QUATRIÈME PARTIE
M°" Bonaparte occupait aux Tuileries toute la partie du rez-de-chaussée^ qui depuis fut son séjour comme impératrice, et plus tard celui de Marie-Louise. A côté de son cabinet de toilette, était le petit appartement de M"° de Beauharnais, composé de sa chambre à coucher et d'un cabinet de travail, tout au plus assez grand pour faire supporter l'odeur de la peinture à l'huile lorsque, ce même hiver, elle voulut faire le portrait de son frère.
Les appartements de M""* Bonaparte étaient meublés avec goût, mais sans aucun luxe ; le grand salon de réception était tendu en quinze-seize jaune ; les meubles meublants étaient en gourgouran, les franges en soie, et les bois en acajou. Il n'y avait d'or nulle part; les autres pièces n'avaient pas plus de richesse dans leur décoration; tout était frais et élégant, voilà tout. Les grandes réceptions avaient lieu en haut; M. de Benezech était chargé de l'administration intérieure du palais, et les aides de camp tenaient heu de chambellans.
Une coutume instituée par le premier consul et qui me parut des plus bizarres était celle de donner des dîners de deux cents personnes, tous les dix jours. Le général était fort sévère dans les choix qu'il faisait, non pas pour ces cohues du quintidi, mais pour les invitations particulières et fréquentes pour la Malmaison et plus tard pour Saint-Cloud.
Le premier consul avait pris possession du palais des rois le 30 pluviôse an VIII (19 février 1800). Celui qui aurait vu passer le cortège se rendant, ce jour -là, du Luxembourg aux Tuileries, et s6 serait endormi tout aussitôt au bruit de la musique militaire, puis se serait réveillé au grondement du canon annonçant, le 2 décembre au matin, que l'empereur Napoléon allait se faire sacrer par le pape dans Notre-Dame,, celui-là aurait trouvé une curieuse différence entre les deux cortèges. Au premier on avait été obligé., en raison du petit nombre de voitures particulières qu'il y avait alors dans Paris, de prendre, pour les conseillers d'État et les sénateurs, des fiacres dont on avait caché les numéros avec du papier blanc, ce qui faisait un effet beaucoup plus ridicule que si les numéros eussent été apparents.
Les quintidis avaient été choisis pour le. jour des revues ou des parades dans la cour des Tuileries, qui n'était pas alors entourée d'une grille donnant sur une vaste place. Elle était fermée avec des planches mal jointes, et la place du Carrousel d'alors était petite et tout îrrégulière. Le changement fut rapide. Une parole de Napoléon était le jiat lux.
C'était un spectacle curieux que celui de ces revues. Le premier consul y prenait plaisir et y passait quelque-
fois cinq heures de suite, sans prendre un instant de repos. Après avoir parcouru les rangs sur son cheval blanc (le Désiré), il descendait et parlait avec tous les officiers et avec presque tous les soldats, et s'occupait des soins les plus minutieux.
Le corps diplomatique était fort avide de voir ces parades. Les étrangers y assistaient des fenêtres du général Duroc. Je m'y trouvai un jour avec les parents de Junot. A un moment le premier consul s'arrêta au bas de la fenêtre à laquelle nous étions. Il s'adressa à un jeune tambour qui paraissait avoir seize à dix-sept ans.
« C'est donc toi qui as battu la charge devant Zurich, ayant le bras percé d'une balle, mon brave enfant ? » lui dit-il avec un accent et un regard qui auraient fait courir au milieu d'une armée de démons.
Le visage du jeune soldat se couvrit de rougeur. Il leva sur le premier consul de grands yeux noirs tout élincelants de la joie d'être ainsi distingué publiquement, et répondit d'une voix tremblante, mais assurée :
« Oui, mon général.
— C'est encore toi qui, à Veser, as sauvé ton commandant? »
Le jeune homme rougit plus fort et répondit plus bas :
« Oui, mon général.
— Eh bien ! je dois acquitter la dette de la patrie. II te sera donné un sabre d'honneur. Je te fais sous-officier dans la garde des consuls. Continue à te bien conduire, et j'aurai soin de toi. »
Ma belle-mère avait les yeux humides.
« Comme on doit aimer cet homme-là! disait-elle,
pleurant et riant en même temps. Ce pauvre enfant ! voyez dans quel état il est ! »
Nous vîmes en effet le jeune tambour appuyé contre l'épaule d'un de ses camarades et suivant de l'œil le général Bonaparte. Il était pâle comme un mort ; mais que son regard disait de choses ! Je ne sais ce qu'il sera devenu, mais je réponds qu'il n'aura pas eu regret à sa vie perdue, si la mort est venue la lui demander pour Napoléon.
Pendant les trois mois qui suivirent mon mariage, il ne se passait pas un jour sans que Junot me présentât plusieurs de ses amis et une foule de ses connaissances. Lorsque je donnais à dîner, la liste des invités n'était jamais moindre de vingt-huit ou trente personnes ; et le soir, pendant trois heures, plus de cent figures presque inconnues passaient devant mon fauteuil, avec l'obligation imposée à moi par moi-même de recevoir une politesse. Je me mis avec un plaisir véritable à la recherche d'une foule de renseignements relatifs à ceux dont le nom frappait mon oreille dans le monde et mes yeux dans les journaux, et je me créai un monde dans ce même monde où je vivais quelquefois fort ennuyée en apparence et véritablement fort divertie. Il existait alors peu de maisons ouvertes dans Paris. Je voulus commencer une réforme ; je le dis au premier consul, un jour où il me parlait de son désir de voir la société de Paris plus communicative entre elle et les personnes du gouvernement.
« Eh bien I faites cela, et vous serez une aimable petite femme, » me dît le général Bonaparte, Vous obtiendrez du succès, si vous le tentez; car vous savez ce que c'est que de tenir un salon. Faites voir au citoyen Cambacérès qu'il ne Suffit pas seulement pour cela de donner à dîner. »
Le premier consul avait quelquefois de l'humeur de ce qui lui revenait à l'égard de Cambacérès. Je l'ai vu même une fois en colère en écoutant la traduction d'un passage des journaux anglais. On ridiculisait le second consul, et, <iu second au premier la distance n'étant pas longue, le journaliste ennemi ne l'avait pas regardée comme obstacle. Le premier consul frappa du pied et dit à Joséphine :
« Il faut te mêler de cela, entends-tu ? Il n'y a qu'une femme qui puisse dire à un homme qu'il est ridicule. Si je m'en mêle, je lui dirai, moi, qu'il est fou. »
Je ne sais si M"" Bonaparte a réussi à bien dire au consul Cambacérès qu'il était ridicule,* mais ce que je sais, €'est que, tout en étant distingué par son savoir, sa politesse et ses dîners, il est toujours demeuré ce qui fâchait si fort le premier consul.
Cambacérès avait une nièce charmante qu'on appelait M"** Bastarrêche. Elle était fille de Duvidal de Mont-Ferrier. Le charme de M"" Rose de Mont-Ferrier était surtout dans une taille de nymphe et une fraîcheur qui rappelait sans métaphore la fleur dont elle portait le nom, et le velouté de la pêche. Et puis elle avait l'esprit d'avoir des yeux et des traits qui faisaient d'elle une charmante jeune fille. Cambacérès étant parvenu à une haute forlune, tout faisait présumer que sa nièce ferait un brillant mariage, lorsque tout à coup on apprit qu'elle épousait
M. Bastarrêche, possesseur d'une grande fortune et le plus effroyable des monstres. Le premier consul ne pouvait pardonner à Cambacérès d'avoir laissé faire ce mariage :
« C'est la belle et la bête, » disait-il.
Avec la nouvelle du mariage circulaient les détails de la corbeille, du trousseau ; on ne parlait que des diamants, des perles, des bijoux sans nombre donnés par Azjor.
a AhL dit Bonaparte, le présent fait oublier le futur. »
11 venait d'arriver à Paris un Portugais, dom Alexandre de Souza, qui allait en ambassade à Rome ou bien qui en venait. C'était un petit homme, haut de quatre pieds dix pouces, ayant dans toute sa fluette personne une exiguïté toute pareille; il était non seulement maigre, mais sec à prendre feu. Les autorités laccueillirent avec toute la cordialité qu'on devait témoigner à un ami de nos ennemis.
Cambacérès ne voulait pas laisser échapper cette occasion de donner un dîner d'apparat. Junot et moi nous fûmes du nombre des invités, ainsi que Duroc, Lannes, Mortier, qui, à cette époque, était rieur comme un enfant-
M. de Souza portait un magnifique habit de drap de Ségovie brodé en or. Un jabot de fine batiste sortait par le haut de l'habit à la mode anglaise ; et sur sa tête on voyait une perruque faite à la Pitt, pour bien mettre en principe que le Portugal était le très humble serviteur de l'Angleterre.
M. de Souza était assis ii table à côté de moi et de M""* Jolivet, femme d'un conseiller d'État. L'étranger voyageur restait flegmatique, par raisonnement; l'ennui qu'il paraissait éprouver sur cette terre républicaine se
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communiquait autour de lui, et j'étouffais des bâillements en répondant à quelques questions assez ridicules. Avec le gourmage bonhomme du consul d'un côté, et le gourmage courtisan de M. de Souza de l'autre, c'était pour tourner à la mort.
Il y avait toujours deux services chez le second consul, et comme chaque service se composait de dix-huit ou vingt entrées ou entremets, on conçoit que le bras du maître d'hôtel passait et repassait bien des fois entre chaque convive pour enlever les plats, M. de Souza était tellement petit, qu'on ne pensait seulement pas qu'il se trouvât là. Le premier service fut enlevé sans événement; mais l'entremets fut plus orageux. En passant au-dessus du Portugais, l'officier de bouche rase d'un peu trop près la tête de l'étranger, l'un des boutons du parement de son habit accroche la perruque de l'ambassadeur, et, ramenant le couvre-chef avec un gros nougat qu'il avait été chercher, le maître d'hôtel laisse M. de Souza comme un enfant de chœur de cinquante ans.
Il est impossible de rendre le changement subit de cette petite figure sèche et morose devenant tout à coup effarée, anxieuse, et tout à fait bouffonne. Cependant tout le monde se serait encore décemment comporté, si M. de Souza s'était levé de table pour aller remettre tranquillement son gazon dans la pièce voisine; mais, au lieu de suivre sa perruque dans son ascension, il se mit à regarder où elle pouvait bien être, cherchant en l'air, du côté du lustre, comme si elle avait pris son vol. Il voulait être digne dans son infortune, et crut imposer probablement beaucoup, en disant au maître d'hôtel qui venait en toute hâte s'excuser :
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« Monsieur, voulez- vous me rendre ma perruque? » Et il se mil en devoir de la replacer. Mais le trouble où il était l'empêcha de bien juger de la place qu'il fallait donner à la huppe à la Pitt, et voilà la perruque remise à la grâce de Dieu et, pour mon éternelle joie, tout à fait de travers, de manière que la huppe se trouvait juste à l'oreille droite. Aussitôt que l'éclat que je contenais à grand'peine fît explosion, un rire fou, inextinguible, partit de tous les coins de la table. Mortier fut obligé de se lever de table, Junot le suivit, et j'avoue que ce ne fut qu'avec le secours de toute ma raison que je pus maîtriser cette joie folle. Enfin, M"" Jolivet, avec celle figure que nous lui avons tous connue et qui n'avait nul besoin de perruque pour être extraordinaire, dit à son voisin, avec une expression d'autant plus maussade qu'il ne lui avait pas adressé une seule fois la parole depuis qu'il lavait conduite à table :
« Monsieur, voire perruque est de travers. »
Et tout en lui disant cela d'un ton bourru, pour l'obliger, elle porta la main à la tête du petit homme, qui fit un bond qui faillit me jeter à terre.
Je suis sûre que le général Mortier se rappelle ce diner et le bon rire qu'il lui fit faire.
Unquintidi, au moment où le premier consul descendait pour passer la revue dans la cour des Tuileries, il arriva un événement assez singulier pour attirer l'attention et exciter l'intérêt. Dans la foule pressée qui bordait
la haie, était un jeune homme de quinze ans à peu près, vêtu d'un habit noir tout usé, mais propre, et indiquant que son maître n'était pas d'une classe mercenaire. Sa figure était intéressante ; il était pâle, tremblait violemment et paraissait fort impatient de voir arriver le premier consul.
Lorsqu'on battit aux champs, l'émotion du jeune homme devint si forte qu'on voyait sa poitrine se soulever. Le premier consul descendit, et, lorsqu'il fut vers le milieu du vestibule, le jeune homme se précipita audevant de lui en lui présentant un papier. Il y avait à cette époque tant de complots, de tentatives contre la vie du premier consul, que vingt personnes étrangères à sa suite se saisirent de cet enfant, qui, la main toujours élevée, et attachant sur Bonaparte un regard suppliant, lui présentait toujours sa pétition.
«Laissez ce jeune homme, dit-il, je vais lui parler. »
Et, s'avançant vers lui :
« Que me voulez-vous, mon enfant? » lui dit-il.
Le jeune homme ne put répondre ; mais tombant à genoux, il présenta sa pétition. Le premier consul la lut avec une expression de physionomie qui frappa tous ceux qui l'entouraient, ses yeux s'arrêtèrent sur le jeune homme avec un sentiment de pitié profonde, et, comme il était toujours à genoux :
« Levez-vous, mon enfant; on n'est à genoux que devant Dieu. Votre mère est-elle toujours à Paris? »
Un oui presque étouffé sortit de la bouche du jeune homme.
« Annoncez-lui qu'elle a une pension de douze cents francs; on lui comptera six mois échus. »
En entendant ces paroles, le pauvre enfant retomba à genoux. Il leva à la fois vers le premier consul des yeux pleins de larmes et des mains tremblantes qui cherchaient à prendre la sienne. Mais Témotion fut trop vive. En apprenant la grâce faite à sa mère, sa pâleur, qui était extrême, avait encore redoublé. Bientôt il devint pourpre ; les veines de son front se gonflèrent à faire croire qu'elles allaient se rompre. Ses yeux se fermèrent, il tomba sans connaissance aux pieds du premier consul ; une abondante hémorragie eut lieu, et Napoléon fut couvert du sang du pauvre enfant.
« Un chirurgien ! s'écria-t-il ; un chirurgien ! »
Mais là joie n'est jamais funeste, dit- on; le jeune homme reprit ses sens, et, fondant en larmes, il prit presque de force la main du premier consul et la baisa avec une sorte de transport.
« Vous êtes un dieu pour ma famille ! s'écria ce jeune homme ; je prierai tous les jours pour vous... »
Le premier consul sourit et continua son chemin. Mais, avant de monter à cheval, il recommanda le jeune garçon à Junot, puis il fît un salut amical à l'enfant en lui disant :
(( Si vous voulez entrer au service, adressez- vous au général commandant la ville de Paris ; il en parlera au ministre de la guerre, et nous verrons à faire quelque chose pour vous. »
Ce jeune homme si malheureux était le fils de M. Delaunay, le gouverneur de la Bastille massacré le 14 juillet 1789.
Tous les talents de l'époque sont éloignés non seulement de penser, mais de mal parler de Napoléon. Ils
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ont senti le ridicule de la position de Fliomme qui ne le comprendrait pas. Voyez Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Casimir Delavigne, Lamennais ; ces hommes-là ont jugé le colosse; ils ont vu et blâmé ses fautes, mais reconnu ses qualités. Leur forte prunelle a fixé Tastre lumineux, et leur langue vraiment savante, mais véridique, n'a pas épargné la critique, parce qu'elle avait été juste dans l'approbation.
On allait à la Malmaison encore plus souvent qu'aux Tuileries lorsqu'on était de l'intimité de la famille Bonaparte. C'était une délicieuse demeure. Le premier consul avait un petit jardin particulier auquel on arrivait par un pont recouvert de coutil comme une tente, et qui. aboutissait immédiatement à son cabinet particulier. C'était là qu'il prenait l'air lorsque l'excès du travail lui rendait un peu d'exercice nécessaire ; car alors il ne prit de repos que ce que la nature exigeait impérativement. Ce pont était arrangé comme une petite tente et lui formait une chambre de plus. Il y faisait porter une table et travaillait tout seul sur ce pont.
« Lorsque je suis à l'air, disait-il, je sens que mes idées prennent une direction plus haute et plus étendue. Je ne conçois pas comment il y a des hommes dont le travail peut s'opérer avec succès à côté d'un poêle et privé de la' communication du ciel. »
D'un autre côté. Napoléon ne pouvait supporter le moindre froid sans en souffrir à l'instant même. 11 faisait
faire du feu dans le mois de juillet et ne comprenait pas que Ton ne fût point comme lui saisi au moindre vent de bise.
Nos appartements à la Malmaîson étaient composés d'une chambre, d'un cabinet et d'une chambre pour notre femme de chambre, ainsi que cela se voit toujours dans les maisons de campagne des gens riches. Les meubles en étaient fort simples , et l'appartement de la fille de la maison, qui touchait au mien, n'en différait que par une porte à deux battants. Les chambres n'étaient pas parquetées. Elles donnaient toutes sur un long corridor, fort étroit, carrelé comme le reste et donnant sur la cour.
Le matin on se levait à l'heure qu'on voulait, et jusqu'à onze heures, on se réunissait dans un petit salon très bas donnant sur la cour ; il n'y avait jamais d'hommes, ainsi que dans les déjeuners de Paris, à moins que ce ne fût quelqu'un de la famille.
Après le déjeuner on causait, on lisait les journaux; il arrivait toujours quelqu'un de Paris pour avoir une audience, car M"° Bonaparte apostillait des pétitions, quoique la colère du premier consul l'eût déjà fait pleurer pour avoir ainsi apostille une pétition relative à un marché de chevaux. Au fait, elle croyait bien faire. Cet homme offrait de livrer deux ou trois mille chevaux à un prix tellement au-dessous de celui qui était jugé par le ministère, que l'affaire paraissait extrêmement tentante. Mais Napoléon vit clair dans cette apparence de bénéfice pour rÉtat, II voyait toutes ces manœuvres, et sa sévère probité les lui faisait haïr et persécuter. M"' Bonaparte ne voyait pas d'aussi loin; lorsqu'un homme offrait, avec toute la politesse imaginable, un beau collier
de perles, un bracelet de rubis, une chose aussi élégante était si éloignée d'une écurie et d'une botte de foin que Joséphine ne songeait guère à l'origine de la mine qui les produisait.
On ne voyait jamais le premier consul avant le dîner. Il descendait à cinq ou six heures du matin dans son cabinet et travaillait jusqu'au dîner, qui avait toujours heu à six heures.
Napoléon affectionnait fort la Malmaison. Il avait ordonné que Ton fût complètement à son aise. C'était toujours lui qui mettait des entraves à tout ce que M"° Bonaparte voulait introduire, déjà à cette époque, de choses gênantes et imposées par une étiquette dont elle-même souffrait, mais qui lui plaisait. J'ai bien ri en lisant un jour que Joséphine disait :
« Ah! que tout cela m'ennuie ! J'étais faite pour être la femme d'un laboureur ! »
En effet, il ne faut pas avoir entendu parler Joséphine, ni l'avoir suivie dans aucune de ses positions. La toilette surtout était une des parties de sa vie bien autrement importante que celles qui regardaient le soin de son existence. Elle n'aurait pas vécu^ si le matin le travail des trois toilettes n'avait pas été fait.
Les mercredis, il se donnait un dîner presque de cérémonie à la Malmaison, et Napoléon se montrait très' sévère dans le choix des invités et de la société de*M°° Bonaparte. On dînait à six heures. Lorsqu'il faisait beau, le
premier consul ordonnait que Ton servît dans le parc. On était peu de temps à table, car il trouvait que le dîner était long lorsqu'on y restait une demi-heure.
Quand il était de bonne humeur, que le temps était beau, il jouait aux barres avec nous. 11 trichait, il faisait tomber, il arrivait sur nous sans crier barre! et ces tricheries provoquaient des rires de bienheureux. Dans ces occasions- là, Napoléon mettait habit bas, et courait tîomme un lièvre, ou plutôt comme la gazelle, à qui il faisait manger tout le tabac de sa tabatière en lui disant de courir sur nous, et la maudite bête nous déchirait nos robes et bien souvent les jambes.
Nous jouions aussi au reversis. Alors, c'étaient, des rires!... Il se trouvait toujours que le premier consul avait tous les cœurs dans ses levées ; alors il enlevait en triomphe le panier des remises en disant :
<i Je tiens les bêtes!... toutes les bêtes!... Qui veut acheter toutes les bêtes delà maison ?.,. »
Aux échecs, il trichait comme au reversis. Jamais la partie ne pouvait finir, parce qu'il se trouvait deux fous blancs ou deux fous noirs. Il n'aimait pas que l'on en fit la remarque trop sérieusement.
Un jour, après dîner, il faisait beau; le premier consul dit :
«Jouons aux barres, »
Et voilà l'habit par terre et le conquérant du monde courant comme un écolier de seconde.
Il y avait du côté du château une balustrade en fer qui hordait le saut de loup. M""*" Bonaparte, qui ne jouait pas aux barres , fut tout à coup effrayée à la vue de deux hommes dont la tournure était faite pour causer de la
crainte, surtout dans un moment où la France était encore frémissante de Taltentat de nivôse. M^* Bonaparte prit mon bras et dit à M°° de Lavallette d'aller chercher son mari ou bien Eugène, mais surtout de prendre garde que le premier consul la vît, car il détestait toutes les enquêtes et les précautions de ce genre-là.
« Voulez-vous quelque chose, citoyens? leur demg-ndat-elle avec une voix toute tremblante.
— Oh ! mon Dieu! non, citoyenne... nous regardons... Est-ce qu'il n'est pas permis d'être dans ce champ.
— Si fait, si fait! s'empressa de répondre M""* Bonaparte; mais...
— Ah ! parce que nous regardons le premier consul ? C'est que c'est une chose étonnante, comme je le disais à mon frère, de voir le premier magistrat s'amuser, comme le Français le plus pau\Te de la République. »
Dans le moment, cet homme fut forcé de pirouetter et se trouva face à face avec Rapp.
tt Qu'est-ce que vous voulez? demanda celui-ci d'une voix de tonnerre. Est-ce l'aumône ? Allez au tourne-bride. Je vais vous faire arrêter si vous ne me répondez pas.
— Ah çà ! il me paraît que ça ce gâte, mon colonel, répondit celui qui n'avait pas encore parlé; depuis quand donc ne peut-on pas regarder notre général? Est-ce que c'est lui qui a dit qu'on le cache à ses vieux soldats? Oh! que non ! je suis bien sûr que non, moi,..
— Ah! bien sûr, bien sûr que c'est pas lui! répéta l'autre.
— Êtes-vous militaires ? leur demanda Rapp, commençant à s'adoucir.
— Tiens ! si nous sommes militaires? Cette question !... Ah! en voilà un qui ne nous mettra pas à la porte. »
C'était Eugène qui arrivait en courant.
« Eh ! c'est toi ! dit-il à l'un des deux hommes, qui avait un bras de moins (nous ne l'avions pas vu parce qu'il avait une grande redingote).
— Oui, mon commandant; et voilà un colonel qui veut comme ça nous faire mettre en prison; mais vous l'empêcherez bien, n'est-ce pas?
— T'arrêter, mon garçon !... Mais aussi que fais-tu là?
— Je venais vous parler, mon commandant. Je suis à la retraite, mais non pas à l'aumône, comme disait ce citoyen-là. Enfin pas de rancune... Étant à la retraite et ne pouvant plus servir, j'ai pris mon frère que voilà, un beau garçon et brave. Je réclame pour lui, mon commandant, un cheval et une carabine, et vous verrez, en cas de besoin, ce qu'il sait faire. »
Le premier consul, avec ces yeux qui voient sans regarder et ces oreilles qui entendent sans écouter, avait, depuis le premier mot, eu la clef de l'histoire; car il avait reconnu le maréchal des logis de ses guides, qui, à Montebello ou à Marengo, avait eu le bras emporté en défendant un officier supérieur que des uhlans voulaient achever. Le premier consul avait veillé lui-même à ce qu'il fût emporté du champ de bataille sur les fusils croisés de quelques soldats; il avait ensuite revu cet homme à une parade, et sa figure lui était demeurée dans la mémoire.
« Oh! oh! voilà les invalides enroule... Bonjour, garçon! Eh bien! tu es donc venu me voir? Allons! fais le tour; viens encore une fois à l'ordre de ton général. Conduis-le, Eugène. »
Rapp avait embrassé le vieux guide, en lui demandant pardon.
« C'est un engagement volontaire, disait le bonhomme on montrant son frère, et vous, mon général, vous êtes son capitaine de recrutement. »
Le brave homme élait si heureux qu'il trépignait.
« Puisque je suis le capitaine de recrutement, dit le premier consul, il faut que le conscrit boive à la santé de la République et à la mienne. Eugène, emmène ton soldat, mon fils; tu lui feras raison en mon nom. »
Le vieux regarda aller le premier consul ; tant qu'il put croire qu'il se retournerait, il fit assez bonne contenance ; mais une fois qu'il ne le vit plus, la digue se rompit, il fondit en larmes.
<( Allons, allons, mon vieux camarade! lui dît Eugène, un peu plus de force sur nous-même. Ehl que diable! vous êtes comme une femme.
— Ahl mon Dieu! en parlant de femme, dit le manchot, j'ai fait de la belle besogne vraiment!
— Quoi donc?
— Eh! pardieu! j'ai parlé à \di générale consule comme je l'aurais fait à Toinon. Elle a tout de même l'air bien bonne y cette brave citoyenne-là... »
Il était dans la nature de Napoléon de prendre l'air et de faire de l'exercice. La privation de ces deux choses le mettait dans un état violent. On s'apercevait toujours du temps, qu'il faisait à, l'humeur qu'il témoignait en dînant. Si la pluie ou tel autre motif l'avait empêché de faire sa promenade habituelle, il élait non seulement
souffrant ; et je ne comprends que trop, ifortuné ait succombé sous la double aciévorant et d'une réclusion forcée, ennuyé de parcourir le parc de la Malu étendu pour lui permettre de s'y pro- ; ce fut alors qu'il acheta les bois du tellement enchanté de son acquisition ilument nous y mener. Joséphine avait uses migraines qui la torturaient si sou-
is! viens avec nous, lui dit le premier era du bien. C'est le remède souverain louleurs. »
e . n'osa pas refuser, et nous montâmes » calèches en forme de corbeille, menée ostillon conduisant deux chevaux à la
onsul était enchanté de cette course î garçon en congé. 11 était à cheval et lous, puis revenait pour prendre la main isi qu'un enfant, courant devant sa mère, , revient pour l'embrasser, ne peut exprimer la terreur que M°° Boit en voiture. Comme nous allions pour ; au Butard, le postillon ne connaissait arriva devant un ravin dont le passage lifficile pour la calèche. Dès que M""" Boce précipice, elle défendit que Ton allât
)as aller au Butard par ce ctemin. Allez consul que je retourne au château. »
Et nous revînmes sur nos pas. Mais nous n'en avions pas fait dix, que le premier consul avait rejoint la calèche.
« Qu'est-ce que c'est? dit-il avec cette expression que lui seul avait dans la physionomie lorsque quelque chose l'affectait désagréablement ; qu'est-ce que c'est que ce nouveau caprice?... Retournez d'où vous venez! » ajoutat-il en touchant légèrement du bout de sa cravache l'épaule du postillon.
Et, donnant de l'éperon à son cheval, il repartit aussitôt. Nous le trouvâmes devant le fatal ruisseau, dont il regardait les bords assez élevés ; mais comme il venait de traverser ce même ruisseau à cheval, il fallait que tout le monde le passât.
« Allons, dit Napoléon au cocher, 'Un bon élan, et puis rends la main, et tu passeras. »
M""** Bonaparte jeta un cri perçant, qui fit retentir la forêt.
« Jamais vous ne me ferez rester dans la calèche. Laissez-moi descendre!... Bonaparte!... je t'en prie en grâce ! . . . laisse-moi descendre ! . . . laisse-moi descendre ! »
Elle joignait les mains en pleurant; elle faisait pitié. Napoléon la regarda, mais, loin d'être attendri, il leva les épaules et lui commanda assez rudement de se taire.
« C'est de l'enfantillage. Vous passerez ! et dans la calèche... Allons! m'as-tu entendu? » dit-il en jurant au postillon.
M""" Bonaparte était si pâle, elle souffrait déjà tant au moment du départ, que je ne pus m'empêcher de dire à Napoléon :
« Général, vous paraissez méchant, et cependant vous
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ne Têtes pas. M°" Bonaparte est malade, elle a delà fièvre; je vous en conjure, laissez-la descendre! »
Il me regarda sans me dire une parole, mais avec une expression qui me fit froid. Le ton de sa voix, son regard, m'effrayaient presque.
« Madame Junot, je n'ai jamais aimé les remontrances, même étant enfant. Demandez à la signora Laetitia, ainsi qu'à M"° Permon... Jugez si depuis lors je me suis assoupli... »
Et voyant que la calèche ne bougeait pas, car Joséphine, pleurant comme elle aurait pleuré devant les apprêts de son supplice, demandait au postillon d'attendre encore une minute, comme un condamné demande un sursis :
« Ah çà ! drôle que tu es, dit le premier consul, veuxtu bien exécuter mes ordres? »
Et cette fois ce ne fut pas légèrement, mais de toute la force de sa belle petite main blanche et rose, qu'il appliqua un coup de sa cravache sur le dos du postillon. Et tout aussitôt, fouettant les deux chevaux, il leur fit prendre leur élan; et la calèche franchit le ruisseau, mais avec une telle difficulté, et elle reçut une si violente secousse, que Tun des cols de cygne fut cassé, un boulon sortît de sa place et la petite caisse de la calèche fut endommagée par les roues au point de ne pouvoir plus servir. Quant à M°* Bonaparte, elle était encore plus maltraitée par ce passage de malheur; sa figure était bouleversée, et l'on sait que les vives émotions ne rendent intéressants que les jeunes visages. Elle pleurait, à la vérité, sans faire lo. lippe, grand avantage pour une femme; mais le pochement de ses yeux, l'abattement flasque de ses
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joues retombant après la tension forcée de la colère, tout cela enlaidit bien. Joséphine le sawit sans doute, car elle s'enveloppa dans un grand voile de mousseline, et nous n'entendîmes plus que ses sanglots; cela dura jusqu'à notre arrivée au Butard ; et lorsque, en descendant, Joséphine offrit à son mari une figure en pleurs, il témoigna plus que de l'humeur; c'était de la colère. Il la tira assez brutalement même de la voiture, et, l'emmenant dans une partie peu éloignée du bois, nous pûmes entendre qu'il continuait à gronder avec d'autant plus de force que le matin en partant il se préparait à faire une course joyeuse.