‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 14 sur 44 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Mariage de Loulou, Laure de Pçrmon avè( lunot depuis duc d'Abrantès. — Générosité du frère. — Mémoire du premier consul. — Se marier à l'Eglise n'est d'aucune nécessité. — Coni • ssions mutuelles. — Le trousseau et la corbeille. — Sœur Rosalie et l'abbé Lusthier. — Mariage de minuit. — Lendemain de noces. — Choc entre l'ancienne et la nouvelle société. — Lannes, Duroc, Ressières, Eugène de Beauharnais, Rapp, Rerthier, Maimont. — M. de la Valette et sa femme. — La famille Bonaparte. — M. de Caulaincourt terrorisé par Rapp i l par Lannes. — Paroles sacramentelles.

Loi- jue toUl fui calmé par l'ai d desauti - conjurés I .

on s'< ■< njia de terminer mon maria| . Le premier consul avait, dit à Junot :

— Sais-tu bien que ton mariage a («-nu à peu <le chose, mon pauvre Junot? Car je crois que, e s ■ «juins-là m'avaient tué, ils ne se seraient gù<î re o< cupés de ta noce et de ta doi (2).

Le •! brumaire, la famille de .lunot arriva tout entière à Pari- et vint le soir même ehe/ ma mère à laquelle il la présenta, à l'except îod de sa sœur aînée qui était demeurée « * i » Bourgogne.

Le lendemain, on paspa le contrai. Ce fut seulement «lans cet instant que j'appris que mon li dotait d'une somme «le

soixante .mille francs, prise sui re fortune.

M. Lequien «le Bois-Crèssy, ancien ami de mon père et qui «levait épouser ma mère en secondes noces, me dota, comme sa future belle-fille, d'une somme de cinquante mille franc-, hypothéqués

l) Topino-Lebrun, Demerville et qu< 1res. Le procès fut instruit à

la cour .criminelle de Paris sui le rapport '■ mande du ministre «le la polïi •■ générale.

(2 lamais le général Bonaparte o'aurail i an pareil mot trois on quatre

ans plus tôt. liais arrivé au pouv< solu, il avait une pensée qui

ste l'a peut-être perdu, mais à laqu< ll< il prétait une grande I les hommes n'étaient don m uits que par la crainte et l'inl

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'àBRANTÉS 2 i '■>

sur la terre de Lessay qu'il avait en Bretagne. El mon trousseau, qui en effet était magnifique, fut stipulé pour douze mille francs. Lorsque je pus rejoindre Albert, je lui demandai L'explication de ce que je venais d'entendre et comment je pouvais me trouver riche — celait le mot — après avoir été, moi pauvre orpheline, entièrement à sa charge.

— Ne parle pas ainsi, me dit-il en m'embrassent avec cette tendresse qu'il m'a toujours témoignée. Ne sais-tu pas que ma mère et toi vous êtes les uniques objets de mon affection et mon seul bonheur? Je ne vis que pour vous. Il est donc bien simple que le produit de mon travail suit employé comme je le I

Voici un fait bien simple, mais qui montre à quel point le premier consul avait une mémoire prodigieuse pour tes choses même les moins importantes pour lui. Le lendemain 8 brumaire . lorsque Junot fut aux Tuileries pour faire signer son contrat de mariage, il était accompagné, selon l'usage, du parent le plus proche de la future, et mon frère y alla avec lui. Le premier consul le reçut avec une grâce parfaite, le questionna sur son avenir, sur ses prétentions ; lui parla de ma mère avec intérêt et de moi avec une bienveillance qui me toucha lorsque Albert m'en parla à son retour.

.Mais voici le singulier de l'entrevue. Il se fit lire le contrat. Lorsqu'il entendit parler des soixante mille francs de la succession de mon. père, il fit un mouvement, mais ne dit rien. Il en fit un autre, mais beaucoup moins fort, lorsqu'on parla des cinquante mille fiants de M. de Bois-Cressy.

Après que la lecture fut finie, il prit mon frère par le bras et, l'emmenant dans l'enjbrasufe d'une fenêtre, il lui dit :

— Permon, je me rappelle très bien que. lors de la mort de M. Permon, il ne laissa rien du tout. J'allais à cette époque tous les jours chez vôtre mère et vous savez sans doute, ajouta-t-il avec si n air assez embarrassé que, dans ce temps-là, je voulais vous marier avec ma sœur, Mme Leclerc et arranger le mariage à venir de Mlle Loulou avec ce mauvais sujet de Jérôme, — il ne parla pas du principal mariage qu'il avait voulu faire ce jourlà : — eh bien. M""' Permon me dit que son mari n'avait 1 5S< aucune fortune/Comment cela se l'ait-il donc0

Albert répéta au premier consul ce qu'il m'avait déjà dit, eu le priant de n'en pas parler. Napoléon le regarda avec i ne expression indéfinissable.

276 XtaOMBS DE LA DUCHESSE d'auhami-

— Vous êtes un brave garçon, mon cher Permon, vous êtes un brave garçon, j'aurai soin de vous. Vous vous laissez oublier. Pourquoi ne vous ai-je pas vu depuis que je suis aux Tuileries? Maintenant votre beau-frère vous fera ressouvenir de moi et dm fera ressouvenir de vous.

En effet, lorsque, quelques semaines après, Junot sollicita pour Albert une place dans laquelle il pût faire preuve de ses talents administratifs et de son dévouement à la cause du 19 brumaire, le premier consul nomma peu de temps après mon frère à lune des trois places de commissaires généraux de police qu'il y avait alors en France.

L'avant-veille de mon mariage il y eut une circonstance légère et grave <% même temps qui faillit presque tout rompre.

Lorsque je fus sortie, le général demanda à ma mèresi je comptai- que le mariage se ferait à l'église. Ma mère lit un bond de dix pieds en l'air.

— Se marier à l'église! s'écria-t-elle. Et où donc voulez-vous qu'elle compte se marier? Est-ce devanl votre ami à écharpe? Mais, mon cher enfant, vous perdez l'esprit. Comment avez-vous pu nourrir un moment l'idée que non seulement ma fille, mais moi, mais son frère, nous consentirions à un mariage purement républicain ? Ce n'est ni dans mes principes ni dan- ceux de mon fils. Huant a Laurette, je vous promets qu'elle esl capable de voue remercier si vous lui parlez de cela.

Le général Junot se promenait fort ému et tort agité.

Je fus appelée. Rien ne peut exprimer m< a étonnement et, je le dirai, mon chagrin, en entendant cette étrange proposition. Je ne le cachai pas au général Junot. Il me répondit que, dans la position où il se trouvait, il lui était impossible de se marier a l'église, ■< enfin, ajonta-t-il, de me donner en spectacle. Car roua ne pourriez pas éviter d'avoir autour de votre maison el dans l'église même, tout ce que la chaussée d'Antin renferme de mendiants et de bas peuple. Et moi, en uniforme au milieu de ce beau cortège ! »

— J'ignore, lui dis-je, ce qu'il peut y avoirde désagréable poor non- à remplir un devoir que tout chrétien — je ne parie pas ici d'un dévot — doit acquitter en accomplissant l'acte auquel nous non- préparons. Les païens eux-mêmes sanctionnaient cet acte,

le plus important de leur vie, dan- les temples de leur- dieux. Il

n'y a que les Turcs qui se contentenl du cadi et j'espère q<>

MÉMOIKES DE Là DUCHESSE d'auHAMI-.- 2,.

n'est pas de là que vous avez tiré vos arguments pour soutenir votre étrange proposition.

— Je suis fort peiné de votre obstination, dit Junot. Comment pouvez-vous, avec votre esprit, tenir à une formalité que voir.' éducation aurait dû au contraire vous faire regarder comme nulle ?

— Je suis bien jeune, général, pour parler sur une question aussi sérieuse. Je ne sais rien de la controverse, si ce n'e-l que je suis née dans la religion chrétienne, que cette religion m'impose des devoirs que je dois remplir, comme les adorateurs de Dagon remplissaient les leurs. Tout ce que je puis vous dire, c'est que bien certainement je ne ferai pas un pas hors de cette maison si ce n'esl pour aller là où je dois aller. Quelque avancé que soit notre mariage, soyez bien assuré, général, qu'il n'aura pas lieu s'il n'est pas béni par l'Eglise.

Je me levai pour sortir. Le général me prit la main et vit que j'avais les yeux remplis de larmes. Il frappa du pied avec une extrême violence et laissa échapper une expressions fort inusitée.

— Junot, Junot, s'écria ma mère de sa chambre, d'où elle entendait parfaitement tout ce qui se disait dans le salon, Junot, voulez-vous vous taire !

— Vous m'affligez beaucoup, me dit le général. Je suis pénétré du regret de vous faire de la peine, mais enfin ce n'est qu'un enfantillage de votre part, auquel vous tenez parce qu'on vous a dit de le faire. Tandis que moi, c'est d'un grave résultat pour moi, tout ceci. Savez-vous bien qu'il s'agit d'une profession de foi ?

— Et quand cela serait? lui dis-je. Sous quelle religion ètesvous donc né? Vous avez été baptisé, vous ave/ été confirmé, vous avez fait votre première communion, vous vous êtes ionfesse. Voilà donc quatre sacrements que vous ave/ déjà reçu- et. Lorsque vous arrivez à celui du mariage, vous devenez tout à coup renégat, apostat, que sais-je ? Non, non. général, cela ne peut être ainsi !

Et je passai dans la chambre de ma mère. J'y trouvai mon frère qu'elle avait l'ait demander. Junot m'avait suivie. S'a dressant à Albert, il lui soumit la question qui faisait le sujet de ■ ►tre d ;mèle. Il était désespéré.

— Ce que je demandais, disait-il, n'était d'aucune nécestiu et pouvait fortement le compromettre, Ensuite, a joutait- il. cela n'est

pas dans mes idées, el puisqu'il s'agit ici «l'un cas de conscience,

la mienne ne me dit pas d'agir ainsi.

A peine y avait-il dix minutes qu'il était sorti, que je vis la port'' de La chambré de ma mère s'ouvrir et ell s-mème entrer chez moi.

— Mon enfant, me dit-elle, voilà quelqu'un qui n'ose pas te demander sa grâce, mais cependant il espère que tu lui pardonneras.

Ceux qui ont particulièrement connu le général Junot savent à quel point sa physionomie -'altérait Lorsqu'il était vivement agité. Dans ce moment il «'lait presque méconnaissable. Il s'avançait derrière ma mère, appuyé sur le bras d'Albert, pâlissant et rougissant alternativement, de manière à taire craindre qu'il ne se trouvât mal.

— Votre frère vient de me faire comprendre jusqu'à quel point j'avais pu vous affliger, me dit-il. Il va vous faire juger à votre tour que je suis moins coupable que vous ne pouvez le penser, ''t s' vous voulez faire La pari du caractère d'un soldat plein de franchise et d'honneur, mais n'ayant pas pu recevoir les même- idées que vous relativement à ce qui nous occupe, vous serez indul- . Dite ei \ ous me pardonnerez.

— Mon amie, dit Albert en s'avançanl vers moi, le général Junot ne peul pas admettre que tu aies parlé sérieusêmenl tout à l'heure, et j'avoue que je suis de son avis. Il faut avant tout, \u\ chère enfant, examiner la position de chacun. Et dans cette affaire Le bonheur de la vie entier,' de quelqu'un est intéressé, celui de notre mère, Le mien el jepuis dire le tien propre. Maintenant raisonnons. Le généra] ne veul blesser aucune de tes croyances: il convient même que tu as raison dans ton insistance, mais il demande que le mariage religieux ne se fasse que le soir. Je crois que cette concession mutuelle ne peul que convenir a ton- et lève en un instant ce qui pouvait être obstacle.

Mi mère, que je regardai avanl de répondre, me lit signe qu'elle approuvait entièrement ce que venait de dire mon frère, .le ne pouvais rien objecter que ma répugnance pour une cérémonie nocturne. Ce n'était pas alors la coutume. Ces sortes dé mai rappelaient Les jours de Terreur, où un prêtre donnait la bénédiction nuptiale à des jeune- mariés, qui La recevaient comme il le

leur donnait, ail péril de leur vie. Mai- enlin il fallait, comme te

disait Albert, avoir de la raison, et je «lis que, puisque ma mère et

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mon fipère m'y autorisaient, la chose aurait Lieu comme ou venait dé la présenter.

— Ah ! dit ma mère, voilà donc enfin cette granle affaire terminée. Je commençais à la trouver un peu longue, ""est votre faute aussi, «lit-elle au général Junot. Qui jamais aurait été s'imaginer de dire la veille du mariage: « Je ne yeu? pas du curé ! » Allons! à genoux, et demandez pardon à votre fiancée. C'est «•«■la... Et toi, donne-lui ta main, et même ta joue pour fe payer de ce bel acte de soumission. C'est le dernier. Demain, il sera ton maître.

Lorsque j'entrai dans le salon, qui cependant était assez grand, je me trouvai comme la colombe en sortant de l'arche, ne sachant pas où mettre le pied. D'une imm mse corbeille (1), ou plutôt une malle en gros de Naples rose brodée en chenille noire, portant mon chiffre et fortement parfumée de peau d'Espagne, malgré sa gran leur, étaient sortis une quantité immense de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C'étaient des chemises à manches gaufrées, brodées, et brodées commebrodaitM"eL'01ive ; des mouchoirs, des jupons, des canesous du matin (2), des peignoirs de mousseline de l'Inde, des camisoles de nuit, des bonnets de nuit, des bonnets du matin de toutes les couleurs, de toutes les formes et tout cela brodé, garni de valenciennes ou de malines, ou de point d'Angleterre (3). Mais le plus charmant spectacle pour les yeux d'un tiers indifférent, c'était ma mère. Quant à moi, c'était avec mon cœur que je la regardais, que je la suivais, et que je recevais, en ce moment, uni1 double jouissance de tout ce qui m'était offert. C'était une heure magique pour une jeune fille de seize ans. Eh bien, je puis le dire avec vérité, tout ce que contenait nia corbeille de mariage pâlissait à côté Je ce trousseau ordonné, fait par lessoins de la plus aim ible femme, et cette femme était ma mère! Le moyen dé se défendre de l'embrassera chaque

(1) Cette corbeille, ou plutôt celte malle, comme je le dis. avait la forme d'un toniheau. Elle pouvait contenir la garde-robe la plus nombreuse d'une femme, excepté les robes habillées. M>«e Ger-mon les avait fait mettre dans une autre corbeille verte tout aussi grande que la rose et brodée en chenille orange.

: On rirait bien aujourd'hui de voir une femme porter le matin an petit canesou à courte taille, manches amadis et jupe blanche à queue et le bas brodé à jour.

(3) A cette époque on ignorai! même l'existence du tulle. Les seules dentelles communes que l'on connût étaient les dentelles de Lille s, qui

n'étaient portées que par les femmes les plus ordinaires.

280 MEMOIRES DE LA OUCBBSSE DAHttAMÈS

objet qu*elle me montrait! elle m'examinait, suivait mes feux, épiait mon regard pour juger de plus ou moins de plaisir que me cau.-ait ce que je venais de voir. Et lorsque je me récriais sur l'élégance et le bon gùut d'une chose qu'elle avait ordonnée, alott ses beauxyeuxnoirsétincelaient. ses lèvres roses laissaient voir -e> petites perles de dents en riant -de ma joie, et puis elle me prenait la tète à deux mains, me baissait les yeux, les oreilles, le- j les cheveux, puis se jetait dans une bergère en me disant:

— Allons, mat/iia mou vl), cherche encore quelque chose qui te plaisent.

Les aimées s'écoulent, la vieillesse viendra, l'âge mûr qui la précède est déjà arrivé. Mais jamais de tels souvenirs ne s'effaceront de ma mémoire, jamais mon àme ne sera muette dès qu'ils seront évoqués.

Après que l'inspection du trousseau fut terminée, vint le tour de la corbeille (2) que M"e L'Olive avait disposée pendant que je regardais le beau présent de ma mère et de mon frère.

A cette époque on n'avait pas encore la très honore coutume de ne point donner de corbeille. On emplovail cinquante ou soixante Louis à en foire une très riche pour contenir les objets précieux donnés par le mari, et cette corbeille, après être restée but la oemmode de la jeune femme pendant sis mois ov un an. montait au garde-meuble où les rats la mangeaient malgré tous les Bymboles, tous les myrtes, les lauriers brodés sur l'enveloppe. Aujourd'hui on a le boa sens de mettre les châles, Les dentelles, dans une jardinière élégante, un coffre précieux, et, du moins, cela reste. De mon temps — ma mère le disait aussi — il n'en était pas de même. M"8 L'Olive avait donc fait faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et vert, richement brodés d'or; le socle «lu vase était eo bronze doré, et le couvercle, brodé comme ta reste, était surmonté d'une [tomme de pin de bronze noir traversée d'une (Lèche qui fixait également deux couronnes parfaitement ciselées et en or bruni, l'une d'olivier, l'autre de lancier.

CVtai! dan- cette corbeille que se trouvaient les châles de Ctche-

(1) Mot pivo qui veut dire met yeux, lumière de mes yeux. C'est un mot fort caressant, ma mère s*èn servait habituellement avec moi.

8 J'ai déjà dit, je crois, qui M I 'Olive étant lingère de Mm' Bonapai de toute la famille du premier consul, Junot l'avait aussi chargée de b il M" Moral qui i immanda presque tout.

Mi.MniiKS DE LA DUCHESSE Ii'aiui ANïÈs 281

mire, les voiles de point d'Angleterre, I"- garnitures de toh point ;i. L'aiguille ei eu point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde pour l'été. Il y avait au— i des robes de blonde blamehe, de denteUenoire, de- pièces de mousseline de l'Inde des pièces de velours en étoffes turques que le général avait rapportées d'Egypte, des rabesdabal pour une mariée, ma robe de représerUatfion ! . dos robes de Mousseline de l'Inde brodées en lames d'argent, et puis des Bouts de cbez M""' Roux (2) ; des rubans de toutes les largeurs, de toutes les couleurs ; des sacs (3), des éventails, des gants, des essence de Fargeom, de Etiban, des sachets de peau d'Espagne et d'herkesde Montpellier.

J'étais allée avec sœur Rosalie, qui, en apprenant que j'allais me marier, avait quitté sa retraite pour venir auprès d • moi, chea l'abbé, mon confesseur. A cette époque il n'en allait pas toujours ainsi qu'on le voulait, et je n'avais pas pu me confesser la veille au soir, ainsi que cela devait être. Comme j'avais enfin obtenu ce que je voulais relativement à la bénédiction de l'Eglise et que Junot consentait à ce que le mariage fût célébré à une heure qui permettait la messe, je fus extrêmement étonnée lorsque, après avoir fini, je le priai de tout tenir prêt pour minuit un quart, de l'entendre me refuser en termes fort secs et même durs.

— Quelle raison peut avoir le général Junot de refuser de vous nommer sa femme à la face du soleil? me dit-il avec emphase. Que craint-il? Le ridicule? Non, car il a, dit-on. de l'esprit. Il faut qu'il y ait quelque sujet d'empêchement qui nous esi in sonnu.

Je devins pâle. Sœur Rosalie me serra la main et lui dit :

— Mais, monsieur l'abbé, quelle raison voulez vous qu'il y ait?

(i) Cette robe avait cela de curieux que, comme on ae perlait pas en un costume spécial pour te château, ce qui n'arriva que sous L'empire, Mm' Germon s'était cependant cru obligée, sur ce mot vobe de représentation qu'avait dit ma mère, de faire une robe différente des autres. En conséquence cette robe & ut à queue; cela c'était pas extraordinaire alors: on les portait touj ours ainsi le soir. Mais elle était de la même forme que les robes que M tat ou M"" Lange portaient sur la scène. Bile étail ouvert- et laissait tout une jup.' de crêpe Lamée en argent ; la robe était d'une riche étoffe de Lyon imitant le brocart dL argent de L'Orient. Je n'ai jamais port<: ce singulier vêtement, connue on peut se L'imaginer.

S M"- Roux, de Lyon. Elle faisait admirablement les Heurs. Elle logeait alors rue Sainte-Anne, à côté de M<»« Germon.

(3) Il y en avait un en point d'Angleterre. C'était alors la grande mode de porter un sac.

282 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS

Le brave général aime MUe Laure de tout son cœur. Il est son maître, personne ne le force à faire cequ*il fait. Ainsi donc, puisqu'il aime notre chère enfant, je n^ vois nul motif d'inquiétude.

L'abbé regarda la bonne religieuse avec une sorte d'expression dans le regard, que je ne puis encore définir aujourd'hui. Puis il dil avec un sourire qui ne riait pas :

— Oh ! sans doute, il l'aime ! je le crois bien!... Mais qui nous dit, qui me dit à moi, prêtre, demandé |><>ur bénir ce mariage, qui me dit qu'il n'en a pas aimé une autre avant elle?

— Monsieur l'abbé ! m ►nsieur l'abbé ; dit Rosalie avec une vivacité de reproche dans la voix dont je n'aurais cru la bonne fill«' capable envers un ecclésiatiqu'e, monsieur l'abbé, mon Dieu, qu'est-ce que vous faites donc là?

— Mon devoir, répondit-il, d'une voix ferme et sévère. Je remplis la condition imposée par la loi et la nature aux parents de cette jeune fille et dont il me paraît qu'ils se déchargent sur la Providence. Eh bien donc ! moi ministre de Dièuj de cette même Providence, je dois veiller aux intérêts de l'orpheline qui n'a pas de* père.

— Monsieur L'abbé, lui dis je en me levant — nous étions alors dans une petite pièce qui Lui servait de sacristie — ma reconnaissance envers vous est la même que si votre bonté charitable m'avait sauvée d'un danger. Mais je dois vous dire que, si j'avais été exposée à quoi que ce fût, j'ai un soutien, un protecteur; un père, et M. de Permon, mon frère, qui réunit tous ce> litres pour moi, étant éclairé tout à La fois par sa ten Iresse et sod excellent esprit, aurait bien su voir si j'étais, ou ii m. trompée par un homme donl la réputation d'honneur et de lovant/' nous aurait alors bien abu-

J'aidéjà eu L'honneur devousdire, monsieur L'abbé, la raison pour laquelle il désire que la bénédiction nuptiale QOUS -"il donnée le -oir.

— Et cette raison est elle-même un tort, dit l'abbé a. vec aigreur. Pourquoi donc le commandant de Ja ville de Paris craint-il de -•■ montrer en uniforme dans l'une des églises que Bon général vient de tain' rouvrir? Il n'aura pas la même répugnance à aller se faire voir demain dans le temple de la Victoire, parce qu'il s'appelle maintenant Sulpice., au lieu de Saint-Sulpice (1). Éh bien I moi

(1) On avait effectivement alors donné ce Qom à Saint Sulpice : et, lorsqu'on annonçait qu'une fête devait avoir lieu dans cette église, était t<>u-

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS 283

aussi. j'ai i-ti* m ■ I i l:i i r«- ! in< >i aussi j'ai fait la guerre, el j'en porte les marques. Les champs de'là Vendée ont été aussi fertilisés par

mon sanu.

Et il agitait ses mains mutilées auxquelles il manquait deux

doigts (1). Je fis signe à Rosalie de se disposer à partir; mais une fois que l'abbé abordait l'histoire de son martyre, comme elle le nommait, il n'y avait plus moyen de la tirer d'extase. Heureusement que lui-même ne s'arrêta pas à ce sujet et continuant celui qui l'occupait :

— Jeune lillc, me dit-il, ne prenez pas ainsi un air mécontent. Gela ne convient ni à mon caractère, ni à vos devoirs envers moi. Remerciez-moi plutôt de ma sollicitude pour mon enfant spirituel, car vous l'êtes, ma fille, et je souffre en pensant que peut-être vous êtes trompée. Pourquoi vous mariez-vous au faubourg Saint-Antoine ? Pourquoi vos bans n'ont-ils pas été publiés à l'église? Pourquoi demander une célébration nocturne? Celle de la mairie aura lieu le jour, me direz-vous. D'accord. Mais où se fait-elle? A l'extrémité de Paris! Dans un quartier perdu, un quartier où, certes, une ancienne Mmc Junot n'ira passe douter qu'il s'en fait une nouvelle. Tout cela est louche et je ne prêterai pas mon ministère à son exécution.

Albert fut trouver celui qui remplissait les fonctions de curé à l'église des Capucins lui donna les renseignements nécessaires et en reçut la promisse que tout serait prêt pour minuit cinq minutes.

Lorsque nou< partîmes pour la rue de Jouy. la place de la rue Sainte-Croix était couverte de monde, et de monde presque étrangère notre quartier. C'était presque tous les forts e! les grosses marchandes île la Halle, Quatre de la troupe demandèrent à monter pour me faire leur compliment. Ils entrèrent dan- le salon, tenant chacun un bouquet certainement plus gros que moi et cora-

jours avep cette dénomination temple de la Victoire [Sulpice). La fête dont parlait l'abbé Lustbier était en commémoration de nés aïeux. Elle eut lieu le 10 brumaire an IX, à midi précis, dans Saint-Sulpice.

(I) Il obtint nue dispense pour officier avec ses mains mutilées. Kilos L'étaienl d'une m inière affreuse. 1." doigt du milieu de la main gauche avait etr abattu d'un coup de sabre, et les nerfs en se retirant avait tellement grippé toute la main que cela était hideux à voir. Le pouce manquait en part, g I. 'lient. L'abbé Lusthier était ami fort intime, et je crois même parent, de l'abbé Dernier.

2Si Ml. MOIRES DE LA DUCHESSE D'AB&àHTÈS

posé des fleurs les plus belles et les plus ran'S. qui redoublaient de prix en raison de la saison déjà avancée. Ils me les offrirent sans me faire d'autre phrase que celle-ci :

— Manuelle, vous allez devenir notre commandante. »'t nous en sommes bien aises, parce qu'on dit que vous êtes bonne. Voulez-vous bien permettre...

Et les deux femmes m'embrassèrent en conscience. Junot leur lit donner de quoi régaler, en eonseience aussi, tous « ceux qui avaient bien voulu, disait-il, se rappeler que ce jour-là était le plus heureux de sa vie (1) ».

Non- partîmes pour la mairie, accompagnés de leurs vu-nx bruyants et au bruit des cris répété^ de: \ ivent Les mariés! »

Arrivé-* à la mairie de La rue de Jouv. au faubourg Saint-Antoine, où Junot avait eu la fantaisie d'être marié, non pas, comme le croyait l'abbé Lusthier, pour être moins en vue, et dans ce cas il aurait bleu mal combiné son affaire, mais bien pour trouver un ami, nous fûmes reçus et mariés par M. Duquesnoy, maire de cet arrondissement. 11 nous évita l'ennui d'un long- discours el ue nous tlit que quelques paroles bieu -rnties que je n'ai jamais oubli'

Nous revînmes chez ma mère. La journée se passa c un nie toutes les journées semblables. Lorsque minuit sonna, nous descendîmes pour nous rendre à l'église, et une heure se faisait entendre à L'horloge du Corps législatif lorsque j'entrai dans l'hôtel dr Montesquiou, au bruit de la plus douce musique d'harmonie.

Junot était fort attaché à ses camarades. Toul ce qui avait fait partif de L'armée d'Italie et de L'armée d'Egypte était pour lui l'objet d'une amitié plus spéciale. Aussi voulut-il donnera dîner Le Lendemain de sou mariage à huit ou dix de ses Frères d'armes. Ma mère, qui voulait toujours lui faire suivre la route de ce qu'elle appelait La bonne manière, lui remontra vainement que ce n'était pas V usage, que cela aurait l'air d'un garçon menuisier faisanl le lendemain de noce à la Courtille. Junol liul bon el ma mère fut obligée, pour toul accorder, d'inviter les amis dont il lui donna Les uoms.

(1) Junol était excellent poux le peuple de Paris, aussi eu était-il adoré. Je Buis convaincue que dans une émeute sa vue seule aurait ramené a l'ordre. Il faisait étonnamment de bien et d'aumônes, el Bavait, outre cela, parlei 1 merveille le langage des dames de la Halle, quand cela pouvait être util»-.

\ii:mouu;s de i.\ duchesse d'abeiutès 28o

— Mais viendront-ils chez moi qu'ils ne connaissent pas? demanda ma mère.

— Sans aucun doute, répondit Junot.

Et des invitations furent aussitôt envoyées à Duroc. Bessiôres, Lannes, Eugène Beaubarnais, Rapp et quelques autres. Junot avait encore des amis en Egypte qui n'étaient pas revenus à cette époque, tels que Bellkrd, Desgenettesj etc. Quant à ceux qui se trouvaient alors à Paris, ils se rendirent tous à L'invitation de ma mère.

Ce dîner l'ut extrêmement eurieux en ce qu'il offrait pour la première fois la réunion complète de tous les partis. Non seulement les amis de ma mère s'y trouvaient assi- à côté de tout'- la famille Bonaparte, mais il y avait cette fois un accroissement de convives bien intéressant, et c'étaient les hommes que je viens de nommer.

Je ne les connaissais pas alors. Leurs noms avaient bien souvent frappé mon oreille au milieu des cris patriotiques que pous dans ce temps-là Le peuple de France à la nouvelle de quelque triomphe remporté sur les ennemis par ses armées. Mais je ne les avais jamais vus. Je connaissais seulement Moreau, MEacdonald et Beurnonville, que pendant quelque temps nous avions rencontrés assez souvent chez Mme Leclerc, et je ne sais pourquoi je n'avais pas pour Moreau cet attachement — je puis dire Le mol qu'avaient éveillé en moi la gloire de Kléber. celle de Hoche et de Masséna. Mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler.

J'étais donc très contente de connaître enfin ces hommes qui avaient secondé Bonaparte et lui axaient été à la fois bons camarades et bons ouvriers pour l'aider à construire cet édifice de gloire sous lequel maintenant s'abritait la belle nation de France et narguait de cet asile les peuple- qui avaient voulu l'asservir. J'ai assez fait connaître, je crois, ma façon de penser pour que Y<m [misse juger de mes sentiments dans cette journ

Le gênerai Lannes venait aussi «lèse marier. II avait été même plus diligent que Junot, et depuis trois semaines il était L'époux de Mllc Louise Guéhéueux, personne d'une ravissante beauté. Le général I. aunes, alors âgé de vingt-huit ans. avait une taille de cinq pieds cinq à six pouces, svelte, élégante même, le pied, la jambe et la main d'une remarquable beauté. La ligure n'était pabelle, mais elle était expressive, et lorsque sa voix exprimait une de ce* pensées militaires qui ont produit ces choses par Lesquelles

286 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'âBBANTÈS

il est arrivé à être nommé le Roland de l'armée, « alors, me disait Junot, ses yeux que tu vois si petits deviennent immenses et lancent des éclairs ». Junot me disait aussi qu'il regardait Lannes sans aucune exception, comme l'homme le plus brave de l'armée, parée que son courage, toujours égal, ne recevait d'accroissement ni d'altération des choses qui influent sur presque tous les militaires. Le même sang-froid qu'il avait en regagnant sa tente, il le possédait en arrivant au feu, au milieu de la mêlée et dans les circonstances les plus difficiles.

A ces avantages inappréciables à rencontrer dans un officier supérieur surtout, Junot me dit qu'il fallait ajouter ceux d'une rapidité de coup d'œil et de conception, d'une justesse d'appréciation qu'il n'avait rencontrés dans personne après le premier consul. Selon Junot, Lannes était celui qui réunissait le plus de qualités nécessaires pour composer l'homme d'armes partait. 11 avait ensuite de la bonté, de la fidélité en amitié et an réel amour de la patrie, un cœur vraiment français. Mais des beaux jours de la république et des jours de la belle république, rien n'ensanglantait ses souvenirs, si ce n'est le sang de l'ennemi (1).

Duroc venait après Lannes dans ceux que Junot me citait, Duroc avait alors, je crois, un an de moins que lui. Il était bien de SB personne, de la même taille à peu près que Lannes et svelte comme lui. mais avec plus de distinction dans les manière-. Sa figure pouvait plaire, niais je ne la trouvais pas agréable, et cependant l'amitié que je lui portais devrait aujourd'hui même embellir l'oml>re que j'évoque. Duroc avait les yeux assez forts et trop à (leur de tête pour que son regard lût jamais en harmonie avec son sourire ou toute autre expression. Ce qui faisait dire à ceux qui ne l'aimaient point qu'il n'était pas franc. Mais moi, dont il était l'ami bien cher, moi qui puis dire avoir connu son âme mieux que personne peut-être, je puis certifier de toute sa bonté et de tout ce que son caractère avait de parlait. Duroc l'ut mon ami comme il était celui de Junot. Notre amitié, com océe en IS01

(1) Une chose remarquable de Lqnnea fui l'obstination qu'il mit à De paa vouloir couper sa queue. Ce fut en vain que le premier consul le lui demanda coinmi- prière même, il ne voulul jamais retrancher r>-[[,- partie de sa toilette. 11 avait toujours un»- queue assez grosse et courte, 1rs cheveux coupés en vergette et bien poudrés et pommadés. Sa manie pensa le brouillai Junoi malgré leur amitié, lorsque celui-ci lit couper les cheveux à la fameuse division d'Arras el par suite à toute l'armée.

.MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTES 287

et qui n'eut de terme que celui de sa vie, fut constamment celle d'un frère et d'une sœur. Différentes circonstantes me rendirent sa confidente, d'abord malgré lui, mais ensuite de son entier acquiescement dans une relation qui devait influer en bien, en bonheur sur sa vie et qui en a fait le malheur. De nombreuses lettres de lui, écrites de toutes les contrées et que j'ai encore, certifient que la blessure fut longue à se fermer et, bien longtemps après, il ne pouvait pardonner à ceux qui avaient brisé du même coup sa vie morale et sa vie politique.

Duroc avait des moyens remarquables. Bonaparte, qui savait juger les hommes, en le distinguant de ses camarades et en l'envoyant pour exécuter ses ordres dans les cours étrangères à une époque où nous n'avions pas seulement à dire : « ^Empereur mon maître vous ordonne depçtrler ou de vous taire », comprenait tout ce que pouvait Duroc. J'ai une lettre de lui datée de Pétersbourg, dans laquelle il me parle de l'opinion trop flatteuse que l'on avait de lui dans cette cour. Eh bien, lorsque douze années après, l'empereur Alexandre vint me voir, il me parla beaucoup des personnes de la cour de Napoléon que ce dernier avait envoyées près de lui. et son opinion de 1814 sur Duroc fut la môme que celle de 1802. Ce n'est pas ici le lieu de rapporter des faits aussi postérieurs, mais d'ici là j'aurai souvent l'occasion de faire remarquer, avec la preuve écrite à côté, que, bien loin d'être ingrat envers Bonaparte, ainsi que l'avance un peu légèrement M. de Bourrienne, Duroc lui étaitdévoué comme plusieurs de ses fidèles.

Quant à sa figure, je l'ai déjà à peu près esquissée. Ses cheveux étaient noirs ainsi que ses yeux. Son ne/, son menton, ses joues, tout cela avait le défaut de ses yeux et était trop arrondi, ce qui ne donnait rien d'arrêté à ses traits et répandait même une d'indécision sur sa physionomie. Sa taille étaii au-dessus de La moyenne, svelte, élégante, et fort distinguée.

Le colonel Bessières, car alors il n'avail encore que ce crade, étaii mis à cette époque au rang îles amis infimes de .lunot (1). Son âge était le même que celui de fous ses camarades. Il était

(1) Depuis, cette amitié se refroidit. J'en aï toujours déploré la cause, l'utile et aussi ridicule que possible, surtout entre deux hommes tels qu sjères et Junot, tous deux j< unes bourgeons dumêmearbi

sous son ombre. J'ai été juge outre eux deux, et je dois dire que je n'ai pas toujours donné raison à Junot.

28N MfMiMlîl.S DB l.A i n ur.-si: u'akhwiks

l»| u-, grand que Lannes. Comme lui. il était éa Midi, et comme lui aussi -"ri aocent ae laissait à cet égard aucun doute. Il de belles dents, des «/eux qui louchaient un peu, sans que cela fiât désagréable, et» une ♦ournure sjui était plutôt bien que mal; mai- comme le 'général Lannes il avait la manie dfe la poudre. La différence qu'il mettait >lan- sa coiffure était dans la coupe des cheveux, [ls étaient de chaque oôté eu petites oreilles de chien, ci -a queue, longue ei mince comme une queue à la prussienne, remplaçait chez lui le catogan de Lan ne-. Il était alors colonel des guides, c'est-à-dire des chasseurs a cheval de la garde consulaire. conjointement avee Eugène Beauharnais. IN logeaient ensemble et I'- bruit da monde racontait qu'ils étaient tous deux très friands de toutes les joies que peuvent procurer la fortune et la jeunesse.

Eugène Beauharnais n'était encore qu'un enfant, mais déjà à cette époque il promettait d'être ce qu'il fut plus tard, un charmant et aimable garçon, à l'exoeptioB de ses dents qui étaient affraises comme celle» de sa mère. Toutesa personne offrait unen- Bemble d'élégance d'autant plus attrayant qu'il y joignait une chose qui se trouve raremenl aveceile, c'était de la franchi-'' et de la gaieté dan- toutes ses far, ai-. Il était rieur comme un enfant, mai- jamais bob hilarité n'eût été provoquée par une ebose de mauvais goût. Il était aimable, gracieux, fort poli sans Être obsé- ,juiiu\ et moqueur suis ètr< impertinenl — talent fort perdu, soit dit en passant. Il jouait très bien la comédie, dhantaiî à ravir, dan-aii comme avait dansé son père I . qui en avait attrapé un surnom, et était enfin un fart agréable jeune homme. Il fit la conquête de m;' mère a qui il voulait, j<- crois, plaire, et en ceh il réussit complètement.

Rapp «dail alors ce qu'il fut vingt au- plu- tard, sauf quelques blessures de plus -et un énorme ventre. Il a eu beau passer1 par toutes, les étamines, par t<>u^ les creusets de- cours française et étrangères, il i si toujours demeuré nu exoellenl tiomme au cœur ton, •■ i • i orce non pas rude, mai- mal travaillée, et l'Être le pïus gauebe, le plus maladroit pour jouer !<■ rôle (Fhomme du momie,

(1) On l'appelait Beouharnak le beau dameur. Quoique les Etoauharnais

- bien nés, ils ne pouvaient pas monter dans h ses An

■us Joséphine — Mn" de BeeUhanraia ae fui présentée. Son mari

n'<'-tait invité aux hais <l>- la roui qu'en -a qualité de l"'au » 1 a 1 1 - i i . La raine

dai^ait souvent ave lui.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE u'aisKA.n l l-.s 2«Sf)

que Dieu ait mis sur ferre. Toutefois il était aimé, considéré, parce que Rapp étail an effel digne de l'être. Si. dans les cours, il ne perdit pas cette enveloppe rude èl grossière qui le couvrait, il conserva aussi intacte et pure une belle âme et un lion cœur. J'en ai «les preuves ainsi que Junot, et je les produirai en leur lieu.

Berthier était celui de tous les amis de Junot que je de'sirais Ifplus connaître. Je l'avais bien vu, souvent même, chez M'"" Vi — conti,mais c'était toujours encourant, pour ainsi dire, et à cette époque le nom de Berthier était tellement attaché à celui de Bonaparte qu'en le prononçant on croyait rappeler pour le moins Par- •ménion. Avec ma jeune imagination je faisais poser des personnages, je les habillais et puis je les faisais agir, parler. Que de t'>is il est arrivé que mes compositions se trouvaient entièrement imaginaires !

Berthier a laissé de lui une telle quantité de portraits, parmi lesquels il s'en trouve beaucoup de ressemblants, qu'il est inutile de parler de sa figure. Cependant, pour les plus curieux, je dirai qu'il était petit, mal bâti, sans être cependant contrefait, avant une tête un peu trop forte pour son corps, des cheveux crépus plutôt que bouclés, d'une couleur qui n'était ni noire ni blonde, des yeux, un nez, un front, un menton, tout cela à sa place, mais formant un ensemble qui n'était pas beau ; des mains naturellement laides et qu'il rendait effroyables en rongeant continuellement ses ongles au point d'avoir ses doigts presque toujours saignants, des pieds à l'avenant, excepté qu'il n'en mangeait pas les ongles. Ajoutez qu'il bredouillait fort en parlant et faisait non pas des grimaces, mais des mouvements tellement singuliers parleur vivacité, qu'il en était fort amusant pour ceux qui ne prenaient pas un intérêt direct à sa dignité. Voilà pour sa personne (1). Quant à lui-même, c'est-à-dire à son eœur; son âme, et pois cette grande partie appelée en nous l'entendement, je parlerai plus tard du jugement que j'en ai porté moi-même. En attendant que j'en sois, arrivée là; je dois dire qu'il était un fort excellent homme. quoique d'une faiblesse qui dénaturait en lui mille qualités que la nature, en bonne mère, lui avait départies. Mais que Berthier mérite oe que plusieurs, biographies ont dît, voilà ce que je nie. 11 aimait non seulement Napoléon, mais il était fort attaché à beau»

(1) Il était le plus laid dès trois frères. César était mieux que lui et Léopold mieux que César. Mm* d'Ogéranville, leur sœur, heesemblait '. Berthier.

coup de ses frères d'armes. 11 bravait même l'humeur de l'empereur pour lui parler de ceux de ses amis qui avaient commis des mutes. J'aurai beaucoup adiré là-dessus et beaucoup à prouver. Bertbier était un bon homme, dans toute PacceptioD du mot.

— Le meilleur, le plus cher de mes amis, me dit Junot à niesure que tous ses camarades m'étaient présentés par lui. n'est pas ici dans ce moment. Il est encore en Italie, mais bientôt il va revenir avec sa femme à laquelle je veux vous présenter et dont il faut demander l'amitié en lui donnant la vôtre, car le mari et moi nous nous aimons comme deux frères!

C'était Le général Marmonl .

Junot avait prié ma mère d'inviter aussi M. de La Valette. Je ne sais pas trop ce qu'il était alors, je ne me rappelle même pas s'il était encore aidedecamp du premier consul. 11 avait déjà cette tournure burlesque que nous lui avons toujours connue. Bâti en manière de Bacchus, avec de petites jambes soutenant un' ventre qui promettait, et puis une figure comique à cause de ses petits yeux, de son nez pas plus gros qu'un pois, placé au milieu de deux -••s joues, et tout cela entouré d'une chevelure dont l'on pouvait compter non pas les mèches, mais les individus. l'n jour, en pte, je ne sais plus <|ui (1), dan- l'état-major du général en chef, paraît un matin au déjeuner avec un crêpe noir au bras :

— Qui as-tu donc perdu.' demande le général. Le meneur de deuil répond d'un ton solennel :

— Mon général Vlndo\ iptable est tombé au désert.

<ir. il faut savoir que chaque cheveu de M. de La Valette s ait reçu un nom. L'un s'appelait l'Invincible, d'autres le Redoutt ble, wràgeux, un enfin se nommait l 'Indomptable et cela parce que Le peu de crins qui croissaient sur Bon chef se regimbaient toujours, non pas contre le peigne vraimenl — qu'aurait-il «'dé- l'aire - mais contre la jolie petite main blanche 2 . aux ongles • i bombés, qui tes rabattait continuellement. Ces malheureux cheveux, toujours en l'air, étaient donc fort connus de tout l'état-major, et, lorsque l'un d'eux passait de vie à trépas, on lui faisail un service. L'Jndomptable étant donc tombé, on en avait pris le deuil.

ou Bourrienne ou Junot. Je n'ai plus le nom pr<

,'i mon souvenir.

M '!'■ 1. 1 \ '"in- ,i\.-iii une main il"nt an ilne.

MÉMOIRES DE Là DUCHESSE d'aBRANTÈS

Maintenant, il faut dire ce qu'il \ avait dans cette personne qui, avec une tournure < j 1 1 i prêtait à rire, ne laissai! jamais aller au delà des bornes qu'elle-même voulait bien poser.

M. de La Vallette était, dans L'acception littérale «lu mot, un homme d'esprit. Il contait avec grâce une foule d'anecdotes qu'une mémoire très heureuse lui fournissait abondamment. Il avait beaucoup vu, beaucoup retenu et joignait à son esprit naturel et fort bien cultivé un don assez rare que la nature n'accorde qu'à ses favofis, c'était une grande douceur de pensée avecdu brillant, du piquant dans les idées et dans La narration. Sans doute, M. de La Valette n'était pas un homme supérieur — du moin- n'est-ce Là mon sentiment. — .l'avoue que je suis un peu difficile pour accorder cette dénomination-là. M. de La Valette était un homme d'esprit, mais voilà tout. L'horrible et infâme persécution dont il a été l'objet L'aobligédese sauver du torrent pour u'ètre pas englouti sur une éminence, au sommet de laquelle lui-même n'aurait jamais songé à monter, s'il fût resté calme et tranquille dans sa maison.

Il avait des qualités essentielles, il était bon père, bon mari et fidèle ami. Il portait môme cette qualité quelquefois trop loin, comme je pourrais le prouver.

Son mariage eut une couleur assez singulière. 11 épousa, peu de jours avant de partir pour l'Egypte, M"' Emilie de Beauharnais, fille de M. Le marquis de Beauharnais, beau-frère de M'"" lïonaparte. Cette jeune personne était difficile à marier en raison de la position de ses parents. Ils avaient divorcé, Le père pour épouser une ehanoinesse allemande, la mère pour épouser un nègre. De ce bienfait divorcial. il était résulté que la pauvre fille qui. du reste, n'avait aucune fortune, n'était pas facile à pourvoir. Cependant elle était ravissante de beauté, douce, bonne et parfaitement élevée, grâce aux soins de sa tante. Enfin M. de La Valette s.' prit d'amour pour elle, ce qui était tort dans l'ordre. Ce qui L'était moins, c'est qu'elle y répondit de tout son cœur. Le ui.itm.i conclut et le mari partit pour L'Egypte, laissant en Europe la plus charmante des femmes.

A. toutes les querelles matrimoniales de ses Av\\\ mères et de

pères, le noir compris, la pauvre enfant abandonnée avait

gagné de n'être préservée de rien. Aussi, quoiqu'elle eût dix-huit

elle n'avait pas été inoculée et. comme le fléau de la petite

vérole trouve de l'attrait à s'attaquera un beau visage, L'armée

n'était pas en \ ne de Ma Ite que Mme de La Valette, heureuse encore

292 MÉMOIRES DE LA DUCQESSE d' AERANTES

d'avoir échappé à la mort, avait changé son visage pour un autre.

Elle fui désespérée et «l'abord voulut mourir. Elle se trouvait hideuse et, en effet, elle était fort changée. Mais ensuite les rougeurs s'effacèrent, les traces devinrent moins visibles ei elle finit par s'habituer à son changement. Le t'ait est qu'il n était pas tellement fort qu'elle dût s'en désoler autant, et beaucoup de féminise seraient fort bien arrangées des restes de sa beauté. Elle avait toujours une peau éblouissante, de belles dents, un doux regard,, une belle taille ; euiin. tout bien considéré, elle était encore une belle femme, mais elle n'était [dus celle qu'avait épousée M. de La Valette. Elle eut l'attention de lui envoyer son portrait en Egypte. Je crois que les Anglais le prirent. Quant à l'impression qu'il a dû ressentir en ne trouvant pas ce qu'il avait laissé, je ne crois pique sa délicatesse ait jamais fait douter à sa femme qui' son attachement en fût altéré. Mais j'ai des raisons de croire qu'elle le supposait. Sa douleur l'empêchait de le lui laisser entrevoir. Mais des larmes continuelles, des tristesses profondes, un dégoût de la vie fortement exprimé, ont souvent fait passer de mauvais moments à ce bon et excellent La Valette, qui aurait voulu, au prix de son sang1, que sa femme fût heureuse. J'ai eu là-dessus des détails qui rendent pour moi 'l'action de M"" dé La Valette vraiment belle. Voilà ce qui m<> porte à l'admirer, et non pas ce qu'on appelle sottement un dévoilement. Le rode qui était là répondait d'elle ; mais, avec une' persuasion telle que celle qu'elle avait, il y a dans le cœur bien de la générosité et de la grandeur.

Le lendemain de mon mariage, Lucien, qui alor> était minisire de l'intérieur, n'avait pas pu venir dîner, mais toute la famille Bonaparte s'était réunie pour me fêler. M""' Murât avait fait un effort et, quoiqu'elle fut au moment d'accoucher, elle 'tait venue. Elle avaii mis une robe de velours noir, me dit elle. ■■ pour cacher 38 rotondité. » En effel elle était énorme. Quant à M1 ' Leclerc, elle était, comme [toujours, la belle des Celles, .le l'ai déjà dit et je le

dis encre, . > 1 1 ii'.i pas vu M"" Leclerc dans sa beauté, si on ne l'a

vue qu'à bod retour de Saint-Domingue. M""' Baccfochi avait ce jour-là une toilette dont j'ai gardé le souvenir. « Elle avait présidé

le matin, non- dit-elle, une Société littéraire où elle voulait admettre toutes le- femmes d'esprit de s'a société, et le sujet qui avait été l'objet de la discussion était le costume des dame- admises. »

MÉMOIRES DP: LA DUCHESSE d'ÂBRÀH -',;j

— J'avais fait un plan, ajouta-t-elle, et, pour mieux le faire comprendre, je l'ai mis d'abord à exécution. Ces dames auroni cet habit.

Or il faut savoir qu'elle élait coiffée avec un voile de mousseline brodé en soie de toutes couleurs, broché d'or, tortillé autour de sa !<Hc, etpuis une guirlande de laurier à la manière de Pétrarque et du Dante juchée là-dessus. Une tunique fort longue avec une jupe à demi-queue par-dessous. Peu, ou je crois, point de manches et, par dessus tout cela, un immense Ghâle eu manière de manteau. C'était une toilette où il y avail du juif, du grec, du moyen âge, du romain, de tout enfin, excepté du bon goût français. Voir M""' Bacciochi affublée de la sorte ne m'étonnait guère, j'y étais habituée ; mais lui entendre dire que ce serait le costume d'honnêtes chrétiennes craignant Dieu, oh ! pour celui-là. il n'y avait pas moyen d'y résister.

Mais une scène curieuse fut la rencontre de Rapp et de M. de Caulaincourt. Il le voyait aux Tuileries, chez Mn,c Bonaparte, et, comme s'il n'avait dû aller que là une fois sorti de chez lui, Rapp se récria en l'apercevant :

— Eh! que diable /aites- vous donc ici? lui demanda-t-il aussitôt qu'il le vit.

— Ma foi, lui répondit M. de Calaincourt, ce serait bien plutôt à moi à vous faire cette question, car depuis vingt-cinq ans que je connais M,nede Permon, je ne vous ai jamais vu chez elle. Comment se fait-il que vous y dîniez aujourd'hui ?

Et, traversai)! le salon, il vint me trouver pour me demander tout bas si ce gros garçon — et il me montrait Happ — nous avait fait sa visite. Je lui répondis que non.

— Ce n'est pas possible !

Je l'assurai de nouveau que rien n'était plus vrai.

— Mais au moins, dit M. de Caulaincourt, il aura fait remettre une carte?

— Pas davantage !

— Allons donc, je vous dis que cela n'est pas possible, ma chère entant. Vous aurez été distrait»1 par les admirations de votre corbeille et vous ne l' aurez pas vu. Car il n'est pas croyable qu'un homme qui mange à table vienne s'y asseoir chez une femme comme il faut, comme à une table d'hôte, sans au préalable s'y être fait présenter et...

Comme il parlait d'un ton fort anime, Rapp, qui ne l'avait pas

294 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS

perdu de vue, arriva doucement derrière lui et lui cria aux

oreille- :

— Qu'est-ce donc que vous dites là, cher père ? Allons, laissezmoi la place libre. Un jour de noce les vieux sont en pénitence.

Et le prenant à bras-le-corps il le souleva aussi facilement qu'un ennui el 1»' déposa doucement quelques pas plu> loin.

M. de Caulaincourt avait une bonté de caractère qui le faisait aimer de tous ses amis, mais cette bonhomie apparente radiait une force qui n'était connue que de ceux qui vivaient habituellement avec lui. C'était dan- une circonstance comme celle qui venait d'avoir lieu, par exemple, que l'on retrouvait en lui le tilhorame français dans toute la vérité de l'acception de ce mot. Il se débarrassa de l'étrange chaîne que formaient les bras de Rapp par une secousse assez rude pour lui prouver que le vieillard était encore vert, puis, le regardant avec une expression sévère et forl ligne :

— Colonel ! lui dit-il, nous ne sommes, vous et moi, ni • vieux ni assez jeunes pour de semblables jeux.

Et, le saluant avec dignité, il me présenta çon bras eu me disant :

— Voulez-vous venir voir ce qui se passe là-bas .'

Le digue homme était ému. Nous traversâmes la chambre de ma mère qui était remplie de monde. Voyant combien il était agit»', je le fis asseoir dans ma chambre, dont ma mère avait fait un second boudoir. Junot, qui me cherchait, fut tout étonné de m • trouver consolant mon vieil ami, qui voyant la chose sou-» un tout a iitr»' aspect que moi, voulait eu demander raison au colonel Rapp.

Nous racontâmes tonte l'affaire à Junot. Il leva les épaules. Puis, prenant les mains de M. de Caulaincourt, il les pressa dans les siennes avec affection, car il professait la plus haute estime pour

cet excellent homme.

— Je vais arranger tout cela, n digne ami. l!;ipp ne connaît

peut-être pas les usages d'un monde auquel il s été longtemps étranger, mais c'esl la plus honnête, la plus excellente des i n tures, comme le plus brave des hommes. Vous allez en avoir la

pleuve.

En effet, à peine cinq minutes s'étaient-elles éc< ulées que nous vimes revenir Junot suivi du colonel Rapp, qui pensa se précipiter aux genoux de M. de Caulincourt en lui demandant pardon,

KÉM01RES DE LA DUCHESSE d'aB£AMTÈS 2!>"i

lui offrant toutes les excuses, enfin se mettanl à sa merci avoir été brûlai à cet excès.

— Junot m'a fait observer aussi, ajouta-t-il en se retournant vers moi, qui: je vous avais manqué de respect en agissant de cette

manière devant vous, madame. Par exemple, pour oelui-là, je puis bien me refuser à demander pardon, car on ue s'excuse que lorsqu'on a eu l'intention d'avoir tort .

Et voyant que nous nous mettions tous trois à rire :

— Hein ! de quoi riez-vous donc ? Eh bien, oui ! Je dis comme eela qu'il ne faut demander pardon que lorsqu'on a voulu mal faire. Cela n'cst-il pas vrai ?

— Vous êtes une bonne et loyale créature ! s'écria M. d<- Caulaincourt. Touchez là, mordieu ! Je veux être de vos amis, mon cher colonel.

Quant au bon M. de Caulaincourt, il ne se la rappela que pour en lire avec nous. Mais il n'avait pas encore fini avec toutes ses épreuves. Quelques jours après, dînant chez moi avec plusieurs amis de Junot, il remarqua le général Lannes :

— Voilà celui qui me plaît le plus de tous vos nouveaux amis, ma chère entant, me dit-il. Je lui trouve une fort belle tournure militaire, et puis il a quelque chose qui... revient. Oui le général Lannes me plait beaucoup. Voulez-vous me présenter à lui ? Il esl très bien, cet homme-là!

Pour toule réponse, je passai mon bras sous le sien, et nous allâmes trouver le général Lannes, qui causait à L'extrémité «lu salon avec Junot.

— Général, lui-dis-je, permettez - moi de vous présenter M. de Caulaincourt , ancien officier générai estimé et distingué. Comme il se connaît en gloire, il désire faire votre connaissance.

La bonne ligure du général Lannes s'embellit à l'instant d'un sourire de cordialité.

— Touchez là, mon vieux, lui dit-il en lui secouant rudement le bras. J'aime les anciens, moi. Il y a toujours quelque eh apprendre avec eux. Et dans quelle arme sen iez-vous ? Etiez-vous bipède... ou quadrupède ?... Ah ! diable, il me parait qu'à présent vous êtes dans les royal-pituite !

Le fait est que dans son élonnemenl du discours de réception du gênerai Lannes. accompagné d'une artillerie roulante, qui, à celle époque, étaii tout à l'ait dans son vocabulaire, M. de Cau-

Laincourl s'était laissé aller à une quinte de toux qui ue faisait (jue redoubler.

— Ali çà! qu'est-ce que vous ave/ donc, dit 1»' général. Savezirous que c'est une inlirraite et une cause de réforme! Oli ! royalpituite ! royal-pituite ! Junot . il faut le faire enrôler par Lasalle (1). *

Et se rapprochant de M. de Caulaincoùrt, il lui frappa légèrement dans le dos, comme on le fait aux enfants lorsqu'ils tètent trop vite. Le bon vieillard, qui ne savait trop s'il devait riire ou se fâcher, prit le premier parti et remercia Le général on lui offrant du sucre de pomme dans une bonbonnière, qui avait été longtemps une de mes bonnes amies.

— Et la bonbonnière! les diablotins!... Oh ! ces... officiers de l'ancien régime savaient se soigner les compères!

Junot dit quelques mois très bas au général Lannes. Aussitôt sa façon d'être changea, non pas ses manières, parce que cela était impossible et qu'il n'avait même pas eu l'intention d'offenser mon vieil ami ; mais dès que Junot lui eut parlé, il mit dans l'expression de sa voix, de son regard, un sentiment presque respectueux, tandis qu'auparavant il n'y avait eu que de l'égard pour un ancien militaire qui se remontrait dans son chemin et lui était recommandé par quelqu'un qui, au fait, n'y entendait pas grand 'chose.

— Ah! vous êtes le père de ces deux braves jeunes gens dont l'un, malgré son âjge, est colonel d'un régiment de carabiniers! Il faut que vous soyez vous-même un brave ! Vous les avez élevés pour leur patrie, vous ne les avez pas vendus à L'étranger, \ comme tant d'autres! Vous êtes un honnête homme. Il faut que je vous embrasse !

Et, le prenant dans >e> bras, il le serra de toute sa force contre lui.

— Oui, dit .1 ii not, je suis garant de cet honneur-là. Je connais Les principes de M. de Caulaincoùrt. Je sais qu'il- Raccordent avec tout ce que la loyauté- peut exiger. Je n'accorde pas facilement

(!)<> général Lasalle commandait alors les vétérans qui composaient en partie la garnison de la ville de Paris. C'était un bomrfte déjà beaucoup d'esprit, mais on i j aisme révoltant, non seulement dans s,w inceui s, mais sur sa personne. Il s'occupait de poésie, et composait, dit-on, des vers d'un asses mauvais genre. Il n'était pas parent du fam< ux Lasalle.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS 207

mon amitié à ceux de sa robe, parce que je crois qu'ils ne nous aiment pas et sont jaloux de nous. .Mais lorsque je leur touche dans la main ils doivent être sûrs de moi.

Et il serra [de la manière la plus amicale celle de mon vieil ami.

— Eh bien! comment le trouvez-vous ? demandai-je à M. de Caulaincourt lorsque nous fûmes éloignés.

— Mais... très bien! oh ! Cependant je m'attendais à trouver un autre homme. Par exemple, il jure comme un renégat. C'est à faire trembler. Et puis il dit des mots ! Mais enlin tout cela n'empêche pas qu'il ne soit un digne soldat, un vrai brave.

— Et comment se fait-il que vous vous attendissiez à rencontrer autre chose dans le général Lannes qu'un militaire distingué par sa bravoure et son habileté à battre l'ennemi?

— Que voulez-vous, ma chère enfant? C'est sa maudite coiffure qui m'a trompé. J'ai cru qu'un homme qui se faisait acc'moder avait quelques manières d'autrefois. Que voulez-vous que je vous dise ?

— Comment ! repris-je toute stupéfaite, c'est sur la recommandation de sa queue poudrée que vous aviez jugé le général Lannes? Vous êtes alors bien heureux de n'avoir pas encore rencontré le général Augereau, car avec celui-là la confiance et le mécompte auraient été bien autre chose.

Dans ce même moment passa près de nous un grand homice qui me salua avec cette expression de respect qui ne se rencontre que chez les hommes bien appris.

— Eh bien, quel est donc encore celui-là? me demanda M. «le Caulaincourt. 11 est poudré, je crois !

— C'est le colonel LJessières. Voulez-vous que je nous le présente mon petit papa?

— Non, non, répondit-il vivement, en voilà assez pour une fois. J'eus beau lui assurer que Dessières laissait à la caserne de

chasseurs les paroles sacramentelle* qui les taisaient marcher, de môme qu'elles sont utiles au charretier pour tirer du fossé son cheval embourbé. 11 ne voulut par en faire l'essai. 11 y a plu-, ayant rencontré à quelque temps de là le général Augereau, il se rappela ce que je lui en avais dit et voulut le vérifier. Augereau était en veine ce jour-là et il parait qu'il se surpassa. Chacun sait ce qu il pouvait faire à cet égard, et Ververt nVtait à côté de lui qu'un pauvre disciple. Les / et les b ne faisaient que voltiger sur sou bec.

MÉMOIRES DE I- A DUCHESSE Ij'aBKA.M l->

sur celui d'Augereau ils se pressaient en foule. Il causa un tel étonneraient à mon bon petit papa qu'on me racontant l'entretien qu'il avait eu avec le généra) Fructidor^ comme il l'appelait, ce qu'il ne fit pas d'une manière littérale, il lui semblait redire un songe. Depuis lors, il avait pris dans un tel guignon les queues et la poudre, qu'il fut au moment de taire couper ses cheveux. Mais cette tentation ne fut que passagère comme on peut le croire. Il se borna à ne plus se lier a.ux c<i/nt/n/t< qu'il rencontrait.

CHAI'ITIIK XV

otalion à Mme Bonaparte et au premier consul. ■ « La têb re ! »

— Opinion du premier consul sur Mirabeau. — « Je n'ai pas plus peur d'eux, que des autres. » — Invitation au bal. - Hortense. — Le premier consul n'est pas dupe. — Anniversaire du 18 Brumaire. — II tire l'oreille à M,le Loulou. — Histoire ancienne. — Entrée de Bonaparte au bal. — Mme de l'ermon ne désarme pas. — .Napoléon insiste. — Les frasques de Jérôme. — La réconciliation impossible.

Le surlendemain de mon mariage, je fus présentée à Mm< Bonaparte et au premier consul. Ce fut une grande affaire pour ma mère. Elle s'occupa de ma toilette avec un soin plus minutieux que dans les jours où elle avait le plus de coquetterie pour ellemême. Une chose L'offusquait beaucoup, c'est qu'il n'y avait nulle étiquette, nul cérémonial.

— Il fait cependant le petit rot, disait ma mère.

Le l'ait est que l'intérieur de la famille du premier consul était alors celui d'un homme fort riche. Mais, du reste, nulle distinction n'existait pour les femmes de ses ministres ou celles des officiers attachés à sa personne. A cette époque, M"1" Bonaparte n'avait même pas de dames de compagnie^ comme «die en eut depuis pour préluder aux dames du palais. M' d«> Luçay, M de Lauriston n'étaient pas encore <ui fonction.

Ce l'ut «mi sortant de l'Opéra que nous nous rendîmes aux luileries. Pour ne pas arriver trop tard, nous Laissâmes à moitié le ballet de Psyché. Le cœur me battait violemment. Je redoutais beaucoup L'accueil du premier consul, devant une foule dr personnes qur je ne connaissais pas et qui seraient sûrement sans

300 MÉMOIRES DE LA DCCHESSE d'ahHAMKs

indulgence pour une jeune femme qui ne tenait à elles par aucun lien de parenté et même de société. J'avais prié M. de C au laincourt de venir ce soir-là pour me donner un peu <le courage ; mais il n'avait pu quitter une de ses 611es qui était fort soutirante. J'arrivai donc aux Tuileries fort agitée de me trouver ainsi toute seule dans une occasion au — i importante de ma vie de jeune femme. Il ('■tait dix heur.'-. Nous descendîmes au pavillon de Flore, à cette porte qui précède celle de l'angle et qui s'est depuis appelée si longtemps porte de t impératrice. Comme nous montions les cinq ou six marches qui sont en ayant delà porte de gauche qui mène aux appartements du rez-dè chaussée, nous rencontrâmes Duroc et Rapp qui descendaient.

— Comme vous venez tard ! nous dit Duroc. il est près d'onze heures !

— Ah ! reprit le brave Alsacien, M"10 Junot est une merveilleuse ! KUe va faire de notre bon Junot un incroyable.

Et puis il se mettait à rire d'un rire qui ébranlait les voûtes.

— Mmc Bonaparte m'a dit de venir ce soir après L'Opéra, répondit Junot qui voyait que je taisais mine de vouloir m'en aller. Et je ne pense pas qu'il se soit écoulé bien du temps depuis la sortie du spectacle.

— Cela est tout à fait différent, dit Duroc. Dès que Mme Bonaparte t'a donné et le jour et L'heure...

Dan> ce moment la porte battante de L'appartement de M'" Bonaparte s'ouvrit et quelqu'un descendit rapidement. C'était Eugène de Beauharnais. Sa mère l'envoyait, parce que. ayant entendu rouler une voiture dans l'intérieur de la cuir, qui était alors bien plus petite qu'elle ne L'est aujourd'hui, et ne voyant arriver personne, elle avait craint que, par une méprise que L'heure pouvait autoriser, on ne m'eût dit qu'elle ne recevait pas. Je fus sensible à cette attention, d'autant plus que le messager était bien fait par Lui-môme pour inspirer de La confiance a qui aurait craint de ne pas rencontrer un regard bienveillant.

M. de Beauharnais me donna la main et non-, entrâmes enfin dan- ce grand salon qui alors était meublé de jaune et que noua connaissons si bien, non- autres femmes de ce temps-là.

si un de- souvenirs de ma vie le plus profondément grav< dan- mon <•> | > ri t , que cri ni de cette première présentation. Je dirais bien pourquoi, mais ce serait loue et puis je n'ai pas pris I eng ment de donner ,i,. ces explications qui ne tiennent pas à l'inl

MÉMOIRES DE l.\ DUCHESSE d'aBRAKTÊS •'<(! I

que j'ai commencé à éveiller. Je parlerai «Inné seulement de ce qui se passa dans cette soirée très mémorable pour moi.

En entrant dans ce- vaste salon, je ne vis personne, d'abord par l'effet de mon émotion, ensuite parce que la pièce «-tait seulement éclairée par deux faisceaux de bougies placés sur la cheminée et entourés d'une gaze pour adoucir la Lumière, ce qui répandait une demi-obscurité dans le reste de la pièce. Mais je me remis bientôt, et cela, par l'effet d'un mot d'Eugène de Beauharnais. Il serra mon bras passé sous le sien — car alors nous ne sa\ pas beaucoup ce que c'était que de donner la main — et médit: N'ayez donc pas peur ! ma mère et ma sœur sont si bonnes. Ce peu de mots me lit tressaillir. Sans doute je pouvais avoir L'émotion que toute jeune femme éprouve en étant présent des personnes inconnues, qu'elle sait avoir quelque raison d'être peu indulgentes. Mais que ces dames me fissent peur, c'était autre chose. Je rappelai alors ce moi dont parle Platon et mes esprits retrouvèrent leur équilibre. Cette phrase d'Eugène de Beauharnais me servit merveilleusement. Tout cela avait été fort rapide et pendant ce petit colloque nous traversions la vaste pièce.

M"'e Bonaparte était à cette même place qu'elle occupait alors comme maîtresse de maison bourgeoise et où depuis elle - b1 a<-ise comme souveraine du monde. Alors elle était là tout simplement devant un métier à tapisserie, faisant un ouvrage dont les trois quarts sortaient des mains de M"c Duboquoy, et dont j'ai fort le soupeon que la bonne femme lui avait inspiré le désir de s'occuper en lui répétant combien la reine Marie-Antoinette était habile à ces sortes d'ouvrages.

De l'autre côté de la cheminée était M" Hortense de Beauharnais. aimable, douce, bienveillante jeune fille, et puis si agréable avec sa taille de nymphe, ses beaux cheveux blonds, ses gracieuses manières, sa douce parole. Elle plaisait impérativement; ('/est le charme de la bonté et d'un grand attrait, il commande.

Le premier consul était debout de.vant la cheminée, les mains derrière lui et se dandinant comme il en avait déjà pris l'habitude. Ses yen\ étaient braqués sur moi et, de- que ma propre vue se fut débrouillée, je Les aperçu- inspectant chacun de me- mouvements avec une attention scrupuleuse qui ne contribuait pas à me rassurer. Mais j'avais pris mon partiel, dès ce même - ir. je résolus avec moi-même de ne pas me laisser dominer par une terreur fantastique, ou bien avec un tel homme j'étais perdue.

302 MÉMOIRES D8 l.\ DDCHESSB D ABRAKTÈS

M"!f Bonaparte se leva, vint à moi, me prit les deux mains, m'embrassa el me dit que je pouvais comptersur l'amitié qu'elle me promettait :

— Je suis depuis trop Longtemps l'amie de .lunol. poursuivit-elle, pour qu ■ sa femme ne trouve pas en moi les niâmes sentiments, surtout lorsqu'elle est comme celle qu'il a choisie.

— Oh. <>!i ! Joséphine, dit Le premier consul, comme lu vas vite en besogne! Et sais-tu si ce petit lutin-là vaul assez pour qu'on l'aime'? Eh bien,mam'selle Loulou — vous voyez que je n'oublie pas l' nom de me- anciennes amie-, — est-ce que vous n'avez pu^ une bonne parole pour moi ?

Il m'avait pris la main et, m'attirant à lui. il me regardait avec une attention qui me (il baisser les yeux. Mais, comme je l'ai dit, mon parti «Mail arrêté.

— Général, lui répondis-je en souriant, ce u'est pas à moi à parler la première.

Le froncement de souci! aurait été imperceptible pour tout autre que pour moi. mais depuis longtemps je connaissais ce visage. Il sourit presque aussitôt et <lil :

— Bien, tri- bien riposté... Oh! la tête de la mère... A propos, et comment se porte-t-elle, M""' Permon ?

— Mal. général, elle est forl soutirante. Depuis deux ans sa santé est dérangée assez sérieusement pour nous donner île vives inquiétudi

— Ah! vraiment, c'est à ce point ! .l'en suis fâché, très fâché... Vous lui ferez me- amitiés. C'est une mauvaise tête, une tète .lu diable (1 ! Mai- elle a «lu cœur et une âme généreuse.

Je retirai ma main qu'il avait retenue pendant tout ce temps- Là et ('allai m'asseoir près de M" Bonaparte. La conversation devint générale : Craroc rentra, et ce fui à dater de celle soirée que je pris de lui ''elle opinion qui a été le fond de l'amitié que je lui ai touj urs conservée. M"18 Bonaparte parlait peu de ce qu'elle ne savait pas, ce qui empêchait de s'apercevoir de la faiblesse de -on esprit.

Et puis -a fille était la el. -an- parler plu- qu'une jeune |,c|>oniie

ne le doit taire habituellement, elle soutenait la conversation Bur .real.le- a tout le monde. D'ailleurs le- événements,

(i) J'ai déjà dii 'in. je conserverais toujours la tournure <\r phrase de N poléon el 3a manière de dire. Elle avait cela d'original qu'elle était à 1 orientale el !"•

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRAHTÊS '!').';

à cette époque, se pressaient en foule el suffisaient seuls à l'entretien. On attendait M. de Cobentzel à l'aris, on parla de son arrivée, mais nullement sous le rapport politique M Bonaparte qous dit qu'elle avait entendu parler quelqu'un avec étonnement de la ressemblance du comte Louis de Gobent/ ■! avec Mirabeau.

— Qui t'a dit cela? demanda le premier consul en se retournant vivement vers sa femme.

— Je ne me le rappelle plus positivement. .1"- crois une c'est Barras.

— Et où Barras a-t-il vu M. de Cobentzel ? Mirabeau '.... Il était laid! M. de Cobentzel est laid... voilà tout... Eh, parbleu, tu t'en souviens, toi, Junot! Tu «Hais avec moi lors de notre fameux traité, ei Duroc aussi. Mais vous n'avez pas vu Mirabeau, v< us autres. C'était un coquin, mais un habile coquin! I! a fait à lui -riil plus d'ouvrage contre les anciens maîtres de cette maison, que les états généraux tous ensemble. Mais c'était un coquin '.

Et le premier consul prenait une prise de tabac, en répétant :

— C'était un mauvais homme... trop taré pour être tribun du peuple... Ce n'est pas, ajoutait-il en souriant, que dans, mon tribunat il n'y en ait quelques-uns qui le valent en mauvaise conduite et en sont loin comme talent. Pour le comte Louis de < lobentzel...

Il prit encore une prise de tabac, puis il allait reprendre >a phrase où il l'avait laissée, mais il s'arrêta comme frappé d'une réflexion subite. 11 songea peut-être que le premier magistrat de république ne pouvait pas ainsi donner son opinion sur un homme qu'une grande puissance venait dénommer pour traiter avec lui. Quelle que fûtsa pensée relativement à M. de Cobentzel, quelque peu d'estime qu'il pût avoir pour son caractère personnel, l'homme privé disparaissait devant l'homme publicque son souverain venait de charger de ses puissants intérêts et de nommer dernièrement à la haute dignité de chancelier de cour et d'Etal . Le général Bonaparte s'arrêta donc à moitié d'une phrase comment et. - >rs moi, il me dit :

— J'espère que nous vous verrons souvent, M™"8 Junot. Mon intention est de former autour de moi une nombreuse famille, composée de mes généraux et de leurs jeunes femmes. Elles seront '. amie- d ! la mienne ci d'Hortcnse, comme leurs maris sont m - .in lela vous convient-il? Je vous avertis que vous aurea peutêtre un ir i u\

3(lj. MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'àBRANJÈS

amis du faubourg Saint-Germain. Je ne Les aime pas! Il sonl mes ennemis ei oie le prouvent bien, car ils me déchirent. Au surplus, dites-leur, puisque votre mère vil au milieu d'eux, dites-leur

que je ne les crains pas. Je n'ai pas plus pour d'eux, que des autres.

Cette phrase, dite avec aigreur, me fit delà peine, par deux motifs. D'abord elle était désobligeante tout à la fois pour .lunot et pour moi. Il semblait que le premier consul lui reprochât d'avoir été prendre une femme dans un monde ennemi et que j'arrivais près de lui armé de dispositions hostiles. Aussi ne me fut-il pas possible de retenir nue réponse peut-être vive.

— Général, répondis-je, permettez-moi, si je m'oubliais au point de taire ce qui ne regarde nullement une femme et encore moins celle du général .lunot. d.e ne porter, de votre part, à mes amis, que des paroles de paix et d'union. Je sais que ceux que je vois ue désireût pas autre chose.

Et cela était vrai.

J'ai déjà dil que ma mère avait décidé qu'elle donnerait un bal dans la quinzaine qui suivrait mon mariage. Elle tenait à cet ancien usage et quoiqu'elle fût très élégante et suivit exactement la modedu moment, elle rie voulut pas abandonner son projet <le hal de h ■

l'n jour donc — c'était quatre ou cinq jours après mon mariai;!' — nous avions dîné chez ma mère. Elle se trouvait bien et voulut s'occuper des préparatifs de son bal.

Après avoir inscrit lès femmes, en tête desquelles étaient M" Bonaparte et M"1' dé Beau harnais, on arriva aux hommes. .lunot avait la main posée et n'attendait que le nom que ma mère allait dire pour écrire.

— Le premier consul de la république française une et indivisible !... N'est-ce pas comme cela que vous parlez? dit ma mère.

— Le premier consul ! aous écriâmes-nous tous trois.

— Eh ! oui, le premier consul. Que trouvez- VOUS de si ''tonnant là-dedans? Croyez-voUs «loue que je ^uis Corse pour la vendetta ? D'abord cela m'ennuie de ne pas aimer les gens. El puis ensuite...

— Ensuite, dit .lunot çn riant, vous pensez que peut-être vous avez j » 1 1 1 — de torts que lui.

— Non pas, non pas! a'écria ma mère! Ah! pour celui-là. par exemple, c'est une autre affaire! C'est bien lui qui a tort, mille foi> tort.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS 30o

— Eh bien, maman, dites-moi l'heure qui vous conviendra le mieux. Donnez-moi vos ordres cl je viendrai vous chercher, lui dit Junot, enchanté de ce rapprochemenl « • 1 1 1 1 . sa belle-mère el son généra] bien-aimé.

Ma mère se redressa sur ses coussins et, regardant Junot avec un air d'étonnement tout à fait risible :

— Me chercher? Et pour aller où ?

— .Mais, répondit Junot, tout aussi surpris de la question, pour aller aux Tuileries faire vous-même vos invitations au premier c qsu] el à M"1" Bonaparte.

— Mon cher Junot, dit ma mère avec un sérieux et un sang-froid admirables, vous êtes tout à l'ait, mais tout à fait, complètement fou.

— 11 me semble, maman, que ce que je dis est pourtant fort sensé et ne peut être même plus raisonnable, répondit Junot, un peu blessé de l'apostrophe.

— Et moi, je vous dis que vous êtes fou. Comment, vous voulez que j'aille moi-même demander au général Bonaparte de revenir chez moi, après lui avoir dit de n'y plus rentrer ?

— Mais, puisque vous l'invitez, il me semble qu'il n'y a pas de distinction à faire.

— Je vous demande pardon, il y en a une fort grande et le général Bonaparte vous dirait lui-même le premier qu'elle existe pour lui comme pour moi. Vous pensez qu'il viendra, je le veux croire aussi. Mais enfin, s'il ne voulait pas revenir chez moi, s'il me refusait, il serait bien plus libre de le faire sur une invitation écrite quesurune invitation verbale.

Le lendemain, Albert vint déjeuner avec nous. 11 fut résolu dans notre petit comité que nous allions tous trois monter en voiture pour nous rendre aux Tuileries. Mon frère et moi devions demander à voir Mrae Bonaparte pour la prier, au nom de ma mère el en notre nom. de venir au bal que donnait ma famille à L'occasion démon mariage.

Hortense de Beauharnais avait dix-sept ans à l'époque ou je la vis pour la première lois. Elle était fort remarquable, sans avoir cependant une beauté positive, mais elle était fraîche comme une Ûeur, avait les plus beaux cheveux blonds du monde el pu qui fait le charme d'une femme, une tournure gracieuse, l'oute la nonchalance créole et la vivacité française étaient réunies dans une taille svelte comme celle d'un palmier, elle était alors ronde

306 MÉMOIRES DE I. \ DUCHESSE DAliUAMÊS

et menue, ce qui est le complément d'une jolie taille. Elle avait de joli- pieds, des mains très blanches, avec des ongles bien bomdont la beauté lui avait mérité l'attention spéciale de M le chevalier de Livry. J'ai déjà parlé de ses cheveux, qui accompagnaient à merveille, de Leurs grosses bond - - uses, eux bleus, d'une douceur infinie et d'une grande puissance de regard. Son teint était celui d'une blonde. Elle n'avait pas beaucoup de couleur, mais ses joues reflétaient assez de rose pour qu'elle eût de la fraîcheur, et cela d'une manière élégante. S fraîcheur sentait bon, sans portera la tête. Sans être grande, elle paraissait d'une taille élevée, parce qu'elle avait un maintien de femme bien apprise qui lui faisait porter la tête deux pouces plus Liant qu'une de ses alliées, qui, -ans l'aire de reproches à sa fraîcheur, n'était et ne fut jamais qu'une belle grosse rose des peintres, bien enfoncée dans les deux montagnes d'ivoire que formaient >e- deux épaules.

M11, de Beauharnais, que je connus alors assez particulièrement pour faire aujourd'hui le portrait de son moral comme je fais lui de sa personne, me parut, aussitôt que je pus l'apprécier, une personne remarquable sous tous tes rapports qui se présentent ordinairement pour faire juger une femme. Elle était gaie, douce, parfaitement bonne. D'un esprit lin qui réunissait cette gaîté douce avec assez de malice pour être fort piquant et rendre -;i coin tion désirable, possédanl des talents qui n'avaient nul besoin d'être vantés pour être connu-, sa charmante manière de dessiner, l'harmonie «h- ses chants improvisés, son talent remarquable pour jouer la comédie, mie instruction soignée : voilà ce qui se trouvait dans Bortense de Beauharnais en 1800, fi l'époque de mon mariage. Alors elle «'lait une charmante jeune fille. Depuis, elle esl devenue une des plu- aimable- princesses de L'Europe, .l'ai vu depuis bien de- cours étrangères. J'ai vu à Paris des princesses de ces mômes cours, je les ai vue- ayant, il esl vrai, le désir d'avoir de- talents, el je n'ai jamais pu trouver qu'une nullité' -i complète que, s'il y avait de la bonté, elle rappelait le proverbe italien : è lanio buono che non val niente.

M Bortense de Beauharnais était aimée .le tout ce qui l'entourait. Sa mère était la seule qui semblât ne pas reconnaître t >u1 ce qui I y ,i\ ait de charmant et d'attrayant dan- -a fille. Je ne prétendspas due qu'elle ne l'aimait pas. Dieu me garde d'émettre une pareille penséel Toutefois j'ai mes souvenirs, et ce- souvenirs

MÉMOIRES DE I.A DUCHESSE d'aBRAK

me retracent des mots, des faits, des choses enfin qui, je le crois, n'admettent pas un amour de mère, comme celui que devait inspirer Ilortcnse de Beauhamals. .Mais son frère l'aimait avec une tendresse intime, le premier consul la regardait comme sa fille et le lui témoignait à tout instant, sans que néanmoins la calomnie la plus méchante ait jamais pu trouver de quoi motiver ses traits empoisonnés, lia fallu, pour qu'elle parlât, que L'histoire entière fût forgée à son feu maudit. Cette sotte accusation, qui n'eut de source que dans un pays fertile en pareille matière, est tombée dans le mépris qu'elle mérite, ainsi que ses inventeurs et il n'y a plus aujourd'hui que les jocrisses de bonne compagnie — dont il existe encore, malheureusement, quelques échantillons parmi nous — qui parlent des relations de parenté de L'empereur el de la reine Hortense autrement que de celles d'un père avec sa tille.

M"'1' Bonaparte nous promit de se trouver, le jour fixé pur ma mère, au bal qu'elle donnait. Jurmt lui dit alors que nous allions monter chez le premier consul pour l'engager à L'accompagner. M'"c Bonaparte sourit avec un air contraint et particulier qui me déplut.

— Je crains bien, nous dit-elle, que vous ne fassiez une démarche tout à fait inutile. Bonaparte va bien peu dans le monde depuis qu'il est au consulat. Il n'est allé qu'à deux; fêtes, l'une était celle de Morfontaine. et il y avait une raison politique pour se trouver avec les envoyés des États-Unis. L'autre fête lui a été donnée par le consul Cambacérès pour le retour de Marengo.

— Ma mère en sera d'au tant plus reconnaissante s'il veut biej epter, répliquai-je.

M"1' Bonaparte sourit, mais toujours avec la même ixpressior et répétant encore :

— Il va bien peu au bal. Vous savez qu'il danse peu, poursuivi! elle en me regardant cl continuant ce sourire à lèvre- serrées qi lui était habituel.

— .Ma sœur pourrait certifier le contraire, dit Albert avec cette douce expression qu'il mettait à ses moindres mots.

Kl souriant à son tour :

— Le premier consul a souvent... oui, souvent, ajoula-t-il en appuyanl sur le mol souvepit, le premier consul a souvent dansé La monaco et les deua coqs avec Laurettte, au bruit du piano de ma sœur aînée. Savee-vous, madame, que non- osons presque r clamer auprès du général Bonaparte un droit de fraternité ?

308 MÉMOIRES DE LA DUCHESS1 d'aBRANTÈS

— Je le sais, je le >;iis. se hâta de répondre M"p Bonaparte. El elle ajouta avec une affectation do bienveillan

— Il me l'a dit lui-même In''- souvent.

Gela n'était pas vrai. Je sais au contraire que le premier consul no lui a jamais parlé de ma mère que lorsque Mme Bonaparte elle-même commençait la conversation sur ce sujet, chose (ju'il n'aimait pas, à traiter avec clic.

Après avoir pris congé de M Bonaparte, nous nous rendîmes

chez le premier consul, par l'escalier du pavillon de Flore, Junot fut à l'aide de camp de service, qui était, autant que je pui- m< le rappeler, ce malheureux Lacuée (1).

— J'ai un rendez-vous, dit Junot, lorsque son camarade lui observa que l'heure ordinaire de l'ordre était passée,1

— Et madame? dit en souriant l'aide de camp.

— Nous sommes trop nouvellement mariée pour ne pas faire qu'une seule et même personne^mon cher, lui répondit Junot. Annonce-moi toujours. Quoique les femmes ne te viennent pas troubler souvint dans ta retraite d'ermite, montre que tu sais être galant eu donnant le bras à ma femme jusqu'à la porte. lu cabinet

Lorsque la porte du cabinet fut ouverte et que le premier consul m'aperçut :

— Oh ! oh ! dit-il en souriant avec bonne humeur, que signifie cette députàtion de famille ? 11 n'y manque que M " Permon. Est-ce que les Tuileries lui font peur... Ou bien serait-ce moi ?

— Ah! mon Dieu, dis-je tout bas à mon frère, il se doute de la vérité ! Nous sommes perdu- !

— Mon général, dit aussitôt mon mari, Mme de Permôu voulait se joindre à noias, mais vous savez combien elle est souffrante et il lui a été de toute impossibilité de sortir de sa chambre pour venir vous demander uni» laveur à Laquelle elle tien! infiniment. Ma femme est chargée par elle de vous en adresser la demande en forme.

Le premier consul se tourna vers moi et, me regardant en souriant :

- Eh'bien, voyons! J'écoute. Que me voulez-Non-.'

Il est difficile ou plutôt impossible de rendre le charme de sa

i .Wv. u du comte de Ci , < ousin de M. de Bi ausset. il fut tu-' dam la campagne d austerlitz. C'était un sujet remarquable, maie 1 : trop

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÊS 'tnîj

jilivsionomic lorsqu'il souriait jivgc une pensée douce. Il y avail alors del'âme sur ses lèvres et dans ses yeux. On sait au reste ass< / quelle fui plus tard la puissance magiquede ce regard. L'empereurde Russie l'avait bien éprouvé lorsqu'il nie «lisait :

— Je n'ai rie/i aimé plus que cet homin< '.

Je dis au général Bonaparte ce dont nous étions convenus entre nous trois. A peine eus-je terminé ma petite harangue, qu'il me prit les deux mains et me dit :

— Eh bien, sans doute, j'irai à ce bal. Pourquoi donc aviez- vous l'air de croire que je refuserais ? J'irai, et très volontiers encore.

Puis il ajouta une phrase que depuis il m'a bien souvent répété" :

— Et cependant, je vais me trouver là au milieu de mesennemis, car le salon de votre mère en est, dit-on rempli.

Plus tard, c'était le mien.

Junotnous fit signe, à Albert et à moi; qu'il étaii temps dé prendre congé. Nous saluâmes et le premier consul, après avoir serré la main de mon frère avec la même cordialité que si nous avions été encore dans la maison de mon père, nous dit :

— A propos, et quel jour est ce bal ?

— Lundi prochain, mon général. C'est, je crois, le 10 novembre.

— Qu'est-ce ? Comment? 10 novembre, dit le premier consul en allant vers son bureau. Il me semble que cela se rapporte à quelque chose... et je ne...

Et tout en parlant, il cherchait un calendrier qu'il trouva enfin.

— Je m'en étais douté, nous dit-il après avoir regardé et comparé les deux calendriers, le 10 novembre est l'anniversaire du 18 brumaire. Je ne puis accepter une fête ce jour-là. Et votre mère n'aurait personne, poursuivit-il, en nous regardant mon frère et moi. Tout le faubourg Saint-Germain de votre connaissance ne sortira certainement pas de sa retraite pour venir fêter l'anniversaire du rétablissement de larépublique (1 ). Ce qui me concerne personnellement, continua-t-il en prenant à l'instant une expression sérieuse et sévère, esl peu important sans doute. Mais il convient que je fasse respecter la république. Il serait donc peu convenant que cette journée, qui nous l'a rendue toute entière, fût à son renouvellement fêtée autrement qu'en famille. Je ne refuse pas 1 invitation de M"" Permon, si vous voulez prendre un autre jour.

(i) Je ne sais pas cruelle était sa façon de penser, mais ce sont s

paroles.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D ABRAK BS

La chose fut aussitôt résolue. Il prit heureusement de luimême 1»' 1^ novembre. Cela arrangeait tout.

— Àvez-vous Joséphine? me demanda-t-il.

Je lui répondis affirmativement. .I»1 lui dis quo Mme Bonaparte avait accepté pour elle et pour sa fille l'invitation que ma mèi son grand regret, n'avait pu venir lui feire elle-même.

— Oh ! je crois bien que Mn"' Permou esi souffrante, «lit le premier consul. Mais il y a de la paresse, et puis autre chose queje ne veux pas dire. (Test-ce pas, M Loulou?

El il me tirait l'oreille et les cheveu* a me faire pleura n'eu étais pas trop fâchée parce que c'étail un prétexte pour rire, tout en ayant la larme à l'œil, p air pe pas répondre à cette brusque interpellation e1 à la rougeur qui me couvrait la figure comme un masque.

Pendant que nous devisions ainsi avec le maître futur du monde, il se passail enbas, chez MB,t Bonaparte, une bonne scène, qui pouvait servir de second acte a notre eampagne dans le cabine! du premier consul.

M. de Caulaincourt était fort soigneux de faire sa cour à Mme Bonaparte.

Après les premiers mots, M"" Bonaparte lui parla, selon habitude, de ma mère, de moi et, enfin, du bal ei de notre invitation, ainsi que des excuse ■ de ma mère.

— El dans ce moment, aj luta-t-elle, Bonaparte reçoit comme moi et l'invitation ei les excus<

— Cette petite Loulou, s'écria M. de Caulaincourt, aura mal compris ce qui lui avait <lil sa mère : Ce n'était pas du tout intention. Loulou est vive comme la pou. In', et ce petit chou-là... Que diable, venirebleii ! Elle a mal compris sa mission.

Quant au premier consul, commenl voulez-vous, ma bonne amie. que M"1' de Permbn,qui a vu te général Bonaparte enfant, qui L'a vu jeune homme et amoureux d'elle comme un fou... Imagmes-vom que j'ai remarqué dans ce tempe-là, lorsqu'il lui Eaisail la cour et qu'elle se moquait de lui, j'ai vu une fois que...

— Vous m'avez souvent conté tout cela, mon ami, dit M"* Bonaparte. Mais laissons ce sujel pour reprendre celui du bal, si vous voulez bien, et je vous dirai que la jeune femme a probablement compris autrement que vous, car elle est dans ce moment chez Bonaparte pour répéter les mômes excuses qu'elle m'a faites au nom dp samère.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS 3H

Comme elle parlait eneorc, je rentrais dans le salon, et son af- I [(>ii x monstre de carlin annonçait ma venue, avec ses hurlements ordinaires. Je n'ai jamais connu déplus horrible bête. Dès que le petit papa me vit, il me cria sans faire de façon, car il n'y avait dans Le salon qu'une grande dame assez vieille, drôlement habillée qu'on appelait M"" de Jarnac:

— Eh bien, vous vous êtes trompée, petite folle, <•(... Il resta court. Le sujet de son interruption, c'est que mon frère me donnail le bras et que nos amis savaient tous qu'il se trompait rarement dans ce qu'il avait à faire. Deux mots non- mirentau fait. Le bon papa s'aperçut à l'instant qu'il avait l'ail une cl ose qui pouvait nous être nuisible, non pas auprès du premier :onsul, niais de M'"" Bonaparte.

Junot, qui connaissait le terrain mieux que moi, sentit aussitôt le ma! qui pouvait résulter dune chose simple en elle-même, mais commentée par de la malveillance et il savait que quelqu'un en avait pour moi. Il me fit signe de me tenir en repos et, prenant la main de Mme Bonaparte, il la conduisit dans cette embrasure «le fenêtre unique, qui est dans le salon jaune de l'appartement d*en lias, aux Tuileries. Il lui dit quelques paroles très bas. Mme Bonaparte parut écouter avec attention et, autant que je pus juger d*aussi loin, je m'aperçusqu'elle paraissait fort touchée, .lunol lira quelques papiers de sa poche, qu'il lui fit voir. Elle les lui rendit après les avoir parcourus et lui donna sa main que Junot baisa avec autant de plaisir apparent que si c'eût été la plus belle main du monde. Et pourtant elle était maigre, ridée cl peu blanche. Ses oncles toujours fort longs, étaient mal faits et plats. Mais enfin, telle qu'elle était, il parait qu'elle servit de gage de paix, car deux rc\ inrent en apparence fort contents.

— Que lui avez-vous donc dit ? demandai-je a .lunol.

— Oh ! cria ne le regarde pas... c'est <lc l'histoire ancienne. M Bonaparte nous suivait des yeux cl n'écoutait pas ce que

lui racontai! le pelil papa. Elle vint auprès de dous ri. passant son bras autour de ma taille, elle m'attira à elle et me dit d'une voix caressante :

— Qu'est-ce donc qu'il vous «lit ce méchant mari?

.le ne sais quelle lui la pensée qui me porta à répondre:

— Rien, madame, il prétend que L'histoire ancienne ne me regarde pas.

— .le n'y entendais certes pas malice, mai- il parait qu'il pou-

312 MÉMOIRES DE LA DCÇflESSE d'-ABRANTÈS

vait v eD avoir. M"" Bonaparte laissa aller doucement ma taille et se rapprocha de la cheminée, sans dire un -cul mot. Nous prîmes congé un moment après. Pendant notre petit colloque, Albert avait toul expliqué à M. il«- Caulaincourt, qui comprit et notre démarche et la nécessité de n'en pas parler à ma inèré.

Lorsque nous fûmes dans la pièce avant le salon de réception, là où fut longtemps 1»' beau portrait de François Ier par Léonard de Vinci, Junot s'arrêta tout à coup, puis me prenant dans ses deux mains, il m'enleva comme une plume — car jetais presque aussi légère alors — et m'embrassa étroitement.

— Mon Dieu, que je t'aime! mon Dieu que tu es gentille!

— Eh l»ien, laisse-moi donc. Si je sui- gentille, ce qui est bien certain, il l'es! tout autant que vou> ne l'êtes ^uère, von- !

Et j'avais de l'humeur, parce que trois ou quatre huissiers, qui étaient dans la pièce à côté, entendaienl et voyaient toute cette petite scène. Mais Junot n'était pas d'un caractère qui écoutât volontiers les remontrances. Il ne m'embrassait que de plus belle et répétait toujours :

— Mon Dieu, que je t'aime! Mon Dieu, que tu es gentille ! Duroc montait chez le premier consul, comme nous sortions

de chez M""' Bonaparte.

— Ah! parbleu, te voilà bien à propos, lui dit Junot, écoutemoi un instant.

Il le prend sous le bras, l'emmène à l'autre bout du vestibule de la cour, cause un moment avec lui, et les voilà tous deux à rire comme deux enfants. Et tellement, qu'Albert, qui était gai comme tous les gens supérieurs qui ont de la bonté, se mit à rire avec eux, sans savoir pourquoi toute cette allégresse.

— Eh bien ! n'est-elle pas gentille, ma petite femme, d'avoir parlé si parfaitement ?

— Il faut que je lui baise la main pour l'en remercier, dit Duroc Le permets-tu, Junot.

— Oui, oui, baise la petite patte qui griffe si bien sans savoir ce qu'elle fait.

Ce ne fut que plusieurs années après, que j'ai compris la malice de ma réponse, elle avait en ell'et porté coup et directement. Mais je ne l'ai bien appréciée que lorsque Junol me parla avec une grande confiance de quelques-unes de ses jeunes années, ainsi que de celles de deux de ses camarades.

Ma mère comprit à merveille qu'il serait ridicule qu'elle fêtât

mémoires de la duchesse d'abrantês 313

l'anniversaire «lu 18 brumaire. Il non- ici t donc forl aisé de lui faire adopter, pour .donner son bal, Le jour qui était déjà fixé par le premier consul — le 20 brumaire. Toul se disposa donc dans la maison pour cette soirée, que ma mère voulail rendre une des plus agréables de toutes celles qui seraient données cet hiver-là dans Paris.

M1" Bonaparte arriva vers neuf heures, avec sa fille e1 son fils. Le colonel Rapp lui donnait la main. Ma mère fut au-devant de M Bonaparte jusqu'au milieu de la salle à manger, tandis que pour les autres femmes elle ne s'avançait pas au-delà de la porte de son salon.

A dix heures et demie, le général Bonaparte n'était pas arrivé. Tout le monde L'était cependant et les cinq pièces de L'appartement de ma mère étaient remplies de manière à n'y pas pouvoir placer une épingle. Toute la famille Bonaparte, excepté Joseph, qui, je crois, était alors à Lunéville, était venue, et même de fort bonne heure, Mme Leclerc, toujours charmante, toujours élégante, assise loin de sa belle-sœur, dont la toilette exquise dans toutes ses parties lui donnait de l'humeur contre la sienne, quelque soignée qu'elle fût.

— Envérité, me disait-elle, je ne comprends pas comment en peut mettre ainsi des guirlandes de fleurs quand on a quarante ans !

M"11' Bonaparte avait une guirlande de coquelicots etd'épisd or, sa robe était garnie de même. Comme je craignais que sa maladresse n'allât donner le même compliment à ma mère et que je ne voulais pas qu'un sot propos troublât la joie de La soirée, je lui fis observer que ma mère, qui était plus âgée que M c Bonaparte avait des Heurs sur sa tête et au bas de sa robe. M"° Leclerc me regarda d'un air tout étonné :

— Mais c'est bien différent, me dit-elle, bien différent!

A onze heures moins quelques minutes on entendit le bruit des aux de l'escorte du premier consul. Bientôt après la voiture entra rapidement sous la porte et presque aussitôt lui-même parut à la porte de la première pièce avec Junot et mon frère qu - taient trouvés à son arrivée. Ma mère s'avança vers lui et lui lit une de -es plus gracieuses révérences. Mais lui. se mettant aussitôt à soui ire :

— Eh bien, madame Permon, est-ce comme cela que vous recevez un ancien ami ?

311 MÉMOUJU DE Là DDCHBS8E d'aB1AHTÈ8

El il lui tendil la main. Ma mère Lui donna la sienne et ils rentrèrent ainsi dan- la salle de bal. Il y l'aidait une chaleur étouffante. Le premier consul le remarqua 1 . puis fut au moment «1" taire le tour du salon. Mai- son œil d'aigle, son regard rapide avaient aussitôt distingué que, dans le nombre de- femmes qui se trouvaient dans le salon, quelques-unes ne s'étaient pas \e\ - \ -ou arrivée. Cela lui donna de l'humeur. 11 passa dans la chambre à coucher, tenant toujours ma mère par le bras et paraissant la voir avec admiration. J'ai déjà dit qu'en effet elle était charmante ce soir-là. La dan-e ayant dise tntinué dès qu'il était entré. Bonaparte s'en aperçut au silence du salon, d'oùne parlait plusqu'un murmure produit par les mots dits à voix basse par tous <• u\ qui se communiquaient leurs remarques sur lui.

— Faites donc recommencer la danse, madame Permon, dit-il a ma mère, il faut que la jeun sse s'amuse, et la danse est le

-temps qu'elle aime 1" mieux. On dit. à propos de cela, que fille danse comme MUe Chameroi (2 . il faudra que je voie cela. Si vous voulez, nous danserons la monaco, c'est La seule que che.

— Il y a trente an- que je ne danse plu-, répondil ma mère.

— Allons donc, voifs plaisantez. Vous ave/ l'air ce soir de la sœur de votre fille.

Li s'il avait dit la sœur cadette, il aurait eu encore plus raison.

M. de I alle\ rand •'■lait (die/ ma mère. Le premier consul, après avoir parlé à nous lou- de |;, manière la plu- aimable, se mit à causer'avec M. de Talleyrand dan- la Chambre à coucher de ma mère, eteela sans interruption pendant plu- de trois quarts d'heure. était parfaitement polie avec le premier consul, maû il me paraissait que peut-être elle aurait dû avoir envers lui une attitude plu- franchement cordiale. J'allai près d'elle et lui di- . e que j" pensais.

•le | entraînai -an- beaucoup d'efforts \ ers -a chambre, où j. présumai que le premier consul était encore. Lu effet, il n'avail même

péchait pas qu'il negard&l -i redingote -aise tout le temps du

bal.

M Chameroi était la plus belle danseuse de l'Opéra, à cette époque, elle était lbrl .11111 se d'Eugène Beauharnais C'est à l'occasion de son ■ qu'an gulière histoire du refus de Saint-Rock d'enterrer un<

trice. Elle m »urul foi t jeune. Elle était jolie ■ ■! dansait admirablement.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'àBRÀÏITÊS 315

pas changé d'attitude; il causai! toujours, mais plus avec M. de TaUeyrand.

Eh bien ! madame Permon, que dites-vous à un ancien ami? Il m. semble que vous les oubliez facilement. Savez-vous que l'astre jour vous m'avez tenu rigueur bien sévèrement et que pendant ce temps-là un de vos amis tenait son couteau tout prèl .'

— Ah 1 quelle horreur ! s'écria ma mère. Comment pouvez-vous dire de semblables choses, Napoléon? Ver Dio taeete ! tacete !

— Mais enfin pourquoi ne pas m'avoir rendu mon salut «l'amitié lorsque je vous l'envoyai à l'instant où je vous reconnu

Ma mère allégua la faiblesse de sa vue. Et, dans le fait, elle y voyait fort mal dans les dernières années de sa vie. Mais le général Bonaparte ne se paya pas de cette excuse :

— Que dois-je croire? dit-il avec un accent très positif, ne sommes-nous plus amis ?

— Non posso dimenticare, caro Napoleone, che siete jiglio arnica ; fratello dei mio buon Giuseppe, delcaro Luciano, e di

Pauktta.

Le premier consul lit un mouvement que je vis à l'instant. 11 y avait peu de monde dans la chambre. On dansait des réels et des anglaises et nous étions presque seuls.

— Xinsi donc, répondit-il avec assez d'amertume dans accent, si je suis quelque chose encore auprès de vous, je dois en rendre grâce à ma mère et à mes frères... On a bien raison de dire que demander de l'amitié à une femme, c'est demander au sable du désert de rester fixe.

Cette discussi »n me taisait de lapeine. .le voyais que ma mère y portait encore le souvenir de cette vieille querelle si malheureusement suscitée par un de nos cousins qui ne nous a jamais dédommagés de l'affection qu'il nous enleva à cette époque, ou que du moins nous perdîmes par sa faute.

I que je viens de raconter se passa en beaucoup moins de temps que je n'en ai mis à l'écrire. Le premier consul se promenait en silence devant la cheminée. Ma mère, assise sur un sofa en face de lui, enfoncée dans ses coussins, ses bras croisés sur sa poitrine, faisait aller vivement le bout de son pied, signe ordinairement précurseur d'une scène violente. Albert, qui allait et venait du salon à la chambre, Rapprocha, dans le moment, du général Bonaparte pour lui offrir une glace.

— Je vous assure que nous n'en avons pas besoin, M Per-

[ i i - • n cl moi, mon cher, car, m vérité,je (.rois que nous sommes pétrifiés. Je savais l»ien que l'absence ôtait le souvenir, mais pas à ce point-là.

11 touchait une mauvaise corde.

— Vraiment ! dit ma mère, ep souriant avec contrainte, mais assez pour laisser voir ses trente-deux petites perles, sur lesquelles Bonaparte ne pouvait s'empêcher de jeter les yeui — il m'en parla le lendemain — vraiment il est bien permis d'oublier au bout de quelques années. N'avez-vous pas voulu me persuader qu'il était difficile de se rappeler, à quelques jours d'intervalle, une chose dont l'exécution in t»i » — .i i t le sort et la vie entière de quelqu'un ?

— Ah ! dit le premier consul.

Et sa physionomie se rembrunit à l'instant. Il fronça ce sourcil dont le mouvement agitait déjà l'univers. Sa lèvre inférieure se serra fortement contre l'autre et, joignant ses mains derrière lui, il fit quelques pas sans parler ; mais tout cela fut à peine visible, a ce que me dirent ensuite Junot et mon frère, lorsque je revins de la contredanse que j'avais été danser. Le premier consul reprit très promptemenl son air serein et, s'assej .ml auprès de ma mère, il regarda attentivement sa main qu'il avait prise pour la baiser.

— Il me [tarait que vous ne vous corrigez d'aucun de vos défauts, madame Permon ? lui dit-il en remarquant les ongles rongés des petits doigts de ma mère.

— Non, «lit-elle en riant, eux et moi nous avons vécu et vieilli ensemble. Nous mourrons en bon- camarade- sans nous séparer.

— Oh ! mais, c'est trop Port ! s'écriait le premier consul.

11 avait attrapé un certain petit doigt qui était le favori du martyre et. en vérité, cela taisait mal avoir sur l'ivoire de cette petite main.

— Allons, allons : dit ma mère, laissons tout à sa place. Il n'y a [ue vous, Napoléon, à qui cela esl défendu, car vous avez tant d'échelons à monter pour arrive] au sommel de votre échelle de gloire, que vous souhaiter le reposée serait non- vouloir du mal à nous-mêmes.

— Pensez-vous ce que voua dites ?

— Votos savez combien je suis vraie. Je ne dis pas toujours Uni ce que je pense : mais jamais je ne dis ce que je ne pense pu-. Avez-vous donc oublié ma franchise .'

Bonaparte prit la main de ma mère et la pressa affectueuse-

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTES 317

ment. Dans ce moment deux heures sonnèrent à la pendule. Il demanda sa voilure.

— Ne voulez vous pas rester à souper ? demanda ma mère.

— Gela m'est Impossible, lui dit-il avec un accent de regret, mais je reviendrai vous voir.

Ma mère se mit à sourire et hocha doucement la tète.

— Pourquoi ce sourire? Ne me croyez-vou- pas .' Je vous assure, madame IVrmon, que si, dans cette soirée, l'un de non- a dû douter de L'amitié de L'autre, je ne crois pas que ce soit moi que vous deviez accuser d'avoir donné lieu au soupçon. Oui. je reviendrai vous voir. La signora Laetitia m'amènera, puisqu'il faut que je m'appuie sur elle, ou sur Joseph, ou sur Lucien. même sur Paillette... qui sait... peut-être Jérôme... En parlant de ce brave petit citoyen-là, vous me l'aviez bien élevé- tandis que j'étais loin d'ici ! Je l'ai retrouvé volontaire, et volontaire pour des choses de mauvais aloi. La signora Laetitia le gâte d'une telle sorte que je doute fort qu'il se corrige là où il est maintenant.

C'était encore une corde sensible à faire vihrer à l'oreille de ma mère que de lui parler de Jérôme. Elle dit aussitôt :

— C'est un excellent entant, plein de bons sentiments et de chaleur de cœur. Jérôme est un vrai marin, laissez-le se hàler au vent de mer et puis il vous reviendra comme un Duguav-Tmuin ou bien comme un Duquesne.

Ce n'était pas la première lois da^ns celte soirée que ma mère avançait une opinion dont elle-même n'était pas parfaitement sûre, mais (die aimait Jérôme, je crois, presque autant que moi, et -a prévention allait vraiment très loin. Le première msui avait raison lorsqu'il disait avoir trouvé, à sonretour. son frère singulièrement élevé. Cependant les aînés avaient pris soin que tout fût bien en ordre, c'est-à-dire, que Jérôme était au collège de Juilly. que l'on faisait souvent la route pour l'aller voir, mais lui faisait encore plu- souvent cette même route pour venir à Paris, présenter ses devoirs de jeune homme de quatorze ans à M"1' Emilie de Beauharnais, à M11" Hortense.

Le premier consul nous raconta ce même soir, où la conversation eut assez Longtemps Jérôme pour objet, qu'il avait fait une de- pins drôles de dettes qu'on puisse s'imaginer de conctraterà quinze an-. Le premier consul était à Marengo, son frère était déjà au service alors. Mais encore trop jeune pour aller au canon, ou pour je ne sais quel motif enfin Jérôme était demeuré- à Pari-.

318 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aB&AJNTES

Au retour du premier consul, os présente à Bourrienne une foule de mémoires dont Le paiement pressait et pour une somme asseï forte. Dans le nombre. Biennal- figurai surtout pour un total de huit ou dix mille francs. Grande enquête, grande rumeur. Comment a pu se faire une dette aussi forte ? Enfin, après avoir bien cherché, on trouva que M. Jérôme a acheté chez M. Biennais. rue Saint-IIonore', au Singe violet, un magnifique nécessaire de voyage, avec tout ce qui peut être i 1 1 v - ' o l ( ; par le luxe et l'élégance, en or, en nacre, en argent, eu ivoire ; les plus belles porcelaines, les émaux les mieux peints, enfin un vrai bijou. Mais il manquait une chose très essentielle à ce nécessaire, c'étail une barbe afin qu'il pût servir ; car tout ce qu'il contenait n'avait pas une autre destination. Rasoirs, plats à barbe de toutes grandeurs en vermeil, en argent, en porcelaine, peigne à moustaches. Enfin, c'était une merveille : mais la barbe étail en défaut et, malheureusement, le jeune homme n'avait que quinze ans. Il y avait encore longues années à attendre. Le premier consul nous raconta cette petite histoire d'une manière fort plaisante.

Lorsqu'il -'en alla de chez nia mère, le soir du bal, il lui promit • le revenir la voir, ainsi que je l'ai déjà dil plus haut. Mais ma mère avait conservé une raideur de manières, dans la con\ tion qu'ils eurent ensemble, qui devait empêcher toute relation de se renouer. An surplus, je crois qu'il faut attribuer la rupture définitive à une cause naturelle peut-être, mais qui n'en fui pas moins in délicate menl employée. Nous parlerons encore souvent de ce sujet, il se place de lui-même au bout de ma plume.

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