CHAPITRE XVIII
La Malmaison. — Joséphine et M. Charles. — Gohier parle de divorce. — Napoléon et M. Charles. — Le plein airelle froid. — La vie à la Malmaison.
— Probité de Bonaparte. — « Jouons aux barres ». — Le militaire retraité et Napoléon capitaine de recrutement. — Le premier consul en robe de chambre. — « Fclice notte signora Loulou ». — Le Bulard. — Frayeur de Joséphine, entêtement de Napoléon. — « Je n'ai jamais aimé les remontrances ». — Il dépouille sa correspondance dans la ebambre de MmeJunof.-
— Ambition souveraine. — Bonaparte flirte. — La porte close et le passe partout. — Junot reste à coucher. — Le rire qui ne rit pas. — Explication orageuse en calèche. — Toujours la mère !. — Séparation.
Lorsque M"lP Bonaparte revint d'Italie et que son mari parti l pour l'tgypte, elle acheta la Malmaison et s'y établit, comme une dame châtelaine l'aurait fait au temps jadis, lorsque son seigeur et maître partait pour libérer le tombeau du Christ. Alors, comme à présent, il y avait toujours un page, un écuyer, un cousin, un neveu, .un garçon. enfin. Eh, mon Dieu ! disons-le bien bas, quelquefois même un dam abbé. Demandez au petit Jehan de Saintré, qui prenait soin de la douleur de la veuve, tandis que le mari s'affligeait à sa manière sous quelque palmier, à la vue du saint-lieu, comme pourrait le dire ce pauvre M. Foures.
Mme Bonaparte passait donc une grande partie de son temps à la Malmaison.. Quelquefois elle venait à Paris chez Barras, chez M Tallien, chez Gohier dont elle aimait beaucoup la femme. Ensuite elle voyait aussi ses beaux-frères et sa belle-mère, mais peu. Elle ne les aimait pas, comme on sait. Au surplus, ce n'est pas eux qui ont commence la guerre. A l'époque du départ pour l'Egypte, Mme Bonaparte était en mesure d'hostilité vis-à-vis de .Joseph, le plus doux, le meilleur o'es hommes. Kl!e était aussi en attitude
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de guerre avec Mfe Bonaparte la mère et M' Lucien, ange de. bonté et de perfection. J'ignore la cause de L'aigreur qui s'était élevée entre elles, mais j'ai assez connu M'1 Laetitia et M"1' Christine pour répondre d'elles.
La Malmaison, à l'époque dont je parle, ëtait uni- m ûson île caaipagne jolie, agréable à eau-'' «le ses environs, mais, comme habitation, tout à fait incommode et, de plus, fort malsaine. M""; Bonaparte avait fait cette acquisition, à ce que m'a dit Brunetière, qui s'était trouvé mêlé dans cette affaire, comme une enfant qui achète une poupée qui lui plait. sans savoir si elle s'en amusera longtemps, Le parc n'était pas grand, — c'était un joli jardin anglais — et le château tombait de tous les côtés. Le parc était fermé par un mur qui se prolongeait sur la route de Saint-Germain, excepté au commencement, le long de la pelouse devant le château. Il y avait là un saut-de-loup, en haut duquel était une petite rampe en fer qui permettait de s'appuyer pour regarder sur la route, mais aussi on pouvait facilement voir de la route dans le parc. Alors la grande plantation de tulipiers et de platanes qui entoure et le château et tous les bâtiments dépendants n'existait pas ainsi que les propriétés de M"' Julien et de M***. La Malmaison était don<une jolie maison de plaisance, et voilà tout.
M. Charles l'habitait tout à fait en maître.
M. Charles est né à Romans, d'une famille bourgeoise fort ordinaire. Son frère, qui s'appelait Charles comme lui, parce que. comme je l'ai dit plus haut, c'est le nom de la famille, était adjudant de place à Marseille, à peu près à l'époque de la guerre d'Italie. Pour lui, il prit parti dans une compagnie de guides à cheval qui fut formée à Besançon, dès les premiers temps de la Révolution. Celle compagnie, dirigée plus tard sur l'Italie, devint ensuite le'noyau des guides du général Bonaparte. Arrivé à Milan M. Charles, déjà lieutenant, Fut attaché comme adjoint àl'adjudantgénéral Léclérc et. Lorsque celui-ci, en épousant M" Pauline Bonaparte, fut nommé général de brigade, M. Charles fut aussi promu au grade de capitaine et fait aide de camp du général Leclerc.
Mm0 Bonaparte Joséphine) arrivait alors à Milan. Elle logeait au palais Serheltoni et tenait déjà état de souveraine. M. Charles lui fut présenté comme tous les officiers de l'armée. Etant attaché au beau-frère du général Bonaparte, il demandait et obtint plus d'attention que les antres. Le général en chef, -an- cesse absent, soit qu'il fût à Milan, soit qu'il fût en tournée, ne voyait alors et
n'entendait que ce qui lui arrivait immédiatement sous les yeux et dans les oreilles. Mais sa sœur, Mme Leclerc, n'était pas de même. D'abord elle était inoccupée et, comme de tout temps ce fut une personne très laborieuse, elle voulut à sa manière prendre quelque occupation. Et celle d'observer la conduite d'une bellesœur qu'elle détestait en était une comme une autre, d'autant plus qu'elle pouvait espérer son salaire sans aller bien loin. Mais je crois qu'elle s'est trompée en cela. Elle ne fut donc pas très longtemps à s'apercevoir que M. Charles et Mme Bonaparte étaient fort liés ensemble, et que cette liaison, qui pouvait n'être et qui môme bien sûrement n'était pas autre chose qu'une tendre amitié, les occupait beaucoup. M. Charles était charmant alors, comme je viens de le dire tout à l'heure. Il avait de beaux habits de hussard, bien chamarrés d'or, tenus avec beaucoup d'élégance parce qu'il était soigneux comme les Dauphinois, et, comme eux, avait la volonté d'être bien. Il déjeunait au palais Serbelloni aussitôt que Napoléon partait pour quelque ville environnante. Alors c'était un vrai bonheur dans cette relation tout amicale. Madame Bonaparte lui était attachée avec l'intérêt le plus vif. C'était une chose qui n'était inconnue de personne à l'armée et dans la ville de Milan.
Le général en chef fut instruit. Par qui? Par ses yeux probablement, ce qui est fort présumable. Car il avait un regard investigateur qui faisait la police de la salle du trône aux Tuileries, avec une telle clarté et une telle précision qu'il fallait se mettre, dans le coin le plus obscur de la salle si on voulait échapper à son inquisition. Toujours est-il qu'au quartier général de l'armée d'Italie le bruit courut tout à coup que le général en chef avait l'ait arrêter M. Charles et que, en suite de cette arrestation, il serait fusillé.
M. Charles fut arrêté malgré et même peut-être à cause de Mm" la générale eu chef. Ce qui leur fut très amer à tous deux, du moins je le présume. Mmo Leclerc qui, comme on le sait, était la honte même, me disait :
— Enfin imagine-toi, Laurette, que ma belle-sœur a failli en mourir de chagrin et que certainement on ne meurt pas de chagrin de quitter ses amis. Il faut qu'il y ait plus que de l'amitié là-dedans. Moi, j'ai consolé mon frère qui était bien malheureux. 11 savait tout cela — je l'ai vu, moi — quand il est venu à Paris, avantdt partir pour l'Egypte. Pauvre frère !
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Et la bonne pièce plaignait son frère du mal que peut-être ellemi'me lui avait causé.
JesaÎ6 que Gohier, qui était un songe-creux quand il venait à parler dn 18 brumaire, mais qui ensuite était un honnête homme et un homme de grand sens, avait fortement engagé Joséphine à prendre un parti.
— Divorcez, lui avait-il dit, lorsque, tout en larmes elle se refusait au conseil qu'il lui donnait de rompre une Liaison qui la compromettait par ses apparences, divorcez. Vous me dites que vous n'avez que de l'amitié l'un pour l'autre, M. Charles et vous. Mais si cette amitié esl tellement exclusive qu'elle vous fasse violer Les convenances du monde, je vous dirai, comme s'il y avait de l'amour : « Divorcez, parce que l'amitié, aussi abnégative <* des autres sentiments, vous tiendra lieu de tout ». Croyez que vous éprouverez du chagrin de tout ceci.
Gohier avait raison. Il voyait en homme sage, et Joséphine n'y voyait pas du tout.
Lorsque après le retour d'Egypte, Bonaparte fut au moment d'effectuer lui-même ce que Gohier conseillait quelques mois plus tôt de faire avec prudence et sans éclat, Joséphine cria, pleura et se désespéra. Elle ne voulait pas divorcer quand Bonaparte était loin, et elle le voulut encore bien moins lorsque cette belle gloire resplendissante et lumineuse éclairait l'Europe de ses rayons. Mais il y eut une condition : l'éloignement de M. Charles et la promesse qu'elle ne le reverrait jamais.
Napoléon détestait M. Charles. Jamais il n'en parlait et jamais on n'en parlait devant lui. Mais je sais des traits relatifs à cette partie de sa vie qui m'ont même surprise à un point extrême, car je ne le croyais pas susceptible de s'affecter ainsi.
Un matin il ('tait sorti avec Duroc pour aller voir Les travaux du pont d'Austerlitz qu'on construisait dans ce temps-là. Il donnait le bras à Duroc. Tout à coup, un cabriolet qui allait fort rapidement, pas-e sur le boulevard. Ils étaient alors devant la maison de M. Destillières. Duroc sent L'empereur lui presser le bras ei s'appuyer sur lui de tout le poids de son corps. II était fort ;>àle. Duroc s'écria, mais L'empereur le fit taire:
— Ce D'est rien : tais-toi ! lui dit-il.
M. Charles venait de passer dans son cabriolet. Napoléon ne
•l'avait pas vu d'aussi près depuis l'Italie et L'impression tut vive
au point de le faire trouver mal. Quel était le sentiment qui l'a-
gitait. Etait-ce encore de l'amour pour Joséphine? Non, il ne l'aimait plus, il était alors amoureux d'une femme charmante, la seule qu'il ait aimée. Ce ne pouvait être un mouvement de cet amour-propre d'homme qui fait souffrir, môme sans amour, de l'abandon d'une femme, puisque personne ne le voyait en présence de son ennemi. J'ai mis ce mot, et je ne l'ôte pas. Oui, Napoléon regardait cet homme comme son ennemi. Il le haïssait.
Gomme c'est aujourd'hui une personne toute dépouillée de ses ornements et même de ses vêtements que la Malmaison, je vais tâcher de la rappeler au souvenir de ceux qui, comme moi, ont vu cette charmante habitation lorsqirelle était encore elle-même, et que Mme Lecoulteux venait de la vendre à Mme Bonaparte.
La Malmaison, propriété d'une famille riche aimant à tenir un grand état et mettant de l'orgueil à imiter les Anglais dans leurs coutumes de château, la Malmaison était déjà, à l'époque de l'acquisition qu'en fit Mme Bonaparte une délicieuse demeure. Le château, sans être aussi grand que celui de Petit-Bourg ou de Méréville, l'était autant que celui de Morfontaine et d'Ermenonville.
Le premier consul voulant plus tard, c'est-à-dire à son retour d'h-gypte, agrandir la Malmaison et son parc, demanda comme service de voisin à Mlla Julien, vieille fille très riche, demeurant à Rueil, de lui céder au prix qu'elle voudrait y mettre, un parc ou plutôt un jardin qui, n'étant séparé que par un chemin vicinal qu'il était facile de changer, lui donnerait la chose qu'il désirait vraiment beaucoup, le moyen,, d'avoir un parc dont l'étendue au moins pourrait ne plus le faire rougir à côté de la magnifique propriété de Joseph. Le parc de la Malmaison n'avait pas, je crois, à cette époque, plus de cent arpents, et du côté de la montagne et de Mlle Julien il était surtout tellement étranglé, si l'on peut le dire, que d'un jardin situé au sommet de cette montagne où était un petit belvédère à l'italienne, on pouvait voir avec une lunette d'approche tout ce qui se passait dans le parc inférieur. Le premier consul avait un petit jardin particulier auquel on arrivait par un pont recouvert de coutil comme une tente et qui aboutissait immédiatement à son cabinet particulier. C'était là qu'il prenait l'air lorsque l'excès de travail lui rendait un peu d'exercice nécessaire. Car alors, comme dans les deux années suivantes, il ne prit de repos que ce que la nature exigeait impérativement. Ce pont, dont je viens de parler et qui était arrangé comme une petite tente, lui formait une chambre de plus. 11 y
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luisait porter une table et travaillait tout seul sur I»' pont, soi! en piquant des cartes, soit en Faisant des notes et des remarques Mir des pétitions.
— Lorsque je suis à l'air, disait-il, je sens que mes idées prennent une direction plus haute et plus étendue. Je ne conçois pas comment il y a des hommes dont le travail peut s'opérer avec succès à côté d'un poêle et privés de la communication du ciel.
D'un autre côté Napoléon ne pouvait supporter le moindre froid sans en souffrir à l'instant même. 11 faisait faire du feu dans le mois de juillet et ne comprenait pas que l'on ne fût point comme lui saisi au moindre vent de bise.
La vie que l'on menait à la Malmaison, à l'époque de mon mariage, ressemblait à la vie que Ion mène dans tous lés châteaux, lorsqu'on rassemble beaucoup de monde chez soi à la campagne. Nos appartements étaient composés d'une chambre, d'un cabine! et d'une chambre pour notre femme de chambre, ainsi que cela se voit toujours dans les maisons de campagne des gens riches.
Le matin on se levait à l'heure qu'on voulait, et jusqu'à onze heures, moment fixé pour le déjeuner, on était sa maîtresse. A onze heures, on se réunissait dans un petit salon très bas donnant sur la cour.au premier etdans l'aile droite. Il n'y avait jamais d'hommes, ainsi que dans les déjeuners de Paris, à moins que ce ne fût Joseph ou bien Louis ou Fesch, enfin quelqu'un de la famille. Les exceptions étaient tellement rares que je ne puis me rappeler si j'ai vu un homme admis à nos déjeuners delà Malmaison. Après le déjeuner, on causait, on Lisait les journaux ;il arrivait toujours quelqu'un de Paris, pour avoir une audience : CdJtfnalgré la volonté prononcée au premier consul pour que M""' Bonaparte ne fit rien qui pût blesser en quoi que ce fût l'opinion générale, elle accordait déjà des audiences, apostillail des pétitions, quoique la colère du premier consul l'eut déjà fait pleurer, et abondamment, pour avoir ainsi apostille une pétition relative à un marché de chevaux. Au l'ait, elle croyait bien faire. Cet homme offrait de livrer deux ou I rois mille chevaux à un prix tellement au-dessous de celui qui était payé par le ministère, que L'affaire paraissait extrêmement tentante. Mais Napoléon vit clair dans cette apparence de bénéfice pour l'.-Jat. Il comprit que l'avantage très réel qui en proviendrait ne sortirait pas du rayon de la Malmaison, et surtout île Rueil. Il voyait toutes ces manoeuvres et sa sévère probité les lui faisait haïr et persécuter de telle sorte, que rien n'était plus rare sur la tin
de son règne que ces concussionnaires avides qui sont les chancres les plus rongeurs d'un ntat.M,1,e Bonaparte ne voyait pas aussi loin, et même elle ne regardait nullement à ce qui pouvait résulter de la protection accorde'e par le gouvernement à un homme plutôt qu'à un autre. Et lorsque cet homme offrait, avec toute la politesse imaginable, un beau collier de perles, un bracelet de rubis, qu'il les offrait surtout par la main de M. de Bourrienne ou do Quelque autre ami. une chose si élégante était si éloignée d'une Icurie et d'une botte de foin que Joséphine ne songeait guère à l'origine de la mine qui les produisait. Et si on l'eût interrogée sur celle qui les avait fournies immédiatement, elle aurait répondu naïvement : Golconde.
On ne voyait jamais le premier consul avant le dîner. Il descendait à cinq ou six heures du matin dans son cabinet particulier. Il travaillait avec Bourrienne ou avec les ministres, les généraux, les conseillers d'Etat et ce travail durait jusqu'à l'heure du diner. qui avait toujours lieu à six heures. Il était rare qu'il n'y eût pas quelqu'un d'invité. Dans ce moment tout ce qui entourait le premier consul se mariait et formait une nouvelle famille ajoutée à celle déjà si nombreuse qui existait.
Il avait ordonné, si l'on peut parler ainsi, que l'on fût complètement à son aise. C'était toujours lui qui mettait des entraves à tout ce que Mme Bonaparte voulait introduire, déjà à cette époque, de choses gênantes et imposées par une étiquette dont elle-mèni" souffrait, mais qui lui plaisait.
La toilette surtout était une des parties de la vie de M"1" Bonaparte bien autrement importante que celles qui regardaient le soin de sa vie. Elle n'aurait pas vécu, si le matin le travail des trois toilettes n'avait pas été fait. Au reste, il n'y a rien à dire sur cette occupation dans une personne qui est assise auprès de la suprême puissance. Il aurait été à désirer que les reines de France n'eussent jamais eu degoiïtsplus pesants sur le peuple que celui delà toilette de Joséphine. Une fallait pas de grands impôts pour acquitter le mémoire de Leroy ou de M"° Uospaux, lorsque le premier consul trouvait qu'ils excédaient de quelques mille francs la somme fixée pour la dépense de sa femme.
On dînait, comme je l'ai dit. à six heures. Lorsqu'il faisait beau, le premier consul ordonnait que l'on servit dans le parc. On mettait la table à gauche de la pelouse qui est devant le château et un peu en avant de l'allée droite, dont il n'existe plus maintenant
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d'autres traces que quelques marronniers épars. On était peu de temps à table et le premier consul trouvait que le dîner était long lorsqu'on y restait une demi-heure.
Quand il était dfrbonnehumeur,que le temps était beau etqu'il avait à sa disposition quelques minutes dérobées à ce travail constant qui le tuait alors, il jouait aux barres avec nous. Il trichait comme au reversis, par exemple. Il faisait tomber, il arrivait sur nous sans crier: barre! Enfin c'était des tricheries qui provoquaient des rires do bienheureux. Dans ces occasions-là, Napoléon mettait habit bas et courait comme un lièvre, ou plutôt comme la gazelle à qui il taisait manger tout le tabac de sa tabatière, en lui disant de courir sur nous, et la maudite hèle nous déchirait nos rob bien souvent les jambes.
Un jour, après diner, il faisait beau. Le premier consul dit :
.louons aux barres !
Et voilà l'habit par terre, et le conquérant du monde courant comme un écolier de seconde.
Le parc de la Mal maison n'était pas alors fait comme il est fait aujourd'hui, quoique le vandalisme le plus éhonté ait tout fait pour détruire même les souvenirs attachés à quelques brins d'herbe Insensés ! Comme si cela dépendait d'eux, de dépouiller un pareil séjour de sa magie toute puissante !
Il y avait donc alors un saut de loup qui longeait une partie de la route, c'est-à-dire du champ que plus tard on a acheté pour la grande plantation de platanes cl de tulipiers. Les curieux pouvaient donc aisément, en entrant dans ce champ, voir de loin et voir ce qui si1 [tas-ail dans le parc de la Malmaison. Il y avait du côté du château une balustrade en fer sur laquelle on pouvait s'appuyer. M"" Bonaparte, qui ne jouait pas aux barres, était avec Mmo de La Valette contre cette balustrade, lorsqu'en avançant de quelques pas, elle fui tout effrayée à la vue de deux hommes dont la figure et surtout la tournure étaient Faites pour causer de la crainte, surtout dans un moment où la France était encore frémissante de l'attentai de aivôse. Ces deux hommes étaient mal vêtus cl tous deux parlaient bas en regardant le premier consul. Je ne jouais plus, et dansée moment j'arrivais auprès de Mme Bonaparte Elle prit mon bras et dît à M""' de La Vallctle d'aller chercher son mari ou bien Eugène, mais surtout de prendre garde que le premier consul la vil, car il détestait toutes les enquêtes et les précautions de ce genre-là.
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— Voulez-vous quoique chose, citoyens? leur denianda-t-elle avec une voix toute tremblante.
— Oh ! mon Dieu ! non. citoyenne. Nous regardons. Est-ce qu'il n'est pas permis d'être dans ce champ?
— Si fait, si fait ! s'ompressa de répondre Mm° Bonaparte; mais...
— Ah ! parce que nous regardons le premier consul ? C'est que c'est une chose étonnante, comme je le disais à mon frère, de voir le premier magistrat s'amuser là (1), comme le Français le plus pauvre de la république. Tiens ! dit cet homme en saisissant le bras de son camarade, et lui montrant du doigt le premier consul qui tenait mon mari par l'oreille, tien-, comme il a pris Junot ! Je voudrais bien me trouver comme ça face à face avec lui ; je crois qu'il n'aurait pas si bon marché de moi.
Dans le moment où cet homme finissait sa phrase, il fut forcé de pirouetter subitement, et se trouva face à face avec Rapp que Mme de La Valette avait rencontré, et qu'elle n'avait pas eu besoin de stimuler, comme on peut le penser, pour l'envoyer là où se trouvait l'ombre même d'un danger pour son général.
Qu'est-ce que vous cherchez ici ? demanda-t-il d'une voix de tonnerre à cet homme ? Qu'est-ce que vous voulez ? Est-ce l'aumône Allez au tourne-bride. Qu'est-ce que vous avez à regarder ainsi dans ce jardin et effrayer des dames avec vos tournures de bandits? Je vais vous faire arrêter, moi, si vous ne me répondez pas.
— Ah çà! il me parait que ça se gâte, mon colonel, répondit celui qui n'avait pas encore parlé; depuis quand donc ne peut-on pas regarder notre général? Est-ce que c'est lui qui a dit qu'on le cache à ses vieux soldats? Oh, que non! je suis bien sûr que non, moi...
— Ah ! bien sûr, bien sûr que c'est pas lui ! répéta l'autre.
— rJes-vous militaires? leur demanda Rapp, commençant à s'adoucir, en voyant que ces hommes étaient de la robe.
— Tiens ! si nous sommes militaires? Cette question!... Ah! en voilà un qui ne nous mettra pas à la porte.
C'était Eugène, qui s'était dérobé le plus tôt qu'il avait pu à la partie de barres, et qui arrivait en courant pour voir ce que pou-
(1) Cette phrase m'est demeurée présente, je ne l'ai jamais oubliée. Cel homme qui mêlait la gaieté avec la pauvreté ! C'est chose rare que le peuple la sente ; car pour lui l'argent est tout, et la morale de la fable du savetier lui est inconnue.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS •'!•)."»
vaient faire Rapp et ces hommes, et nous, par-dessus tout, ne faisant probablement qu'embrouiller les choses.
— Eh! c'est toi! dit-il à l'un des deux hommes qui avait un bras de moins ; — nous ne l'avions pas vu, parce qu'il avait une grande redingote et qu'elle l'enveloppait en entier.
— Oui, mon commandant, et voilà un colonel qui veut, comme ça, nous faire 'mettre en prison ; mais vous l'empêcherez bien, n'est-ce pas?
— '["arrêter, mon garçon, mais aussi que fais-tu là ?
— i Je venais vous parler, mon commandant ; je venais dire qu'à présent ce matin de boulet autrichien qui m'a emporté un bras ne m'en a pas rendu un autre pour servir mon pays : je suis donc à la retraite, mais non pas a l'aumône, comme disait ce citoyen-là. Enfin... pas de rancune... btant à la-retraite, mon commandant, vous savez qu'on ne peu.t plus servir, surtout quand on n'a qu'un bras. J'ai une jolie pension, mais raison de plus pour être reconnaissant. J'ai donc pris mon frère que voilà, beau garçon de trenteun ans, ma foi, fort, bien portant et brave. Ah ! par exemple, pour ce qui est de ça, il n'a rien à demander à personne. Je. réclame pour lui, mon commandant, un cheval et une carabine, et vous verrez, en cas de besoin, ce qu'il sait faire.
Le premier consul, avec ces yeux qui voient sans regarder et ces oreilles qui entendent sans écouter, avait, depuis le premier mot, eu la clef de l'histoire; car il avait reconnu le maréchal des logis de ses guides, qui, à Moniebello ou à Marengo, avait eu le bras emporté d'un boulet de canon, en défendant un officier supérieur de son corps, dangereusement blessé et que des hulàns voulaient achever. Le premier c< asul avait veillé lui-même à ce qu'il fût emportédu champ de bataille sur les fusils croisés de quelques soldats; il avait ensuite revu cet homme à une parade, lorsqu'on le lui avait présenté, el sa ligure lui était demeurée dans la mémoire.
— Oh! ob ! voilà les invalides en route... Bonjour, garçon! Eh bien! tu es' donc venu me voir? Allons, tais le tour. Viens encore une l'ois à l'ordre de ton général. Conduis-le. Eugène.
Et passant son bras auteur de la taille de Joséphine, ilse dirigea vers l'entrée du château à laquelle nous trouvâmes les deux frères, Eugène el Rapp qui avait embrassé le maréchal des logis d'aussi bon cœur qu'un maréchal de France, eu lui demandant pardon. Le vieux guide présenta son frère au premier consul el
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lui fît remarquer qu'il n'était pas susceptible d'être atteint par la loi pour être contraint de rejoindre les drapeaux.
— C'est un engagement volontaire, mon général, et vous êtes son capitaine de recrutement.
Et le brave homme se trouvait si heureux ! Il trépignait, ses yeux étaient pleins de grosses larmes et son moignon s'agitait dans sa manche comme si ses deux mains avaient voulu se frotter l'une contre l'autre.
— Puisque je suis le capitaine de recrutement, dit le premier consul, il faut que le conscrit boive à la santé de la république et à la mienne. Eugène, emmène ton soldat, mon fils. Tu lui feras raison en mon nom.
. Le vieux guide regarda aller le premier consul ; tant qu'il put croire qu'il se retournerait, ii fit assez bonne contenance : mais une fois qu'il ne le vit plus, la digue se rompit, il fondit en larmes.
— Allons, allons, mon vieux camarade! lui ditEugène, un peu plus de force sur nous-mêmes. Eh ! que diable ! vous êtes comme une femme.
— Ah! mon Dieu ! en parlant de femme, dit le manchot, j'ai fait de la bonne besogne vraiment! — Quoi donc? — Eh ! pardieu! j'ai parlé à la générale consule comme je l'aurais fait à Toinon Margoton. Elle a tout de même l'air bien bonne cette brave citoyenne-là...
— C'est ma mère, dit Eugène. — Votre mère, moncommandant ! . . . C'est pas possible! A quel âge qu'elle vous aurait fait? Et puis, le général, il n'est pas votre aîné de beaucoup... Vous vous moquez de moi.
Eugène lui expliqua le lien de parenté qui l'unissait au général Bonaparte. Le vieux guide voulut alors boire à la santé de Mme Bonaparte, mère de son commandant, et, en reposant le verre sur la table, il dit à son frère :
— Garçon, rapelle-toi que la citoyenne au chapeau jaune c'est la mère du commandant. Je ne te dis que ça.
Lorsque le premier consul jouait aux barres, on faisait une promenade. Alors il n'y avait pas de reversi et Tonne jouait pas aux échecs. Ce soir-là donc il se retira dans son cabinet et nous restâmes dans la petite galerie qui est dans le salon. M"19 Bonaparte avait été si effrayée par la vue de ces deux hommes que rien ne pouvait la rassurer. Eugène étaitreparti pour Paris avec Bessièrcs. Il ne restait plus que Rapp. Junot était également retourné à
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Paris, attendu que, depuis l'affaire de Ceracchi et celle de nivôse, les autorités gardiennes de la ville avaienl reçu du première*
lui-même Tordre spe'cial et péremptoire de ne point coucher hors de Paris. M'"" Bonaparte n'avait donc personne pour la rassurer ; ear le eolonel Rapp, si brave, si vaillant devant l'ennemi, n'avait plus sa raison libre dès qu'il lui fallait tenir tête à un dangerdans lequel son général pouvait être enveloppé.
Nous nous retirâmes donc dans nos chambres, et minuit n'était pas encore sonné que le cliàleau, tout entier plongé dans le sommeil, aurait ressemblé à celui de la Belle au bois dormant, si par intervalle on n'avait vu briller les rayon- de la lune sur les armes de ces fidèles gardiens, de ces guides à cheval qui parcouraient silencieusement le parc pour veiller à la sûreté de celui qui faisait alors celle de tous.
Tout à coup un entend un coup de feu. 11 est parti des î du château. A l'instant même, et dans un délai moins court qu'il n'en fallut pour reprendre notre respiration suspendue par la peur tout le monde fut sur pied. Les femmes vêtues d'un seul jupon, les hommes avec un pantalon. Le premier consul était déjà dans le corridor, en robe de chambre, avec un bougeoir à la main, et criant de sa voix forte et sonor e
— Qu'on ne s'effraie pas ! Ce n'est rien.
11 était aussi calme que si son sommeil n'eût pas été troublé, et j'en suis sûre, car en ce moment, par une singularité que je ne puis expliquer, je ne m'occupais que de lui et surtout d'examiner sa physionomie dans un pareil instant. Elle était calme el tranquille, sans indiffférence ; mais on voyait qu'il avait mille coudées au-dessus d'un péril commun. Sa destinée n'était pas remplie, et il le sentait. .Rapp et M. Lacuée, ou peut-être bien M. Lemarrois, un des bons fidèles aussi de cette époque, remontèrent du parc où ils fiaient aussitôt descendus et annoncèrent que le eh<\, I d'un guide s'était abattu en mettanl le pied sur une taupinière, tandis qu'il traversait la pelouse devant le château. Dans sa chute, la carabine était partie et avait mis tout le château en émoi. Lorque le premier consul eut entendu le rapport de son aide de camp, il se mil à rire et cria du petit tambour qui est au fond du palier d'honneur :
— Joséphine, ne pleure plus! Ces! une taupe qui esl cause de tout cela. C'est tout simple, car c'est nue laide bête. Quant au guide, deux jours d'arrêts pour lui apprendre à passer sur mon
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gazon avec son cheval. Comme je présume qu'il a eu une belle peur, lui-même, sa punition ne sera pas plus longue. Bonsoir, mesdames, allez vous recoucher et dormez bien. Et comme il allait rentrer dans son appartement :
— Eh ! mon Dieu, madame Junot comme vous èles pâle ! Estce que vous avez eu peur?
— Vraiment oui, général, et beaucoup.
— En vérité ! Voyez un peu ! et moi qui vous aurais cru si brave ! Au surplus, cela ne regarde pas les femmes. Mais qu'elles ne pleurent pas. Allons! Felice notte, signora Loulou; dolcé riposo.
— Felicissimo riposo, signor générale Et je fus me coucher.
Il était dans la nature de Napoléon de prendre l'air et de faire de l'exercice. La privation de ces deux choses le mettait dans un état violent. On s'apercevait toujours du temps qu'il faisait, à l'humeur qu'il témoignait en dînant. Si la pluie ou tel autre motif l'avait empêché de faire sa promenade habituelle, il était non seulement maussade, mais soutirant.
Le premier consul fut bientôt ennuyé de parcourir le parc de la Malmaison ; l'étendue n'en était pas assez vaste alors pour lui permettre de s'y promener à cheval, comme il aurait pu le faire à Morfontaine.»
11 acheta les bois du Butard. C'était une addition ravissante à la propriété de la Malmaison, parce que des bois ont toujours un charme à nul autre pareil. Et pour Napoléon surtout, ils en avaient plus encore que pour nous. Le premier et le second jours de son acquisition, il en était tellement enchanté qu'il voulut absolument nous y mener pour que Mme Bonaparte put voir surtout le pavillon du Butard, dont il voulait faire un rendez-vous de chasse. Joséphine avait une de ces affreuses migraines qui la torturaient si souvent, la malheureuse femme ; alors elle souffrait à un tel point qu'il n'y avait pas d'autre remède que de la faire coucher et de la laisser dormir.
— Allons, allons ! viens avec nous, lui dit le premier consul, l'air te fera du bien. C'est le remède souverain pour toutes les douleurs.
M"10 Bonaparte n'osa pas refuser plus longtemps. Elle lit demander un châle; un chapeau, et nous montâmes, elle, Mmr de Lavalette et moi, dans une de ces calèches en forme de corbeille et menée par un jeune postillon conduisant à la cTAvmont.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBBANT&S 3 G '- »
Napoléon était en avant de nous avec Bourrienne. L'aide de camp de service n'avait pas même été demandé pour cette course, dont le premier consul était enchanté comme un jeune garçon en congé. Il était à cheval et galopait devant nous, puis revenait pour prendre la main de sa femme, ainsi qu'un enfant, courant devant sa mère, va, vient, repart, revient encore pour l'embrasser et reprend de nouveau sa course.
Aucune parole ne peut exprimer la terreur que M" Bonaparte éprouvait en voiture. Je ne conçois pas non plus de terme pour rendre l'impatience où je suis, lorsque je vois être -ans pitié pour de telles faiblesses. Elles sont importunes, je le sais, mais c'est à l'éducation qu'il faut s'en prendre et non pas à la personne assez malheureuse pour éprouver un vrai martyre. Napoléon ne pensait pas tout à fait comme moi à cet égard. Il était sans pitié pour sa femme et ne lui faisait aucune concession.
Ce jour-là, comme nous allions pour la première fois au Bu tard, le poslil Idii ne connaissait pas la route. I! arriva devant un ravin, ou plutôt un ruisseau, dont les deux berges extrêmement élevées rendaient le passage difficile pour la calèche. Dès que Mme Bonaparte aperçu l ce précipice, comme elle l'appelait, elle s'écria qu'elle défendait que l'on allai plus avant. Le piqueur, întei par elle et connaissant sa frayeur, lui répondit que véritablement le passage pouvait être dangereux.
— Voyez-vous : s'écria-t-elle, je ne veux pas aller au Butard par ce chemin. Allez dire au premier consul que je retourne au château, à moins qu'il ne connaisse un autre chemin.
Et, commandant au postillon de tourner bride, nous revînmes sur nos pas. Mais nous n'en n'avions pas fait dix, que le premier consul avait rejoint la calèche.
— Qu'est-ce que c'est? dit-il avec celte expression que lui seul avail dans la physionomie lorsque quelque chose L'affectait désagréablement, qu'est-ce que c'est que ce nouveau caprice? Retournez d'où vous venez! ajouta-t-il en touchant légèrement du bout de -,i cravache l'épaule du postillon.
I t donnant de l'éperon à son cheval, il repartil aussitôt. Nous le trouvâmes devant le fatal ruisseau dont il regardait les bords assez élevés. Mais comme il venait de traverser ce même miss achevai, il Fallait que tout le monde le passât dette petite scène esl le modèle de beaucoup de chose- que j'ai pu observer par la suite.
370 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'abRANTÈS
— Allons! dit Napoléon au petit jeune homme qui conduisait la calèche, un bon dan, et puis- rends la main et tu passeras.
M"10 Bonaparte jeta un cri perçant, qui fit retentir la forêt.
— Jamais vous ne me ferez rester dans la calèche. Laissez-moi descendre ! Bonaparte, je t'en prie en grâce, laisse-moi descendre... laisse-moi descendre!
Elle joignait les mains en pleurant. Elle faisait pitié. Napoléon la regarda. Mais, loin d'être attendri, il leva les épaules et lui commanda assez rudement de se taire.
— C'est de l'enfantillage ! Vous passerez, et dans la calèche ! Allons ! m'as-tu entendu? dit-il en jurant au postillon.
Je vis qu'il était temps d'intervenir pour moi-même, espérant d'ailleurs que cette diversion pourrait lui faire voir son tort, car il avait tort dans ce moment-là. J'étais enceinte et je ne voulais pas commettre la vie de mon enfant au hasard de la réussite du passage de cette calèche. On pouvait verser, et le moins qui dût arriver de l'entêtement de Napoléon, c'était le brisement de la calèche.
— Général, dis-je au consul, en faisant signe au piqueur de venir m'ouvrir la portière, je suis responsable de la vie d'un autre ; je ne puis rester ici. La secousse sera violente et pourrait me faire non seulement beaucoup de mal, mais me tuer, dis-je en riant, et vous ne le voulez pas, n'est-il pas vrai, général?
— Moi ! s'écria-t-il. Ah! mon Dieu, vous faire le moindre mal, à vous ! Descende/, vous avez raison. Une secousse pourrait vous l'aire grand mal. •
Et. s'approchant de la calèche, il m'aida lui-même à mettre pied à terre, car depuis le commencement de la scène, il était descendu de cheval.
Encouragée par l'expression toute bonne et même plus que bienveillante qui était -uir sa figure, je me hasardai assez ridiculement peut-être a lui dire, comme il me soutenait pour descendre :
— Mais une secousse pourrail peut-être faire bien mal à Mmç Bonaparte, général? Car, enfin, si elle était comme moi...
Je laisse- à ceux qui expliquent les énigmes le soin de me traduire celle-ci. te premier consul me regarda avec un air si plaisamment stupéfait que, au lieu de sautera terre, je demeurai sur le marche-pied en riant comme une jeune folle que, j'étais. Et tout à coup lui me répondit par un éclîji d<> rire unique, mais si bruyant,
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÉS •'! , I
si clair, que nous en tressaillîmes. Enfin 'je sautai à terre etN lé h. qui avait repris son sérieux aussitôt après avoir ri, me lit obs rver < j 1 1 *^* J « • venais de faire un*' imprudence en sautant ainsi. Puis, comme s'il craignait de u'avoir pas été assez amer pour témoigner son mécontentement à sa femme :
— Relevez le marchepied et que la calèche passe ! dit-il d'un ton qui n'admettait aucune repli [ue.
M"'c Bonaparte était si paie, elle sou lirait déjà tant au moment du départ, que je ne pus m.'empêchér de dire à Napoléon :
— Général, vous paraissez méchant, et cependant vous ne Têtes pas. M c Bonaparte est malade, elle a de la fièvre. Je vous en conjure, laissez-la descendre?
11 me regarda sans me dire une parole, mais avec uni- . «pression qui me fit froid, si je puis parler ainsi :
— Madame Junot; je n'ai jamais aimé les remontrances, même étant enfant. Demandez à la signora Laetitia, ainsi qu'à Mme Permon... Jugez si depuis lui- je me suis assoupli?
Et veyant que ce qu'il me disait, et surtout le ton de sa voix, son regard, m'effrayaient presque :
— Allons, venez! que je vous fasse passer ce fleuve épouvantable , ce prêt 'ipice effrayant .'
Bourrienne était aussi descendu de cheval. Tous deux m'aidèrent à passer le ruisseau sur quelques pierres disposées pour ceia. Lorsque nous fûmes de l'autre côté. Napoléon vit que la calèche ne bougeait pas. Et en effet Joséphine, pleurant comme elle aurait pleuré devant les apprêts de son supplice, demandait au postillon d'attendre encore une minute, comme un «•« adamné demande un sursis.
— A çà ! drôle que tu es. dit le premier consul, veux-tu bien exécuter mes ordres ?
Et cette fois ce ne fut pas légèrement, mais de tonte la force de sa belle petite main blanche et rose qu'il appliqua un coup de cravache sur le dos du postillon. Et aussitôt, fouettant les deux ehevaux, il leur fit prendre leur élan et la calèche franchit le ruisseau, mais, pour dire la vérité, avec une telle difficulté et elle reçoit une si violente secousse que l'un des cols du cygne lut i un boulon sortit de sa place et la petite caisse de la calèche fut endommagée par les roues au point de ne pouvoir plus servir. Quahl à M"10 Bonaparte, elle était encore plus maltraitée par ce pas de malheur. Sa figure était bouleversée et l'on sait que les vives
émotions ne rendent intéressants que les jeunes visages. Elle pleurait, à la vérité, sans faire la lippe, grand avantage pour une femme ; mais le pochement de ses yeux, l'abattement de flasque de ses joues retombant après la tension forcée de la colère, tout cela enlaidit bien. Joséphine le savait sans doute, car elle s'enveloppa dans un grand voile de mousseline qu'elle avait sur sa tête, et nous n'entendîmes plus que ses sanglots ; cela dura jusqu'à notre arrivée au Butard. Et lorsqu'en descendant Joséphine offrit à son mari une figure en pleurs, il témoigna plus que de l'humeur, c'était de la colère. Il Fa tira assez brutalement même de la voiture et, l'emmenant dans une partie peu éloignée du bois, nous pûmes entendre qu'il continuait à gronder avec d'autant plus de force que le matin en partant il se préparait à faire une course joyeuse. Il avait eu tort en forçant sa femme à passer le ruisseau ; mais ensuite tout était de son côté. Il paraît que Joséphine avait d'autres reproches à lui faire' que celui du passage du ruisseau, car j'entendis Napoléon lui répondre :
— Tu es folle, et si tu répétais un pareil mot j'ajouterais une folle, méchante, parce que tu ne penses pas ce que tu dis là. Et puis tu sais que je hais comme la mort toutes ces jalousies n'ayanl pas le sens commun. Tu finiras par m'en donner l'envie à la fin. Allons, embrasse-moi et tais-toi, tu es laide quand tu pleures, je te l'ai déjà dit.
Le retour fut triste, malgré le raccommodement. Mmc Bonaparte me lança quelques petits mois à l'hydromel sur ma faveur spéciale d'avoir pu descendre de la calèche. Comme j'aurais fait une fausse couche en y demeurant, je ne songeai même pas à m'excuser de n'y pas être demeurée. J'avoue que cette folie de Mme. Bonaparte me semblait bien plus folie que l'entêtement du général.
Ceci me conduit tout naturellement à parler d'une petite histoire arrivée, je pense, l'année d'ensuite à cette même Malmaison, et dont le souvenir est aujourd'hui pour moi la clef explicative de beaucoup de mystères, qui sans elle me sembleraient aussi difficiles à traduire en langage de raison que les hiéroglyphes les plus abstraits le sont à M. Champollion pour les mettre en français.
Mmo Bonaparte était à Plombières. Elle y était allée seule, sans sa fille, et cette dernière était demeurée à la Malmaison pour en faire les honneurs et rendre possible notre séjour au château.
Un matin je dormais profondément. Tout à coup je suis réveillée par un coup très violent frappé près de moi, et tout aussitôt j'aper-
MÉMOIRES DE l.\ DUCHESSE d'ABRANTÊS 373
rois le premier consul près de mon lit ! Je crus rêver et me frottai les yeux. Il se mit à rire.
— C'est bien moi, dit-il. Pourquoi cet air étonné?
Une minute avait suffi pour m'éveiller entièrement. Pour réponse j'étendis en souriant la main vers la fenêtre que la grande chaleur m'avait forcée de laisser ouverte. Le ciel était encore de ce bleu vil qui suit la première heure de l'aube. On voyait au vert sombre des arbres que le soleil était à peine levé. Je pris ma montiv. il n'était pas cinq heures.
— Vraiment, dit-il quand je la lui montrai, il n'est que cette heure-là? Eh bien, tant mieux, nous allons causer.
Et prenant un fauteuil, il le plaça au pied de mon lit, s'y assit, croisa ses jambes et s'établit là comme il le faisait cinq ans avant dans la bergère de ma mère à l'hôtel de la Tranquillité. Il tenait à la main un énorme paquet de lettre sur lesquelles on voyait en gros caractères : Au premier consul; àluimême : à lui seul en personne. Enfin toutes les formules de secret et de sûreté pour le solliciteur étaient employées et avec succès, car le premier consul réservait pour, ii'i seul les lettres qui porfaicntces mots sur lasuscription.
Et je puis justifier que ce même jour, lorsque je lui dis qu'une pareille besogne était faite pour le bien ennuyer et qu'il devrait s'en remettre à une personne de confiance, il me répondit :
— Plus tard, peut-être. Maintenant c'est impossible. Je répondre à tous. Ce n'est pas au commencement du retour de l'ordre que je puis ignorer un besoin, une réclamation.
Ce sont ses propres paroles.
— Mais, lui dis-je en me montrant du doigt une grande lettre dont l'adresse mal écrite, le cachet mal posé annonçaient que l'auteur n'était pas fort habitué au travail épistolaire, cette lettre ne contient peut-être qu'une demande qui pourrait vous être soumise par L'intermédiaire d'un secrétaire ?
Napoléon ouvrit la letttre et la lut d'un bout à l'autre ; elle avait trois grandes pages remplies d'une assez mauvaise écriture. Lorsqu'il eut fini, il me dit :
— Eh bien ! cette lettre elle-même est une preuve que je t ai bien de voir par moi-même. Tenez; lisez-la.
Cette lettre était d'une femme dont le lils avait été tue en Egypte, à la bataille du 1. Cette malheureuse n'ayant pas (le moyens d'existence et déjà veuve d'un militaire mort des suites de ses campagnes, avait écrit plus de dix lettres, à ce qu'elle di-
•)it MEMOIRES DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS
sait, au ministre de la guerre et au premier consul. « ai: si, ajoutait-elle, qu'à monsieur son secrétaire et jamais de réponse ».
— Vous voyez donc bien qu'il est nécessaire que je voie moimême tout ce qu'on m'écrit en me le recommandant spécialement?
Et il se leva pour aller prendre une plume sur une table ; il lit une sorte de signe, convenu probablement entre Bourrienne et lui, sur la lettre de cette mère et veuve, de soldats, et revint s'asseoir comme s'il eût été dans son cabinet. Je crois, Dieu me pardonne, qu'il pensait y être en effet.
— Ah çà ! voici une attrape, dit-il en ôtant une. deux, trois, quatre enveloppes. Sur chacune étaient toujours les mots sacramentels : Pour lui, seul, et en mains propres.
Enfin, impatienté, il dit fort drôlement et comme si la lettre pouvait l'entendre :
— Mais c'est moi ! Et quant à mes mains — et il retournait sa jolie petite main modelée — j'espère qu'elles sont propres ?»
Il était enfin arrivé à la dernière enveloppe. Toutes celle's qu'il avait enlevées sentaient l'essence de rose à n'y pas résister. J'avais attrapé une de ces enveloppes et je regardais l'écriture, qui était assez jolie, lorsque le premier consul se mit à rire. C'était toujours assez extraordinaire chez lui. Aussi, nous qui le connaissions, avions-nous la mesure assez juste de son hilarité, pour attendre une explication d'un accès aussi joyeux.
— C'est une déclaration, dit-il, après avoir jeté encore un ou deux petits éclats, non pas de guerre, mais d'amour. C'est une belle dame, qui m'aime, dit-elle, depuis le jour où elle me vit présenter le traité de paix de Campo-Formio au Directoire. Et si je veux la voir, je n'ai qu'à donner des ordres au factionnaire de la grille du côté de Bougival, pour qu'il laisse passer une femme vêtue de blanc, qui dira: Napoléon. Et cela, — il regarde la date — ma foi, dès ce soir !
— Mon Dieu! m'écriai-je, vous n'irez pas faire une paivillr imprudence?
11 ne me répondit pas, mais me regarda iixement :
— Qu'est-ce que cela vous fait, que j'aille à la grille de Bougival ! Que peut-il m'arriver ?
— Ce que cela me fait ? Ce qu'il peut vous arriver ? Mais, général, voilà d'étranges questions. Comment ne voyez-vous pas que
mémoires m-: la duchesse d'abràntbs 373
cette femme est une misérable gagnée |i«;n t-«> tre par vos ennemi- .' Mais le piège est lui-même trop grossier. N'importe, il peut y avoir péril ! Et vous me demande/ après eela ce que peut me faire votre imprudence ?
Napoléon me regarda encore, puis se mit à rire :
— Je disais cela pour plaisanter, me dit-il ; croyez-vous donc que je sois assez simple, assez bète pour mordre à un pareil appel ? Imaginez-vous que tous les jours je reçois des lettres de ce genre-là, avec des rendez-vous indiqués tantôt ici, tantôt aux Tuileries, tantôt au Luxembourg ; mais ia seule réponse que je fasse à ces belles missives, et la seule qu'elles méritent, c'est celle-ci.
EL. allant de nouveau vers la table, il écrivit quelques mots. C'était un renvoi au ministre de la police.
— Diable! voilà six beures, dit-il en entendant sonner une pendule. Adieu, madame Junot.
Et, s'approchant île mon lit, il ramassa tous ses papiers, me pinça le pied à travers mes couvertures et, me souriant avec cette grâce qui éclairait sa figure, il s'en alla en chantant d'une voix fausse et criarde, malgré le bel accent sonore qu'elle avait en parlant :
Non, non, z'il est impossible
D'avoir un plus aimable enfant.
Un plus aimable? Ah ! si vraiment, etc.
C'était son air favori. Il parait que M"1*' Dugazon avait fait impression sur lui dans le rôle de Camille, car c'était l'unique chanson qu'il répétât. Mais une chose particulière, c'est que, à dater du premier jour où il a chanté cet air. il a dit z'ilest impossible. Junot, qui le lui a entendu dire à Toulon, n'a jamais pu parvenir à lui en faire perdre L'habitude. Il ne chantait au reste cet air que lorsqu'il était de fort bonne humeur.
Je nue levai sans penser autrement à cette visite du premier consul. Je ne pensai pas davantage, ainsi que lui, à cette foule d'enveloppes laissées par terre dans ma chambre, et ma femme de chambre n'y songea pas plus que nous deux. La journi passa comme toutes les autres, à l'exception d'une occupation qui m'amusai! assez, c'était l'étude d'un rôle, .le crois que c'était celui de \l" Derval dans les Rivaux d'eux-mêmes. Le soir, vers neuf beures, le premier consul s'approcha de moi et me dit très bas :
376 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS
— Je vais à la grille de Bougival.
— Je n'en crois pas un mot, lui répondis-je sur le même ton. Vous savez trop bien que vous feriez trop de mal à la France s'il vous arrivait de succomber. Si vous dites encore une semblable parole, je le dis à Mme Hortense ou à Junot.
— Vous êtes une petite folle, dit-il en me pinçant l'oreille. Puis me menaçant du doigt :
— Si vous vous avisiez de dire un mot seulement de ce que je vous ai laissé voir, je serais non seulement mécontent, mais vous me feriez de la peine.
Il me regarda. La dernière considération suffisait, général.
— La tête de la mère, la tête de la mère absolument !
Je ne répondis pas. Il attendit quelques minutes. Voyant que je continuais à garder le silence, il se leva et passa dans le billard.
Le lendemain matin, je fus encore réveillée par le même coup, à la porte de ma femme de chambre, et le premier consul entra, comme la veille, avec un paquet de lettres et de journaux à la main. Il ne me demanda pas pardon, comme la veille, de m'avoir éveillée trois heures trop tôt, mais il me dit :
— Pourquoi dormez-vous la fenêtre ouverte ? C'est mortel pour les femmes qui ont, comme vous, des dents comme des perle-, il ne faut pas vous exposer à perdre vos dents. Elles sont comme celles de votre mère, de vraies petites perles.
Et il se mit à lire les journaux et à faire des marques à plusieurs lignes avec son ongle. Il levait quelquefois les épaules et marmottait un ou deux mots que je n'entendais pas. Il dit ce jour-là une parole sur quelqu'un que je dois rapporter dans toute sa vérité, car je suis sûre que dans cet instant la vérité le portait seule à la dire.
Il tenait un journal. Je ne me rappelle plus lequel, mais je crois être sûre cependant que c'était une gazette étrangère, écrite en français. Je ne sais s'il y en avait à cette époque, mais j'en suis presque certaine. Il était question, autant que je pus en juger par une question qu'il me fit, du prince de Wurtemberg. Ce jeune prince avait été trouvé à Paris, presque déguisé, avec une demoiselle bien née qu'il avait non pas enlevée, mais séduite. 11 paraît que le duc n'était pas d'humeur facile, et M"0 Abel n'obtint pas la réparation unique qui puisse être offerte à une jeune fille crédule. Junot avait été mêlé dans cette affaire pour faire trouver les jeunes gens. Je savais tout cela confusément, mais, n'y attachant au-
MÉMOIRES L)E LA DUCHESSE d'aBRANTBS 377
eune importance, parce que je n'y mettais aucun intérêt, je De savais que ce qu'on en disait partout, et ce qu'on en disait n'était pas à la louage du jeune prince. (I parait que ses compatriotes n'en jugeaient pas plus favorablement, car l'article était sanglant.
— Avez-vous vu cette jeune tille? me demanda le premier eon-ul Je répondis négativement.
— Ah ! oui. Je me rappelle que, lorsque je parlais à Junot de la prendre chez vous pour en avoir soin, il lit un saut de dix pieds en l'air... Et le jeune duc?
Je ne l'avais pas non plus rencontré, ou bien, si je l'avais vu à l'un des dîners du quintidi, comme en effet cela devait être, je n'y avais pas fait attention. J'ignorais quelle figure il avait.
— C'est un de ces jeunes fous qui se croient tout permis, parce qu'ils sont princes, dit le premier consul. Au surplus, il a m;i g dans cette circonstance et le père de la jeune fille, ayant un nom connu dans la diplomatie, aurait dû mettre plus d'insistance dans la séparation.
El frappant le journal du dos de la main :
— Voilà un homme qui n'attirera jamais la parole du bl sur lui, c'est le prince Charles. Cet homme aune àme des temps héroïques, un cœur de l'âge d'or. C'es-t un homme vertueux. Cette parole renferme tout, lorsqu'elle est dite sur un prince.
Il est à remarquer que bien certainement, à cette époque, Napoléon avait déjà des idées d'ambition souveraine. Du moins je le crois. Mais je crois aussi que les éclairs qui jaillissaient encore par intervalles de son àme pour éclairer une pensée républicaine, étaient véritables. C'était un feu qui s'éteignait et qui bien certainement aurait toujours brûlé si les corps de l'Etat avaient eux mêmes défendu la liberté de la république.
A près avoir encore parcouru quelques journaux et quelques lettr le premier consul me pinça encore lepiedà travers ma couverture, me dit bonjour et descendit dans son cabinet en marmottant quelques fausses notes.
J'appelai ma femme de chambre. C'était une femme quej'a depuis peu de temps à mon service. Je lui dis. sans aucune explication, que je défendais d'ouvrir lorsqu'on frapperait d'aussi bonne heure cbe/ moi.
— Mais, madame, si c'est le premier consul?
— Je neveux pas être réveillée d'aussi grand matin par le premier consul plus que par tout autre, faites ce que je VOUS dis.
La journée fut encore semblable à toutes autres. Seulement, le soir, on fit une promenade en calèche et l'on fut du côté du Butard. En passant près de l'endroit qui avait tant effrayé Mme Bonaparte, le premier consul loua beaucoup mon courage.
— Mais il me semble que je fus assez poltronne pour descendre, dis-je tout franchement.
— Mais c'était une précaution pour votre état, et cette précaution n'en est que mieux à vous. Néanmoins, j'ai vu que vous n'aviez pas peur.
Il n'est peut- être pas arrivé à Napoléon de faire un compliment aussi long, deux fois dans la vie. Je fus tellement surprise que je ne pus répondre. Mes oreilles n'étaient pas les seules ouvertes et occupées à entendre, l'étonnement ne fut pas pour moi seule.
— Je veux vous donner à déjeuner ici après-demain, dit le premier consul, lorsque nous fûmes au pavillon du Butard. Nous chasserons un peu avant et après. Cela me fera du bien et nous amusera tous. Après-demain mardi, je vous donne rendez-vous ici à dix heures.
On se promena encore quelque temps, puis on rentra au château. Le premier consul, après avoir fait deux ou trois tours dans le salon s'en fut travailler et nous ne le vîmes plus de la soirée.
Je me couchai sans pouvoir m'endormir. J'avais ma montre près de moi. Je suivais le mouvement de l'aiguille. Lorsqu'elle marqua six heures, j'entendis les pas du premier consul dans le corridor. Il s'arrêta à la porte et frappa, mais un coup beaucoup moins fort que les jours précédents. Il attendit un moment, puis frappa une autre fois. Ma femme de chambre s'éveilla alors probablement et j'entendis qu'elle lui disait que j'avais pris la clef. Il ne répondit rien et s'en alla.
Lors(|in> le bruit de ses pas se perdit dans l'escalier qui menait à son cabinet, je respirai comme si le plus lourd des fardeaux avait été enlevé de ma poitrine, puis je me mis à pleurer encore. Je regardais le premier consul comme mon frère, et même, le sentiment que j'avais pour lui ayant toujours été appuyé sur une profonde admiration, je le voyais plutôt comme un père. Il était le protecteur de mon mari, son appui, Junot lui-même le considérait comme sa plus chère affection. De quel œil verrait-il cette sorte de méfiance grossière que je lui témoignais, en le privant d'un moment de distraction qu'il se donnait en venant causer avec une enfant qu il avait presque vue naitre? Oui, mais les
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS 379
autres ne verront pas la chose aussi innocemment, me dis-je. •) ai déjà surpris des regards malveillants et d'autres trop bienveillants — car, àcel égard, la corruption habite surtout auprès du pouvoir — et j'étais bien déterminée à ne pas les mériter.
Je me rendormis, après avoir dit à ma femme de chambre de fermer la porte qui donnait chez elle. J'avais presque pris mon parti et j'étais plus tranquille. Je dormais donc profondément Lorsque ma porte s'ouvrit avec assez de force et je vis le premier consul.
— Craignez-vous donc que l'on vous assassine? me dit-il avec un ■ aigreur assez forte pour m'ôter toute craint-'.
Car aussitôt que Ton veut m^ passer le mors, je deviens rétive et i! put juger, à ma physionomie, que j'étais plus fâchée que repentante.
Je lui dis que étant levée de grand matin, j'avais été dans la chambre de ma femme de chambre et que. voulant désormais qu'on entrât par ma chambre, j'avaïsôté la clef de la sienne. Napoléon fixa sur moi ses yeux de faucon et d'aigle tout ensemble et ne me répondit pas. J'eus le tort de ne pas lui dire à l'instant même ce que j'avais résolu, mais j'eus une sotte timidité et je m'en suis bien repentie.
— C'est demain notre chasse au Bâtard, me dit le premier consul. Vous ne l'avez pas oublié depuis hier ^oir, n'est-ce pas ? Nous partirons de bonne heure et, pour que vous soyez prête, je viendrai moi-même vous éveiller. Et, comme vous n'êtes pas ici au milieu d'une horde de Tartares, ne vous barricadez pas comme vous l'avez fait. Au reste, vous voyez que votre précaution contre un vie! ami ne l'a pas empêché d'arriver jusqu'à vous. Adieu.
Et il s'en alla, mais cette fois sans chanter.
Je regardai ma montre. Elle marquait neuf heures. Je fus désolée. Cette heure était celle où toutes les femmes de chambre allaient et venaient dans la maison p.our le service de leurs maitresses et il était impossible que l'une d'elle au moins ne l'eût pas vu entrer ou sortir, el r'çn était assez pour que tout le château en tût informé.
— Mais comment esfc-ibdonc entré'? me'demandai-je. J'appellai M,la Caroline et lui demandai pourquoi elle o avait
|'a- suivi mes ordres. Elle me dit que le premier consul avait oùvert avec un passe-partout et qu'elle n'avait pa- osé l'empêcher d'entrer dans ma chambre.
380 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS
Ce même jour dont je viens de parler, ce lundi, veille d'une chasse au Butard, Junot vint à la Malmaison, il me fut impossible de trouver un autre expédient que celui défaire rester Junot près de moi. Aussitôt que je lui en dis le premier mot, il se récria comme si j'avais reparlé de m'en aller avec lui. Mais ici j'avais bien plus de marge pour étendre mon texte et, malgré sa résistance, ce fut en souriant qu'il me dit :
— Heureusement que je ne crains plus les arrêts. Mais tu me feras gronder.
Et il resta.
La demie de cinq heures venait de sonner lorsque j'entendis le bruit des pas du premier consul retentir au bout de notre long corridor. Le cœur me battit violemment. J'aurais donné ma vie pour que Junot fût à Paris. J'aurais voulu le rendre invisible, le cacher, mais il n'était plus temps.
Et, reposant ma tête sur mon oreiller, j'attendis l'événement.
La porte s'ouvrit avec bruit.
— Comment ! Encore endormie, madame Junot ! un jour de chasse ! Je vous disais bien que...
Tout en parlant, le premier consul avait fait le tour nécessaire pour arriver en face du lit, il avait soulevé le rideau et demeurait immobile à la vue de cette figure tant connue, de ce visage de l'ami le plus fidèle, le plus dévoué !
Je suis presque sûre qu'il crut d'abord que c'était une vision.
De son côté, Junot, à peine éveillé, appuyé sur un de ses coudes, regardait le premier consul av^c un air étonné qui aurait égayé un tiers dans ce moment singulier. Cette figure fortement colorée, avec un turban rouge et brun qui lui entourait la tète, l'expression animée de cette physionomie mobile, tout donnait à cette scène un caractère oriental. Mais dans le regard de Junot il n'y avait nulle colère.
— Eh ! mon Dieu, mon général, que venez-vous donc faire chez nos femmes à cette heure-ci ?
Et ces paroles furent dites par lui avec un ton de bonne humeur.
Je venais réveiller Mme Junot pour la chasse, répondit le premier consul sur le même ton, mais après m'avoir lancé un long regard dont le prolongement est encore présent à ma pensée, malgré les trente années qui me séparent de ce moment. Mais je vois qu'elle a un réveil-matin beaucoup plus matinal encore que moi. Je pourrais gronder, car enfin, monsieur Junot, vous êtes ici en contrebande.
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— Mon général, répondit Junot, si jamais faute fut «I j<j;iic de pardon, c'est bien la mienne. Si vous aviez vu cette petite sirène-la, hier soir, employer toute sa magie pendant plus d'une heure pour me séduire, je crois que vous me pardonneriez.
Le premier consul sourit, mais il était évident que son sourire était forcé.
— Aussi je t'absous, etentièrement. C'est Mme Junot qui sera punie. Et ilse mit à rire de ce rire qui ne rit pas.
— Pour te prouver que je ne suis pas fâché, je te permets de venir à lâchasse avec nous. Es-tu achevai?
— Non, mon général, je suis venu en voiture.
— Eh bien, Jardin te donnera un cheval, et je te permets de me gronder tout à ton aise (1). Adieu, madame Junot. Allon>. levez-vous et soyez diligente.
El il sortit.
— Ma foi, dit Junot en sautant de son lit, voilà, je vous Pavoue, un bien excellent homme! Quelle bonté !... au lieu de me gronder, au lieu -le me renvoyer comme un vilain faire mon devoir à Paris. Ma Laure, conviens que c'est vraiment un être non seulement étonnant, mais hors du cercle de l'humaine nature.
Lorsque tout le monde fut prêt et réuni sur le pont de pierre du jardin, on amena plusieurs calèches et des chevaux de main. Une petite calèche à la Daumont s'avança, le premier consul s'y plaça et me faisant signe de la main :
— Madame Junot, voulez-vous m'honorer de votre compagnie ? Il y avait dans le sourire qui accompagnait ces mots fort simples,
une expression qui ne me plaisait pas. Je montai sans répondre. Vigogne referma la portière, et la petite et légère voiture, prenant à droite, suivit une allée qui menait à l'une des grilles du parc. Je -avais que le premier consul ne resterait en voiture que penl;mt le trajet du château au rendez-vous, car alors il devait monlel m cheval, mais ce temps me paraissait bien long et pour beau- Coup j'aurais voulu être hors de là.
Lorsque nous tûmes à quelque dislance du château, le premier consul, qui jusqu'alors avait regardé les personnes à cheval qui passaient près de nous en rejoignant lu tête de la troupe, se tourna de mon coté et. se croisant les bras, il me dit :
— Vous vous croyez beaucoup d'esprit ?
(1) Parce qu'il ne -avait pas chasser.
Je ne répondis rien. Il répéta :
— Vous vous croyez beaucoup d'esprit, n'est-ce pas ?
Je répondis. — car le ton devenait positivement interrogatif — mais avec fermeté, quoique avec mesure. Avec un tel homme j'étais perdue, si je me laissais intimider en ayant raison.
— Je ne me crois pas un esprit au-dessus de la portée ordinaire, mais je pense que je ne suis pas une imbécile.
— Une imbécile, non, mais une sotte.
Je gardai le silence.
— Pouvez-vous m'expliquer pour quelle raison vous avez fait rester votre mari ?
L'explication Sera claire et concise, général. J'aime Junot. Nous sommes mariés et j'ai pensé qu'il n'y avait nul scandale à ce qu'un mari demeurât près de sa femme.
— Vous saviez que je l'avais défendu et vous savez aussi que mes ordres doivent être exécutés.
— Ils ne me regardent pas. Lorsque les consuls auront signifié leurs volontés pour le degré d'intimité qui doit régner entre deux personnes mariées ensemble, et le nombre de jours et d'heures qu'elles doivent accorder à leurs entrevues, alors je verrai à m'y soumettre. Jusque-là, général, mon bon plaisir, je vous l'avoue, sera ma seule loi.
Ici. je devenais impolie, mais j étais en colère. Probablement que cette manière d'être de ma part lui donna de l'humeur aussi, car il reprit avec aigreur et une sorte d'ironie :
— Vous n'avez pas eu d'autre raison que votre amour pour voire mari en le faisant rester ?
— Non, mon général.
— Vous en avez menti.
— Général!
— Oui, vous en avez menti, reprit-il avec une voix altérée. J'ai deviné la raison qui a provoqué cette démarche. Vous avez eu de moi une méfiance... que vous ne devez pas avoir. Ah ! vous ne me répondez pas, dit-il d'un air triomphant.
— Et si j'avais eu en cela un autre motif que la méfiance dont vous parlez, général, si je m'étais aperçue que vos visites aune telle lieure dans la chambre d'une jeune femme de mon âge pourraient me compromettre étrangement aux yeux des personnes qui habitent cette maison avec moi, et que j'eusse pris ce moyen pour les faire cesser?
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Je n'oublierai jamais l'expression de la physionomie de Napoléon dans ce moment. Il veut une rapide succession de sentiments donl aucun no lait mauvais.
— Si cela étail vrai, dil-il enfin, pourquoi ne pas m'avoir parlé à moi-même de ce qui vous troublait. Ne vous aï-je pas montré assez d'amitié, méchante enfant, depuis huit jours, pour avoir confiance en moi?
— Voilà mon tort peut-être. J'aurais dû songer que vous m'avez connue enfant, général; que mes parents vous aimaient, que vous étiez vous-même tendrement attaché à ma mère — il regarda de l'autre côté de la roule — et que surtout et avant tout il y avait une raison, la plus forte de toutes, qui devait me donner l'assurance de vous dire ce que je pensais de ces visites matinales dès le deux ou troisième jour, c'est que je suis la femme de Junol, de L'homme qui vous aime le mieux et le plus en ce monde.
Qui vous parle d'affliger Junot? Pourquoi ne m'avoir pas parlé à moi ?
— Et le moyen de le faire ! Lorsque hier matin vous employiez un moyen qui serait appelé indigne, pourentrer chez moi, après que ma manière d'agir a du vous montrer, général; que les visites du matin que vous aviez la bonté de me faire étaient jugées par moi ce qu'elles sont en effet, c'est-à-dire compromettantes? Vous ■êtes entré une seule minute, et certes avec un air d'humeur qui n'appelait pas la confiance. J'ai dû alors ne recourir qu'à moimême. Peut-être ai-je eu tort dans le moyen.
— N'y a-t-il J)asde conseil de votre mère, dans tout cela?
— De ma mère, général? Comment ma mère pourrait-elle me diriger? Ma pauvre mère ! il y a un mois que je ne l'ai vue.
— Vous pouvez vous écrire.
Et le regard de Napoléon m'entourait de son interrogation.
— Mon général; je n'ai point écrit à ma mère que je n'étais point en sûreté sous votre toit. Je lui aurais fait trop de peine.
— Madame Junot, vous me connaissez depuis assez longtemj s pour savoir que vous n'obtiendrez pas la continuation de mon amitié en parlant comme vous le faites. Il ne manquerait plu- à votre manière d'agir en tout ceci, que vous eussiez été dire a Junot ce que vous avez si heureusement imaginé.
Et ce même regard investigateur m'enveloppait de nouveau.
— Je ne réponds pas à cette interpellation, général, répondis-
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je avec une humeur que je ne dissimulai plus. Si vous ne m'accordez ni de bon sens, ni d'esprit, accordez-moi du moins assez de cœur pour ne pas blesser celui que je connais, et que vous connaissez aussi.
— Encore !
Et il frappa le bord de la calèche avec son poing fermé.
— Encore!... Taisez-vous!
— Non, général, je ne me tairai pas. Je continuerai ce que je veux avoir l'honneur de vous dire. Je vous supplie de croire que ma mère, ni mon mari, ni même un de mes amis, n'ont été instruits de ce qui s'est passé depuis huit jours. Je dois vous ajouter que ne vous supposant aucune mauvaise intention, il y aurait eu inconséquence à moi à me plaindre d'une marque d'amitié, parce qu'elle pouvait me compromettre. Mais j'ai jugé à propos de la faire cesser, quelque prix que je dusse y mettre. Et voilà où ma jeunesse sans conseils m'a sans doute fait errer, puisque je vous ai déplu. J'en suis peinée. Mais voilà tout ce que je puis dire.
Nous allions arriver. On entendait déjà les chiens, les cors, tout le bruit de la chasse. Le premier consul prit une physionomie moins sombre que celle qu'il avait pendant mon long discours.
— Et vous me donnez votre parole d'honneur que Junot ne sait rien de toute cette sotte affaire?
— Grand Dieu ! général, comment une pareille idée peut-elle se présenter à vous, connaissant Junot comme vous le connaissez ! Mais c'est un Othello pour la violence des passions, un Africain pour la chaleur du sarg ; sa faible raison française n'aurait pas eu la force de juger sainement de tout ceci, et...
Je m'arrêtai.
— Eh bien ! après ?... Allons ! n'ayez pas de réticences en parlant. Rien n'est plus sot.
— Eh bien, général, si j'avais dit à Junot tout ce qui s'est passé depuis huit jours, ni lui ni moi nous ne serions ici ce matin ! Junot vous est assez connu pour cela, n'est-ce pas?
Napoléon ne répondit rien à son tour et fit jouer ses doigts sur le bord de la calèche. Enfin, se tournant vers moi :
— Vous ne voulez donc pas croire que je ne vous voulais aucun mal?
— Moi, général! Je suis au contraire si convaincue que vous n'aviez aucune mauvaise intention que je puis vous assurer quo mon attachement pour vous, attachement qui date de l'enfance,
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ainsi que l'admiration que vous inspirez et que je sens plus qu'une autre, n'en éprouveront nulle atteinte. Et voilà une main peur gage de mes paroles.
Je ne puis rendre, non, je ne puis expliquer ni exprimer son mouvement de front, son regard et son demi-sourire, secouant négativement et doucement la tète, en refusant ma main. Je fus blessée ili1 ce refus.
— Ainsi, lui dis-je, nous sommes brouillés, parce qu'il vous a convenu de faire une chose dans laquelle, au fait, tous les torts sont de votre côté, et vous allez laisser croître la barbe et mettre le stylet au côté ( I ) parce que vous m'avez fait de la peine !
Il demeura une minute les yeux attachés sur la route, puis, se tournant tout à coup vers moi. il me tendit sa petite main après l'avoir dégantée :
— Croyez bien que j'ai de l'amitié pour vous, Mme Junot. Il aurait tenu à vous qu'elle fut plus solide encore. Mais l'éducation première ne change pas. Elle inculque les sentiments et ceux qui vous ont été inspirés pour moi sont d'une méchante nature. Yonne m'aimez pas, et je suis sûr...
Je prends la liberté de vous interrompre, général, pour vous supplier de ne jamais parler ainsi. Vous m'affligez et d'autant plusqr.e c'est faux de raisonnement, de conséquences et de tout enfin. Ditesmoi que vous ne le pensez pas, il me serait trop pénible de vous quitter ainsi.
Le premier consul regardait alors les couples de chiens que menaient les piqueurs; il se retourna si brusquement que la calèche lit un mouvement sur le côté et il s'écria :
— Vous partez !
— Au retour de la chasse, général, j'ai déterminé Junot à m'emmener, et voici qui vous prouvera que, même sans aucun des incidents qui vous ont occupé tous ces jours-ci — je dis cela en souriant — je n'en serais pas moins partie ce matin pour ail r auprès de ma mère.
— El quand reviendrez- VOUS? me demanda-t-il avec un air; moqueur pour donner de l'humeur à quelqu'un mieux disposé que moi. Aussi je répondis avec aigreur:
— Lorsque je serai nécessaire pour mon rôle, général. Mais
^l)On sait qu'en Corse, la personne offensée, ou qui croit l'êti ainsi on état de vendetta, aussitôt que l'injure i été commise.
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vous pouvez disposer de mon appartement. Je ne l'occuperai plus> à l'avenir. Je vous en donne ici l'assurance.
— Gomme vous le voudrez. Au surplus, vous faites bien de vous en aller ce matin. Après toute cette sotte affaire, vous et moi nous n'aurions pas grand plaisir à nous voir maintenant. Vous avez raison... Jardin! mon cheval.
Et, ouvrant lui-même la portière de la calèche, il sauta à terrer monta sur son cheval et partit au galop.
Lorsqu'on revint au château, je dis àMme Louis que la santé de ma mère me demandait impérieusement à Paris et que j'allais repartir avec Junot. L'excellente femme me comprit et je crois même quelle me comprit tout à fait. Elle voulut me retenir à diner, mais Junot était absent de la veille et il avait besoin de se retrouver chez lui. Nous refusâmes donc et revînmes à Paris, où nous dînâmes chez ma mère.
Je retournai à la Malmaison quelque temps après pour le retour de M,ne Bonaparte. Elle revint de Plombières où elle avait été passer ce qu'on appelle une saison d'eaux, c'est-à-dire six semaines. Je retrouvai le premier consul fort bien pour moi, mais je pus facilement m 'apercevoir qu'il avait toujours cette pensée à la fois injurieuse et bizarre, que j'avais été dirigée dans tout ce qui s'était, passé entre nous dans la semaine qui avait précédé mon départ. J'en fus peinée. Mais, ne connaissant aucun moyen humain de détruire cette prévention, je laissai le temps (1) en faire l'ouvrage et n'en changeai pas davantage le plan de conduite que je m'étais tracé.
(1) A cette époque, je sais très positivement que des rapports et des rapports faux envenimaient toutes les paroles de ma mère redites dans un sens différent et tout dénaturé au premier consul. Je suis presque sûre que cette histoire est venue à la connaissance de ceux qui devaient nécessairement en faire \tn usage pernicieux pour elle et pour moi. Le premier consul a gardé longtemps une sorte de rancune qu'il n'aurait pas ressentie bien certainement si elle n'avait pas été non seulement éveillée, mais entretenue avec soin.