CHAPITRE III
Avertissement de Salicetti. — Opinion de Mœe de Saint-Ange sur Napoléon. — Bonaparte et le pot-de-vin. — Son uniforme de général à Toulon. — Mise en état d'arrestation de Bonaparte. — Napoléon orateur de clubs. — Son séjour en Corse et à Gènes. — Au siège de Toulon. — Sa rencontre avec Junot. — Bonaparte jouant et trichant toute une nuit. — Opinions politiques de Napoléon. — Le chaud patriote. — Projet d'évasion. — Défense de Bonaparte. — Mis en liberté, mais rayé du tableau des officiers généraux. — Bonaparte et les hommes de la Révolution.
Salicetti, qui était alors dans le Midi provençal el italien «le la France, écrivait souvent â ma mère «•! lui donnait des règles de conduite. Elle reçut de lui une lettre d'un style qui prouvait qu'il avait appris que mon père voulait se mettre en hostilité avec Le gouvernement.
« Prenez garde, chère signora Panoria, ajoutait-il; on parle de mouvements sourds el cachés. On dit que les royalistes veulent remuer. Certes, ce n'est pas moi qui accuserai jamais le citoyen PermoD de faire partie d'aucune conspiration, puisque fat engagé ma parole que Von pouvait se fier à lui : mais les autres, chère citoyenne Permon, les autres peuvent voir, dans ce désir de rester seul, un besoin de cacher à des yeux clairvoyants des démarches coupables. Engagez-le donc à voir plus de monde ; vous ave/ toujours eu une maison agréable : pourquoi votre salon de Toulouse ne serait-il pas comme celui de Paris ?
Ma mère communiqua cette lettre à mon père, qui comprit enfin les dangers qu'en effet il assumait sur dos têtes en appelant ainsi l'attention d'une autorité déjà soupçonneuse. Ma mère connaissait déjà beaucoup de monde ù Toulouse, el bientôl outre maison fut une des plus agréables de la \ilh\
HÉMOIRES Dli LA DUCHESSE d'aBRANTÈS i- 1
Ma mère avait retrouvé à Toulouse, par un de ces hasards que l'on ne sait comment nommer, une de ses cousines, qui de la Corse était venue s'établir en LangUçdoc. Mll,; Stéphanopoli avait épousé M. de Saint-Ange, officier de marine distingué, qui s'était
retiré du service à l'époque de la Révolution, avait acheté à Saint- Michel-de-Lanez, près de Gastelnaudary, un château antique, ayant jadis appartenu aux Polignac, et vivait là avec sa femme et sept beaux entants.
M::1L' de Saint-Ange et ma mère furent ravies de se revoir. Elles s'aimaient tendrement, et cette joie de se retrouver fut. alimentée par mille souvenirs de la patrie. M"c Stéphanopoli était autant l'amie de Laetitia Bonaparte que ma mère le pouvait être, et sa s coude parole fut : « Eh bien, Panoria, voilà l'un des fils de Laetitia Ramolino qui fait vraiment bien son chemin. Sais -tu, ma fille, que ce jeune homme est capable de devenir général d<' division? J'avoue que je ne l'aurais pas deviné, et que Joseph est celui que j'aurais désigné comme devant relever la famille (1). Et l'archidiacre..
— Oh ! laisse-là ton archidiacre, disait ma mère ; c'est déjà bien assez d'en entendre sans cesse parler lorsqu'on est en Corse. — Mais, figlia mia, répondait ma tante, qui était rieuse comme une jeune fille de quinze ans, laisse moi te dire que l'oncle le chanoine, si le nom d'archidiacre te blesse, est une autorité assez puissante dans la famille Bonaparte pour que je le cite lorsqu'il est question de classer le mérite des enfants; et je dis, comme lui, que Joseph me parait fait pour aller à tout. Vois quelle belle ligure, quelles bonnes manières! Napoleone est laid comme une mouette, figlia mia .'... entêté comme une mule, et de plus très grossier, quoiqu'il soit ton élève ; entends-tu bien, cousine? — Allons, dit ma mère, il t'aura fait quelque sottise, et toi, en vraie Corse, tu ne lui pardonnes pas ».
Ma tante se mit à rire; cela était vrai. Voici le fait; il s'était passé il y avail seulement quelques mois.
A cette (-poiiue, tout le monde cherchait à ajouter au peu de fortune que l'on avait sauvé et Pam tur-propre était relégué chez les sots. Ma tante, qui était de ce nombre, calcula Fort justement
(l) Ma tante Saint-Ange, venant à Paris en 1^06, nie raconta cette petite scène en riant Je tout son cœur. Napoléon était empereur alors, et au plus haut degré de sa gloire.
42 HÉMOHUBS DE LA DUCHESSE IiAIiRAMÈS
qu'elle pouvait obtenir des résultats avantageux en envoyant dans les ports de Provence des objets que l'on pourrait diriger sur la Corse et en rapporter d'autres objets d'<échanges, Qaelque temps après le siège de Toulon, elle envoya à Marseille des draps de toile (jui devaient être expédiés sur*Calvi. Sun correspondant loi écrivit que les Anglais tenaient la mer avec une surveillance trop active pour que l'on pût tenter sûrement le passage des enarchandise
— Voulez- vous m'en croire? ajoutait-il ; faites vendre vos marchandises soit à Toulon, soit à Antihe- au à Nice. 11 y a des -<.|dats, dont vingt sur trente n'ont pas de chemises. Vos toiles sont excellentes et, comme elles sont peu chères (I), elles se vendront lneii. Vous connaissez le général Bonaparte; écrivez-lui et votre affaire doit rapporter cinquante pour cent de bénéfice.
Ma tante comprit aisément qu'en etTet le conseil pouvait avoir un Ixui résultai ; (die adressa à Bonaparte une lettre qu'elle rut grand soin d'écrire en italien, en y mêlant même quelques mots corses pour mieux lui rappeler la patrie, et, afin que rien n'y manquât, (die lit partir le petit convoi sous la conduite d'un vieux domestique de son père qui s'était établi dan- les environs de Marseille et faisait le cabotage. C'était un Corse, un montagnard el. quoiqu'il tût a^é, rempli de vigueur»! décourage.
Ilailolomeo Peraldi connaissait toiile la famille Bonaparte et Napoléon comme les autres : aussi le> épsulettes de général ne lui en imposèremt-elles pas du bout. Il lui remit la lettre de la BÎgnora Catalina et puis s'assit sans autre préliminaire 4e politesse.
Bonaparte, quoiqu'il fût à peine huit heures du matin el que l'on fût dans l'hiver, était déjà hahillé. OStfffé, Imite ci prêi à monter a cheval; il est vrai que la poudre était mal mise sw des cheveux mal peignés; que l'habit, d'un asseï vilain drap, n'avait, [tour indiquer la nouvelle dignité du jeune général, qu'un petit galon sur lequel était brochet une feuille de chêne, et encore n'elail-il pose qu'au large <■ llel montant et rahaltant que l'on niellait alors aux liahits d'uniforme ; BeS e| aulell.'s etannt plus que mesquines et son ( liapean bordé avait à lui seul plus
(1) Cette toile était l'aile dans le chûleau m< iu< de Sainl-Mn lirl. Mn tante et mes cousines filaient le chanvre et le lin et un tisserand de Castelnaiulnry achevait l'ouvrage.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE l>" Ai:hA>"[ ES 13
de ^alon que n'en avait tout l'habit ; il était surmonté d'un volumineux plumet tricolore, qui indiquait l'officier supérieur et le
commandant.
Bartolomeo vit tout eela avec ce coup d'œil vif et rapide qui appartient aux gens de sa nation ; mais il eut bientôt un autre travail que celui d'inspecter son ancienne connaissance, ce fut de lui répondre.
Il avait déjà remarqué un changement assez sensible sur la figure de Bonaparte, tandis qu'il lisait la lettre de M"e de Saint- Ange. D'abord un sourire assez moqueur vint sur ses lèvres mince- ; ensuite son front se plissa, ses sourcils se rapprochèrent et, regardant Bartolomeo :
— Qu'est-ce que ce grimoire-là? dit-il en repoussant la lettre de M"' de Saint- Ange.
Ce peu de mots fut articulé en français et à très haute voix, de manière, surtout à être entendu de deux officiers qui étaient dans la pièce voisine. Bartolomeo comprit l'intention de Bonaparte, qui lui déplut.
— Siynor Xapoleone, lui répondit-il en italien, quoiqu'il sût très bien le français, non capisco niente a tuto ; voi sapele, chè in Corsica noi altri poveri diavoli non parliamo chè il nostro patois, corne lo chiamano qui. Fate ?ni dunque il favorr di parlare ianostrn cara lnKjua (1).
Bonaparte regarda le marin fixement ; il voyait bien qu'il le devinait, et néanmoins lui-même ne s'avouait pas son intention; Bartolomeo ou Tolomeo, comme on l'appelait, ne parut pas embarrassé de cette sorte d'enquête et lui-même au contraire changea de position avec Bonaparte, en le fixant avec une expression assea railleuse qu'il accompagna d'un sourire.
— Je suis sorti trop jeune de Corse pour m'exprimer facilement en italien, dit Napoléon après avoir tourné sur ses talons, car le regard malin du matelot lui déplaisait. Je ne vois d'ailleurs pas la nécessite de parler ce jafois, comme tu l'appelles fort bien, puisqu'il me semble, ajouta-t-il en reprenant la lettre de Mme de Saint-Ange, que la signora Cataliname dit que tu es depuis quinze ans établi sur la côte de Provence.
(1) « Monsieur Napoléon, je ne comprends rien du tout. Vous savei qu'en Corse, nous autres pauvres diables, nous ne parlons que patois, comme vous l'appelez ici. Faites-moi donc le plaisir de parler notre chère langue. »
H MÉMOIRES DE l.A DUCHESSE D ABRASTÈS
— Si. signor, répondit le matelot en clignant un œil el taisant signe de la tête.
— Eh bien! alors tu dois savoir parler français, dit Bonaparte av. m- humeur. Que signifie cette affectation, drôle que tu es?
I '.raidi devint pâle et tremblant. Il a dit depuis qu'il avait été au moment de se trouver mal. Cette impression fut promptement réprimée et, remettant sur sa tète le bonnet rouge et bleu qu'il avait ôté en entrant, il dit à Bonaparte :
— Non è bisogno <li tanto far laçuadra, signor Napoleoncino ; chè penso bene che mi voleté dar la burla di chiamarmi cosi. Ma basta ! Ché riposta darô alla signora Kalli I ?
Bonaparte lui jeta un coup d'œil interrogateur.
— 5j signor; la signora Catalina, la signora Kalli, è medesima Cosa. In somma Madama di Sain/-. [nge . Cas ho (la dire?
— Savais-tu ce que eonlenait cette lettre? demanda le général en indiquant celle de ma tante qui était sur la table à côté de lui.
Barlolomeo lit avec la tête un signe affirmatif.
— Alors, dit B.maparle avec vivacité et en parlant extrêmement haut, tu es plus hardi que je ne croyais, en venant m'apporte? un pareil message. Figurez-vous, ajoula-t-il en s'adressanl aux officiers qui étaient dans l'autre chambre, que ce drâle-là il appuya sur le mot drôle) est arrivé iciavec une pacotille expédiée par une de mes compatriotes qui croit qu'en celte qualité je dois faire acheter à la république ses toiles éventées et ses draps brûles. Il est vrai qu'elle me propose de me payer ma commission. Tenez, voyez, citoyens! Kl il fui prendre la lettre de ma taule à laquelle était attaché»1 en effel une petite bande de papier sur laquelle étaient collés des échantillons de draps et de toiles avec les numéros des pièci
— Elle m'offre, comme pot-de-vin il parait qu'elle connaît bien les termes), la pièce n° 2. Si elle me Béduit, au moins vous pouvez affirmer que ce u'esl pas par la beauté du présent. El il indiqua du doigt aux deux officiers la bande de toile jaune qui avait été levée sur la pièce qu'on lui destinait. Les deux jeunes g. -us se mirent à rire aux éclats. La toile étail ce qu'il fallait
(1) <« il o'esl pas besoin <1p tant vous divertir de moi, monsieur Sapolroncin<> ; car j<- voisbien que roua roua moquez <le moi, en me nommant ainsi ; mais i Quelle réponse ferai-je à la signora Kalli '■ - Le diminutif
Ifapoilonctno ne peut se traduire.
MÉMOIRES \)V. LA DUCHESSE D ABRANTÉS i->
qu:elle lût pour de la tuile à chemise de soldat. .Mais je ne sais en effet où ma tante Saint-Ange avait la tète le jour où il lui vint dans l'esprit de lui adresser pareil cadeau.
— Ce n'est pas au reste le plus ou le moins de beauté de la chose qui me frappe en ceci, poursuivit Bonaparte; c'est l'inconvenance du procédé. Quant à toi, dit-il à Bartolomeo, tu es heureux de n'être que le porteur de ce sot message. Allons, hors d'ici.
Les officiers étaient entrés dans la chambre au moment où Bonaparte leur avait parlé. L'un d'eux, croyant remplir les intentions du général, s'avança vers Bartolomeo et allait le prendre par le bras pour le mettre à la porte, lorsque le patron montagnard, reculant de deux pas, prit une chaise qu'il remit aussitôt à terre, parce que Bonaparte s'élança pour ainsi dire entre lui et l'officier.
— M<' né vado, me né vado. Benedetto Dio ! che fuocol E perché ? perché la brava madarna di Saint-Ange gli manda qualche poveré misure di tela pér farsi una mezzadozzine di camicci(i) ï Eh!... J'ai vu le temps et il n'est pas encore bien éloigné, dit Bartholomeo en parlant tout à coup français, où la moitié de cette pièce de toile eut été reçue avec plaisir par votre mère aérai Bonaparte, et pour en faire des chemises à vos sœurs encore : je sais bien qu'à présent elles en ont de plus fines à Marseille. Et ce n'est peut-être pas le mieux pour l'une d'elles, marronnat-il entres les dents. Ah çà, vous ne voulez pas décidément dés draps et de la toile ? ajouta- t-il et se tournant vers Bonaparte.
— Je n'en proposerais seulement pas dvux /ja/is, répondit le général.
— Eh bien ! je vais aller vendre la pacotille de lasignora Catalinaaux Anglais. Ils paient bien, eux, en bon argent et...
— Si lu l'avises de le tenter seulement, lui dit Bonaparte, comme il passait la porte de la chambre, je te fais fusiller.
— Prrrrrr ! dit Bartolomeo en descendant l'escalier et faisant jurer un juron provençal à chaque marche. Mtro, altro, /u/liomio ! Et redoublant de vitesse, il cria de toute la puissance de ses poumons de patron de barque :
(1) « Je m'en vais! Je m'en vais! Dieu béni ! Quel feu '. Et pourquoi? parce que la brave M""' de Saint-Ange lui envoie quelques misérables aunes de toile pour se faire une demi-douraine de chemises! »
i*'> MEMOIRES DE LA DUCHESSE d'.ABRANTÈS
— Si vous L'essayez, ne me manque/ pas : je vous le conseille en ami corse.
Les officiers voulaient courir après lui. Bonaparte Les retint.
— Laissez-le, leur dit-il ; ce serait un<> chose folle que «l'aller se frotter à ce g-aillard-là. Vous ne connaissez pas nos h tmmei des monlairni's ; celui-ci n'a pas l'air «l'en être un des plus faciles et il est de plus enduit d'une couche de narine proven«;ale qui le rend encore moins maniable. .)«■ parlerai au commandant du port.
Peraldi sut qu'en effet Bonaparte lavait signalé coram»' «<>ntrebandier au commandant du port. Cela ne l'empêcha pas d'aller vendre, comme il l'avait annoncé, les toi los cl les draps de ma tante Saint-Ange aux Anglais, qui le lui payèrent en I" Ruinées. Bonaparte apprit depuis des particularités relatif l'intérieur de M" de Saint-Ange, qui lui expliquèrent d'une manière tort naturelle et l'envoi et la proposition qui y était jointe. Il parut fâché d avoir témoigné autant de mécontentement, mais lis sûre que jamais il n'a pardonné à Bartolomeo Peraldi la leçon qu'il en reçut ce jour-là devant deux officiers qui. ne tenant pas à son état-major, n'avaient aucune raison pour lui garder le secret.
Pendanl notre séjour à Toulouse, ma mère reçut des lettres de mon frère qui L'affectèrent b laucoup : elles lui annoa paient la mise en accusation du général Bonaparte et les causes qui l'aTaienl motivée. Albert en était indigné : il trouvait que Salieetti n'agissait pas dans cette affaire comme son cœur aurait <lù le lui conseiller envers on compatriote, un ancien ami. A cette époque, mon frère était, comme on le sait, auprès de Salieetti en qualité de secrétaire. Quoiqu'il lût ce que nous appelons aujourd'hui libéral comtitutùmnei, il ne partageait pas les opinions d«;magogiques de Salieetti et de ses adhérents. Bonaparte, le voyant dan- le cabinet des représentants, tut étonné el le lui témoigna en faisant une exclamation : Toi ici ! » dit-il. avec ce sourire qu'il i rendre dès lots accablant quand il te voulait.
Aussitôt que ma mère eut reçu tes lettre- de mon frère, qui étaient datées de Sisteron, de Draguignan, de Barcetonnette I), elle écrivit à Salieetti en lui exprimant toute la peine que lui
i Leslettrai «Je mon frère sont d" thrnménr nt fra<etidoi (Mal el septembre [~u \ .
MÉMOIRES DL LA !>!.'< 1HE8BE n'.MiRA.NTK.S \~
causait l'arrestation de Bonaparte. - Ne me faites pas le chagrin, lui disait-elle, de penser que s,i mère ajoute cette nouvelle peine à celle qu'elle a déjà. »
Mon frère remit celle lettre à Salieetti el lui demanda au nom de ma mère une réponse favorable. Salieetti, après l'avoir lue, dit à mon frère : « Tu répondras à la citoyenne Permon que je suis fâché de ne pas faire ce qu'elle nie demande pour le général Bonaparte. Mais lu vois toi-même que la chose est tmpo sible. Les notes qui sont arrivées de Corse me éicteraîeni une conduite comme celle que je tiens, quand elle ne me serait pas imposée par les affaires de (iènes. N'es tu pas de mon avis, Permon? » M-iu lière ne pouvait répondre oui ; car il n'était pas de l'avis de Salieetti. On accusait Bonaparte d'espionnage et il ne l'en croyait ni coupable ni capable. Il ne pensait pas d'ailleurs que, dans aucun cas, ce fût à Salieetti cà l'accuser de jacobinisme; aussi garda-t-il le silence?.
Depuis longtemps, je connaissais les affaires de Corse dont parlaient Salieetti et Albitte ; mais j'ai eu tout récemment sur ces affaires de nouveaux détails, qui m'ont été donnés par un témoin actif, oculaire, et parfaitement en état, par son esprit et ses lumières, de juger de tout ce qui se passait. Cette personne habite Versailles en ce moment. Voici les faits.
Dans le printemps de 1 7 ' » 3 , avant d'aller à Toulon Bonaparte, ayant obtenu un congé, alla en Corse. Il logea, aussitôt après son arrivée à Ajaccio, près la Porte-de-Mer, (liez une vieille comtesse de l!o<si, amie de sa famille. J'ignore pour quelle raison il ne logeait pas chez sa mère. Quoi qu'il en soit, un club se forma dans une caserne située hors de la ville, tout au haut de la Place-de- Mer. Plusieurs orateurs s'y firent remarquer, et Napoléon Bonaparte y parla souvent. Il a dit plus tard à Sainte-Hélène qne, dans le COUPS de la Révocation, on lavai! confondu avec Lucien. Lucien •'•tait trop jeune alors pour qu'il pût y avoir erreurentre tes deux frères. C'était bien Napoléon qui pérorait alors, et avec un-' éloquence concise et péremptoire, telle que nous la lui avons toujour> connue. Lucien a une tout autre manière de parler. D'ailleurs il ne peut y avoir erreur, je le repète.
La société d 'Ajaccio, alarmée de la force que prenait ce club. forma une autre assemblée dans laquelle -émirent plusieurs personnes de ma connaissance, entre autres un officiel de marine dont le bâtiment était alor> en rade, et qui, par SOT esprit, -on
18 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'âBRANTÈS
courage et s'a tête bretonne bien déterminée, se trouvait fort en état de résister aux meneurs du premier club, s'ils cherchaient à attaquer l'assemblée, dont le lieu de réunion fut une grande maison au bas de la place. Cejtte assemblée n'avait pour but que de maintenir la tranquillité et empêcher le désordre. Les disposition- du club parurent enfin si hostiles envers la paix publique que l'assemblée modérée résolut d'envoyer quelques-uns de ses membres vers celle qui ne l'était pas, pour la rappeler au* sentiments que ses membres devaient avoir pour leurs compatriotes, et leur démontrer tout le mal qu'ils pouvaient faire à leur patrie.
L'officier de marine dont je parle était à la tète de celte députation, composée de lui et de trois autres membres de l'assemblée. Ils engagèrent le club à la paix et surtout à attendit' ce que déciderait la France, et à suivre le mouvement de la république. Bonaparte monta aussitôt à la tribune et fit un discours des plus véhéments dont le résumé était que, en temps de révolution, il ne fallait que des amis ou des ennemis ; que Solon punissait de mort tout homme qui restait neutre dans les discorde- civiles ; que les modérés devaient donc être considérés comme ennemi- par les vrais patriotes I .
Lorsque la séance fût finie, il alla se promener sur la place : il était fort animé et paraissait surtout peu disposé à rieo entendre de conciliant. Son attitude n'effraya cependant pas celui de mes amis qui faisait partie <lc la députation. Il fut à lui et, comme leurs relations de société étaient assez intimes, il lui reprocha vivement la motion qu'il venait de faire à la tribune
— Bah! dit Napoléon, style de club tout cela. Mais vous même, dit-il à mon ami, comment pouvez-VOUS, avec voire esprit, ne pas voir qu'il faut au contraire une attitude ferme et marcher dans une route large; el non pas dans un sentier?
— Le sentier que je suis est aussi droit et peut-être plus droit que la route dans laquelle, vous, Bonaparte, von- pourrie/ bien vous perdre; et c'est au nom de l'amitié que je vous porte, que je vous conjure de changer de manœuvre. Bonaparte fronça Le sourcil, tourna sur ses talons et fut retrouver quelques-uns de ses turbulents collègues du club.
Quelques jours après, mon ami fut averti par ses correspon-
(1) Entraîné parla chaleur du discours, il ilit qu'on devrait prendi ! rûlei le lieu ■ • l'ass< mblée des modéi i
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS i-9
dants de l'intérieur de l'ile que quatre mille paysans devaient descendre des montagnes sous trois jours. Ils en voulaient surtout à Bonaparte et à sa famille, ainsi qu'à celle de Salicetti. Mon ami tut aussitôt avertir Bonaparte et lui dit qu'il était en danger. Napoléon voulut savoir d'où lui venait cet avis, et les questions se multiplièrent aussitôt. Mon ami lui répondit, en souriant, « qu'il devait se borner à recevoir l'avertissement qu'il lui donnait sans cherchera entrer plus avant dans ce mystère. Napoléon voulut parler très haut ; mais notre marin breton avait deux oreilles qui ne s'effarouchaient pas aisément, et Bonaparte tut forcé de s'en tenir à ce que mon ami lui disait, sans être plus instruit, à la fin de la conférence, qu'il ne l'était au commencement. Il entra dans une colère difficile à exprimer ; il était furieux de ne pas savoir quelles étaient les personnes qui avaient averti le jeune officier de marine. Après avoir inutilement insisté pour savoir les noms qu'on s'obstinait à lui taire : « Au surplus, ajouta-t-il, cela m'est égal ; je ne crains personne ! » Là-dessus, ils se quittèrent avec une sorte de froideur, et le lendemain ils évitèrent de se parler. Le jour suivant, le gondolier de mon ami accourut de très grand matin pour lui dire qu'il venait de voir Bonaparte, déguisé en matelot, s'embarquer dans une gondole et se dirigeant sur Calvi. Il sortit à l'instant pour s'assurer de la vérité du fait, qui lui fut confirmé par tous les marins du port. AyanL demandé ce qu'était devenue la famille Bonaparte, il apprit qu'elle s'était réfugiée à Curyèse (1). Napoléon se sauva dans les montagnes avec Multédo(2). Il fut arrêté par les partisans de Paoli, qui descendaient alors des vallées supérieures (3), au nombre de quatre ou cinq mille, mais il parvint à s'échapper et, traversant le Marzolino (petit district intermédiaire), il se rendit à Calvi. Là, apprenant que sa mère, ses jeunes frères et ses sœurs n'étaient pas encore arrivés, il se rembarque et veut aller à Àjaccio. Mais, apprenant en Toute que sa mère avait eu le bonheur de passer, il revint à Calvi, où il trouva sa famille établie chez les
(1 Nouveau séjour de la Colonie grecque.
(2)11 est bien singulier que l'empereur n'ait pas dit plus tard, à Sainte- Hélène, un mot sur des événements si remarquables et auxquels il avait pris une part aussi active.
(3) Ce fut vers ce temps que le gouvernement envoya trois commissaires pour faire arrêter Paoli. Ces trois commissaires étaient Salicetti, Delcheret Lacombe.
50 KÉXOIRES DE LA DUCHESSE d'àBRASTÊS
Giùbéga et les Paravicini, leurs parents et : « m i «^ . Mmc Bonaparte avait alors avec elle Joseph I . ÉKsa 'Marianne), Jérôme, Louis, Paulette, Caroline (Ànntrnctata), Napoléon et Fesch. Ce fui de
Calvi que Mme Bonaparte se rendit à Marseille, "ù elle demeura jusqu'à son retour en Corse, ce qui n'eut lieu que lorsque son lils l'ut général en chef de l'armée d'Italie. Jérôme demeura avec le g Irai Casabianca, commandant de Carvt, et Caroline fut confiée aux Paravicini. Lucien n'était plus avec sa famille depuis un mois roubles éclatèrent.
« » 1 1 voit que j'ai repris les cho — d'un peu plu- haut, car à cette époque Napoléon venait de recevoir son brevet de capitaine d'artillerie. Ce fut peu de temps après qu'il futenvoyé à Toulon pour eommander les travaux du siège.
.lunot était sergent de grenadiers, grade qu'il avait reçu sur le champ de bataille. Liant un jour au p ste de la batterie des Sans- Culottes, un commandant d'artillerie, venu de Paris depuis peu de joins pour diriger les opérations du siège en ce qui regardait l'artillerie sous les ordre- de l'intelligent Cartaux, demanda à l'officier du poste un jeune sous-offici t qui i ùl en même temps de l'a et de l'intelligence. Le lieutenant appelle aussitôt La Tempête et Junot se présente. Le commandant fore sur lui cet œil qui semblait déjà connaîtra
— Tu vas quitter ton habit, dit le commandant, et tu iras là porter cet ordre.
Il lui indiquait de la main un point plus éloigné de la côte, et lui i xpliqua ce qu'il voulait de lui. Le jeune sergent devint rouge coin nu- une grenade, ses yeux étincelèrent.
— Je i: - un i -l'iov répondit-il au commandant : cherche/ on antre que moi p mr exécuter votre ordr •.
Et il se relirait.
— Tu refuses d'obéir ? lui dit l'officier supérieur d'un Ion sé-
is-tu bien à quoi tu t'es
— Je suis prêt à obéir? dit Junot, mais j'irai là où vous m'en-
avec mon uniforme, ou je n'irai pas. C'est encore bien de l'I onnei ... Anglais.
Le cornu andant sourit en 1 ■ regardant attentivement.
— Mais il- le tueront ! reprit il.
(1) Voici leur ordre de nai loseph, Napoléon, Élisa, Lucien» Pau»
iroline et Jérôme.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aI(RA>"TI~ SI
— Que vous importe ? vous ne me connaisse/ pas assez pour que cela vous fasse de la peine etquant à moi, ça m'est égal.... Allons, je pars comme je suis, n'est-ce pas ?
Alors il mit la main dans sa giberne.
— Bien ! avec mon sabre et ces dragées là, du moins la conversation ne languira pas, si ces messieurs veulent causer.
Et il partit en chantant.
Après son départ, « Gomment s'appelle ce jeune homme ? demanda l' officier supérieur. — Junot. — Il fera son chemin. » Alors le commandant inscrivit son nom sur ses tablettes. C'était déjà un jugement d'un grand poids, car on a facilement deviné que l'officier d'artillerie était Napoléon.
Peu de jours après, se retrouvant à cette même batterie que l'on appelait la batterie des Sans- Culottes, Bonaparte demanda quelqu'un qui eut une belle écriture ; Junot sortit des rangs et se présenta. Bon parte le reconnut pour le sergent qui déjà avait lixé son attention. Il lui témoigna de l'intérêt et lui dit de se placer pour écrire une lettre sous sa dictée. Junot se mit sur l'épaulement même de la batterie. A peine avait- il terminé sa lettre, qu'une bombe lancée par les Anglais éclate à dix pas et le couvre de terre ainsi que la lettre.
— Bien ! dit en riant Junot, nous n'avions pas de sable pour sécher l'encre.
Bonaparte arrêta son regard sur le jeune sergent ; il était calme et n'avait pas même tressailli. Cette circonstance décida sa fortune. Il demeura près du commandant d'artillerie et ne retourna plus à son corps. Plus tard, lorsque la ville fut prise et que Bonaparte fut nommé général, Junot ne demanda pas d'autre récOfU~ pense de sa belle conduite pendant le siège que d'être nommé son aide de camp (1), préférant un grade inférieur à celui qu'il pouvait avoir en restant au corps Mais pour cela il fallait quitter Bonaparte et Junot ne le pouvait déjà plus.
Junot avait une àme de feu et le plus noble cœur. Il s'attacha bientôt à son général avec un dévouement qui devenait un culte. Sft&S avoir la mesure du géant qui était élevant lui, son esprit pénétrant avait jugé qu'il voyait un grand homme.
Il me revient en ce moment une petite histoire, relative à Bo-
(l)Junot cl Muiron, Opii périt depuis si malheureusement, furent les deux premiers aides de camp que Napoléon ait eus.
52 KÉM0IRE8 DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS
naparte et aux deux frères Suchet, qui se passa un peu après le
siège de Toulon.
11 y avait déjà quelques semaines que la ville était prise et. quoique les occupations militaires et administratives dussent remplir assez, de temps pour chasser l'ennui, il y avait encore bien des heures dans la journée dont Bonaparte ne savait que faire. Chauvet. commissaire-ordonnateur en chef de l'armée, avait ses petits arrangements qui le mettaient à l'abri du danger de l'ennui. Mais Bonaparte était entièrement libre. Le chef des constructions maritimes (ou quelque chose dans ce genre) avait deux filles fort jolies, dont Ghauvet était fort occupé. Junot avait aussi ses petites affaires et, tout au milieu de ses occupations, Bonaparte s'ennuyait fort. 11 dit un jour à Chauvet :
— Je veux aller demander à dîner à Suchet. Fais-le prévenir.
Or pour l'explication de ce qui suit, il faut savoir que Suchet, alors chef de bataillon, était en cantonnement à La Seille, joli petit village situé dans le point le plus profond de la rade de Toulon. Suchet occupait là une toute petite maison, une bastide appertenant au père de ces jolies personnes dont l'une intéressait Chauvet. Ce fut donc h chose la plus naturelle du monde que d'inviter le père et les deux filles à venir dîner avec cette troupe de jeunes gens, dont le plus âgé n'avait pas \ ingt cinq ans.
Suchet reçut ses hùtcs comme il le fit toujours, d'abord liés bien et puis avec ce visage dé bonne humeur qui dit : « Je suis heureux de vous avoir chez moi. » Son frère Gabriel, qui alors était comme sa femme et se mêlait de conduire sa maison I . leur lit faire un très bon dîner, qui. de (dus, fut aimable et gai. et où l'on se divertit comme pouvaienl le faire huit ou dix jeunes têtes (Mlles.
On ne peut pas toujours rire et il fallut songer au retour. Mais il fut impossible. On était alors eu hiver et, pendant le< joies et les rires, il était tombéune neige gelée, un verglas qui rendait la communication avec la ville impraticable, surtout la nuit étant fort obscure j On prit bien vite son parti. On fit du punch, on but, on causa, on rit de plus belle et l'on attrapa enlin le bout de la soi-
(1) Nmis allions quelquefois dîner çhei le général Suchet après ion retour d'Italie. Il était garçon, mais occupait déjà son joli hôtel de la rue «lo la Ville-l'Evêque. Sa maison était admirablement bien tenue et les deux frères en faisaient les honneurs d'une manière remarquable.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS .').'{
rée. Mais ce Quêtait rien, il fallait arriver au matin. Comment faire? Il n'y avait dans toute la bastide qu'un grand lit, dans lequel couchaient les deux frères. On proposa aux deux jeunes filles de l'occuper. Mais comme la chambre à coucher était la seiib1 dans laquelle on pût faire du feu elles ne le voulurent pas. On voulut redoubler de gaité alors et on sait que, lorsquece n'est plus qu'une résolution, cela va mal. Bonaparte, qui dès ce temps-là n'aimait pas l'es visages grognons, comme il les appelait, proposa de jouer au vingt-et-un. C'était en général la chose la plus comique que de le voir jouer à quelque jeu que ce lût. Lui, dont la vue si rapide, le jugement si prompt, saisissaient à l'instant même l'objet qui s'offrait à lui, il n'a jamais pu apprendre la marche même d'un jeu, quelque simple qu'il pût être. Aussi trouvait-il plus court de tricher (1). Ce soir-là, il mit le vingt-et un en train et, pendant quelque temps, ce moyen ranima la uni lé éteinte. Mais bientôt le froid s'empara des pauvres jeunes filles; le sommeil les gagna, en dépit de leur volonté et des œillades de Chauvet,et, je pense bien aussi, de, celles de Junot, car il n'était pas homme à laisser à personne sa part à. cet égard, quoique la place fût déjà prise. Les deux sœurs ne purent enfin plus résister, elles se jetèrent tout habillées sur le grand lit qui était dans un coin de la chambre et s'endormirent bientôt d'un profond sommeil. On sait que le froid et le feu sont un opium puissant pour endormir. Tout ce qui était dans la chambre se mit bientôt à renfler, excepté Bonaparte et Gabriel Suchet. Les autres, étendus sur des bancs de bois qui étaient autour de la chambre, sur des chaises, dormaient profondément, comme je l'ai dit. Quant à eux, ils passèrent toute la nuit, et une nuit d'hiver, c'est-à-dire sept heures au moins, à jouer au vingt-et-un. La paupière de Bonaparte ne s'abaissa seulement pas. De temps en temps il tournait les yeux vers le lit et regardait dormir les deux jeunes filles. Et lorsque quelquefois Gabriel Suchet lui faisait remarquer la pose gracieuse de L'une d'elles; il souriait, mais avec une teinte de tranquillité, si je puis me servir de ce mot, singulière dans un jeune homme de vingt-cinq ans. Bonaparte n'eut jamais qu'une seule passion réelle, et dès lors elle maîtrisait toutes les autre-.
Toute la nuit se passa donc à jouer au vingt-el un et à dire
(1) Je parlerai plus tard des fameuses parties de reversi, d'échecs, et même de barres de la Malmaison; dans toutes il trouvait le moyen de tricher.
,"U MEMOIRES DE LA DUCHESSE d'abRANTÈs
d'une Yoix monotone et traînante : « Carte..., Content », et, pour Bonaparte, l'inflexion de voix ne changeait pas pour les deux mots.
Gabriel Suchet me disait que, malgré le nombre d'années écoulées depuis cette époque, il voyait encore Bonaparte renversé dans son fauteuil, appuyé sur le bras et avançant l'autre main an disant : « Carte.... Content. »
Les Mémoires contemporains de M. de B... disent que Bonaparte ne fut pas accusé et arrêté, comme tenant au régime terroriste. Le fait est, au contraire, positivement exact, et je dois le savoir puisque mon frère était le secrétaire de Salicetti; que mon mari fut le confident, L'ami, encore plus que L'aide de camp de Bonaparte ; que Salicetti Lui-même, sauvé par nous de L'éekafiaad et pendant six semaines dans notre plus intime intérieur, somma on le verra plus tard, nous parla sans cesse de cette affaire pour se disculper de la part qu'il pouvait y avoir prise. A cet éijard je sais donc mieux la vérité que qui que ce soit au monde, je pourrais dire, mieux que Bonaparte lui-même, mais il la connaissait telle que je la présente ici. Il ne voulait pas la dire et je n'ai pas besoin, je pense, «le luire remarquer Le silence gardé par Bonaparte dans Le Mémorial de Sainte -Hétène sur cette époque entier'' de sa vie. Ce silence fort extraordinaire en apparence cependant facile à comprendre. Il parle, il est vrai, de cette affaire; mais comment ? Ce ne sont pas des réticences, des oublis, des méprises; cesontdes omissions complètes et nécessairement volontaires ; de-; faits d'une importance tellement immense dans sa vie n'ont pu lui échapper. Je ne porte point ici un jugement dicté par mon opinion personnelle, et je le prouverai tant à L'heure. Mais je ne puis m'empècher de m'étonner d'un aussi complet silence sur une époque de son existence qui a influé sur son avenir et, par conséquent, sur la destinée du monde. Il parle de cette arrestation ordonnée par Le représentant Laporte, vrai sera dans toute celte affaira, comme on parierait d'une arrestation de vingtquatre heures pour une querelle de sous-lieutenant qui motiverait les arrêts. Comment ! il ne parle pas de eeui qui sent les vrais auteurs de ce qui fut tenté contre lui ! VA cependant celui qui Le décrète d'arrestation est s,,n compatriote ; c'est Salicetti. Celui qui e.st chargé de faire exécuter le décret est encore un compatriote ; c'est L'adjudant général Arena1. Celui qui inspecte Bei
1 Conjointemeut avec Vterveia commandant do gendarmerie.
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papiers (après Salicetli, toutefois ; mon frère en fut térnoii le commissaire ordonnateur Denaiée, qu'il lii depuis intendant miJi Laiio de sa garde. -1»; pourrais ajouter que lui, Bonaparte, ordinairement si malheureux par son mépris pour L'espèce humaine, aurait pu trouver quelque douceur à Déporter sa pensée sur un temps de sa vie qui lui présentait le souvenir d'une belle action et d'un généreux dévouement. C'était, il me semble, un suji'L de conversation au moins comme un autre. Hadame mère n'a jamais laissé échapper l'occasion de me parler de l'amitié, de la reconnaissance qu'elle avait vouée à jamais à Junot. par suifa de cette affaire dont on verra les détails plus tard. Le roi Joe ph, dont la belle àme garde tous les bons sentiments, me l'a prouvé bien souvent.
Tout ce qui a connu Napoléon ne reconnaît, dans beaucoup de parties du Mémorial, ni son style, ni sa façon de narrer, non pas sous Le rapport des expressions, maisdans la manière de placer les faits. Ceux qui ont eu le bonheur de vivre familièrement avec lui, comme moi, par exemple, depuis mon enfance et presque la sienne, ont été frappés de ce que je viens de faire observer.
Le l'ait est que le sujet était scabreux; en l'abordant, Napoléon aurait pris rengagement de traiter à fond le point plus qu'épineux de ses opinions politiques, Or, c'est une des parties les plus singulières du Mémorial.
Le silence plus qu'extraordinaire de Napoléon s'explique donc uniquement par tout ce qu'il y avait de scabreux dans cette époque de sa vie. Parler de son arrestation exécutée par Arena. par ordre de Salicetti, pour cause juste ou injuste d ■ jacobinisme, c'était prendre l'engagement de parier aussi de ses opinion-, et c'est ce qu'il ne voulait pas faire. Bonaparte., en cette occasion, ain^i que M de Bourrienne l'a si judicieusemenl observé, a agi pour la postérité. Le Mémorial, a-t-il pensé, se*a lu par cent millious d'individus parmi lesquels peut-être en comptera-t-on à princ mille qui connaissent les faits qui me déplaisent; ces mille personnes conserveront la mémoire de ces faits d'une manière peu inquiétante, par la tradition orale; le Mémorial sera i\oik irréfutable. Bonaparte a dû faire ce raisonnement à Sainte-Hélène lorsqu'il n'imaginait pas qu'une fièvre de Mémoires viendrait, comme maintenant, agiter tous les cerveaux, mettre en mouvement toutes les plumes pour réunir d'ancien- ci intéressants - ai venirs, Leur redonner la vie, les mettre au jour et enfin les publier.
56 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS
Quanf aux miens, ceux de cette époque s<nt aombreux, et presque tous ont plus ou moins rapport à Napoléon Bonaparte. Il était fort lié avec Robespierre le jeune ; Junot L'était également. C'était ce que l'on appelle un excellent garçon, n'ayant pas de ais sentiments et croyant ou feignant de croire que soq frère était mené par une troupe de mauvais sujets « qu'il ferait. disaitil. déporter à Cayenne, s'il était à sa place ». Junot a vu plusieurs lettres de Robespierre le jeune adressées à -<>n frère; et toutes lettres étaient dans le même esprit. Pensait-il effectivement ce qu'il écrivait? Voilà ce qu'il esî impossible de certifier; je ne puis que soumettre les faits au lecteur. Les lettres de Robespierre le jeune avaient surtout pour but de faire renvoyer Joseph Lebon d'Arràs, leur commune patrie.
En arrivant au siège de Toulon, Bonaparte avait la réputation d'un chaud patriote. Junot m'a dit souvent que le général en chef, qui était très modéré, avait d'abord eu une sorte de prévention contre le jeune officier qui affichait des principe- au moins fort exailés. Cette manière de voir était celle de toute la famille. Si cela c'avait pas été, le représentant du peuple Fréron, qui était alors à Marseille, n'aurait pas eu pour société intime, comme il l'avait alors, la maison de M"if> Bonaparte, la mère, qui habitait Marseille à cette époque avec ses filles cl ses deux [dus jeune- lil-, Louis et Jérôme.
Je ne veux pour preuve de la justesse de mon opinion que les deux pièces citées dans le- Mémoires de M. de Bourrienne et dont Junot avait gardé copie.
La mission donnée par le représentant Ricord, le 2."> messidor an II, à Bonaparte, est bien moins militaire qu'une espèce d'ordre de surveillance et d'enquête (1). 11 est évident qu'il inspirait la plu- baute confiance aux proconsuls qui alors étaient les maîtres do tout, et cette confiance ne pouvait résulter que de la connaissance qu'on avait de sa manière de penser. Il n'avait alors que vingt-cinq ans. Il fallait donc que Ricord fût bien sarde lui
Salicetti remplaçant llicord, on devait s'attendre que Bonaparte serait protégé par le nouveau venu. Us étaient compatriotes
(1) Il rat spécialement recommandé an chargé d'affaires de la république française a Gènes, M. Faypoult. Il fut chargé de prendre note de la conduite du ministre français Tilly. En général, la teneur de ses instructions indiquait plus unr mission diplomatique qu'une mission militaire.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÊS o7
et même amis, malgré la différence de leur âge ; et bien que Salicetli arrivât à la suite d'une réaction, il était cependant certain que lui Salicelti avait l'opinion que l'on appelait terroriste, puisque enfin Salicetti était de la Montagne.
Les deux attitudes politiques de Salicetti} au 7 thermidor et au 19 thermidor de la même année, furent remarquablement différentes l'une de l'autre, bien qu'il n'y nil eu que onze jours de distance entre ces deux époques, et cette différence pouvait ame ner des résultats graves, non pas que l'humanité eût moins à gémir depuis la mort de Robespierre; mais on en parlait davantage Salicetti, quoiqu'il ne fût pas méchant, avait assez marqué pour cherchera l'aire impression d'une autre manière Bonaparte et lui avaient été plus que d'accord Tannée précédente lors des affaires de Corses (t). Bonaparte s'était mis plus en évidence, avait plus parlé à la tribune du club et quoique depuis il ail beaucoup cherché à mettre Lucien à sa place, alors on ne pouvait s'y tromper.
Lorsqu'il fut arrêté, Junot, qui l'aimait avec tendresse et un entier dévouement, voulut le sauver par la ruse ou parla force. Les supplices de la Terreur n'avaient pas cessé, et les inquiétudes les plus vives étaient à Finstant éveillées sur la personne atteinte d'une accusation, de quelque nature qu'elle fût. Mais Bonaparte lui défendit toute mesure hostile.
— Je suis innocent, lui dit-il, je dois me confier aux lois.
Voilà, au surplus, la lettre que, de sa prison, Napoléon écrivit à Junot, en réponse à sa proposition. Celle-là est bien de Bonaparte lui-même, car alors il n'avait pas de secrétaire.
« Je reconnais bien ton amitié, mon cher Junot, dans la proposition que tu me fais ; depuis longtemps tu connais aussi toute celle que je t'ai vouée, et j'espère que tu y comptes.
« Les hommes peuvent être injustes envers moi. mon cher Junot ; mais il suffit d'être innocent ; ma conscience e^t le tribunal où j'évoque ma conduite.
« Cette conscience est calme quand je l'interroge ; ne fais donc rien, tu me compromettrais.
<« Adieu, mon cher Junot. Salut et amitié.
« Blonapakti:. »
^i) On verra, lorsque j'aurai à parler du 1" et du 2r prairial, que Salicetti n'a jamais abandon ne son parti.
HÉMOIBES DE LA DUCHESSE d'abr.IMF.S
Cette réponse était faite à une lettre que Junol lui avait l'ait parvenir par un soldat, dans les vingt-quatre premières h sures qui suivircnl son arrestation, parce qu'il n'avait pu parvenir à Le voir dans sa prison. Je ne me rs plus à présent pour quel mo-
tif, mais je crois <]ur c'est parce qu'il était au secret. Junot, dans sa lettre, lui proposait de s'échapper et lui soumettait plusieurs plans qui n'étaient admissibles que par une jeune tèt comme la sienne 1 : et, en résumé, i! annonçait L'iutention l»ien déterminée de partager sa détention, « dût-elle être éternelle », lui disait-il.
La défense de Bonaparte, adressée aux représentants et écrite par Junot Lui-même sous la dictée de Napoléon, indique aussi le vrai motif de son arrestation. « Déclarer un patriote suspect, disait-il, c'est lui ravir ce qu'il a de plus précieux, La confiance et L'estime de ses concitoyens. »
C'est dune le patriote qui est attaqué, c'est l'homme d'un parti quel qu'il soit ; car l'homme n'est attaqué dans - m caractère de manière à perdre et la confiance el L'estime, qui' Lorsque L'honneur ou telle autre partie vulnérable de son àme esl mise < a jugement. «< Depuis l'origine de la révolution, disait-il plus loin, n'ai-je pas toujours été attaché aux principes? >,
Non, il ne faut pas accuser Bonaparte d'avoir été an. terroriste. II ne l'a jamais été, par deux raisons : la première, c'esl qu'il n'était pas méchant (2) ; c'est une chose incontestable ; la seconde, parce qu'il avait une trop saine raison, une trop parfaite in gence pour ne pas voir qu'un système dévastateur n'était pas celui qu'il fallait à notre nation. L'ivraie n'était pas à ce point parmi le bon grain, qu'il fallut faucher le champ pour Le rendre productif. Vtais il était républicain, malgré La teinte d'absolutisme que pouvait avoir son exclamation au 10 août, en voyant la lai- |u'il disait, de Louis XVI. II était républicain; il
•l idam ■ m toujours rappelé la cou luite que Junol a tenue à
cette époque ; elle a en pai lail s ms cesse loi - rue je Faisais mon serrice auprès d'ell i. Mi Lame mère a le cœur bon el l'ion . je Eeraî connaître plus tard son cai a
Non, il n'étail pas i t. Bonaparte consul, Napoléon empereur
n'offrent pas, dans tonte leur carrière, une preuve qui puisse (aire do mer ce surnom au grand tomme. Il esl des êtres qui ne comprennent pas l'ounayn du patron sur Lequel est coupé un puni homme, il peut mériter tonte autre épithète, mais non pas celle de méchant.
MÉMOIRES DK LA DUCHESSE DAHRANTKS 59
l'était comme Barnave, comme Gensonné, comme Valazé, comme ces iiéros du vrai républicanisme; et c'en était assez pour que la vengeance s'en servit en son lieu. Ce que je sais (et je puis ajouter que je le sais avec entière certitude) c'est que Salicetti et lui adressèrent leurs vœux à la même personne. J'ignore si ce lut en Corse ou à Paris ; mais ce dont je suis sûre, c'est que. malgré sa jeunesse, ou plutôt à cause de sa jeunesse, Bonaparte fut écouté. Ce n'est pas le motif unique de l'animosité que Salicetti fit voir contre Bonaparte dans l'affaire de Loano ; mais cette cause, jointe à tout ce que j'ai indiqué, peut faire asseoir un jugement. Ce qui va suivre y contribuera encore davantage.
L'opinion de mon frère, alors secrétaire de Salicetti, ainsi que je l'ai dit plus haut, était que Bonaparte n'avait dû la vie qu'à une cause que personne n'a bien connue. Le fait est que Salicetti reçut une lettre de Bonaparte, qui parut lui faire une vive impression. Les papiers de Bonaparte avaient été remis à Salicetti; celui-ci, après les avoir parcourus très attentivement, les avait repoussés avec une impatience marquée; ensuite il les reprit et les lut encore une fois. Mon frère lui ayant proposé de l'aider dans l'examen des papiers de Bonaparte, Salicetti le refusa et, après une seconde inspection, qui probablement fut encore inutile, il s'assit avec un air préoccupé. Que cherchait-il dans ces papiers? Etait-ce une pièce qui le concernait ? Vmi autre circonstance, c'est que l'homme qui fut chargé de la levée des scellés était un homme en sous-ordre, tout à fait à la dévotion de Salicetti, et mon frère, que ce soin devait regarder en sa qualité de secrétaire du représentant, eut ordre de n'y point toucher. Il m'a souvent parlé de ce fait, et je le cite ici comme une circonstance d'une haute importance pour l'histoire (le ce temps. Bien de ce qui se rapporte à "un homme comme Napoléon ne saurait être inutile ai à dédaigner.
Quel fut, après tout, le résultat de cette étrange procédure, dont L'issue probable était de faire porter la tète de Bonaparle sur l'échafaud? Qui ne voit que, s'il eût été conduit à Paris et jugé par le comité île salut public, sans aucun doute L'ami de Robespierre le jeune aurait été condamné par Billaud-Yareunes el Collotd'Uerbois. L'issue de ce procès fut l'acquittement du prévenu. Ce résultat d'une affaire qui menaçait la tête du jeune général doit paraître d'autant plus extraordinaire qu'il semble que dans le moment Salicetti le craignit. On donne même de> éloges à Bona-
60 MÉMOIRES I)K LA DUCHESSE d'aPHAMI..-
parte, dans L'arrêté qui le met dans une Liberté provisoire: « C'est, dit-on, en raison de l'utilité dont le général Bonaparte peut être à la république. •> C'est là delà prévision, de la seconde vue; mais pLus tard et lorsque des mesures ont été prises probablement pour qu'il ne. soit plus à craindre, alors le comité du salut public le raye du tableau des officiers généraux et (chose fort remarquable) Cambacérès, destiné à devenir son collègue au consulat, fut un des signataires de l'acte de radiation. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette affaire est fort obscure. Je désire que les détails que je donnerai encore jettent assez de lumière pour guider les lecteurs dans tant de détours.
Ce l'ut alors que Bonaparte, tout à t'ait malheureux, vint à Paris pour tenter d'obtenir justice ou pour chercher à mettre à Ilot quelques-uns des mille projets « qu'il faisait, nous disait-il, chaque soir en s 'endormant ». 11 n'avait avec lui qu'un seul aide de camp, un seul ami que sa mauvaise fortune attachait encore plus à lui, c'était Junoî : Junot, qui. à dater de ce moment, lui donna des preuves p >sitives de cet attachement qui n'a cessé d'être que le jour où Lui-même a cessé d'exister.
Duroc ne fut attaché à Bonaparte qu'à l'armée d'Italie; on a toujours persisté dans cette faute, de croire qu'il l'avait connu à Toulon. M. de Bourrienne, qui est fort bien instruit et dit la vérité lorsque la passion n'offusque pas son jugement, rétablit les tait- dan- leur étal véritable ; mais il se trompe en parlant des relations de Salicetti et de Bonaparte après Toulon. Us ne s'aimaient pas, et je ferai voir .tout à L'heure combien Salicetti craignait le jeune compatriote qu'il voulait perdre. Il ne fut jamais son confident. Bonaparte a pu être le sien; ce qui est bien différent. Mais dans tous les orages des journées de prairial. Bonaparte ne s'est aucunement aventuré; il était toujours chei ma mèie à cette époque et ce moment de sa vie m'est aussi connu que - il faisait parti de la mienne.
Bonaparte avait de- opinions <* lui. qu'il «'tait difficile de classer dan- le- diverses factions d'alors, Son républicanisme était girondin, ainsi que je L'ai dit plus haut, au fédéralisme près. Il aurait
voulu connue ceux ''" ;{ I mai, qui' tOUS le- al. n- hissent détruits
sans que le nivellemenl coûtai trop cher; il n'avait pas encore L'expérience qui devait un jour le guidera travers Les détours du labyrinthe épineux des révolutions. Ses propres paroles en sont
la preuve. Cependant ce- mêmes paroles -ont pour moi un Bujet
MÉMOIRES DE I.A DUCHESSE D ABRANTÊS (il
profond de réflexion; car elles me prouvent que dans un temps de sa vie il ne fui jtasde bonne foi ; mais je ne puis décider en quel temps .
Tout le monde connaît l'opinion de Bonaparte consul sur les hommes de la révolution. Tous ceux qui étaient conseillers d'Ftat peuvent certifier la vérité de ce que j'avance. Bonaparte avait employé, dans les premières places, des hommes de cette môme révolution; mais excepté Fouché, qu'il n'aima jamais (1), ces hommes n'était pas les plus marquants dans l'histoire révolutionnaire. On se rappellera tout ce qu'il dit au conseil d'État lors de la machine infernale, sur les hommes de sang de la révolution, les hommes de Septembre. « Jamais la France, disait-il, ne sera tranquille, si vous ne les chassez pas ! Ce sont eux qui font tout le mal ! »
(1) Il est positif que Bonaparte n'aima pas Fouché, et cependant il l'employait malgré ce sentiment instinctif qui lui disait sûrement que, dans cet hommp, il voyait l'un de ceux qui devaient aider à sa ruine.