CHAPITRE XVII
- conspirations se multiplient. — La machine de Chevalier. — Les enragés. — Pêcheurs en eau trouhle. — Tout voir, tout entendre, tout oublier. — Garât et la création d'Haydn. — Attentat de la rue S'-Nicaise. — Explosion de la colère nationale. — Bonaparte se méfie du salon de Mme de Permon. — Tout émigré est un enfant paricide. — Opinion de Bonaparte et de Fouché. — « Joséphine, laisse-moi tranquille. » — : Altercation entre Bonaparte et Fouché. — Triomphe de Fouché — La pierre de touche. — Moment mal choisi. — Hohenlinden et le hasard.
Depuis que le premier consul était au pouvoir, plus de dix conspirations obscures avaient été découvertes. Et lui, toujours grand encore à cette époque, ordonnait aux autorités de ne pas ébruiter ces tentatives.
« Elles annonceraient, disait-il, que l'Etat n'est pas tranquille, tandis qu'au contraire tout est parfaitement calme. Il ne faut pas que les étrangers aient ce petit moment de jouissance. Ils prendraient facilement le change et je ne le veux pas. »
Le premier consul avait raison en parlant ainsi. Les Anglais, par exemple, n'auraient pas manqué de faire bien du bruit de toutes ces affaires qu'ils connaissaient peut-être trop bien, mais dont ils n'osaient pas parler avant nos propres journaux. Lt cependant il est positif que rien n'était plus tranquille que l'intérieur de la France. Le peuple entier de Paris adorait Le premier consul : le mot aimer est trop faible.
Quelques jours après mon mariage, je vis J'unot triste et fortement préoccupé. Il allait plusieurs fois par jour chef le préfet de police. Souvent dans la .mit il était réveillé' par un vieil adjudant de la plaee de Paris. quVm appelait Laborde. qui venait lui faire des rapports dent l'importance paraissait grande, car une fois .lunot
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se releva à trois heures après minuit, s'habilla et sortit à pied avec cet homme, quoiqu'il fit un froid rigoureux et que lui-même fût souffrant d'une migraine qui ne lui avait pas permis de manger de la journée. Mais il s'agissait d'intérêts bien chers, et. quand ceux-là parlaient, tout devenait rien. Le 17 brumaire, je le vis enfin plus calme et il me dit que le premier consul venait encore d'échapper à un danger qui, cette fois, aurait eu des suites terribles, parce que non seulement le projet ne pouvait manquer de réussir, mais le quartier dans lequel il se serait accompli devait en être victime. C'était la machine infernale de Chevalier, prélude delà conception du 3 nivôse. Chevalier, dont le nom fut presque uniquement prononcé dans cette affaire, était loin d'y être seul. Un nommé Bousquet, un autre homme appelé Gombaud-Lachaise. Desforges, Guérauld, une Mme Bucquet furent arrêtés en même temps que Chevalier et, comme lui, mis au 'Temple. La machine que composait Chevalier fut saisie dans une chambre qu'il partageait avec un nommé Veycer, dans une maison appelée la maison des Blancs-Manteaux.
Cette troupe des enragés était, formée de tout ce que la Révolution avait d'impur dans ses plus mauvais jours. Je retrouve cette même pensée dans les rapports de cette époque qui font partie des pièces intéressantes que j'ai trouvées dans les papierde Junot. Il ne croyait pas que ces hommes, qui étaient pauvres, sans asile, sans moyens comme talent, fussent jamais capables de se mettre à la tête d'un parti. J'y vois que le plus habile était un nommé Moïse Bayle, autrefois conventionnel et alors sans ressources. Cet homme était le chef de file de tous les enragés de fructidor. Il était placé là comme masque pour cacher une autre figure. C'est sous son administration que les enragés tentèrent d'ouvrir la grille du souterrain des Tuileries, en face des bains Vigier. La premier grille céda, mais, la seconde ayant une plus forte serrure, il fut impossible de la forcer. C'est encore les enragés qui voulurent, ayant toujours ce Moïse Bayle pour leur principal chef, tenter un assassinat sur le premier consul, avant l'affaire de Ceracchi et d'Aréna. Cette conspiration, qui avait été ourdie presqu'à l'insu de la police, tant les acteurs de ce complot étaient dans l'obscurité des cabarets les plus misérables, fut découverte par un homme dont le nom n'est jamais sorti de ma mémoire, en raison de sa conformité avec un nom célèbre. Il s'appelait Lavoisier. Cet homme fui jugé digne d'entrer dans la
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ligue sanguinaire de ces misérables et l'un deux lui parla de leur projet, qui était de poignarder le premier consul. La place n'était pas encore choisie. Je crois que ce Lavoisier était cordonnier, Il était honnête homme. Révolté de cette ouverture, il fut trouver le général Caffarelli, aide de camp du premier consul, et lui confia toute l'affaire. On arrêta plusieurs de ces hommes. Mais c'était une hydre presque renaissante, que des bras invisibles faisaient mouvoir. Paris renfermait à cette époque un nombre infini de chauffeurs, de chouans amnistiés, de vagabonds, qui ne demandaient qu'un autre 10 août, un autre 2 septembre. Non pas que la vie du premier consul leur parût nécessaire à sacrifier au salut de la liberté et de la république, mais parce que cette catastrophe terrible mettrait tout Paris dans un tel état de trouble, qu'il serait alors facile de faire tout ce que notre mémoire peut nous rappeler de ce ses horribles jours. Mais d'autres tètes dirigeaient les complots, d'autres pensées animaient ces démarches, en apparence provoquées par ces bandits à manches retroussées, portant des piques.
11 fut donc arrêté, ainsi que je l'ai dit, la veille du bal de ma mère. Le vieil adjudant de place, Laborde, vint raconter toute cette affaire dès le lendemain matin à Junot et c'est de sa bouche que j'en ai entendu tous les détails, ainsi que de celle de Doucet, chef d'état-major de la place de Paris. On apporta la petite machine chez Junot pour qu'il pût la voir. Elle était fort remarquable.
C'était un petit baril rempli de marrons d'artifice, de balles et de sept à huit livres de poudre. Le baril avait deux cercles en fer à chacune de ses extrémités. A peu près vers le tiers était attaché un canon de fusil avec sa batterie, mais ayant sa crosse enlevée. 11 était solidement fixé au baril par des morceaux de fer. Cette machine était destinée à être placée sur le passage du premier consul. Des marrons d'artifice devaient être jetés de tous côtés pour augmenter le désordre, tandis que des chevaux de frise, fabriqués par un serrurier qui fut arrêté, étant posi \s dans les rues adjacentes, devaient empêcher les secours d'arriver et donner ainsi le temps de commettre tout le mal que pouvaient imaginer les hommes capables d'une conception aussi effroyable que celle de eelfe œuvre du démon.
Junot me recommanda spécialement de ne parler de celte affaire à aucune des personnes de la société de ma mère. Je m'\ conformai si bien que ma mère elle-même ne sut cette histoire de Uhi-
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valier que le 3 nivôse. Je m'accoutumai bientôt à entendre presque machinalement une foule de mots et de choses de la plus haute importance, et cela m'était commun avec tous les jeunes femmes de mon âge. Nos maris étant continuellement auprès du chef de l'état et dans des rapports d'une haute confiance, nous devions tout voir, tout entendre, tout oublier. Ce sont les propres paroles que m'adressa le premier consul la première fois que je dînai aux Tuileries. J'étais placée à côté de lui en ma qualité de nouvelle mariée. Mme la duchesse de Montebello, alors Mme Lannes. était de l'autre côté. C'était, je crois, sept à huit jours après la découverte de cette affaire de Chevalier. Il me demanda si j'en avais parlé à ma mère. Je lui dis que non, parce que je n'avais pas voulu l'inquiéter.
— Et puis, ajoutai-je, Junot m'a dit qu'il fallait parler de ces choses-là le moins possible.
— Junot a raison, me répondit-il, et c'est moi qui lui ai recommandé cette conduite. Ce n'est pas un mystère, et sans doute bien des gens connaissent aujourd'hui l'arrestation de Chevalier. Mais je ne me soucie pas que les éclaircissements que recherche la curiosité, et non l'intérêt, soient donnés par des personnes qui me tiennent d'aussi près que Junot.
Et il ajouta :
— Quant à vous, madame Junot, maintenant que vous faites partie de la famille de mou état-major, j'espère que vous écouterez mes avis. Rappelez-vous, me dit-il alors, que vous devez tout voir, tout entendre et tout oui/lier. Faites graver cette devise sur un cachet. Au reste, je me rappelle que vous savez garder un secret.
Ceci avait rapport à l'affaire de Salicetti.
Garât, qui était depuis vingt ans un des habitués les plus assidus de la maison de ma mère, vint un jour nous dire qu'il nous demandait très sérieusement de ne pas manquer de nous trouver à TOpéra le 3 nivôse. Il devait chanter avec M'"0 Barbier- Valbonne le bel oratio de la Création d'Haydn.
Les trente premières mesures de l'oratorio étaient à peine jouées qu'une forte explosion, comme un coup de canon, se fit entendre.
— Que veut dire cela? dit Junot avec émotion.
Il ouvrit la porte de la loge et regarda dans le corridor s'il ne voyait pas un officier de la place ou l'un de ses aides de camp.
— C'est étrange ! poursuivit-il. Comment aurait-on tiré le canon
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à cette heure? Et puis, je l'aurais su. Donne-moi mon chapeau, dit-il à son frère, je vais savoir ce que c'est.
Tout aussitôt la machine de Chevalier me revint à la pensée. Je saisis la basque de L'habit de Juuot. Il me regarda avec colère et tira son habit de ma main avec une sorte d'impatience.
Dans ce moment la porte de la loge du premier consul s'ouvrit et lui- m'"' me parut avec le général Lannes, Lauriston, Berthieret Duroc. 11 salua en souriantoette foule immense qui mêlait presque des cris d'amour à ses applaudissements. Mme Bonaparte le suivit à quelques secondes de distance. Elle était avec le colonel Bnpp, Mmn Murât, qui était grosse de près de neuf mois, et Mlle de Beauharnais.
Junot allait rentrer dans la loge pour voir lui-même l'air serein du premier consul que je venais de remarquer, lorsque Duroc se présenta à nous avec une physionomie fort troublée et l'air presque égaré. Ce que je vais dire fera comprendre son état.
— Le premier consul vient d'échapper à la mort, dit rapidement Duroc à Junot. Descends auprès de lui, il veut te parler, mais sans affectation. 11 est impossible que .la chose ne soit pas sue d'ici à un quart d'heure. Mais il désire ne faire aucun événement par lui-même. Ainsi, viens avec moi. Laisse-moi prendre ton bras pour m'appuyer, car je suis tremblant. Ma première bataille m'a causé moins d'émotion.
Un bruit sourd commença à se répandre du parterre à l'orchestre, à l'amphithéâtre, puis aux loges.
— Le premier consul vient d'être attaqué dans la rue Saint- Nicaise, disait-on.
Bientôt la nouvelle véritable circula dans la salle. A l'instant même, et comme par un coup électrique, une même acclamation se lit entendre, un même regard sembla couvrir Napoléon d'un amour protecteur. Ce que je rapporte ici, je l'ai vu, et je ne l'ai pas vu seule. Il existe peut-être dans Paris plus des deux tiers de ceux qui étaient à l'Opéra le 3 nivôse. Ils peuvent ne pas oser dire les premiers ce qui arriva dans cette soirée. Mais en les interpellant', qu'ils répondent si je ne retrace pas fidèlement ce qui eut lieu au moment où la nouvelle fut connue. Quelle agitation précéda l'explosion de la colère nationale qui était représentée, 'lance premier quart d'heure, par cette foule dont la fureur pour un attentat si noir ne peut être exprimée par des mots '. On voyait des femmes pleurer à sanglots, des hommes frémissant d'indigna-
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tion, quelle que fut la bannière qu'ils suivissent, et s'unissant du cœur et du bras, dans cette circonstance, pour prouver que les diiïérences d'opinion n'apportent pas avec elles de différences dans la manière de comprendre l'honneur. Je regardais pendant ce temps dans la loge du premier consul, qui, étant immédiatement au-dessous de moi, me permettait de voir et d'entendre presque tout ce qui s'y disait. 11 était calme et paraissait seulement fort ému toutes les fois que le mouvement lui apportait quelques paroles fortement expressives relativement à ce qui venait le se passer. Mme Bonaparte n'était pas aussi maîtresse d'ellemême. Sa figure était bouleversée. Son attitude même, toujours si r.acieuse, n'était plus la sienne. Elle semblait frissonner et vouloir se cacher sous son châle comme sous un abri. Et, dans le fait, c'était ce chàle qui avait été la cause de son salut personnel. Elle pleurait. Quelque effort qu'elle fit pour retenir ses larmes, on les voyait couler le long de ses joues pâles et, lorsqu'elle regardait le premier consul, elle frissonnait de nouveau. Sa tille était aussi fort troublée. Quant àMme Murât, le caractère de la famille paraissait en elle : quoique son état lui permît de manifester i.n trouble et des inquiétudes bien naturelles à la sœur du premier consul, elle fut parfaitement maîtresse d'elle-même dans toute cette cruelle soirée.
Nous partîmes. Mon beau-frère vint avec nous. Après avoir renia mère chez elle rue Sainte-Croix, sa voiture nous mena aux Tuileries. Le premier consul était revenu de l'Opéra et tout paraissait aussi calme à l'extérieur que s'il n'y avait rien eu. Mais dans le salon c' tait une autre chose. Il y avait plusieurs autorité .-, comme les ministres, les consuls, le général commandant Paris, le général Mortier, commandant la division, etc., etc. Le premier consul, qui jusqu'alors avait montré une sorte d'indifférence pour tout ce qui avait été tenté sur lui, fut cette fois sans aucune indulgence, et il avait plus que raison. Mm0 Bonaparte était accablée. Elle pleurait constamment. Indépendamment du péril auquel avait échappé le premier consul, elle-même avait failli être la victime de l'explosion.
Je ne puis assez parler de L'impression que lit alors cet attentat dans toute la France. Bonaparte lui a des obligations. 11 lui a fait voir qu'il pouvait tout demander à un peuple dont il était aimé ;. ce point. Je voyais et j'ai encore sous les yeux des rapports que la police militaire faisait tous les jours à Junot. Ces
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rapports n'étaient pas destinés à être vus. Je les Usai-, ei bien souvent Junot lui-même nu- les ôtait des mains. Je voyais des preuves d'attachement et de dévouement de La nation qui rendent peut-être Napoléon bien coupable d'en avoir abusé.
On a beaucoup exagéré le nombre des victimes qui périrenl dans cette circonstance. Je crois être au— i bien informée qu'on peut L'être, et j'ai la preuve que le jour même il ne périt que neuf personnes. (Juant aux suites, je crois que le nombre des morts s'est élevé à vingt-neuf ou trente. C'est immense sans doute, mais, enfin, c'est encore moins affreux que si nous avions eu à pleurer sur la perte de deux mille personnes, ce qui serait arrivé si le factionnaire de la rue de Louvois ne s'était pas refusé à la placer la voiture à la porte de L'Opéra.
Jamais Napoléon ne fut peut-être plus intéressant à observer que dans les heures qui suivirent cette catastrophe. Je le regardais avec une attention qui redoublait encore en écoutant ce que j'entendais d'un autre côté- On avait beau me dire que j'étais partiale pour lui, je ne l'étais pas et je savais au contraire faire une paît égale dans tout ce que je voyais. Était-ce ma faute, à moi, si dans de semblables moments il mettait Lui-même un poids immense dans sa balance de faveur ?
Toutes les autorités, toutes les corporations, les tribunaux,
tout ce qui pouvait se dire constitué même en une apparence de
corps, vinrent présenter des félicitations au premier consul et.
surtout, lui demander comme une grâce de donner plus de soins
à sa sûreté. Le conseil d'Etat, ayant Boulay de la Meurthe à la
tête de sa députation, lui demanda spécialement de prendre des
mesures pour le maintien de l'ordre public.
Mais l'adresse la plus remarquable fut celle de la Ville de Paris.
Le lendemain, i nivôse, l'agitation fut grande dans Paris. On
avait bien su, dès la veille au soir, toute la noirceur de la nature
lu complot; mais les détails étaient depuis le i au matin à la
portée de tous, et l'indignation était générale. Je ne puis trop le
répéter, ainsi que je ne puis assez dire combien l'intérêt pour le
premier consul était extrême.
Dans les jours qui suivirent l'explosion de la machine infernale, nous fûmes encore plus assidus que de coutume à nous rendre aux Tuileries. Ma mère elle-même m'engageait à n'y pas manquer et souvent, quelque désir qu'elle eût de m avoir auprès d'elle, elle me forçai! à la quitter pour aller au château.
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— Tu auras grand soin, me dit-elle, de bien exprimer au général Bonaparte tout le mal que m'a fait cette horrible affaire. Ne va pas arranger cela comme une adresse du tribunal ou du conseil d'Etat, mais peins-luisavec vérité ce que j'ai ressenti le soir et la nuit du 3 nivôse.
Lorsque je m'acquittai de sa commission auprès du premier consul (1), iljme répondit de manière à vivement étonner toute personne qui ne l'aurait pas connu comme moi. 11 me regarda bien attentivement, arrêta sur moi ce regard plein de feu et de plomb, avec lequel il neutralisait le vôtre par son action vive et pressante et me fit répéter ce que je lui disais de la part de ma mère.
— J'ai eu l'honneur de vous exprimer au nom de ma mère, général, le vif intérêt qu'elle a pris à ce qui s'est passé l'autre jour. Elle espère que vous n'en doutez pas et, moi, j'ajoute qu'elle peut y compter, n'est-il pas vrai ?
— Cependant elle s'en est allée, ainsi que vous, avant la fin de l'oratorio.
Je ne répondis pas, mais je regardai le général Bonaparte avec une expression dont il traduisit probablement le texte littéral, car il ajouta en cessant de me regarder et en allant vers la fenêtre, quoiqu'il fit nuit et qu'il ne pût rien voir dans la cour du château à cette heure :
— Au fait, il n'en serait rien résulté pour ma sûreté quand une victime de plus se serait exposée, dans le cas où il y aurait eu du péril pour moi.
— J'ajouterai, général, qu'aux yeux de ma mère, c'était sa fille qui était exposée, et aux miens, c'était ma mère. Nous nous devions un mutuel intérêt de conservation.
— Eh oui, sans doute, oui, sans doute, répondit le premier consul avec une inflexion de voix que je ne puis rendre, c'est moi qui suis un homme tout à fait ridicule d'avoir dit ce mot d'exigence, car vous allez l'appeler comme cela. Je sais que dans la société de votre mère on cherche à recueillir tout ce qui peut me faire paraître sous un jour peu favorable.
— Général, répondis-je, fort peinée de cette persistance à croire que le salon de manière était un foyer où s'allumaient les haines
(1) C'était à l'un des dîners du quintidi qui suivirent le 3 nivôse, celui du 15, je crois, car je me rappelle très positivement que ce ne fut pas à celui du 5 suivant.
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contre lui, comment puis-je faire pour vous dissuader? Je n'y parviendrai que par un moyen que Dieu seul pourra même faire réussir, c'est que l'accent dé la vérité aille à vous. J'espère beaucoup dans cette vérité qu'on ne peut jamais feindre. J'ai l'honneur de vous dire, citoyen consul, que jamais il ne s'est prononcé dans le salon de ma mère une parole injurieuse contre vous, sans que ma mère ou mon frère ne se soient aussitôt emparés du privilège de maîtres de maison pour imposer silence aux personnes qui parlaient de vous dans un sens que l'amitié de ma mère pour vous et toute votre famille lui interdisait, non seulement par véritable attachement, car Y ami tir de ma mère, poursuivi-- je fort émue et presque en colère, n'est pas de ces affections vulgaires qui sont sacrifiées à la première demande d'une convenance de salon.
— Ah ! dit le premier consul, vous convenez donc que dans le salon de votre mère on reçoit des gens qui ne m'aiment pas !
— Je vous ai parlé avec franchise, général, je continuerai ! i même. Sans doute, parmi les connaissances de ma mère, il en est qui n'aiment pas le gouvernement actuel ; je ne puis ni les blâmer ni les absoudre. Je sais qu'ils soutirent des suites d'un long exil, que leurs biens sont confisqués, que la plupart sont
la misère, qu'un grand nombre gémit encore sous le ban qui a été prononcé contre eux. Mais tout ce mal ne leur a pas été fait par vous. Ils seraient donc absurdement injustes s'ils vous en voulaient de ce qu'ils soufTrent. Mais, d'un autre eût»', je crois aussi...
Je m'arrêtai et, souriant à demi, je regardai le premier consul... Il continua ma phrase.
— Que je serais injuste à mon tour si je les obligeais à crier : Vive la république? .N'est-ce pas cela que vous voulez dire, madame Junot ? Mais s'ils n'aiment pas ce nom-là, pourquoi rentrent-ils en France? Qui les rappelle? Ou n'a besoin d'eux dans aucune des branches de L'administration. Fouché et Ghaptal seront aussi bons ministre^ que M. le comte d'Àntraigues Junot et Lannes commanderont aussi bien mes soldat- que M. Roger de Damas, tout brave qu'il est.
— Mais, général, répliquai-je, le sol (le la patrie n'est-il pas le bien de tous ses enfants ? In Français ne peut-il rentrer dans pays que pour avoir une plaie? N'existe-t-il pas un attrait bien plus puissant ? Je le >ais par une expérience que présente nia propre famille. Mon oncle, M. de Comnène, est rentré en France
pour vivre en paix, avec l'espoir d'un meilleur avenir. Et, certes, ce n'était pas la confiance en votre générosité qui lui manquait, car il est revenu en France sans un passeport, sans une parole rassurante. Et comme il était loin de s'attendre à trouver sa nièce fiancée à un de vos généraux, il ne comptait que sur la noblesse de la conduite du gouvernement à l'égard d'un homme qui se livre.
— ïl ne m'aime pas, votre oncle, et je puis dire qu'il n'aime pas la république. Ensuite il a émigré et je regarde tout émigré comme un enfant parricide. Cependant j'ai fait pour M. de Comnène ce que Junot m'a demandé. Car, ajouta-t-il, Mme Permon se serait bien gardée de m'adresser une pétition même en faveur de son frère.
G était vrai ; ma mère avait dit : « S'il veut le faire, il le fera pour Jimot, et s'il ne le veut pas, quepuis-je en cela? »
Ma mère se trompait. Le général n'aurait jamais refusé à \jm.ï je permon ce que }e premier consul de la république aurait cru de son devoir peut-être de ne pas accorder au général Junot.
A l'époque de la machine infernale, on sait que le premier consul avait la persuasion que le coup avait été fait par les jacobins, ou plutôt par une classe de misérables usurpant le nom de républicains et ne méritant que celui d'enragés que la police leur avait donné. Et dans le fait on ne vit parmi eux ni Thibaudeau, ni Daunou, ni Grégoire, ni Boissy d'Anglas, ni aucun des républicains d'une opinion bien avouée avant le consulat. Nous avons eu des hommes obscurs, instruments de" crimes, souillés de sang, rebut de nos époques fatales de 93 et de 94. Ces hommes, mécontents du retour de l'ordre, ainsi que le préfet de police l'avait dit dans plusieurs rapports faits en fructidor et vendémiaire an IX conspiraient contre un gouvernement réparateur, sévère dans l'exécution des lois, et sous lequel ils ne pouvaient espérer de voir revenir l'anarchie. Il y avait parmi eux plus d'un Babœuf, et la conspiration du camp de Grenelle se renouvelait tous les jours autour de la personne du premier consul.
.Mais lui-même était injuste lorsqu'il disait dans le conseil d'Etat: « Ce sont les hommes de la Révolution qui font tout ce mal, ce sont les septembriseurs. »
Longtemps le premier consul l'ut impossible à persuader. Je me rappelle qu'un jour à la Malmaison il eut une conversation avec Fouché, Junot, Cambaeéivs et plusieurs autres personnes, cotttre lesquelles il soutenait son avis.
MEMOIRES ■:. LA DUCHESSE d'aBRANTÊS 347
Le premier consul était presque en colère. Fouché, qui n< démontait pas facilement, le regardait fort respectueusement san:, doute, néanmoins avec une expression qui m'aurait impatienté» si j'avais été à la place du premier consul, ce <|ui n'était guère possible.
— J'ai l'honneur de vous faire observer, général, dit-il au pn mier consul, que les brigands qui ont arrêté la diligence de Ilouen ne sont pas autre chose que des chouans, qui eux-mêmes ne sont que des Vendéens rhabillés. Lorsque la diligence {'ut arrêtée, il commencèrent, avant même de faire feu, par demander les fonda appartenant à la république, et l'on sait que la formule des brigands de l'Ouest n'est pas différente de celle-ci. Chassés, traqués, pour ainsi dire, par le général Bernadotte, ils reflu< at de notre côté. Mais ce sont des chouans, et je persiste à le dire.
A celte nouvelle assertion répétée avec une expression tout à fait inconvenante, le premier consul s'avança vers Fouché ave« une précipitation qui dénotait une vive colère. 11 se planta devant lui et, se croisant les bras :
— Et moi je vous répète aussi, citoyen ministre de la police générale, que vous vous trompez, «ai plutôt que vous voulez fane croire que vous vous trompez.
Dan.- ce moment Mme Bonaparte, qui aimait tendrement Pouchi et qui lui portait un profond intérêt, ce qu'il reconnaissait à sa manière, s'avança derrière Bonaparte et passa >a main d;;ns son bras. Le premier consul dégagea doucement son bras de la pression de celui de sa femme et lui dit sans humeur, mais assi i p> remptoiremenl :
— .Je t'en prie, Joséphine, laisse-moi tranquille lorsque je parle d'affaires sérieuses.
Je n'oublierai jamais la figure décontenancée de M" Bonaparte. Elle retourna tranquillement à sa place, sans avoir seulement la pensée de répondre.
— Oui, citoyen ministre, reprit le premier consul, je vous! pète bien clairement, vous vous trompez lorsque vous prétendes que le poison domestique dont la république est malheureusement atteinte a pour cause une autre origine que cette vaste conspiration de brigandage et de crimes, ourdie par une troupe de misérables, qui ne sont d'aucun parti et qui déshonoreraient celui auquel on le- attacherait, mais qui depuis quinze ans, toujours prêts à vendre leurs bras, sont attentifs au moindre trouble pour l'ac-
3 18 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS
croître et en profiter. Croyez-vous que les hommes qui ont égorgé aux 2 et 3 septembre, ceux qui exécutaient à Nantes les mariages républicains et qui liaient dos à dos une jeune fille de quinze. ans avec un jeune homme de vingt, en faisant les plus infâmes réflexions; ceux qui ont comblé les glacières d'Avignon avec des cadavres, les assassins des prisonniers de Versailles ; les misérables qui ont vécu pendant deux ans les pieds dans le sang jusqu'au-dessus de la cheville, en signant les arrêts de mort de vieillards de quatre-vingt-dix ans, comme l'abbesse de Montmartre (1), ou de jeunes victimes de seize ans, comme les jeunes filles de Verdun? Croyez-vous, monsieur — et le premier consul avança de deux pas vers Fouché — croyez-vous que ces hommes-là aimaient la liberté, la république ? Pouvez-vous me répondre oui? Si vous le faisiez, je vous dirais non, moi. Je vous dirais que ce sont des hommes voulant de la licence, des hommes qui, la veille du jour où ils massacraient comme je viens de le dire, n'avaient pas de quoi payer un pain et vivaient dans l'opulence six mois après, parce qu'ils n'avaient nul remords de porter la chemise de celui qu'ils avaient égorgé et de dormir dans son lit. Vous me direz peut-être que parmi ces hommes on en a vu se retirer pauvres et sans bien ? Peut-être cela est-il possible, mais la plupart d'entre eux ont longtemps mangé du pain trempé de sang. Je sais ce que je sais, ajouta-t-il en secouant la tête.
Fouché était plus pâle qu'à son ordinaire et l'on voyait que depuis longtemps il voulait répondre au premier consul. Lorsque Napoléon se fut retourné vers le feu et qu'il se mit à tisonner, selon son habitude, Fouché dit d'une voix, évidemment altérée par la colère, bien que sa parole fût posée :
— Mais, général, vous me permettrez de vous dire que toutes les horreurs qui ont ensanglanté la Révolution n'ont pas été commises par les jacobins^ comme vous les appelez. On voit bien que vous n'avez pas assisté aux tragédies de Tarascon, de Beaucaire, de
(1) C'étaitMme de Montmorency. Elle était tellement courbée par l'âge que le bourreau fut obligé de La redresser, ou plutôt de la casser, pour l'exécuter. L'infortunée était sourde et aveugle. Lorsqu'elle fut interrogée, eomme elle n'entendait qu'à l'aide d'un cornet qu'on lui avait ôté, Fouquier-Tinville fut obligé de crier très haut. Malgré cela comme elle n'entendait pas, elle fut condamnée pour avoir conspiré sourdement. Lorsqu'elle fut dans la charrette et que l'air frappa son visage, elle chanta le Salve regina à demi-voix. Elle se croyait délivrée !
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Marseille et de tant d'autres villes du Midi, théâtres des hauts faits de- compagnies de Jésus et de leur- collègues, enfin des as sinals royalistes.
Le premier consul était encore courbé et occupé à tourmenter un pauvre tisson. A ce mol de Fouché il se releva avec précipitation et, se retournant aussi vivement, il fut aussitôt près du ministre.
— Eh ! pardieu, que venez-vous me conter là? Vous me donne/ gain de cause. C'est ce que je vous dis depuis une heure. Ces monstres à figure humaine qui retroussent les manches de leurs chemises, quand ils on ont. pour aller couper des tètes ou jeter les gens à l'eau, les jetteraient dans le feu d'un bûcher de l'inquisition d'Espagne, si le grand inquisiteur les payait mieux que leurs brigandages. Parbleu, je le sais bien, qu'il y a eu des assassinats royalistes ! Je pourrais dire que ceux-là étaient des représailles et que les glacières d'Avignon, le massacre de plusieurs individus que j'ai moi-même particulièrement connu-, quoique bien jeune alors, et dont je puis garantir la moralité pouvaient excuser ceux qui arrivaient après. Mais je ne le dirai pas. Iiien ne peut autoriser la cruauté, rien ne peut légitimer le crime. Notre belle Révolution n'est point mère de ces infamies. Toutes 1rs horreurs de 93 ne pourront jamais ternir sa robe éclatante de blancheur, lorsque, conduite par la liberté, où plutôt la tenant par la main comme une sœur, elle nous vint délivrer en 89 de notre dur es-: elavage. Les gens de mauvaise foi et qui n'aiment pas la Révolution pourront seuls au reste confondre les époques et les temps. Il est impossible de ne pas faire la part de chacun. Mais il n'en est qu'une seule pour les égorgeurs et les verseurs de sang. Réprobation sur eux ! La France ne veut plus de ce régime-là et l'anarchie esl décidément en horreur. Il faut mettre un terme aux brigandages qui désolent l'intérieur île la république. (Test un rejeton des fatales époques. La liberté publique est menacée et même déjà attaquée dans ses plus précieuses garanties. Chaque membre de la grande famille de la société est à chaque instant frappé dans moyens d'existence. La sûreté n'est [dus qu'un mot et l'être le pins inoffensif ne sait en se couchant si le lendemain il déjeunera dans sa maison. Voyez ce bon Clément de Ris Et tout cela se passe sous le régime d'un gouvernement qui veut le calme et le retour de l'ordre! Il faut que cela finisse! Je sais bien que le Directoire a préparé ces tristes héritages, par la détestable organisation de ses provinces, surtout après la première pacification de la
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Vendée. Mais on ne répare pa- le mal en le rejetant sur les autres. Voilà maintenant que les misérables, non contents de s'attaquer à moi, veulent faire sauter tout un quartier de Paris. Si la sentinelle de l'Opéra n'avait pas éloigné le tonneau, trois mille personnes étaient mutilées, assassinées, parce que des monstres en veulent à ma vie. Je le répète il faut que cela finisse ! Ce n'est pas au moment où la république partout victorieuse dicte des lois à ses ennemis au sein même de leur pays, qu'elle se laissera meurtrir sous les coups de quelques scélérats obscurs prenant comme par dérision une couleur politique. Ce n'est pas dans de telles âmes qu'il y a place pour un sentiment aussi noble que celui de l'amour de la patrie. Comme ils volent les diligences et les receveurs des contributions, parce qu'ils ont toujours une caisse bien garnie, ces coquins-là disent qu'ils font la guerre au gouvernement. Cela fait pitié.
— Citoyen consul, répondit Foucbe. je ne puis que répéter ici ce que j'ai eu l'honneur de vous dire plusieurs fois, depuis le 3 nivôse. J'ai exprimé ma pensée intime, lorsque j'ai dit que ce forfait exécrable n'avait pu être commis que par des ennemis non pas de la république, non pas de votre personne, mais des hommes. La Convention a été attaquée par eux à main armée au 13 vendémiaire. Ils ont été en conspiration permanente contre le Directoire, non pas qu'il fût plus mauvais gouvernement pour eux que l'eût été celui de la Convention ou bien des comités, mais parce qu'ils sont ennemis de tout gouvernement. Je sais bien la vérité de tout cela, citoyen consul, et la place que j'occupe me met à môme, bien plus qu'un autre, de connaître toutes ces iniquités. Mais tout en convenant avec vous que quelques centaines de bandits sont répandus sur la surface de notre belle France, pour y faire le mal que nous leur voyons commettre, je dis que l'enfer qui vomit ces démons-là n'est pas 93.
Le premier consul leva les épaules. 11 reparla de nouveau sur cet objet et fut admirable dans son discours. C'était dans de pareils moments qu'il fallait et le voir et l'entendre. Il y avait alors en lui un feu qui s'épanchait en vivifiant tout ce qui était autour de lui. Je ne l'avais jamais vu sous ce jour lumineux. J'en étais plus qu'étonnée. Il me faisait un effet tout à la fois entraînant, comme charme d'attrait, et vivement agitant, comme éloquence unique, par sa concision concluante et parfaitement persuasive.
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Fouché eut à cette époque un moment de grand trio:. fut l'arrestation des auteurs de la machine infernale (1). Saint- Réjant, autrement M. le marquis de Cor., et le petit François furent pris et convaincus d'avoir attenté non seulement à la vie du premier consul, mais à la sûreté publique, par leur lâche et criminel attentat. Beaucoup de personnes furent compromises par ectte découverte, el beaucoup tenant au parti royaliste. Il y eut surtout des religieuses, parmi lesquelles M"" de Goyon, de Gicé et quelques autres, fortement soupçonnées de complicité dans une aussi funeste affaire.
Saint- Réjant, ou Pierrot, comme l'appelaient ses camarades de péril, était d'un courage et d'une force extraordinaire-. Le jour de l'explosion, ce fut lui-même qui mit le feu à la machine.
La violence de l'explosion le jeta sur une borne où il lut fort maltraité. Un médecin, nommé M. Collins, qui le soigna et ne lit pas en temps utile sa déclaration, fut compromi- assez fortement, et l'on prétend que ce ne fut pas sans raison.
C'est un acte tout entier de la vie de Napoléon et un acte du plus haut intérêt. La pierre que ses assassins lui lancèrent ainsi toute brûlante, comme une vraie pierre infernale, devint pour lui la pierre de touche, en lui faisant connaître l'état véritable de la France relativement à son affection pour lui, question qui était de plus importante gravité en 1801.
Depuis que l'on connaissait l'horrible histoire dans les départements, les adresse- venaient enfouleà Paris. Tous les ministères en regorgeaient. 11 est plaisant d'entendre aujourd'hui un émigré, rentré depuis cette époque, vous dire de très bonne foi:
— Mais ces adresses-là étaient faites dans le cabinet du premier consul, dans les bureaux des ministres, n'est-il pas vrai ?
A celte époque, rien ne se faisait de cette manière. La magie de Napoléon résidait en lui. Une mettait en œuvre, pour réussir, que les circonstances dans lequelles il se trouvait. Par exemple, il le taisait avec une grande habileté.
J'allai en Bourgogne non seulement après la machine infernale. mais bien aussi depuis l'arrestation des chefs de chouans qui
I) Fouché avait toujours soutenu que le premier consul avait été attaqué plusieurs fois par les enragé», mais que, peur cotte dernière entreprise, elle était faite par le parti royaliste. Et il ajoutait toujours : J'ai d'autres soupçons parce que .j'ai d'autres indications. » Et il avait raison.
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avaient été envoyés par Georges pour faire le coup. De Paris à Dijon, et dans la Champagne que je traversai pour revenir à Paris, ainsi qu'une partie de la Picardie, je ne puis exprimer que par des paroles l'enchantement qu'il me semblait qu'une fée eût jeté sur toutes ces provinces. C'était partout le même attachement manifesté dans les adresses, c'était partout la même joie de la conservation du premier consul, la même horreur des assassins. Mais aussi les paroles exprimant ces affections avaient universellement une franchise qui n'a rien de la fausse couleur de la louange accordée par la crainte ou prodiguée par la bassesse. Partout uniformité de vœux pour la conservation de la personne du premier consul et recommandation, sévère môme, de prendre soin de ses jours, parce qu'ils sont nécessaires à la patrie.
Non, il ne faut pas aujourd'hui que nous cherchions à revenir sur un temps qu'il n'appartient à nul de nous de rendre moins grand, moins lumineux qu'il ne le sera toujours. Si Bonaparte fit plus tard des fautes, nous le verrons en avançant avec lui sur ce chemin qu'il a fait pour la France, et sur lequel il l'a fait si glorieusement marcher au temps que je retrace. Soyons justes une fois, si nous pouvons l'être. Parlons des choses avec l'accent de leur époque. L'histoire surtout ne veut que cette impartialité froide et calme. Ne refusons aucune gloire, ne retenons aucun blâme.
Il faut convenir aussi que les monstres avaient bien sottement choisi leur moment pour commettre leur crime. Après avoir trouvé la France bouleversée par l'anarchie, Bonaparte achevait de lui rendre sa tranquillité intérieure en mettant un soin paternel àdétruire ces hydres sans cesse renaissantes de ces bandes de brigands qui, sous un prétexte politique — ainsi que je l'ai fait voir dans les précédents chapitres — volaient, égorgeaient jusque dans Paris même. L'Autriche demandant la paix, la Russie au moment d'entrer dans notre alliance, l'Espagne nous procurant celle du Portugal, la Prusse tout à nous puisque nous étions heureux, nos armées victorieuses sur tous les points et nous donnant la possibilité de dire à l'Angleterre :
— Nous traiterons, mais avant tout, vous déposerez le titre de roi de France. U y a trop longtemps que cette humiliation pèse sur nous. L'homme de la destinée, qui nous conduit aujourd'hui, vous dit ces paroles en vous forçant à plier dès la première relation.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE Ii'ahHANTÈS I! I
Il fallait bien payer ce léger triomphe. Mais quoi ? Existe-t-il dpnc des dettes qui ne s'acquittent qu'avec du sang, avec la vie .' Hélas! nous ne l'avons que trop vu !
Oui, notre état était alors bien prospère. L'enthousiasme, la confiance entouraient le nom de Bonaparte. Oh ! quel temps, quel temps! Je puis bien le dire encore.
In mois avant la machine infernale, Moreau avait remporté la fameuse victoire de Hohenlinden. Ceux qui accusent Napoléon de jalousie et d'injustice envers Moreau, ne l'ont pas entendu comme moi parler des avantages de cette victoire et combien la république devait lui en avoir de reconnaissance.
Le premier consul nous dit une particularité fort remarquable C'est que dans la journée de Hohenlinden rien ne fut le résultat du hasard. Il paraît que Moreau avait Fait le plan d'avance et que rien ne vint le changer. Je me rappelle à ce propos que le premier consul nous dit un mol assez plaisant là-dessus.
— C'est par hasard, dit-il, que ce même hasard ne s'en est pas mêlé. Car, avec de la neige dans les yeux et du verglas sous les pieds, on ne peut répondre de rien.
Puis il ajouta plus sérieusement :
— Au fait, Moreau, en homme habile et prudent, aura fait prendre ses renseignements ; et s'il n'a pas été trompé par ses espions, race toujours infâme, il a dû savoir à quelle heure l'archiduc Jean a demandé au général Lauër : « Faut-il cqmmeru ei ? Le conseil aulique décide toujours à Vienne. Cependant je les ai habitués à ne pas tant compter sur leurs forces et surtout à ne pas se croire infaillibles.
En relisant ces mois: le premier consul nous dit, j'espère que l'on ne me croira pas assez sotte — je me sers de ce mot — pour raconter que le premier consul nous faisait l'honneur de nous admettre à ses hautes conversations, soit sur une question comme celle de Hohenlinden, soi! comme le jour où il parlait à Pouché. Si je le faisais, d'abord mes contemporains sauraient très bien que cela ne fut jamais; et nos petits-neveux, d'après ce qu'ils pourront recueillir de Napoléon, sauront très bien aussi qu'il n'était pas très causeur avec les femmes. Mais je dois employer cette formule, il nous dit, parce que, en effet, il parlait dans le salon de M""- Bonaparte oii nous étions toutes, et si quelques-unes d< dames ne l'écoutaienl pas. quant à moi, je réponds qn'»7 me parlait, car je suivais mot à mol tous ses discours él il m est
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quelquefois arrivé de faire une telle attention à ce qu'il avait dit, qu'en rentrant chez moi j'écrivais la conversation que j'avais entendue sans qu'un seul mot y manquât. Au reste, il me savait quelque gré d'écouter avec cette attention. Il me le disait, et cela m'a souvent valu de bonnes paroles qui m'auraient été inconnues.
J'ai parlé tout à l'heure d'un général de l'armée de Moreau, dont le nom est très honorablement cité dans nos fastes militaires. Il le fut un jour d'une manière tellement plaisante qu'elle finit par ne plus l'être du tout. 11 y eut même un duel entre le propriétaire du nom et le général Kilmaine. Le propriétaire était le général d'Hautpoul. Il était aussi homme de qualité. Mais, pour le savoir autant qu'il le savait, il aurait fallu avoir été autrement appris et même élevé. Il était excellent homme, mais d'une telle vanité qu'il était impossible de tenir à tout ce qu'il vous contait d'absurde sur lui et tous les siens. Je ne sais pas ce qu'il était en naissant, mais ce dont je réponds, c'est qu'il s'était fait paon. Cette vanité nobiliaire (1) et cette vanité de lui-même produisaient quelquefois des scènes dont il ne se tirait pas toujours avec succès. 11 était une fois à l'armée du Rhin et commandait une division de cavalerie. Il y avait dans son état-major un adjudant général, homme d'esprit, railleur et ne persiflant pas son général parce que... la discipline avant tout. Le général le crut un simple. Parce qu'il ne mordait pas, il pensa qu'il n'avait pas de dents et un jour à table, chez lui, ayant vingt-cinq officiers à diner, il entreprit l'adjudant général dont le nom était Martial-Thomas. Le général d'Hautpoul, trouvant que le texte prêtait, lui dit avec ce ton péremptoire qu'il avait toujours,, excepté lorsqu'il voulait plaire et croquer un cœur :
— Monsieur Martial Thomas, pourquoi donc votre nom est-il si bizarrement arrangé ? Pourquoi ne vous appelez-vous pas Thomas le Martial, au lieu de Martial-Thomas.
— Mon général, lui répondit très tranquillement l'adjudant général, par la même raison qu'on vous appelle d'Autpoul, au lieu de vous appeler Poule d'emt.
(1) Il était homme de qualité et d'une belle naissance ; son éducation avait été tellement négligée, ou lui-même en avait si mal profité, qu'il Q€ paraissait ni l'un ni l'autre.
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— Hem!... quoi? dit le général commandant à soe inférieur, avec des yeux; interrogateurs tout flamboyants.
— Oui, mon général, dit Martial en achevant de peler une poire, par la même raison qu'on vous appelle d'Hautpoul an lieu de vous appeler Poule d'eau.
Le général ne dit pas cette t'ois: « Hem ! et quoi ! » Il se \< tint pour dit et fit bien.