i MÉMOIRES Dl l.\ DUCHEB9 I''a!:I!W!P
[abrés et de sa t ornure vraiment remarquable même sous de tels vêtements. D'un coup d'oeil le ministre renvoya Le valet de chambre.
Que voulez- vous de moi, ma chère enfuit? demanda-t-il à la
jeune tille.
Elle se jeta à genoux devant lui. et joignant les mains :
— Je viens vous demander la vie de mon père, lui dit-elle en sanglotant.
Fouché recula devant cette jeune tille, à cette demande de la vie d'un homme, comme il l'eût t'ait devant un serpent. On l'avait pris par surprise.
— El qui est votre père, s'écria t-il son nom?
— Ali ! vous le tuerez, dit-elle d'une voix tremblante de teneur, en voyant cette figure de blême Fouebé prendre une teinte encore plus livide et ses lèvres blanches se contracter, vous le tu
Paix! folle que vous êtes. Levez-vous et dites-moi le nom
de votre père. Comment se fait-il qu'il soit à Paris, s'il craint pour sa vie ?
La jeune fille raconta al ors leur histoire. Bile était courte et touchante. Sou père le marquis des Rosières, après avoir été pris plusieurs fois dans la Vendée, l'avait été une dernière les armes > la main. Il s'était échappé par un miracle de la Providence et, toujours poursuivi, presque traqué pour ainsi dire, il était enfin arrivé à Paris comme dan- te lieu te plus sûr pour s'y cacher.
» 511e avait dû l'y rejoindre ave. sa mère el sa sœur jeune eavfant de douze ans.
— Mais, poursuivit-elle, j'ai perdu ma mère et ma sœur « t je suis arrivée toute seule ici.
— Comment donc -ont-elles mortes si promptementr demanda Pouché.
Les bleus les ont tuées, répondit d'une voix basse la jeune fille en baissanl les y- ux, car elle craignait que Fouché ne lui lit un crime que de dénoncer celui des soldats républicains.
— Ou logez- vous ? di1 le ministre après un moment de silence. M des Rosières paraissait hésiter.
— Bfa bien ! dit Pouché en frappent Au pied, vonlea-vous bien me dire ou vous demeurez ? Si vous ne le faites pas de bonne grâce, m— hommes -auront bien vous trouver d'ici a deux beur< même avant.
Incapable de résister à de telles attaques, M1, des H atères retomba sur ses genoux, en tendant les mains vers lui.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRA i.-
— Allons ! taisez-vous, et pas de comédie, je ne les aime pas. Dites-moi seulement ce que compte faire votre père. Si je le fais gracier, puis-je compter sur lui?
— La physionomie de M"e des Rosières était tellement expressive dans ce moment que Fouché n'eut pas besoin d'un mot pour la traduire.
— Vous êtes une enfant, dit-il avec un accrut de mécontentement très profond. Lorsque je veux savoir si je puis compter sur votre père, c'est au nom du premier consul ! N'allez-vous pas croire que je vous ai demande' s'il voulait être un espion de police?
11 écrivit l'adresse de M"'' des Rosières sur une carte et, avant qu'elle sortit de la chambre, il lui demanda pourquoi elle s'était adressée à lui plutôt qu'au premier consul.
— C'est mon père qui me Ta ordonné, répondit-elle. Il m'a dit que vous vous souviendriez de lui.
Le ministre fut à l'instant frappé d'un souvenir qui lui avait échappé. Cependant il doutait encore.
— Dites à votre père de m'écrire, aujourd'hui même, s'il n'a pas été lieutenant du roi avant la Révolution.
La réponse de M. de- Rosières fut affirmative. Il avait été» lieutenant de roi en Bretagne et en Bourgogne, ou plutôt en Franche- Comté et, pendant ce temps, il avait été assez heureux pour être fort utile au jeune abbé Fouché. 11 était question de murs d'une ville escaladés, i\v> portes d'un séminaire enfoncées; enfin, de choses fort graves que le lieutenant de roi recouvrit, comme le bon Samaritain du manteau île la charité.
Je ne sais pas jusqu'à quel point il avait obligé, mais ce que je sais très bien, c'est que le lendemain du jour où sa tille avait vu le ministre. .M. des Rosières eut d'abord un sauf-conduit, et. peu de h mps après, sa grâce entière, avec une bonne place de commandant de ville en Alsace. Sa BUefut s'y établir avec lui, dans l'hiver de 1801. Elle s'y est mariée et habite aujourd'hui son château de Reisberg. à quelques lieues de Colmar.
I ne particularité assez remarquable, c'est que le valet de chambre fut renvoyé. Pourquoi cela?
Cette aventure peut offrir beaucoup de motifs d'observations. Je l'ai placée ici. parce que d'abord elle y est en son lieu, et ensuite, parce que ce n'est pas la dernière lois que j'aurai à (n'occuper du principal acteur de cette petite scène, et je ne suis pas fâchée qu'il existe un point de c< mparaison. Fouché esf encore une de ces
grandes figures de notre drame politique que l'on croit avoir bien représentée en la crayonnant simplement au trait, que d'ombi placer! Que d'attitudes diverses! Que de formes différentes! Je l'ai beaucoup connu, parce que, me trouvant souvent en rapport avec lui, et je L'ai étudié, je crois, avec une attention minutieuse qui ne lui aurait peut-être pas convenu s'il l'avait devinée. Mais" cela a fait que mes observations sur cet ho'mmesonl nombreuses ei importantes.
On a beaucoup parlé de Fouché et, -an- doute, il y a beaucoup à en dire. On a bien rappelé toutes les époques de sa vie quisont consignées dans le Moniteur et dans quelques biographies. Eh bien, j'en parlerai d'une manière non pas différente, mais plus développée, .le le montrerai souvent, marchant «le concert avec un des premiers acteurs de notre grand drame, et quelques actionde l'un et de l'autre pourront être éclaircies par le jour que je ferai luire sur elles.
Ce sont ces mêmes actions qui ont formé en grande partie le réseau gouvernant 1 dont Napoléon nous enveloppait. 11 était trop habile pour ne pas en sentir toutes les conséquences. Mais, organisant SUT des ruines et avec des ruines, il fallait bien, pour qu'il arrivât enfin à ce qu'il voulait — qui était d'obtenir un gouvernement fortet compact avec une circulation libre et rapide, il fallait (ju'il employât tous les instruments qu'il trouvait dans l'atelier dont il s'emparait.
Mais Napoléon était lui-même, un géant, ei dans ses main- tout frappait avec la force d'une massue. Il devait donc en surveiller d'autant plus l'emploi et la direction.
Cependant l'année 1800 allait bientôt finir et chaque m chaque semaine, uous apprenions quelque nouvelle victoire remportée par Moreaù, qui venait en peu de jours de gagner son immortalité, s'il eût su la garder. 11 forçail l'Autriche, encore frémissante de la bonté de Marengo, de venir la confesser à Lunéville. Toul ce que nous avions souffert d'insultes, d'humiliations, lors dés campagnes de Schérer, des victoires de Souvarow, noua allions donc entin en être vengé
Tous les soirs le général Juuot apportait des nouvelles qui faisaient battre notre cœur, à Albert et à moi. C'était une chose eu rieuse à observer que les différentes impressions produites but les
IJ Mot de Napolé
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individus qui l'écoutaient. Mais une justice cependant que je dois rendre à tous, c'est que jamais, non seulement un mot, mais un geste, n'exprima le regret d'une victoire remportée par nos troupes. Je me rappelle même qu'un jour le général Junot ayant apporté un bulletin manuscrit qui ne devait paraitre que le lendemain dans le Moniteur et qui annonçait la rupture de l'armistice en Italie et en Allemagne , une personne de la société intime de ma 'mère fit alors entendre un profond gémissement, puis s'écria :
— Les Français sont tout à la fois le plus grand et le plus cruel des peuples ! Auront-ils donc toujours soif de leur sang?
Et s'approchant de Junot, il prit le bulletin d'une main tremblante et lui dit :
— N'avez-vous pas lu, mon général, que le corps de M. le prince de Condé continuait à faire partie de l'armée autrichienne?
Junot le lui répéta. Alors M. de L... joignit fortement les mains. leva les yeux au ciel, en disant, avec l'accent d'une profonde indignation qui partait d'un cœur brisé :
— Et voilà ce qu'ils appellent être Français !
Puis, il sortit précipitamment de la chambre. Le malheureux ! Il avait perdu son fils unique quelques mois avant, et le cri qui venait de sortir de son cœur annonçait par avance la mort d un neveu qu'il aimait et qui avait presque remplacé son enfant. Le pauvre jeune homme périt en effet quelques semaines après au passage de l'Inn, où le corps du prince de Condé fut presque entièrement écrasé.
Je dirai que j'ai toujours vu à cette époque les premiers noms de France heureux et tiers 'de marcher à l'ombre de nos lauriers. Et cependant parmi eux il y en avait quelques uns — peu à la vérité — qui, pour être vains du triomphe de nos armes, m'en sont pas moins demeurés fidèles à leurs anciens serments.
Nous étions dans le mois d'octobre. J'ai déjà dit. je crois, que mon mariage était définitivement Wxv au 30. Les préparatifs se poursuivaient avec activité. Le général Junot courait toute la matinée, puis venait à L'heure du dîner.
Un jour. M""' de Contades, le voyant très rêveur, lui dit en plaisantant :
— Mon Dieu! général, vous avez l'air d'un conspirateur ! Junot devint pourpre.
— Oh ! poursuivit elle, je sais bien que vous ne conspirez pas.
L'.'tS MÉMOIRES DF. LA DUCHESSE d'aBRANTÈS
à moins ijue ce soit contre nous, pauvres émigrés rentrés et ruinés et, en vérité, vous auriez trop beau jeu.
— Jr crois les conspirations peu dangereuses, dis-je alors. Il est rare que le motif d'une conspiration soit toujours parfaitement pur et l'intérêt du peuple qu'on prétend délivrer est ordinairement le dernier qui intervienne. Aussi, voit-on que presque toutes les grandes conspirations ont été découvertes avant leur accomplissement. Ce qui est vraiment dangereux pour le chef d'un État, c'est un fanatique comme Jacques Clément, un insensé ascétique comme Ravaillac ou Jean Chàtel, ou bien une main conduite par un cœur désespéré, comme celle de Charlotte Corday. Voilà des coups que l'on ne peut parer. Quelle barrière leur opposer? Quels gardos pourront m'empècher d'arriver au trône le plus puissant du monde pour en frapper le maître, si je veux donner jours pour jours, vie pour vie? Savez-vous qu'on est bien fort, alors qu'il est égal do nn>urir?Je dirai même qu'on estbieD bien grand.
Presque tout le monde se récria,
— Allons, dit ma mère, te voilà avec tes idées grecques et romaines.
Je baisai la main de ma mère en souriant, car en jetant les yeux sur le général Junot, j'avais surpris ses yeui attachés sur moi avec une expression tellement singulière, qu'il me vint à la pensée qu'il ne se soucierait peut-être guère d'une femme si résolue, qui paraissait se jouer d'un poignard comme de son éventail. f
— Promettez-moi de ne plus parler sur le sujet de tout & l'hêtre Dites, !«■ voulea-vous .' •
— Sans aucun doute 2 : mais pourquoi ?
— Je vous le «lirai bientôt... lui moins, j'1 l'espère ajouta-4-il avec un singulier Bourire.
Lucien Bonaparte, qui entra dans ce moment, voulut savoir ce qui aous occupait, car les autres interlocuteurs continuaient à discuter et les conspirations allaienl leui train comme si nous aviun^ été dans l'une des salles prétoriennes.
— . Bah ! dit Lucien, ce sont des sujets de conversation peu faits pour des femmes, et je suis étonné que ces messieurs ae l'aient
(1 Ce qu'il savail alors explique l'impression qu'il recevait d'un tel sujet de conversation.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS 2o9
pas montée sur un autre ton. Il vaut beaueoup mieux parler du bel opéra que je vous donne après-demain.
Tandis que l'on discutait sur l'opéra et sur la musique, Lucien et Junot s'étaient mis à causer à l'écart. Je remarquai que leur voix ne s'élevait jamais et que le sujet qui les occupait devait être grave et profondément important. L'expression de leur physionomie me faisait presque mal sans que je susse rien de positivement alarmant. Tout était sombre et mystérieux autour de nous. Il était évident qu'une inquiétude sérieuse agitait ceux qui étaient attachés au premier consul. Je n'osais faire aucune question. Lucien me regardait comme une enfant. Je n'aurais jamais osé en faire une au général Junot. Joseph était le seul qui, par sa bonté parfaite, aurait pu m'enhardir. mais il allait partir pour Lunévile et nous ne le voyions presque plus.
Le H d'octobre, Junot vint le matin de bonne heure, ce qui ne lui était pas ordinaire. Il était encore plus sérieux que le jour de la conversation des conspirateurs. C'était le même soir que nous devions aller voir cette fameuse première représentation des Horaces, de Porta et de Guillard.
Ce fut donc avec contrariété que j'entendis Junot demander à ma mère de ne pas aller à l'Opéra. Les raisons qu'il donnait pour lui faire cette demande étaient des plus singulières : « // faisait mauvais temj>s ; la musique était mauvaise ; le poème ne valait rien. Entin, ce que nous pourrions faire de mieux ('lait, disait-il. de demeurer à la maison. » Ma mère, qui avait préparé une toilette de première représentation et qui ne l'aurait pas manquée, fallût-il traverser une tempête et entendre le plus sot des poèmes, ne voulut accueillir aucune des objections de Junot, ce dont je fus charmée, parce que j'avais assez de confiance dans l'abbé Rose, qui disait que la musique avait de grandes beautés. Le général insista cependant encore. Une lelle opiniâtreté lit enfin quelque impression sur ma mère et. primant le bras du général, elle lui dit vivement :
— Junot, pourquoi cette insistance ? Y aurait-il quelque danger? Craignez-vous ?
Non, non, s'écria Junot, je ne crains rien du tout, que l'ennui que vous pourrez éprouver, ainsi que l'effet du mauvais temps ! Aile/ à L'Opéra .. Mais, continua-t-il. si tous y êtes décidée, permette/.-moi de vous prier de ne pas aller dans la loge que vous avez louée, et d'accepter la mienne.
— Je vous ai déjà dit. mon cher général, que c'était impos-
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sible ; ce serait contre toutes les convenances du monde, et j'y tiens beaucoup. Comment roulez-vous que ma fille, étant votre fiancée, mais point encore votre femme, puisse aller dans une loge que tout Paris connaît pour être la vôtre? Mais pour quelle raison voulez-vous donc me faire abandonner la mienne !
— Parce qu'elle est sur le coté et qu'à l'Opéra rien n'est plus mauvais. Ensuite elle se trouve si près de l'orchestre que les oreilles difficiles de M1'1' Laurétte seront brisées de manière à ne pouvoir elle-même faire de musique de quinze jours au moins.
— Allons, allons, dit ma mère, tout cela n'a pas le sens commun ! Nous irons entendre cette doublure de Cimàrosa, qui certes ne le vaudra pas, bien sûrement. Mais enfin une première représentation est toujours une belle chose. Dinoz-vous avec nous?
— Je ne le puis pas, répondit le général, je ne puis même venir vous donner le bras. Mais j'aurai bien sûrement l'honneur de vous voir à L'Opéra.
Nous dînâmes plus tôt qu'à l'ordinaire et nous fûmes rendus à l'Opéra à huit heures.
La salle était déjà remplie. Les femmes étaient toutes fort parées. Le premier consul n'était pas encore dans sa loge, qui alors était aux première-, à uauehe, entre les colonnes qui séparent les loges (h- l'ace de celles de côté. Ma mère le remarqua et lit en même temps L'observation que Les regards du parterre, ainsi que de presque toutes les personnes qui remplissaient la salle, se tournaient vers celte lo,
— Et, dil Albert, voyez aussi quelle expression d'amour il y a dans cette attenté.
— Bah ! répondit ma mère; quoique j'aie la vue bytsse, je vois très bien que ce n'est que de la curiosité. Ne sommes-nous pus toujours les mêmes ? Dernièrement encore, à cette fête du Champde-Mars, lorsque l'abbé Siéyès — elle ue l'appelait jamais autrement — ét;iit empanaché comme le dais du Saint-Sacrement sous lequel il portait jadis h1 Bon Dieu, ne se donnait-on pas, et moi toute l;i première, Le torticolis pour Le mieux voir? Et le chei des filous ru troupe n'était-il pas aussi un point de mire dans son temps de pouvoir? Celui-ci est le maître ;i -on tour; eh bien, ri le regarde comme on regardai! Les autres!
Mon frère persista a dire qu'il était convaincu que le premi r consul était aimé »•! que les autres [l'étaient que craints. J'él is parfaitement de.sbn avis. Ma mère ne répojtdil qu'en levant Les
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épaules. Dans ce moment la porte de la l&ge «lu premier consul s'ouvrit et il parut lui-même avec Duroc, le colonel Savary, je crois, le colonel Lemarrois. A peine fut-il aperçu, que, de toutes les parties de la salle, partirent des applaudissements tellement unanimes qu'ils semblaient ne faire qu'un seul et même bruit. On ne pensait plus au théâtre. Toutes les figures étaient tournées vers le général Bonaparte, et une sorte de hourra étouffé accompagnait les battements de mains .et les trépignements de pieds. 11 salua d'abord, en souriant avec beaucoup de grâce, et l'on sait que le moindre sourire éclairait s'a ligure naturellement sévère et lui donnait un grand charme. Les applaudissements continuant avec une sorte de fureur, il inclina deux ou trois fois la tète, mais sans se lever, bien que toujours en souriant. Ma mère le Lorgnail et ue perdait pas un de ses mouvements. C'était la première fois qu'elle le voyait depuis les grands événements de brumaire. Elle était si occupée aie lorgner que le général Junot entra dans la loge sans qu'elle l'entendit.
— Eh bien ! comment le trouvez-vous depuis que vous ne l'avez vu ? lui demanda-t-il.
Ma mère se retourna vivement et fut embarrassée comme une jeune fille à qui l'on demanderait pourquoi elle regarde parla fenêtre, lorsque celui qui l'intéresse vient à passer. Nous nous mimes tous à rire et elle-même fit comme nous. Pendant ce temps, l'orchestre avait recommence son sabbat harmonique donnant le diapason à Laforêt et à Lainez qui criaient tous deux à qui mieux mieux ou plutôt à qui mal mal, tandis que M"' Maillard leur tenait tète avec des poumons dignes d'une Romaine des temps antiques, nous faisant regretter que M" Chevallier n'occupât point la scène. Ma mère, dont les oreilles tout italiennes ne pouvaient sans souffrir entendre un pareil charivari, se tournait souvent vers e général Junot pour lui parler de ces beaux chants d'Italie, si suaves et si doux. Dans l'un de ces moments au lieu de lui répondre, il lui toucha légèrement le bras et lui fit signe de regarder dans la loge du premier consul. Le général Bonaparte avait sa lorgnette braquée de notre côté et, dès qu'il s'aperçut que ma mère, lavait vu, il s'inclina deux ou trois fois en manière de salut. Ma mère le lui rendit par un seul mouvement de tête, qui probablement fut assez peu marqué, car. depuis, le premier consul, comme on leverrabientot.se plaignit à ma mère elle-même de sa froideur envers lui, ce même soir dont je parle. Junot lui en aurait aussi
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l'ait de? reproches à 1 instant si l'un des ofliciers de la place de Paris n V tait venu frapper à la porte de la loge et lui demander de sortir immédiatement. C'était un adjudant de place nommé Laborde, le plus madré et le plus futé des hommes. J'aurai quelquefois occasion d'en parler et son portrait tiendra fort bien sa place parmi ceux de ces gens qui sont d'une absolue nécessité. Sa ligure ••t sa tournure étaient impayables. Albert, qui le voyait pour la première fois, aurait voulu avoir un crayon pour en faire le croquis. Le général Junot ne demeura absent que quelques instant-. Lorsqu'il rentra dans la loge, sa physionomie, qui était depuis le matin sérieuse et même triste, était redevenue en un moment gaie, ouverte et dégagée de tous les nuages qui la voilaient. Il se pencha vers manière et lui dit très bas, pour n'être pas entendu de la loge voisine :
— Regardez le premier consul. Regardez-le bien.
— Pourquoi voulez-vous que je le lixe avec affectation ? dit ma mère. Ce serait ridicule.
— Non. non, cela est tout simple. Regardez-le arec votre lorgnette. Ensuite je demanderai la mène' grâce à M"e Laurette.
Je pris la lorgnette de mon frère et je Lorgnai à mon tour, lorsque ma mère eut lini.
— Eh hn'ii ! me dit le général, qu'avez-vous vu .'
— En vérité, répondis-je, j'ai vu un admirable visage : car je ne conçois rien au-dessus de la force au repos, de la grand-ur dans la quiétude.
— Vous trouve/ donc sa physionomie calme, tranquille?
— Parfaitement. Mais pourquoi me demandez-vous cela ' dis-je à mon tour, fort étonnée du ton très ému que le général avait mis a m'adresser cette question.
Il n'eut pas le temps de me répondre, lu de ses aides de camp vint l'appeler par la petite fenêtre de la loge.. Il sortit et, cette Fois, demeura longtemps absent. Lorsqu'il rentra, il avait l'air heureux. Ses yeux se portaient \crs la luge du premier consul, avec une expression que je ne puis rendre. Le consul boutonnait alors la redingote grise qu'il avait pardessus l'uniforme des guides à cheval de la garde, habit qu'alors il portait toujours, et il se diadt à sortir de sa loge. Dès qu'on s'en aperçut, les applaudissements se tirent entendre comme à Bon arrii ée. Dans ce moment, Junot, ne pouvant plus vaincre boii émotion, B'appuya sur le dos de ma chaise el fondil en Larmes.
MÉMOIRES DE LA DCCHESSE d'aHRANTÈS 2b3
— Calmez-vous, lui dis-je on me penchant vers lui pour le cacher à ma mère, qui sûrement lui aurait fait quelque plaisanterie, calmez-vous. Gomment un sentiment tout joyeux dans sa cause et par son objet peut-il produire un tel effet sur vous?
— Ah! me répondit Junot très bas, mais avec une expression que je n'oublierai jamais, le malheureux échappe à la mort ! Les assassins viennent seulement d'être arrêtés.
Je fus au moment de me récrier.
— Silence! médit Junot; on peut vous entendre. Hatons-nous de sortir.
Il était si troublé qu'il me donna le châle de ma mère, lui mit le mien et, prenant mon bras, il me fit descendre rapidement l'escalier.
Junot s'aperçut à ma pâleur que j'allais peut-être me trouver mal. Aussi, sans écouter ma mère, il sortit dans la rue, quoiqu'il plût à verse, pour aller au-devant de nos gens qui faisaient avancer les voitures. La première des deux qui parut était la sienne. Ma mère ne s'en aperçut que lorsqu'elle fut sur le marchepied. Elle voulait redescendre.
— Eh! qu'importe? lui dit le général, en la contraignant pour ainsi dire à y monter.
Puis il me dit tout bas :
— Tout va bien! Au nom du ciel, remettez-vous ! Mais ne dites rien.
Et relevant lui-même le marchepied, il cria à son cocher :
— Rue Sainte-Croix !
Nous fûmes reçues par Albert et le général Junot qui nous avaient précédées. Le général s'empara de ma mère et, la prenant dans ses bras, il la porta jusque dans sa chambre, bien quelle le battit de toute la force de ses petites mains.
Lorsqu'il l'eut bien établie sur son canapé, qu'elle fut entourée des mille et une petites choses qui lui étaient nécessaires, alors, se plaçant à ses pieds, sur un tabouret, et prenant ses mains dans les siennes, il prit le ton convenable a la circonstance et lui raconta comment Ceracchi et Aréna, l'un par fanastisme républicain mal entendu, l'autre par vengeance, avaient voulu assassiner le général Bonaparte.
A mesure que le général Junot parlait, sa voix devenait plus forte, sa parole plus accentuée. Chaque mol -tait une pensée, Tenant du cœur, Kl lorsqu'il peignit Bonaparte comme il le voyait,
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comme il le vit toujours, et tel au fait qu'il était alor-. cette voix maie et sonore prenait une douceur inconnue. C'était de la mélodie. Mais quand il vint à parler de ces hommes qui, pour satisfaire leur vengeance ou bien leur désir insensé, voulaient assassiner celui que la France devait considérer alors comme chargé de son avenir, cette voix s'éteignit en se brisant dans des sanglots et, appuyant sa tête sur l'oreiller de ma mère, il pleura comme un enfant.
— Comme vous l'aimez, mon Dieu ! lui dit-elle.
Comme je l'aime ! répondit-il en joignant fortement les mains et levant les yeux au ciel. Oui, je l'aime ! Jugez, poursuivit-il en se levant et marchant rapidement dans la chambre, jugez de ce que j'ai dû souffrir il y a quelques jours lorsque votre fille parlait avec une éloquence étrangère à son âge et à son sexe <•[ nous montrait toutes les barrières, toutes les précautions, tombant devant le poignard d'un assassin, qui fait aussi lui, de son côté, le sacrifice de sa vie. Mais ce qui m'a fait surtout mal. c'est lorsqu'elle a voulu nous montrer ce même assassin comme un homme se grandissant par son crime et, parce qu'il veut mourir, se lavant les mains du sang qui les rougit ! Ah ! vuus m'avez fait bien mal !
Ma mère me regarda d'un air mécontent. Albert était assis près tle la cheminée et ne disait rien, mais j'étai> sine qu'il ne me blâmait pas.
— Tout cela, dit ma mère, vient de ce que Laurette parle sur des questions qui ne sont pas du domaine des femmes. Je lui ai souvent démontré combien cela nuisait a ses agréments, mais elle n'en tient compte. De mon temps, nous savions seulement que Le mois de mai était le moi- des r.«se> et nous n'en étions pas moins aimables. Pour ma part de science, moi, je n'ai jamais lu que Télémaqut et cependant je ne suis pas bien ennuyeuse. J'espère, mon cher enfant, que vous la corrigerez de ce défaut-là.
— Je m'en garderai bien, répondil le général. Vous n'avez mal compris. Ce n'est pas ce que disait M11, Laure qui m'a fait tant de mal. J'ai sur-le-champ pensé- que von- connaissiez A r. ni. qu'il venait même assez Bouvenl chez vous que vous connaissiez aussi Ceracchi, que ces hommes avaient pu entendre votre fille parler comme elle parlait l'autre jour, et que l'âme et la tète du dernier surtout avaient pu répondre h cette sorte d'appel que semblait faire la voix d'une jeune fille et développer quelques jours, quelques moments plus tôt, son intention diabolique. C'est bien ridicule,
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bien insensé, n'est-ce pas, tout ce que je dis là? poursuivit le général en vOyanl sourire mon frère à ces dernières parole- : mais que voulez-vous? depuis huit jours je ne sais en vérité où est ma tête. Jugez si elle a <lù être calmée par la résolution qu'a prise le premier consul d'aller à. l'Opéra ce soir braver les couteaux des assassin^ ! Nous n'avons encore que Ceracchi, Aréna et, je pense, Demerville (1). Ils viennent d'être pris, mais ils ne sont pas seuls. On prétend que c'est l'Angleterre, le comité anglais, les anglais et toujours les Anglais. Il n'y a dans cette affaire que deux mobiles ; l'un est une haine de famille et une haine corse ; l'autre est un fanatisme de liberté porté jusqu'à la folie. Voilà Ce qui doit effrayer les amis du premier consul. La police la plus active n'a plus de pouvoir la où nul jour ne pénètre.
— Et Fouché, demanda ma mère, que dit-il de tout cela?
Le général ne répondit rien, mais son front se plissa, ses sourcils se froncèrent. Il croisa ses bras sur sa large poitrine et se remit à marcher quelque temps en silence, puis il dit d'une voix très altérée :
— Ne me parlez pas de cet homme.
Son expression, même muette, était d'une telle nature que nous demeurâmes tous trois stupéfaits. J'ai eu depuis la traduction de ce sentiment qui perçait à travers les efforts de Junot pour le contenir et j'ai compris ce qu'il devait souffrir avec une telle conviction.
Non, ne me parlez pas de cet homme, surtout aujourd'hui! J'ai eu ce matin même une scène avec lui ! S'il avait eu du cœur..., mais il n'avait garde. S'il avait eu du sang rouge dan- les veines seulement, nous aurions été nous couper la gorge comme de braves gens ! Eh, que diable ! comme des homme- seulement.
Venir me dire que cette affaire de Ceracchi était un jeu d enfant '. A moi, qui depuis douze jours la suis pas à pas, tandis que lui... Mais il a raison, poursuivit Junot en souriant amèrement. Je crois qu'il est vrai lorsqu'il dit qu'il en savait autant que nous au bout d'une heure. Je suis presque sur de la trahison de,.,
Albert, qui s'était levé, s'approcha de Junot et lui parla bas. Le
(1) L'un des trois no fut pas arrêté le même soir; je ne me souvii as plus lequel. Je crois que c'est Axéna, mais je n'en suis pas sûre, a arrêta immédiatement un nommé Diana. Demerville fut arrêté le lendemain.
Voilà ce dont je suis certaine.
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général fit an signe de tète et serra la main de mon frère. Us échangèrent encore quelques paroles, puis il reprit :
— Et que croyez-vous qu'il me dit sur la résolution du premier consul daller ce soir à l'Opéra? Il la blâmait comme moi. Mais savez-vous par quel motif? « Parce que, disait-il, c'était un guetapens ! » Vous croyez peut-être que le guet-apens était pour le premier consul, n'est-ce pas? Point du tout. C'était pour ces honnêtes coquins à qui je tordrais le cou comme à un moineau (1), et sans plus de scrupule, d'après ce que je sais et l'honorable fonction qu'on les trouve exerçant.
Je contraignis donc Fouché à s'expliquer en l'affaire de ces hommes jusqu'au commencement d'exécution, puisqu'on pouvait l'empêcher. C'était son avis.
Et de cette manière, lui dis-je, vous replacez dans la société des hommes qui ont bien évidemment conspiré contre le chef du gouvernement et cela, non pas pour le faire renoncer au pouvoir, l'en éloigner, mais pour l'égorger, et l'égorger pour satisfaire une passion.
Croyez-vous que Ceracchi, satisfait de mourir lui-même s'il peut tuer le premier consul, lui donnant la mort pour assouvir une passion désordonnée , pour obéir à une sorte de monomanie, croyez-vous que cet insensé sera guéri par une simple admonestation, ou bien un acte de générosité? Non ; il faudra qu'il tue cet homme qu'il regarde comme un tyran <A que son regard en déviation ne verra plus autrement désormais.
Croyez-vous qu'Aréna, ennemi depuis tant d'années «lu général Bonaparte, abjurera sa haine contre le premier consul, parce que celui-ci jouerait le rôle d'Auguste? Vous connaissez bien peu la cattiva vendetta. Ces! -a morl qu'ils veulent. Voyez le propos de Ceracchi en parlant de l'achat du poignard : ■ T aimerais mieua « mi bon couteau mm fermant. Lu lame >•-/ sûre, solide et ne manqué m pat à la main. Laissez faire un gaillard comme ce Romain-là, -•t voua aurez dès demain l'exécution pleine ••! entière du projet que vous avez arrêté. •'.<• o'esl pas d'aujourd'hui que je connais les Aréna. Le premier consul, qui esl Foncièrement bon, a oubli'- le
(1) Aiti-i que ' e dont je rapporterai fréquemment les paroles, je fois
parler ici le général comme il parlail lorsqu'il '-tait on causerie fomilii
fortement ému pour ne pas châtier sa conversation et parler en jniriit*, ce qu'il faisait aussi bien même mieux que bien d'autres quand il le voulait.
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mal qu'ils ont toujours voulu lui faire. Mais je n'ai pas à cet égard une aussi belle àme que lui. Je me rappelle -on arrestation du Midi (1). J'ai eu les détails du 18 brumaire (2), et je sais à fond tous ceux de cette affaire d'aujourd'hui (3). Sans doute je frémis de voir le premier consul aller affronter la mort que, malgré nos soins, il peut rencontrer, mais, d'un autre coté, je no vois que ce moyen de trancher enfin tous les nœuds dont on veut l'entortiller. On rendrait son existence misérable, en admettant qu'elle serait conservée. Ce serait tous les jours de nouvelles conspirations; une hydre sans cesse renaissante.
Lorsque Fouché, poursuivit Junot, vit que je pouvais le deviner malgré sa finesse, il se rejeta sur des sentiments d'humanité. Lui ! Fouché ! Il me parlait en style d'homélies et tout cela raconté avec cette tète volée à un squelette. Oh ! quel homme ! et le premier consul qui ajoute une foi implicite à ses paroles ! Enfin nous allons voir la fin de cette affaire que lui et un autre appellent un jeu d'enfant. La raison pour tous.
Ma mère écoutait attentivement et j'avais remarqué que, pendant le long- discours du général Junot, elle et mon frère s'étaient souvent regardés et fait plusieurs signes d'approbation. Lorsqu'il cessa de parler, elle lui dit combien ses remarques s-ur les Aréna lui paraissaient justes :
— Il y a de la haine au fond de leur cœur, et cette haine est bien antérieure au 18 brumaire et même aux événements d'Italie, ajouta ma mère. Je ne sais pas qu'elle en est la juste raison, mais elle est positive. Une chose qui m'étonne, c'est que Bonaparte, Lucien et Joseph soient les seuls qui aient leur part de cette haine ;
(1) Lorsque Bonaparte fut arrêté par ordre de Salicetti, ce fut l'adjudant général Aréna, le commissaire-ordonnateur henni''1 et le commandant de gendarmerie Vervein qui furent chargés de faire exécuter le mandat d'amener.
(2) C'est Junot qui parle. Il était convaincu qu' Aréna le réprésentant, frère aîné île celui de la conspiration (il ne faut pas les c mfondre), avait voulu assassiner lé général Bonaparte à Saint-Cloud. Je ne le crois pas. 11 le haïssait mais ne l'aurait pas assassiné.
(3) Le projet des assassins riait de Frapper le premier consul lorsqu'il sortirait de sa loge, qui alors était à gauche entre les colonnes, comme je l'ai déjà dit. A cette époque le premiei consul entrai! et sortait par l'entré© commune. Le corridor et l'escalier qui menaient à la rue de Louvois étaient toujours garnis de monde pour le voir passer. Les assassins devaient le frapper en sortant de sa loge, l.e colonel Savary s'esl très bien montré ce soir-là. 11 voulut sortir le premier, quoique ce ne lui pas à lui à le faire.
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et je crois qu'ils la partagent aussi quoique, à vrai dire, je n'aie là-dessus que des conjectures, tandis que j'ai la preuve des sentiments haineux des Aréna.
Quant à Cerac hi, tout ce que vous m'en direz ne m'étonnera pas. Permon, qui l'a connu en Italie, me l'a présenté un soir où nous étions au bal chez M. Delanoue 1 1. Je l'ai revu depuis, quelquefois chez Maginelli, à Auteuil (2). J'avoue qu'il me faisait frémir avec ses opinions exagérées. Son dégoût de La vie, sa tri-tesse profonde le rendaient intéressant.
Albert observa qu'il fallait que son àm • eut été profondément ulcérée par ce qu'il croyait avoir à reprocher à Bonaparte « car je 1 ai vu. nous disait-il. Je l'ai vu pleurer d'enthousiasme en parlant seulement de lui. Et lorsqu'il fut appelé pour faire son buste, où plutôt qu'il demanda lui-même de l'exécuter, il était tellement affecté en retraçant l'image de celui qu'il regardait alors comme le sauveur du monde, qu'il est constant, par des personnes qui l'ont vu, qu'il était contraint de quitter son travail. »
— Cet homme avait une ame de feu, poursuivit Albert. Souvent il récitait des vers sur la liberté de l'Italie. Alors il s'animait, sa voix devenait retentissante, son œil étîneelait. Il se grandissait de dix coudées. Puis, tout à coup, il s'arrêtait. Cette même voix qui t. muait demeurait san^ force, c • regard qui lançait deséclairs devenait morne, éteint. Ce port de tête, ce <• >rps élancé, qui semblait chercher le ciel, s'affaissait sur lui-même. 11 tombait sur une chaise et répétait d'une voix sourde et brisée : « Siamo schiavi!... siamo st hiaviî »
La conversation revint sur les Aréna. Ma mère était fortement frappée de cette arrestation. La patrie primitive avait une Voix puissante auprès d'elle et Aréna était un compatriote. Junot lui
(1) M. Delanoue, riche fournisseur. Il demeurai! faubourg Poissonnière.
(2) M™* Maginelli était Florentine et son mari Napolitain. Elle était veuve, remari ■ en secondes ndees, el o'avail cepen lantque il ans. Son min était envoyé dans l'une des Cours du Nord, jecrois en Danemarck*. Elle était restée en France pour sa Banjé. C'était une personne ravissante, une vraie Corinne Elle habitait Auteuil. M. Brunetière, mon tuteur, à qui file •"■ 1. 1 i t spécialement recommandée par M. Duveyrier, nous y avait conduits, Albert, ma mère et moi, peu de temps avant cette funeste affaire de Ceracchi, qui était presq e à demeure chez elle. Lorsqu'on l'arrêta, on trouva chez lui un groupe représentant K< ma parte conduit par la Victoire. Ce groupe était très beau. M"" liagineili faillit être fort < ompromise dans l'affaire de la conspiration.
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lit plusieurs questions sur la conduite qu'ils avaient tenue depuis quelques années à Paris. Ma more lui communiqua tout ce qu'elle savait à cet égard, et c'était fort peu de chose, parce que, de tous les Corses qui étaient à Paris^ les Aréna étaient ceux qui venaient le moins souvent. Cependant cette conversation amena ma mère à s'en rappeler une assez extraordinaire, qui avait eu lieu entre elle et Pépé Aréna le 17 brumaire, veille du fameux 18.
Ce même jour du 17, nous vîmes arriver plusieurs représentants corses, que nous ne voyions que très rarement et que, même, nous n'avions pas aperçus depuis six mois. De ce nombre étaient les deux Aréna. Cependant, ma mère les aimait assez, surtout Bartholomeo. Elle avait même dit à Multedo — le vieux Multedo — de les engager de sa part à venir manger des ravioli ( 1 ) et des lasagnes (2), avec un bon stufato (3). Multedo avait fait la commission, il était venu manger les ravioli avec nous. Mais nous n'avions pas vu Aréna (Pépé).
Le 17 dans la matinée, il vint chez ma mère. Il avait l'air soucieux. Elle le lui dit. Il sourit, mais d'une manière forcée. Il lui parla de la Corse, de ma grand'mère, de mes oncles, puis tout à coup lui demanda si elle avait vu Lucien depuis peu de temps. Ma mère lui répondit qu'elle le voyait presque tous les jours, ce qui était vrai. Et, comme elle avait beaucoup d'amitié pour le jeune représentant du peuple, elle parla aussitôt de la belle réputation qu'il s'était déjà faite comme orateur; en effet, mon beau-frère qui, comme on l'a vu, était son ami intime à cette époque, nous apportait les journaux où se trouvaient les discours presque toujours improvisés qu'il prononçait au conseil des Cinq-Cents. On remarquait dans quelques-unes de ces improvisations d'admirabli s traits d'éloquence.
— Je ne pense pas toujours comme lui, dit ma mère, mais je n'en admire et je n'en estime pas moins son talent et son caractère.
— Il est bien jeune pour vouloir nous diriger, dit Aréna avec une sorte d'amertume.
(S) Espèce de rissole faite avec des herbes hachées, du fromage el descèufs. C'est une chose dont les Italiens et particulièrement les Torses sont très friands.
{$) Pâtes fraîchement faites et arrangées avec du fromage et du jus de viande.
(3) Sorte île ragoût ressemblant assez à l'o//a pStirida des Espagnols.
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Lucien était eu clTet le plus jeune membre du conseil des Cinq- Cents.
— Mais il me -semble que vos opinions sont les mêmes, répondit ma mère. Et puis, qu'importe l'âge si l'homme est habile? Voyez son frère, a-t-il attendu quarante ans pour savoir gagner des batailles?
— Ah ! ah ! vous êtes raccommodée avec le général Bonaparte 11 est donc venu vous demander pardon? Car, ma foi ! il ne pouvait faire moins.
— 11 n'est ici question ni de pardon, ni d'offense, dit ma mère avec humeur. Je parle de Lucien et de la gloire de son frère (1).
Au moment où Pépé allait répondre, quelqu'un entra et la conversation cessa à l'instant. Plusieurs personnes survinrent et Arénaprit son chapeau pour s'en aller. Ma mère l'engagea à dîner. Il refusa, donnant pour excuse qu'il allait ou qu'/7 était à la campagne (2), et avait à peine le temps de rester.
Dans ce moment entra un M. Rigobert d'Avernes (3). A peine ent-il salué ma mère qu'en entendant parler des malheurs de la France, il se mit aussitôt à faire un tableau tout opposé et entreprit de prouver qu'elle était au plus haut point de prospérité et que les victoires des armées du Danube, de Sambre-et-Meuse et (lu Rhin effaçaient toutes les autres. Pendant son discours — et cette circonstance est assez remarquable — il regardait Aréna d'un air presque menaçant, parce qu'il le connaissait de vue , t que, le sachant Corse, il croyait le blesser profondément, tandis qu'Aréna l'aurait embrassé s'il eût ofcé.
Aréna et le vieux Multedo allaient sortir ensemble lorsque M. d'Avernes commença son discours. Pépé revint près delà cheminée et se mit à écouter fort attentivement ) 'orateur. Il applaudissait de temps à autre en inclinant la tète et dit enfin :
(i) Une particularité assez curieuse dans les bizarres effets des relations de ma mère avec Napoléon, c'est que, dès qu'on en disait du mal devant elle, elle se fâchait. Il fallait qu'elle fûtaveo des amis bien intimes peur en parler comme elle t'aurai! fait avec mon frère et moi.
(2) Lors 'lu procès d'Aréna, "n lit revivre plusieurs particularités des affaires de Saint-Qoud. Ce voyage à la campagne dont il parla à plusieurs personnes et qui, je < i -i-. n'était pas vi ai, fut mentionné.
(3) M. d'Avernes est maintenant au service ■!>• l'Espagne libéi 6e. En quittant l'Europe pour aller an Améi ique, il n'a lait que suivit L'ùnpresaioB d'anciens sentiments et il a dû être bien heureux d'assister à la répnblicanisation de