‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 10 sur 44 · II \ (MU · texte numérisé non relu

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MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS 209

non pas vaincus, le 19 brumaire. Cela eût été malheureux, sans doute, mais enfin leur cause était celle de la Constitution; si cela eût été ainsi, tous les frères de Bonaparte l'auraient suivi sur l'échafaud, et leurs amis et leurs partisans auraient eu tout au moins la Guyanue en perspective

Je ne merapelle plus maintenant l'époque précise du mariage de Moreau,je crois cependant que ce fut à peu près vers l'époque du 18 brumaire. Bonaparte avait eu l'intention de lui faire épouser sa sœur. Peut-être est-il fâcheux pour tous deux, pour tous trois. que cela n'ait pas eu lieu. Au reste, il est difficile de juger si Moreau eût été plus fidèle, comme beau-frère, qu'il ne l'a été comme frère d'armes. Bonaparte avait été fort coquet pour lui. Après l'avoir rencontré chez Gohier, il alla le lendemain chez lui et lui donna un cimeterre parfaitement beau et enrichi de pierreries, venant de Mourad-Bey. Aussi, à l'époque du 18 brumaire, Moreau était-il tout à fait sous ce charme que Bonaparte savait si bien jeter sur ceux qu'il voulait conquérir. Mais revenons aux fameuses journées.

Ce fut longtemps pour moi une sorte d'énigme que la conduite de Moreau. Je ne voulais pas croire mon frère, qui ne cessait de répéter que c'était sa très grande médiocrité qui l'avait ainsi mis à la disposition de Bonaparte ; mais j'en ai eu la confirmation de la propre bouche de Napoléon. J'étais un jour à la Malmaison, dans la chambre à coucher de Joséphine. Il y vint un instant. Elle lui donna à lire un petit billet, je crois de Mm; Hulot, belle- mère de Moreau, qui était alors marié. Bonaparte lut le billet et leva les épaules en disant:

— Toujours le même! A la merci de qui veut bien Le mener! A présent c'est une vieille femme méchante. Il est heureux que sa pipe ne parle pas, elle le mènerait au--i.

Joséphine voulut lui répondre.

— Allons, tais-toi ! Tu n'entends rien à tout cela ! — et il l'embrassa.— Si encore il était mené par une gentille femme comme toi ! Mais son caporal de belle-mère et son casse-noisette de femme sont méchante comme des peste- \ Je ne veux pas de cela ici.

Pourquoi disait-il cette dernière phrase? Je n'en sais rien, non plus que des autres. Je n'ai pas demandé, comme on le pense bien, ce qui était dans le billet. Mais voilà ce que j'ai entendu et ces paroles du premier consul me frappèrent beaucoup. Je venais de me marier.

2 lU MtiMOIBBS DE LA DUCHLSS ; d'aBUl*

La conduite de Gohierdans les deux journées du 18 et du lu lui parfaitement convenable. Il refusa il-- voirMoreau lorsque celuici se présenta chez lui le 18 brumaire. Moulins l'avait déjà traité un mépris tellement offensant que Les p»-rsonnes qui lurent témoins du t'ait en souffrirent pour Moreau. Le général-direct ui le regarda quelques instants avec une expression de mépris accablante, le toisa plusieurs fois, puis lui indiquant l'antichambre: n Restez là! » lui dit-i! I . El il rentra chez lui. Quant à Gohier, comme je L'ai déjà dit. il ne le reçut pas.

C'était le 19 que devait se développer le plan tout entier de la conjuration — car enfin il faut dire le mot — qui n'avait été qu'annoncée par Les événements de la journée du L8.

Un t'ait assez singulier, c'est L'ignorance complète où se trouvait toutela famille de Bonaparte qui n'avait pas pris part à l'action, c'est-à-dire les femmes. Tout était si calme dans Paris. Pouché avait si bien prisses mesures pour qu'aucune nouvelle ne se répandit, que l'on va voir comment la mère et la sœur de Bonaparte apprirent *•>- qui s'était passé.

P.- événement de la veille avaient été >i doux que L'inquiétude de Mm Bonaparte la mère était presque dissipée. <>n croyait .pic lf- conseils, après avoir sa net ion né le renvoi de trois directeurs ri voté une dispense d'âge, procéderaient à la nomination de Bonaparte <•! que tout serait terminé. Albert pensait que M. deTalley- /•and -.-rail un des directeurs remplaçants, el j'en étais aise, parre

.Ma mère parut étonnée que M"" Laetitia n'eût pas été chercher -a belle-fille dans une pareille circonstance. Elle le dit à son ami ■.

— Si^nora Panoria, répondit-elle, ce n'est pas là que je dois aller pour avoir le cœur content, c'est clic/ Julie, chez Christine. Voilà où je vois mes fils heureux, mais l'autre... non, non!

Kl unissant -a phrase 'die serrait Les Lèvres el ouvrait Les yeux, ce qui était un mouvement très caractéristique chez elle pour indiquer que ce qu'elle venait de dire L'intéressait fortement.

Tandis que M" Laetitia nous parlait des dangers auxquels elle avait soustrait sa jeune famille, ses «'niant- couraient de nouveaux hasards a Saint-Gloud. Mai- la tranquillité de Paris n'. tait nullement troublée <-l tout était -i tranquille que notre partie de spec-

i Moreau a .lu depuis qu'il n'y étail pas allé. Cela n'est pas, il ne lut pas reçu. La note qui relate ce fui n'est nullement juste.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aB&AKTÈS 211

tacle ne lut pas dérangée. A sept heures, ma mère lii mettre -es chevaux. M" Bonaparte avait fait venir sa voiture, parée que, ma mère n'ayant qu'une voiture-coupé, nous n'aurions pas pu tenir toutes quatre dans la même. Albert n'étail pas avec non-. Je pense qu'il étail avee Joseph. Non- partîmes pour Feydeau. La salle était aussi remplie que les jours de représentation ordinairemenl courue. Il n'y avait pas foule, mais il y avait mou le. A cette époque, le théâtre Peydeau était Le théâtre le plus agréable. Blleviou, M i tin. Mme Saint-Aubin, Mlle Philis, Juliet, Chenard, toute cette réunion d'excellents acteurs attirail continuellement la foule. Je ne me rappelle plus quelle était la première pièce : la seconde était F Autour dans son ménage.

Depui- que non- étions arrivées. M"IC Bonaparte paraissait être dans une disposition d'esprit tout à l'ail agitée et inquiète File ne disait rien, mais elle regardait souvent la porte de la loge et nous voyions, ma mère et moi, qu'elle s'attendait à voir arriver Albert ou mon beau-1'rère, mai- la soirée -''Toula -an- qu'aucun d'eux parut. Dans l'entracte, il y eut un peu d'agitation dans le parterre ; c'était un homme qu'on arrêtait pour avoir volé ie lésais quoi. Mmc Bonaparte tressaillit, mais sans parler : cette femme a vraiment une âme forte. Le rideau se leva. La pièce se jouait IV>rl tranquillement, lor-que les acteurs s'arrêtèrent tout à coup -'t l'auteur dans son ménage lui-même s'avança sur le devant de la -cène. Kl ayant l'ait sa révérence au public, quoiqu'il lut en robe de chambre de basin blanc, il dit à très haut»' voix :

— Citoyens, le -en éral Bonaparte a manqué d'être assassiné, à Saint-f.loud, par 1rs traître- à la patrie...

En entendanl ces paroles, M"1 Leclercjeta un cri terrible qui lit à I instant même tourner tous les regards vers la loge I . malgré l'agitation qu'avait excitée cette nouvelle. Mn Leclerc continuait à crier el sa mère, qui, certes, avait été frappée aussi douloureusement qu'elle, n'était occupé'.' qu'à la calmer. Elle était elle-même fort pèle et pul à peine prendre te verre d'eau «| u*nous lui fîmes apporter par Fouvreus

«'.'•pendant il fallait sortir. Il n'était que neuf heures et demie. M Bonaparte avait renvoyé sa voiture et ma mère n'avait demandé également la sienne que pour la lin du spectaele. Mai-.

ti N- il, premières grillées».

'2\2 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aI'.RAM I .s

par un hasard heureux, il se trouva que notre domestiqué était dans le corridor el nous dit que notre voiture était en bas. Ma mère proposa alors à ses amies de les emmener, car l'état de M"1' Laetitia surtout devenait alarmant :

— Je vais vous reconduire chez vous, lui dit ma mère, el puis je mènerai Paillette chez elle.

— Non, non, dit Mmc Bonaparte ; allons rue Chantereine, chei ma belle-fille ! Ce n'est que là que nous aurons des nouvelles certaines.

Et la pauvre mère tremblait au point de ne pouvoir marcher. Et, pourtant, elle était calme en apparence et ne pleurait pas.

Nous nous entassâmes comme nous pûmes dans notre voilure et, en peu d'instants, nous fûmes rendues rue Chantereine. La cour, l'avenue, tout était encombre de chevaux, de voitures, de gens à pied qui se heurtaient, qui criaient. C'était un vacarme à rendre sourd.

— Je voudrais n'en avoir des nouvelles que de Lucien el de Joseph, dit ma mère à Mm* Bonaparte lorsqu'elle descendit de voiture. Comme je ne connais pas madame votre belle-fille, je ne puis me présenter chez elle....

— Ces! égal '. s'écria M™* Laetitia, dans un moment comme celui-ci ! Et une amie comme vous !

Ma mère oe voulut jamais consentir à nier. Au bout de

quelques instants nous vîmes descendre mon beau-frère qui arrivait de Saint-Cloud. Il nous donna une foule de détails.

Mon beau-frêre remonta chez Mme Bonaparte, il ne pouvait nous reconduire. En rentrant, nous trouvâmes Hrunetière qui nous attendait. L'excellent homme était atterré : il aimait beaucoup Cohiér et sa chute L'affligeait douloureusement. Ma mère lui raconta ce qu'il ne savait pas encore et partit pour tenter de voir son ami malheureux. M. Brunetière avait un caractère que n'effrayait pas l'infortune.

Peu de jour- après le 18 brumaire, causanl Bur Les. événements qui avaient précédé et suivi cette journée. Collier ne parla de Bonaparte qu'avec une extrême aigreur, mettant même une affectation ridicule ;i lui refuser un talent transcendant.

« Oh ! pour cela, lui dit M. Brunetière, c'est aussi trop fort. — Pas du tout, répondit Gohier. Les faute- des uns font souvent Les succès des autres : et, si Lorsque Le général Bonaparte vint à Paris après fructidor, Moulin-. Barras et Ducos avaient voulu me

seconder, ce pctil monsieur-là ne serait pas à leur place et à la mienne. Etait-ce donc si difficile? — Mais, à ce qu'il me semble, dil M. Brunetière, la chose n'aurait pas été bien aisée. Quel prétexte prendre ? —Lequel? Nous en avions vingt, dont le moindre pouvait le faire passer à une commission militaire D'abord le 18 fructidor conçu par lui, exécuté par ses ordres. — Mais il me semble que c'était pour sauver la république? — Oui! un beau salut vraiment; en mutilant toutes les parties de son administration, en portant la main jusque dans le sein du Directoire, en voulant faire fermer nos sociéte's politiques ! Allons donc, il étail en cela le premier conspirateur! »

Gohier oubliait ou voulait oublier, en parlant ainsi, que Carnot avait été sacrifié à une intrigue à laquelle le général Bonaparte était étranger, du moins je crois en avoir acquis la certitude; et quant au Manège, à la Société de la rue du Bac, c'est un autre point de question. M. Brunetière. qui avait de l'esprit et un sens assez droit lorsqu'il n'était pas en colère, ce qui lui arrivait dix fois -ur douze en discutant, lit observer à Gohier qu'il était impossible de traduire un homme devant une commission militaire sur de pareilles pauvretés, et surtout quand il était si chargé de lauriers « qu'il n'en peut marcher », disait-il.

— Ecoutez donc, mon cher (iohier, nous sommes avocats tous deux et nous pouvons dire comment on peut être mis en accusation.

(iohier leva encore une fois les épaules.

— Et le^ contributions qu'il levait en Italie ! il n'était p sut-être pas concussionnaire ?

— Mais, mon cher ami. vous voulez rire ? Avez-vous fait passer à une commission militaire Mass ina, Brune et vingt autres qui en ont fait encore plus que lui? Car, en résumé, il n'en est pas plus riche. La république Cisalpine lui a donné, à lui gém al Bonaparte, 'le fort beaux diamants qu'il ;i pu accepter san> nul remords i i. Allons ! allons I la mise en jugement n'était pas facile à faire.

Il n'est point vrai qu'il ait rapporté trois millions de l'armée d'Italie. J'ai su la s< .mm.- précise, à un centime près; mais j'ai perdu ta note qui en parle; tout ce que je puis affîi mer sur ma conscience, c'est me • ■ Ltenote ne montait pas à un million. Au surplus, il est bien vrai de dire que la chose i mporte peu.

214 MÉMOIXES DE l.A BUCHESSI d'aBRAHTÊS

- i.ii bien! il fallait accepter sa démission le jour où il L'offrit. Hewbcl lut lr seul qui eut du cœur : il lui présenta la plume, en lui disant : I ''"■ bous retirer du service, général? La n pu-

blique y perdra sans doute un brave et habile chef, mais elle core >■'■ s enfants qui ne C abandonneront pas.

Le résultat de cette bravade, poursuivit Gohier, fut que Bonaparte oe prit pas la plume, qu'il ne donna pas sa démission et qu'il partit pour l'Egypte, emmenant L'élite de nos troupe-. La fleur île notre littérature, nos plus habile- savants et toute notre marine. Nous lui avions montré de la défiance parée qu'il la méi ;tait, et il nous a échappé.

11 fallait le frapper, ajouta L'ex-président du Directoire encore froissé et endolori de -a chute, il fallait Le frapper, et sans pitié. La république existerait encore. C'était mou avis. Mais Sieyès,4rui était son complice (1), a bien eu assez de font- dan- notre c pour faire accepter la démission de Bernadotte que celui-ci n'avait pas donné'-, étant ministre do la guerre, pour L'envoyer au loin, et il n'a pas articulé un mot pour faire prendre celle d'un £actieui quand il bravait le premier pouvoir de la république, en la lui offrant avec insolence.

.If le répète, ajouta-t-il avec force, si l'on m'avait écouté-, tout aurait été' facilement arrang

Cette conversation tenue par Gohier à M. Brunetière, et que je vicu- de rappeler daj s -a plus stricte exactitude, donne l'idée du danger qui fut révélé à Bonaparte lorsqu'il insista sur son départ pour L'Egypte. Non-seulement L'Orient l'avait toujours attiré-, mais dan- le moment où sa gloire venait de prendre place dans l'immortalité, par ses admirable- succès en Italie, il devait tenir a cette vieille Europe, dont chaque écho redisait -«•- liants faits. Il a doue fallu qu'au vif désir d'aller réveiller les vieux cris de guerre de bos croisés il se joignit une intention positive d'échapper à un péril certain qui lui était ••• nnu. -le parlerai plus tard <le plusieurs faits qui précédèrent <-t suivirent -on départ de l'aiis, qui feront juger de la vérité de mon assertion et que je n'ai connus qu'après mon mariage, parJunol et par ses ami-.

il) (''est un mot vi'lr .!•■ -.-11-, • i que Goh* i répéta plus île <1 i x f"i- Aaai uujvcruttMU. Bonaparte oe conspirai! pa-.ivani.sen dépari ponrfB- ■vpte, ri tant bbI «]u'il ait jamais conspiré autrement que par les soft i les fautes du Directoii e.

Quelque temps après cette conversation, Gohier rencontra Moreau chez M. Garai. Le général fui embarrassé de cette rencontre et

voulut essayer une justification qui ne pouvait être que maladroite.

— Général, lui dit Gohier avec dignité, je suis par mon état appelé à lire dans les consciences. Ne me forcez pas à vous dire que je ne vois dans la voire rien qui puisse vous excuser.

Moreau voulut élever la voix et paraître hlfssé des paroles amères de Gohier.

— Général! lui dit celui-ci, je ne vous cherchais pas, et surtout ne vous interrogeais pas. Je ne veux point poursuivre une conversation qui doit être aussi pénible pour vous que désagréable pour moi. J'ajouterai seulement, dit-il en touchant légèrement le pommeau de Fépée de Moreau, que maintenant il manque là un trousseau de clefs.

Moreau devint fort pâle. Le coup avait porté. Il balbutia quelques mots que Gohier feignit de ne pas entendre, en s'éloignant de lui. On prétend qu'il a déploré sa faute et qu'il a cru la racheter en disant: Je saurai la réparer. Si c'est en pointant les canons russes contre les phalanges françaises, il a prouvé par là seulement qu'il ne savait jamais ce qu'il avait à faire.

Lorsque mes souvenirs me ramènent à l'époque du 18 brumaire je ne puis me rappeler sans émotion un temps et des événements aussi magiques. Trente-trois jours seulement s'étaient écoulés depuis que Bonaparte était débarqué à Fréjus, et déjà il avait renversé le gouvernement honteux qui pesait sur la France ! Il lui en avait imposé un nouveau dont les rouages commencèrent à marcher dès le premier jour. Il avait calmé les inquiétudes, dissipé les alarmes et ranimé toutes les espérances.

La révolution du 18 brumaire est la plus importante, sans aucun doute, des neuf (1) que nous avions éprouvées dans l'espace de sept ans. Non seulement elle chargeait entièrement la destinée de la France, mais quelle influence ne «levait-elle pas exercer

(i) 1" 31 mai (chute des Girondins) ; 2° 5 avril (mort de Danton et de Camille DesmonlinSj chute du parti des cordeliers) ; 3° 9 thermidor; 4° 18 terminal (défaite de Barrère, Collot d'Herbois, Billaud-Varennes); b° 1er prairial (supplier de Homme, Soubranie, etc.; défaite des jacobins- ; 0° 13 vendémiaire (le gouvernement directorial) ; 7° 18 fructidor (réémigration des • migres) ; 8° 30 prairial (combat des directeurs entre eux, Si. v'- el Haïras Vainqueurs de Merlin de Douai, Treilhard, etc.), 9° Journée de brumaire (établissement du gouvernement consulair

-16 MÉMOIRES DE LA DUCHES81 d'âBBANTÈS

aussi sur l'Europe, sur Le monde! Et cependant aucun des événements qui l'avaient précédée ne s'était passé avec autant de calme apparent. On était si fatigué du Directoire que tout à sa place eut été accueilli. On fut donc heureux d'avoir à obéir à une autorité qui présentait une garantie; car Le passé répondait de l'avenir que le général Bonaparte annonçait à la France. On ne voyait que lui dans cette trinité consulaire ; Sieyès et Roger-Ducos étaient inaperçus dans l'ombre et le jeune général'servait seul de point de mire à des yeux fatigués de larmes, qui depuis si longtemps cherchaient, sans l'apercevoir, un fanal qui leur indiquât un port.

Il est un fait surtout, dont la haine a commencé par répandre le bruit (1), que les amis de Bonaparte ont dédaigné de combattre, et que la crédulité et la sottise ont fini par ad p ter. C'est la peur dont le général Bonaparte aurait été saisi en entrant dans la salle des Cinq-Cents à Saint-Cloud, le 19 brumaire.

D'abord il est faux que le 19 brumaire il ait parlé dans Le conseil des Cinq-Cents en manière de discours. C'est la veille, aux Anciens qu'il dit ces paroles remarquables:

— Qu'on ne cherche pas dans le passé des exemples qui pourraient retarder notre marche! Rien dans l'histoire ne ressemble! la tin du xviii' siècle. Rien dans la fin du xvm" siècle ae ressemble au moment actuel. Nous voulons une république fondée sur la vrai-- liberté. Nous l'aurons!. Je le jure.

discours, prononcé au conseil des Ancien- le 18 brumaire, précéda la revue qui fut passée dans les Tuileries mêmes el l'allocution si remarquable que le général adressa à Bottot, envoyé du Directoire :

— Qa'avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée bî brillante? Je vous ai laissé la paix, je retrouve la guerre. Je vous ai laissé des victoires, je retrouve des revers. Je vous ai Laissé les millions de l'Italie, je retrouve des lois spoliatrices el partout la misère !.:: etc., etc.

Certes, il y avait assez de vigueur dan- ces paroles pour éloigner toute pensée de pusillanimité. Cependant, le In brumaire, il

plusieurs mémoires contemporains, ceux de Gohier, de Bourrienne, il est vraiment i arieux de voir comment cette jourm

gaillard écrive dans ce sens, cela est simple ; mais Bourriennel Bourrienn

MÉMOIRES DE LA DUCIIESSF. d'àSHANTÈS 217

était au milieu de Paris. La Révolution était loin d'être consommée et il courail un vrai danger. Quanl au mouvement qui fut remarqué en lui dans la salle des Cinq Cents à Saint-Cloud, en voici l'explication. Llle n'est point présumée, ell«- est réellement la vérité.

Lorsque le général Bonaparte entra dan- l'Orangerie, dés qu'il parut, des cris violents furent poussés contre lui : .1 bas le Gromwell ! Pas de dictateur! Hors la loi!

Le général Bonaparte savait bien que le conseil des Cinq-Cents était formé de républicains exaltés et de partisans enthousiastes de la Constitution de l'an III. Mais il avait plus compté sur le succès des soins de Lucien, qui avait travaillé toute la nuit à grossir le parti de son frère. 11 est de fait que cet accueil, sans ^effrayer, au point surtout de lui faire perdre la tète, lui causa non seulement de la surprise, mais cette surprise l'empêcha de trouver à l'instant même les paroles qu'il voulait opposer aux vociférations qu'il entendait. Il réfléchit pendant quelques secondes à ce qu'il devait faire et son parti fut bientôt pris. Il s'agissait, flans ce même instant, de faire décider la question ; jamais ce résultat n'aurait eu lieu par suite d'une discussion. Peut-être même aurait-il été assassiné et, s'il en avait couru la chance, il n'aurait pas été brave, il n'eut été qu'un sot. Ce coup d'oeil d'aigle avec lequel il envisageait toutes choses parcourut rapidement ce qui l'entourait. Cet examen dura quelques minutes, et la médiocrité, jugeant d'après elle-même, attribua le silence et l'inaction de Bonaparte à la peur. Mais il n'était pas entouré seulement.de eeu\ qui pensaient ainsi peut-être d'après eux-mêmes. Moi aussi j ai recueilli les jugements de témoins oculaires, qui ayant le libre usage de leur raison et un mérite à la hauteur de celui qu'ils : daient, ont compris sa grande âme bien loin de l'injurier.

Ensuite il est difficile de croire à tant de choses faites et dites pendant le très court espace de temps que le général Bonaparte passa dans la salle du conseil des Cinq-Cents. Ce ne fut qu'une apparition. Et avec la même franchisse que je mets à le défendre de l'accusation de lâcheté, je dirai que je ne crois pas que le poignard ait été levé sur lui. Ce l'ut Lucien qui, après le départ de son frère, courut un vrai danger.

Je sais bien qu'on a beaucoup parlé de cette tentative d ass sinat. Peut-être le général Bonaparte y a-t-il cru lui-même. Du moins est il vrai, que. Lorsqu'il fui dans la cour du château, il

2IS MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRAKTÊS

Le «lit aux troupes. Mais je le répète, je ne I < * crois pas. Ce n'<->t cependant aucun doute sur la haine il»- Pépé Arena contre Bonaparte qui me l'ait douter du fait, mais c'est tout simplement la manière dont les choses se sont passées.

Une particularité assez remarquable, c'esl que ce même jour Bonaparte en parlant aux troupes ne s'arrêtait jamais et qu'il ae marchait qu'eu zig zag. Pourquoi? Avait-il peur d'un coup de pistolel tiré des fi aêtres? Cette conjecture pourrait bien être juste.

Mon beau-frère était sur le perron lorsque Bonaparte descendit. Son amitié pour Lucien lui donnait de vives inquiétudes relativement au sort du jeune tribun. Il voyait son frère faisan 1 sa harangue, sa promenade tortueuse et ae s'occupant pas d cours à envoyé!- au président du conseil dçs Cinq-Cents qui pouvait être égorgé sur sa chaise curule. II s'approcha de Bonaparte et lui nomma Lucien. Le général se tourna aussitôt vers un officier qui était à quelques pas de lui.

— Colonel Dumoulin, lui dit-il. prenez un bataillon de aadiers et allez délivrer mon frère.

Le choix que lit le général Bonaparte de cet officier montre à quel point il savaM se servir des moindres circonstances qui pouvaient lui être utiles. Le colonel Dumoulin était le premier aide de camp du général Brune, qui commandait alors l'armée de Hollande I . Déjà Moreau avait donné sa garantie publique en se servant de gardien aux directeurs. Le premier aide de camp de Brune, commandanl le bataillon qui dispersait le conseil opposant, donnait follement la pensée que Brune lui-même .'-lait d'accord avec Bonaparte. Cette assurance pour beaucoup de était plus que suffisante pour balancer la crainte qu'avait d'abord inspirée la retraite de Jourdan et de Bernadotte, connus tous deux pour de chauds républicains. Je suis sûre que Bonaparte n'avail eu d'abord aucune idée arrêtée à cet égard. Mais, avec cette conception vive el rapide qui embrassait tout d'un regard, dès qu'il eut aperçu le colonel Dumoulin, ce fut son nom qui sortit de -;, bouche.

Enfin cous avions un gouvernemenl qui promettait un nir, qui présentait une sorte de sécurité. Ma mère, qui était portée par le cœur à trouver un bon côté a tout ce qui était par l'un des Bonaparte, ne vit d'abord dans la conduite de \.i-

(t) Brune commandait alors en chef une armée belle et triomphant'-.

MÉMOIRES DE Là DUCHESSE d'aBRAKTES 2uJ

toléon que celle d'un jeune enthousiaste <|ui voulait libérer sa latrie des maux qui la désolaient. Ne s'occupant jamais sérieusement de politique, elle n'avait vu de la [Révolution que ses horreurs et ses mouvements bruyants. Celui du 18 brumaire, qui l'était opéré sans avoir fait tirer un seul coup de fusil, ne lui emblail donc pas une révolution. El cependant jamais il n'y en ■ut une plus sérieuse pour nous et pour l'Europe. C'était > !<•[> uis epf ans le neuvième changement, non pas de gouvernement, aais enfin de pilote au gouvernail.

Lucien tut presque immédiatement nommé au ministère de 'intérieur. Il en voulait un autre. Mais dès cette époque, il renpontra dans sa route un ennemi qui fut acharné - I oe

'abandonna qu'après l'avoir consommée. Gel homme était Fouché. ï'esl pour moi une véritable énigme que la confiance que Napo Bon lui accordait, tout en ne l'aimant pas. Il avait de l'esprit et tu talent, sans aucun doute. Mais cet avantage neutralisait-il oute l'importance du danger dont il entourait Napoléon?Non. Et e dirai de même nnn et encore non d'un autre talent ou plutôt l'un autre esprit Lien au-dessus de celui de Fouché, qui. étant nw-ti comme lui de la confiance de Bonaparte, a égalemenl conribué à le perdre \ .

Mme Lucien ne fut pas contente du changement de fortune de >on mari. Toute celte grande représentation l'effrayait. Il lui falait donner tous son temps à des devoirs qui lui paraissaient avec Bison bien moins importants que ceux qu'elle aimait tant à remplir. Elle venait souvent le matin conter toutes ses peines, comme die le disait, à ma mère et lui demander en même temps une ouïe de conseils pour la position nouvelle et difficile dans la- [uelle elle se trouvait.

Mais une circonstance qu'elle était loin de prévoir lui donna ont à la fois du courage et du bonheur. Ce fut le changement jui -Opéra en sa faveur dans les sentiments de son beau-frère. Le premier consul avait un coup d'oui trop juste pour ne pas voir .oui ce que le cœur de M""1 Lucien renfermait de belles et d'excelentr> qualités. Il l'aima bientôt avec une tendresse vraiment

(i) Dans les longues heures 1>' su captivité de Sainte-Hélène, la victime msonniï'iv a ilù songer avec repentir à< m obstination constant"1 à repooa- »er tous les avertissements qui lui furent donnes relativement à l'un de ces leux personnages. Je parlerai plus tard d'une conversation <me j\us moinême, à cet égard, avec l'empereur en 1806.

220 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRÂKTÈS

fraternelle. Lorsqu'elle en eut l'assurance, elle vint tonte joyeust l'apprendre à nia mère, en lui montrant une très belle parure que M1"' Bonaparte lui avait donnée par ordre du premier consul et, je crois bien, à son grand regret, car elle n'aimait ni Lucien ni sa femme.

Je n'ai pas parlé du séjour que nous avions fait à la terre de Lucien quelque temps avant les grands événements. Tous les frères de Napoléon avaient alors de belles propriétés dans l-->quelles ils se plaisaient à réunir du monde. Joseph avait Morfontaine I ; Lucien le Plessis-Chamant; MmeLeclerc, Montgoberl . etc.

Je ne crois pa-; avoir dans toute ma vie, même aux temps 1rs plus joyeux, fait d'aussi bons rires que pendant les cinq ou six semaines que nous passâmes au Plessis-Ghamant.

Ce Souvenir de châteaux et de maisons de campagne me rappelle la catastrophe dont fut témoin le château de Vitry. M. du Petitval, qui alors en était propriétaire, y fut assassiné avec cinq ou six autres personnes de su maison et de sa famille. Voici del détails authentiques sur cette malheureuse affaire.

Dans la nuit du Ier au '2 floréal de l'an IV. une troupe d'assassin^ s'introduisit dans le parc de M. du Petitval, à Vitry, par une petite mai-un donnant sur la place de danse du village et situél à L'extrémité de l'enclos dont elle faisait partie. La première victime fui .M'" Duchambon, belle-sœur de M. du Petitval, qui, n'ayant aucune défiance, logeait presque seule dan- cette habitation iscg lée. Les moii>lre> l'a-sa-sinèrent ainsi que sa femme de chambre, mais ne volèrent rien. Ceci est forl remarquable et doit être suivi dan- toute celle affaire. Lue fois maîtres de celle petite mai- Bon, les brigands ou plutôt les assassins le furent du château. La belle-mère de M. du Petitval fui massacrée à coups de sabre dam sou lit. dan- la chambre qu'elle occupait au rez-de chausséi dan| le petil château 2 . ain-i que sa femme de chambre : le valet de

i •!'■ ne sais "à j'ai lu. il n'y a pas longtemps, que Joseph, ayan M Bonaparte une somme do quarante mille francs pour lui acheté i MoiTontaine. garda la terre pour lui. D'abord il fallait ajouter bien des fois rante mille loue-- pour acheter Morfoiilaine, et puis M" Bonaparte acheté la Malm lison bien avant que .1 iseph n'achetai Moifontaine. I! i mique d'examiner à quel point on 'lit des choses absurdes en pari i choses et de ; il inconnu

quarante mille francs ! La maison de Valière p< ut-être.

(2) Le Petil Vitry.

MÉM0IRE8 DE LA DUCHESSE d'aBRÀNTËS 221

hambre de M. du Pctitval fut aussi une des victimes. Quant à on maître il périt d'une manière plus étrange et qui devait enore augmenter l'obscurité répandue sur cette mystérieuse et trocc affaire.

On prétend que, le 1er floréal. M. du Petitval avait reçu une ?ttre anonyme, dans laquelle on le prévenait qu'il eût à fuir. arce que cette même nuit du 1er au 2, il devait être arrêté : qu'en onséquence on lui conseillait de se sauver, mais surtout cTemortrr ses papiers. Ceci a été dit sans pouvoir être prouvé. Mais 3 qui est positif, c'est que, la veille de cette horrible boucherie, n vit a Vitry môme un grand nombre de ces soldats de la léion de police, alors casernée à Paris, qui avait pour colonel un ominé Prévost, ancien comédien et ne valant pas beaucoup mieux lue les soldats sous ses ordres. Ces soldats étaient répandu- dans

■ village, buvant dans les différents cabarets. Tout ceci va se moindre avec un dernier fait.

M. du Petitval fut trouvé dans l'une des allées de son parc, as-

jmnié de plusieurs coups de bûches, qui lui avaient fracassé la

•te. Il était presque habillé et il est sûr que le malheureux était

>rti de son appartement pour se sauver, emportant ses papiers

><r lui ; car le lendemain on trouva sur la côte des vignes, lieu

ipelé/<? Saint-Martin, le portefeuille de M. du Petitval. mais ab-

ilunient vide. Près du cadavre était un bouton de métal blanc sur

•quel était gravé : Légion de police. Il est probable que M. du

etitval, qui était très grand et très fort, avait arraché ce bouton

l'un de ses assassins en se débattant. Son malheureux enfant,

îi était proscrit comme ses parents sans doute, fut sauvé par un

s ces hasards qu'on ne peut expliquer. Il était confié aux soins

1 la femme de charge. Effrayée par le bruit sinistre des assassins

le bruit plus affreux encore des cris de leurs victimes, cette

mme sortil de sa chambre ayant l'enfant dans ses bras et, tra-

Tsant le vestibule, elle trouva une foule d'hommes en V<

anches, coiffés d'un bonnet de police, ayant tous le sabre à la

ain. Ces hommes ne lui dirent rien et la laissèrent tranquille-

ent passer. Il est probable qu'ils crurent que cet enfant était le

■ en, car autrement pourquoi auraient-ils épargné le fils de celui j'ils venaient de massacrer peur une cause qui, bien certainement, devait demander extinction d'héritiers, pouvant un jour réamer et venger ?

Bien ne fut volé. On retrouva l'argenterie, toutes les choses de

222 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBEANTÈS

prix que renfermait le cabinet de M. du Petitval. Sa belle-mèrt et sa belle-sœur avaient des diamants, des montres Tous leurs btioui lurent retrouvés sur leur cheminée et dans leur se On eut la maladresse de ne pas faire voler autre chose que des - Mais voiei la suite de cette ténébreuse tragédie. Elle n'est pas moins curieuse que ce qui l'a précédée.

On porta plainte. Elle fut reçue. Des procès-verbaux, par suibd'enquête, furent dressés et recueillis et pendant quelques jours une sorte d'activité 3embla vouloir assurer que la justice allait prendre en main la vengeance. Mais tout à coup les poursuite! parurent se ralentir et bientôt tout demeura enseveli dans un mystère impossible à pénétrer.

Mais si la justice s'endort un moment, elle se réveille enfin t-t demain!"' à punir. En vain, s >us I»' Directoire, les assassins de la famille' du Petitval furent-ils à l'abri du ehàtimenl légal et juridique. Le tribunal de l'opinion, haute cour souveraine, toujours ass mblée pour juger sans pitié, avail déjà cité à sa barre cea que 1" bruit publie accusait du meurtre de Vitry. Cet appel m lui pas suffisant. La morale n'était pas vengée et les victime! ii< listaient plus '.

Lais un jour dans la chambre de M Bonaparte, aux Tuileries .-'«'lait peu de temps après ni >n mariage . Le premier < s'y trouvail également. M" Bonaparte insista pour qu'il consentH .ir une personne qui attendait, <'l envers laquelle, disait Bonaparte, je mesuis engagée ; carje lui ai bien promis qu'elk te verrait». Et puis elle regardait !•■ premier consul en lui prenant la main d'un air caressant, qui dans ce moment redoublail ,|, ;harme ; car au fuit elle «''lait bonne et, lorsque sa légèreté m : ,u travers d'une action bienveillante, elle arrivait à

bien.

.1 ai déjà dit. répondit le premier consul, que je ne voulau

t donner d'audience pour cette affaire-là. Des accusations saafl preuves, quelque fondées en apparence qu'elles puissent nwiit d'autres résultats que du scandale de plu-. Au reste, ajouta Hl après avoir marché quelque temps -an- parler, fais entr< monsieur, mai- pa ici, la — .'t il indiquait le petit salon qui

lt |;1 pièc^ tenant a I;. chambre à coucher — j'aurai l'ail d'entrer chez t"i (,t toul se passera naturellement.

,1 ;,i promis a Cambacérès, dit-il à Duroc qui paraissait le

regarder avec étonnement, je ne puis agir autrement.

MÉMOIRES DE LA DUCHES8B d'aBRAJSTBS 22-i

Je voulus me retirer.

— Non, non, dit le premier' consul, restez au contraire, madame Junot; cela me convient pour ce que je veux l'aire.

.!«■ [•estai donc. Le premier consul demeura dans 1 1 chambre à coucher. On introduisit le monsieur. C'était un homme de cinquante ans à peu près, d'un extérieur enc ire agréable, avant de bonnes manières ei eu tout l'apparence d'un homme comme il faut. Il était le parent et l'ami des du Petitval ei du jeune héritier de cette famille infortunée qui lui paraissait demander ei justice et vengeance l). Mme Bonaparte s'approcha de lui avec l'expression d'un vil' intérêt. A peine lui avait-il dit quelques mots que le premier consul sortit de la clin mine à coucher. M"'e Bona| lui présenta son protégé, qui lui remit aussitôt un mémoire relatif à son affaire. Ce mémoire me parut avoir plusieurs pages d'une (écriture fine et serrée. Le premier consul le prit et le parcourut rapidement; mais il était évident qu'il y mettait de l'attention. Comme je savais, par M"' Bonaparte, «nie c'était de l'assassinat de la famille du Petitval qu'il était question, je mettais un extrême intérêt à tout ce que je voyais ei entendais. Après avoir mis quelque temps à parcourir le mémoire qu'il lui avait donné-. le premier consul dit à M de Bois-Préau :

— Cette alla ire. monsieur, est délicate. Son horreur en augmente les difficultés. Vous accusez avec de -impie- preuves morale-, elles ne suffisent pas au tribunal de la loi. À celui de l'opinion... c'est une autre chose. La richessede ceux que vous accusez ne les blanchira pas devant l'une ni devant l'autre. Mais il est à croire que leur position dans la vie, si ce n'est dans le monde. leur aura fourni des moyens de sûreté'.

Le premier consul, tout en parlant, en marchant - comme lait son habitude — en ayant ses mains derrière -on dos, allait d'une chambre à l'autre avec M. de Bois-Préau, -le ne sais ce que ce dernier lui dit. mais le premier consul lui répondit :

— Je le sais, je le sais. Mais les preuves ? les preuves sont ici indispensables.

— Les preuves sont sans doute nécessaires, dit M. de Bois-Préau.

1 I a morl 'lu jeune Petitval a bien pu être le résultat de l'effroi qu'a

éprouvé b' malheureux enfant ; mais elle .'tait naturelle. Du moins cette opinion ''tait-elle celle «le toutes les personnes qui suivirent alors cette épouvantable affaire. Son parent avait tort dan- cette circonstance Au rest- Léoaarche était la seconde qu'il taisait.

2'2Ï MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'ahHANTÈS

Cependant, général, je pense, et tous les amis et les parents des malheureuses victimes sont dans la même persuasion que moi, que, si vous vouliez prendre le soin de la vengeance comme chef (|r 1 Etat, elle serait assurée.

Le premier consul se mit à sourire.

Vous me croyez plus de pouvoir que je n'en ai et quey> ne veua même en avoir, dit-il à M. de Bois-Préau, mais, quand je l'aurais, je n'en userais pas. La justice est là. Pourquoi l'un de vous ne l'invoque-t-il pas ? Si vous craignez les conséquences, adressezvous à l'autorité pour qu'elle ait à connaître du crime, et le ministère public fera son devoir. Quant à moi, je ne suis pas en mesure de vous prêter appui en cela. J'en suis fâché.

Le premier consul salua alors M. de Bois-Préau, qui, comprenant que sa visite ne pouvait être plus longue, se retira avec un air de tristesse que le premier consul remarqua probablement, car il lui dit, comme il était déjà à la porte :

— Je suis vraiment fâché, je vous le répète, de ne pouvoir vous obliger en ceci ; d'autant... que...

Mais comme s'il eût craint «le laisser deviner sa pensée, il s'arrêta aussitôt et, prenant sur la cheminée le mémoire que lui avait remis M. de Bois-Préau, il le lui présenta pour qu'il eût à le remporter.

— Je vous prie de vouloir bieB le garder; mon général, dit M. de Bois- Préau.

Le premier consul fronça légèrement le sourcil et tendait toujours la main en faisant un mouvement qui indiquait de l'impatience.

— Ce n'est pas une pétition que j'ai eu l'honneur de vous remettre, poursuivit le solliciteur, c'est une relation un peu plus détaillée seulement que celles que les journaux ont donnée dans le temps, de ce maiheureux événement.

Le premier consul hésita un instant ; puis il remit le papier sur la cheminée <'l dit, en saluant avec un sourire gracieui :

— Je l'accepte donc comme relation.

Lorsque le solliciteur fut sorti, le premier consul reprit le mémoire et le lut celte fois avec nue grande attention. Il se promenait touten lisant et, par intervalles, lai-ail échapper des mots qui annonçaient une profonde indignation.

— Mais c'est une infamie! dit-il enfin* Comment nos QeveUl

pourront-ils croire que des Français ont été égorgés par dei

MEMOIRES PB LA DUCHESSE d'àBKANTÊS

Français à une lieue de Paris, sans q •<• «rime ait été vengé par

les lois, ett-cla dans l'heure qui a suivi ! C'est affreux !

Il se promenait rapidement et il relisait le mémoire:

— Cela n'est pas croyable ! Et une police inerte, au moins si ellr n'est pas coupable. ! Ce n'e6t pas Dubois qui aurait a^i ainsi !... Hum!... Qu'on aille dire au citoyen Cambacérès que j'ai à lui parler, poursuivit-il en se tournant vers Duroc.

Et il sortit en frappant la porte avec force.

Lorsqu'il lui parti, M""' Bonaparte nous dit que depuis longtemps L'opinion du premier consul était formée à l'égard de cette horrible aventure et que cette opinion était celle de Paris. Des meurtres commis par les chauffeurs étaient alors très fréquents. Mais les circonstances de celui-ci étaient vraiment remarquables.

CH .'MTllK XI

j^no — Passage du Saint-Bernard. — Harengo. — Délire du peuple de Paris. — Nous verrons plus tard — Mort de Desarx el de Kïéber. - M ' B naparte prend des attitudes de souveraine. — Moreau bat les Autrichiens. — Le corps des serins. — Mort de M ne Lucien. — Plus que du dévouement. — Rancune de Bonaparte contre Kléber. — Il tire l'oreille de Junot et lui donne le commandement de Paris; mais il faut qu'il se marie. — Souvenirs d'Egypte. — A la recherche d'une Femme. — Chez .M"" de Permon. — Bruits de mariage. — Dites: oui ou non; Loulou se sauve. — Et le premiei consul ? — Il fait un saut. — « Je te donne cenl mil] ■ francs ». — La conspiration. — Murât el Caroline. — Jalousie de Joséphine.

L'hiver de 1800 lui très brillanl en comparaison de ton- ceux qui l'avaienl précédé. La confiance revenail : toul !«■ monde voyail le général Bonaparte avec les mêmes yeux <•! c'était ù cette époque le regard de rattachement que l'on portail sur lui. Quelle destinée il a brisée ! Que de chances il a repoussées ! Combien on l'aimait alors ! <mi, on l'aimait, eton l'aimait partout, et là où il existait pas l'amour étaient l'admiration et la confiance dans - .il caractère. Les émigrés rentraienl en foule. Il était parfaitement bon pour eux et, si qu ilques vexations étaient ordonnées par Pouché, en s'adressanl au premier consul on était certain d'obtenir justice. Ce que je dis là. c'est la vérité. Je sais bien qu'en lisant mon livre quelques personnes le jetteront avec humeur; et cependant ces mômes personnes sont peut-être les obligés immédiats de Napoléon '. Quant à moi, je parle de lui Buivanl les temps et d abandonnant jamais ni le héros ni l'homme. M.-i plume u'esl guidée par aucun autre Bentimenl que celui me portant à Faire connaître Napoléon comme je lai vu H comme je lai jugé. Je pense en avoir le droit, parce que je Décrois pas qu'il existe un

MÉMOIRES 1)1. LA DCCHE8SE h' Mil;. 21~

miroir capable de l<; reflétera tmihs les époques de sa vie, comme je puis demander à mon souvenir de le luire, le ne trouverai pu^ toujours d'aussi brillantes, d'aussi pures couleurs [iour le peindre. Mais alors, comme maintenant, je dirai ce que j'ai ressenti, je dirai la férité sur lui. Napoléon a pu M pe pour beauCOtip de- inonde un homme tout prestigieux, il ne l'est pas pour moi. tout est-réel en lui.

Les succès de Massëna, lors de la brillante affaire de Zurich, avaient éloigne' le danger pourquelque temps, mais ne l'avaient pas détruit. Le peemier consul ne Le savait que trop. Le sorl de la France était de nouveau menacé. L'AutricÉre, irritée par tant de revers lorsqu'elle devait compter sur Iles victoires, «'lait enfin déterminée a tenter un dernier ell'ort et à nous écraser.

Le premier consul eut alors une de ces déterminations qui n'appartiennent qu'au génie. Le passage du Saint-Bernard est effectué. S uivarow avait reculé l'année précédente devant une tell. entreprise; Napoléon en voit la presque impossibilité, mais il la voit pour la vaincre.

La poésie l'a célébré, la peinture l'a retracé. Eli bien, il q es rien qui en puisse donner aujourd'hui une juste idée à ceux qu n'ont pas fait partie de l'expédition ! Il fallait alors même lire les lettres qu'écrivaient de Milan, de Suze, de Veroeil, de la Brunette, ceux qui, après avoir traversé les Alpes, conquéraient encore une fois la belle Italie ! Un enthousiasme général se manifestait avec une -énergie qui se communiquait en France aux mères, ans sœurs, ;iu\ femmes, aux amis qui recevaient des nouvelles de l'armée. Lorsque ma pensée se reporte à cette époque, je retrouve des sensations qui depuis n'ont jamais été égalées.

Le jour de la bataille de Marengo, Junot, prisonnier des An glais, débarquait enfin à Marseille et touchait sa terre natale, après une captivité' de plusieurs mois 1 .

« Combien le bonheur qu'il ressentait de se trouver en France eût été empoisonné m'a t-il répété mille fois, depuis, s'il avait -t. que ce même jour les champs de l'Italie non- revoyaient encan combattre, sans qu'il fut auprès de son généra] ! »

(1) Les prisonniers débarquèrent à Marseille du 14 au lo juin, tonal avec lui le capitaine LalL'inand, qui était alors son aide de camp et qui, que lui, étail assez friand des balles el du boulet pour éprouver un vif i en apprenant qu'une aussi belle fête s'étail pas» l 9BQS BOL.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRAHTBS

Hélas! le même jour, presque à la même heure, tandis que le plomb meurtrie» de l'Autriche faisait tomber Desayi dan- les champs de Marengo, la trahison mettait dans La main d'un fanatique le poignard qui devait tuer Klerberl Tous deux l'honneur de notre armée, tous deux par uni- conformité fatale périssent le. même jour, presque à la même heure 1 .

Que de fois cette même année de la bataille de Marengo, qui fut aussi celle où je me mariai, n'ai-je pas vu le dîner se prolonger jusqu'à neuf heures parce que Bessières, Lannes, Eugène, Duroc, ou Berthier, ou tel antre enfin de ses compagnons d'armes quelquefois tous ensemble, expliquaient à Junot, avide des moindres détails tous deux de cette affaire mémorable! Alors la table devenait la plaine de Marengo, un des groupes du surtout figurait le village, les candélabre- de bout de table Tortoin- l Alexandrie, et les poires, les noix, les grappes de raisin représentaient le mieux qu'elle- pouvaient les phalanges autrichiennes et hongroises et no- braves phalanges françaises (2).

Desaix avait, comme on lésait, plusieurs aides de camp. Dans le nombre, il y en avait deux qui se faisaient remarquer par i excès de leur douleur. L'un disait d'une vph* brisée de sanglots :

— Ah ! mon général! pourquoi vous ai-je survécu ? Et l'armi

El la France! Ah! quelle perte '. Et le bon jeune homme versait de véritables larmes sur le cadavre de celui qu'il regrettait comme le jeune'** regrettait Turenne.

L'autre aide de camp était jeune aussi. Comme l'autre il pleurait... beaucoup même, mais sa douleur se manifestait différemment :

— Ah ! mon Dieu! mon général es! donc mort! Qu'est-ce que je vais devenir? Mais, mon Dieu, qu'est-ce que je vais devenir.'

C'est au premier consul lui-même que j'ai entendu imiter l'accent des deux jeunes officiers. L'un deux pleurait encore Bon général bien des années après sa mort, ('/était une digne el honnête créature que Rapp, un bon camarade et en tout un homme fort au-dessus de la ligne où il s'était lui-même placé par la brusquerie apparente de ses manières.

i Kléber lut assassiné au Caire par un jeune Turc qu'expédia le visir faite d'Héliôpoli8.

■2 Je parlerai plus loin d'une représentation que le premier consul nous i H donna an jour à la fctalmaison en expliquant à Junol une manœuTre de la bataille de Marengo. C'i st un des faite lee plus curieux po'asibli

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÊS 22!j

La nouvelle de la victoire de Marengo arriva à Paris le 21 juin : le gros de l'armée, commandé parle premier consul, avait passé le Saint-Bernard le 20 mai !... L'effet « I « * la nouvelle de cette importante affaire fût de faire monter-le tiers consolidé (5 0/0) de vingtneufà trente-cinq francs!...

Le jour où la nouvelle de la victoire de Marengo arriva, nous avions été déjeuner et diner à Saint .Mandé. Gomme il n'était venu personne que nous de Paris et que la maison était assez isolée, nous ne savions rien lorsque nous rentrâmes le soir dans la ville. Nous eûmes donc l'annonce de la nouvelle avec tout le délire de la joie, qui enivrait le peuple des faubourgs, toujours si ardent, si franc, dans la manifestation de ses sentiments.

Depuis la barrière jusqu'à la maison de Beaumarchais, nous vîmes au moins deux cent- feux de joie autour desquels le peuple dansait en criant: « Vive la République ! Vive le premier consul ! Vive l'armée ! » Et tout le monde s'embrassait, et tout le monde se félicitait comme pour un bonheur personnel, un intérêt de famille!

A l'espèce de carrefour formé alors par l'ancienne place de la Bastille, il y avait une foule plus nombreuse encore. On venait de la Cité du quartier Saint-Jacques, de la place Maubert. On passait l'eau dans de petits bateaux pour venir chercher des nouvelles dans une partie de Paris qui devait naturellement en avoir plus facilement que celle-là, qui n'avait pas alors le pont d'Austerlitz pour la réunira la mère ville et qui était bien plus faubourg que ne l'est aujourd'hui le bord du canal de la Villette. Comme il faisait beau et que ma mère voulait rentrer chez elle le plus tard possible, en revenant de Saint-Mandé, elle avait donné 1 ordre à son cocher, de prendre la rue du Faubourg-Saint-Àntoine, au lieu de suivre celle du Faubourg-Saint-Denis — ce qui était notre chemin — et de rentrer parla rue Caumartin, ensuivant les boulevards. Cette idée fui heureuse en ce qu'elle nous lit jouir • I un spectacle vraiment beau : celui d'un grand peuple aimant et reconnaissant.

Oui, dans le moment que je décris et dont le souvenir m'est encore si présent, pendant toute celte journée où il apprit à la fois sa délivrance et sa gloire, le peuple de Paris, je le répète, fut aimant et reconnaissant.

Comme notre voiture allait au pas. nous entendions tout ce qui se disait dans les différents groupes*.

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