‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 9 sur 44 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

30 prairial. — Hoche accusé, sa défense, sa mort. — Retour aux anciens usages. — Louis Bonaparte. — La France au bord de l'abîme. — Championnet destitué — Les hussards de Scheckler. — Honneurs funèbres à Joubert. — Souvarow. — Victoire de Masséna. — Louise Bellet. — Réapparition de Salicetti. — Menées des frères Bonaparte. — Fêtes nationales. — Bonaparteest en France. — Emoi causé par ce retour. — Inquiétude de Joséphine. — Elle prend les devants. — Réconciliation amenée par Hortense et Eugène. — Fureur de la famille. — Jérôme et Hortense. — Le duc de Lauraguais crie Vive Bonaparte ! — Mot amer de M, de Lostanges.

Il est très vrai qu'après le 18 fructidor nous avions éprouve une nouvelle Terreur qui avait mis du trouble dans toute notre société, ot plusieurs de nos amis, désignés dans quelques-unes des déclarations de Duverne de Presles, furent contraints de quitter Paris. Lucien Bonaparte et Joseph, qui alors étaient tous deux au Corps Législatif, mirent une bonté parfaite à seconder ma mère dans les soins qu'elle se donna pour sauver deux personnes compromises évidemment par erreur. Lorsque la chose fut prouvée par pièces authentiques, Joseph devint le plus chaud défenseur de ces deux personnes et emporta leur all'aire auprès de Barras, qui Lui-même, par pudeur, aurait dû ne pas se laisser seulement solliciter, surtout pour l'un d'eux qui, je crois, était son parent, mais tout au moins son ami, avait été Longtemps son camarade de plaisir et qui alors n'avait plus que le malheur de n'avoir plus d'argent (1) et de ne pouvoir faire Le plat courtisan à la cour de Barras.

(1) La conduite de Barras avec M. lé comte de Ba . t a été plus que mauvaise. M. te comte de B...I. neveu de l'archevêque d'Aix et l'un des hommes marquants de sa province par son nom et sa naissance, non seulement ne

184 MÉMOIRES DE I. \ DDCHESS] \ RANTÈ8

Après cette uouvell» révolution du tu prairial, car elle en méritait le nom, Lucien prit une attitude qu'il n'avait pas eue jusque cette époque. Joseph, plus doux, plus tranquille, se contentai! de faircdu bien toute* les fois qu'il pouvail employer son crédil à obliger. Non pas qu'il manquât de force dans le caractère. ' égard il a « * t « '■ fort mal jugé, ainsi que je l'ai déjà dit et comme I me sera facile de le prouver quand j'aurai à parler de la guerre d'Espagne, dont on connaît les combats ou les sièges, mais fort peu I»' dessous de carte: .

Je n'ai pas parlé <\'uu événemenl qui eut lien immédiatemenl après le 18 fructidor et qui nous frappa de tristesse parce que bous étions liées avec de- parents et des amis de la victime qui tut sacrifiée : je veux parler àe la mort de Hoche. G'es4 un grand événement dans l'histoire de lettre révolution que la mort de cet homme. J'ai peu connu personnellement le général Hoche, mais sien el depuis j'ai eu BUT lui les détails les plus curieux. Lorsqu'il mourii! la voix publique s'éleva comme un cri accusateur contre le Directoire! CTeSt une grande question à résoudre que celle qui doit amener une décision qui dit : « Ces hommes sont de- meurtrier- ! Mais la pensée ne peu! être comprimée, elle est libre de parcourir toutes les preuves dans lesquelles elle peut lire une conviction ou une réfutation .'La mi : oe s'est fort oecupéede cette mort de lb j 'ai -urtout bien discuté avec moi même tons les antécédents An

I S lïuetidor. lorsque mon âge m'a permis de profiter des document:-

précieux qui sont en ma possession. J'ai vu que le généra! Hoche avait été constamment le but de la haine d'imparti alors malheu rendement puissant, quoique n'agissant que dans l'ombre il accu- ■néral Hoche devant les deux chambre-, dans h terme rroyano que le général était coupable. 1 1 manquait une somme de huit O n mille franc-, que l'on prétendait que le commandant de l'armée d< Samhre-et Nh-u-e avait dérobée pour la partager entre le- «.flicier-

desofl état-major. Une personne à laquelle il portait alors un vit trouva pas en lui au ami et un appui, ce qu'il devait espérer, mais il ne pal

parvenir à .->■ faire remluan s« r par lui une somme de cent cinquante loniprttftl en diversu fois et à la véritr sans billet, mais avec toutes les preuves qui peuvent y suppléer. M. le comte de Ba...1 est mort malheureux et sans que la caricature de roi se soit acquittée. Au reste, j'aurai à raconter une pareille histoire uni m'est arrivée à moi, non pas i" G un roi, m;u< ai rr BU on

roi. Kilt- eut encore phu amusante; l'autre n'est que vite, celle-ci réunit les (eux iv«

MI.Moiuls DE ta ,1 < IIESSF b'aBBANTÉS 165

intérêt et qui vit encore, recevait dans ce même temps des Lettres de lui, dans lesquelles il La priai l en grâce de lui faire prêter de l'argent, à quelque prix que ce fût. « Et surtout I . Lui disait-il,

gardez-moi liien le secret ; car je rougirais trop si je pouvais croire que la France sait que L'un des généraux en chef de ses armées est contraint de faire un emprunt pour remplacer Les chevaux que lui

ue le boulet ennemi. »

Dans une autre, il parle du séjour qu'il a liait à Paria peu de temps avant sa mort. Le résumé de toute cette correspondance prouve que le directoire a été perfidement cauteleux avec le gé-

léral Hoche, qui, franc et loyal républicain, s'est laissé jouer par

jn gouvernement sans foi et dont quelques membres voulaient alors vendre la patrie. Tenez, questionnez Chérin (2) la première

'ois que je l'enverrai dans cette caverne de brigands, il vous dira, avec sa rude et loyale franchise, si nous avons des gâteaux à partager dont le- fèves soient de cent mille francs. Mon sang bout dans mes veines Lorsque j'entends de pareilles absurdités ! Mais mon âme se révolte à la seule pensée que le gouvernement non seulement les autorise, mais les fasse lui-même répandre. Je m'en 'joutais à mon dernier voyage à Paris, el leur conduite hypocrite envers mot aurait dû me dessiller la vue. Je voulais une explication publique dans laquelle j'aurais donné mes preuves, et la nation m'auraitjugé !... Elle aurait prononcé entre moi et ces pantins déguisés en Orées et en Romains, il y a quelques mois, et qui

eulent maintenant jouer au despotisme, arborant le manteau du moyen âge et Le chapeau à la François 1er. 0 ma patrie ! ma patrie ! Enfin, que veulent-ils de moi, tous ces saltimbanques? Veulentîle que j'aille à Paris pour y renouveler le scandale honteux du 30 prairial? Le veu!ent-ils? Eh bien j'irai aussi, à mon tour, mettre en pièces (3) les habits brodés et les panaches de ces monstrueux pantins! Qu'ils ne me provoquent pas !

(1) Cette lettre est du 19 thermidor an IV.

(2) Il était au Trésor. Celait le plus honnête des hommes, mais extrêmement borné. Son entendement ne passait pas sa comptabilité ; il était dplus for! distrait, .e qui pourtant n'arrive qu'aux geas d'esprit. C'est lui qui. an jour, écrivant à us ministre (Charles Lacroix' pour s'excuser de «e pou voir aller diuer chez, lui. Unissait sa lettre en lui disant: « Ht surtout faites

ionc plus attention à vos zéros, il ont tous une queue, »n les pr^ud poui

des 9. »

(!V II taisait sans doute allusion à la scène indécente du ;<0 prairial qui

lN*i tfÉMDIRES DE LA DUCRE88E Ii'ai:IIAM(-

H'-las! le malheureux n'aurait pas dû provoquer lui-même un ennemi d'autant plus lâche qu'il était coupable et faible. A | > « - i 1 1 ♦ -

un mois s'était écoulé depuis la date de cette dernière lettre que

néial Hoche était mort. Depuis longtemps j'ai soulevé son linceul, j'ai interrogé ce cadavre qui, quelques minutes après le dernier soupir, devint si terriblement accusateur qu'une voix m raie s'éleva pour frapper du nom de meurtriers ceux qui devaient poser sur le front de Hoche une couronne civique et non la planche de sapin d'une bière. Quant à ma propre opinion, elle me donne la conviction que le général Hoche est mort assassiné.

Le retour vers les anciens usages était une chose fort marquante dans notre société d'alors. Aussi ne puis-je passer sous silence l'effet que produisit le mariage de M. Pierre de Rastignac avec M" «le Doudeauville. jr une personne charmante, remplie de grâces et de bonnes manières, mais plutôt élégante que très jolie. En tout elle plaisait fort. Son mariage fut le premier où les choses se passèrent comme autrefois.

Il y avait alors à Paris une foule de jeunes gens de bonne famille qui désiraient prendre du service soit dans l'armée, soit dans l'état-civil. Au nombre de ceux qui venaient souvent chez ma mère était un jeune homme de Toulouse qu'elle protégeai! et aimait beaucoup. Il se nommait Fornier de Montcazal. L'expédition d'cigypte le tenta. Il voulut en faire partie et pria ma mère de le recommander au général en chef.

— Je ne puis, lui dit ma mère. Le général Bonaparte n'a pas été avec moi, pendant son séjour ici, comme il aurait dû être; aussi je ne lui demanderai rien. Mais je puis VOUS donner une lettre pour Louis Bonaparte. C'est un bon jeune homme et je BUÎ8 sûre qu'il ma recommandation il fera pour vous tout ce qu'il pourra faire.

En effet, M. Fornier, arrivé à Alexandrie, y trouva Louis qui, étant souffrant, n'avait pu faire partie de L'expédition de Syrie. Il reçut .M. de Montcazal (1), L'accueillit comme un frère et la reavait fa lien entre Delahaye et un autre député, lis s'étaient battus avec une telle rage; dans le lieu même des séances du Corps Législatif, que leurs vêtements furent déchirés. La Bcène eut lieuà la tribune même.

(1) M. Fornier il»- Kfontcazal, qui avait «lu partir avec le malheureux S rut 1>' bonheur de ne pas fane partie de -eu convoi. Mais il éprouva un autre malheur : il fut pria par les Turcs, lors de son retour en France, et est demeuré deux ans aux Sept-Tours. Mais depuis sa fortune a bien changé. Lorsque

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D kBRANTÉS

eommandation de ma mère devint pour son protégé la source de sa fortune. Louis Bonaparte, comme cela arrive aux très jeunes

gens, quand ils ont un bon cœur, devint en eflet fier de son patronage, surtout lorsqu'il put apprécier toutes les lionnes qualités de celui que lui recommandait ma mère. 11 le mit en position de faire quelque chose, ce qui, pour un esprit industrieux, est la base de toute une fortune. M. de Montcazal suivait la carrière administrative ; Louis fit les démarches nécessaires pour qu'il pût trouver à l'instant un appui et un patron ; car en ce moment il était sur le point de quitter l'Orient.

Lorsque le général apprit qu'un Français était arrivé avec une recommandation de Mme de Permon et que cette recommandation n'était pas pour lui, il sourit avec amertume et l'on vit qu'il allait dire un mot désagréable; mais il se contint, demanda plusieurs détails sur le personnage recommandé et. après s'être quelque temps promené en silence, il dit à Berthier :

— Quel est le nom de ce jeune homme ?

Berthier et le général Lanussc le lui avaient déjà dit trois fois. Berthier le lui répéta.

— écrivez-le sur ce cahier — et il en montrait un sur la table — vous m'en parlerez, entendez- vous, Berthier? Je veux montrer à Mme Permon que je puis aussi bien faire que Louis.

Peu de temps après, Louis revint en France. Il ('tait si changé, que nous eûmes peine à le reconnaître L'infortuné jeune homme portait déjà en lui, je crois, le germe destructeur qui le rendit impotent avant trente ans. Mais son excellent cœur, son Ame si belle et si parfaite, voilà ce qui n'était et ne fut jamais attaqué par aucun germe malfaisant t

Louis Bonaparte avait quitté l'Egypte parce que l'amour de la patrie le rappelait en France et, lorsqu'il fut enfin dans cette France tant désirée, son cœur fut déchiré à 'a vue du spectacle qui se présentait à lui comme un mauvais rêve, de quelque côte qu'il portât ses yeux. Nous étions au bord d'un abîme, menacés de toutes parts et privés de moyens de résistance. Nous venions de

Louis Bonaparte fut roi de Hollande, il se rappela son jeune protégé de l'armée d'Orient, l'appela près de lui, le nomma chambellan, lui donna nne place de confiance dans sa garde et le combla de biens et d'honneurs. M. de Montcazal est aujourd'hui relut' à Toulouse, toujours if meilleur des hommes et desamis et jouissant de l'estime générale.

ISS MSX0MU2S H LA iSl d'àBRAKTÈS

voir disparaître, en moins d'une aimée, le fruit des belles campagnes d'Italie et une hydre aux mille tètes, née de nos discorde! • ixîl. — . #-ii ciif'.nitait d'elle-même «le nouvelles et nous rongeait k cseur. Knlin notre position paraissaii désespérée. Cependant, ce n'étaient pas les hommes habiles qui nous manquaient. Joubert, Caampionnet, Masséna, Moreau, Soult, Mortier, Molitor, Maodpnald, Brune, Jonrdan, Lecourne el une foule d'autres, dont les noms formeraient une liste de deux pages, étaient demeurés pour nous garder el nous défendre, après le départ de Bonaparte. Mais à quoi nous servaient tant de belles renommées, lorsqu'ui gouvernement comme celui que nous avion- alors laissait envahir nos frontières par des bordes saut s ambassadeurs,

•an- taire payer chaque goutte de leur sang par une ville hrùlée chei la nation meurtrière, avilir le nom de France, jusque-là si radieux et ne savail trouver d'autre remède à tant de maux, que la nomination deSchéreran noble poste de défenseur de I Etat ?

Championne! rappelle la victoire sous nos drapeaux ; il bat le général Mack, et prend Nfaples. Mais comme le Directoire voulait l'aire expier à la patrie la gloire d'un de se- fils, Championnel est destitué I . arrêté 2), Livrée ane commission militaire, an raomeni d'être fusillé, traité enfia en ennemi de la France; et cela parce qu'il a voulu résister à des proconculs lâches et cupide-. El son armée, remise aux mains de Macdonald, ue parvient à rejoindre Moreau qu'après le carnage de la Trébbia, qui moissonna encore huit mille de nos soldats.

Pendant ce temps. dans L'ouest delà Fiance ,1a chouannerie levait son hideux étendard et les routes de la Vend'' étaient de nouveau trempées de sang français 1 3à. Nos plénipotentiaires et i massacrés à Rastadl par les hussaraa de Scaeckler et, quelle que lût h» profonde indignation de ht France, la vengeance fut encore

■ i • ios cet détails, ainsi que ceux <1'> la bataille de Cassano, sont de la plus grande exactitude ;je Les .ii dans mes notes de La m. un même de mon frère et, me trouvant un jour en Espagne avec Masséna, je passai plus ili1 deux heures à l'écoutei attentivement parlei sur ce sujel el dans le même sens, le te ■ onsignai sur-len bamp dans le journal de mon voj ige d'Espagne. Masséna (il d'une manière rorl remarquable loul L'historique de la guerre de l'an VI Ile de I in VII on ttftKe et ea Sm I II fut mi- en liberté le 5 messidor suivant.

(3) On saH que la Vendée est coupée par une foule de sentiers ou plutôt de petites rentes dans lesquelles r>n a souvent m l'horrible particularité que je

BÉMOISES M LÀ Dl [ESSE o'aBRAKTBS l<S!j

bien tardive à frapper les a Lee deux conseils qui demeu

rèrent veufedes cKeax \ i c • l i n i «■> furent les premiers a rendre à une

telle mort des honneurs funèbres vraiment dignes d'elles. Oui peut oublier cette cérémonie après l'avoir rue .' Qui peut n'être pasému au souvenir du silence religieux qui régnait dans la salle et dans les tribunes, Lorsqu'on allait parocéder à un vote ? Alors le président se tournait vers la chaise curule de la victime sur la(|iielle ou voyait le costume du représentant ai . recou-

vert d'un crêpe noir. Il s'inclinait et, après l'appel d »s noms de Roberjol et de Honnier, il prononçait d'une voix dont l'effet était toujours terrible :

— Assassiné ai congrès de Rastadt!...

Ht tous les représentants répondaient :

— Que leur sain/ retombe sur la. tête dr n<>< meurtriers l

Je ne me rappelle plus à quelle bataille les hussards de Scheckler se trouvèrent dans une position qui les amena à demander une capitulation, mais leur conscience leur criait qu'ils ne devaient point attendre de quartier.

— Frrti-t-oii des prisonniers? lit demander celui qui commandait le corps.

La réponse fut un cri de rage : < Défendez-vous, misérables ! » Et tout le régiment fut exterminé.

11 semblait que le malheur frappant sur nous sans relâche fût surtout altéré de sang. Le fer et le plomb moissonnaient autour de nous >an< distinction d'âge, de talent ni de position, avec une rapidité qui augmentait chaque jour le deuil de la patrie. Une nouvelle infortune lui était réservée. Joubert fut tué à la bataille le Xovi au moment où, touché des maux de sou pays, il avait oublié ses offenses pour ne voir que son danger.

Il faut avoir vu l'effet que produisit la nouvelle de la mort de Joubert. lorsqu'elle arriva à Parts, pour en parler. Ce fut une de ces impressions qui jamais ne s'effacent. El le jour où le Du •> toire, qui l'honorait alors parce qu'il ne le craignait plus, lui rendit les honneur- funèbres au Champ-de-Mars. qui de nous die le caractère sacré que le regret unanime imprima à cette cérémonie ' Presque toute- les femmes étaient en deuil et lorsque

le buste de Joubert. couronne de eypré> et entoure d'une écharpe

de crêpe noir, lut posé sur l'autel de la patrie par le président du Directoire, il est impossible que ceux qui ont été présents comme moi à cette pompe funèbre, toute différente des autres cérémonies

190 MÉMOIRES DE LA m (llESSi: d'aBRANTÈS

de ce genre, aient pu oublier le bruit très distinct des sanglots mêlés aui acclamations du peuple. Ce fut Garât qui prononça l'oraison funèbre de Jouberl.

Pendant que Bonaparte était en Egypte, un nom étranger s'était acquis une grande célébritéen France, surtout parmi les ennemis du gouvernement; je veux parler du nom de Souvarow. Ce nom était clans toutes les bouches, et nos jeunes élégants oe portaient que des bottes à la Souvarow, des chapeaux à la Souvarow ; que sais-je? C'était avant la bataille de Zurich, journée qui immortalisa Masséna, et dont il rendit compte au Directoire avec une simplicité vraiment digne d'un vieux Romain.

Quelle victoire en effet que la bataille de Zurich ! Quels résultats î Et que ces lauriers venaient à propos pour voiler aux yeux de la nation les derniers désastres de l'Italie !

« Vingt mille prisonniers, plus de dix mille morts ou blessés, cent pièces de canon, quinze drapeaux, tous les bagages de l'ennemi, neuf de leurs généraux tués ou pris. L'Italie et le Bas-Rhin dégagés, l'IIelvétie libre : tel a été le résultat, dit Masséna dans son rapport au Directoire, des différents combats livrés à L'armée russe, et surtout de la bataille de Zurich. »

Que j'aime à me rappeler ce temps où la joie d'un peuple tenait du délire en entendant annoncer une grande victoire ! De combien de bénédictions la France entière comblait Masséna et tou^ ceux qui avaient contribué à rejeter loin de nous lie malheur d'une invasion. Masséna a souvent répété que celui de tous ces généraux auquel il devait le plus, eu raison du passage de la Linth, était le général Soult. Il ne l'aimait pas alors, quoique cependant il fût moins mal avec lui qu'avec le maréchal Ney. après I»- général Soult, il plaçait immédiatement Molitor (1):

— Voilà un luron comme il en faut, disait-il à Junot en lui frappant sur L'épaule. C'est comme toi. Tête dure et bras lourd. Sais-tu ce qu'il répondit à ce vieil ours de Souvarow, lorsque cet imbrrilc-h au lieu de rentrer en Suisse par Einsirldru. pour 86

battre avec moi en rase campagne, chercha son chemin comme un capon, par Le côté de Claris, pour rejoindre Korsakowqui était rossé et l'Autrichien qui était mort, et rencontra Molitor dans le Linthal, où celui-ci ne l'attendait pas non plus? Le vieux sauvage russe, qui oe doutait de rien, lit attaquer mon Molitor par le

(l) Bonaparte ayait aussi pour lui la plus haute ostimo.

MÉMOIRES DE l.\ DUCHESS1 d'âBH LPiTÉS 191

corps «Je Jellanich (1) et puis par un autre en liane droit. Le garçon était mal à <on aise. SouVarow le vit bien vite, car le vieux chien avait de bons yeux de troupier et il envoya un parlementaire à Molitor pour lui ordonner au nom de toutes ses bêtes (2) de se rendre à lui parce que, disait-il, « vous êtes entouré de partout ». ce qui était vrai. Mais Molitor et une capitulation avec Souvarow, cela n'allait pas ensemble ; il répondit:

« — Non !

« — Mais, lui dit l'officier parlementaire, vous êtes environné de tous côtés. Rendez-vous.

« — Ce ne sera pas moi qui me rendrai, répondit fièrement Molitor. Ce sera vous. »

— Et mon homme, poursuivait Masséna, s'est, en effet, tiré de ce mauvais pas-là. Il a frotté les Russes et rejoint Ga/an au pont de Naît f eh. Alors tous deux se sont retournés et, se ruant sur l'ennemi, ils l'ont abimé à Schwauden. Mais il y a une foule de traits que je n'ai pas pu consigner dans mon rapport au Directoire, ajoutait le maréchal, et qui pourtant sont du plus haut intérêt. Ce n'est pas, au reste, la faute d'Oudinot (3), car il est, j'espère, assez bon camarade, celui-là.

Voici encore un fait que je tiens de lui.

Un jour, nous dit-il, étant à Bussinghen (4), j'aperçus un jeun.artilleur de l'artillerie légère, dont le cheval venait d'être percé d'un coup de lance. Le jeune homme, qui paraissait encore n'être qu'un enfant, se défendait en déterminé, ce qu'attestaient plusieurs cadavres ennemis qui étaient autour de lui. J'envoyai un officier avec quelques hommes pour le dégager ; mais il arriva trop tard. Quoique cette action se soit passée isolément et sur la lisière du bois, en face du pont. L'artilleur avait été h- seul but de la petite troupe de Cosaques et de Bavarois que nos gens firent

(1) Corps autrichien.

(2) On sait que Souvarow faisait souvent mettre en tète des proclamations « De l'Ordre du Scorpion, de la Panthère, etc. », et que tous ces noms étaient imaginaires.

(3) Le général Ondinot était chef d'état-major à Masséna dans la cam] au.-tro-russe. Ce que dit Masséna de lui est vrai ; il est bon camarade, du moins l'ai -je connu tel.

i Ou Buezengheo. Comme je n'ai pas vu le nom écrit, je ne connais pas v.i véritable orthographe. Il est donc possible que je me trompe. Cela pourra arriver quelquefois relativement aussi ;i d<'s noms propres que j'ai seulement entendu prononcer.

|92 MEMOIRES DE LA DOCHBSM D Al;lUMf.>

t'uir. Sou corps fitait criblé de battes, lardé de coupa «le lance et haché de coups de sabre. Certainement il avait plu- de trente blessures. B1 savea-voua bien ce que c'était que ce jeune boawm le madame ? m»' «lit Masséna en se tournant vers moi. C'était un. femme! <»ui. une femme et jolie encore ; quoique, en vérité, il EM m peu difficile d'en juger, tant elle avait le rasage souillé de sang. Elle avaitsuivi à l'armée son amant, qui était capitaine d'artillerie- elle ne le quittait jamais et, lorsqu'ilful tué. elle défendit ses dépouilles comme une lionne. Elle était de Paris, -'appelait Louise lïellet etétaitfille d'un passementier de la rue du Petit-Lias.

.l'ai parlé tooJ à l'heure de la faxaense tietotre que Mass remporta à Zurich. Cette \ ictoire était immense dans ses résultats. Sans doute nous n'étions pa- dans un état aussi désespéré que Bonaparte a voulu nous le persuada r à son retour d'Egypte, mais nous étions fort malades. Les royalistes attendaient avec impatience le moment ou ils pourraient tenter la contre-révolution et, dans de telles circonstances, une invasion étrangère nous perdait La Société du Manège (1) était véritablement un foyer dangereus où se réchauffaienl les éléments de La Constitution de S1:*. La S< âétéde la rue du Bac n." valait pas mieux. Je sais bien qu'il y avait lans l'une el dans l'autre des hommes purement et véritablement •épublicains ; mais, pour quelques individus, combien de misé* ables qui ne voulaient que l'anarchie pour tou( détruire de noureau ! Lucien. Joseph et Salicetti 2 étaient accusés d'en faire partie. Un jour ma mère en parla à Lucien, qui voulut répondre «r de grandes phrases ei une sorte de dénégation embrouillée

Je' n'entends rien à la politique, lui dit ma mère, mais il

me chose que je sais très bien, c'est que je veux garder ma téta -ur mes épaules. Elle me plaît à cette place-là et lous vos beaux Tuteur- du Manège ne l'y feront pas rester aon plus que la leur

(i) Cette salle du man< s m use paa - n jardh

uileries e1 se trouvait dans l'enceinte extérieure du conseil des Anciens. <:ilc fut fermée le 7 thermidor an VII.

n n pas parlé de md retour en France : il eul li vit la première campagne de Bonaparte en Italie. Salicetti fut toujours i noemenl reconnaissant du service que ma mère lui avait rendu el parut esBn touché de la conduite de Bonaparte envers Un. Mai- bous le rimes moins

-. c I séjour à l'ai inions toujours extrêmes étaient c

sid^nr.' &*ee ©elles de ma mère : i epend ait il renail presque toujours fois par semaine noua voir.

MÉMOIRES DE LA DUCHESS1 d'âBRAIITÈS 193

et la vôtre, si cela continue. Je l'ai aussi dit au ministre de la guerre I), l'antre jour, chez Joseph. Je l'ai répété ouvertement encore à Salicetti, avant-hier soir. Je n'aime pas à voir un homme

comme lui, se mettre de nouveau non pas dans le pot an noir, comme on le disait autrefois, mais dan- ane mer de gai

Lucien, qui n'avait pas grande attention à donner aux discussions politiques avec une femme, quelque lié qu il fût avec elle, répondait à ma mère en riant. Et, si (die se fâchait, il riait encore plus fort, lui prenait les mains et parlait de M11' l'hilis <ui bien de Ml,,e Saint-Aubin. Le fait réel est que luiy Lucien, avant en tète Le retour de son frère et les événements du 18 brumaire, ne pouvait pas être véritablement l'un des chefs du parti Mai Mais il fallait paraître du même sentiment pour rallier autour de lui des hommes qu'il était surtout important de ne pas avoir contre soi.

J'ai déjà parlé des fêtes du Directoire et je ne reviendrais pas sur ce sujet si, à cette époque, il n'y en eût pas une remarquable par un fait assez singulier.

On sait que c'était ordinairement au Cliamp-de-Mars que se célébraient nos fêtes nationales. Un amphitéàtre immense -Vivait au milieu du Cbamp-de-Mars. Là se plaçaient le Directoire, les minisires et Les premières autorités ; tes savants les plus distingués, les orateurs, les littérateurs el les artistes, tous les militaires qui se trouvaient à Paris, étaient également invités à se réunir autour du Directoire qui, dans cette occasion, il faut le dire, ne me parut pas du tout ridicule, tandis qu'il était même burlesque de voir ces cinq hommes avec leur costume d'apparat dans les salons du petit Luxembourg. Mais là, tout allait bien. Les plumes flottantes agitées par le vent n'avaient plus que de la noblesse et ce manteau se drapait avec grâce, même autour de Laréveillère-Lépaux.

i Bernadotte. Il avait été nommé au ministère de la guerre. Le ii ttessjdor an VII, en remplacement de Milet-Mureau, qui n'avait, je crois, que le portefeuille. Sa démission est la plus charmante escroquerie politique qu'on ait faite pendanl la Révolution. Sieyès, alors président du Directoire, et que Lucien' avait prépare depuis longtemps aux événements du 18 prumaii «ne conversation avec BeniadotteleSTC fructidor, dans laquelle il eut la finesse d'amener Bernadotte à .lire qu'il voudrait aller commander une de :

s, l ne heure après, Bernadotte reçoit un arrêté du Directoire qui lui an- Dom e qu'en raison de son désir, on accepte sa démission. Bernadotte fut confondu, el voilà au juste comment il donna sa démission.

194 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS

Dans ces fêtes, le discours du président du Directoire n'était pas ordinairement ce qu'il y avait do plus amusant. Mais le jour dont je veux parler il fut plus qu'ennuyeux; il faillit faire naître le danger que lui-même signalait. Sieyès, dans son discours, après avoir fait des vœux pour la conservation de la république, appelait l'anathèmc national sur la tête de celui qui oserait le premier toucher seulement à une pierre de l'édifice.

— Il a raison, mille fois raison, criait ma mère en frappant ses petites mains lune contre l'autre.

— Il peut bien avoir raizon, sans doute, disait le duc de Lauraguais, qui faisait partie de notre troupe, mais ze ne suis pas si le moment est opportun pour dire : •<. Z'ai raison. »

— Allons donc, mon cher duc, répondait ma mère, vous êtes tout à fait fou. Quand on a raison, on ledit partout et en tout temps.

— Ze vous prie, Mme de Permon,de ne pas prendre celui-ci pour me donner un titre que ze dédaigne. Au reste, ajoutait-il en parlant plus haut et relevant son immense cravate, ze ne suis pas...

Et comme les yeux noirs de ma mère annonçaient qu'elle allait éclater, il se pencha vers elle et lui dit de sa voix naturelle :

— Au nom de tous les diables, voulez- vous donc me faire mettre à la lanterne par ces enragés-là? Regardez un peu quelles ligures ont ceux qui jurent après cet imbécile ou ce coquin de Sieyès!

— Allons donc, dit ma mère, après avoir sérieusement regardé autour d'elle, il n'y a pas de réverbères ici, de quoi ave/- m. us pour ?

— Parbleu ! ze vous le dis, d'être pendu. Il \ là des arbres qui feraient très bien et trop bien l'office de potence et, quant à la c<M(le, ma cravate en ferait l'affaire.

— Voilà ce que vous ave/ dil de plus juste, dit nia mère, après avoir regardé la demi-pièce de mousseline dans laquelle la vieille figure le M. de Lauraguais était ensevelie. Seulement, la mousseline est bien fine.

Kl mil mère ôtait son ganl pour juger la finesse de l'étoffe et du degré de force quelle pouvait avoir.

— Oui, dil M. de Lauraguais, elle est fort belle cette mousseline, je lai payée forl cher el en arzent encore. Pas de ces chiffons de papier! de l'or! l'or est la monnaie des zens de qualité. C'est Lac roebefoucault qui a envoyé cette mousseline-là de Hollande, I madame... Il déroze, ce coquin-là, il déroze ; moi, je lui ai...

— Paix doue, lui dit ma mère. Vous prétendiez, tout à l'heure

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTBS 195

que j'allais vous faire pendre et vous, vous allez vous faire jeter à la rivière.

M. de Lauraguais prit scn lorgnon et jeta un regard effaré sur ceux qui nous entouraient; mus le discours de Sieyès occupait une partie des spectateurs et Fautre était aUenlive à regai.Jer une autre figure que celle de M. de Lauraguais

Le 18 vendémiaire, au soir, nous étions réunis autour d'un».* grande table ronde, chez ma mère, et nous faisions un loto-dauphin, jeu que ma mère aimait beaucoup. Mme deCazeaux, sa fille, Mm0 de Mondenard, beaucoup d'hommes de notre société étaient réunis autour d'une immense table, et la partie était fort gaie. Tout à coup un cabriolet, arrivant très rapidement, s'arrête à la porte. Un homme monte l'escalier en deux sauts, c'est Albert, qui nous dit :

— Devinez quelle nouvelle je vous apporte.

Comme nous étions tous très gais et que sa physionomie l'était aussi, ce fut à qui dirait le plus d'absurdes folies. Il remuait toujours la tète.

— Eli ! tu m'ennuies, lui dit ma mère, en reprenant le sac des petites boules ; quand il serait question du changement de la république, tu ne ferais pas plus l'important.

Ma foi, dit Albert en prenant un air sérieux, savez-vous bien, ma mère, que ce que vous dites en plaisantant pourrait bien se réaliser. Bonaparte est en France.

A L'instant même où mon frère eut prononcé cette parole, chacun resta immobile comme s'il eût été frappé par une baguette magique. Ma mère, qui avait déjà tiré une boule du sac, tenait sa petite main en l'air, tandis que l'autre avait laissé échapper le sac et toutes les boules roulaient sur le parquet sans que personne y lit attention. Chacun restait dans sa propre attitude. Ce lut Albert qui, sachant la nouvelle et ne voyant que le comique de n«»tre position, par un éclat de rire rompit le charme et nous lit revenir à nous.

— Bonaparte en France : dit enfin ma mère. Et comment .loin

,rl;' s,'st-'l fait? Mais ta nouvelle n'a pas le sens commun,

ajouta telle, .lai vu M"" Bonaparte, la mère, aujourd'hui même, a cinq heures, et rien en elle ne donnait la pensée qu'elle crût même sod retour prochain.

— Ma nouvelle est très sûre, «lit Albert. .Fêtais chez Brunetière lorsqu'on est venu le chercher delà part de liohier. Comme le

196 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRA*

Luxembourg est tout près de chez lui, il ma dit de l'attendre H au bout d'une demi-heure il esi Revenu. Il m'a appris que le génère! Bonaparte était arrivé h;>r i Préjvs, c'est-à-dire, il y a deux jours, BrunetièrernVa dit iju'il avait trouvé chea Gohiei M phine Bonaparte, qui avait dineel a\ ail reçu chez lui la première annonce de cette nouvelle si immensément importante. Il lui a paru, à ce qu'il m'a dit, ajouta bëod frère, parlanl plus bas à ma m. are, qu-'elle n'était pas aussi contentedu retour qu'elle devait l'être.

— Bah ! ilit le vieux marquis d'Hautefort, elle saura bien prendre -..h masque du jour dé n«e eu le revoyant. Mais qu'elle y prenne garde, c'est un matois qui y voit emir et elle, elle n'est qu'une sotte.

Ma mère rêvait profondément. Tout à coup elle se leva, r- poussa vivement son fauteuil :

— Quelle heure est-il? demanda-t-elle.

Il était onze heures.

— Il est trop tard ! dit-elle, comme se parlanl à elle-même.

— Et où donc voulez vous courir? dit M. d'Hapfteiort.

— Je voulais aller voir ce <|u'il y a de vrai dans (mit cela : car enfin tu n'as vu et entendu que pair les yeux et les oreilles !•• Biunetière, dit-elle à mou frère.

Albert ne laissa pas, ma mèxe achever -a phrase; il reprit chapeau, s'élança \ ers la porte :

— hau- 1 1 n quart d'heure je suis ici, nous cria-t-il do l'esealier.

Je vais chez Joseph cl chez Lucien.

Il revint au bout de quelques minutes avec la confirmation de La nouvelle.

Le lendemain ma mère était dès le malin chez M" Bonaparte la mère et i-\\<-/ Mme Lêelerc. M"" Bonaparte la mère état! fort mesurée dans ses paroles. Mais M" Léclerc ! Je n'ai jamais vu une semblable haine entre deux belles sœurs. Kl le l'ail réel, e'esl que M"1, Leclero était injuste ; car enfin M Bonaparte avait été excellente pour l'auleiie lors de s,,n mariage. M" Bonaparte occupait alors a Milan le palais Serbeiloni. Elle s'était plu à \ taire an-an ger, pour sa [jeune belle-sœur, an charmant appartement et, lors de Bon mariage, Paulette n'eul pas à se plaindre de tout ce qui lut l'ail pour elle e1 qui eût été sans doute moins Lien sans la sollicitude de M Bonaparte. Peut-être | ourreit-ofr, en cherchant bien,

krouver la cause de cette violente inimitié. En consultant u<-

MÉMOIRES DE I.\ DUCHESSE d'aBRANTÈS I 97

souvenirs, je place à Milan, à peu p I • Ip >quedu mariage

de M""' Leclerç, un jeune homme fort agréable de figure, de manières, d'esprit, toul cela dans ud très éléganl uniforme de chasseurs achevai. Ce jeune homme adjoint, puis aidé de camp <lu général Leclerc, était fort attentif auprès « 1 • ■ M Boù iparte <'t p piètre négligeait-il pour elle la femme, la jeune, La ravissante ïmni" de son général. Ce sont de ces offenses que des cœurs féminins ne pardonnent pas. Ànrès tout, je ne dé.clde rien, j'émets seulem en I un doute.

Il n'existe, dans aucune langue, des termes capables de donner l'idée précise de l'effet que produisit en France L'arrivée de Bonaparte. M. de Bourrienne a raison lorsqu'il dit que c'était un délire. Beaucoup de gens, ne ceux au moins qui veulent toujours faire et dire mieux que tout le momie, mit prétendu que, si le Directoire avait voulu a-ir avec fermeté, il aurait eu la victoire. Ceux qui parlent ainsi o connaissent ni la France d'alors ni La position du Directoire. L'enthousiasme de La nation, celui des deux Cdnseils dont il avait eu la maladresse de se faire détester, étaient à eux seuls la preuve tjue Le Directoire ne faisait qu'avancer le moment de sa chute. Il étail du nombre de ces gouvernements que le doigt de Dieu a touchés et auquel sa voix dit : « Tu ne passeras pas telle journée !

A dater du 18 vendémiaire tout tut autour de nous dan- une agitation continuelle. Le l(.». au matin. M™8 Bonaparte Joséphine) élait partie et avait été au devant de Bonaparte, mais sans aucune indication sûre relativement au ch smin qu'elle devait prendre. Seul, nient, comme on savait qu'il aimait beaucoup la Bourgogne, Louis et elle suivirent cette route pour se rendre à Lyon.

M'"e Bonaparte avait des inquiétudes vives et fondées. Soit irnpru lence, soit tante réelle, il esi de fait que devant le tribunal de la famille de son mari elle était fortement accusée et que le projet général était de faire divorcer Bonaparte. M. de Caulaincourt le père nous communiquait toute- ses inquiétudes à cei égard. Mais lorsqu'il venait % aborder un pareil sujet, la conversation languissait, parce que ma mère, qui connaissait la manière de voir de la famille Bonaparte, ne pouvait pas répondre sans La compromettre OU sans mentir. Elle connaissait d'ailleurs, d'un.' manière très précise, beaucoup de détails dont M. de Caulaincourt paraissait douter et dont la position de mia mère vis-à-vis de Bonaparte lui détendait de parler.

M™* Bonaparte avait formé depuis quelque temps, loisquc son mari revint d'Egypte, une liaison assez intime avec Go lier cl sa femme. La famille y cherchait une raison qu'elle ne pouvait trouver que dans L'espoir de s'en faire un appui, dans te ras où Bonaparte «'coûterait ses frères et ses sœurs. Le 18 brumaire a légitimé la haine de Gohier pour Napoléon ; mais elle lui était antérieure de beaucoup. Je puis parler de cet homme avec uni1 entière as-urance. parce que j'ai eu pour amis les plus intimes deux personnages dont l'esprit et l'extrême probité ne me laissent aucun doute sur ce qu'ils ont vu. Ils l'ont bien jugé. J'en donnerai la preuve.

Une grande faute de M.mt Bonaparte a été, à cette époque, île ne pas chercher, au contraire un appui, au sein même du danger. C'était à sa belle-mère qu'il fallait qu'elle demandât du secours contre ceux qui la voulaient perdre et qui l'ont perdu»' huit ans plus tard. Car il ne faut pas s'y tromper : le divorce de 18UÎ) fui le résultat des tentatives -ans cesse renouvelées de tous leé membres de la famille de Napoléon et de celles de quelques-uns de -es plus intimes serviteurs, que Mme Bonaparte el Joséphine, impératrice, négligea trop de ramènera elle. Elle voyait bien qu'elle courait des dangers en n'étant appuyée sur aucun faisceau de famille, attaché par les liens dont aucun événement n'altère jamais la force.

Bonaparte, en arrivant à Paris, le '2\ vendémiaire au matin. ne trouva donc personne dans sa petite maison de la rue Chantereine, où il alla descendre, puisque Louis el M"" Bonaparte n'étaient pas encore revenus de leur course inutile. Il fut donc entouré, ans-ilôt après son arrivée, par sa mère, ses sœurs belles-sœurs et, enfin, de toute la partie de sa famille qui n'avait pas été au-devanl de lui. L'impression qu'il reçut de la solitude de cet appartement, de l'abandon de sa maison par celle qui el était la maîtresse, fut terrible et profonde. Il en parla depuis fort longuemenl à Junot. lit une particularité bien remarquable, c'esl que, neuf ans plus tard, dans une circonstance funeste pour Ba malheureuse femme, il ne l'avait pas oublié 1 . Il pensa, en ne la trouvant pas au milieu de sa famille, appuyée sui sœurs, présentée par Ba mère, qu'elle-même se -entait indigne de leur protection et qu'elle luxait jusqu'à la présence de celui

(l)Jf rapporterai plus tarda cet égard une conversation bien remarquable - otre Napoléon el Cambacérès.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRAKTÈS 199

qu'elle avait outragé. L'erreur de route ne lui parut qu'un prétexte. Il fut blessé profondément et, dans une âme comme la sienne, une pareille douleur devait faire ravage. « 11 a dû bien souffrir », me disait Junot, lorsque, quelques mois plus tard, je lui parlai de cette époque de la vie de Bonaparte, dont la contreépreuve se frappait tous les jours sous mes yeux !

Mme Bonaparte revint. M. de Bourienne dit que Bonaparte témoigna pendant trois jours mu: extrême froideur à sa femme. Puisqu'il était témoin oculaire des faits, pourquoi ne dit-il pas que Napoléon ne voulut pas la voir et ne la vit pas à son arrivé»' ? Ce qui est plus fort que de la froideur et rétablit les faits dans leur vérité. Mrae Bonaparte ne dut à cette époque de retrouver, non pas le cœur de son mari, car depuis longtemps il n'était plu? amoureux d'elle, mais enlin celte tendresse d'habitude, ces rapports intimes qui lui rendaient le titre de compagne du plus grand homme du monde; elle ne dut cette faveur de la fortune qu'aux soins, aux prières de ses enfants. Bonaparte à cette époque aimait beaucoup Eugène de Beauharnais, qui, dans le fait, était alors un charmant sujet. Il connaissait beaucoup moins Hortense. Mais sa douceur, sa jeunesse, cet appui qu'elle venait, comme fille adoptive, lui demander de ne pas lui enlever, étaient de puissants titres auprès de lui et devaient vaincre sa résistance. 11 y avait eu ensuite de l'habileté à ne lui adjoindre aucun tiers, quelque puissant qu'il pût être auprès de Bonaparte par ses rapports d'amitié ou de haut intérêt. Ainsi, Mme Bonaparte n'avait eu garde de faire intervenir Barras, Bourrienne ou Berthier dans cette grande affaire. Il fallait que ceux qui parlaient pour elle pussent t"'(t dire, tout invoquer, sans qu'on pût leur répondre. Or, le moyen d entretenir des enfants de L'âge dllortense et d'Eugène des torts de leur mère? Bonaparte était contraint de se taire et ne pouvait combattre par aucun argument les armes irrésistibles de deux jeunes et innocentes créatures, qui étaient à ses genoux, mouillaient ses mains de leurs larmes et lui répétaient :

— N'abandonnez pas ma mère! Elle en mourra! Et nous, pauvres orphelins, nous dont l'échafaud a déjà dévoré le protecteur naturel, faut-il que l'injustice nous prive de celui que la Providence nous avait envoyé '.'

Le résultat de cette scène, qui fut longue et douloureuse, à ce que Bonaparte a dit depuis, fut que les deux enfants allèrent chercher leur mère et la mirent dans ses bras. La malheureuse

200 MI.MMIU'.s DE LA DUCHESSE d'aBRAI

femme attendait la décision <l<- son sort, pendant que son Bis «4 sa fille priaient pour elle, à la porte d'un petit escalier déi presque couchée sur les marches et souffrant sans doute des douîeursdont la moindre devait cruellement la punir.

Enfin, quels que fussent Les torts de sa femme, Bonaparte parut les mettre en oubli 1, et la réconcili tiou fut complète. Lei Boins importants qui allaient l'occuper étaient ensuite d'une nature lr«»p graye pour qu'auprès d'eux quelque chose fût .|.> quelque intérêt

Celle de la famille qui ne put endurer en silence, 1<- pai accordé par Bonaparte fut M""' Leçlerc, C'était un véritable étal de colère que I sien. M"" Bonaparte la mère n'en était pas pin- contente qu'elle, mais du moins garda-t-elle le silence. Mmc Joseph Bonaparte, touj ans bonne et parfaite, m- s'était ja-

(f)C-st ici qu'une réponse a un paragraphe des Mémoires de M. de Bourrienne cité plus haut, doit trouvei sa place. Il s'agil de la conversation que Junot aurait eue avec le général Bonaparte an Egypte, aux fontaines ïe Me*soudia'h. Je n'hésite pas un instant a affirmer que tout ca que renfermenl les quatrepages relatées dansune note de ce voiume est entièrement fa }'■ ne puis denser que M. de Bourrienne ait inventé cette histoire — ce qui serait indigne, — je supposerai un moment ce que M. de Bourrienne admet pendant tout le cours de ses Mémo i\ que B maparte a fait un conte au

li''" de raconter une histoire Je suis même certaine que M. de Bourrienni

'it ainsi avant m m. i i:- ,.,iii:i il ne peut pas m toute l'att

ment de Junot pour le général Bonap i te. C( i attachement s'est montcé par des preuves, lorsque ces preuves él lient des garanties. .Ma lame m Joseph. Le cardinal Feach, tout ce qui existe enfin .1»- la famille impéi ni- |..ut le certifier, si la chose étaitnécessaire. Gommentalors supposer que Junot allait affliger celui auquel son amitié idolâtre lui Taisait rendre une sorte di lorsque cette affliction, privée de ce qui pouvait l'adoucir, était dans l'isolement .If tout.' consolation ? Comment? Pourquoi ? Dan- quel l>ui ".'J'ai le I. -un - questions : i av j'ai oue que, excepté la mauvaise intention qu'il n'est pas i — ible 'l" méconnaître, je comprends fort peu le fatrat —je demanda n 'If l'expression — nue renferment ''es quatres pages, où il y a une foulf de mots qui hurlent de se trouver ensemble. Ainsi, - Junot • ■-( coupable d'indiscrétion ; et s'il y a réellement .lf- torts, il les a cruellement Dans un tort de la nature .If ceus donl H est question, il n'y a jain ration ; Il tort est ou n'est pas. liais 6a. n'est pas de fia qu'il s'agit I parte n ipa* pu dire, - .m- mentir, que Junot lui avait appris te If s

fautes reprochées a1 Ephine. Un fait notoire, ignoré probablement '1'»

M. «le Bourrienne, ç est que Bonap irte l'ut inform '• en Italie de ce dont il est question, que la .-ho-- était -i bien connue dé lui à cette époque que la per- Nonn<- donl il s'agit, M. Cfa ..s. rti ni ordre de revenir en France et .pif pts tllut qu'il ae fût fusillé, La ii-.-i Los i tns laquelle il a toujours été de

MÉMOIRK8 DE LA DUCHESSE d'àBRANTÈS 20 1

mais mêlée de rien. An ;si se trouva-tr-elie t> i « * 1 1 à son aiée pour I».' rôle qu'elle avait à choisir, lorsque le beau jeu revint à M1 Bonaparte. M'"' Baccioclii ue ?e contraignait pas e1 Laissait voir ( <jii te son inimitié dédaigneuse. Aussi sa bellte-sœur ne pouvait-elle la Bouffrir. Christine, ange de bonté, suivait l'exemple de Mme Joseph. Pour Caroline, elle étail trop jeune pour qu • son opinion t "il comptée pour quelque chose. Quant aux frères, il - étaient en guerre uYcl irée avec M"L Bonaparte et ne - en cachaient pas. Jérôm • luimême, tout enfant qu'il était — ii avait à peino quinze ans — voulut se mettre aussi dans l'opposition de famille et frondait tant qu'il avait de voix. Mais il n'y songeait plus quand i1 courait dans le petit jardin de la maison de la rue Cnantereine, api jolie demi-sœur, comme il appelait Hortense de l! sauharnais. Les beaux yeux bleus, les cheveux blonds, tournaient facilement une petite tête dès lors facilement pivotante. M" Bonaparte, tout enfant qu'était son jeune beau-frère, songea à lui avant de jeter les yeux sur Louis, et cela inmi îdiatemenf après le r iccommod 'ment. M. de Bourrienne, qui était son ministre dirigeant n toutes choses, lui donna ce conseil ; mais (die avait à faire h trop forte

Napoléon daté de ce moment. Des lettres de Duroc, de M. Ch...s lui-même, ainsi que de .lunot, constatent que L'amitié de ce dernier p «r M. Ch...s oa été occupée pendant dix ans qu'à combattre le? préventions plus qu'injustes de Napoléon à cet <'gard. Or ce serait un singulier moyen employé par cette amitié, qu-- d'établir la culpabilité' de celui qu'on veut sauver. Ensuite, jus ru'à sa mort, Junot est resté l'ami intime de M. Ch...s, en a reçu de grands vices 'Mi plus d'une occasion, notamment dans les deux années qui suivirent le retour d'Egypte. Si Junot eut joué' le pjus lâche des rôles, ce qui d'abord n'allait pas à son caractère, connue M. Ch. .s n'est pas il'' la i anges,

il eût au moins cessé de voir celui qui aurait agi ainsi. Kniin cela n'est pas la vérité. Quant au peu d'amitié que Bonaparte avait conservé pour Junot -'n raison de ces avertissements, en vérité, je ne sais ce qu'elle aurait produit s'il •■n eût "t" autrement. Il l'aurait donc fait roi comme ses Frères. Quel i s lui de ses camarades qui a été comfilé 'le grâces, de faveurs 'le biens, de dignitéBj comme .lunot l'a été ? Quant au bâton de maréchal, si .lunot ne l'a pas eu, M. de Bourrienjae est dans (a plus profonde erreur en attribuant cette sorte de défaveur à ce qu'il rapporte, et voilà à quoi l'on s'expose lorsqu'on veui écrire sur une cour, sur des oommes qu'on a perdus de vue et qu'en ne connaît plus. Junot l'ut l'ait gouverneur de Paris — la plus belle des dignités île France, telle qu'il l'avait, -«■ gouverneur général du Portugal avec autorité de vire-mi et, enfin, grand-officier de l'empire. Il remplit une feule de missions, tout aussi grandes, tout aussi importantes. M. de Bourrieime, dans le septième velumedeses Mémoire*, donne à lunol le non de | léon. I1 faut être d'accord avec soi-même. Gela 'ait pitié'.

202 MEMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBBANTÈS

partie ayant Lucien en tête ; et Jérôme courut bien dan- le petit jardin, joua bien à de petits jeux dans le salon, mais, tout enfant qu'il était, il comprit très bien qu'il ne devait pas devenir amoureux des yeux violets, des tresses blondes, qui captivèrent son nrère plus tard. Des que le parti famille se fut aperçu du plan de M Bonaparte, — il en tut ce qu'il sera toujours des projets mis au jour avant leur exécution, ils manquent: — de tels moyens furent employés que Jérôme revint bientôt aux intérêts de famille et depuis ne les a jamais abandonnés contre Joséphine. A l'époque dont je parle, au retour de son frère, avant le 18 brumaire, il venait de sortir ou était encore, je crois, au collège de Juillv. Il avait dans ce temps-là toute la légèreté, L'étourderie, la frivolité dt toute la famille et que je n'ai vues chez aucun de ses frères. C était en homme, c'est-à-dire en jeune homme, le portrait ressemblant de sa sœur Paillette. Lui et elle n'ont jamais eu rien de commun avec le caractère des six autres.

Dans les trois semaines qui se sont écoulées entre l'arrivée de Bonaparte >•{ le 18 brumaire, il me serait difficile de dire à quel point ri hi- avions une existence désordonnée. Une chose qui surtout mettait du trouble dans la nôtre, c'étaient les discussions politiques.

I n j -nr M "" de Lostanges. Armand el Hippolyte de Rastignac, avec le marquis d'Hautefort, M1"' de Mondenard et le vieux due de Lauraguaià vinrent chez ma mère. L'une de ces dames commença par dire qu'elle venait de rencontrer le général Bonaparte allant faire une visite du matin à Barras.

— Et pour cela, ajoutait-elle avec un rire*moqueur, il est à cheval avec de9 aides de camp el deux ou trois généraux en uniforme. Le peuple, qui aime toul ce qui est représentation, crie I s égosiller: ■• Vive le général Bonaparte! Vive le vainqueur de l'Italie! Et qui croyez-vous qui ajoute sa voix à celle de toute cette canaille ? poursuit Mmo de Lostanges, monsieur !

Et avec sa jolie main si blanche, elle montrait le due de Lauraguais I . qui. comme on peut se le rappeler, se mettait à - lixante

I Je n<' puis me rappeler comment II. de Lauraguais est venu chez mi mère; car il ne tenait intimement h aucune de noi habituel!

fut, je pense, le marquis de Mondenard <!•• Saint-Sandos qui dous l'amena dans un très grand bal que donna ma mère dans l'hiver <le 99. Cornun- il était •■■•mpli'tement ridicule el qu'il m 'amusait beaucoup, ma mère l'invita à revenir, mais il ne fut jamais de notre intimité.

MÉMQIRES DE LA DUCHESSE d'àBRANTÈS 203

ans comme les jeunes de vingt-cinq et trouvait charmant de parler en ze-ze;ce qui, en vérité, lui donnait une teinte de ridicule bien prononcée. Le reste rendait le ridicule moins plaisant. M;iis dans le moment dont je parle, ainsi désigné par le petit index rosé de Mme de Lostanges, qui, ajoutant la démonstration à ce qu'elle venait de dire, se mit à le contrefaire d'une manière si burlesque; elle-m<A,:ue si drôlement elle dit: « Vive le zénéral Bonaparte! » qu'il .'al lut rire en dépit de la politesse, d'autant qu'ellemême nous en donnait l'exemple.

— Comment, monsieur, vous criez vive rarlque chose! et ce n'est pas le roi? dit Mme de Saint-sandos, dans une grande indignation.

— Mais, écoutez-moi donc, disaitM.de Lauraguais,i?Cû///>--//,o/ donc ! — et sa vieille figure sortait de son immense cravate, de son collet rembourré et de son gilet de mousseline brodé au plumetis et doublé de rose pâle. — Ze ne m en défends pas. Zai crié. < hii, z'ai crié et ze vous donne ma pa-ole de zentilhomme que ze n'étais pas le seul. Et mo?i cousin le directeur... »

— Oh ! il ne manquait que cela pour achever ses perfections ! s'écria ma mère, Ne crie-t-il pas aussi : « Vive Bonaparte! »

Comme on en était là, la porte s'ouvrit et le valet de chambre annonça Joseph Bonaparte. Tout le monde fut d'abord embarrassé. C'est une position qui a dû être fréquente dans la vie de beaucoup de personnes. Joseph vit bien d'abord que sa venue avait interrompu une conversation relative à son frère. Or, dans les circonstances où nous étions, rien n'était plus naturel. Cette pensée devait nous rassurer, et puis Joseph a de l'esprit, de la bonté, des manières parfaites. Cependant on fut troublé.

Ma mère qui avait l'art de tenir son salon mieux que femme de France, ainsi que je l'ai fait souvent remarquer, le prouvait surtout dans de pareils moments.

- Est-il vrai, dit-elle à Joseph Bonaparte, que votre frère soit sorti ce matin à cheval el que le peuplel'aii accueilli par des hourra? Ces messieurs me racontaient quelque chose de semblable.au moment où vous êtes entré.

Joseph répondit qu'en effet son frère était sorti à cheval, avec le projet de faire une longue promenade et d'aller ensuite demander a dîner à Barras.

— Mais, ajouta Joseph avec un mouvement d'orgueil fraternel qui embellissait encore sa charmante figure, le peuple de l'aii-

2D \ MÉMOIRES DE LA DL'Clir.SSK d'âBRAWÈS

estaa aussi démonstratif dans sa tendresse que brutal

dans l'expression de sa haine. Il aime m m frère. Va toutes les fois noe le général paraît en public, depuis son retour d&gypte, il ost :|i omme il l'a été ce mutin par des témoignages si broyants de la fav sur populaire, qu'il a renon ••• a - m projet <!■• promenade, et malgré le beau soleil qui dore les feuilles-. jaunies*, il est priùer volontaire. Mais je vais l'emmener a la campagne.

— Je crois que vous ferez bien, pour lui 'I ■> »nr o i is, monsieur, dii M"' de Lostanges.

Joseph eut l'air <l ! n'avoir pas entendu] et pria ma m 't.- de passer avec lui dans la pièce voisin ■.

— Pourquoi donc lui avez-v >us parlé ainsi? dii un de ces mesJ si ours.

— Eh bien ! après ? Qu'importe ce que je lui ai ramage! <lit l'aimable femme en tournant vers celui qui lui parlai! sou cieux et joli visage -i frais, -i rond, si riante* -i bien en harmonie avec l'Hit ce qu'il j a de spirituel et beau à la fois. Il serait sut ^'il se lâchait de ce que j • viens <!»■ lui «lire là. Et il ne l'est pas : car il aime la musique.

El la voilà qui se m •! à mon pi ado, e1 qui l'ait voler ses doigta sur I--- touches.

— Madame Leclerc, dii le va,le1 <l • chambre en ouvrant de an la porte, comme Mme de Lostanges I commençai! un

[iftil air italien.

M Leclerc s'avança vers <*l !••. lui demanda de continu -v et, se mettant sur le canapé de ma mère, s'établit comme si elle eût <;U; chez elle, en disant :

Mais où est don • Joseph? J'ai vu sa voiture à la porte. El Julie est-elle ici? Gomme elle es1 laide, la pauvre Julie! N'est-ce pas, Lanrette ' me <lii -elle tout bas.

('.mu ne j'aimais beaucoup M""l >seph, -je répondis que non.

I) M™* la Jl non - sul im ml u le les plus spiri-

tuelles personnes que je connaisse, mais elle joinl 'i son amabilit lents f« » 1 1 remarquabl -. Elle est surtout parfaite musicienne, et sa (ille, M1»" <!-• Virieu, qui n'a jam lis eu <l i ;' m litre \-\ ■ sa mère, pro i qui ont le plaisir de l'entend i nanter, la véril [U« j'avam

Loi squ'otl fprma les m lisons princières des sœurs de Napoléon, .jp sais que la princesse Paulin i eut la volonté d'avoir M I inges pour dame d'hon-

neur. Cela, j'en i. Je n'ai jamais b iu l'empêchement ; mal*

il est v 'm l • M*" (l • Lo pouvoir l'assurer.

MÉMOIRES DE l.\ DUCHESSE D ABRANTÊS 205

— Comment, non ! me dit-elle avec un air de stupéfaction inconcevable; comment ! Julie n'est pas laide? Entendez-vous votre sœur, Permon ?

Comme elle répétait son exclamation cl y niellai! toute ['extension de sa voix, Joseph et ma mère rentrèrent dans la chambre.

— Bah ! il sait bien que sa pauvre femme est laide, dit M"'e Le- ( '1ère à quelqu'un qui lui faisait signe. ■

. Joseph se mit à rire, embrassa sa sœur et s'enfuit.

CHAPITRK XI

18 Brumaire. — La mère des (iracques. — Moreau geôlier. — Un mot de Napoléon. — Gohier et Moreau. — Mm' Lstitia et sa belle-fille. — Au théâtre Feydeau. — Annonce au public. — Accusations portées contre Bonaparte. — Dangers qui lavaient menacé. — Vengeance de Gohier. — .Neuvième révolution en 7 ans. — « A bas le dictateur ! » — Tentative d'assassinat imaginaire et la marche en zigzazs. — « Enfin nous avons un gouvernement ! » — Lucien à l'intérieur. — Fouché acharné à sa perte. — Le Plessis-Charmant. — La famille Petitval et la légion de police. — Affaire classée. — Mémoire au premier consul. — Il se dérobe. — Opinion faite.

Pendant les jours qui précédèrent le 18 brumaire, une trèfl grande agitation régnait dans Paris. Elle avait cola de particulier qu'on ce savail pas ce qu'on avait à craindre, mais l'on craignait. Cependant rien n'était menaçant et chacun était soumis à je ne >ais quel instinct d'inquiétude. Hélas! qui nous avait rendus si timides? Nos souvenirs.

Le IN au matin, Lucien quitta la maison de la petite rue Verte, dans laquelle il demeurait, et vint établir son quartier général chez .M. Mercier, président du conseil des Anciens, qui demeurait alors dans une maison située à côté de L'hôtel de Breteuil, près dà Manège. 11 était tout à fait dévoué ; mais le décret de translation c'était pas expédié. Il était sepl heures et demie ei Bonaparte envoyait à tout instant pour -avoir si la chose marchait. Mon beau-frère lit plusieurs fois le vnya^e pour l'en^a^er à prendre patience. Lorsqu'il y alla pour la première fois, le domestique du généra] confondit les deux beaux-frères, qu'il connaissait tous deux et, se trompant de nom, annonça le citoyen Permon. Le général lit une exclamation de surprise : car au fait il n'attendait pas mon

HÉHOIRF S l>K LA DUCHESSE Ij'ai:|; AM i> 207

frère. ïl reçut très bien M. de Geoufîre et le renvoya de suite pour accélérer la venue du décret. Mon beau-frère remarqua que Bonaparte avait une paire de pistolets à sa portée. Dans ce moment, il était encore tout seul ; mais déjà la rue Chantereine commençait à se remplir tellement de chevaux et de monde, qu'on avait peine à circuler. Enfin à huit heures et demie à peu près, la nouvelle que le décret était expédié lui fut portée par mon beau-frère, Il monta aussitôt à cheval pour se rendre aux Tuileries. Comme ils mettaient tous pied à terre, mon beau-frère rencontra le général Debelle, avec lequel il était intimement lié. Le général était en habit bourgeois. Au premier bruit du mouvement, il était accouru.

— Comment, lui dit M. de Geoutlïe, tu n'es pas en uniforme'

— Je ne savais rien qu'imparfaitement. Mais, attends, cela ne sera pas long !

Et se tournant vers un cannonier qu'il jugea être de sa taille :

— Donne-moi ton habit, mon brave, lui dit-il en ôtant le sien. Le canonnier lui donna son habit et ce fut dans ce costume-là

qu'il suivit le général Bonaparte au conseil, en attendant que son domestique lui eût apporté son uniforme.

La révolution du 18 brumaire était faite, et Paris n'y croyait pas encore. Nous allâmes voir M™8 Bonaparte la mère, qui demeurait chez Joseph, comme je l'ai déjà dit. Elle était calme, quoique fort inquiète. Son extrême pâleur et un mouvement convulsif, qui venait l'agiter toutes les fois qu'un bruit inattendu frappait son oreille, faisaient presque mal à voir. C'est alors que j'ai pris d'elle une grande et forte opinion. M"10 Bonaparte me rappelait bien, ce jour, la véritable mère des Gracques. Il y avait parité de position ; son enjeu était même plus fort que celui de la grande Romaine. Elle avait trois lils sous le coup du sort. L'un deux pouvait être frappé, si les deux autres échappaient. Elle le sentait, et lé sentait fortement.

Ma mère et moi, nous restâmes avec elle une partie de cette pénible journée et nous ne la quittâmes que lorsqu'elle fut rassurée par différents messages de Lucien qui, plusieurs fois dans la journée, lui envoya Mariant, son valet de chambre, pour calmer ses inquiétudes et celles de sa femme. Nous laissâmes donc ces dames presque rassurées et uous allâmes voir Mma Leclerc, qui était la moins effrayée véritablement, parce qu'elle ne réfléchissait jamais sur rien et qu'elle était celle qui pourtant criait le pins haut.

oiiu s di i a i i < m ssi d'abrai

Bile Faisail écrire tous les quarts d'heure au général Moreau ! \. Elle avait alors une Femme de chambre, sortede serva padrona^ qui écrivait sous sa dictée, et Dieu sait comment. Lorsque j'arrïvin avec ma mère, elle voulut que j'écrivisse à mon tour, en nom, au généra] Moreau. C'était toujours pour avoii des nouyelles, et depuis deux heures, cependant, on était venu lui «lire que Moreau n'était pas obéi lui et qu'il ne rentrerait très probablement nos cette nuit. Klle nous lit promettre de revenir le lendemain de bonne heure. Ma mère s'y engagea sans peine, parce qu'elle l'aimait beaucoup. Quant à moi j'é^aiaalors bien plus

►Une, la plus jeune des sœurs de Bonaparte, dont l'âge était bien plus rapproché du mien.

Tandis que nous étions sorties, mon beau*frère étail venu pour nous voir et nous donner des nouvelles. Nenous ayant pas trouA il était allé rejoindre Lucien, qu'il ne voulait pas quitter dans

- heure- périlleuses, car la tranquillité n'était qu'apparente, surtout pour ta famille Bonaparte. Son danger fut même imminent dans la nuit du 18 au 19. Si 1«' Directoire n'avait pas été gardé aussi étroitement par les troupes sous le commande) de Mi icaii. qui avait accepté la charge de geôlier en chef des (irrecteurs captifs, si au lieu de leur attacher les menott qu'il lit même en les serrant plus forl qu'on ne le lui ava l 'lit. h ,mi I i « - 1 1 déjouer un vilain rôle, enfin s'il eûl agi comme il le < ! « > n ;i i l . le Directoire et les conseils auraient été vainqueurs «'t

Il lui était arrivé d'< injges - «ires avec Mm" Leclerc. Je ne nues que beaucoup plus tard. Le général Lannes, qui, je crois, ne l'aimait mère non plus <iu«- ceux qui avaient été mystifiés avec lni. -tait bien unuentendre là-dessus. Il avait puisé ces détails, à ce qu'il prétendait, à ource authentique. Il les tenait de Mm" Léclerc elle-même, Et dans !, ,ii en parlait devant elle, elle riait beaucoup de l'effet qu'avaient |»r<>- ,)u,i . deux <ai trois niut> seulement, disait-elle, sur inn- ssi bonnti

que c< lies de Moreau, Macdonald et Beurnonville . et, en les nommant, elle comptait •

i • ut est qu'ils étaient tous trois fort liés ensemble et qn'un jour, qu'ils sussent pourquoi, ils m trouvèrent brouillés, l a certain i harm pêctia toute explication pendan.1 quelque temps. Mais le plus doux songi , ,.|in vriin le réveil. Or s'ennuya bientôt de se bouder, on s'expliqua i I

jour la plus compliquée, la mieux ourdie des noirceurs. Les trois anus ne Brenl qu'en rire eî se promirent seulement de renoncer à l'amie. .m t. in-, béias I de cette scène naligni te ont déjà disparu I L'a

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