‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 11 sur 44 · i(l M! H01BJE8 DE LA DUCHESSI D'ABBAMTÈfi · texte numérisé non relu

i(l M! H01BJE8 DE LA DUCHESSI D'ABBAMTÈfi

— Às-*u vu. disait l'un, ce qu'il écrit aux autres consuls î (/est là un homme ! J'espère Qfue le petuple français sera content de son armée '.'

— Oui, <>ui : s'im iiait-on de toutes parts, oui, il en esl content!

Et les cris de Vive Lé République! vive Bonaparte '. «.retentissaient de nouveau dans les mes, Bur les places, ilans Les carrefours et aux fenêtres des maisons les plus élégantes, avec une «orte de délire.

Albert et moi nous partagions La joie et l'enthousiasme • aérai. Pour ma mère-, elle était plus ealmo et se contentait de l'air-'quelques mouvements de tète en signe d'approbation, mais sans nulle ferveur dans son expression.

— Nous verrons pins lard, disait-elle. Moreau aussi a fait de grandi- choses dont on ne parle pas.

L'aigreur qui s'était établie entre ma mère et le général Bonaparte la rendait injuste envers lui. Mon frère <'t moi 1«' lui di en riant.

— C'est possible, disait toujours ma mère, mais nous verrons \ Lucien Bonaparte, qui occupait alors le ministère de l'intérieur

(l'ancien hôtel de Brissac . y donnait de fort belles fêtes dans la galerie que le duc de Brissac avait fait construire dans son hôtel, uniquement pour cet objet. C'est une fort belle galerie, si ce cependant qu'elle est peu étroite pour sa longueur; mais en boni elle atteint bien Bon bul et elle est bout à t';iit lieu de />■(>■.

C'est à I un de ces bals, auxquels ma mère me conduisait quelquefois, que je vis l;i belle M" Mléchin, qui faisait alors beaucoup de bruit dans Paris et dont l;i beauté était fort remarquable.

\lmi Bonaparte 1 ) était assise au fond de galerie et pr naît déjà une attitude de souveraine. Les femmes bc levaient toutes lorsqu'elle entrait dans le l»al et lorsqu'elle en sortait La bonne et simple Christine la suivait avec son doux sourire but Les lèvres. Kl bien souvent on faisait la remarque que ai l'une était La femme du premier consul, du premier magistral de la république, l'autre était celle de son frère et que Mm* Bonaparte aurait pu accorder les convenances du momie avee celles de famille <ui donnant le

I l! esl entendu, une f<>i< pour toutes, maint' nant que je vais aourenl en parler, qu'en disanl Mm* Bonaparte j'entends la femme du premier consul four M"r Bonaparte /" mért j'emploierai toujours ce fermier titre i prénom.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTBS . I

* bras à M"1, Lucien, an lieu de s en faire suivre ou précéder. Mais Christine s'appelait M'ne Lucien, et ce nom n'éveillait aucun bon sentiment dans L'âme de Mme Bonaparte ; entre elle et Lucien c'était une guerre à mort.

Elle était du reste fort bien en apparence avec lui et sa femme, et c'était avec tous les dehors de l'amitié ei de la plus entière bonhomie qu'elle se faisait ainsi suivre par eux. Le plaisant «le la chose, c'est que Lucien ne l'a jamais remarqué. La bonne Christine en pleurait souvent, mais elle évitait d'aigrir 3on mari, qui sans nul doute aurait été à l'instant faire, une scène, dans les Tuileries mêmes, à M",e Bonaparte. Et il aurait été appuyé par le premier consul qui aimait sincèrement M"' Lucien depuis qu'il avait été à même d'apprécier ses excellentes qualités.

Tandis que le premier consul était vainqueur à Marei Moreau„baltait les Autrichiens sur la rive gauche du Danube et sur le même champ de bataille qui vit la gloire de Villars. La honte de Tallard et de Marsin fut effacée par celle du général Krav 11 .Mon cœur de Française doit, pour cette action de la reconnaissance à Moreau. J'ai entendu souvent parler à Junot et à Masséna de cette bataille d'Ilochstedt. Ils disaient que les raameuvres par lesquelles Moreau contraignit Kray à quitter son camp d'Ulm étaient des modèles à étudier comme chefs d'oeuvre de stratégie.

La France surgissait de nouveau grande et forte parmi les nations, tout prenait dans l'intérieur une nouvelle vie et un autre aspect. La confiance dans le premier consul était générale dans toutes les classes. Le commerce prospérait. Le clergé entrevoyait le jour où il serait protégé. La noblesse et la haute caste linancière, étant françaises, devaient aimer la gloire et voyaient qu'en s'atlachant à Itii elles en auraient d'abondantes moissons. L'armée de Dijon, « ou de réserve » comme on l'appelait, venait d'en donner une preuve. Lorsque la nouvelle de la formation de cette armée se répandil dans Paris, tons les jeunes gens de qualité, les élégante, tout ce qui s'appelait incroyaHts voulut faire partie de l'expédition. On en forma un escadron qui ne manquait pas de bonne volonté -ans doute, mais qui eut le malheur d'être parfaite-

(i) Bataille d'Hochstedt, près «le Dillingen. Le général Lecourbeet Le général d'Hautponl ont vaillamment secondé Moreau dans cette brillante affaire. (

tait an homme fort remarquable que le général Leeourbe.

'1>'1 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE r>" UMlANTÈS

mont ridicule L'uniforme de De corps était jaune clair. Je croiM qu'il a été changé depuis. Mais, au reste, cette entreprise n'eut aucune suite. L'on pense bien qu'aussitôt ceux qui composaient ce régiment furent appelés serins. Cela fut cause de quelques duels car les serins n'étaient pas pi us facile à mener lorsqu'ils avaient un

habit jaune que lorsqu'ils en avaient un bleu ; et M. de Môntr I

par exemple, avait prouvé de lionne heure à M. de Champagne que son humeur n'était pas endurante.

Vers cette époque nous éprouvâmes un vif chagrin, ce fut la mort de M,ne Lucien, .l'en fus affectée comme si elle m'eût été unie par des liens plue rapprochés que ceux d'une amitié ordinaire. Sans doute, il u'v avait pas entre nous tous les points de contact qui forment une liaison intime ; mais elle s'était tellement formée depuis son arrivée à Paris que toutes les conversations lui étaient sinon familière-, au moins connues. Son imagination méridionale. son amour pour son mari qui,lui disait qu'il fallait lui plaire, la justesse de son raisonnement, toutes ces choses réunies lui avaient fait faire des progrès réels. Ma mère, qui lui .'-tait tendrement attachée, la pleura amèrement.

Aussitôt que Junot fut arrivé à Paris, il courut chez son général, qui était alors à la Mal mai son. Que d'événements avaient eu lieu depuis leur séparation! Que de miracles un homme avait opérés! Combien de frai- lauriers verdissaient autour de lui de nouveau ! Junot était oppressé eu approchant de lui par mille sentiments, où sans doute la joie dominait, mais où il régnait un respect profond qui. « bien loin de nuire, me disait-il, à Bon amour pour Bonaparte, ne faisait, au contraire, que l'augmenter ». Alors je ne l'entendais pas bien. Depuis, je l'ai compris. Il est de tiiit qu il y avait dans ce temps-là auprès de Napoléon cinq -mi six hommes dont les sentiments pour lui ne peuvent être expliqués. C'était plus que du dévouement. De ces hommes-là, ceux qui sont morts n'ont pas laissé «le successeurs. Ce n'est pas que je prétende que Napoléon n'ait pas eu depuis des serviteurs qui lui aient montré de l'attachement et même du dévouement. Mais enfin chacun raisonne d'après sa propre conviction, et le sentiment dont

je parle je ne lai pas revu.

— Bh bien ! .Iiinot lui dit le premier consul lorsqu'il fut seul avec lui, tu as donc été assez sot pour te laisser prendre par ces... Anglais ? Mais, d'après ce que tu m'as écrit de Marseille, il parait qu'ils t'attendaient et. malgré les ordres positifs que je lui avait

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hiisses, Kléber ne voulait pas cependant te laisser partir? Allon-. c'est fort bien ! Il craignait apparemment que je n'eusse trop d'amis autour de moi. Quelle petitesse! Je savais bien qu'il ne m 'aimait pas, mais témoigner son inimitié par de telles pauvreté '. Et sa lettre au directoire, la connais-tu?

Junot répondit que Duroc venait de la lui faire lire en déjeunant .

— Au surplus, continua le premier consul, sa fin tragique a soldé tpus nos comptes:,, et j'ai fait une grande- perte eii lui. Mais une perte irréparable, mon ami, c'est celle de Desaix! hesai.x '. Voilà un de ces malheurs qui frappent une patrie : Jamais je ne me consolerai de la mort de Desaix (1) !

Le premier consul se promena quelque temps sans parler. 11 était visiblement affecté." Mais il ne laissait jamais paraître longtemps une trop vive émotion et, revenante» Junot, il lui ditavec une expression de bonté charmante :

— Ah eà! que veux-tu faire ? Je t'ai toujours dit que je te donnerais des preuves de mon amitié lorsque je serais en mesure de h- faire. Quels sont tes projets? Veux-tu servir?

Et il regardait Junot en dessous avec un air malin et de bonne humeur.

— Veux-tu que je t'envoie à l'armée du Rhin?

Junot devint rouge comme une grenade, ce qui lui arrivait toute les fois qu'il était vivement ému.

— Voulez-vous déjà vous débarrasser de moi, mon général? dépendant, si vous me l'ordonne/, j'irai faire voir au général Morcau que les officiers de l'armée d'Italie n'ont pas oublié leur métier à l'armée d'Egypte,

Allons! voilà ma chèvre qui part, dit le premier consul. Non. non, monsieur Junot, vous ne me quitterez pas. J'aime beaucoup le général Moreau; mais pas au point cependant de lui faire cadeau de mes meilleurs amis.

Et il tirait l'oreille de Junot au point de la lui allonger d'un pouce.

— Junot! poursuivit-il d'un ton plus sérieux, je vais le nommer au commandement de Paris. C'est une place de confiance .

^1) J'ai entendu l'empereur, parlant du général Desaix en 1908, dire un jour devant plus de trente personnes^ dent un grand nombre étaient étrang Desaix est l'homme le plus estimable </"<' / '"<' connu : s'il n'était pas i<.

l'aurai* fait le second après moi. ■

234 , tfOfOIRES DB I-A DUCHESSE d'aBIANTÈS

dans ce moment surtout, et je ne puis faire un meilleur choix. Mais, ajouta t-il en continuant à marcher el en regardant autour de lui pour voir si personne ne pouvail les entendre 1 . il faut taire les réflexions avant de l'accepter. Il faut le vieilli* de dix ans ; car s'il e si nécessaire que le commandant de l'aris suit un homme attaché à ma personne, il l'es! également qu'il ait une extrême prudence i t la plus grande attention à tout ce qui a rapport à ma sàreté...

- Ah! mon général ! s'écria Junot.

— Tais-toi, dit le premier consul, et parle bas. Oui, il faut veillera ma sûreté. Je i-uis entouré de dangers. Je ne ferais pas un mouvement pour les éviter, si j'étais le général Bi naparle.

tant à Paris avant et même après le 13 vendémiaire. Alors, n a vie était à moi... et je l'estimais peu. Mais aujourd'hui je ne m'appartiens plus. Mes destinées m'ont été révélées, elles tiennenl à celles d'une grande nation, (l'est pour cela que ma vie s ra menacée. Les puissances de l'Europe qui voulaient partager la France ne me veulent pas dans Leur chemin.

Il fronça le sourcil et passa la main sur son front comme pour chasser une idée importune. Puis, reprenant un air entièrement calme, il passa son bras sous celui de Junol et reprit la conversation relativement à lui :

— Je vais te nommer commandanl de Paris, ainsi que je te l'ai dit. Mais il faut que tu te maries. Cela esl convenable, non seulement pour la dignité de la place que tu vas occuper, mais je W connais et je l'exige de toi p< ur ton propre intérêt. Qu'est dev< nu Othello.' demanda-t il après un assez long silence (2).

— Il esl resté en Egypte, mon général; mais je le ferai venir par le premier convoi.

Le premier consul lit un signe de tête qui exprimait son assentiment :

— Et la mère ? dit-il à Junot.

— Elle est aussi demeurée en Egypte, mon général; c'est te i mmissaire ordonnateur*** qoi en prend soin.

(t) Toute cette i onversation eul lieu dans te parc il»' la Malmaison el dura phu d'une berare. C'était la seconde fois que Junot voyait le preaaier consul el non pas la pi emièi e, ainsi que je l'ai dit plus bauL

(2) Othello était un enfanl naturel que Jnaot avait eu en Egypte < l'un «• jeune esclave abyssinienne appelée Xraxarane.

MÉMOIRES DE LA DUCHE8SË DADRA^Tfi 235

— C'est bien '■

Et le premier consul s'arrêtait, marchait, avait un aie embarrassé qui ne lui était pas ordinaire. Enfin il se décida et, -arrêtant devant un arbre dont il arrachait Les feuilles, après avoir de nouveau jeté les yeux autour de lui pour voir -i personne ne pouvait L'entendre :

— El Pauline . !.. qu'est-elle devenue ? demanda-i-il a/vec un accent d'intérêf fort marqué. .l'ai appris, et cela par les journaux anglais, poursuivit-il avec nu rire amer, que KLéber avait été mal pour elle, après mon départ. Mon attachement «'-tait, à ce qu'il parait, un titre de proscription auprès de lui. et les gi qé que j'aimais n'avaient pas le bonheur de lui plaire '.

.Iiiuo! ne répondit pas. Il lui semblait, à ce qu'il m'a dit depuis, qu'il ae pouvait accuser Kléber, qui venait de périr d'une mort si tragique, et il gardait le ilence.

— Ne m'as-tu pas entendu ? dit le premier consul en vani la voix avec humeur. Est-il vrai, encore une fois, que cet homme ail été brutal, ainsi que Les Anglais l'ont raconté, avec une femme aimable et bonne comme cette pauvre Bel- Motte ?

— Je n'étais pas auprès du général Kléber Lorsque tout cela s'esl passé, mon général; mais je sais qu'en ell'et il tut très mal pour M""' Fourès. VA Lorsqu'il tut question de lui délivrer son passeport, ce lut Desgenettes qui intervint et le lui lit obtenir. Sans quoi je pense que le général en chef aurait pu le lui faire attendre Longtemps.

EtJunoi souriait, sans qu'il y eût cependant une autre pensée derrière la sienne que celle de l'attente de M"" Fourès. Mais Napoléon comprit autrement ce sourire et. prenant le bras deJunot, sa petite main le serra de manière à y Laisser des traces. Il devint fort pâle et dit d'une voix tremblante ,1,' colère plu< encore que d'émotion :

— Comment l'entends-tu ? Que veux-tu dire? Est-ce que et homme... ?

Et il était si violemment agité que ses paroles ne pouvaient trouver passage. Ce n'était pas l'amour, ce n'étaient pas même des souvenirs qui provoquaient cet état presque effrayant. La

(lï M"" Fourès.

2'M\ MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBHAÎN

seule pensée que Kléber avait pu lui succéder dans les affections de M'" Fourès 1 lui avait brouille la cervelle.

Junof le ramena à l'état véritable 1 1 « » la question. 11 lui dit que Mrac Foiin - avait seulement rencontra des difficultés auprès du généra] Kléber pour obtenir son passeport, comme toute- les personnes au reste qui voulaient alors quitter Pi-igypte. Mais il répéta qu'elle avait trouvé tonte a--istance dans l'excellent Desgenettes, qui lui fit obtenir ce qu'elle [demandait el fut pour elle ce qu'il est et sera toujours, bou et obligeant.

Le premier consul se remit très promptemenl et abandonna ce sujet de conversation a l'instant même pour reprendre ce qui regardait .lunot.

— Surtout fais bien attention de n'épouser qu'une femme riche.

— Oui, disait .lunot : mais je veux aussi qu'elle me plaise. El comment faire? Presque toutes les héritières sont laides comme «le- chenilles....

Il »''tail un matin die/ uw femme de S8 connaissance qui SÇ trouvait être île no- amie-. Il parla «le l'ordre du premier consul et de son dé-ir à lui-même de se marier et d'avoir enfin ce qui! souhaitait depuis longtemps, un intérieur.

— Avez-vous" été voir M1" de Permon? lui demanda la per- - une ;'i laquelle il parlait.

— Non, et je me le ivproelie t,,n- le- jours. Pourquoi cette question ?

— Parce que je crois que sa fille vous conviendrait sous mille rapports.

— Sa fille, s'écria Junot; mais elle n'était qu'une en fa ni lorsque je partis pour l'Egypte.

— C'est une jeune lille. mais plus une enfant. Elle a seize an-. Tenez. jt- veux la marier, moi, dan- ce moment-ci, et -a mère

est tellement entêtée d'un mariage qu'elle veut lui faire faire et qui n'a pu- le sens commun, car le prétendu seraii son père, qu'elle a fait la sourde oreille lorsque, avant-hier, je lui ai parle de mou projet. Or, TOUS -.oiie/ qu'il e-l question d'un charmant garçon et d'un des premiers noms de fiance.

i Si Junot avail eu le goût d'affligei l'homme qu'il aimait ]»• plus au monde, il en arail là ane belle occasion ; et l'auteur des Mémoirt» contemporains lésait mieui que personne. Mu" Foarèa lut très bien à cet égard, et -< ■■un. luit-' mérite même dea louang

MÉMOIRES DE i. \ DUCHESSE D ABRANTÈS 237

— Et que voulez-vous que j'aille faire au travers de tout cela? dit Junot en riant. Vous me parlez d'une femme qui â vingt [intendants, je n'aime pas tant de concurrence. M"' Loulou, — car je crois qu'elle s'appelait comme cela, — doit être une petite personne BieE prétentieuse, bien gâtée, enfin insupportable. Non. non, je vous baise les mains.

Et il s'en fut en courant.

En sortant de riiez M",e d'Orsay (1), Junot alla voir une autre personne qui était également de notre connaissance.

A peine Junot fut-il arrivé chez elle qu'il lui parla de la recherche où il était d'une femme.

— Ah î lui dit-elle, il y a une jeune personne que je voudrais bien vous l'aire épouser! mais elle va se marier ; il n'y faut pas songer.

— Ainsi, dit Junot ; vous ne pouvez pas me dire son nom, puisqu'elle va se marier.

— Oh! mon Dieu, si. Vous l'avez connue lorsqu'elle n'était qu'une enfant. C'est M11" de Permôn.

Le même jour Junot, l'esprit occupé de ce que lui avait dit M"1 Hamelin, alla trouver une personne qu'il savait âvoii des relations avec ma mère et il s'informa non seulement de moi. mais des intentions de ma mère relativement à mon mariage avec M. de V... Elles n'étaient pas douteuses. Ma mère n'avait pa> <!<■ plus vif désir que de le conclure. Le parti de Junot fut pris à l'instant même. 11 devait venir chez ma mère le lendemain soir avec Mme Hamelin. Il s'excusa sous je ne sais quel prétexte et ne dit pas quel était le véritable.

Un soir, c'était le 21 septembre, il n'y avait dans le salon de ma mère qu'une douzaine de personnes. On causait, on jouait des charades, on riait, lorsque tout à coup la porte s'ouvre et le valet de chambre annonce :

— Le général Junot.

A l'instant même, et comme par un effet magique, le salon fut frappé de silence et de repos. Cet effet fut si rapide que le général en fut un peu embarrassé; mais l'accueil de ma mère le rassura .<u-<itôt. Elle lui tendit la main, lui lit les reproches les plus ai-

(1) Je n'ai jamais bien compris pourquoi U.mt d'Orsay avait pris tant de soin de faire réussir mon mariage avec le général Junot. Mais il y énigmes dans la vie; celle-ci est encore une des moins difficiles à deviner.

238 MÉMOIltES DE LA DGCHES6E u'aUKAMI-

mairies sur I"- retard qu'il avait mis à venir la voir, le lit a— à côté d'elle el ae s'occupa que de lui.

Le fait est que le général Junot ae pouvait plus mal choisir son jour pour venir chez ma mère; il n'y avait personne de -a eonaaissance. ! iiit ce qui s'y trouvai! (Hait faubourg Saint-Germain autant que possible, et l'on pense ce que devait espérer alors d'agrément, au milieu d'un cercle d'émigrés rentrés depuis -ix mois, un général 'de la république? J'ai su depuis qu'il avait cru \ trouver MB,fl Hamelin. Mm" d'Or-ay et Albert d'Orsay, ainsi que M. de Villemanzy qu'il connaissait asseï et qu'il aimait beaucoup. Il s'était trompé de jour. Ma mère, qui -axait fttre maîtresse de maison dans la perfection, s'aperçût que 1.- général .lunot pouvait trouver son attitude fausse ou gênante, et bientôt il fut aussi a son aise a côté d'elle que - il eût été un de nu- habitués.

La présence i'Atberl acheva de mettre Juaot complètement a son aise et il s'enhardit à proposer à ma mère «l'aller le lendemain w>ir passer le cortège qui devait dénier sur le quai Voltaire. Le su j<-t en valait la peine. C'était la translation du corps de Turenne, qu'on transportait du musée des Augustins aux Invalide- I . Nia mère objecta l'ordonnance de M. Backer. Ma:- comme elle était vraiment mieux, que -a voiture avait des coussins suspendus, elle se décida à accepter les places que le général .lunot lui offrit à l'hôtel de Salm. « Elle pourrait, lui dit-il. disposer de deux el -die serait aussi bien que «die/ elle .- non- rendîmes a l'hôtel «le Salin le lendemain a deui hem

Lorsque le général Junot passa devant nous, il nous lit un salut de préférence, «]ui oous lit fort regarder par aos c< mpagnons «le curiosité. Nous en avions de toute- le- couleur-. «!«• ton- les tûmes et surtout de toutes les tournures. La chambre réservée, les oreillers, la bergère, tout cela avait l'ail étrangement travailler fa tète de plusieurs de ces bonnes gens. Mai- lorsqu'ils virent le commandant de Paris aon seulement saluer profondément la dame qu'ils observaient, mai- se retourner pour la saluer encore, tandis qu'elle ne répondait qu'en lui faisant un signe de main, il- pen-

(1) Lors il«- la violation des tombeau* il'- Saint-Denis, poursauver !<• corps

1 M . .le iui'iinc, ou le porta au Jai dm Je- plantes. Ce fut là qoe M. Lenoir,

- mi. qoe la Fiance ne i"-ut trop honorer, lut le prendre pour le mettre

i . qu'il l"i ma.

MÉMOIRES DE I.A DUCHESSE d' A l-.HA.NTF.> 239

sèrent que c'était une personne de haute distinction, et l'un deux dit aux autres :

— C'est la veuve du maréchal I .

Le Ie* octobre nous donnions une petite soirée dansante. Avant que tout le monde fût arrivé, l'une de mes amies, Laure de Cazeaux, me prend à part et me dit :

— C'est doue ainsi que lu aimes tes amies? Voilà une belle confiance! Gommenl ! bu te maries et je n'en sais rien !

Je devins pâle, car je crus que le mariage que je redoutais ('•tait renoué. M"' de Cazeaux, qui vit mon étonneraenl. poursuivit :

— i\e serait-ce pas vrai? Est-ce que tu n'épouses pas le général Junot?

— Le général Junot ! m'écriai-je. Est- tu folle ? Je le conna peine, et lui-même ae me connaît pas. Quelle apparence d'ailleurs qu'il aille prendre pour femme nne pauvre jeune fille sans dot, lui favori du premier consul et l'un des premiers partis de Pari-? D'où as-tu tiré cette belle nouvelle?

Elle me nomma la personne qui l'avait dit chez M",c de Cazeaux. ce même jour, à dîner. C'était M. i'Aubusson deLa Fewillade 2 . M"1' de Cazeaux,quî vint nous joindre un moment après, me confirma ce que m'avait dit sa fille en Qu'adressant aussi des reproches sur mon peu de confiance envers mes amies.

— Mais c'est une gageure pour me désoler! m'écriai-je impatientée. Et vous, madame, qui êtes si parfaitement bonne, comment pouvez- vous croire de lionne foi que j'aie le tort dont vous m'accusez? Laure n'est-elle pas ma meilleure amie .' Eh3 si j'avais un secret de la nature de celui dont vous me parlez, elle le saurait en même temps que moi !

Nous nous embrassâmes et je suppliai ces dames de ne pas redire un seul de ces propos à ma mère. Je connaissais assez bien sa vivacité pour 6tre certaine qu'à l'instant même elle prendrait fortement parti contre quelqu'un, et IL d'Attbusson, qui venait précisément d'entrer, aurait Men pu essayer tout l'orage.

(1) Comme je nai pas enteudule mot, je ne le garantis pas. C'est M. d'Haulefort. qui nous avait accompagnées, qui vint à L'instant nous le i

nous montrant l'homme qui venait de le dire ; mais cela ne serait pas plus preuve que la vue de la carpe et du lapin saus leur (ils.

(2) Qui fut depuis chambellan de l'empereur et beau-père d'Auguste de Caulamcoort.

2 i U UÉpOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRACTÈS

Je n'ai jamais passé une soirée plus ennuyeuse de ma vie. Ma mère, qui ne se doutait île rien, parlait et riait avec le général Junoi qui luirmême paraissail d'une extrême gai té. H était auprès d'elle à sa place ordinaire, l'entourant comme tous les jours d'une foule d'attentions.

— Je crois, Dieu ni'1 pardonné ! oie dit Laurè, que M. d'Aubussod s'est trompé et que le général épouse lanière.

— Célane m'étorinerait pas. Ma mère est charmante. Tiens, regarde comme elle est jolie ce soir !

Le jour suivant, je lui dis ce que M. d'Àubusson s'en allait racontant.

Cette nouvelle produisit sur ma mère l'effet que j'en avais redouté. Elle s'emporta avec d'autant pin» de violence que c'était moi que la chose attaquait directement.

Mais la société es! devenue un enfer! s'éçria-t-elle. Comment! parce qu'un jeune homme vient dix t'ois dan- une maison. il tant pour cela qu'il y ait un mariage en train? Et si le général Junot épouse Mlle Leclerc; comme je le crois et comme cela est convenable, on dira que son mariage avec ma fille a été rompu! Mai-, poursuivit ma mère, je sais un moyen pour arrêter ces noirceurs-là et, certes, je remploierai dès aujourd'hui.

Mon frère entra dan- (•<■ même instant et ma mère me lit recommencer c que je venais de lui dire.

— Eh bien, si vous voulez que je vous dise quelle est ma pensée, je crois que Junoi est amoureux de ma sieur.

Ma mère resta la bouche ouverte ci les yeux fixés sur mon frère.

— Allons donc ! dit-elle enfin.

Albert 6e promenait pendant ce temps dans la chambre en souriant et ma mère le suivait de- \eii\. n'ayant pas encore retrouvé la parole.

— Et comment le sais-tu? lui demanda-t-elle. Junot t'aurait paslé?

— Il ne m'en a pas dit un moi. répondit Albert; mais j'ai vu, et cela me suffit. Cependant, ajouta-t-il, je puis me tromper. Au

reste, j'irai voir M Hamelin ce matin même. S'il y a quelque

, hose de ce que ]•• crois, «die doit le savoir et, commeelle est bonne amie, elle me parlera franchement. Je le lui demanderai au nom ,!,. l'intérêt de Laurette, qu'elle aime beaucoup.

— Ali! dit ma mère, qui enfin était revenue à elle-même, nu

tel bonheur ne m'est pas réservé avant de mourir ! Junoi est

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS '1 i I

l'homme que je verrais avec le plus de joie devenir mon gendre! Pauvre Laurette ! Non, non, mon fils, tu t'es trompé.

Comme ma mère achevait sa phrase, une voiture qui venaitrapidemenl s'arrêta devant la porte de la maison. Manière, qui était encore couchée (il était à peine midi ,,■, allait sonner poillr défendre sa porte lorsque nu m frère s'éaria :

— C'est Junot !

— Junot ! dit ma mère. Eli ! bon Dieu ! que peut-il venir chercher à cille heure?... Oui, oui, qu'il monte, dit-elle à sa femme de chambre, qui venait lui demander si le général pouvail entrer. Et elle dit à Albert de rester.

Le général Junot fut à peine dans la chambre de ma mère, qu'il lui demanda de faire fermer sa porte, et s'asseyonl près de son lit, il lui dit, en lui prenant la main, qif il venait lui présenter une requête :

— Et, ajouta-t-il en souriant, il faut me l'accorder.

— Si c'est possible c'est fait, dit ma mère en riant; si c'est impossible cela se fera.

— Cela dépend de vous et de lui, répondit le général Junot en montrant Albert.

1! s'arrêta un moment, puis il dit comme quelqu'un qui surmonte un violent embarras :

— Je viens vous demander la main de votre fille. Voulez-vous me l'accorder? Je vous donne ma parole, poursuivit-il avec plus d'assurance, et c'est celle d'un homme d'honneur, de la rendre heureuse. Je puis lui offrir un sort digne d'elle et de sa famille... Allons, madame de Permon, répondez-moi avec la franchise que je mets à ma demande : oui ou non.

— Mon cher général, dit ma mère, je mettrai dans ma réponse la franchise que vous réclamez, car elle est, vous le savez, dans mon caractère, et je vous dirai que. quelques minutes avant votre arrivée, je disais à Albert que vous étiez l'homme que je désirais le plus nommer mon gendre...

— Vraiment? s'écria Junot tout joyeux...

— Oui, mais cela ne veut rien dire pour votre demande. Ma fille n'a pas de fortune, elle est bien jeune encore : réfléchissez.

— Je l'aime et je vous jure encore une fois de la rendre heureuse.

— Mon cher Junot, dit Albert, je vous donne ma sœur

joie.

242 MÉMOIRES DE LA CDCHESS1 d'aBRANTÈS

|:[ ni,,ii ,]it nia mère, je suis mille fois heureuse de voua

nommer mon fils.

Maintenant, je désire que ce soit, moi-même qui :

ma demande à Mademoiselle votre fille ?

i;t l'i.n vint dans mon cabinet d'études, où je travaillais M. Viglianis, pour me porter les ordres de ma mère, auxquels j'obéis sur-le-champ avec une grande tranquillité", car je croyais

général Junol parti depuis longtemps.

11 m'est impossible d'exprimer et de rendre rompt" de :e qui se passa en moi lorsque, après avoir ouvert la porte delà chambre de ma mère, j'aperçus le général Jnnot assis an pied du lit de ma mère. 11 tenait une de ses mains et causait vivement avec <dle. Mon frère était debout, appuyé sur le pied du lit. Tous trois riaient. Au — ilôt que je parus, il se lit un profond silem I généra] Junot se leva, m'offrit sa place, prit un siège à côté le moi, pUiS) après avoir regardé ma mère, il me dit d'un ton le plus

sérieui :

Mademoiselle, je suis assez heureux pour avoir obtenu le

consentem nide madame votre mère et de monsieur votre frère à i;( demande que je leur ai faite de voire main. Mais je dois voua que ce consentement sera de toute nullité pour moi si, dans ce moment, vous ne déclarez ici, devant moi, que vous-môu donnez votre assentiment à ma recherche.

I ,. silence le pluscomplet régnait dans l'appartement. Il n'appartenait ni à ma mère ni à mon frère de me faire parler, et le général ne pouvait qu'attendre ma réponse. Cependant, au bout de dix minutes ii peu près, voyant que mes yeux étaient toujours baissés et que je ne disais rien, le général Junot crut comprendre un refus dans mon silence et, toujours impétueux, plus encore peutêtre dans ses sentiments que dans ses volontés, il voulut -avoir son Bort h l'instant même.

j(. voia dit-il avec un accent d'amertume, que madame de

Permon avait raison, lorsqu'elle médisait que son consentement a'étail rien dans cette affaire. Seulement, mademoiselle, veuille/ me dire un oui OU non.

Mou frère, qui voyait 1" changement visible du général Junot, se pencha vers moi et me dit à L'oreille :

D,, courage, mon amie, dis la vérité. Il ne s'en offensera pas

Si ©lie lui e>l contraire.

— Allon-. allons, mon enfant ! 11 faut cependant répondre è Junot,

MÉMOIRES m; LA DUCHESSE i/aiîKa.m i-:s 2\.\

dit ma mère. Si tu ne vexa pas lui parler, donne-moi ta réponse à moi et je la lui ferai connaître.

Je sentais bien que ma contenance finissait par <Hre ridicule et et qu'en effet, je devais enfin parler. Mais toutes les puissances du monde ne m'auraient pas fait articuler une parole, ni lever les yeux du tapis sur Lequel ils étaient attachés.

Depuis mon entrée dans la chambre mon émotion était si violente, que mon cœur battait à briser mou corset. Dans ce moment le sang se porta à ma tète avec une telle rapidité, que je n'entendis plus qu'un sifflement aigu à mes oreilles et ne vis plus autour de moi qu'un arc-en-ciel mouvant. J'éprouvai une telle douleur et, pourtant la main à mon front, je me levai et m'échappai avec une jelle vitesse que mon frère n'eut pas le temps de me retenir. Il courut après moi et ne me trouva pas.

Le fait est que, lancée comme par une force invisible, j'étais montée en deux secondes tout en haut de la maison et ne m'étais arrêtée et reconnue qu'au milieu du grenier à foin. Je redescendais pour me réfugier chez Albert, quand je le trouvai qui me cherchait.

Lorsque mon frère rentra chez ma mère, il trouva le général fort agité et n'écoutant rien de ce qu'elle lui disait. Aussitôt qu'il aperçut Albert, il vint à lui et ne l'interrogea que du regard.

— Votre réponse, mon ami, est aussi favorable que vous pouvez le souhaiter. Ma sœur sera glorieuse de porter votre nom. Ce sont ses propres paroles que je vous répète. Quant à un autre sentiment, vous ne pouvez le lui demander aujourd'hui sans la mésestimer.

— Je suis content, je suis content, s'écria Junot en embrassant mon frère. Ainsi donc elle vous a dit qu'elle sentit glorieuse de porter mon nom? Et comment vous a-t-elle dit cela ?

— Mais, repondit Albert en riant, d'une manière fort naturelle. Seulement elle avait la voix altérée par le> sanglots, car elle pleurait.

Junot frappa du pied avec une violence qui tit sauter ma mère dans son lit.

' — S... sotte tète, dit-il, qui ne me fait faire que des sottises Lorsque je veux me bien conduire. Voilà que je fais pleurer votre sœur, et Dieu sait que ce n'était pas mon intention.

— Mon cher Junot, lui dit ma mère, il faut que je vous avertisse, en amie, d'éviter de dire de ces belles paroles que voua venez de proférer tout à l'heure, parce que vous saurez que Lau-

2i'i MÉMOIRES DE I-A DUCHESSE EkABRAfl

rette ne les aime pas du tout. Mais laissons cela el contez-moi commenl vous avez remporté la plus belle.de vos victoires, c'està-dire, comment le premier consul a pu vous accorder soi] consentement pour votre mariage avec ma lille !

— Il ne le -ail pas encore, répondit Junot.

— Il ne lésait pas ! s'écria ma mère. Comment! il ne le sajlt pas! Et vous êtes venu me demander ma fille en mariage? Permettez-moi «le vous faire observer, mon cher général, que voire conduite est bien légère.

Mon frère m'a dit depuis que, dans ce moment, il l'ut «le l'avis île ma mère.

— El je vous prie, madame, de me -dire en qrçoi ma conduite peut-être blâmable, répondit le général Junot avec un peu de hauteur.

— Comment pouvez-vous me le demander? Xe connais! vous pas la froideur et même la mésintelligence qui ont succédé à l'amitié qui existait entre le premier consul et moi? Croyez-vous qu'il consentira à ce que ma fille devienne voire femme, n'ayant surtout aucune fortune ? Et que ferez-vous, dites-moi, si. lorsque vous ire/lui l'aire part de votre mariage en lui demandant son agrément, il vous le refuse ?

— .le m'en passerai, dit Junot d'un ton fort résidu. Je ne suis plu- un enfant et, dans l'action la plus importante de ma vie, je ne dois consulter que ma convenance et nullement écouter de petites passions qui me sonl étrangères.

Tout à coup il prend son chapeau, après avoir regardé à sa montre, et dit à ma mère :

— .le vais aux Tuileries. Le premier consul u'est pas encore au conseil. Je lui parlerai et. dans une heure, je suis ici.

Il -erre la main d'Albert, bai se celle de ma mère, franchit l'escalier en deux -.iut-. monte dans -a voiture et «rie a -on cocher :

— Aux Tuileries ! et ventre a terre! Seulement, prend- garde de verser, parce qu'il faut que j'arrive.

— Où esl le premier consul ?. demanda-t-il à Duroc(l).

— Chez M"1' Bonaparte,

— Mon ami, il faut que je lui parle a l'instant même.

i Ju'nol d 'avait nul besoin de demander une audience au premier consul ; I avarl été déjà le matin à l'ordre/el ce n'était plus l'heure .le son travail avec lui ni même .le Celui d'aucun autre*. C'était l'heure .lu Conseil d

— Comme tu es agité! lui dit Duroc. en observant son * enflammé et le tremblement de sa voix. Est-ce qu'il j aurail quelque nouvelle inquiétante-?

— Non, non, dit .Junot; niais il faut que je parle au premier consul. 11 le faut; je te dirai plus tard pourquoi j'insiste si péremptoirement.

Iiuroc lui serra la main et, comme i! comprit qu'il pouvait l'obliger, l'excellent homme ne fut pas long à s'acquitter de sa commission- Quelques instants après, Junot fut introduit dans i binet du premier consul.

— Mon général, lui dit-il, entrant aussitôt en 1 1 1 ; < t i * * r * * . \ m'avez témoigné le désir de me voir marié. C'est une chose faite, je me marie.

— Ali! ah :... Et vièns-tu par hasard d'enlever ta femme? Tu as l'air toute effarouché.

— Non, mon général, répondit Junot en se maîtrisant pour être calme au moment de la crise; car tout ce que ma mère lui avait objecté lui revenait en foule à la pensée, et, à mesure que l'instantde l'explication approchait, il devenait craintif, non que son parti ne fût pris irrévocablement, mai- l'idée d'une lutte avec son général lui brisait le cœur.

— Et qui épouses-tu? dit enfin le premier consul qui vit que Junot ne parlait pas-.

— Une personne que vous avez connue bien enfant, que vous aimiez, beaucoup, mon général, dont on ne dit que du bien el dont je suis amoureux comme un fou. C'est MUede Permoh.

Le premier consul, contre son habitude, en ce moment ne marchait pas en causant. II s'était assis et travaillait sou bureau avec son canif. En entendant prononcer mon nom. il lit un saut, jeta le canif et. venant auprès de Junot en lui secouant vivement le l-ras :

— Oui as-tu dit que tu épousais ? lui demanda-t-il ?

— La tille de M'"" de IVrmon ; cette enfant que vous ave/ tenue sur vos genoux tant de fois, étant vous-même un.jeune homme, mon général.

— Cela n'est pas possible! Loulou ne peut pas être bonne i marier. Quel âge a-t-elle donc?

— Sei/e ans dans un mois.

— Mai- c'est un toit mauvais mariage une lu fais là. Il n v a pas.de fortune. El puis... et puis, comment as-tu pu te décider à

2i6 MÉMOIRES DE I.A DUCHESSE d'aBRAH

devenir le gendre de M"" de Permon? Gomme si in ae savais pas que, toute femme qu'elle'est, il te faudra marcher droit a\ scelle*.. C'est une rude tête '.

— Permettez-moi «le vous faire observer, mon général, que je n'épouse pas ma belle-mère. Ensuite je crois...

Ici il s'arrêta et sourit.

— Eh bien ! après, que crois-tu ?

— Je crois, mon général, que les discussions qui se sont élevées entre M"" Je Permon et vous jettent peut-être une teinte de prévention sur le jugement que vous portez d'elle. Ce que je Bais parfaitement, c'est qu'elle a de nombreux et d'anciens amis dont elle est entourée. Ce que j'ai vu, c'est L'amour que ses enfant- lui portent. Sa fille lui donnedes soins que le cœur seul d'une enfant dévouée peut faire prodiguer, ainsi qu'elle le fait depuis deux ans, au point d'altérer sa propre santé. Son fils...

— Ah ! c'est un brave garçon ! El puis de grand- moyens !

— Eb bien, mon général, croyez vous qu'il serait pour sa mère ce qu'il est. si M de Permon a'était pas elle-même non seulement une bonne mère, mais une bonne personne? Des infants sont respectueux, soigneux même pour leur mère. Mais pour être auprès d'ell i comme M'1, Laurette et son frère sont auprès de M"1" (!'■ Perna m. il faut qu'elle !<■ mérite. Rien ne peut von- donner une idée lecet intérieur, mon général. Au surplus, interrogez M Bonaparte, M Joseph, M"' Murât. Ces dames von- diront quelle a été la conduite des enfants de M """ Permon depuis le commencement de 99 cruelle maladie.

— Est-elle donc si malade? demanda h' premier consul avec intérêt.

Très malade, et les soins les plu- attentifs peuvent Beuls la guérir et empêcher ses souffrance.

Le premier eon-ul se promenait sans parler. Il était sérieux. Bans toutefois témoigner aucune humeur. Enfin il dit :

M, h- -.m- doute aucune fortune ? Quelle dot apporte La jeune personne?

— Je in- l'ai pas demandé.

— Tu avais bien raison dédire tout à l'heure ojue tu étais amoureux fini. Quelle extravagance ! El mm qui te recommande surtout d épouser une femme riche, car enfin lu ne l'es pas, toi.

— Je vous demande pardon, mon général, je suis riche et très riche même. N'êtes-vous pas mon prot cteur, mon prie, ma pro-

MÉMOIRES DE l.\ DUCHESSE d'aMANTÈS 2i7

Tidence? lîl Lorsque je vous dirai que j'aime une jeune l\[\n, pauvre peut-être, mate sans laquelle je - ms que je serais malheureux, je suis a i >uré «pi • voms-même, mon g ;.i Irai, rous viendrez

à iiiMH ,ii !c et < j ut- vous doterez ma lian Le premier consul se mil à sourire.

— Ah çà! et comment cette maladie t'est-elle venue ! Il y b donc Longtemps que tu vas chez M"1 Permon ?

— Onze jours aujourd'hui, mon général. Mai- il y a plu- de deux mois que je m'occupe de sa fille. On m'en avait pari*'. Une de nos amies communes avait m mi ■ désire Eaire ce m triage. M alors M11, Laurette devait épouser une aulre personne et, d'après ce qu'on m avait «lit d'elle, je ne voulus pas aller voir sa mère dans la crainte de devenir amoureux de la fille. Dans 1 intervalle, ce mariage s'est rompu. J'ai été revoir M™6 de Permon et mon parti a été bientôt pris. .Maintenant, mon général, je vais vous donner encore bien plus de prise sur moi, car j'ai agi encore plus en insensé que vous ne pouvez le croire.

Et il lui raconta la scène du matin jusque dans ses plus petits détail-. Le premier consul l 'écouta dans un profond silence et avec une grande attention.

Quoique je reconnaisse dans bout ce que tu viens de me dire le caractèrede M,m Permon, dit enfin le premier consul, je ne puis m'empèciicr de l'approuver dans son raisonnement à mon égard, et le sacrifice que tu lui offrais en véritable paladin du temps des croisades ne pouvait être accepté, en effet, par elle ni par Permon. Au reste, tu m'as placé dans la position de ne pas même te faire de remontrances d'après ce que tu viens de me dire. D'ailleurs tu n'épouses pas ta belle-mère, comme tu L'observes, et -i la jeune p rsonne est telle que tu viens de me la dépeindre, je ne vois pas déraison pour être sévère sur l'article de la fortune. Je te donne cent mille francs de dot et quarante mille francs pour la corbeilhv Adieu, mon ami, adieu, sois h 'iireux ! dit-il en prenant la main de Junol e't la lui serrant avec force.

Et, comme il retournait à son bureau, il dit en riant :

— Oh tu aura- une terrible belle-mère!...

Puis, revenant sur ses pas. il ajouta d'un ton plu- sérieux :

— Mais tu auras un bon et digne beau-frère.

Lorsque ma mère me parla du 20 octobre pour le jour de mon mariage, je crus qu'elle raillait et je lui lis remarquer que nous étions au H). Ma mère était vi\e. emportée même peul-ètre ;

'2ÏH MÉMOIRES DE L s Dl I [1ESSI d'aBB \

mais quelle ame aimante! quel cœur de mère ! Quelle richesse de sentiments que tant il<- gens condamnent, qUe si peu corn-* prennent el qui sont aussi précieux à rencontrer dans ceux qu'on aime qu'honorables à inspirer! Avec cette sensibilité exquis Franche qui était dans son .âme, ma pauvre mère fondil en lai et, m'attirani à elle, "lit' me demanda comme le prix de son affection pour moi de ne pas mettre obstacle à ce que mon mariage pût se célébrer le 20 octobre.

— Mais pourquoi cette obstination ? lui demandai-je en la regardant fixement et sans pleurer. Dans ce moment, je n'aurais pas pu verser une larme j'étouffais. Pourquoi vouloir te séparer de moi. Je ton enfant, 'le la garde-malade? Pourquoi cela ?

Ma mère pleurait toujours et ne répondait pas.

— .lai mes raison-, nie dit-elle enJin, en essuyant ses yeux.

Ma mère lit dire à M. de Caulaincourt de venir lui-même beaucoup avant l'heure du dîner. Lorsqu'il fut arrivé et que nous Fûmes tous trois ;i--i- près de la chaise-longue de ma mère j'appris que l'on l'ai-ail toutce <|ni pouvait être tenté pour que !<• général épousât M" Leclerc.

— Ce qu'il y a de. singulier dans cetteaffaire, dit le petit papa(i),

c'est qu'il est one certaine perso •. que je ne veux pas nommer,

qui déteste M"" Leclerc <•! qui, pour faire réussir -on projet, a voulu l'attirer dans son parti. Mais Mm« Leclerc a très bien agi dans cette circonstance.

— Oui. tlil ma mère, Paulette a ('•(•'■ fort gentille, à proj os 'If toute cette affaire. < >li ! c'est une bonne enfant, »'lli> :

— Hum! dit M. de. 4 loulaincourt. Enfin, mon enfant, poursuivitil et s'adressant à moi, je «loi- vous dire, dans votre intérêt •■( dans celui tli> ce bon Junot, que, puisque vous êtes décidée à l'épouser, il faut en finir tout (l<- suite. Il faul que je vous parle avec franchise. Tenez, vous allez dans nu pays où peut-être tout l<- momie nr vous verra pas avec |t> même plaisir. Le premier consul a été fort lié avec M" votre mère. 11 vous a connue enfant. Votre vu.' va lui rappeler d'anciens souvenirs, et — que diable voulez-vous que je vous dise ? — il y e là quelqu'un qui est «lu peste la bonté même, mai-, au fait, qui ne vous connaU pas et qui aimerait autant que ce fûl M"r L< clerc, ou bien me' de -.■- parentes, qui devint M"1" Junot.

Nom d'amitié que j'ai toujours donné ;i M. '!'■ Caulaincourt

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS ^ » -♦

— Mon Dieu, monsieur, lui disje, qu'ai-je fait à la personne dont vous parlez poux qu'elle me veuille du mal ? Je ne crois pas avoir jamais vu M"" Bonaparte, ajoutai-je étourdiment.

— Je ne vous ai pas dit, je crois, que ce fût Mme Bonaparte, s'écria M. de Caulaincourt, tout effaré de moi apostrophe. Je û ai nommé personne, ajouta-t-il d'un ton plus tranquille en caressant toutes ses mille breloques et très contenl discrétion. Mais enfin jesais ce que je sais et, à ma connaissance, il y a bien en ceci suffisamment pour que je vous donne le conseil de terminer promptement.

— Madame de Permon, quoique le général -oit terriblement épris de notre chère Laurette, il faut s'occuper d'empêcher toute cette conspiration d'arriver jusqu'à lui. Vous êtes femme aussi et passablement fine. Pardieu ! A bon chat bon rat ! C'est de bonne guerre.

— En vérité, mon cher, répondit ma mère avec hauteur; on dirait que vous ne me connaissez pas. C'est bien effectivement ma manière d'agir ! Ali :js donc, vous raillez, je crois. Si Junot aime ma fille, il résistera'à toutes les attaques qui lui seront portées, ou bien il n'y aura rien de fait. Vraiment! cela aurait bon air, tle jouer au plus tin pour obtenir le cœur d'un homme.

M. de Caulaincourt avait parlé plus promptement qu'il n'avait pens.é. Il vit, à la colère de, ma mère, qu'elle était fàche'e et que mon frère n'était pas non plus content.

Le résultat de tout cela fui que je donnai enfin ma parole, mais pour le 30 octobre. Rien ne m'aurait t'ait quitter ma mère avant cette époque, que je trouvais encore bien rapprochée.

Mon qaariage m'a fait oublier de parler de celui de M'"e Murât. qui eut lieu peu de temps après le 18 brumaire.

Lorsque Murât demanda la main de Caroline Bonaparte, h' premier consul fut d'abord au moment de la lui refuser, niais pas du tout à cause de l'obscurité «I.1 -a naissance. 11 est absurde de le l'aire agkf et penser ainsi à cette époqUe-là. Murât «'tait fort amoureux de M""' Bonaparte; il était jeune, brave et a--.'/ beau. Mais dan- ces jours de notre gloire il y avait, autour de Napoléon. vingt punies généraux qui le valaient pour le moins et dont la renommée même était à cette époque beaucoup plus élevée que la sienne. Ce premier consul avait le projet de marier sa sa ur a Moreau, lors de son arrivée d'Egypte. Cela donne la mesure de œ qu'il demandait dans l'allume de son beau-frère: beaucoup «le

'•f rien du ■. delà naissance. •!«■ sais même et le premier "I ni i la dil a moi-m m •, qu'il avait eu la pensée à ■ la donner à Augereau (I . Caroline Bonaparte aimait aussi passionnément Murât. Mais cet amena* n'avait pas pris naissance à Home de l'ambassa le d i .1 »seph : Caroline avait a i que onae

ans "' demi on douze ans, tout au plus. Je ae crois pas même que Mural l'ait vue à Rome. C'est à Milan, au palais Serbelloni. •I ' ' c 'l ;| a >ur a ira c un n a •■■. >i toutefois il l'ut antérieur au retour d'c^yp M lis, qu >i qu'il en soit, je puisaffinn ;r qu \ rien u a rail p i fair • ren Ire ce m tri yed isirable p ir la famille Bonaparte comme le disent les Mémoires contemporains. Caroline Bonaparte s'est mariée avec une réputation aussi pure, aussi fraîche, que son teint et les roses de ses joues. On n • m'accusera I ■ partialité cmn-* elle, j'espère, liais je <lois être juste et dire la vérité. Je le puis avec d'autant plus d'assurance que, à I époque Je son mariage et pendan" les années précédentes, notre Liaison entre elle et moi étail Tort intime.

Quant à la beauté de Mural à la noblesse de sa figure, c'est un point très discutable. Je n'admets pas qu'un homme soit beau parce qu'il est grand, et qu'il s'habille en mardi-gras. Murât n'apas de jolis traits, el j'ajouterai mêm i que, en le regardant dégagé 'I ■ ses cheveuz frisés, de - a pan kch ss, de ses broderies, il était laid. U avait une figure dans laquelle on retrou"\ erait beaucoup du nègre, quoiqu'il n'eut pas le nez épaté, mais de grosses lèvres et un nez qui, bien qu'il fût aqoilin, n'avait nulle noblesse, lui donnait beauc >up de rapport avec une physionomie pour le moins métis. Je parlerai plus tard de sa personne et de sa tournure; cela vaut bien nu article plus détaillé. Quoi qu'il en - >it, je dois dire maintenant que lui et Caroline s'étaient mariés peu de temps

- le IN brumaire et <]u'à l'époque de m m mariage elle était

- - 1 ■ huit mois du prince Achille.

M"1" Bonaparte la mère était enchantée de mon mariage. Lucien, Louis e4 Joseph Bonaparte, M"" Leclerc et M Baeciochi Be ressaient de cette alliance par des raisons qui leur liaient persons 'II»--,. C'était une sorte il • v\ itsire remportée sur M™1 Bonaparte.

Les personnes «lu m m I • et même une grande partie ae celle».

t) Je lirai plus tard à qaretle oceasieo ce sujet de conTersatio n eul Ih'u

I empereur et iu>>i ea I i

HÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS 2'.\ I

qui entouraient le premier consul ne se doutaient pas de L'hostilité tacite qui existait entre ma mère et M"" Bonaparte. Cette dernière n'en parlait que bien rarement, parce que. avec la fin sss assez naturelle aux créoles, elle ne jugeait pas à propos de donner

un corps à une inquiétude qui l'agitait déjà bei up, bieo qu'elle

ne fût qu'illusoire quant au moment présent. Mais die savait combien le premier consul avail été attaché à ma mère : elle savait tout ce qu'il lui devait ainsi qu'à mon père. Les détails de toute la liaison de Napoléon avec ma famille lui étaienl parfaitement connus. Joseph Bonaparte, qui jamais n<' dénia le noble sentiment de la reconnaissance, en avait souvent parlé devant elle. M"" Bonaparte la mère, qu'elle avait adroitement interr s'était trouvée d'accord avec ses fils et le bruit public et M. de Caulaincourt, qui lui était Fort attaché, mais qui étaii l'honn Muet la probité mêmes ei elle le savait bien), lui avait également donné tous les renseignements qu'elle avait pu chercher à recueillir.

Trop adroite pour parler de son inquiétude (1), non seulement au premier consul, qui d'abord aurait pu s'en fâcher, mais auquel d'ailleurs il lui convenait mieux de faire oublier ma Hier que de la lui rappeler, elle n'en dit jamais un mot aux personnes du château. Mais aussitôt qu'elle apprit que mon mariage était arrêté avec Junot, je sais qu'elle a fait beauc >u;. de choses p >ur l'empêcher. Comme elle ne put ignorer que ma mère en avait été instruite, elle fut la première à ni' mi parler après mon m iriage.

l ) Qui du reste n'était pis !\>i lée. À. cette époque Napoléon limait beaucoup Joséphine et, si elle t'avait voulu, elle aurait eu uu grau 1 empire sur lui, ce qu'elle n'avait pas du tout, ainsi •{ i» j » le ferai v ùr bi ■ a so iv.miL Et peut-être, au rcsîe, avait-elle raison >1 ■ craindre la force .1" L'ascendant.

CH VPITRE XII!

Fauché et M"- des Rosiers. — Les portes du Séminaire. — Lje rés lu gouvernant. — L'armée de Condé. — Les conspirateurs. — Parlons d péra. - N'y allez pas. — Hourra pour lionaparte ! — Froideur de .Vme de Permon. — Départ précipité. — Conspiration de Ceracchi et d'Arena. — El Fouché? — Cati h tta. — Qn jeu d'enfant. — « Siamo schiavi ! <> —

Bien jeune pour nous diriger. — .M. d'Àvernes et Àrena. — Pas de <lélation. — Le représentant du poignard. — Les engagements du K» brumaire et la centralisation du pouvoir.

Les émigrés rentraient en foule. La Vendée achevait de se pacifier. Beaucoup de personnes, tenanl à la noblesse, rentraient dans l'an-, comme dans un lieu bien plus sûr qu'aucune des provinces. Fouché n 'était méchant «juc dans les circonstances qui I »< • 1 1 \ . i i . - n t lui être immédiatement relatives: Autrement, il faisait même le bien. En voici un exemple.

Dans le mois de septembre de L'apnée 1800, on «lit plusieurs Pois a Pouché qu'une jeune personne assez mal vêtue, mais fort jolie, demandai! à le voir et ae se réclamait, pour obtenir cette audience, ni d'un nom connu^ ni de lui-même, persistant aussi à ae pas vottloirdire ni qui elle était, ni d'où elle venait. Pouché, qui à cette époque avait des affaires trop importantes pour donner quelque attention à une chose qui n'offrail qu'une apparence de galanterie Lu— a passer celle-là sans s') arrêter. Cependant la jeune Bllecon: tinuait à »er sa porte, malgré les insultes «1rs valets, tou-

jours si empressés de l<^ prodiguer au malheur. Enfin le premier vald dechambre du ministre <miI quelque pitié de la pauvre lillc et un jour, s'approchanl «I elle :

— Pourquoi, lui dit-il, a'écrivez-vous pas au citoyen ministre? Vous obtiendrez peut-être une audience, car c'est cela que vom voua \ oulez, u'est-ce ps

MÉMOIRES DE l.\ DUCHESSE d'aBRAI 'l'.Y\

La jeune fille répondit que oui. Mais elle ajouta avec timidité

que son nom n'était pas connu du ministre el qu'alors ell • -«-rai! refusée. La pauvre enfant pleurait en disant ce dernier mot. Le valet de chambre l'a regardait et jmis il pensait. Ce qu'il pensait était-il bien? Je n'en sais rien ; mais ce que je sais, c'est qu'il prit tout à coup une résolution, il regarda à sa montre, \it qu'il était •< p'eine onze heures el que, par conséquent, son maître n'avait pas encore fini de déjeuner.

— Attendez-moi là quelques instants, dit-il à La jeune fille. Puis la regardant plus attentivement :

— Demeurez-vous loin d'ici? lui demanda-t-il.

— Oh! oui, bien loin, bien loin!

— Que diable ! dil le valet de chambre en regardant la robe noire et usée de la jeune personne, il est impossible de la faire entrer équipée de la sorte.

Tandis qu'il se parlait ainsi à lui-même, il- leva les yeux pour inspecter le chapeau de la jeune solliciteuse et ses regards tombèrent sur le plus ravissant visage.

— Bah ! dit-il, je serais bien sot de m'inquiéter de sa parure. Attendez-moi, mon enfant.

— Citoyen ministre, dit-il à son maître en entrant dans le cabinet particulier où celui-ci déjeunait en s'oecupant de son travail, il y a là une jeune fille qui depuis un mois vient tous les jours pour vous parler. Elle pleure, prétend que c'est une affaire de vie et de mort. Elle parait bien affligée. Voulez-vous que je La fasse entrer?

— Hum! dil Fouché, c'est encore quelque intrigante... d< femmes qui sollicitent la grâce d'un frère, d'un cousin... et qui n'ont jamais eu ni père ni mère. Quel âge dis-tu qu'a celle ci ?

— Mais à peu près dix-huit ans. citoyen ministre.

— C'est cela... Et toi, honnête garçon, tu t'es chargé de l'introduire? Mais je suis cuirassé, moi. Allons, tais entrer ta nymphe el gare à elle si (die n'a pas .<.■</ patente I !

Le valet de chambre introduisît sa protégée. En l'apercevant. Fouché lit un mouvement de surprise à la vue de >e< habits dé-

fi) Fouché, qui était un homme nierai, rumine tout l>> monde sait, lit un jour enlever toutes les habitantes du Palais-jSgalité et des autres lieui <<ù elles tenaient leur cour, pour les forcer à prendre une patente. Il voulait de l'ordre dans le désordre. *

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