CHAPITRE XX
Le général Mortier. — Portrait ami. — Paix de Lunéville et joie générale. — Etat des partis. — Bonaparte abandonne celui de la Révolution. — Menaces et surveillance. — La police de Junot et celle du premier consul. — M. de Cobentzel. — Histoire contée par Bonaparte. — La comtesse d'Escaibagnas et l'Impératrice de Russie. — Le Vaudeville se remet à chanter. — Des larmes au rire. — M. de Spengporten. — Le charme de Mme Récamier. — Les étrangers reviennent. — Leurs appréhensions. — La princesse 0*'*. — Les mystifications. — Les membres de l'Institut chez la princesse.
Tue suilc continuelle de nos triomphes avait enfin déterminé l'Autriche à conclure la paix. Elle fut signée à Lunéville H par le comte Louis de Cobentzel pour l'empereur d'Allemagne et le corps germanique d'une part, et par Joseph Bonaparte au nom de la république française, qui alors pouvait encore se dire une et surtout indivisible. Tout ce qui avait t'ait parti.' du <•< ugrès vint à Paris afin d'y prendre part aux fêtes que le premier consul ordonna, pour que le peuple put à son gré témoigner sa joie et commencer un mouvement, une circulation d'argent qui devait alimenter le commerce en taisant travailler cette foule d'ouvriers qui. au nombre de plus ds cent mille individus, n'existent dans Paiis que parle travail de leurs mains, acheté par la classe supérieure, et donl le travail, qui ne consiste souvent qu'en objets de luxe, est cependant composé de choses dont cette qlasse de pouvait pas. à cette époque, s.- passer, plus que l'autre ne pouvait se passer de pain. Les fêtes que le gouvernement donnait étaient un signal non seulement pour Paris, mais pour le reste de toute la France, de bals, «le dîners, de réunions de tous
(1) 9 février 1801.
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genres. Il en résultait dans Paris, à cette époque, une vie, un mouvement qui du reste ne s'est arrêté qu'en 1814. Chaque jour on avait dix invitations pour occuper sa soirée. Le luxe oriental, que depuis l'empereur exigea dans sa cour, n'était pas encore connu. Mme Bonaparte, qui possédait dans une réelle perfection l'art de se bien mettre, donnait l'exemple de la plus extrême élégance. Rien n'était charmant à voir comme un bal à la Malmaison, composé de cette foule déjeunes femmes que la famille militaire du premier consul venaient de mettre dans le monde et qui formaient dès lors, sans qu'elle en eût encore le nom, la cour de Mme Bonaparte. Toutes étaient jeunes. Beaucoup étaient jolies, et je n'en connais qu'une seule qui fût laide au point de mériter cette épithète. Et lorsque celte belle troupe était vêtue de robes de crêpe blanc, garnies de fleurs, coiffée de guirlandes aussi fraîches que le teint de ces jeunes visages riants, gracieux, et beaux de gaîté et de bonheur, c'était un charmant et remarquable coup d'œil de voir la danse animée et joyeuse dans ces salles que parcouraient en même temps le premier codsuI et les hommes avec lesquels il pesait les destinées de l'Europe. Les toilettes se renouvelaient souvent. Aussi la première année du consulat n'était pas écoulée que les villes manufacturières de la France refleurissaient et devenaient de nouveau l'honneur de la patrie. Sans doute les hommes en place accumulaient de moins grosses sommes ou achetaient moins de rentes, mais les marchands vendaient, les domestiques étaient placés, les ouvriers étaient occupés, parce que, lorsque dans un hiver il y avait huit mille, dix mille bals dans Paris, cinq ou six mille dîners, il suivait tout naturellement, de cette manière de vivre, que les marchands de soieries avaient vendu un million d'aunes de satin ou de florence, du crêpe et du tulle en proportion, que les cordonniers faisaient des souliers. Enfin toutes les branches de commerce se trouvaient plus heureuses, car, pour la toilette d'une femme élégante, le fleuriste pour les fleurs, le coiffeur et la couturière pour leur industrie, le parfumeur pour ses gants, ses éventails et ses essences, sont également appelés à y concourir. L'argent qui leur sera donné passera en grande partie de leurs mains dans celles des ouvriers qu'ils emploient. Il en est de même dans la classe plus élevée du commerce, les bijoutiers, les orfèvres, les marchands de porcelaines, de cristaux, les tapissiers, les ébénistes, toute cette immense partie de la population de la grande ville, tout cela est
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plus heureux quand la classe supérieure reçoit du monde et dépense sa fortune honorablement. J'ai vu le bonheur du peuple des faubourgs au temps où il était occupé et lorsque, dans sa laborieuse vertu, il ne demandait pour être paisible que de l'ouvrage, et il lui était abondamment fourni. C'est peut-être la partie, la plus riche en vertus, la plus noble en sentiments, que la classe ouvrière à Paris. Jamais, dans le cours de la Révolution, elle ne s'est soulevée que forcée par le malheur ou par la faim.
La faim, le plus impérieux de tous les besoins! celui qui rend aveugle et sourd à toutes les considérations, et ne produit que les fruits semés par un gouvernement imprévoyant : le désespoir et la révolte.
Mais à l'époque à laquelle nous sommes maintenant dans ces Mémoires il n'en allait pas ainsi, tout prospérait. La paix do Lunéville (1), comme je viens de le dire, avait été signée et la gloire que le premier consul répandait sur la France, en lui assurant pour limite le Rhin jusqu'au territoire hollandais, était vivement sentie par une nation reconnaissante. Les cessions stipulé»- à Campo-Formio entre le général Bonaparte et le même plénipotentiaire, M. le comte Louis de Cobentzel (2), y furent continuées de nouveau. Tout était gloire pour nous.
A tous'ceux de mon âge je dirai : « Rappelez- vous. » Aux plujeunes, je dirai : « Étudiez l'histoire du temps passé et comparezla à celle de nos jours. » Alors nous trouverons la France environnée, sous le consulat et l'empire, d'ennemis acharnés, excités par la vengeance et la haine, contraints à la paix. Mais, lorsqu'il la signent, c'est avec une main cachant derrière leur dos et la torche et le poignard. Non seulement ces ennemis entourent la France du couchant au levant et du nord au midi, mais dans son intérieur elle renferme des éléments de mort et de destruction. Il faut détruire, pour parvenir à un but, le gouvernement ferme et vigoureux qui vient de s'établir. Les successeurs de Babœuf sentent qu'aujourd'hui il faut autre chose pour ramener les beaux jours anarchistes, que de monter à cheval et de s'en aller au camp
(1) C'était, comme on le sait, la cession des Pays-Bas à la France : le dnch ■ de Milan, Mantoue, RIodène, à la république Cisalpine, et les iles Ioniennes à la France.
(2) C'est M. le comte Louis de Cobentzel qui était le plénipotentiaire pour l'empereur d'Allemagne, au traité de Campo-Formio.
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de Grenelle ou à tout autre, en criant : « Vive la liberté ! » Les royalistes qui ont une plus grande capacité' que cette foule révolutionnaire qui ne veut que le trouble, jugent encore plus certainement que le général Bonaparte est en ce moment le plus grand obstacle au retour de leurs maîtres. L'Angleterre. l'Autriche la Prusse et la Russie voient à cette heure au pouvoir un homme qui jusqu'alors les a vaincues sans avoir l'autorité exclusive.
Que fera-t-il donc maintenant qu'il a la puissance ? C'est ainsi que par tous le premier consul est considéré comme un obstacle à la volonté de chacun en particulier. Son ascendant, tout en ayant prévalu, est redouté et attaqué. Le seul parti qui sache l'apprécier est précisément celui dont il se méfie le plus et qu'il redoute, tandis que lui-même sorti de ses rangs, lui-même fils de ce parti, il aurait multiplié sa force au point d'en faire le levier du monde, s'il se fut rallié à ce parti, qu'il eût accepté son amour et justifié sa confiance. Ce parti -Hait celui de la Révolution, restes infortunés du parti républicain ; mais républicain pur et sans rien de ces idéologies terribles dans leurs essais, plus terribles encore dans leur résultat. Le général Bonaparte influencé par ses souvenir- I . peut-être par une autre cause que je n'ose deviner, fit la faute immense d'abandonner son plus ferme appui. Celte faute lui fut comptée bien cher !
Mais je m'éloigne de mon sujet. Je dois revenir à cette époque que je retraçais à l'instant où la France, couronnée tout à la fois de lauriers et d'oliviers, n'en était pas moins entourée d'ennemis voulant sa perte, et cherchant à ébranler, à renverser le colosse qui déjà lui communiquait ses forces.
C est ainsi que de toutes parts le danger s'infiltrait en France, et s'y présentait sous toutes les formes. Il tentait le passage par toutes les voies. Peu lui importait pourvu qu'il atteignît Bonaparte. Est-ce donc un crime à lui lorsqu'il avait en son àme cette ferme conviction que la France était convoitée comme une proie par tous les vautours qui planaient autour d'elle et que lui s ri. pouvait la sauver dans ce pressant danger? Est-ce donc un crime à lui d'avoir fait jouer tous les ressorts que la puissance lui donnait alors? Il fallait prévenir le partage de la France. Il était arrêté,
(1) Tous ses généraux, la plus grande partie des officiers supérieurs de l'armée, jusqu'aux colonels et chers d'escadrons, avaient acquis leurs grades dans les guerres de la Révolution, et leur opinion était connue.
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il était immanquable, il devait avoir lieu si la coalition était entive en France en 1799. Nous étions épuisés à cette époque fatale ; le vertige tournait encore nos tétes. Nous avions uni' infamie habituelle, une honte sanglante qui devait nous rendre de facile conquête pour qui alors aurait bien voulu nous prendre. Mais L814 nous trouva retrempés, et cent victoires glorieuses faisaient peur à qui voulait mettre la main sur nous.
Une extrême surveillance était donc d'abs du • nécessité dans ces temps orageux. El M. de Bourrienne, que sa position près du premier consul mettait plus qu'un autre en mesure de tout considérer d'un œil impartial, s'il l'eût voulu, ne peut prononcer un tel jugement sur l'organisation que le premier consul forma en ÎNUO, et surtout en 1801 après la machine infernale.
Certes je suis loin de chercher à faire l'apologie, à défendre même ce système inquisitorial qui s'établit sous l'empire et par les soins de Fouché. Honte éternelle sur lui ! Non jamais ma voix ne s'élèvera sur un tel sujet que pour prononcer analhème sur tout ce qu'il a d'infâme. Il a produit des crimes inconnus jusqu'à lui, il a provoqué des sentiments, des passions dont l'odieux était considéré comme fable. On a vu des hommes portant les insignes de l'honneur, plus coupables que le brigand dont on se méfie, violer l'entrave sacré de la loi à l'abri de l'impunité. Rien ne peut excuser les indignités commises lorsque le système despotique une fois établi, les esclaves les plus volontaires crurent de leur devoir de lutter de bassesse et de cruauté.
Que d'actions commises au nom de l'empereur, tandis qu'il ignorait quelquefois l'offense de la victime (1) ! Mais faut-il donc abuser de la connaissance que nous avons de quelques turpitudes pour intervertir l'ordre des temps, pour accuser qui n'est pas coupable ?
Junot n'était chargé d'aucune police. Il savait beaucoup de faits, d'événements, parce que le commandant militaire d'une grande ville doit chaque matin recevoir un rapport sur l'état intérieur, et sur l'ordre ou le désordre. Le commandement de Berne, celui de New- York, de Philadelphie sont dans la même obligation I i police de Paris ne concernait Junot en aucune façon. C'était M. Dubois qui en était chargé et qui, certes, s'en acquittait de manière
(1) Des scellés enlevés sans les formalités requises. Je raconterai cette histoire plus tard. Elle m'est personnelle.
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à n'avoir nullement besoin d'un surveillant. Seulement, je le répète, la police militaire que l'état-major de la place était chargé d'exercer, ouvrait à Junot une infinité de portes par lesquelles bien souvent il ne regardait même pas. Que de fois j'ai vu de ces rapports faits par le vieil adjudant de place Laborde et que Junot faisait transcrire pour en enlever quelques noms, quelques mots, pouvant compromettre ceux qu'ils concernaient, et n'étant d'aucune importance pour la sûreté du premier consul ! Je citerai à ce sujet une petite anecdote.
Une femme fort importante dans la bonne société se trouva compromise à l'époque d'une conspiration sous le consulat. Je ne me rappelle pas bien si c'était celle de la machine infernale ou bien celle de Chevalier. Le fait est seulement que cette femme, parfaitement innocente, se trouva compromise par l'étourderie d'un jeune fou qui alla lui demander asile. Le jeune homme était lieutenant dans le régiment du colonel Fournier. Il était fortement compromis et7 loin de le faire connaître à la personne qu'il compromet en lui confiant son sort, il lui cache le motif politique de sa proscription. La gendarmerie était sur ses traces. Elle l'eut bientôt atteint et le prit sous l'aile de Mme de Montesson, car telle était sa protectrice. Aussitôt qu'elle sut la vérité, elle s'empressa de prier Junot de passer chez elle. Le premier consul la considérait beaucoup. Mme Bonaparte l'aimait. Elle-même voulait mériter la bienveillance qu'on lui témoignait et la pensée qu'elle pouvait voir son nom dans une affaire dont les tribunaux auraient à connaître lui parut fort pénible. Junot vit aussitôt qu'elle n'avait en effet aucun tort. Le rapport fut changé et le nom de Mme de Montesson n'y parut même pas, attendu qu'il était inutile qu'il y fût. Le jeune homme était arrêté, voilà ce. qu'il fallait. A quelque temps de là le premier consul demanda à Junot :
— Dans quelle maison le jeune lieutenant du douzième fut-il arrêté ?
Junot fut d'abord interdit, mais il se rappela qu'il avait fait mettre sur le rapport qu'il avait été pris se promenant dans les Champs-Elysées. Il le dit au premier consul. Ce dernier se mit à rire.
— Tu n'as pas une bonne mémoire, Junot, lui dit-il en lui tirant l'oreille.
Et alors Junot n'eut pas peur.
— C'est chez Mme de Montesson qu'il a été arrêté.
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Puis cessant de rire :
— Mon cher Junot, tu as fort bien fait d'écouter la demande de Mme de Montesson. C'est une femme que je considère. Tu pouvais donc très bien te dispenser de mettre son nom dans ton rapport, mais il fallait ne pas l'oublier et me le dire verbalement.
Ici l'on reconnaît le caractère de Napoléon, qui voulait toujours tout savoir, et se blessait du moindre mystère. Junot voulut coanaître celui qui était son dénonciateur. C'était Fouché.
Le comte Louis de Cobentzel, qui venait de signer, à Lunéville, le traité de paix avec l'Autriche, était le plus grand amateur de spectacles, de fêtes, de divertissements joyeux que j'aie rencontré de ma vie. Certes, l'empereur, son maître, avait habilement choisi en le nommant pour signer un traité de paix. Il aurait volontiers demandé à connaître les plans des fêtes ordonnées, pour en jouir d'avance, en donnant son avis sur les préparatifs. Je le voyais fort souvent, et comme il aimait passionnément le spectacle et que j'avais une loge à chaque théâtre, il préférait y venir avec moi et Junot, en polisson, comme il le disait, que d'aller s'ennuyer en grande représentation dans la loge du ministre des affaires étrangères.
Un soir le premier consul nous raconta que M. de Cobenl/.'d avait fait construire un petit théâtre dans le palais de l'ambassade d'Autriche à Pétersbourg, et l'on pense bien que c'était surtout pour y jouer lui-même. On était en l'an de grâce 1796, tout au milieu des victoires répétées du général Bonaparte en Italie, lesquelles victoires le même comte Louis de Cobentzel devait quelques mois après aller lui-même sanctionner à Campo-Formio. Un jour l'ambassadeur d'Autriche devait jouer le rôle de- la comtesse d'Escarbagnas. L'impératrice devait venir à la représentation, et le comte-comtesse s'était habillé de fort bonne heure pour être prêl à monter en scène aussitôt que la czarine serait entrée dans la salle. Elle arrive, on cherche l'ambassadeur. On ne trouve ni lui ni la comtesse
Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble.
Entin, après bien des recherches, on finit par découvrir le comte dans son cabinet, niais en pouf, en culotte et en souliers à talons. Il était dans une telle fureur qu'il pouvait à peine articuler cette seule phrase : « Pendez-moi ce coquin-là ! »
Et il montrai! un homme qui priait tous les saints du paradis,
parce qu'il se croyait avec un fou. Le fait, c'est que cet homme était un courrier de Vienne, venu en toute hâte pour apporter à l'ambassadeur d'Autriche des dépèches fort importantes avec l'ordre spécial de ne les remettre qu'à l'ambassadeur lui-même (1). Ce courrier était un jeune homme attaché depuis peu aux affaires étrangères et ne connaissant nullement le comte de Cobentzel, qu'il n'avait même jamais vu. Il arrive, il était sept heures du soir ; le comte venait de terminer sa toilette de Mme la comtesse d'Escarbagnas et n'attendait que l'impératrice pour monter en scène. Il se regardait complaisamment dans une grande glace qui lui. donnait le reflet d'une figure dont peut-être la seconde ne s'est jamais vue depuis, souriait à ce visage hétéroclite, ajoutait une mouche, jouait de l'éventail, élargissait encore ses paniers et répétait les passages les plus marquants de son rôle. C'est alors qu'on vint lui annoncer l'arrivée du courrier de Vienne. Il répondit qu'il le verrait le lendemain matin que, quant à présent, il était bien autrement occupé ; qu'il lui conseillait de s'aller coucher et au lendemain les affaires.
Mais le jeune homme était un nouveau venu dans la partie, il faisait son devoir en conscience. Son ordre portait de faire diligence et d'arriver à Pétersbourg, à quelque prix que ce fût, tel jour avant minuit. Ce jour c'était celui où il se trouvait. Il était arrivé et il voulait parler à l'ambassadeur. Il le dit très haut et fit du bruit. Un des secrétaires de l'ambassadeur fut le dire à M. de Cobentzel.
— Ah çà ! que veut donc cet entêté-là? Il a donc le diable au corps? Eh bien ! faites-le entrer.
Le secrétaire d'ambassade, accoutumé aux folies de son ambassadeur, ne fit pas un seul instant la réflexion qu'il fallait prévenir l'homme qu'il introduisait dans un cabinet, en lui disant : « Voilà M. l'Ambassadeur », et qui se trouve en face d'une femme habillée comme les portraits de ses grand'mères, qui s'avance vers lui en minaudant et qui, tout en mettant une mouche sur une grosse joue couverte d'un pied de rouge, lui dit, en avançant l'autre main :
(1) Catherine II n'avait nul scrupule de violer non seulement le secret des lettres de ses sujets, mais cette inquisition ou plutôt ce vil espionnage s'étendait sur les étrangers et même sur les ambassadeurs, malgré leur caractère diplomatique, bouclier sacré défendant de toute injure, mêmecbez les peuples les plus sauvages. M. de Bausset, ambassadeur de France, eut gravement à se plaindre de cette atteinte au droit des gens.
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— Eh bien, monsieur, voyons les rameuses dépôchi
Le courrier se retourne au lieu de répon Ire, car il veut l'explication de l'étrange spectacle qui s'offre à lui. M;iis le secrétaire est sorti après l'avoir introduit, la porte est refermée et il se trouve seul avec la burlesque vision.
— Je veux parler à l'ambassadeur, s'écrit le jeune homme dont la tète, échauffée parla fatigue de plusieurs] >urs d'une course rapide, est au moment de se perdre eu voyant un masque se jeter sur le paquet ministériel et tenter de le lui arrach t en criant :
— Le voilà, l'ambassadeur! C'est moi qui suis l'ambassadeur 1 Et il le tirait à lui de toutes ses force ;.
Le jeune Viennois était robuste. Il tint ferme et défendit le dépôt qui lui ('(ail c uifié. Mais, corn nmçantà s'effrayer, il appela au secours, voulant toujours son ambassadeur et refusant opiniâtrement de le reconnaître sous cette mascarade. C'est en vain que le comte de Cobentzel courait après lui dans le cabinet, en lui expliquant pourquoi il avait mis ce jour-là sa belle robe de brocart et sa jupe de gros de Tours, l'autre aurait plutôt compris du grec. Enfin, le comte désespéré lui dit :
— Eh bien, tu vas le voir, entêté, ton ambassadeur !
Et passant dans sa chambre à coucher, il se fit ôter sa robe et sa jupe et revint trouver l'obstiné courrier en bas de soie blancs, souliers à talons, culotte noire et pouf en tète. C'était vraiment bien une autre affaire que mon uniforme de dragon et mes souliers blancs. Aussi le jeune courrier, persistant plus que jamais à croire que cet homme était fou, retint encore plus fortement le paquet impérial et l'ambassadeur se tâcha sérieusement. Ce fut alors que pouf achever de Le mettre en fureur, on lui annonça l'arrivée de l'impératrice. Le secrétaire d'ambassade expliqua au courrier diplomatique toutee que la scène qui venait de se pass avait d'étrange et le détermina enfin à remettre au comte Louis de Cobentzel les dépêchés dont il était chargé. Le comte les lut et, certes, elles faisaient un singulier prologue à la comédie qui allait être jouée. On lui annonçait que Beaulieu «'t Wurmser n'avaient pas un meilleur sort sur le Tessinque le prince Charles sur le Rhin. Le général Bonaparte, alors âgé de vingt-six ans, s'emparait de l'Italie, n'ayant avec lui i|iie lrente-si\ mille Français et battait le général Beaulieu malgré et peut-être bien à cause de ses soixante-seize ans, quoiqu'il eût cinquante mille hommes sous ses ordres. On prévenait aussi l'ambassadeur qu'il était de
la plus haute importance de faire enfin déterminer la czarine à effectuer ses promesses et à mettre à la disposition des puissances ennemies de la France les armements déterre et de mer qu'elle promettait depuis si longtemps. On recommandait à l'ambassadeur de ne pas perdre une seule minute en retards inutiles, pour communiquer les nouvelles importantes à l'impératrice et aborder en môme temps la question de l'armement.
Iln'y avait pas moyen de reculer devant un tel ordre. Le comte de Cobentzel le sentit, et je puis dire douloureusement. Mais le curieux de l'affaire, ce fut la façon dont il s'en tira. Il fit demander le ministre d'Angletere, qui était, autant que je puis me le rappeler, le chevalier Withworth. L'Angleterre était alors au moment de signer avec la czarine un traité de subsides et d'alliance avec la Russie. L'Autriche avait un intérêt intime à ne rien faire qui blessât la Grande-Bretagne et malgré toute 1b capacité de M. le comte de Cobentzel, il était bien aisé de montrer une sorte de déférence à son noble confrère.
Mai sf pour avoir une juste idée de cette entrevue, quelque rapide qu'elle ait été, il faut avoir connu les deux personnages. L'un, lord Withworth, était grand, parfaitement beau et bien fait, et avait une tournure et un visage de la plus noble distinction. Je n'ai jamais connu d'homme représentant mieux que lui un état grand, prospère et impertinent. Toujours magnifiquement vêtu, même à la cour consulaire, on doit penser de quelle recherche il devait user à celle de Catherine II, dont le luxe oriental était presque magique.
Ce fut donc un étrange contraste à opposer à M. de Cobentzel, dont certes beaucoup d'entre nous se rappellent aujourd'hui la figure et la tournure uq peu burlesques, le tout embelli, pour la joie de ceux qui étaient présents à cette conversation, de l'agrément du costume de la comtesse d'Escarbagnas.
Lord Withworth reçut la communication de M. de Cobentzel avec la froideur polie qui lui était habituelle et, l'engageant à ne pas faire attendre l'impératrice, il fut la rejoindre pour lui expliquer la cause d'un retard qui n'était pas explicable à moins de dire la vérité. Je crois, sans en être bien sûre, que l'impératrice, dans son impatience d'apprendre plus en détail les nouvelles seulement ébauchées par l'ambassadeur d'Angleterre, fit demander le comte de Cobentzel et qu'il arriva avec sa robe, son pouf et ses paniers dans le cabinet où elle le fit appeler. Mais je ne puis l'affirmer .
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On pense bien que le jour où le premier consul parla à M. de Cobentzel de son histoire de la comtesse d'Escarbagnas, ce ne fut pas d'une manière aussi détaillée que je viens de l'écrire. Il la rappela seulement comme gaité. Et je crois qu'il connaissait bien l'homme, car je ne m'aperçus pas que M. de Cobentzel en fût le moins du monde embarrassé.
C'est une chose remarquable que le changement qui s'est opéré dans les petits théâtres de Paris. Ce changement tient particulièrement à l'époque. C'est aussi une partie de la littérature que les vaudevilles et les opéras. Quant aux pièces d'un ordre plus relevé, la chose ne fait pas un doute. Il est donc essentiel de faire observer les nuances d'abord, puis le changement absolu survenu dans la littérature théâtrale depuis 1799. Sans doute, nous venions de passer par des épreuves bien difficiles. Mais ce n'était qu'une effrayante fantasmagorie, un cauchemar fatigant, et nous n'épousions aucune des positions qui s'offraient fugitives à nous. Lorsqu'elles devinrent plus riantes en 1800, 1801 et 1802, nous nous retrouvâmes dans l'état heureux que nos pères connaissaient et que nous aspirions à partager. Le Vaudeville se remit à chanter, mais il reprit son couplet, son refrain interrompu et n'alla pas se mettre en quête pour trouver des sujets dans Plu turque et Tite-Live et dans les Causes célèbres.
Je sais bien qu'après tant de secousses, après des scènes dont la gravité se communique aux nourrices et aux mies et rend chaque jour le sourire plus rare môme sur les lèvres de l'enfance, il faut que la littérature du théâtre, comme la haute littérature, nous donne des émotions capables de remuer l'âme engourdie sous les coups d'affections véritables ; et souvent les horreurs qu'un journal du matin vous ont fait connaître vous font paraître bien fades la potence, les chevalets et même la roue de Mandrin. Je sais tout cela, mais je n'en dirai et je n'en répéterai pas moins que la chose est fâcheuse. Jusqu'à ce jour — il faut remarquer ce fait fort important — jusqu'à ce jour, nous avons toujours ri. N'importe dans quelle position, notre caractère, que nos envieux appelaient 1 ce caractère dominait tous les périls, narguait tous les dangers et riait au nez camard de la mort (1). Certes, les trois années de
(l)Je trouve qu'à cette époque désastreuse cette gaieté courageuse et presque insouciante était coupable. C'est a ce calme des victimes que leurs bourreaux devaient leur plus grande force, l'n homme de ma connaissance, assez mal-
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la Révolution sanglante appelée les révolutions de 93 nous devaient apprendre à pleurer, ou il fallait y renoncer. Et en descendant les marches du tribunal révolutionnaire et sur les planches sanglantes, M. de Champcenetz demandait si l'on pouvait se faire remplacer, comme à la garde nationale, pour vingt-quatre heures seulememt. Or donc, on riait sous les haches rougies de sang. On riait, comme la victime dormait à Venise sous les fers brûlants qui interrompaient son sommeil. Le Français doit rire pour vivre, comme l'homme doit dormir et manger Ah ! qu'il faut qu'ils soient profonds, les malheurs qui l'ont ainsi changé ! Car il ne rit plus, le joyeux Français, et s'il eut jadis des journées heureuses et plaisantes, son soleil de gaieté est couché... Quand doit-il se relever ?
A l'époque de 1801. tous les étrangers qui arrivaient alors en France, à Paris, me faisaient cette remarque avec une sorte de respect, du moins ceux dont l'esprit leur faisait comprendre la vérité du caractère national français. Je n'ai vu que les Anglais persister à juger notre gaieté par un côté mauvais.
Le premier effet de l'impression favorable qui ramenait à nous le souverain le plus puissant de l'Europe fut d'établir une voie de communication entre le cabinet des Tuileries et celui de Péiersbourg. Paul envoya le général Sprengporten en France, avec unelettre de remerciement pour le général Bonaparte, pour ses bons procédés envers ses sujets faits prisonniers en ■Hollande. Mais M. de Sprengporten n'était revêtu d'aucun caractère diplomatique. Il remit sa lettre en audience particulière le 4 nivôse an IX au premier consul, en y ajoutant verbalement tout ce qui pouvait établir de bonnes relations entre les deux puissances. Il logeait sans aucun appareil à l'hôtel Grange-Batelière, qui était alors un hôtel garni. Beaucoup de Russes l'accompagnaient, mais ce n'était nullement une ambassade.
Je n'avais jamais vu Mn,e Récamier. Ce fut chez M. de Sprengporten que je la rencontrai pour la première fois. J'en avais fort entendu parler et j'avoue que ma mère avait un peu influencé mon
heureux pour se trouver suipiïspar la foule cruelle qui revenait de l'exécution de Mme Dubarry, entendait deux femmes du peuple dont l'une disait à l'antre : « Comme elle a crié celle-là !... s'ils criaient tous comme ça, je n'y viendrais plus !... » Il y a tout un volume de réflexions profondes dans ce mot dit avec toute l'insouciance de la barbarie.
MÉMOIRES DE l.\ DUCHESSE D ABIIANTÈS fcl5
jugement sûr elle, en se persuadant <.'t me persuadant, par cette raison que mon opinion suivait presque toujours la sienne «n qui regardait le monde, que M'" Récamier était ce qu'on appelait alors unr merveilleuse, c'est-à-dire une personne exagérée en ce qui regarde la mode et son cortège bruyant et insensé. Combien je fus surprise en apercevant ce charmant visage si frais, sj infant et pourtant si beau ! Mais combien je le fus plus encore en jugeant de la peine timide qu'elle éprouvait de son triomphe ! Je l'admirai avec la sensation qu'on éprouve devant une œuvre vraiment belle ; depuis je me suis demandé compte de cette impression. C'est que toute sa personne était un composé de grâce naïve, de finesse et de bonté ; et tout cela uni ensemble, accordé par cet attrait qui forme seul le charme pour lequel on est aimée; souvent je lui ai trouvé de la ress< mblance avec les madones des pieuses peintures de l'Italie ; mais cotte ressemblance était tout intellectuelle et ne venait pas de la régularité de ses traits. C'était son àme qui animait ses yeux et s'y montrait à travers de longues paupières baissées, ainsi que sur le front rougissant sous le bandeau de linon, seule parure, pendant de longues années d'une si charmante tète. Dans le sourire qui entrouvrait si souvent ses lèvres rosées, il fallait également voir la joie naïve d'une jeune el ravissante créature, heureuse de plaire, heureuse d'être aimée. ne voyant que des joies dans la nature et répondant au salut d'amour qui l'accueillait en tous lieux par une expression de tacite bienveillance. Elle remerciait la vie d'être si belle et si joyeuse. Lorsque M.me Récamier fut en Angleterre, elle y trouva le même enthousiasme ; partout la foule sur son passage. C'est que ce charme, dont je signalais tout à l'heure la puissance, est magique chez tous les peuples. Il y a dans la gràcex dans la bonté, un pouvoir exercé sans appel.
On ne trouvera pas toujours, dans les temps à venir, une femme comme elle, une femme dont la beauté a fait mettre à ses pieds tous les hommes dont les yeux se fixaient sur elle ; une femme dont l'amitié a été recherchée des talents les plus remarquables du siècle ; une femme dont l'amour fut l'objet des vœux de tous et dont pourtant la vertu demeura pure, une femme dont la réputation justement parfaite ne reçut aucune atteinte des attaques de la basse envie, de la sotte jalousie ; une femme, enfin, qui ne perdit aucune des atl'ections qui lui avaient été vouées, parce que. dans les jours radieux de sa belle vie. elle eut le mérite de sacrifier leurs
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joies à la souffrance et que la douleur d'un ami malheureux la trouva toujours prête à lui porter une parole consolante, fût-ce au prix du repos de sa vie et même de son avenir.
Adieu, lui dit Mme de Staël dans l'une de ses lettres — vrais chefs-d'œuvre de ce heau génie, car c'est l'abandon du cœur, tout le désordre de la confiante amitié — adieu. Je baise avec respect votre charmant visage.
Pour le monde, Mme Récamierest une femme célèbre. Pour ceux qui ont le bonheur de l'apprécier en la connaissant, c'est un être à part que la nature a formé dans l'un de ses plus beaux jours de fête.
Depuis le 18 brumaire la société se réunissait, se groupait autour du gouvernement qui lui offrait enfin une perspective non seulement de salut, mais de prospérité. La paix avec l'Allemagne, celle qu'on allait conclure avec la Russie, les préliminaires déjà fort avancés entre la France et l'Angleterre ; tout cet horizon lumineux d'espérance, remplaçant ces nuages gros et lourds qui pesaient sur la poitrine de chacun au point d'empêcher de respirer et tout pleins d'inquiétudes, d'alarmes, non seulement pour ses biens, mais pour sa vie et le bonheur de tous les siens. Un tel changement d'état amenait nécessairement une révolution dans les mœurs et dans tout le gouvernement social. Car il est bon de direct décrire, pour une partie de la génération qui existe et surtout pour celle qui s'élève, que la société, à l'époque dont je parle, était un royaume ayant ses lois, ses coutume», ses usages, sa langue même, et tout cela sans porter aucun préjudice aux autres états ses voisins. Les femmes étaient les souveraines de cet empire. Leur joug n'était pas pesant et ce qu'elles exigeaient de leurs sujets, certes elles le rendaient avec largesse dans le charme qui se répandait les lieux soumis à leur administration. Tout cela avait souffert du long bouleversement de chaque chose. De jolies femmes avaient coiffé le bonnet rouge, et aux jours de belle liberté on n'avait pas celle de changer de linge. Mais si dans ce monde tout doit avoir une fin, c'était bien certainement cette heureuse époque. On commença à se réunir de nouveau pour baiser la main de la vieille grand'mère aux jours solennels de l'année. On ne craignit plus de marcher en troupe joyeuse vers la chambre d'une mère, pour lut porter un bouquet de roses le jour de Marie ou d'une autre sainte. Puis on s'enhardit, et les bals particuliers commencèrent. Enfin, vint le consulat, et Ton nous ordonna de nous divertir. Oh ! pour
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ce commandement-là, nous sommes toujours très obéissantes ! Et tout aussitôt que l'on ne craignit plus d'être condamné à mort pour avoir dansé le jour anniversaire de la perte d'une bataille et que le gouvernement donna l'exemple ainsi que tous les ministres et les autorités, Paris redevint encore une fois le séjour enchanteur des plaisirs et de la joie.
Mais dans les deux premières années du consulat, les plus belles fêtés, si l'on excepte le gouvernement, les mini-tir- el les premières autorités, ne se donnèrent que chez les banquiers les plus riches, tels que M*. Récamier, M. Perregaux, deux ou trois autres, puis MM. Séguin, Hainguerlot et quelques millionnaires de leur force, qui rendaient en plaisirs à la France ce qu'elle leur avait donné en fortune.
Bientôt ces fêtes reçurent un nouvel éclat de la présence d'une foule de personnages de distinction qui accoururent en France aussitôt qu'ils furent libres de voyager. L'Italie, l'Angleterre, la Suisse, furent désertées pour cette belle France, l'orgueil de ses enfants, l'amour de tous et les délices de l'étranger, qui recevail d'elle avec largesse, en échange de son or, joies, bonheur et plaisirs.
La Révolution française avait eu chez les puissances étrangères la plus terrible célébrité. Sans doute, elle était justement frappée d'une sorte d'anathème dans ce qui concernait les malheurs qu'elle avait apportés. Mais sans entrer ici dans une discussion qui me mènerait hors de mon sujet, quant à présent je prendrai le côté plaisant de la chose pour dire que dans les pays étrangers on était parfaitement et sérieusement convaincu que tous les hommes portaient des moustaches, des chapeaux ronds, en cérémonie, mais habituellement des bonnets de police ou des bonnets rouges, des carmagnoles et des pantalons ; puis, qu'ils juraient, et fumaient, et buvaient, enfin, étaient de vrais saltimbanque- : que les femmes s'en allaient en chemise par les rués, faisaient le rôle de la déesse liaison, juraient au besoin comme les hommes et disaient à un ministre quand elles parlaient le beau langage :
— Citoyen ministre, vous nous donnez là un fameux fricot ! A quoi le ministre répondait :
— Citoyenne, ce n'est pas le Pérou (1).
(1) Ce joli mot fut dit en effet par un homme qui n*en .lisait guère que de spirituels, surtout par l'à-prppos. Il répondit ce que je viens de rapporter à M»« Lefebvre. C'est M. de Talleyrand.
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Vu us voyez qu'il y avait là des éléments pour faire un beau bacchanal.
On me dira que je charge le tableau. Je le sais bien. Mais, en revenant à la parole purement textuelle, il est de fait que quelques femmes parlant comme la dame au fricot avaient servi de modèles et posé pour faire peindre d'après elles toute la génération féminine de l'époque de 1801 et des années environnantes ; que quelques hommes, tels que nos armées en renfermaient véritablement beaucoup dans ce temps-là, donnaient la mesure d'après laquelle on jaugeait la pauvre France. Mais s'il en était ainsi au temps de ses malheurs, ce fut bien autre chose vraiment lorsqu'elle se releva de nouveau jeune et fraîche, belle et parée, portant une robe brillante, coiffée de beaux lauriers ! De quoi s'avisait-elle? Ce n'était qu'une dévergondée, vivant avec de vrais sapajous et des femmes au milieu desquelles la reine de Hongrie (1) eût été une élégante.
Ainsi la princesse D... entrant dans votre société ne faisait une prévenance qu'en hésitant. 11 était en elle d'être polie, mais elle l'était froidement, se contentait d'abord de faire une révérence, même sans sourire, et ce n'était qu'après avoir acquis la certitude qu'elle trouverait ce qu'elle désirait, qu'elle s'avançait gracieusement en vous offrant la main.
Elle avait été très liée avec Rivarol, qui était mort dans ses bras à Berlin, et dans ceux de deux ou trois autres dames russes ou polonaises dont elle était la plus jeune (2). L'abbé Delille l'avait
(1) On appelait ainsi autrefois la fruitière orangère la plus riche de la halle. C'était elle qui conduisait la députation de la halle, qui avait jadis le droit d'entrer chez la reine et le dauphin le jour de la saint Louis et d'embrasser le roi. La reine de Hongrie, morte en 1776, a laissé une fortune de 250.000 francs ; mais elle n'en jurait pas moins, n'en buvait pas moins et n'en pensait pas plus.
(2) Elle était encore belle, selon quelques personnes, c'est-à-dire qu'elle était grande, bien faite ; mais au-dessus de cette taille était une tête dont l'expression dure et sévère était presque repoussante. Potemkinen fut pourtant très amoureux. Étant au siège d'Oczakoff, il lui en donna une preuve qu'il n'est pas au pouvoir de tous les amoureux d'offrir. Elle s'ennuyait et se repentait fort d'avoir accompagné son mari: Potemkin fit donner l'assaut. Je crois qu'il perdit huit ou dix mille hommes, ce qu'il n'aurait pas fait s'il eût attendu quelques jours. Ensuite les versions sont différentes, et même considérablement différentes. On dit que le prince fit tirer le canon, mais comme un signe de réjouissance convenu avec ses officiers pour un certain triomphe qu'il lui fut particulier ; car lui aussi avait été fort ennuyé d'attendre.
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aussi beaucoup connue dans son émigration. M. delà Harpe, qui alors était tout en Dieu, la voyait également souvent. Enfin, de tout cela il lui était tombé sur les épaules une réputation de femme non seulement d'esprit — la chose eût été toute simple — elle en avait — mais de femme savante, et Dieu sait que rien n'es! plus effrayant ! Gela, ajouté à ses révérences à la première position, à ses rares sourires, lui avaitdonc mérité une attention spéciale. Or, à cette époque du renouvellement du siècle, il existait un.mode dont les différentes nuances servaient journellement à l'amusement de la société. C'était les mystification-.
Le premier consul, qui avait ce genre de divertissement aversion, le fit tomber en témoignant combien il lui déplaisait.
La princesse D... (1) était arrivée à Paris, dans le moment où ces sortes de divertissements étaient encore fort à la mode, quoique la peur du premier consul les rendit beaucoup plus rares. Quelques jeunes gens ou quelques femmes ennuyées de L'air cérémonieux de la belle noble étrangère dont la fierté était mal venue dans un pays où la liberté et surtout l'égalité, — le vrai, le véritable vœu des Français, — était dans toute son ardeur et s : activité, résolurent de lui faire remplir un rôle dans une mystification. On connaissait ses prétentions à l'esprit. Ce fut le texte sur lequel on travailla.
Un jour, qui n'était pas celui des réunions ordinaires, il était cinq heures et demie, la princesse, très fatiguée de plusieurs courses de curiosité de voyageuse, venait de rentrer chez elle el se reposait sur son divan, lorsque les deux battants de la porte de son salon s'ouvrent, et son valet de chambre annonce M. de 1 pède.
Or, M. de Lacépède eût été mille fois le bienvenu chez moi, chez ses amis, parce qu'il y était connu et apprécié, mais la prinne l'avait jamais vu et, malgré sa réputation >[>• savante, il n'est pas sûr qu'elle connût ses ouvrages. Quoi qu'il en fût, le voilà entré, et comme il était, ainsi qu'où !»■ sait, le plus <l<-s hommes, les compliments ne faillirent point en leur lieu. Lui n'était pas du tout embarrassé. Mais la princesse trouvait qu'il prenait une heure étrange pour faire ses visites. Quelques
(1) La princesse 1>... était fille delà princesse de Nassau-Usingen. Catherine l'avait donnée pour femme à son père comme récompense a] révolution de 1TG2.
minutes n'étaient pas écoulées que la porte s'ouvre de nouveau, pour laisser entrer M. de Lalande. Bientôt arrive M. Suard. Enfin dans l'espace d'un quart d'heure, tout ce que l'Institut avait de plus respectable par l'âge, de plus étranger au monde par la solitude à laquelle les obligeaient leurs études scientifiques, arriva dans le petit salon de la princesse D... Bientôt la foule commença à devenir inquiétante. Et le plus remarquable c'est que, dans le nombre, les auteurs du coup monté s'étaient bien donné garde d'inviter les hommes de lettres que connaissait la maîtresse de la maison, dont la position devenait de plus en plus embarrassante. Il n'était pas question de grands airs ni de ces regards accablants qui déconcertent des personnages inférieurs. Ici, ce n'était ni le lieu ni le cas. La princesse avait de l'esprit, et sans s'expliquer ce que sa position avait d'étrange, elle comprit parfaitement que, quel que fût le but de cette réunion vraiment bizarre, elle n'en était pas moins chez elle et devait prouver que son humeur n'était pas toujours aussi désagréable qu'on le voulait bien dire. Cependant l'entretien devenait de plus en plus difficile à soutenir. Un des savants avait élevé une discussion sur les ivoires fossiles, trouvés je ne sais où. et il en appelait sans cesse à la princesse, qui ne savait où donner de la tète, lorsque enfin un visage connu s'offrit à elle. Millin fut annoncé.
— Comment ! dit-il à la princesse en lui bais&nt la main avec tout le respect qu'il aurait mis dans son salut à une sultane favorite, comment ! C'est par un singulier hasard que j'apprends que vous avez recules plus rares curiosités de vos terres du Nord!... Comment, moi le plus fidèle, le plus dévoué de vos serviteurs !Ah ! princesse, princesse!
Elle le regardait avec des yeux égarés. Enfin elle se fait expliquer 1 a chose rapidement et à voix basse. Et elle apprend que, l'avantveille, la plus grande partie de l'Institut, un choix enfin, dans • touU s les sections les plus abstraites et les plus savantes, avait reçu une invitation à tliner en son piopre et privé nom. Une note au bas de l'invitation disait que h s < bjets les plus rares en histoire naturelle étaient arrivés à la princesse de ses possessions en- Sibérie — où peut-être elle n'en a^ait j as — et qu'elle désirait non seulement les ÉGUicettre sus eétin ables savants de la Erance, mais leur en faire un Le n mage qu'elle désirait qu'ils voulussent bien accepter. Il n'avait j as été nécessaire d'ajouter un mot pour faire dresser l'oreille à toute une Iroupe savante.
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La princesse avait été ce que nous appelons mystifiée. Pour qui la connaissait bien, la chose était plus qu'une mystification. Ce qu'on appelle vulgairement le qu'en dira-t-on était pour «'lie d'un»' excessive importance. Cette importance se manifestait surtout dans celle qu'elle mettait à répéter que tout lui était égale. Quoi qu'il en soit, une partie des personnes qui avaient accepté cetbk malheureuse invitation furent attrapées au moins si elles ne furent pas mystifiées, car il était six heures, et tout aussitôt que la chose circula dans les différents groupes, la plus grandi' partie de ceux qui les formaient prirent leurs chapeaux et gagnèrent la porte. A cette époque les restaurateurs étaient moins nombreux qu'aujourd'hui et les vieux garçons eurent de la peine à trouver à dîner, car l'heure était avancée.
Cette aventure fut peu connue et manqua en partie le but dans lequel on l'avait imaginée et entreprise. Les amis de la princesse — et elle en avait — se gardèrent de la défendre, car toutes les réfutations sont les plus maladroites choses du monde lorsque vous ne prouvez pas, avec les faits, que ce que vous niez est faux. Mais ils évitèrent une explication. Millin donna à la princesse le meilleur des conseils, ce fut d'aller à la campagne pour une ou deux semaines. Pendant ce temps on oublia la course de l'Institut . car que n'oublie-t-on pas à Paris? Et en bien moins de jours encore ! Plus tard on nia formellement la chose lorsque l'on vint à en parler, et c'était le mieux. Quant aux savants, ils furent les premiers à se taire.