CHAPITRE XVI
Le premier consul aux Tuileries. - Parade- et r- mes. — Le généra] B parte et le petit tambour. — M. de Launay. — La cour consulaire. — Apparence de vertu. — Les pistolets de Moreau. — Lucien envoyé en Espagne. — Les instructions pour l'Egypte. — Bonaparte et l'Orient. — La fuite de l'Egypte. — « J'ai manqué ma fortune. » — « Tu n'es pas rancuneux » — Mission de M. de GeoutT're — Instruction de Lucien. — Trop tard !
Lorsque les différants pouvoirs eurent adopté la nouvelle C titutiou proposée après le 18 brumaire et qui, je crois, fut la quatrième qu'ils étaient appelés à sanctionner, le gouvernement quitta Le petit Luxembourg pour venir aux Tuileries. Il est à remarquer que le premier consul, qui d'abord avait logé le troisième consul au pavillon de Flore, en reprit bientôt, seul posses- M. Lebrun alla, comme Cambacérès (1), occuper une maison particulière. Du reste, la Iriuilé consulaire ne se séparai! pas lorsqu'il v avait réception d'ambassadeurs ou des corps de l'Etat. Le 30 pluviôse an VIII (19 février 1800), le premier consul prit pi 5ess du palais des rois, qui, au l'ait, depuis le commencement de la révolution, avait toujours été occupé par la représentation nationale. Aujourd'hui la Constitution du IS brumaire élevait le pouvoir consulaire au-dessus de tous les autres pouvoirs nationaux.
! Cambacérès fui loger à L'hôtel d'Elbœnf sur le Carrousel, en face des Tuileries. Le consul Lebrun eut l'hôtel d^ Noailles. rue Saint-Honoré, Cette répartition fui faite selon tes besoins de famille de chacun des deux consuls. Lebrun avait sa belle-mère et ses <inq enfants avec lui [sa Lille du e qui épousa peu après IL de Plancy, la plus jeune, aujourd'hui SM« d< el ses trois Ois, Charles, Alexandre et Angus* Lebrun); il avait donc I d'un local plus étendu <pt>' Cambacérès, qui était seul chez lui.
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Il représentai! à lui seul le peuple français, il fallait doue un logement convenable à une telle autorité. Celui qui aurait vu passer I,. cortège se rendant, le 30 pluviôse an VIII. du Luxembourg aux Tuileries et se serait endormi tout aussitôt au bruit de la musique militaire qui jouait tous ni»- airs patriotiques, puis se serait réveillé au grondement du canon annonçant, le 2 décembre au malin, que l'empereur Napoléon allait se faire sacrer par le pape dans Notre-Dame, celui-là aurait trouvé une curieuse différence entre lesdeux cortèges. Au premier on axait été obligé, en raison du petit nombre de voiture- particulières qu'il y avait alors dans Paris, de prendre, pour les conseille!- d'Etat, les sénateurs, des fiacres dont on avait caché les numéros avec du papier blanc, ce qui faisait un effet beaucoup plus ridicule que si les numéros eu -sent été apparent-.
Le jour de son installation aux Tuileries, à peine le premier consul fut-il arrivé qu'il monta à cheval et passa sur le champ une revue dans la cour du palais — qui n'était pas alors entourée d'une grille — donnant sur une vaste place. Elle était fermée avec des planches mal jointes et la place du Carrousel d'alors ('-tait petite et toute irrégulière. Le changement fut rapide. Une parole de Napoléon était fiât lui.
Le premier consul convenait qu'il était heureux pendant qu'il passai 1 ses revues.
— Et toi aussi, je suis sûr que tu es content lorsque je sui* avec tes conscrits, disait-il un jour au général Lannes. Il ne t'arrive pa- >]■■ -rogner, loi. parce que la parade nous a fait quelquefois dîner une heure plus tard.
— Oh ! pour cela non, répondait le général Lannes, je voua en donne ma parole d'honneur ! Il m'est, pardieu ! bien égal de manger la soupe froide ou chaude, pourvu que vous nous fassiez travailler à chauffer un bon bouillon à ces s anglais !
Le premier consul prenait plaisir à ces revues. Il y passait quelquefois cinq heures de suite, sans prendre un instant dé repos. Ton- les régiments existant en France venaient alternativement à Paris et passaient la revue comme la garde tous les quintidis à midi. Le premier consul avail près de lui. avec l'aide de camp de service, le ministre de la guerre, le général commandant la première division et le commandant de Pari-, puis le commissaire ordonnateur, les commissaires des guerres attachés à la ville de Paris, enfin toutes les personnes auxquelles un ordre
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devrait être immédiatement transmis dans Le cas où, dans le cours de son inspection, le premier consul trouverait quelque chos< changer ou bien une amélioration à commander. De cette manière, nul retard dans la communication des ordres. Tout se faisait avec rapidité, bien plus, avec contentement. Car on savait qu'on était observé et que, si L'on était puni pour cause de négligence, l'exactitude dans le service était a issi appréciée par le jhet' du gouvernement qui voyait alors tout par lui-même.
Quelquefois il passait la revue cm galopant tlansles rangs, mais cela était bien rare. Il fallait, pour qu'il demeurât à cheval, que les troupes qu'il voyait eussent déjà passé la revue et qu'il sût qu'elles n'avaient l>esoin de rien. Encore adressait-il au hasard quelques questions à deux ou trois soldats. Mais presque toujours, après avoir parcouru les rangs >ut son cheval blanc - - le Dé site . il descendait et parlaitavec tous les officiers et avec presque tous les sous officiers et les soldats. Il s'occupait des soins les pluminutieux. C'était la nourriture, l'habillement, la manœuvre, enlin tout ce qui pouvait être utile à l'homme et nécessaire au soldat. Il les encourageait à lui | 3 us crainte.
Ne me cachez aucun de vos besoins, leur disait-il, ne me taise/ aucun des reproches que vous pourries avoir à adressera quelqu'un <h' ceux qui sont au-dessus de vous, .je suis là pour rendre 1 justice à tous, et le plus faible doit être surtout protégé par moi.
Le corps diplomatique était fort avide de voir les parades. Les étrangers y assissent ordinairement des fenêtres du général Duroc, qui occupait déjà la partie du rez-de-chaussée situé au bout de l'appartement de l'impératrice. C'est de ce même endroit que je vis la première parade après mon mariagv.
Le premier consul s'arrêta au bas de la fenêtre à laquelle nous tdions. 11 s'adressa à un jeune tambour qui paraissait avoir sL-i/,. à dix-sept ans.
— C'est donc toi qui as battu la charge devant Zurich, ayant le bras percé d'une balle, mon brave enfant.' lui dit-il avec un accent et un regard qui auraient l'ail courir au milieu d'une armée de démons.
Le visage du jeune soldat se couvrit d'une noble couleur ; mais ce u'élail pas la timidité qui rougissait son front. H leva sur le premier consul de grands yeux noirs tout étincelants de la joie d'être ainsi distingué publiquemenl et répondit d'une voix tremblantes mais assurée :
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— Oui, mon général.
— C'est encore toi qui, à Yeser, a fait preuve (l'une présence d'esprit courageuse en sauvant ton commandant (1)?
Le jeune homme rougit plus fort. Cette fois c'était de la modestie, et il répondit plus bas que la première :
— Oui, mon général.
— Eh bien, je dois acquitter la dette de la patrie. Il te sera donné, non pas une baguette d'honneur, mais un sabre d'honneur. Je te fais sous-officier dans la garde des consuls. Continue à te bien conduire et j'aurai soin de toi.
Comme, le premier consul finissait de parler, il leva les yeux vers la fenêtre basse à laquelle nous étions. Avant de continuer sa tournée, il porta la main à son chapeau et nous salua tous avec un sourire gracieux. Ma belle-mère avait les yeux humides.
— Comme on doit aimer cet homme-là ! disait-elle en pleurant et riant en même temps. Ce pauvre enfant ! voyez dans quel état il est !
Nous vîmes, en effet le jeune tambour appuyé contre l'épaule d'un de ses camarades et suivant de l'œil le général Bonaparte. Il était pâle comme un mort, mais son regard, qu'il disait de choses '. Je De sais ce qu'il sera devenu, mais je réponds qu'il n'aura pas eu regret à sa vie perdue si la mort est venue la lui demander pour Napoléon.
Un quintidi. au moment on le premier consul descendait pour passer la revue dans la cour des Tuileries, il arriva un événement assez singulier pour attirer l'attention et exciter l'intérêt. Dans la foule pressée qui bordait la haie, était un jeune homme de
(1) J<- ne puis affirmer si ce commandant est ou n'est pas le commandant Godinot. Mais je crois cependant en être certaine. Le général Godinot, alors commandant la 2i'>' légère, fut effectivement blés»'- et courut le danger «l'être pris deyant Veser. Ce l'ait que je rapporte m'a frappée parce que cette parade était la première que je voyais et que tout m'armait avec de vives imprea sions. Mais les annales militaires de cette époque sont remplies de pareils événements. Le Moniteur, les journaux du temps ne pouvaient faire mention de tout ce qui se passait dans ce genre. Celui-ci me frappa beaucoup. Lorsque j'en pariai, le soir 1 1 1 «" m • • . au premier consul comme d'un fiait comparable aux plus beaux de l'antiquité : « Bah ! me dit-il, demandez à votre mari, il vous dira qu'il n'existe pas un régimenl ni une demi-brigade de l'armée qui ae puisse en citer dix semblables, el même de plus forts. Lui-même, poursuivit-il, saurait bien les trouver dans son propre fonds. »
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quinze ans a peu près, vêtu d'un habit noir tout usé, mais propre et indiquant que son maître n'était pas d'une classe mercenaire. Sa figure était intéressante, il était pâle, tremblait violemment. à ce que remarquèrent ses voisins, mettait souvent la main dans son sein et paraissait fort impatient de voir arriver le premier consul.
Losqu'on battit aux champs, l'émotion du jeune homme devint si forte qu'on voyait sa poitrine se soulever du battement de son cœur. Le premier consul descendit et, lorsqu'il fut vers le milieu du vestibule, le jeune homme se précipita au-devant de lui en lui présentant un papier. Il y avait à cette époque tant de complots, de tentatives contre la vie du premier consul, que vingt personnes étrangères à sa suite se saisirent de cet enfant, qui, la main toujours élevée et attachant un regard suppliant sur le premier consul, lui présentait toujours sa pétition.
— Laissez ce jeune homme, dit le premier consul, je vais lui parler.
Et, s'avançant vers lui :
— Que me voulez-vous, mon enfant? lui dit-il.
Le jeune homme ne put répondre ; mais tombant à genoux, il présenta sa pétition. Le premier consul la lut avec une expression de physionomie qui frappa tous ceux qui l'entouraient. Ses yeux s'arrêtèrent sur le jeune homme avec un sentiment de pitié profonde et, comme il était toujours à genoux :
— Levez-vous, mon enfant ; on n'est à genoux que devant Dieu. Votre mère est-elle toujours à Paris?
In oui presque étouffé sortit de la bouche du jeune homme.
— Annoncez-lui qu'elle a une pension de douze cents francs ; on lui comptera six mois échus.
En entendant ces paroles, le pauvre fils retomba sur ses genoux. Il leva à la fois vers le premier consul des yeux pleins de larmes et des mains tremblantes qui cherchaient à prendre la sienne. Mais l'émotion fut trop vive. En apprenant la grâce faite à sa mère, sa pâleur, qui était extrême, avait encore redoublé. Bientôt il devint pourpre, les veines de son front se gonflèrent à faire croire qu'elles allaient se rompre. Ses yeux se fermèrent, il tomba sans connaissance aux pieds du premier consul et, la nature se secourant elle-même, une abondande hémorragie eu! lieu. Napoléon fut couvert du sang du pauvre enfant.
— Un chirurgien, s'écria-t-il aussitôt, un chirurgien !
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Mais la joie n'est jamais funeste, dit-on. Cependant j'ai vu a vent des effets «J u contraire. Quoi qu'il en >oit. le jeune homme reprit ses sens et. fondant en larmes, il prit presque de force la main du premier consul et la baisa avec une sorte de tra 5port.
— Vous êtes un dieu pour ma famille, s'écria ce jeune homme, je prierai tous les jours pour vous !...
Le premier consul sourit en serrant la main du jeune enfant et continua son chemin pour aller passer la revue. Mais, avant de monter à cheval, il recommanda le jeune garçon à Junol et au ministre de la guerre, puis il lui fit un salut amical en lui disant :
— Si vous voulez entre, au service, adressez- vous au gén commandant la ville de Paris ; il en parlera au ministre de la guerre et nous verrons à faire quelque chose pour vous.
Le jeune homme ne répondit que par une profonde inclination, il suivit le premier consul jusque sur les marches du perron. 11 vit le beau Désiré, le général s'élancer dessus avec légèreté et bientôt galoper au milieu des rangs pressés de ses soldats, suivi d'une troupe nombreuse et brillante qui l'entourait comme les satellites d'un astre tournant immédiatement autour de lui : et puis nadiers encore tous noirs de la poudre de Marengo, avec ces liants bonnets à poil ombrageant leurs visages, ce bran régiment des guides commandé alors par Eugène Beauharnais, ces uniformes -, ces chevaux, cette musique militaire, et puis le magicien qui fascinait de sou regard de feu toul ce qui approchait du cercle dans lequel il était. Le jeune homme s'écria :
— Oui, je veui servir! Je veux aussi être soldat pour qu'un rayon de cette gloire tombe sur mon front !
Ce jeune homme si malheureux, si reconnaissant, était le fils de M. de Launay, le gouverneur de la Bastille, massacré le 1 I j 1789 :
A l'époque de mon mariage, la cour consulaire était assez singulièrement organisée. Son arrangement se ressentait un peu de la grande préoccupation du premier consul. Il voulait qu'il y eut de la représentation et cependant il craignait de mériter le reproche que lui adressaient déjà plusieurs tribuns, qui, prenant le Palais- Royal, OÙ V égalité n était certes guère, pour le forum romain, b€ complaisaient dans de longs discours où César, Brutus, Périclès, Solon, Aristide. Lycurgue trouvaient tous une place et dans lesquels il n'était pas phis question de la république française que si
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lu. pauvre malheureuse eût été par delà Tobolsk. Un seul morceau, qui méritait vraiment la reconnaissance patriotique, fut celui que prononça Àndrieux dans les derniers jours de vendémiaire. I! y
parlait au moins de la France.
Plus lard, ce fut une autre chose que le protocole d'étiquette introduit aux Tuileries. Celui-ci avait un côté étrange de cérémonie, tandis que l'autre avail l'intention d'être populaire, mais ne pouvait \ parvenir.
Mmo Bonaparte occupait toute la partie du rez-de-chaussée, qui depuis fut également son séjour, comme impératrice et plus tard celui de Marie-Louise. A côté de son cabinet de toilette était le petit appartement de M"0 de Beauharnais, comp'osé de sa chambre à coucher et d'un cabinet de travail, tout au plus assez grand pour faire supporter l'odeur de la peinture à l'huile, lorsque ce môme hiver elle voulut faire le portrait de son frère (1). Les appartements de Mme Bonaparte étaient meublés avec goût, mais sans aucun luxe. Le grand salon de réception était tendu en quinze-seize jaune. Les meubles meublants étaient en gourgouran, les franges étaient en soie, et les bois en acajou. Il n'y avait d'or nulle part. Les autres pièces n'avaient pas plus de richesse dans leur décoration, tout était frais et élégant, mais voilà tout. Au reste, les appartements de Mmc Bonaparte n'étaient destinés que pour les réunions particulières et les visites qu'elle recevait le matin ; les grandes réceptions avaient lieu en haut. Il n'y avait encore ni chambellan, ni préfet du palais. Un conseiller d'état, ancien ministre de l'intérieur, M. de Bcnezech, était chargé de l'administration inti rieure du palais. Gela parut d'abord un peu difficile à admettre parmi ce qui restait de vrais et bons républicains. Le service de M. de Benezech embrassait tout ce qui depuis fit partie des attributions du grand-maréchal et du grand maître des cérémonies. Les maîtres d'hôtels et les huissiers faisaient le service subalterne, et les aîd de camp tenaient lieu de chambellans.
I ne coutume instituée par le premier consul, et qui me parut des plus bizarres, était celle de donner des dîners de deux cents personnes, tous les dix jours. Ces dîners avaient lieu dans la galerie
i Ce même hiver de 1800, où Mlle de Boauharnais lit le portrait de son frère t.- l'eu prit aux Tuileries et brûla ce portrait qui était fort ressemblant. On répandit te bruit que le feu avait été nus par des malveillants. Cela n'était pas Mai, le feu prit par des conduits de chaleur mal entretenus.
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de Diane. Les invités étaient Je toutt-s le- ela--es, de tous les rangs. Le corps diplomatique, qui commençait à être assez nombreux à l'époque de mon mariage, était de ces re'unions. Les femmes des fonctionnaires civils, des généraux, des colonels, tormaient la société — car on n'osait pas encore dire la cour — de Mmc Bonaparte. Le général était Port sévère dans les choix qu'il faisait, non pas pour ces cohues du <juintidi, mais pour les invitations particulieres et fréquentes |pour la Malmaison et, plus tard, pour Saint- Cloud. Un fait qui est positif et que des esprits passionnés ou prévenus [.aria mauvaise foi pourraient seuls contester, c'est que le premier consul roulait perpétuer autant quil se pourrait l'amélioration des moeurs que la Révolution avait amenée. Je -ais qu'en lisant ce que je viens d'écrire, il est deui -ortes de personnes qui se récrieront ou bien souriront de pitié. Libre à elles. Je ne veux contraindre en rien à venir à mon opinion. Je donne mon avis, non comme bon. disait Montaigne, mais comme mien. »
Oui, il <■>{ positif que la Révolution a r< trempé le moral des hommes et de- femmes de la génération existante. Le malheur .■-t nu maître sévère et ses leçons [)•• nous turent pas épargnées. Pour les consolider, non- eûmes l'absence de l'exemple d'une cour corrompue ainsi que l'était celle de Louis XV et une grande partie de celle de Louis XVI. Peut-être, si la Révolution n'avait pas eu son cours, que ce changement dans la société de la haute classe se serait opéré par la force de ce même exemple dont ]•• parlais à l'instant.
Ce qui est positif, c'est qu'en 1*800, ê l'époque où la cour des Tuileries s'est formées l;l société avait une apparence de moralité'. de vertu- exercées dan- l'intérieur de- familles, qu'elle n'avait jamais eue dans aucun temps i n France. La partie de la haute classe, qui elle-même avait ses traditions pour agir autrement, frappée par le malheur depuis huit années d'exil, de proscription et de revers, la noblesse, ou ce qu'on est convenu enfin d'appeler le faubourg Saint-Gerjnain, était contraint, par la force de ce vent qui soufflait alors dans les voiles de notre navire, de faire comme le reste de la société.
Lorsque l'on prévit la rupture de l'armistice en Italie et en Allemagne, le général M<»reau vint à Paris pour prendre les ordres du gouvernement. Il arriva le 26 vendémiaire à dix heure- du matin et, à l'instant même, Bans se débotter, il se rendit aux
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Tuileries. Le premier consul était dans le moment au conseil d'Etat et le général Moreau fut prié d'attendre dans le salon «jui précédait immédiatement le cabinet du premier consul. Moreau avait avec lui le général Lahurie, le même qui, dans L'affaire si extraordinaire de Malet, fut au ministère de la police déministériser le duc de Rovigo, ce qu'il fit en dix minutes. Enfin, à cette époque, il ne faisait pas de tours de force et se bornait à être un très bon officier de l'armée du Rhin. Lorsque le premier consul sut que le général Moreau était arrivé, il vint aussitôt et parla longuement avec lui. Comme il était encore dans le salon, vint à entier le ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte. Il apportait une paire de pistolets d'un travail extrêmement lini e1 curieux, que venait de terminer Boutet. Ils avaient été commandés par le Directoire pour être envoyés en présent au roi d'Espagne. Ils étaient non seulement précieux par le talent qu'avait apporté l'artiste à leur confection, mais aussi par une grande quantité de diamants et de pierreries dont ils étaient ornées.
— Ces armes viennent bien à propos, dit le premier consul en les présentant au général Moreau, avec ce sourire qui gagnait des cœurs de pierre. Le général Moreau voudra bien les accepter comme une marque d'estime et de reconnaissance du gouvernement français.
— Citoyen ministre, ajouta-t-il en se tournant vers son frère, faites graver sur ces pistolets quelques-unes des batailles du général Moreau. Mais ne les y mettez pas toutes, il faut laisser des diamants. Ce n'est pas que le général y tienne beaucoup. Je >ais que sa vertu républicaine n'estime pas ces babioles-là. Mais il ne faut pas déranger le dessin de Boutet.
Il me semble qu'après de semblables paroles, Moreau aurait pu ajouter quelque foi à l'amitié que lui offrait Bonaparte. Pourquoi le premier consul l'aurait-il flatté ? Pourquoi alors surtout lui aurait-il tendu une main qui n'aurait pas été amie? Pour flatter la popularité de Moreau ? Mais à cette même époque la popularité .le Bonaparte était bienautre chose que celle de Moreau. Hohenlinden n était pas encore gagnée et, même après cette belle victoire, Napoléon n'avait aucun rival à redouter dans le cœur des Français. Il était véritablement aimé à cette époque.
Je vais seulement parler d'un homme qui vint sur la scène politique précisément à ce même moment du 18 fructidor. Il était alors plein du Feu sacré d'un véritable amour de liberté. 11 avait
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la tète remplie d'idées de république, idées peut-être impossibles à réaliser, utopie <]iii probablement n'existera jamais que dans l'imagination de ceux qui la tirant au moins d'une âme pur et vrai foyer de nobles sentiments. Mais enfin ce souvenir-là, n'étant entouré d'aucune page sanglante dans L'histoire de sa vie, est toujours honorable à rappeler. Je veux parler de Lucien Bonaparte. Il s'appelait, il est vrai. Brutus à Marathon. Tout cela Faisait rire alors, et moi-même je plaisantais de cet accord entre le flrec et le llomain. Mais un lien réunissait, coordonnait tout cria. Ce lien était une volonté d'établir et de maintenir la république en France, non cette république dont le souvenir fait frémir les cœurs les l»ln-> endurcis, ces temps qui furent une déviation de la Révolution et non pas une de ses conséquences, mais une république telle enfin que peut l'avoir un grand peuple. Hélas! ne sommes-nous pas nous-mêmes un empêchemenl b son établissement?
Lucien, aussitôt après le 18 brumaire, fut nommé au minide l'intérieur (1). Il est malheureux qu'un préjugé, car ce n'a certes pas été autre chose. .iii empêché de Le nommer second ou troisième consul. La nation, en voyant deux frères en même temps au pouvoir, aurait d'abord pensé que ce pouvoir ue s'exécuterait que d'après la volonté d'un seul, tandis que ses intérêts au contraire auraient été bien autrement défendus que par un homme hom is doute (le consul Lebrun), mais disposé d'avance ;'t
dire oui à tout ce que dirait son second et encre bien plus son premier collègue.
En faisant le 18 brumaire, auquel il a travaillé avec nue activité influente dont jamais son frère n'aurait du perdre le souvenir, Lucien croyait, sans que cela pût être mis en doute, que son frère donnerait a la France un gouvernemenl qui la rendrai! heureuse au dedans, grande et redoutée au dehors Quant ;< La guerre, on partait alors comme pour une partie de plaisir. De ce coté on était bien sûr non seulement de la gloire, mais du bonheur des Français. Mais dans L'intérieur il en allait tout autrement, le malheur «'•tait au combh. N'étant pas tr ûsième consul, Lucien pouvait
(1) M. do Lapines ; \ précéda : nais seulement pendant quelques jours, l!
était impossible que sa s< ien i celle de l'Administration allassent ensemble
Lorsqu'il fat nommé, un homme de notre société, qui dessinai 1 fort bien, lit en deux coups île crayon un charmant petit dessin qui n'était ratre chose que rastroiegae se la isanl l imber dans un puits, m de Laptace était parlaitesnent ressemblant.
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beaucoup au ministère de l'intérieur. Le choix des préfets, des maires ; de nouvelles lois municipales à donner aux communes; un mode d'élection à réformer en entier: des manufactures à protéger, car de toutes parts il s'en élevait alors; de nouvelles découTertes à accueillir; de la misère à consoler par du travail, seule et honorable aumône qu'il faut donner au peuple: voilà tout ce qu'il voyait à faire et ce qu'il entreprenait avec courage et bonheur. Mais bientôt il nous parut triste et malheureux. Les obstacles naissaient en foule autour de lui. Un jour il en parla à mon frère qui avait dîné au ministère. Mon beau-frère avait encore plus sa confiance qu'Albert ; mais, par cette raison même, il nous parlait moins des chagrins de Lucien. Ma mère, qui L'aimait avec tendresse, s'en aperçut presque avant qu'il n'en eût parlé. I a: peu connu de personnes dont le coup d'œil ami fût aussi prompt a sonder une plaie dans le cuiurd'une personne qui lui était chère. Lucien était malheureux et l'était doublement parce qu'il l'était par son frère. Mai.- c'est ici que je dois rendre à chacun la justice qui lui appartient. Je déclare donc que Bonaparte fut à cette même époque indignement trompé sur le compte de son frère. On lui persuada IVxi^tence de beaucoup de faits entièrement faux. .le puis dire aujourd'hui qu'on alla jusqu'à chercher à donner au premier conMil des inquiétudes sur sa sûreté, .le dois aussi à la vérité de dire que jamais ces inquiétudes ne l'ont eu en leur pouvoir, mais entin la bouche qui accusait un frère était une bouche bien chère aussi.
Un jour, j'avais dîné avec elle et nous étions seule-. Albert et M. de Geouffre étaient tous deux absents. A peines étions-nous sorties de table que Lucien arriva. 11 était triste, fort sérieux surtout et paraissait profondément occupé. Ma mère lui en lit la remarque. Il en convint et nous dit qu'il allait partir. Ma mère lil une exclamation.
— Ne le saviez-vous pas? lui dit-il. .remmène Geouffre avec moi.
— Si vous compte/ me faire savoir ce qui vous concerne par mon gendre, répondit ma mère, alors donnez-lui l'ordre de m'en faire part, car, lorsqu'il est question de vous, c'est un vrai Malmesbury I,.
I Lord Halmesburj fui envoyé extraordinairement auprès du Directoire par l'Angleterre, dans l'an VII. M. de Talleyrand était alors au ministère des allai r«\s étrangères. Il est à présumer que les instructions de lord Malmesburj n'étaient pas fort étendues, car à chaque parole hasardée par M.
de Talleyrand, qui cependant n'en perd pas beaucoup inutilement, lord
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— Oui, je pars, dit Lucien en croisant les bras sur sa poitri met regardant le feu avec cette distraction sombre qui indique une peine vive et profonde. Je pars. Mes avis déplaisent, et puis il y a maintenant une barrière qui jamais ne sera abattue entre Bonaparte et moi, parce qu'il est au-dessus de mon caractère de me justifier et de reconnaître par là la Légalité d'un tribunal que je récuse au contraire. Mon frère croit plutôt les insinuations perfides d'une femme qu'il doit assez connaître pour ne pas lui sacrifier sa famille. Il soupçonne La fidélité fraternelle, lorsque c'est le dévouement de ce même frère qui lui ;i ouvert le chemin du trône.
— Du trône ! s'écria ma mère.
Lucien ne répondit que par un sourire tout à la fois triste >-t pénétré, tandis qu'il avait pris les pincettes et tourmentait un pauvre tison qui ne mettait le feu que dans la cheminé.-.
— Rappelez-vous bien toujours, madame Permon, reprit-il après unlong- silence, que je n'avais certainement pas cette pensée- Là en vue, le 18 et le 19 brumaire.
— Allez-vous loin ? lui demanda ma mère.
— .Je ne puis vous le dire. Je dois même ne pas annoncer mon départ. Je demande à M"" Junot de ne pas parler de notre conversation devant son mari. Non pas, ajouta-t-il, que je vousengage au mystère; mais, comme nous sommes liés par une amité fraternelle, je puis bien en demander une Légère preuve.
Quelques jour- après, en effet, Lucien partit de Paris avec mon beau-frère. Il avait avec lui ses deux petites filles, dont l'une était encore avec sa nourrice. Il entoura ces deux petits être- de tous les soins qu'une femme attentive aurail pu Leur prodiguer.
Lucien arriva à Madrid, où il remplaça deux hommes que ><>n habileté allait l'aire paraître bien médiocres dan- les circonstances qui avaient précédé.
Lorsque les premières exigences données à sa mission furent accomplies, Lucien s'occupa d'exécuter le- ordres de -on frère
Malmèsbury répondait toujours: ■ Permettez que j'en écrive ft ma cour». Et, comme nous ne laissons guère passer ce qui a l'apparence d'un ridicule, on avait fait. une caricature dans laquelle M. de Talleyrand s'avançait cen l'ambassadeur anglais el lui demandait comment il se portait, >'t lord Malmèsbury lui renvoyai! s»don le costume càricaturien une longue banderolle sur laquelle était écrit: permettez-moi tfeu écrire '/ ma cour, lai ne' rappelanl la personne de lord Malmèsbury, je trouve qu'il avait bienla figure de sa réponse.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÊS 3.'U
relativement à l'Egypte. M. Clément, adjudant supérieur de la garde consulaire, fut choisi par Lucien pour porter des dépêches
au général Menou. 11 le lit embarquer à Barcelone. Le secret fut probablement mal gardé, le moment du départ connu ; il fut pris par les Anglais, ainsi que ses dépèches écrites, et celles qu'il portait verbalement dans ses instructions secrètes furent perdues, puisqu'il n'arriva pas.
Lucien connaissait le dévouement de mon beau-frère à sa persoDne et tout ce qu'il pouvait attendre de lui. 11 savait en outre que M. de GeoulFre, avec son esprit, son expérience, sa connaissance du monde et des affaires, parviendrait encore à faire arriver ses dépêches s'il était pris par les Anglais, qui étaient à l'entrée de chaque port comme des requins, la gueule ouverte, pour avaler jusqu'au moindre aviso.
Mon beau-frère reçut donc de Lucien Bonaparte, alors ambassadeur de France en Espagne, non seulement des lettres importantes, mais des instructions secrètes qui lui donnèrent la preuve, comme il me l'a lui-même assuré depuis, de la haute importance que mettait le premier consul à conserver cette admirable colonie.
Nous avons vu un temps où il était de mode de contrôler Napoléon, non pas seulement dans ses fautes, mais dans les années glorieuses de sa vie. On a dit que sa fuite d'Egypte riait une action indigne. On l'aurait vraiment belle à répondre à de pareilles sottises, car cela donne de la colère à devenir ca/iard, comme disait M. de Torcy.
Depuis que j'ai eu l'âge de raison et que j'ai pu comprendre Bonj) parte, depuis le jour où mes jeunes oreilles entendaient tous - - [dans, ses projets, j'ai toujours vu et compris que son vœu le plus ardent était d'opérer une révolution, de faire un grand mouvement dans l'Orient. Lorsque plus tard l'expédition d'Egypte fut résolue, elle le fut par lui. Croit-on par hasard que c'est le Directoire qui eut cède glorieuse idée d'aller porter le drapeau tricolore -m- les Pyramides? c'est Bonaparte (1). Les idées de l'Orient l'obsédaient. Il parlait quelquefois pendant trois heures sur ce sujet et disait bien souvent des folies impayable- avec un sérieux dont
I C'est-à-ilire qu'il en oui la glorieuse ci grande conception. Le Directoire, •lui voulait se défaire de lui comme de Hoche, lorsqu'il l'envoya en Irlande, rda tout à Napoléon avec- la p< usée intime qu'il ne reviendrai! p ivages < mpoisonnés.
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on ne peut se faire idée. .Mais plus souvent aus-i il jaillissait de Ican des flots d'étincelles qui précédaient la lave qu'il devait un jour répandre. Il parlait de l'Orient, Lien souvent encore avec notre ami le contre-amiral Magon ; il le questionnait sur l'Inde : il lui faisait des questions auxquelles l'autre, conteur comme un Scheherazade mâle, ne demandait pas mieux que de répondre. Napoléon écoutait avec avidité. 11 regardait le contre-amiral et semblait arracher ses paroles. Dans de certains moments il s'écriait:
— C'est cela! c'est dans l'Inde qu'il Tant attaquer la puissance anglaise ! Voilà où il faut la frapper. La Russie ne veut pas nous livrer passage pour que nous allions en Perse. Eh bien, il y faut aller par une autre route. Je la connais et je la prendrai, moi.
Dans l'origine, c'était en Turquie qu'il voulait aller, puis il eut des idées bien autrement arrêtée- et embrassant un plan véritable. Lorsque l'expédition d'Egypte fut résolue, Napoléon dit à Junotet à quelques autre- de -es intimes officie;- :
— Je vais réparer, si je puis, les malheurs de n >s colonies ravagées ou perdues ; l'Egypte serait une magnifique compensation. Voilà quel doit être le but de cette expédition: acquérir ce '
à la France.
Il faut être soi-même un être bien peu digne dans ses conceptions, je dirai même bien peu habile ; il faut êti ptible de passions bien petites, de sentiments bien is, pour à un homme des intentions comme celles qu'on lui a attril m quittant l'Egypte. Car on a été aux suppositions pour décider un • issi important sujet. Et en général lorsque le cas u'esl pas évioment eu état d'être inspecté, il faut raisonner d'après les probabilités, ou bien l'on se perd.
( m-, que disenl le- probabilités.
1° Que le général Bonaparte venait en France pour chercher des secour- que le Directoire lui refusait depuis longtemps;
2° Que le général Bonaparte, informé de la cruelle situation de la France, écoutant l'ambition que quatre années de triomphes continuels ont allumée, '•-! parti p air l'Iairope afin de >aisir le pouvoir .-M l'arrachant h ceux qui accablent sa patrie sous un sceptre de fer.
Voilà deux versions, l'une ostensible, l'autre occulte. Je crois que c'est sur la dernière qu'il faut établir un jugement. On voit que je suis raisonnable.
Aussitôt que, par le moyen de -ir Sydney-Smith, h- général Bo-
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aaparte eut appris le véritable élat des affaires d'Europe, lorsqu'il sut que les Russes couvraient de cadavres français les champs de cette belle Italie, ces champs théâtres de tant de victoires et qu'il avait laissés verdoyants des lauriers plantés par ses soldats ; lorsqu'il apprit que l'anarchie allait ouvrir les portes de la France à l'étranger, que nos campagnes, ravagées par des brigands, étaient au moment; de périr sous le désastre encore plus l trribl'e d'un emprunt forcé; lorsqu'il regarda autour de lui et qu'il vil que le salut de cette même armée dépendait également des secours qu'il attendrait vainement d'Europe, son parti fut pris. Il se décida à traverser mille périls pour venir demander compte au Directoire I !S malheurs de la patrie et de cet abandonauqucl était condainn<'<' l'armée d'Orient. Telles étaient alors les pensées de Napoléon, el si, dans l'instant où il mit le pied dans le vaisseau qui le rapportait en France, il y joignit celle d'être un jour son chef, sa gloire
I avait déjà placé en assez haut lieu pour que ses regards pus eni regarderie pouvoir sans que lui-même l'ut taxé de folie.
Les dangers qu'il dut affronter pour revenir en France - ni incalculables. Les Anglais, les Turc-, tout ce qui dépend du littoral de l'Afrique par delà le grand désert, la Russie, mais surtout es corsaires qui infestent cette partie de la Méditerranée, offraient autant d'écueils qu'il y avait de Ilots venant frapper son navire.
II les a tous affrontés. Et pour lui, quel sort lui était réservé? la captivé partout, l'esclavage dans une partie et la mort dans une autre. Quelle destinée terrible fuyait-il donc en quittant l'Egypte ? Il venait de remporter une victoire mémorable; et le gain dç la bataille d'Aboukir, en lui' permettant d'avoir une attitude plus formidable vis-à-vis des habitants de l'Egypte, le mettait à même de faire rentrer une grande quantité de numéraire provenant de contributions que beaucoup de villages n'avaient pas payées et qui rentreraient alors à la première sommation. On a dit aussi que, le -<> mars de Tannée 1799, Bonaparte avait reçu des nouvelles officielles d'Europe lui annonçant la guerre continentale. Cela se trouve dans un livre que j'estime cependant comme étant fort véridique habituellement (t), mais icije suis obligée de démentir ce fait. Le général Bonaparte ne reçut aucunes nouvelle^ à l'époque
il' <•. Les dernières qui lui parvinrent étaient de Gênes, envoyées par le consul de France près la République ligurienne. Il y avait
(i) L'ouvrage de M. de Montgaillard.
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plus de dix mois qu'elles avaient été expédiées. Sa détermination
fut donc instantanée aussitôt qu'il eut des nouvelles par les Anglais. La seule chose qu'on puisse lui reprocher, c'est d'avoir emmené avec lui trois hommes qui étaient plus forts que des millier- de soldats, Lannes, Mura! et Marmonf, et l'on peut aussi dire Berthier. Son nom avait une grande intluencc sur le moral de la troupe. Mais ensuite Kléber, Dcsaix, Heynier, Rampon, Priant, Davout, Lanusse Damas, Dugua, Menou, une foule de généraux distingués, demeuraient encore, et demeuraient avec une entière connaissance du pays et pouvaient conséquémment conduire avec habileté l'armée qui restait.
L'ardente passion du général Bonaparte pour conserver l'Egypte est tellement connue de tous ceux qui l'ont approché, qu'en vérité je ne conçois pas comment il a pu se trouver un esprit assez crochu pour ne pas voir, au contraire, dans cette action de retour en Europe un élan pour la conservation de cette colonie dont il faisait dans ses rôves un lieu central d'où partiraient incessamment des traits envoyés aux Anglais. Ses projets pour se réunir à une armée de Druses vers le mont Liban, ses projets également dirigés vers cette partie de l'Egypte habitée par des tribus faciles à diriger et qu'il aurait jointes à ses Druses, qui devaient être au nombre de trente mille, et avec lesquels il aurait tenté probablement de pénétrer en Perse (1), n'est-ce rien?
LTn jour parlant de l'Egypte et de ses Druses, il ajouta ce mot, qui alors pouvait être simple, mais qui ensuite parut extraordinaire. Je le lui ai rappelé en riant trois jours avant le couronnement.
— II est fâcheux, disait-il, que je n'aie pas pu joindre mes Druses. J'ai manqué »m fortune !
Je vais faire juger de l'importance qu'il mettait à conserver l'Egypte. In jour, c'était peu de temps après l'arrivée du général Vial, envoyé par le général Abdallah Menou. Le premier consul
i, il y avait des modèles de masques au ministère de la guerre qui furent dit-on, en 1M2. Ils étaient destinés, selon une version, à préserver les soldats d'un froid trop rigoureux. D'une autre part on disait que l'empereur avait l'ail faire ces masques peut sauver au contraire la ligure du soldat et surtout tes yeux, des sables très fins qui remplissent les déserts situés entre la Russie et la Perse dans laquelle l'empereur avait le projet d'aller après. avou fait sa paix avec Alexandre sur la Neva, comme il l'avait déjà faite sol le Niémen.
étant dans son cabinet avec Berthier, Junot et Bourrienne, qui étaient occupés à décacheter les nombreux paquets vinaigrés apportés par le général Vial, le premier consul parla de l'intention otVil était de changer le général en chef de l'armée d'Orient. Il parla • le Menou, vanta son amabilité dans un salon, son agréable manière de conter :
— Mais, ajouta-t-il, cela est nul à là tête d'une armée, et Kléber, aVec son propos cynique et sa grossière enveloppe, convenait bien autrement à l'armée d'Egypte dans la position qù elle se trouve.
Le premier consul parla des généraux qui étaient en Egypte et lorque Berthier nommait quelques-uns de ceux qui avaient senti la poudre des Pyramides ou d'Aboukir, le premier consul hochait de la tète. Enfin il reprit la conversation après un très long silence, el comme s'il eût causé avec lui-même :
— Reynier?... Damas?... Friant?... Non. pasdè lui... Belliard ? C'esl un enfant.... mais un brave enfant. Le vieux Leclerc ?Non... Eh bien, c'est encore Abdallah-Joseph Menou qui nous convient le mieux là-bas, Berthier. Seulement il lui faut un chef d'étatmajor habile, ou plutôt un commandant en second, et nous avons à choisir.
En entendant ce mot du premier consul, Junot parut frappé d'une idée qu'il lui suggéra.
— Mon général, lui dit-il. vous savez ce que vous ave/ à faire. Mais, quant à moi, je sais bien qui je nommerais pour la place que vous désignez.
Le premier consul le regarda d'une manière interrogative.
— Le général Lanusse.
— Oh ! oh ! tu n'es pas rancuneux (1).
— Et pourquoi le serais-je, mon général? Je me suis battu avec Lanusse pour une sotte querelle de jeu qui n'était qu'un prétexte au reste. Je croyais qu'il ne vous était pas attaché, qu'il partageait les sentiments du général Damas.
— Oh ! pour celui-là, il ne m'aime pas!... Eh bien ! je suis tenté de le nommer.
— Le général Damas, mon général'.'
— Oui. Lanusse a du talent et de la bravoure, mais Dama- a également l'un et l'autre et, comme officier général, il a bien une autre tenue que Lanusse. El puis il a des idée- démagogiques en
(1) Jamais il ne disait autrement.
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diable. Il est lié, ainsi que son frère, avec un homme tellement immoral qu'il compromet même les gens qu'il voit comme connaissance. Juge quel effet produit M. Taliien venant appuyer quelqu'un comme ami. Je n'aime pas Taliien. Je n'aime pas cet homme, il est méchant et corrupteur... Les deux Lanusse sont joueurs, et c'est lui qui les a formés. Mais Damas, c'est un Aristide, cet homme-là.
M. de Geouffre, qui avait suivi Lucien en Espagne, fut chargé, par lui, d'une mission près le général Menou. Elle va jeter un nouveau jour sur les intentions de Bonaparte relativement à l'Egypte.
« La France, l'Espagne et la Batavie, disait Lucien, ont créé de nouvelles Hottes et vont de concert demander à l'Angleterre compte de tous les maux que depuis douze ans elle déverse sur l'humanité. Malgré son adresse à intercepter votre correspondance avec nous. l'Europe a retenti du bruit de vos triomphes, la mort d'Abercrombie nous a éclairés sur sa défaite. Nous connaissons votre sagesse et la valeur des braves que vous commandez. Nous savons que vous êtes environné de leur confiance et, malgré les besoins les plus pressants, malgré les dangers qui les menaçaient, nous n'avons pas désespéré de leur constance. Ils sont Français et ce sont des Anglais qu'ils combattent, Avec de tels ennemis, les compagnons de Menou ne peuvent transiger que par la victoire.
« Le citoyen Geouffre vous donnera les détails particuliers que vous pouvez désirer sut- les changements et la marche de notre administration intérieure, sur les rapports politiques 'des puissances du nord avec nous, sur les résultats que nous devons nous promettre de la coalition de ces puissances contre l'Angleterre.
« Je l'ai encore chargé de donner une action mieux combinée et plus active aux relations commerciales entre l'Egypte et la France ; il vous soumettra les instructions que je lui ai données à cet égard, afin que vous lui accordiez votre approbation. »
Tout étant prêt, l'ambassadeur de France obtint du roi d'Espagne l'ordre de mettre des canons au vaisseau américain, capitaine Lewis, sur lequel mon beau-frère devait s'embarquer déguisé en matelot. Il part. Jusqu'à Malte la traversée est heureuse ; mais arrivé dans l'un des ports de l'île, il apprend que l'armée de Menou a capitulé.