette époque, il rencontra dans sa route un ennemi qui fut acharné à sa perte, et ne l'abandonna qu'après l'avoir consommée : cet homme

était Fouché. C'est pour moi une véritable énigme que la confiance que Napoléon lui accordait, tout en ne l'aimant pas. Il avait de l'esprit et du talent, sans aucun doute;

Lucien Bonaparte.

mais cet avantage neulralisait-il toute l'importance du danger dont il entourait Napoléon? Non et encore non.

Tous les frères de Napoléon avaient alors de belles propriétés dans lesquelles ils se plaisaient à réunir du monde : Joseph avait Morfontaine; Lucien, le Plessis- Chamant, etc.

Je ne crois pas avoir, dans toute ma vie, fait d'aussi bons

rires que pendant les cinq ou six semaines que je passai au Plessis-Chamant. Nous étions en grand nombre. Je me souviens entre autres de M. d'Offre ville, poète, homme à grands talents. 11 était, à l'époque dont je parle, âgé d'environ soixante ans; mais, rempli de prétentions, il n'avait rien de ce qui commande le respect dû à cet âge; ensuite il était porteur de la plus bouffonne des figures. 11 aurait pourtant passé inaperçu dans le tourbillon du monde, s'il n'avait eu la sottise de se lancer avec tous ses ridicules au milieu d'une société jeune, gaie et railleuse.

M. d'Offreville avait de son talent une telle opinion que rien n'est comparable au contentement dans lequel il était constamment de lui-même.

« Il est vrai, disait-il, que j'ai eu assez de... bonheur... dans mes compositions... Voltaire,... Racine,... Corneille même, ont eu des endroits faibles..., Moi... je n'en ai pas... »

Il avait fait une tragédie intitulée 5^t7/z>a; elle commençait par ce vers :

Des vertus de son prince un peuple bien nourri...

On peut juger du reste- La société du Plessis décida qu'il fallait que, attendu

la longueur, des soirées, M. d'Offreville contribuât à lui

seul à l'amusement de tous.

Il ne fut pas appelé au conseil, car il aurait proposé

de lire sa tragédie, et nous dormions assez bien sans elle.

Tous les jeunes gens furent à Sentis, d'où ils rapportèrent

ce qu'on peut appeler les instruments de son supplice. Le soir en rentrant de la promenade, comme il mettait

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS i05

le pied dans le vestibule du château, il se trouva renfermé entre quatre murailles de feu, ce qu'on avait produit au moyen de grands soleils d'artifice que ces messieurs

Napoléon premier consul.

tenaient au bout de longs bâtons. Le sifflement des pièces d'artifice, l'éclat de cette vive lumière, le rendirent presque fou; il se mit à rugir et à tourner sur lui-même ■au son de l'air de la tarentelle que nous lui chantions pendant ce temps-là; et lorsque enfin nous le délivrâmes

de sa prison de salamandre, il était vraiment dans un état digne de pitié.

A parlir de cet instant il n'y eut plus de trêve entre lui et nous. Se meltait-il à lable, deux ou trois pétards parlaient dans ses jambes. S'asseyait-il dans le billard, une explosion avait aussitôt lieu sous la banquette qu'il choisissait. Passait-il sous l'une des vieilles voûtes de pierre qu'il lui fallait traverser pour gagner sa chambre, il était entouré de serpents de feu, de fantômes gémissants; et le pauvre homme était tout à fait convaincu que le Plessis-Chamanl n'était autre chose que le château de Robert le Diable.

Il y avait aussi un cousin de Lucien, un Ramolino, qui, en vérité, aurait pu donner quelque relâche à M. d'Offreville, mais je crois que pour ce rôle il ne faut être que sot. Ramolino était si bon enfant, qu'après la première tentative, on se dit qu'il y aurait conscience. Il était peureux et superstitieux. Une nuit son père lui apparut et lui défendit, du ton le plus solennel que puisse prendre un revenant, de manger des épinards. Le pauvre garçon se prosterna la face contre terre, et jura par tous les saints que les épinards et lui n'auraient jamais de rapports ensemble. Il se recoucha avec le frisson, ne dormit pas de la nuit, récita plus de dix oraisons, et parut au déjeuner bien plus pâle que le vrai spectre, qui n était autre que l'un de ces messieurs à l'humeur joyeuse ; je crois que c'était Lucien lui-même. On plaça devant le pauvre Ramolino un grand plat d'épinards qui le fit devenir presque de leur couleur. On pense bien qu'il n'en mangea pas. Mais il fut obligé d'y toucher, car tout le monde lui en demanda; et chaque fois qu'il mettait les mains au plat, il

regardait autour de lui, comme s'il eût craint que le revenant ne se trompât et ne crût que c'était lui qui en mangeait.

L'hiver de 1800 fut très brillant en comparaison de tous ceux qui l'avaient précédé. La confiance revenait, les émigrés rentraient en foule. Bonaparte était parfaitement bon pour eux ; et si quelques vexations étaient ordonnées par Fouché, en s'adressant au premier consul on était certain d'obtenir justice.

Les succès de Masséna, lors de la brillante affaire de Zurich, avaient éloigné le danger, mais ne l'avaient pas détruit. Le sort de la France était de nouveau menacé. L'Autriche, irritée par tant de revers lorsqu'elle devait compter sur des victoires, était enfin déterminée à tenter un dernier effort et ù nous écraser. Le premier consul eut alors une de ces inspirations qui n'appartiennent qu'au génie. Le passage du Saint-Bernard est effectué. Le général Marmont, commandant l'artillerie, a trouvé le moyen de transporter les canons sur les revers des escarpements les plus effrayants, en faisant creuser en forme d'auge des troncs d'arbres dans lesquels on plaçait les canons et les obusiers.

Lors de la campagne de Marengo, Paris était dans une sorte de solitude. La route de Paris à Turin était couverte de gens qui allaient au-devant des nouvelles. La nouvelle arriva le 21 juin. Le tiers consolidé cinq pour cent monta de vingt-neuf à trente-cinq francs; la veille du 18 brumaire il était à onze francs.

. Ce jour-là nous avions été déjeuner et dîner à Saint- Mandé. Nous ne savionsrien lorsque nous rentrâmes le soir dans la ville ; nous eûmes donc Tannonce de la nouvelle avec tout le délire de la joie qui enivrait le peuple des faubourgs. Depuis la barrière jusqu'à la maison de Beau-

Masséna.

marchais, nous vîmes au moins deux cents feux de joie, autour desquels le peuple dansait en criant, et tout le monde s'embrassait, se félicitait comme pour un bonheur personnel, un intérêt de famille.

- Le jour de la bataille de Marengo, Junot débarquait enfin à Marseille et touchait sa terre natale, après une captivité de plusieurs mois. Rélas! le même jour, presque à la même heure, tandis que le plomb meurtrier de l'Autriche faisait tomber Desaix dans les champs de

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rengo, la trahison mettait dans la main d'un fanatique le poignard qui devait tuer Kléber.

Que de fois, cette même année de la bataille de Ma* rengo, qui fut celle où je me mariai, n'ai-je pas vu le dîner se prolonger jusqu'à neuf heures, parce que Bessières, Lannes , ou tel autre enfin de ses compagnons d'armes, et quelquefois tous ensemble, expliquaient à Junot, avide des moindres détails, tous ceux de cette affaire mémorable ! Alors la table devenait la plaine de Marengo ; un des groupes du surtout figurait le village, les candélabres de bout de table Tortone et Alexandrie, et les poires, les noix, les grappes de raisins, représentaient le mieux qu'elles pouvaient les phalanges autrichiennes et hongroises et nos braves phalanges françaises.

Pendant l'hiver de 1800, Lucien Bonaparte donna de fort belles fêtes dans l'ancien hôtel de Brissac.

C'est à l'un de ces bals que je vis la belle RP' Méchin, qui faisait alors beaucoup de bruit dans Paris. Le jour où je la vis, elle était mise d'une manière qui pouvait paraître étrange. Elle avait une longue robe de mousseline des Indes d'un tissu très fin, dont les plis nombreux se drapaient autour d'elle, et cachaient en partie ses bras •et sa poitrine. Elle était coiffée d'un turban fait avec une mousseline blanche encore plus fine que celle de la robe, qui laissait à peine passer quelques boucles de cheveux d'un charmant blond cendré, et formait autour de sa tête tîomme un nuage neigeux. Un bandeau d'or mis sur son

front empêchait qu'on ne la prît pour une statue d'albâtre, caria blancheur étonnante de son visage, de ses bras et de ses épaules était la même que celle de la mousseline qui était auprès. M"** Méchîn était grande, parfaitement bien faite; ses yeux étaient doux et beaux, sa tournure distinguée et les traits de son visage charmants. Elle n'avait pas du tout de rouge, ce qui, à cette époque, était une singularité fort remarquable.

. M""" Bonaparte était assise au fond de la galerie et prenait une altitude de souveraine. Les femmes se levaient toutes lorsqu'elle entrait dans le bal et lorsqu'elle en sortait. La bonne et simple Christine la suivait avec son doux sourire sur les lèvres, et bien souvent faisait la remarque que M"' Bonaparte aurait pu accorder les convenances du monde avec celles de famille en donnant le bras à sa belle-sœur, au lieu de s'en faire suivre ou précéder; mais Christine s'appelait M"** Lucien, et entre M"' Bonaparte et Lucien c'était une guerre à mort.

Le plaisant de la chose, c'est que Lucien ne l'a jamais remarqué. La bonne Christine en pleurait souvent, mais elle évitait d'aigrir son mari, qui, sans nul doute, aurait été à Tinstant faire une scène à M"' Bonaparte ; et il aurait été appuyé par le premier consul, qui aimait sincèrement M""" Lucien depuis qu'il avait été à même d'apprécier ses excellentes quahtés.

La confiance dans le premier consul était générale. Le commerce espérait ; le clergé entrevoyait le jour où il serait protégé; la noblesse et la haute caste financière, étant française, devait aimer la gloire et voyait qu'en s'attachant à lui elle en aurait d'abondantes moissoils. L'armée de Dijon venait d'en, donner une preuve. Lors*-

que la nouvelle de la formation de celle armée de réserve se répandit dans Paris, tous les jeunes gens de qualité,

Passage du Grand Saiut-Bernard.

les élégants, tout ce qui s'appelait incroyable^ voulut faire partie de Texpédilion. On en forma un escadron qui ne manquait pas de bonne volonté sans doute, mais qui eut le malheur d'être parfaitement ridicule. L'uniforme de ce

il2 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS

corps était jaune clair. L'on pense bien qu'aussitôt ceux qui composaient ce régiment furent appelés sentis. Cela fut cause de quelques duels, car les serins n'étaient pas plus faciles à mener lorsqu'ils avaient un habit jaune que lorsqu'ils en avaient un bleu; et M. de Montroun, par exemple, avait prouvé de bonne heure à M. de Champagne que son humeur n'était pas endurante.

Aussitôt que Junot fut arrivé à Paris, il courut chez son général, qui était alors à la Malmaison.

« Eh bien! Junot, lui dit le premier consul lorsqu'il fut seul avec lui, tu as donc été assez sot pour te laisser prendre par ces... Anglais ? Kléber ne voulait pas te laisser partir ? Allons, c'est fort bien... il craignait apparemment que je n'eusse trop d'amis autour de moi... Quelle petitesse! Je savais bien qu'il ne m'aimait pas; mais témoigner son inimitié par de telles pauvretés !... Et sa lettre au Directoire, la connais-tu ? »

Junot répondit que Duroc venait de la lui faire lire en déjeunant.

« Au surplus, continua le premier consul, sa fin tragique a soldé tous nos comptes... Et j'ai fait une grande perte en lui... Mais une perte irréparable, mon ami, c'est celle de Desaix !... Desaix!... voilà un de ces malheurs qui frappent une patrie î... Jamais je ne me consolerai de la mort de Desaix I... w

11 ajouta avec une expression débouté charmante :

« Ah çà ! que veux-tu faire ? Je t'ai toujours dit que je

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D^ABRANTÈS il3

te donnerais des preuves de mon amitié lorsque je serais en mesure de le faire. Quels sont tes projets? Veux-tu servir?»

Et il regardait Junot en dessous avec un air malin et de bonne humeur.

<( Veux-tu que je t'envoie à l'armée du Rhin? »

Junot devint rouge comme une grenade, ce guî lui arrivait toutes les fois qu'il était vivement ému.

« Voulez-vous déjà vous débarrasser de moi, mon général?... Cependant, si vous me l'ordonnez, j'irai faire voir au général Moreau que les officiers de l'armée d'Italie n'ont pas oublié leur métier à l'armée d'Egypte.

— Allons ! voilà ma chèvre qui part, dit le premier consul. Non, non, Monsieur Junot, vous ne me quitterez pas. J'aime beaucoup le général Moreau, mais pas au point cependant de lui faire cadeau de mes meilleurs amis. »

Et il tirait l'oreille de Junot au point de la lui allonger d'un' pouce*

« Junot, poursuivit-il d'un ton plus sérieux, je vais le nommer au commandement de Paris... C'est une place de confiance, et je ne puis faire un meilleur choix. Mais il faut faire tes réflexions avant d'accepter. Il faut le vieillir de dix ans, car il est nécessaire que le commandant de Paris ait une extrême prudence et la plus grande attention à tout ce qui a rapport à ma sûreté. Je suis entouré de dangers. Je ne ferais pas un pas pour les éviter si j'étais le général Bonaparte végétant à- Paris avant et même après le 13 vendémiaire. Alors ma vie était à moi et je l'estimais peu... Mais aujourd'hui je ne m'appartiens plus, et les puissances de l'Europe qui vou-

laient partager la France ne me veulent pas dans leur chemin.

« Je vais donc te nommer commandant de Paris, mais il faut que tu le maries. Cela est convenable pour la place que tu vas occuper, et je Texige de toi, dans ton propre intérêt. »

En arrivant à Paris, Junot n'avait fait aucun établissement. Il logeait chez Méo, dont Thôtel avait quelque ressemblance avec le bel établissement de Meurice. Toujours bon pour sa famille, Junot avait appelé près de lui une de ses sœurs, son frère, son beau-frère et Tun de ses oncles. Lorsque le premier consul lui annonça le changement que la place qu'il allait occuper apportait nécessairement dans sa situation, il lui dit en même temps de se loger convenablement à sa nouvelle dignité. Junot. fit aussitôt chercher une maison. Je ne sais comment on fut lui déterrer un hôtel dans la rue de Verneuil (dans la partie la plus triste et la plus malpropre), qu'on lui fit louer dans un moment de distraction. Junot 3'y installa dans le courant de Tannée 1800. Il mit de jolies voitures sous ses remises et les plus beaux chevaux de Paris dans ses écuries, les meilleurs vins de la Bourgogne dans ses caves, et puis il fut à la recherche d'une femme.

Le premier consul lui avait dit :

a Surtout, fais bien attention de n'épouser qu'une femme riche.

— Oui, disait Junot, mais je veux aussi quelle me plaise : et comment faire? Presque toutes les héritières sont laides comme des chenilles. »

Il était un matin chez, une femme de sa connaissance qui se trouvait être de nos amies. Il parla de Tordre du

premier consul et de son désir à lui-même de se marier.

<y Avez-vous été voir M""" de Permon? lui demanda la personne à laquelle il parlait.

— Non, et je me le reproche tous les jours. Pourquoi cette question?

Moreau.

— Parce que je crois que sa fille vous conviendrait sous mille rapports,

— Sa fille? s'écria Junot; mais elle n'était qu'une enfant lorsque je partis pour l'Egypte,

— C'est une jeune fille. Elle a seize ans. Tenez, je veux la marier, moi, et sa mère est tellement entêtée d'un mariage qui n'a pas le sens commun, qu'elle a fait la sourde oreille à mon projet. Or, vous saurez qu'il est question d'un charmant garçon et d'un des premiers noms de France.

— Et que voulez-vous que j'aille faire au travers de tout cela? dit Junot en riant. Vous me parlez d'une femme qui a vingt prétendants, je n'aime pas tant de concurrence. M"* Loulou, car je crois qu'elle s'appelait comme cela, doit être une petite personne bien prétentieuse, bien gâtée, enfin insupportable. Non, non; je vous baise les mains. »

Et il s'en fut en courant.

En sortant de chez M"° d'Orsay, Junot alla voir M""* Hamelin, qui était également de notre connaissance.

11 lui parla aussi de la recherche où il était d'une femme.

« Ah! lui dit-elle> il y a une jeune personne que je voudrais bien vous faire épouser, mais elle va se marier ; il n'y faut pas songer. .

— Et, dit Junot, vous ne pouvez pas me dire son nom?

— Oh! mon Dieu, si; vous l'avez connue lorsqu'elle n'était qu'une enfant. C'est M"* de Permon. »

Junot se mit à rire. Il semblait que je le poursuivisse.

Un soir, c'était le 21 septembre, il n'y avait dans le salon de ma mère qu'une douzaine de personnes; on causait, on jouait des charades, on riait, lorsque tout à coup la porte s'ouvre, et le valet de chambre annonce le général Junot.

Junot ne pouvait plus mal choisir son jour; il n'y avait personne de sa connaissance. Tout ce qui se trouvait chez ma mère était faubourg Saint-Germain autant que possible, et l'on pense ce que devait espérer alors d'agrément, au milieu d'un cercle d'émigrés rentrés depuis six mois, un général de la République. Le caractère distinclif de l'esprit de Junot était beaucoup de finesse et de rapi-

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS il7

dite dans le coup d'oeil. Il parla de TÉgypte, de ce qu'il y avait observé d'étranger à nos mœurs ; l'arrivée d'Albert acheva de le mettre complètement à son aise, et il s'enhardit jusqu'à proposer à ma mère d'aller voir passer le cortège qui devait défiler sur le quai Voltaire . Le sujet en valait la peine : c'était la translation du coi:ps de Turenne, qu'on transportait du musée des Augustins aux Invalides. Junot dirigeait la cérémonie en sa qualité de commandant de Paris.

« Eh bien! lui dit ma mère, j'irai voir passer nos deux iraves, le vivant et le mort. Mais il faut que le vivant me promette de venir dîner avec moi après que M. le maréchal sera installé dans sa nouvelle demeure. »

Junot promit et se retira.

Le cortège passa vers trois heures devant l'hôtel de Salin . . Lorsque Junot passa devant nous, il fit un salut de préférence qui nous fit fort regarder par nos compagnons de curiosité : nous. en avions de toutes les couleurs, de tous les costumes et sprtout de toutes les tournures. Lorsqu'ils virent le commandant de Paris non seulement saluer la dame qu'ils observaient, mais se retourner pour la saluer encore, tandis qu'elle ne lui répondait qu'en lui faisant un signe de la main, ils pensèrent que c'était une personne d'une haute distinction, et l'un d'eux dit aux autres :

« C'est la veuve du maréchal. »

Depuis le 21 septembre le général Junôt venait exactement tous les soirs. Il ne me parlait pas, se mettait à

côté de la bergère de ma mère, causait avec elle ou bien avec les personnes de sa connaissance quî se trouvaient dans le salon, mais il ne s'approchait jamais du groupe dans lequel je me trouvais ; et si à cette époque il avait cessé de venir, j'aurais pu affirmer que je le connaissais à peine. Il fit sa demande, qui fut agréée. Les préparatifs du mariage se firent avec une grande rapidité. M"° Lolive et M"' Debeuvry, lingères, alors fort en vogue, furent chargées de mon trousseau. Junot leur fit également faire la corbeille , et M"® Germon et Leroy furent char^ gés des robes et des chapeaux ; Foncier monta les diamants.

Le général Junot désirait vivement que notre mariage pût se faire non seulement avant l'hiver, mais encore avant mon jour de naissance; il fut fixé au 30 octobre. Rien ne m'aurait fait quitter ma mère avant cette époque, que je trouvais encore bien rapprochée.

Le mariage de Murât avec Caroline Bonaparte avait eu lieu peu de temps après le 18 brumaire.

Caroline Bonaparte était une charmante jeune fille, fraîche comme une rose; sa peau ressemblait à un satin blanc glacé de rose ; ses dents étaient charmantes, comme toutes celles des Bonaparte. Quant à la beauté de Murât, à la noblesse de sa figure, c'est un point très discutable. Je n'admets pas qu'un homme soit beau parce qu'il- est grand et qu'il s'habille en mardi-gras. En le regardant dégagé de ses cheveux frisés, de ses panaches, de ses broderies, il était laid. Il avait une figure dans laquelle on retrouvait beaucoup du nègre, quoiqu'il n'eût pas le nez épaté, mais de grosses lèvres et un nez qui, quoique aquifin, n'avait nulle noblesse.

La famille du premier consul élait enchantée de mon mariage; c'était une sorte de victoire remportée sur M""" Bonaparte, qui avait tout fait pour l'empêcher; mais

Murât.

ses tentatives n'eurent aucun résultat, si ce n'est celui de me donner une légère attitude d'hostilité envers une personne qui avait voulu m'exclure d'un lieu où le sort m'appelait à l'un des premiers rangs.

YI

Cependant l'année 1800 allait bientôt finir, et chaque mois, chaque semaine, nous apprenions quelque nouvelle

victoire remportée par Moreau. Tous les soirs le général Junot apportait des nouvelles qui faisaient battre notre cœur; il avait souvent des lettres particulières, entre autres de Berlhier, que le premier consul avait envoyé en Espagne et qui donnait à Junot des détails intéressants. Berlhier n'avait pu de sa vie apprendre un seul mot d une langue étrangère. Cela était tellement fort, nous disait Junot^ qu'en Egypte il n'a jamais été possible de lui faire dire le moi para. Il l'apprenait; mais lorsque ensuite il fallait le placer dans une phrase, il n'y était plus. Étant un jour à Milan et ayant besoin d'un tailleur à l'instant même, il dit à son domestique d'aller lui en chercher un. Le domestique, ne sachant pas un mot d'italien, fît observer à son maître qu'il fallait attendre le domestique de place.

« Tu es un imbécile, dit Berthier; fais monter la maltresse de la maison. »

Le valet amène la locandiera par la manche, car elle n'entendait ou ne voulait pas entendre un mot de français-

« Madame, lui dit Berthier en bredouillant, comme cela luf arrivait toujours quand il était pressé ^ Madame je voudrais avoir un tailleur. »

La locandiera le regarde et ne répond. rien.

« Madame,^ répèle-t-il en criant très haut, parce qu'il croit qu'elle le comprendra mieux, je demande un tailleur. »

La femme le regarde toujours en silence, mais celle fois en souriant, ne comprenant pas.

« Parbleu, dit Berthier, voilà qui est un peu fort I Comment! vous ne savez pas ce que c'est qu'un tailleur? »

Et le vQilà qui prend la basque de son habit, celle" de

rhabit de son domestique et qui les secoue en criant de plus belle :

« Un tailleur! mon Dieu! un tailleur! »

La locandiera finit par croire que son locataire était fou; elle se mit à appeler à tue-tête.

Deux garçons accoururent au bruit et n'avancèrent pas les affaires.

« J'allais voir Berthier, poursuivit Junot, qui nous racontait cette histoire. Du bas de l'escalier, j'entendis un vacarme à rendre sourd, et je ne comprenais pas comment ce tapage pouvait venir de son appartement; je me hâtai d'y monter, je le trouvai rouge comme une grenade , les yeux hors de la tête, se promenant dans la chambre en hurlant toujours :

« Un tailleur! un tailleur! c'est pour me faire enrager « qu'ils ne me le donnent pas. Ils m'entendent bien, »

« Et, pour se faire mieux comprendre, il avait ôté son habit et le secouait comme un forcené. Lorsque j'entrai, il lé jetait à terre, et s'avançant vers la locandiera, il lui prit les bras et, la tirant avec force, il l'amena devant lui en lui disant :

(i Reste là ! vieille sibylle. »

: « Et secouant ses deux mains, il lui. criait :

« Comment! tu ne sais pas ce que c'est qu'un tail- « leur !» -,

« Et faisant le jeu des ciseaux avec ses petits doigts gros et courts, il répétait d'un accent désespéré :

<i Tailleur I tailleur !»

« Et toujours continuant à faire aller ses mains :

<c Tailleur, tailleur !»

.Quand il vit Junot, il crut voirie Messie. On s'expliqua,

l lorsque Berthier entendit le mot sartore qu'il aurait lu dire :

« Pardieu! dit-il en repassant son habit et s'essuyant e front, c'était bien la peine de tant me faire crier ! Je eur demandais un tailleur. Eh bien ! tailleur, sartore y ;ela se comprend. Et puis, je leur montrais mon habit. »

Le 6 brumaire , la famille de Junot arriva tout entière i Paris et vint le soir même chez ma mère, à laquelle il a présenta. C'est ce jour-là que j'ai pu apprécier tout ce ju'il y avait de bon, de parfait, dans le cœur de Junot. depuis qu'il venait chez ma mère, il avait pu reconnaîre la différence immense qui existait dans les manières, lans les habitudes et surtout dans l'éducation, entre ma amille, n'ayant jamais habité que Paris, et la sienne, l'étant jamais sortie du fond de sa province. La soUici- Lude dont il entourait ses parents avait le caractère le plus touchant. C'était une vraie tendresse que celle dont il couvait, pour ainsi dire, sa mère des yeux. Eh ! qui ne l'aurait pas aimée, cette femme si parfaitement bonne! le lui ai voué à l'instanl même la tendresse respectueuse l'une fille pour sa mère. Ce sentiment ne fit que s'accroître en admirant ses vertus.

Le lendemain on passa le contrat. Ce fut seulement Jans cet instant que j'appris que mon frère me dotait i'une -somme de soixante mille francs prise sur sa propre fortune. M. Lequien de Bois-Cressy, ancien ami de mon père et qui devait épouser ma mère en secondes

noces, me dota, comme sa future belle-fille, d'une somme de cinquante mille francs, et mon trousseau, qui en effet ^laît magnifique, fut stipulé pour douze mille francs.

L'avant-veille de mon mariage , il y eut une circonstance légère et grave en même temps qui faillit presque tout rompre.

Junot voulait être marié à la mairie du VIP arrondissement par .son ami M. Duquesnoy. Je fis seulement observer que la course était un peu longue.

« Si encore, ajoutai-je en souriant, cette mairie était ^ussi près de nous que notre église, je n'aurais pas la ■crainte de fatiguer ma mère. »

Je ne remarquai pas dans le moment l'air étonné du général, et je m'en allai après avoir embrassé ma mère.

Lorsque je fus sortie, il demanda si je comptais que le mariage se ferait à l'église. Ma mère fit un bond de dix pieds en l'air.

« Se marier à l'église ! s'écria-t-elle ; et où donc voulez-vous qu'elle compte se marier ? Est-ce devant votre ami à écharpe ? Mais, mon cher enfant, vous perdez l'esprit. Comment avez-vous pu croire que nous consentirions à un mariage purement républicain? Laurette est capable de vous remercier si vous lui parlez de cela. »

Je fus appelée. Rien ne peut exprimer mon étonnemçnt, mon chagrin, en entendant cette étrange proposition. Junot me dit que, dans la position où il se trouvait, il lui était impossible de se marier à l'église, « enfin ajouta-t-il, de me donner en spectacle »•

« J'ignore, lui dis-je, ce qu'il peut y avoir de désagréable à remplir le devoir d'un chrétien. Xes païens eux-mêmes sanctionnaient leur mariage dans les temples

de leurs dieux; il n'y a que les Turcs qui se contentent du cadi. Je ne sais rien de la controverse, si ce n'est que je suis née dans la religion chrétienne, que celle religion -m'impose des devoirs que je dois remplir. Bien certainement, je ne ferai pas un pas hors de cette maison, si ce n'est pour aller là où je dois aller. Quelque avancé que -soit notre mariage, soyez bien assuré, général, qu'il n'aura pas lieu s'il n'est pas béûi par l'Église.

— Vous m'affligez beaucoup. Je suis pénétré du regret de vous faire de la peine; mais enfin ce n'est qu'un enfantillage de votre part; tandis que pour moi il s'agit d'une profession de foi.

— Eh quand cela serait? lui dis*jè. Sous quelle religion êles-vous lié? Vous avez déjà reçu quatre sacrements, çt lorsque vous arrivez à celui du mariage vous devenez tout à coup renégat, apostat, que sais-je? Non, non, général, cela ne peut être ainsi. »

Je me retirai dans ma chambre. Dans ce moment on apportait la corbeille et mon trousseau. La corbeille du trousseau était si grande qu'aucune voiture n'aurait pu la contenir. Elle avait la forme d'un tombeau.

Il y avait à peine dix minutes que j'étais sortie que ma mère entra chez moi avec mon frère et Junot.

a Mon enfant, me dit-elle, voilà quelqu'un qui n'ose pas te demander sa grâce, mais cependant il espère que tu lui pardonneras. »

Il avait été convenu que le mariage religieux ne Se ferait que le soir. Je ne pouvais rien objecter que ma répugnance pour une cérémonie nocturne. Cette cérémonie du soir^ qui ne me plaisait guère, me déplut encore davantage quand je songeai que nous n'aurions pas de

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messe de mariage; mais enfin il fallait avoir de la raison ^ et, puisque ma mère et mon frère m'y autorisaient, la chose aurait lieu comme on venait de la présenter.

Talma.

Le général s'en fut* pour revenir une heure après. Talma rentrait ce même soir dans lef rôle d'Oreste, et nous devions aller le voir dans une première grillée du balcon.

Lorsque j'entrai dans le salon, je me trouvai comme

la colombe en sortant de l'arche, ne sachant où mettre le pied. D'une immense corbeille en gros de Naples rose brodée en chenille noire, portant mon chiffre, et fortement parfumée de peaux d'Espagne, étaient sortis une quantité immense de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C'étaient des chemises à manches gaufrées, brodées, des mouchoirs, des jupons, des canezous du matin, des peignoirs de mousseline de l'Inde,' des camisoles de nuit, des bonnets de nuit et du matin de toutes les couleurs, de toutes les formes, et tout cela brodé, garni de valenciennes, de malines ou de point d'Angleterre.

Après l'inspection du trousseau vint le tour de la corbeille. A cette époque on n'avait pas encore la très bonne coutume de ne point donner de corbeille. On employait cinquante ou soixante louis à en faire une très riche qui, après être restée sur la commode de la jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où les rats la mangeaient.

Aujourd'hui on a le bon sens de mettre les châles, les dentelles, dans une jardinière élégante, un coffre précieux, et du moins cela reste. De mon temps, il n'en était pas de même.

M"** Lolive avait donc fait faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et vert, richement brodés d'or; Je socle du vase était en bronze doré, et le couvercle , brodé comme le reste , était surmonté d'une pomme de pin de bronze noir traversée d'une flèche qui fixait également deux couronnes parfaitement ciselées en or bruni, Tune d'olivier, l'autre de laurier. . C'était dans cette corbeille que se trouvaient les châles

de cachemire, les voiles de point d'Angleterre, les garnitures de robes en point à l'aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde pour Tété. Il y avait aussi des pièces de mousseline de l'Inde, des pièces de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées d'Egypte, des robes de bal, des robes de mousseline brodées en lames d'argent, et puis des fleurs de chez M"*" Roux ; des rubans de toutes largeurs et de toutes couleurs ; des sacs, des. éventails, des gants, des essences de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d'Espagne et d'herbes de Montpellier. De chaque côté de la corbeille étaient deux sultans; dans le premier étaient deux nécessaires : l'un renfermait tout ce qu'il faut pour la toilette, en objets en or émaillé de noir; l'autre contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler, en or également et entouré de perles fines. Dans l'autre sultan étaient l'écrin et une lorgnette en écaille blonde et or avec deux rangées de diamants. L'écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, des chatons d'oreilles montés en forme de roue, six épis et un peigne, moitié perles et moitié diamants, un médaillon carré, entouré de perles fines, dans lequel était le portrait deJunot peint par Isabey. En bonne foi, il était de taille à être plutôt attaché dans une galerie que pendu au cou. Enfin, c'était la mode, et M""* Murât en avait un encore plus grand que le mien. Il y avait encore dans le sultan rose de superbes topazes rapportées d'Egypte et dont la grosseur était fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et des pierres gravées antiques. Tout cela n'était pas monté. Junot préférait que je le fisse faire à mon goût. 11 y avait aussi la bourse des épousailles; qlle était en chaînons d'or rattachés par une petite et

très délicate étoile émaillée de vert. Cinquante louis en jolis petits sequins de Venise y couvraient les billets de banque.

Mais une attention du général Junot qui me toucha plus que toutes les richesses qu'il me donnait, ce fut ridée charmante qu'il eut d'offrir un présent agréable à ma mère. Je savais qu'elle désirait avec passion un beau châle, et je voulais pour mon cadeau lui en donner un en cachemire rouge, mais je gardais mon secret pour moi. Qu'on se figure combien je dus jouir du bonheur de ma mère, lorsqu'on lui présenta une charmante corbeille de marraine en gros de Naples bknc, brodé en soie plate blanche, avec son chiffre sur chacun des rideaux, et contenant un magnifique châle ponceau avec un sac en point d'Angleterre pareil au mien, et une bourse également pareille à la mienne, excepté que l'émail était bleu foncé et qu'au lieu d'argent elle renfermait une topaze parfaitement ovale, de la grosseur d'un petit abricot, A ces objets étaient joints des gants, des rubans et deux éventails magnifiques. Je ne puis dire combien je fus sensible à cette aimable et gracieuse attention.

YIII

Je devais être mariée à l'église des Capucins, à minuit. »

Le matin, à peine neuf heures furent-elles sonnées que Ton commença la toilette demi-habillée que je devais faire pour aller à la mairie. J'avais une robe de mousseline de l'Inde brodée au plumetis et en points à jours^

•comme c'était alors la mode. Cette robe était à queue, montante et avec de longues manches, le lé de devant entièrement brodé, ainsi que le tour, le corsage et le bout des manches, qu'on appelait alors amadis. La fraise était en magnifique point à Taiguille. Sur ma tête j'avais un bonnet en point de Bruxelles ; au sommet était attachée une petite couronne en fleurs d'oranger, d'où partait un long voile en point d'Angleterre qui tombait à mes pieds et dont je pouvais presque m'envelopper.

Lorsque nous partîmes pour la rue de * Jouy, la place de la rue Sainte-Croix était couverte de monde ; c'était presque tous les forts et les grosses marchandes de la halle. Quatre de la troupe demandèrent à monter pour me faire leurs compliments. Us entrèrent dans le salon tenant chacun un bouquet, ' certainement plus gros que moi, et composé des fleurs les plus belles et les plus rares, qui redoublaient de prix en raison de la saison -avancée. Ils me les offrirent sans me faire d'autres phrases que celle-ci :

« Mam'zelle, vous allez devenir notre commandante, et nous en sommes bien aises, parce qu'on dît que vous êtes bonne. Voulez-vous bien permettre ? »

Et les deux femmes m'embrassèrent en conscience. Nous partîmes pour la mairie, au bruit des cris répétés de : « Vivent les mariés ! »

La journée se passa comme toutes les journées semblables. Lorsque minuit sonna, nous descendîmes pour nous rendi'e à l'église, et une heure se faisait entendre à l'horloge du Corps législatif lorsque j'entrai dans l'hôtel de Montesquiou, au bruit de la plus douce musique d'harooaonie.

Le lendemain de mon mariage, toute la famille Bonaparte s'était réunie pour me fêter. M"*** Bacciochi avait, ce jour-là, une toilette dont j'ai gardé le souvenir. Elle avait présidé le matin une société littéraire où elle voulait admettre toutes les femmes d'esprit de sa société, et le sujet de la discussion avait été le costume des dames admises :

« J'avais fait un plan, dit-elle, et, pour le mieux faire comprendre, je l'ai mis d'abord à exécution. Ces dames auront cet habit. »

Or, elle était coiffée avec un voile de mousseline brodé^ en soie de toutes couleurs, broché d'or, tortillé autour de sa tête, et puis une couronne de laurier à la manière de Pétrarque et du Dante perchée là-dessus ; une tunique fort longue avec une jupe à demi-queue, peu ou point de manches, et par-dessus tout cela un immense châle en manière de manteau. C'était une toilette dans laquelle il y avait du juif, du grec, du moyen âge, du romain, de tout enfin excepté du bon goût français. Voir M°*** Bacciochi affublée de la sorte ne m'étonnait guère ; mais lui entendre dire que ce serait le costume d'honnêtes chrétiennes, oh ! pour celui-là, il n'y avait pas moyen d'y résister.

Le surlendemain de mon mariage , je fus présentée à M"* Bonaparte et au premier consul. L'intérieur de cette famille était alors celui d'un homme fort riche ; M"' Bonaparte n'avait pas encore de dame de compagnie, comme elle en eut depuis, pour préluder aux dames du palais. M"" de Luçay,de Lauriston, n'étaient pas encore en fonction.

Ce fût en sortant de l'Opéra que nous nous rendîmes aux Tuileries. Le cœur me battait violemment. Il était dix heures. M. de Beauharnais, envoyé au-devant de nous, me donna la main, et nous entrâmes dans ce grand salon qui était alors meublé en jaune et que nous connaissions si bien, nous autres jeunes femmes de ce temps-là.

La pièce était seulement éclairée par deux faisceaux de bougies entourés d'une gaze pour adoucir la lumière. M""* Bonaparte était assise devant un métier à tapisserie ; de Fautre côté de la cheminée était M"° Hortense de Beauharnais, aimable, douce, bienveillante, et puis si agréable avec sa taille de nymphe, ses beaux cheveux blonds, ses gracieuses manières, sa douce parole. Elle plaisait impérativement. C'est le charme de la bonté et d'un grand attrait : il commande.

Le premier consul était debout devant la cheminée, les mains derrière lui et se dandinant comme il en avait déjà pris l'habitude.

M""" Bonaparte se leva, vint à moi, me prit les deux

mains, m'embrassa et me dit que je pouvais compter sur son amitié. ^

(( Oh! oh! Joséphine, dit le premier consul, comme tu vas vite en besogne ! et sais-tu si ce petit lutin-là vaut assez pour qu'on Taime? Eh bien, Mam's.elle Loulou (vous voyez que je n'oublie pas le nom de mes anciennes amies), est-ce que vous n'avez pas une bonne parole pour moi?

— Général, lui répondis-je en souriant, ce n'est pas à moi à dire la première. »

* Le froncement de sourcils aurait été imperceptible pour tout autre que pour moi, mais depuis longtemps je connaissais ce visage. Il sourit presque aussitôt et dit :

« Bien, très bien riposté. Oh ! la tête de la mère... A propos, et comment se porte-t-elle. M"" Permon?

— Mal, général, elle est fort souffrante.

— J'en suis fâché, très fâché... Vous lui ferez mes amitiés. C'est une mauvaise tête... une tête de diable! mais elle a du cœur et une âme généreuse. J'espère que nous nous verrons souvent, Madame Junot? ajouta-t-il. Mon intention est de former autour de moi une nombreuse famille, composée de mes généraux et de leurs jeunes femmes. Je vous avertis que vous aurez peut-être des mécomptes si vous croyez trouver ici tous vos beaux amis du faubourg Saint-Germain. Je ne les aime pas. Ils sont mes ennemis, et me le prouvent bien. Au surplus, dites-leur, puisque votre mère vit au milieu d'eux, que je ne les crains pas. Je n'ai pas plus peur d'eux que des autres. »

Cette phrase, dite avec aigreur, me fit de la peine, car elle était désobligeante pour Junot et pour moi :

aussi ne me ful-il pas possible de retenir une réponse peut-être vive.

« Général, permettez-moi de ne porter de votre part à mes amis que des paroles de paix et d'union ; je sais que ceux que je vois ne désirent pas autre chose. »

El cela était vrai.

Ma mère avait décidé qu'elle donnerait un bal dans la quinzaine qui suivrait mon mariage.

« Je veux qu'on n'en donne pas un plus joli d'ici à longtemps, dit-elle ; ma maison est bien petite, mais ce sera une corbeille de fleurs. Allons, Madame Laurette, faisons la liste à nous deux, car il faut inviter tous les amis de ton mari. »

Junot se leva et lui baisa la main.

« Mais sûrement, dit ma mère, vos amis sont maintenant les miens. Seulement il y en a qui jurent trop fort. C'est odieux pour des gens qui mangent à table. »

Après avoir inscrit les femmes, en tête desquelles étaient M"" Bonaparte et M"*" de Beauharnais, on arriva aux hommes :

« Le premier consul de la République une et indivisible! N'est-ce pas coname cela que vous parlez? dit ma mère.

— Le premier consul! nous écriâmes-nous tous trois.

— Eh oui ! le premier consul. Que trouvez-vous de si étonnant là dedans. Croyez-vous donc que je suis Corse

pour la vendetta? D'abord cela m'ennuie de ne pas aimer les gens. Et puis ensuite...

— Ensuite, dit Junot en riant, vous pensez que peutêtre vous avez plus de torts que lui.

— Non pas, non pas! s'écria ma mère. C'est bien lui qui a tort, mille fois tort ; mais Laurelte va maintenant avoir avec lui des rapports journaliers, et cette sorte de brouillerie pourrait produire un effet désagréable pour elle. »

Nous embrassâmes ma mère.

« Oui, mais ce n'est pas tout d'inviter, il faut être accepté. Croyez-vous qu'il vienne?

— J'en suis sûr, s'écria Junot. Maman, dites-moi l'heure qui vous conviendra le mieux; donnez-moi vos ordres, et je viendrai vous chercher. »

Ma mère se redressa sur ses coussins, et regardant Junot avec un air d'étonnement tout à fait risible : « Me chercher? Et pour aller où?

— Mais, répondit Junot, tout aussi surpris de la question, pour aller aux Tuileries faire vous-même vos invitations.

— Mon cher enfant, dit ma mère avec un sérieux et un sang-froid admirables, vous êtes tout à fait, mais tout h fait fou.

— Il me semble, maman, que ce que je dis est pourtant fort sensé, et ne peut être même plus raisonnable, répondit Junot, un peu blessé.

— Et moi je vous dis que vous êtes fou. Comment! vous voulez que j'aille moi-même demander au général Bonaparte de revenir chez moi après lui avoir dit de n'y plus rentrer?

— Mais puisque vous l'invitez, il me semble qu'il n'y a plus de distinction à faire.

— Je vous demande pardon, ily en a une fort grande. Vous pensez qu'il viendra, je le veux croire aussi ; mais enfin s'il ne voulait pas venir chez moi, s'il me refusait, il serait bien plus libre de le faire sur une invitation écrite que sur une invitation verbale. II a encore assez de vergogne, à ce que je présume, pour ne pas me faire, h moi, une impertinence en face.

— Mais comment allez-vous donc l'engager? demanda Junot avec un accent impossible à rendre.

— Eh vraiment! comment voulez-vous que je m'y prenne ? Je vais lui envoyer une invitation comme à tous les autres, seulement elle sera écrite à la main ; je la ferai moi-même, de ma belle griffe blanche qu'il connaît si bien, et ce sera plus de besogne que je n'en aurai fait depuis trois ans ; demandez à Loulou. »

Junot marchait à grands pas dans la chambre, et disait : « Mais cela ne se peut pas I II vaut bien mieux ne pas

l'inviter! Quelle idée! Il va croire que vous voulez lui

faire une impolitesse.

— Mais il se tromperait beaucoup! Comment! une impolitesse? Du tout, il ne pensera pas cela; et vous verrez que lui-même, après avoir reçu une lettre d'invitation, fera comme tous les hommes bien appris, il viendra me voir une fois avant le bal, ou bien il fera mettre une carte à ma porte.

— Comment! dit Junot, dans le plus grand et onnement, vous croyez qu'il a des caries de visites?

— Et pourquoi n'en aurait-il pas? répliqua ma mère avec le plus beau sang-froid. Comment! mon cher enfant,

parce que Bonaparte gagne des batailles, vous ne voulez pas qu'il fasse des visites? ».

Junot prenait la chose au sérieux; il se promenait silencieusement en regardant ma mère d'un air consterné. Quant à Albert, i^enversé dans son fauteuil, depuis le commencement de la scène, il riait comme un enfant joyeux. Pour moi, je n'avais même pas attendu le développement de la chose pour me laisser aller à un de ces rires que seize ans seuls, connaissent.

Albert connaissait le caractère de ma mère ; il savait qu'il ne ferait que l'irriter sans l'amener à ce que nous voulions. Il fit un signe à Junot, puis, se mettant au bureau de ma mère, il lui dit de dicter les noms qu'elle voulait mettre sur sa liste. La liste était nombreuse ; il y avait soixante-dix hommes et quarante femmes; c'était beaucoup ; mais alors, comme aujourd'hui, on se plaisait dans une foule bien serrée, et le lendemain d'un bal on se disait :

« Quelle charmante fête! on y étouffait. »

Le lendemain, Albert vint déjeuner avec nous; il fut résolu que nous allions tous trois nous rendre aux Tuileries. Nous devions demander à voir M"** Bonaparte pour la prier, au nom de ma mère, de venir au bal donné à l'occasion de mon mariage. Elle nous reçut de la manière la plus gracieuse. C'était en pareille circonstance qu'elle était vraiment charmante. Elle accepta l'invitation. Junot lui dit alors que nous allions monter chez le premier consul pour l'engager à l'accompagner. M"'*' Bonaparte sourit avec un air contraint qui me déplut.

« Je crains bien, nous dit-elle, que vous ne fassiez une démarche tout à fait inutile. Bonaparte va bien peu dans

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le monde ; il n'est allé qu'à deux fêles : Tune était celle de Morfontaine, et il y avait une raison politique pour se trouver avec les envoyés des Étals-Unis ; l'autre fête lui a été donnée par Cambacérès pour le retour de Marengo.

— Ma mère en sera d'autant plus reconnaissante, s'il veut bien accepter, » répliquai-je.

M"' Bonaparte sourit toujours avec la même expression^ et répétant encore :

« 11 va bien peu au bal. Vous savez qu'il danse peu, poursuivit-elle en me regardant.

— Ma sœur pourrait certifier le contraire, dit Albert avec cette douce expression qu'il mettait à ses moindres mots, et souriant à son tour. Le premier consul a souvent dansé la monaco et les deux coqs avec Laurelte. Savezvous, Madame, que nous osons presque réclamer auprès du général Bonaparte un droit de fraternité?

— Je le sais, je le sais, se hâta de répondre M"*" Bonaparte avec une affectation de bienveillance : il me l'a dit lui-même très souvent. »

Cela n'était pas vrai. Je sais au contraire que le premier consul ne lui a jamais parlé de ma mère; il n'aimait pas à traiter ce sujet avec elle.

Nous nous rendîmes chez le premier consul. L'aide de camp de service était Lacuée.

« J'ai un rendez-vous, dit Junot, lorsque son camarade lui observa que l'heure de l'ordre était passée.

— Et Madame? dit en souriant l'aide de camp.

— Nous sommes trop nouvellement mariés pour ne pas faire qu'une seule et même personne, mon cher, annonce-moi toujours. Quoique les femmes ne le viennent pas souvent troubler dans la retraite d'ermite, montre

i38 MÉMOIRES DE LÀ DUCHESSE D^ABRANTÈS

que lu sais être galant en donnant le bras à ma femme jusqu'à la porte du cabinet. »

Lorsque le premier consul m'aperçut :

« Oh 1 oh! dit-il en souriant avec bonne humeur, que signifie cette députation de famille? Il n'y manque que M""" Permon. Est-ce que les Tuileries lui font peur? ou t)ieri serait-ce moi?

— Ah ! mon Dieu ! dis-je tout bas à mon frère, il se doute de la vérité. Nous sommes perdus 1

— Mon général, dit aussitôt mon mari, M°° de Permon voulait se joindre à nous ; mais vous savez combien elle est souffrante, et il lui a été de toute impossibilité de sortir de sa chambre pour venir vous demander une faveur à laquelle elle tient infiniment. Ma femme est chargée par elle de vous en adresser la demande en forme. »

Le premier consul se tourna vers moi, et me regardant en souriant :

« Eh bien! voyons! J'écoute. Que me voulez-vous? » Il est difficile ou plutôt impossible de rendre le charme de sa physionomie lorsqu'il souriait avec une pensée douce. Il y avait alors de l'âme sur ses lèvres et dans ses yeux. On sait, au reste, assez quelle fut plus tard la puissance magnétique de ce regard ; l'empereur de Russie l'avait bien éprouvé lorsqu'il me disait : « Je n'ai rien aimé plus que cet homme ! »

A peine eus-je terminé ma petite harangue, qu'il me prit les deux mains et me dit :

« Eh bien ! sans doute, j'irai à ce bal. Pourquoi donc aviez-vous Tair de croire que je refuserais? J'irai, et très volontiers encore. »

Puis il ajouta une phrase que depuis il m'a bien souvent répétée :

« Et cependant, je vais me trouver là au milieu de mes ennemis; car le salon de votre mère en est, dit-on, rempli. »

Nous saluâmes pour prendre congé, elle premier consul serra la main de mon frère avec la même cordialité que si nous avions été encore dans la maison de mon père.

« Avez-vous vu Joséphine? » me demanda-t-il.

Je lui répondis affirmativement ; je lui disque M°* Bonaparte avait accepté pour elle et pour sa fille (Finvitation que ma mère, à son grand regret, n'avait pu venir lui faire elle-même.

« Oh! je crois bien que M^'^Permon est souffrante, dit le premier consul ; mais il y a de la paresse, et puis autre chose que je ne veux pas dire. N'est-ce pas, Madame Loulou? »

Et il me tirait l'oreille et les cheveux à me faire crier.

Le bal fut fixé au 20 brumaire. Tout se disposa dans la maison pour cette soirée, que ma mère voulait rendre une des plus agréables de cet hiver-là. Elle s'était surpassée dans l'arrangement. L'escalier, le vestibule, tout était si bien garni d'arbres verts et de fleurs, et si adroitement illuminé avec des verres de couleurs, que tout avait quelque chose de magique.

M"* Bonaparte arriva vers neuf heures avec sa fille et

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son fils ; le colonel Rapp lui donnait la main. Ma mère fut au-devant d'elle jusqu'au milieu de la salle à manger ; elle fut polie, gracieuse, comme elle savait Têtre quand elle le voulait. Elle était peut-être la plus jolie de son bal après les deux sœurs du premier consul. Elle portail une robe de crêpe blanc garnie de touffes de jonquilles doubles. Sa coiffure était une sorte de toque bouillonnée en crêpe blanc avec de grosses touffes de jonquilles placées dans les boucles de cheveux noirs comme du velours. Pas de collier, pas de bijoux, seulement à ses oreilles deux très beaux boutons de diamants.

M"*' Bonaparte avait une guirlande de coquelicots et d'épis d'or; sa robe était garnie de même.

A onze heures moins quelques minutes on entendit le bruit des chevaux de l'escorte du premier consul. Presque aussitôt il parut avec Junotet mon frère, qui s'étaient trouvés à son arrivée. Ma mère s'avança vers lui et lui fît une de ses plus gracieuses révérences. Mais lui, se mettant aussitôt à sourire :

« Eh bien 1 Madame Permon, est-ce comme cela que vous recevez un ancien ami ? »

Et il lui tendit la main. Ma mère lui donna la sienne, et ils entrèrent ainsi dans la salle de bal. La danse ayant discontinué dès qu'il était entré :

« Faites donc recommencer la danse, dit-il, il faut que la jeunesse s'amuse. Si vous voulez, nous danserons la monaco, c'est la seule que je sache.

— Il y a trente ans que je ne danse plus, répondit ma mère.

— Allons donc, vous plaisantez ; vous avez Tair, ce soir, de la sœur de votre fille. »

M. de Talleyrand était chez ma mère. Le premier consul se mit à causer avec lui dans la chambre à coucher de ma mère ; vers minuit, il se rapprocha du salon et parut déterminé à être aimable et à Têtre pour tout le monde. Ma mère était parfaitement polie avec lui, mais il me paraissait qu'elle aurait dû avoir une altitude plus franchement cordiale. Je le lui dis et l'entraînai sans beaucoup d'efforts vers sa chambre, où je présumais que le premier consul était encore. Aussitôt qu'il aperçut ma mère, il alla droit à elle et lui dit :

« Eh bien, M"" Permon, que dites-vous à un ancien ami? Il me semble que vous les oubliez bien facilement. On a bien raison de dire que demander de l'amilié à une femme , c'est demander au sable du désert de rester fixe. »

Albert, qui allait et venait du salon à la chambre, s'approcha dans le moment du général Bonaparte pour lui offrir une glace :

« Je vous assure que nous n'en avons pas besoin, mon cher; car, en vérité, je crois que nous sommes pétrifiés; je savais bien que l'absence ôtait le souvenir, mais pas à ce point-là. »

Pourtant, il reprit très promptement son air serein.

Dans ce moment deux heures sonnèrent à la pendule. II demanda sa voiture.

« Ne voulez-vous pas rester à souper? demanda ma mère.

— Cela m'est impossible, lui dit-il avec un accent de regret; mais je reviendrai vous voir. »

Ma mère se mit à sourire et hocha doucement la tête.

« Pourquoi ce sourire? ne me croyez-vous pas? Je vous

assure, Madame Permon, que si, dans cette soirée, l'un de nous a dû douter de l'amitié de l'autre, je ne crois pas que ce soit nloi que vous devrez accuser d'avoir donné lieu au soupçon. Oui, je reviendrai vous voir. »

Mais la raideur de ma mère devait empêcher toute relation de se renouer.

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