CHAPITRE XXI
Le premier consul est triste. — Envoi de Rapp et de Junot. — La mauvaise nouvelle. — Nous avons perdu l'Egypte. - « Mes projets comme mes songes, l'Angleterre a tout détruit ». — Le sourire. — Linois et Troude à Algésiras. — Haine de Bonaparte contre l'Angleterre. — La flottille de Boulogne. — Nelson et les coquilles de noix. — Le premier consul ne rit pas. — « Terminons la guerre. » — « Dans aucun cas ne traitez avec cet homme. >> — Pitt et la caricature. — Le cabinet de Saint-James met en panne. — Finesse du premier consul. — Son unique éclat de rire. — Armide et les trois Sultanes.
Dans une belle matinée de l'été de 1801, nous vîmes arriver Rapp qui venait nous demander à déjeuner et apportait à Junot 3'ordre d'aller à la Malmaison, ainsi qu'une invitation pour moi d'y passer la journée. Nous partîmes en sortant de tuble. Rapp retournait à la Malmaison. Nous lui donnâmes une place dans notre voiture et nous fîmes la route ensemble.
A peine étions-nous à la barrière de l'Etoile que Junot, après avoir considéré le visage de Rapp. reçut de sa physionomie assombrie, un reflet également triste, et nous n'étions pas arrivés à Nanterre que prenant la main de son brave frère d'armes, il lui dit :
— Rapp, il y a quelque chose là-bas... Le général...
Et son œil, attaché sur l'excellent homme, semblait craindre une réponse affirmative. Rapp inclina la tète d'abord sans répondre, puis il dit, en serrant fortement la main de Junot :
— Je ne sais rien, mais il est certain que le général a reçu quelques nouvelles qui lui font de la peine. Je le connais à présenl comme si je ne l'avais jamais quitté, vois-tu, et lorsque son front se plisse, que ses yeux se couvrent... - et il fronçait les sourcils comme Napoléon, lorsqu'il était fortement préoccupé. — Et puis
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ensuite, lorsqu'avec cet air tout triste, il repousse son déjeuner, sa chaise, jette sa serviette, se promène, demande trois tasser de calé dans une heure, je me dis qu'il doit avoir quelque chagrin. Kl voilà la vie qu'il a menée toute la journée d'hier, et ce matin, la même chose a recommencé. Aussi je retourne à la .Malmaison, quoique j'aie fini mon service depuis midi. Mais je serais trop tourmenté si je restais à Paris.
Junot prit la main de Happ et la serra : c'était si bien sa pensée que le brave homme venait d'exprimer ! Je les regardai tous deux Junot avait les yeux humides. L'autre regardait par la portière, il était honteux de son émotion.
— Mais... leur dis-je à tous deux, vous êtes, permettez-moi de vous le dire comme deux enfants. Comment ! Parce que le premier consul a peut-être de l'humeur, vous lui croyez du chagrin, au point d'en ressentir vous-mêmes un assez fort pour en être presque honteux comme hommes ! Vous n'avez pas plus de raison que deux enfants, je vous le répète.
Ces deux jeunes têtes se tournèrent l'une vers l'autre, comme, pour se mirer respectivement. Je me mis à rire. Rapp se fâcha.
— Je puis être ridicule en manifestant mon inquiétude trop vivement, dit le bon jeune homme, mais moi qui ai bien vu la physionomie toute changée de mon général... Tu sais, Junol '.
Et il recommençait à se grimer comme le premier consul.
— Moi qui l'ai vu, je sais que ce n'est pas de l'humeur qu'il a, c'est du chagrin, c'est de la peine. Hier matin, après ce déjeuner qu'il n'a pas mangé, il a demandé ses chevaux. Nous sommes sortis du parc par la porte de Bougival. Nous étions seuls avec Jardin. Tant que nous fumes en vue du château, le général alla au pas, mais, une fois que nous eûmes gagné et dépassé la grille, il lança son cheval, lui enfonça ses éperons dans le Ventre et la pauvre b«te monta au galop de chasse cette route pierreuse de Bougival, dans laquelle il pouvait dix fois se tuer, car le cheval, rencontrant une des pierres rondes et polies dont ce chemin est rempli, aurait roulé tout en bas de la route, sans qu'il pût le retenir. Lorsqu nous fûmes en haut, là, sous ces beaux arbres qui commencent le bois, alors il s'arrêta. Le cheval souillait a ne pouvoir plus faire un pas. J'arrivai après le général, il <;lait seul. Jardin étail encore loin. Alors je ne songeai plus que I»' cheval pouvait tomber. Mais je vis dans ce bois tout sombre, tout désert, des ts attendant, guettant mon général au passag
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Je vis que la surveillance du dévouement ne peut être tellement active que le danger ne puisse arriver avant elle, car enfin il était là depuis deux minutes, seul ! Les malheurs qui auraient pu être accomplis en si peu de temps se présentèrent si vivement à moi que, dans le premier moment, je me suis peut-être oublié. J'ai pri* la liberté de dire au premier consul qu'il allait comme un fou et ue savait ce qu'il faisait.
— « Que diable,. mon général, lui ai-jedit, on ne fait pas ainsi Je la peine aux gens qui nous aiment. »
— Comment ! tu lui as parlé comme cela? demanda Junot en riant d'un air étonné.
— Certainement, répliqua Rapp ; et pourquoi ne l'aurais-je pas fait? Ils m'ont déjà fait la peur, là-bas, d'avoir déplu au premier consul en lui parlant aussi franchement. Mais je ne puis le croire. 11 sait que c'était le cœur qui agissait.
Mais pour revenir à ce que je te disais tout à l'heure relativement au chagrin du général, lorsque je lui fis remarquer la solitude qui nous entourait, il sourit comme ça (1).
Et Rapp fit un sourire de dédain et d'amertume, accompagné d'un mouvement de tète tout à fait particulier à Napoléon, et que peuvent seuls comprendre et se figurer ceux qui l'ont connu.
— Et puis il me dit :
« Le danger ne me fait pas peur, colonel Rapp. Il y a même des instants où je l'appelle, car il est des jours où la vie est lourde à porter. »
Et là-dessus, le voilà reparti toujours avec son galop enragé.
— Mais cette fois, ajoutait Rapp avec un air satisfait, nous étions, sinon en plat pays, au moins en chemin convenable pour suivre le général. Aussi Jardin et moi nous ne l'avons pas quitté et la tète de nos chevaux soufflait sur la queue du sien. Nous avons fait au moins six lieues, je crois, et lorsque nous sommes rentrés, la physionomie du premier consul était beaucoup plus calme qu'au départ.
Lorsque nous arrivâmes à la Malmaison, le premier consul était dans son cabinet. Il fit aussitôt entrer Junot. il demeura plus
(i) Rapp accompagna cette, phrase d'une suite de mots fort énergiques que je me dispense de placer ici. Son langage n'avait cependant ri en de grossier, mais souvent il plaçait en manière d'interjection ou d'exclamation des mots assez difficiles à rapporter fidèlement.
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d'iino heure enfermé avec Napoléon. Quelque temps avant le dîner, nous les vîmes se promener dans L'allée qui conduisait alors à la grille du côté de La jonchère(l) et de 15 > uni val. Junot était sérieux et paraissait écouter le premier consul avec un grand intérêt. Parfois on apercevait le visage dé Napoléon qui s'animait et semblait s'éclairer d'une sorte de lumière. Un i fois, étant arrivés au bout de l'allée du côté du château, il s'arrêta et, comme il voulait expliquer démonstrativement à Junot ce qu'il lui disait, il traçait plusieurs figures sur le sable avec son pied. Je me rappelle que, trouvant probablement la chose trop difficile ainsi, il demanda à Junot de lui donner son épée dont il se servit, sans l'ôler du fourreau, pour continuer à tracer ces figures stratégiques.
Lorsque nous nous rendîmes dans la salle à manger, le premier consul était déjà à table. Il me lit mettre à côté de lui et me parla tout aussitôt de choses tellement indifférentes qu'il était évident que ce n'était que pour éviter un silence complet qu'il entreprenait une conversation à laquelle il ne prêtait aucune attention. Je l'examinai et je vis qu'en effet il était sous le poids d'une vive impression. Hélas ! le sujet n'en était que trop grive Nous avions perdu l'Egypte !
En révenant à Paris, Junot était vivement affecté. Il me parla de tout ce qu'il avait appris du premier consul. Il lui avait communiqué ce qui allait être public et ce qui Tétait même probablement déjà, parce que le commerce devait avoir reçu des nouvelles par l'Angleterre, toujours intéressée à nous faire connaître nos désastres. Le premier consul avait paru tellement affecté à Junot, que lui-môme souffrait de la peine qu'il voyait peser sur une âme dont aucune affection n'était faible ou médiocre.
— Il y a si longtemps que je connais les projets qu'il formait relativement à cette belle Egypte ! me disait Junot. Lorsque nounous promenions sur les boulevards neufs, dans l'une de ces soirées d'été dont la beauté du temps faisait alors notre plus grand plaisir, lorsque nous étions à Paris, malheureux et san> emploi enfin, eh bien, alors le premier consul me parlait de l'Orient, de l'Egypte, du mont Liban, des Dru ses, et lorsque ensuite -es rêves
(l) La Jonchère n'était pas encore au prince Eugène à cette époi nie. L'allée dont je parle existe même toujours, elleréporid à L'extrémité* du château dans aquelle se trouvent les deux cabinets de l'empereur.
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brillants se changèrent en une réalité glorieuse, lorsque le général Bonaparte se vit enfin chef d'une puissance pouvant exécuter de grandes choses, je sais, poursuivit Junot, que cet instant fut l'un des plus beaux de sa vie. J'ignore ceux que le ciel lui réserve, mais je puis affirmer que faire de l'Egypte un lieu d'où pouvait un jour partir la foudre qui frapperait la prospérité de l'Angleterre était son plan, et que ce plan était au moment de recevoir son exécution. Aussi, dès qu'il m'a dit aujourd'hui : « Junot..., nous avons perdu V Egypte! » j'ai pensé à la douleur, oui, la douleur qu'il a dû ressentir lorsqu'il a reçu la nouvelle qu'en effet on avait perdu l'Egypte ! et mon cœur s'est serré avec angoisse. Rapp avait bien raison ! Mon général souffrait cruellement hier matin !
Le premier consul n'a peut-être montré à aucun de ceux qui l'entouraient à quel point la blessure que venait de lui faire l'Angleterre était vive et saignante. Junot seul devait comprendre la souffrance. Aussi est-il à remarquer que, avant de le voir, il n'avait pas parlé du sujet qui paraissait causer son inquiétude et son agitation. Ce n'est qu'aux yeux de celui qui avait reçu si souvent les confidences rêveuses de son amitié, qu'il voulut lever le voile qui cachait son cœur souffrant.
— Il voulait, me disait Junot, élever un tombeau à Sulkowsky, à Julien. Il voulait ériger au pied du mont Thabor une colonne qui aurait porté les noms des trois cents braves que je commandais à Nazareth. Nous aurions ainsi bravé les siècles, et la postérité aurait trouvé également notre gloire dans les déserts de la Syrie. Mais, comme mon général le disait, poursuivit Junot: « Mes projets comme mes songes, tout, oui, l'Angleterre atout détruit. »
Après la tristesse, la joie. Pour ceux qui ont souvent approché Napoléon, il est un souvenir qui est inséparable de sa personne, c'est la lumière qui se répandait sur tous ses traits lorsqu'il souriait, mais avec la connaissance de son sourire. Alors ses yeux, vraiment fort beaux, son regard incomparable s'adoucissaient et, pour peu que le sourire fût provoqué par un noble sentiment, alors sa physionomie avait une expression surhumaine. C'était dans de tels moments que l'homme n'était plus homme.
Un jour je me rappelle qu'il eut un de ces instants fugitifs, mais sublimes. En racontant lui-même le fait qui lui donnait de l'émotion, il se complaisait dans chacune de ses paroles et l'étude de sa figure était alors vraiment remarquable. J'en parlai à nia mère le même soir, et je ne sais si je mis dans ma narration tout
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ce que j'avais ressenti une heure avant, mais il est de l'ait qu'ellemême lut émue. Il n'était pas Facile de lui remuer l'àme au nom du premier consul. Aussi regardai-je cela comme une sorte de victoire.
Le combat d'Algésiras était bien l'ait pour émouvoir sa grandiàme. La conduite admirable du contre-amiral Linois devait trouver un écho de gloire près de Napoléon, surtout lorsque sa valeur habile Taisait triompher notre pavillon aux trois couleurs de celui de léopard. Le contre-amiral Linois se trouvant dans la baie de Gibraltar, devant Àlgésiras, avec son escadre forte de deux vaisseaux de quatre-vingts canons, un de soixante-quatorze, une frégate de quarante, combattit sir James Saumarez, qui avait sous ses ordres deux vaisseaux de quatre-vingts canons, quatre de soixante-quatorze, une frégate de trente-six et un lougre. Les batteries de terre appuyaient bien un peu les Français, mais ce n'était qu'un faible secours si Ton veut considérer que notre amiral prit un des quatre vaisseaux de soixante-quatorze, appelé fAnnibal. Cette belle affaire, dont le contre-amiral Linois eut toute la gloire — car l'Espagne ne les secourut que par quelque? coups de canon qu'envoyèrent les batteries de terre — cette belle affaire était une joie au cœur du premier consul. Elle eut une suite également brillante. Le capitaine Troude, montant un des deux vaisseaux français de la petite escadre du contre-amiral Linois, le Formidable, de quatre-vingts canons, se trouva séparé de son chef quelques jours après l'affaire d'Algésiras. Il rencontre sir James Saumarez, encore tout meurtri du combat, et surtout honteux de sa défaite. Il n'avait avec lui que trois vaisseaux de soixante-quatorze. Mais le capitaine Troude était seul ave* - ; vaisseau de quatre-vingts et n'avait plus pour ses huniers que ses màtsde perroquet. Toutefois le Français ne recula pas. Il livra bravement bataille et, après une heure et demie de combat, il démâta un des vaisseaux de sir James Saumarez et le contraignit à l'abandonner.
Voilà les faits. Je crois pouvoir affirmer qu'ils sont certains. car je les tiens non seulement d'une source révérée, mais encore d'une antre qui ne peut être révoquée en doute. Mais ce que je ne puis rendre, c'est l'expression de Napoléon racontant ces deux événements et donnant avec des yeux humide- des bénédictions — si je puis employer ce mot — au contre-amiral Linois pour avoir attache un prénom de gloire à nos mâtures. Les victoire- navales
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étaient rares à cette époque. Le premier consul sentit vivement tout le bonheur de celle-ci. Je l'ai vu et je puis l'affirmer. Je l'ai vu lorsqu'il n'était que le premier du gouvernement, pas encore consul à vie, pas encore empereur. Oh oui, oui, alors il était bien toujours le général Bonaparte, le vainqueur d'Arcole, de Lodi, de Marengo, l'homme de la patrie, celui qui alors heureux d'être le premier de ses fils, ne voulait pas d'autres titres ! Il aimait cette patrie, il l'a toujours aimée !
Le contre-amiral reçut la seule récompense qui fit alors battre un cœur français, c'était un sabre d'honneur. Mais la patrie reconnaissante multipliait à l'infini cette récompense parles louanges qu'elle donne encore à celui qui fit triomper notre drapeau.
Depuis le traité de Lunéville. Napoléon avait rendu toute leur activité à ses idées relatives à la descente en Angleterre. 11 les avait laissé reposer pour traiter de plus graves questions. Mais depuis que la pacification presque générale de l'Europe était certaine et que l'Angleterre paraissait être le seul empêchement à la paix universelle, le premier consul disait hautement qu'il voulait tout tenter pour l'amener à traiter enfin avec la république française. C'est surtout à cette époque qu'il faut placer la véritable origine de la haine qui s'est élevée entre le premier consul et le gouvernement britanique. Je dis le gouvernement parce que je ne confonds pas la nation avec le cabinet de Saint-James. Il est en Angleterre, plus qu'ailleurs peut-être, de nobles cœurs, de vastes et beaux talents aux conceptions fortes et hardies, des âmes ardentes qui conçoivent et rêvent le génie. Ceux-là ont compris le grand homme. Leur hommage suffit. Il vaut à lui seul plus que mille louanges. Un mot de lord Byron frappe de mort la vie politique de tel individu que je ne veux pas nommer, tandis qu'un seul mot aussi de ce même Byron ajoute des rayons à une auréole.
Tous ceux qui ont étudié de près le caractère de Napoléon ont pu voir que la pensée dominante de cette grande âme fut l'abaissement de l'Angleterre. Elle aurait dû sinon l'aimer, au moins l'estimer pour sa haine elle-même et son désir de victoire. Ce fut sa plus constante élude et je puis affirmer que, dans les quatorze années où il a eu la puissance et pendant lesquelles je l'ai sûrement beaucoup et bien vu, j'ai vu aussi la volonté immuable de cette vaillance, toujours avide de gloire. Il croyait qu'il pourrait donnera la Erance celle de vaincre une rivale qui ne combat jamais avec d'égales armes ; et toutes ses mesures tendaient vers ce but.
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Boulogne fui d'ésignée, dès l'époque de 1801, comme le cheÊ lieu de la graDde entreprise de la descente en Angleterre. Dans lous les poils des côtes de la Manche, on vit tout à coup la plus grande activité ; on y construisait une foule de petite- embarcations. Des divisions de bâtiments légers sont organisées, des camps se forment sur tout le littoral de la Manche, à Boulogne même. La flottille^ ainsi qu'on l'appelait, créée avec le plus grand appareil, tous ces préparatifs faits avec fracas et avec intention, portent en effet le trouble, répandent l'alarme sur l'autre rivage. Le gouvernement britanique se détermine à faire une vigoureuse attaque. Nelson, ce hardi partisan de la marine anglaise, promet au ministère de foudroyer en «passant cette réunion de bateaux de cartes qu'on nomme une flotte. Il vient devant eux, et plu- il en a ri. plus il doit avoir de honte ; car, malgré ses bombardes et ses brûlots, il est contraint à la retraite sans avoir obtenu de résultat. lise fâche et reparait bientôt à la tête de huit vaisseaux de liuiie et douze frégates. Des péniches, des chaloupes canonnière-, des bombarbes, des brûlots, des bricks couvrent le détroit de leurs voiles. Nelson, guidant lui-même cette armée navale, -avance avec confiance. On sait combien il était brave et même téméraire de sa personne. Il joignait à celte valeur bien reconnue une haine qui ne l'était pas moins, contrenous, et surtout contre le premier consul. Il était donc animé par trois motifs réunis qui devaient le faire vaincre ; et il faut ajouter aux deux premiers celui peut-être le plus fort des trois, le désir d'effacer un non-succès. Mais, hélas ! cette fois ce fut une défaite d'autant plus réelle que les préparatifs de Nelson étaient reconnus par lui-même, dans son propre rapport, comme devant lui donner tout avantage sur ceux qu'il attaquait. Notre flottille était embossée, fixée sur ses ancres à quatre ou cinq cents toises du rivage. Nelson se rappela que la fiotte d'Aboukir fut perdue par une semblable disposition (1), et dirigeant son attaque avec habileté et courage, il se présenta lui-même pour tourner les embarcations et passer contre elles et la terre. Mais si l'attaque fut bien faite, la défense le fut aussi. Protégée par les forts et les batteries de la Côte, la llolille fut sauvée; la perte «le Nelson fut immense, et lui contraint de s'éloigner en rugissanl de cette proie qu'il avait promis de dévorer.
i Ier août 1790. Lorsqu'il brûla et ruina toute la flotte qui avait porté L'armée française en Oiient.
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Quelques mois après je fus à Boulogne. Le commandant du port me montrait tout ce qu'il y avait de remarquable, et dans ce temps-là il y avait beaucoup de choses remarquables dans un lieu tel que Boulogne, ce dépôt des grands desseins, des vastes projets d'un grand homme. Le commandant me racontait ce qu'il appelait les merveilles de cette attaque nocturne par Nelson ; cet homme n'était pas éloquent et pourtant il le devenait aussitôt en faisant cette narration, en parlant surtout de cet accord unanime qui régnait entre nos marins et nos soldats. Ce visage aux traits durs, aux muscles peu pliants, ce visage s'animait et devenait presque beau. Et puis, ce ciel au bleu d'ardoise sur lequel s'élançaient des milliers de gerbes de feu, ces éclats de bombes, ces cris des combattants : il peignait tout et avec vérité. Cet échec fit à Nelson, ainsi que je l'ai su d'un officier qui depuis fut quelque temps à son bord, une peine d'autant plus sensible qu'il avait annoncé son triomphe et qu'à Londres, il y avait des préparatifs faits par ses amis pour célébrer sa victoire.
Cette flottille de Boulogne était formée de petites embarcations extrêmement légères et tellement petites qu'en plaisantant, à paris — où toujours on plaisante, on les nommait des coquilles de noix. Un jour Brunet, qui à cette époque était vraiment bien drôle et bien comique, jouant dans je ne sais quelle pièce, mangeait des noix dont il façonnait ensuite les coquilles et les lançait sur l'eau contenue dans un baquet.
— Que fais-tu là? lui demandait l'acteur qui était en scène dans ce moment avec lui.
— Je fais des péniches (1), lui répondait Brunet.
La réponse ne plut pas et le pauvre Brunet fut passé vingt-quatre heures en prison. Le lendemain de sa sortie on donna la même pièce. Lorsque Brunet en fut au moment de la réplique, il garda le silence. L'autre acteur recommença et lui demanda de nouveau ce qu'il faisait là. Soit qu'il improvisât, soit qu'il eût le mot d'avance, il dit à Brunet avec un air d'impatience en voyant qu'il ne répondait pas :
— Tu n'en sais peut-être rien ?
— Oh ! que si fait ! répondit Brunet. Je sais très bien ce que je fais. Mais, ajouta-t-il plus bas, je ne veux pas le dire.
(1) Nom des petites embarcations qui allaient avec les chaloupes canonnières. Celles-ci étaient plus fortes et plus grandes.
Les applaudissements et les rires lurent universels. Et, pour dire la vérité, Brunet était parfaitement drôle et bien comique ; sa seule figure excitait une hiralité générale. Il eut aussi, vers La même époque, une correction paternelle de la main du préfet de police pour lui apprendre à faire son thème autrement que sur des choses touchant au gouvernement. Il expliquait à sa mère, sa sœur, son frère, je ne sais plus quel nom avait le compère, ce que c'était que le tribunal. Après l'avoir fait de cette façon claire que nous lui connaissons, mais qui est bien la plus plaisante chose que j'aie jamais vue, il finissait par dire :
— Enfin, vois-tu, si je suis tribun, ces petit gars-là...
Et il montrait ses petits enfants en se frottant les mains :
— Si je suis tribun, toi tu es tribune, et puis ceux-là seront des petits tribunaux.
Le premier consul aurait dû rire tout le premier de ces mauvaises plaisanteries qui peuvent n'avoir pas toute l'élégance d'une phrase d'excellent ton, et néanmoins le fait est qu'il faut rire en les écoutants, et qu'il aurait dû le faire.
Quoique à cette époque Bonaparte n'aimât pas les Anglais, il ne voulait alors d'autre branche de laurier ajoutée à sa couronne triomphante, que celle qu'il y attacherait le jour de la paix avec l'Angleterre. C'est pour arriver à ce but qu'il écrivit au roi Georges cette lettre remarquable dans laquelle il le sollicite, pour le bonheur dit monde, de ne pas se refuser à la paix.
u... Terminons la guerre, lui dit-il ; depuis huit ans elle rai les quatre parties du monde. Doit-elle être éternelle? N'est-il doncaucun moyen de s'entendre ? »
Et lorsqu'il écrivait ces paroles de paix, la blessure faite à son cœur, par la trahison d'El-Arisch, saignait encore. Le sang de Kléber fumait au Caire et les insultes de M. Pitt retentissaient dans le parlement d'Angleterre. Si Napoléon avait eu le caractère de Louis XI, j'appellerais cette conduite la di>simulation et même de la fausseté. Mais il ne marchait pas ainsi dans la vie <'t. parce que ses ennemis trouvent deux ou trois faits à mettre en travers de son char de gloire, ils s'imaginent qu'ils lui donneront de la ressemblance avec plusieurs rois de France, donl les règnes sont remplis jour par jour de crimes et de forfaits sanglants. Il me parait au contraire bien grand lorsqu'il peut être vainqueur de lui-même au point de se rendre, non pas suppliant, mais premier solliciteur de la paix entre les deux nations ennemies.
i'j'2 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aUIIANTÈS
La France entière était militaire et le général Bonaparte, en criant aux hommes de le suivre pour aller porter la guerre en Angleterre, aurait été suivi par plus de cent mille volontaires. Qu'on remarque seulement ce qui eut lieu lors de la campagne de Marengo et, pourtant, une guerre avec l'Autriche était bien moins nationale qu'une guerre avec la Grande-Bretagne. Ce n'était donc pas pour imposer, par un langage eniphatique, comme le dit M. de Mongaillard, et dans V impossibilité de faire la guerre pour abuser l'Europe par de vaines paroles, que Napoléon employait ces formes solennelles. Ce n'est point du côté de la France qu'est venue l'impossibilité de les rendre plus réelles. C'est l'Angleterre, elle-même qui, après avoir repoussé les voies d'accommodement, tant que M. Pitt est demeuré au ministère, tremblera enfin le jour où elle verra qu'elle peut être écrasée par la main surhumaine qui conduit les destinées de la France.
— Dans aucun cas. ne traitez avec cet homme, s'est écrié M. Pitt, à la chambre des communes.
En effet, le profond machiavélisme de M. Pitt avait besoin du bouleversement de deux empires pour1 continuer sa route ténébreuse. En repoussant les propositions du premier consul, il crut faire une chose habile, il se trompa. Son rival sourit. Lui aussi avait ses projets. Ce refus les servait. Il voulait arriver sans doute à la paix, mais ce qu'il rêva pendant quatorze années, il le pensait alors et, en voyant autour de lui frémir tant de jeunes âmes avides de gloire et de conquêtes, il ne doutait pas que l'Angleterre ne fût à lui, si son expédition pouvait réussir. Plus tard, la conquête du monde lui fut offerte par la fortune, et cette armée que le maréchal Soult lui dressait à Boulogne fut employée à porter des coups plus indirects, mais tous aussi meurtriers, à l'Angleterre.
Quoi qu'il en ait été, M. Pitt fit en effet une faute, en brisant aussi brusquement tout espoir de rapprochement entre la France et l'Angleterre, lorsque le premier consul fit les premières démarches.
— J'ai fait ce que j'ai pu, dit le général Bonaparte aux Français, mais le ministère britannique repousse mes propositions.
Et la république entière offrit alors des soldats, de l'argent et du fer.
Mais c'est en vain que l'Angleterre veut résister. La Russie l'abandonne, même après le meurtre de Paul Ier. Lord \Yith\vorth
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a pu triompher, mais passagèrement. .M. Pitt, après avoir fomenté les troubles de l'Europe, augmenta ses malheurs, \ le déshonneur sur sa nation par la honte de traités violés et de plusieurs actions qui ne peuvent être accordées avec la gloire et lhonneur d'un Etat,' M. Pitt abandonne le gouvernail, maintenant trop difficile à diriger. Il se retire, sous le prétexte spécieux qu'il ne veut pas traiter avec le général Bonaparte. Lord Melville, lord Grenville suivent son exemple, en disant qu'ils ne veulent pas être les instruments qui doivent exécuter des choses honteuses et nuisibles à la nation. Cette crainte pudique, cette pensée timorée viennent bien tard à ces hommes qui n'ont pas craint de signer la défense d'exécutiou du traité d'El-Arisch et l'expédition de (Juib< troa.
Le jour où la nouvelle de la retraite de M. Pitt fut publique, le premier consul causa fort longuement de cette circonstance. Il y avait quelques conseillers d'État, des ministres, les deux consuls, des personnes étrangères parmi lesquelles se trouvaient plusieurs membres du corps diplomatique. Après avoir longtemps parlé sur l'Angleterre et le nouveau ministère, ainsi que sur l'ancien, le premier consul dit en souriant, à la fin de l'entretien :
— Au surplus, M. Pitt était un homme habile, surtout en fait de haine, et la France peut le certifier. Il l'est aussi en fait de perfidie, et le pauvre Kléber le saurait bien dire. Quant à moi, ce dont je puis être caution, c'est qu'il est, de tous les hommes, le plus incapable, le plus ignorant, pour diriger une entreprise militaire et réussir, et cela était pourtant sa marotte.
Dans le sourire de Napoléon il y avait une expression de malice qui faisait monter l'incapacité militaire de M. Pitt au plus haut point où elle pouvait arriver. Et lorsque je parlai de ce fait à Junot. il me dit que M. Pitt avait une grande prétention à savoir deviner, commander tous les détails militaires d'une expédition lointaine ; ce qui souvent mettait en fureur le héros de l'Angleterre, Nelson que même ses ennemis admiraient.
Le nom de M. Pitt et le ridicule répandu sur ce nom, pour se prétention aux talents militaires me rappellent une drôle de caricature faite, à Londres même, relativement à lui. Il d'un duel qu'il eut à une certaine époque — je crois que ,i\*'i- M. Windham. Dans la gravure, les deux champions étaienl sur le terrain. M. Pitt s'effaçait. Il était grand et fort maigre, comme chacun sait. M. Windham le couchait en joue, et sw la bandcrolle de rigueur qui lui sortait de la bouche on lisait :
134 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'abRANTÈS
Je ne tire pas assez bien pour couper la balle sur une lame de couteau.
Le bombardement de Copenhague par Nelson, qui eut lieu après le ministère de M. Pitt, fut un des fait les plus remarquables de cette partie de Tannée. L'Angleterre souffrit presque autant que le Danemark, et les pertes furent immenses des deux côtés. Je crois que cet événement avança les dispositions que le nouveau ministère avait à traiter avec nous. Non pas qu'il fût plus disposé à nous accorder une longue union. Elle est ou du moins paraît impossible entre la France et cette nation, vraiment envieuse et haineuse relativement à nous. Le cabinet de Saint-James « mettait en panne », comme le disait un homme, d'esprit. 11 voulait prendre le temps de réparer ses avaries et se disposer à une nouvelle croisière.
Quoi qu'il en soit des dispositions qu'il avait alors, les préliminaires de paix furent enfin signés à Londres, entre la république française et la Grande-Bretagne, dans le mois de vendémiaire an X (octobre 1801) et la cessation immédiate des hostilités fut la première preuve de cet accord apparent qui ne devait pas durer deux années.
Je possède une relation, que j'estime fort, d'un entretien qu'eut à cette époque le premier consul, et dans lequel il relève avec assez de finesse et même de malice, des erreurs, ou plutôt des mensonges faits avec une entière connaissance des choses par la cour de Londres, et répandus en profusion non seulement dans toute l'Europe, mais encore dans le nouveau monde.
— Ce n'est pas en Amérique que je les crains, disait-il en parlant des Anglais, ce n'est pas auprès de la tombe encore ouverte de Washington que le cabinet britannique fera entendre des accents mensongers pour être écoutés. Ce n'est pas davantage dans une grande partie de l'Europe que l'on croira que la crainte m'a fait faire la paix. La mort de Paul Ier a bien pu amener la dissolution de la confédération du Nord, mais...
Et ici il s'arrêtait en souriant :
— Mais elle peut se former de nouveau, cette confédération du Nord ; et si, pour l'empêcher, l'Angleterre, prodigue de son or au point de s'engager elle-même dans une route de dangers dont le commencement peut être connu, mais non la lin, eh bien !...
Et il s'arrêtait de nouveau, souriait et reprenait sa promenade, se frottait le front, recroisait' ses mains derrière son dos, mais
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tout cela, endormant à ceux gui L'examinaient le reflet de pensées aussi grandes que glorieuses. Son fronl paraissait s'éclairer de ce sourire, toujours admirable chez lui lorsqu'il était vrai. Et dans ces pensées, dont quelques jets seulement s'élançaient au dehors, il y avait surtout celle de faire la France la reine du monde. Peu de temps après, on apprit la signature des préliminaires de paix entre la Porte ottomane et la république française. L'alliance des deux nations remontait à 1534, au traité conclu entre Soliman II, et noire chevaleresque François Ier, et depuis cette époque.reculée, jamais elle n'avait été interrompue jusqu'à l'expédition d'Egypte. Cela me rappelle qu'un jour le premier consul, tenant à la main plusieurs journaux anglais qu'on venait de lui traduire (1), dit au second consul, en entrant dans le salon de la .Malmaison où l'on était réuni avant le diner :
— Citoyen Oambacérès, savez-vous pourquoi je suis allé en Egypte?
Cambacérès le regarda fixement. Mais ne comprenant pas quel pouvait être le but de cette question faite d'une façon aussi imprévue, il garda le silence.
— Oui, poursuivit le premier consul, je vous demande si vous savez bien positivement pourquoi je suis allé en Egypte ? Junot, Duroc, Berthier et vous tous, et toi, mon pauvre Rapp, vous ne vous doutez guère que c'est pour flatter les idées de certains savants enthousiastes des temps antiques^ qui sacrifieraient une armée pour avoir un marbre de Palniyre, ou bien une momie de Thèbes.
Et il frappait du dos de la main sur le journal anglais où cette plate sottise était rapportée!
— Il est vrai, reprit-il, que dans un petit alinéa, on ajoute que c'était aussi pour me faire roi de Jérusalem ! En vérité, c'est une très amusante chose que de lire de pareille- folies !... Roi de Jérusalem !
Et il fit un éclal de rire bruyant, le seul peut-être que je lui aie entendu faire pendant les vingt années que je l'ai connu. Jamais sa gaieté ne se manifestait avec fracas. Il en était de même de sa colère. toute terrible qu'elle était. Elle pouvait foudroyer un homme sans
(1) Il oe savait pas encore assez bien lire l'anglais pour comprendre la finesse des allusions qui se mettaient souvent contre: lui. Comme on les lui cachait, il voulait apprendre l'anglais pour lire lui-même les journaux dans L'original ; mais il ne put y parvenir que 1res tard.
que les personnes qui étaient dans la pièce voisine entendissent les paroles qui tombaient, sur le patient, avec le poids d'une massue ou le tranchant d'un glaive.
Cambacérès, voyant l'intention du premier consul, ramassa la balle, et répondit en homme d'esprit qu'il était. J'ai déjà dit qu'il était loin d'avoir, et dans sa parole et dans ses discours, rien qui pût rappeler sa physionomie habituellement triste et sévère. Lui et M. de Lafayette sont les deux personnes les plus trompeuses que j'aie connues à cet égard-là.
— Eh bien, général, dit à son tour Regnaultde Saint-Jean-d'Angely qui se trouvait ce même jour à la Malmaison, eh bien, je ne vois pas ce qu'il y a de si ironique dans ce journal? Il est vrai que les Anglais ont eu l'intention de faire de la malice, mais ils sont loin de compte. Pourquoi donc Godefroy de Bouillon auraitil eu seul le droit de prendre sa récompense?
Je ne sais pas quel est le sentiment qui fut touché par les paroles de Regnault, mais le front du premier consul s'obscurcit à l'instant. Ses pensées n'étaient-elles pas encore tournées vers l'absolu pouvoir ? Ne voulait-il pas qu'elles fussent ignorées en admettant qu'elles existassent? Voilà ce que je ne puis décider, mais l'expression de ses yeux et du plissement de son front, le changement de sa physionomie étaient trop frappants pour ne pas donner le sujet d'une réflexion à ceux qui le regardaient. Au surplus, ce nuage fut passager, ses traits reprirent à l'instant même leur accord habituel et, regardant Regnault en souriant :
— Vraiment dit-il, vous nous placez bien haut, nous autres soldats républicains, en nous comparant aux paladins des croisades. Qui sera le Renaud de l'aventure ? poursuivit Napoléon en regardant autour de lui. A toi, Bertier ! A toi la vraie palme. Mais non, pardieu ! son Armide n'était pas en Egypte. Junot, et toi qui cours toujours après les jolies femmes. Ah ! Mme Junot est là, il ne faut rien dire. 11 faut pourtant qu'elle sache quelle n'a pas épousé un cœur tout neuf. Savez-vous bien que là-bas votre mari avait un vrai sérail, madame Junot ?
— Il me l'a dit, général. J'ai même à la cheminée de ma chambre un très agréable portrait de Jaunctte (i).
(1) Ce portrait, qui fut fait sur un mauvais dessin ou plutôt d'après des indications données, était l'ouvrage de M. Haidin, aide de camp de Junot et aujourd'hui M. le général Bardin. J'ai déjà parlé de son agréable esprit, de
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Le premier consul marchait assez vite en ce moment. Au mot de Jaune tte, il s'arrêta tout court et, me regardant avec une expression presque comique, il me dit :
— Vous avez le portrait de Xraxarane ?
— Oui, général, et pourquoi non ? Oh ! il n'en serait pas ainsi, je vous prie de le croire, si Xraxarane ressemblait à une odalisque favorite qui revient aussi d'Egypte et que j'ai vu hier même à Lu Comédie-Française. Celle-là ne ressemble pas du tout à une orang*mûre ; elle a de blonds cheveux, une peau de satin, des perles pour dents, une main...
Il me jeta un regard jndéVinissable. Puis, reprenant sa promenade rapide,, il passa dans le jardin e^ me disant :
— Est-ce qu'on donnait les trois Sultanes, hier ?
ses manières polies et de son charmant talent poétique. On voit que les sœurs du Parnasse ont en lui un frère soigneux, et le résultat de ces soins est toujours précieux à ses amis. Le général Bardin fait non seulement des portraits et des ouvrages charmants à la manière si gracieuse d'Isabey, mais il dessine à la plume d'une façon tout à fait remarquable. J'aurai plusieurs fois dans ces Mémoires occasion de citer de lui des choses qui prouveront que moi. éloge n'est pas dicté par la prévention d'un ancien patronage.