‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 4 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Après la Terreur. — Bonaparte en civil. — Son étoile ! — 9 Thermidor. — Bonaparte et les muscadins. — Ce qu'il pense de la constitution de 1793. — Bonaparte monologuiste. -- Les pierres de la place Bellecour. — Malheur et misère de Bonaparte. — Les galions di jj gne. — Echange de con-

fidences amoureuses. — Projet d'émigration. — [2 germinal, l'émeute des femmes. — Un mouvement Spartiate.

On n'était plus dans le fort de la Terreur, mais on poir craindre que Le feu révolutionnaire se rallumai et il fallait toujours user d'une extrême rirconspeetion. On s'envoyaii des nouvelles dans des pâtés, des daubes, des cuisses d'oies : el les questions et les réponses voyageaient ainsi, protégées par le couver! de la gastronomie. Les nouvelles de Paris arrivaient dans des fonds de chapeaux, des doublures d'habits, ou bien dans des caisses de Qeurs artificielles. On joignait à l'envoi une lettre qui disait : « D'après ce que vous m'avez écrit, je vous envoie telle chose... « Or, comme on n'avait rien demandé et qu'on étail prévenu d'avance de cette manière «le correspondre, La lettre étail bientôt Iroir,

Mais Lorsqu'il fallait défaire L'objet qui la contenait, ma mère n'entendait pas facilement raison. Je me rappelle qu'une fois elle porta pendanl quinze jours un chapeau avec une Lettre dans sa coiffe, ^;in - vouloir dire à mon père que le chapeau venait de Pari-, parce qu'il se serai! douté qu'il contenait des nouvelli l'aurait l'ait découdre impitoyablement. Il faut dire que dans ce moraenl on ne pouvait rien recevoir île bien intéressant.

Enfin se levèrent pour la France des joui- plus Bereins. Mon père reçut des avis répétés de se rendre à Paris. Venez, Lui disait on. venez : le moment est favorable : vos talent- adminis-

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tralil's vous assurent une place distinguée. Mais ne perdez pas de temps ». Il fui décidé que mon père se rendrait à Bordeaux, où il avait quelques affaires à terminer, qu'il y demeurerait tout le temps de l'absence «le ma mère, qui allait partir avec moi pour Paris.

En arrivant à Paris, non-; descendîmes rue des Pilles-Saint- Tfromas, hôtel de la Tranquillité. Cet hôtel garni avait une fort belle apparence ; il était entre cour et jardin, agrément fort rare dans ce quartier-là, même à cette époque. Nous fûmes È< dans un fort joli appartement donnant sur le jardin, au second; ma mère s'y installa avec moi, une femme de chambre ef on valet <le chambre.

Ma mère voyait beaucoup de Corses avant la révolution. Quoique leurs opinions ne fussent pas d'accord avec les siennes, elles ne les en réunissait pas moins chez elle. Dès qu'ils surent qu'elle était de retour, tous vinrent la voir. Mulledo, l'abbé Arrighi, que l'on appelait Arritfki-Ltmettes^ Aréna, Salicetti, Chiappe, mais avant tous, Bonaparte. Albert, à qui il avait fait promettre de l'avertir de l'arrivée de ma mère, l'en ayant informé tout de suite, nous le vîmes dès le lendemain accourir rue des Filles- Saint-Thomas.

C'esl de ce jour-là que j'ai vraiment connu Bonaparte ; je me le rappelais bien, mais confusément. Lors donc qu'il vint nous voir à notre retour à Paris, sa figure me frappa, sans que je puisse exprimer pourquoi, mais de manière à n'être jamais oubliée.

A celle époque de sa vie. Napoléon était laid. Depuis il s'est Fait en lui un changement total. Je ne parle pas de l'auréole prestigieuse de sa gloire, je n'entends que le changement physique qui s'est opéré graduellement dans l'espace de sept années. xMnsi lonl ce qui en lui était osseux, jaune, maladif même. ^'e^t arrondi, éelairci, embelli. Ses traits, qui étaient presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur, parce qu'ils se sont revêtus de chair, dont il y avait presque absence. Son regard et son sourire demeurèrent toujours admirables; sa personne tout entière subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulière pour nous anjourd'hui dans les gravures du passage du pont d'Arcole,

était alors huile simple parce que Ces mêmes muscadins, après

lesquels il criait tant, en avaient encore de bien plus longues ; mais son teint était si jaune à cette époque, et puis il se soignai!

si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudres, lui donnaient

un aspect désagréable. Ses f »<'t i tes mains ont aus>i subj La métamorphose ; alors elles étaient maigres, longues et noires. On sait à quel point il en était devenu vain avec juste raison depuis ce temps-là. Enfin lorsque je me repré-ente Napoléon entrant en 1705 dans la cour de l'hôtel de la Tranquillité, la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissanl échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées, et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer, devenue depuis bannière glorieuse, tout autant pour le moins que le panache blanc de Henri IV; sans gant-, parer que, disait-il, « c'était un»1 dépense inutile », portant des bottes mal faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa maigreur, de -on teint jaune, enfin quand j'évoque -on souvenir de cette époque, et que je le revois plus tard, je ne puis voir le même homme dans ces deux portraits.

Ma mère, la meilleure et la plus naturelle des femmes, lui témoigna, comme elle le sentait, le plaisir qu'elle avait à le revoir. Elle parla de Salicetti, et ne lui cacha pas combien elle avait blâmé sa conduite envers lui. In sourire indéfinissable passa rapidement sur les lèvres de Bonaparte:" 11 a voulu me faire bien du mal, répondit-il, mais mon étoile ne l'a pas permis. Cependant je ne dois pas me louer de cette étoile, car enfin quel sera mon sort ? »

Je n'oublierai jamais l'expression de sa physionomie, en prononçant ces derniers mots. Il était profondément ému. Ma mère a de le calmer et y parvint plus facilement que je ne l'aurais cru. Mon étonnement fut, je puis le dire, extrême lorsque le lendemain je les vis venir tous deux diner avec nous. Ils parais saienl assez bien ensemble; mais rien n'annonçait cette intimité de confidences dont parlent les Mémoires contemporains.

Cependant le moment de répit qu'avait donné l'intervalle du 9 thermidor au 1"' germinal, époque, à laquelle nous étions alors,

avait remonté tmi< les COU rages, en avait produit de nouveaux.

\ussitot, après le (.) thermidor, les membres du comité de salut publie furent mis en accusation; ce fui. je crois, Legendre qui attaquaCollot d'Herbois, Billaud-Varennes, Barère, A.mar-Vouland et David; cette attaque eut lieu vers 1»' M» fructidor, c'est-à-dire après l'événement libérateur. Carrier fut aussi amené sur le- I de la Convention, mais pour être jug

Dès le jour de notre arrivée, M. Brunetière nous dit qu'il était

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lâché de nous avoir conseillé de venir. 11 était inquiet et Bonaparte nous confirma ses craintes. Je nie rappelle qu'il venait de recevoir à l'instant même une lettre de sa mère : elle lui écrivait que peut-être la réaction ensanglanterait tout le Midi. Prenant cette lettre pour texte :

— Ce sont ces muscadins royalistes, s'écria Napoléon, qui font ici celte levée de boucliers ! Ils seraient bien aise de glaner après le combat des patriotes ! Qu'ils sont sots dans cette Convention ! .l'ai été bien aise de voir que Permon n'a pas pris celte mode ridicule, poursuivit Bonaparte : ce sont tous de mauvais Français. Les jeunes gens dont parlait Bonaparte portaient des redingotes grises avec des collets noirs, des cravates vertes et leurs cheveux, au lieu d'être à la Titus comme ceux de la plupart i jeunes gens, étaient nattés, poudrés et relevés avec un peigne, tandis que de chaque côté de la figure descendait une longue face appelée, en style du temps, oreilles de chien. Comme ces jeunes gens étaient attaqués fort souvent, ils portaient une grosse canne dont ils ne se servaient pas seulement comme d'un moyen de défense ; car bien souvent les rixes dont Paris était chaque jour le théâtre étaient provoquées par eux.

Les Mémoires contemporains disent que Salieetti, à cette époque, .paraissait lié avec Bonaparte et son confident. Je répète encore une fois que cela n'est pas. Il est possible que Salieetti ait promis à Bonaparte de l'employer bientôt, qu'il l'ait un peu consolé du mal qu'il lui avait fait précédemment ; mais qu'il l'ait mis dans le mouvement, je suis sûre du contraire.

« Ma foi. ùous dit un jour Bonaparte en venant dîner avec nous, je m' sais à qui ils en ont; mais ils sont comme des démons. Je vien- de rencontrer une section du faubourg Saint-Antoine (1), qui est tout à fait |(« second tome de la troupe que j'aurais voulu qu'on me chargeât de recevoir le H> août au même château des Tuileries! •> Ce jour-là nous dinàme> assei vite et aussitôt après le dîner, non- sortîmes pour aller du côté des Tuileries afin d'avoir des nouvelles. Bonaparte donnait le bras à ma mère et j'étais avec mon frère. Lorsque non- eûmes traversé le passage Feydeau él gagné le boulevard, nous entendîmes de- vocif tions horribles; de- femmes, des enfants hurlaient contre la Convention : tout rappelait les journées du 10 août et du ti octobre.

(1) Probablement celle le Montrerai, qui fut très remuante à cette époque.

N'allé/ pas plus loin. M:"e Permon. dit Napoléon: m lieu-ei ne vant rien pour des femmes. Je vais vous ramener clic/ vous: ensuite j'irai aux nouvelle et vous en rapporterai. » Ma mère accepta et noua centrâmes. Bonaparte sortit avec Albert ; mais ils ne rentrèrent ni l'un ni l'autre et ils nous dirent le lendemain, qu'il leur avait été impossible de gagner le passage.; que «lu reste, ils avaient été du côté de la Convention, qu'elle était heureusement présidée par un homme de tête, car, sans cela, tout irait mal.

« Ils demandent à tue-téte la Constitution de 1 703, disait Napoléon : ils sont comme de- enragés. — Et vous, Napoléon, dit ma mère, quelle est votre opinion là-dessus ? Je crois qu'elle e-t bien, dans le fait, cette Constitution de 1793 ! » Il n'était pas imr ses gardes et répondit : « Elle a du bon dans un sens ; mais tout ce qui tient au carnage ne vaut rien. » S apercevant que ma mère souriait, il reprit aussitôt : « Ah ! signoria Panoria ! si</nora Panonia.1 quesf è malis&imo! r>j>,ir .' mi voleie prendere /"■/• s<>ri>rcsa? » Puis il ajoutait, en riant plus fort : « Non, BOB, pa- de Constitution de 93 ' Je naine- pas ce régime-laJ

Salicetti, qui vint dans la journée, non- parut Inquiétant à cause ib- son humeur -ombre. 11 était distrait et bien souvent ne répondait pas juste à ce qu'on lui demandait. Ce- discussions, Lorsque Bonaparte s'en mêlait, prenaient toujours une teinte d'aigreur; de sorte que ma mère détournait la conversation d'un sujet politique, lorsquiils axaient une conversation de ce genre,

Ainsi par exemple, quelque* jours avant le l« prairial, ma mère avant réuni quelques personnes «lie/ aile, pour prendre du Lké et !are- : .. C'est à condition que vous ne parlera pas «le politique, dit-elle: cela commence à m'ennuyer. C'est déjà bien as- .-■?/ d'être réveillée par vos tocsins, vos générales et tant d'autres gentillesses,, -ans compter le- chœurs d'harmonie que tout vos citoyennes de la balle. Ainsi promettez^moj de ne pas parier de politique. Ions le promirent : mai- le moyen de tenir parole, et .le quoi pouvait-on parler? tous les sujets de oonversaties at anéantis; lie!'- u • produisaient rien; la littéra-

tur • était m -ite. a I e\ ;epiion de quelques traductions «le ramai anglais. Noub avions bien de- [...êtes | . mais leur main était glacée par Le chagrin <>u la terreur. Le pauvre Parnaase était

i \i inier el Wpomucène Lemer lier.

MÉMOIRES DE LA PUGHB0SE l)AHRA\TKS 67

dans un triste étal et prouvait qu'en effet ses lauriers uni besoin Hêtres arrosés par de fraîches fontaines et non par des torrents de sang.

Bonaparte était de l'avis de ma mère pour que l'on ne parlai pas de politique; il essaya quelque temps Ae -oulenir la conversation, mais je crois que M. de Narbonne et M. de Talleyrand eux-mêmes y auraient écho né. Homme, qui cherchait en ce moment la solution d'un problème que le malheureux devait résoudre par la mort, fut le premier qui se mit à rire de l'air guindé de chaenii et il proposa de raconter des histoires. Bonaparte, qui aimait beaucoup cette manière de passer la soirée, s'empara de la parole et quoiqu'il ne fût pas alors très fort sur la narration, il se mit à raconter une foule de faits (1) isolés qui avaient tous de l'inlérèl par eux-mêmes cl qui en recevaient un plus grand encore par la manière originale dont il les disait. Il parlait mal, faisait des fautes de français assez grossières, était d'une ignorance qui frappait dans de certaines parties de l'instruction ordinaire ; mais, malgré tous ces inconvénients, il faisait plaisir à entendre. Néanmoins la conversation languissait ; la tendance à reprendre le sujet vers lequel toutes les pensées se dirigeaient prédomina bientôt.

A propos de comité, mon cher Romme, reprit ma mère, je voudrais bien savoir pourquoi vous avez été faire l'éloge en manière d'oraison funèbre de ce misérable Joseph Lebon? — Ah ! nous voilà retombés dans la politique, dit Salicetti. — Pourquoi non. si je le veux? dit ma mère : allons, Romme, répondez à votre président. — Pourquoi? répondit Romme : mais parce qu'en effet Joseph Lebon était un excellent homme. Lorsqu'il était au collège dirigé par les Oratoriens à Beaune, il était adoré des élève-, qui l'avaient surnommé' le Bien-Nommé, et je pourrais vous citer des faits curieux à cet égard. J'ai l'ail son éloge, oui : j'en ai dit «du bien parce que j'en pense de lui. Il a été faible; voilà son tort. — Dites son crime, s'écria mon frère avec toute la chaleur d'une belle âme; c'est le plus grand de tous en révolution; etpuis quand la faiblesse laisse encore son empreinte à la cruauté, celte alliance a quelque chose de monstrueux qui nous frappe comme une aberration de la nature .

(4) L'une des histoire* qu'il nous raconta scia placée plus lom. Je ae la nets pas ici pour ne pas interrompra le cours il»' ce qui, dans ce moment, me semble plus intéi essant.

f'tS MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS

« Je no puis rendre, contihua-t-il avec force, je De puis rendre ce que j'ai éprouvé eu voyant Couthon dans son riche fauteuil à supports revêtus de chair humaine 1 , se faisànl porter à la place Bellecbur, étant bien également mis. bien parfumé, et tenant en main un petit marteau d'argent dont il paraissait se jouer. Ses porteurs l'approchaient d'un de ces beaux hôtels qui n'existent plus aujourd'hui que dans le souvenir des Lyonnais et gisent but la terre ; il donnait sur la porte trois petits coups de son marteau d'argent qui rendaient un son doux et sonore ; puis, après avoir un peu toussé derrière un vaste mouchoir de batiste parfumé, il prononçait d'une voix douce et presque «m souriant : « Je te Grappe » une fois, deux fms. trois fois, au nom de la république fran- « çaise, une e1 invisible. » Et puis le proconsul allait porter la destruction quelques pas plu- loin, dans l'asile d'une mère de famille dont la hache révolutionnaire avait frappé le chef quelques jours auparavant... Et c'esl dans l'âge de notre belle liberté! s'és'écriait Albert ! c'est à l'époque de la régénération d'un grand peuple que l'on voit, dans une de ses plus belles cités-, se passer de telles scènes !

« Je le dis au citoyen Salicetli. poursuivit le bon jeune homme tout ému; il m'avait promis dru écrire à Paris; j 'espérais que

cela aurait produit quelque effet : en repassant à Lyon, j'ai trouvé la place BelleCour entièrement détruite. »

— On prétend, dit Romme en se levant alors el se promenant dans la chambre, on prétend que le^ pierres <h's pyramides ont une voix pour raconter les merveilles de l'Egypte. <m dit que, dans l'immensité du désert, lès ruine- de Thèbes, de Palmyre et de Tentyris font entendre des paroles éloquentes. Quel langage le- pierres accusatrices de la place Bellecour parleront-elles au voyageur qui un jour s'asseoira sur l'une d'elles? Fasse le ciel qu'elle- ne soient pas un monument houleux pour le peuple français !... Ah '. le citoyen Permon avait raison, poursuivit Romme en marchant plus vivement : nous avons eu d'effroyables époques I

— Il y a longtemps que j'ai dit que l'on devrait faire jeter toutes ces pierres dans le Rhône et la Saône, dit Salicetli en B'as- Beyant, ses jambes étendues et croisant Bes bras eu étouffant un

(1) Couthon était cul-de jatte Comme son patron Robespierrei il était tou« jours très bien tenu, très bien coiffé el parfumé a l'excès, et se faisait porter sur les épaules dé quatre bommes,

MÉMOIRES DE LÀ DUCHESSE d'aBRANTÊS 'iîl

bâillement, ou bieD les mettre à la disposition des gens qui bâtissent.

— Cela vaudrait mieux, dit an M. Ferrant, maître de forges immensément riche des environs de Besançon, <|ui demeurait dans la maison (I); cela ne coûterait pas de main-d'œuvre} et même je crois que Le gouvernement pourrait en tirer quelque chose. »

Des années pourront ralentir l'activité de la circulation de mon sang, mon cœur battra moins vite, mon âme sera moins sensible, mais rien n'altérera la force du souvenir du moment que je viens de (Ici rire Non ! de penser que deux homme-, après la peinture éloquente que Homme et mon frère venaient de faire de ce I outhon, pouvaient avoir ensemble un colloque semblable a celui qu'ils venaient de tenir ! Non! de penser qu'une pareille chose a pu être toute naturelle, toute simple de leur part! Quel mal affreux cela l'ail à l'a me !

Je me rappelle que ma mère devint pale dans le même instant. Bonaparte se leva, poussa son fauteuil avec humeur, prit son chapeau, et passant le bras de mon frère sous le sien, il le mena près de ma mère, et il lui dit: « Je me sauve ; f ai peur qu'on n'abatte votre maison. Que faites-vous de cet animal-là chez vous ? C'est un méchant homme sans talent ! » l'A il s'en l'ut avec mon frère, qui logeait dans la maison à côté de la sienne. Un jour, dans les premiers temps lu consulat, nous fûmes voir des travaux que le premier consul faisait faire ; je crois que c'était au Hnlard. On abattait un vieux bâtiment, les décombres gênaient, et le maître ouvrier proposait je ne sais quel expédient pour s'en débarrasser. Quelqu'un parla du plaisant moyen du maréchal de Matignon. Le premier consul, qui ne le connaissait pas. en rit beaucoup ; mais après il dit: « .Nous en connaissons un meilleur que celui-là. madame Junot et moi. » Il me rappela le maître de - qui voulait jeter la place Bellecour dans le Rhône, .h' fus confondue de cet excès de mémoire'.

Cela me prouve que, lorsqu'il le voulait, il se rappelait fort

! Il était reçu comme demeurant sur le même pilier. Ce n'était pas alors

le temps de faire des difficultés pou- recevoir quelqu'un chei soi. surtout

i porte a porte. Uue particularité fort extraordio lire, l 'est que, quelques

mois plus tard, nous OOUS Sommes retrouves dans un autre hôtel garni ave<;

ce même tomme, à l'époque du 13 vendémiaire.

TU MÉMOIRES DK LA DUCHESSE d'aHRAMÈS

bien tout ce qui l'intéressait. Ce tait n'avait, au reste, que cinq ans de date.

(iliaque jour on était réveillé par le tocsin, la générale ou des sais d'alarme, d'insurrection ; ou bien encore, au milieu de la nuit, le repos du malade, l'asile de la jeune tille, rien n'était sacré ; tout était violé au nom d'une loi que chacun transcrirait. Les visites domiciliaires, invention infernale qui ne renierait pas l'inquisition, livraient à toutes les pubiens le moyen de nuire et de tout exécuter. La Convention elle-même, qui comptai! dans son sein, à cette époque, d'honnêtes et purs républicain-, voyait son pouvoir bravé et méconnu; tout paraissait nous reporter vers ces temps malheureux, dont le seul souvenir taisait trembler d'etlVoi. C'était vainement que les bals reprenaient, que les spectacles étaient remplis chaque sou*. Ne sommes-nous pas de ces gens qui vont à la mort en chantant ? Et. en vérité, je n'ose pas dire que ce n'esl pu- Là le vrai courage : c'est plutôt de L'insouciance que de La force.

Oui, l'on dansait ; os allait au spectacle, aux concerts du Coffc- Bsrvatoire. dans de grandes Déunions publiques; mais la famine nous menaçait, et uous avion-, ,:i sraindre tout ce que le sv-tème un. rchiôte peut offrir de terrible dan- ses résultats. Bonaparte venait alosstous le- jour- régulièrement {\lr/ ma mèie ; il avait de longues discussions avec d'autres personnes de nos amis. Ces discussions amenaient presque toujours des paroles vive- qui déplaisaient à ma mère. Mais Bonaparte était malheureux : nous !•■ savions, et cette certitude nous rendait bien plus indulgents pour Lui. Ma mère me dit un jour ou elle savait des détail- nlalifau généra] Bonaparte qui l'affectaieat vivement, d'autant plus qu'elle ne pouvait y porter aucun remède. Ces détails lui étaient parvenus par sa femme de chambra. Cette fille, qui s'appelait! Mariette, était de Toulouse. C'était un bon sujet.. Ella- élaii jolie; la domestique de Bonaparte eu était devenu tmoureua et voulait l'épouser.

Ce domestique disait a Mariette que le général s'avait pas souvent d'argent : mais il a un aide de camp, lui disait-il aussi, qui partage tout ce qu'il a avec lui, et quand il joue <-t qu'il gagne, le plusigrofl bot est pour soa général : et pui-.la famille ée l'aide de camp lui envoie de l'argent aussi quelquefois. Ehbien ! presque tout le magot est pour 1«- général : mais aussi, poursuivait cet homme, le général aime son aide de camp comme l'unde ses frères.

MEMOIRES DE LA DUCHESSE d'aUHANTKS 71

Cet aide de camp, c'était Junot. C'était celui qui, plus tard, devait être mon mari.

Après la mise en liberté du général, Junot. comme on l'a vu, l'avait suivi à Paris. Là, il partagea constamment sa misère et lui fit toujours part de ce qu'il recevait de sa famille.

— Les galions ne sont pas encore arrivés, disait Bonaparte iï ma mère, lorsqu'il venait la voir avec une figure bien allongée e1 une redingote grise, qui depuis est devenue bien fameuse, mais qui alors n'était qu'un vêtement fort râpé.

— La diligence de Bourgogne n'est pas arrivée. Si die ne vient pas ce soir, nous ne dînerons pas demain, à moins que vous ne nous receviez, madame de Permon.

Ce que Napoléon appelait les galion- consistait en deux du toois cents francs que M""* Junot la mère envoyait à son fils. Il partageait avec son général.

— Et c'est toujours moi qui ai la plus grosse part, disait Bonaparte. A cette époque, Bonaparte, revenu à Paris après les malheurs

dont il accusait alors Salicetti, y était sans nulles ressources. Sa famille, proscrite en Corse, avait trouvé un asile à Marseille, mais ne pouvait pas faire pour lui ce qu'elle aurait certainement fait si elle eût été en Corse, au milieu de ses ressources naturelles. De temps à autre il recevait quelque argent! et je soupçonne que c'était son excellent frère Joseph, marié depuis peu à Mlle Clary, qui lui faisait parvenir ces secours ; mai- il- étaient insuffisants pour un homme qui, quelque économe qu'il fût, avait cependant des besoins indispensables à satisfaire. Car enfin, il fallait manger et se vêtir, et à cette époque on ne trouvait pas, dans tous les quartiers de Paris, des tailleurs, des restaurateurs, des logements au rabais. Bonaparte était doue vraiment malheureux. Junot, qui souvent m'a parlé des six mois qu'ils passèrent ainsi à Paris, me disait que souvent en se promenant le soir sur le boulevard et en voyant passer de ces jeunes gens élégants, montant de beaux chevaux et entourés de l'opulence qu'on pouvait alors se permettre, Bonaparte déclamait contre le sort et injuriait à demi-voix les incroyables à oreilles de chien et à cadenettes relevées, qui passaient devant eux en se dandinant et jurant paolr par f unir t\ paole panachée, que M""- Scio avait chantée à mi-acles I . Kt

(i) On sait (pie, dans ce l<Mnps-la, les jeunes cens appelés ineroyêtihes parlaient de cette manière.

~'l MÉMOIRES DE i.a DUCHESSE d'aBRÀNTÉS

ce sont de pareils êtres qui jouisserïl de (a fortune criait

Bonaparte, en se levant avec humeur et poussant sa chaise de manière à ce qu'elle allait quelquefois tomber sur les jambes de l'incroyable! Grand Dieu ! que notre nature est petite!

Junot; qui aimait Bonaparte comme on aime à l'âge qu'il avait alors, lui donnait tout ce qu'il recevait de sa famille qui sans être riche, était assez aisée pour ne le laisser manquer rie rien. Il jouait quelquefois, mais avant de corni iculation,

car il jouait pour gagner, il remettait entre les mains « 1 « - I parte Les trois quarts de ce qn'il venait de recevoii de la Bourgogne; l'autre portion allait courir les chances du trente^et-un. Junot rapportait souvent de l'or en abondance; alors le petit intérieur devenait plu- joyeux: on payait Les dettes les plus urgentes. C'était Bonaparte qui réglait la distribution, et Junot était mille fois heureux en voyant à son général une physionomie éclairée par l'expression d'un bonheur qu'il lui avait procuré.

lu soir, ils se promenaient au Jardin des Plantes. Ces promenades solitaires avaient toujours un grand charme pour Bonaparte; il avait alors plu- d'abandon, de confiance, et se sentait Lui-même plus rapproehé de la divinité, dont un véritable ami, disait-il, est la fidèle image I .

— Là. me disait Junot, non- respirions un air non seulement plus pur. mais, en passanl le seuil de la grille, il nous semblait que nous déposions un lourd fardeau; tout prenait autour de non- un aspect «le paix et de bonhomie. Le soir était ordinairement l'heure que non- choisissions pour nos yisi M. Daubenton; non- le trouvions, comme un patriarche, au milieu de ses serviteurs, inspectant leurs travaux, surveillant Les semailles, guettanl les produits et étant entouré, soutenu, aidé par Les frères Thouin, qui soignaient la culture des plantes comme de -impie- jardiniers.

L'alné était, comme on le sait, un homme d'un rare mérite,

i ml la théorie la plus savante à la pratique la plus habile. Aussi Bonaparte, animé dès loi- de ce vaste esprit qui ne veut rien laisser a l'inconnu, faisait-il avec lui de longues promenades autour de- \;i-t - -die- qui déjà commençaient à être remplie- de plantes rares et qui plu- lard devaient, -ou- -< - au-; i 9,

(i) J'ai entendu cette phrase l'en Bouvenl répétée par Bonaparte, •■! littéralement, comme je la rapporte.

mériter le nom du plus beau temple « 1 1 n • Les hommes eussent élevé à la nature, dans les villes.

Jussieu, Fourcroy et Lamark dirigeaient d'autres parties de l'enseignement. Le peu d'étrangers qui venaient à Paris alors el qui allaient au Jardin des Plantes étaient frappés de la parfaite intelligence, de l'union qui y régnaient. Comme, je Le disais plus haut, en y entrant <m respirait la paix.

C'était ce que disait Bonaparte à Junot un soir qu'ils avaient été plus Longtemps que de coutume à suivre les travaux des frères Thouin. En les quittant, ils s'enfoncèrent sous (\r> ombrages où ils trouvèrent un air chargé des parfums des milliers de rosiers en fleurs qui remplissaient les carrés. L'air était doux et frais; Les deux amis marchaient lentement en silence, en se tenant par le liras et se serrant par intervalles, comme pour interroger Le ca3ur et lui répondre. En ee moment il n'y avait plus d'épaulettes pour s'interposer entre le général et l'aide de camp. Les deux Inuumes, les deux amis étaient bien [dus rapprochés, hien plus l'un à l'autre dans cette belle soirée, nageant dans une atmosphère douée, brillante et parfumée, entourés de touffes, de guirlandes, de massifs, des plus merveilleuses, des plus odorantes fleurs, se parlant l'un l'autre de cœur à cœur, ils étaient l>) bien plus l'un à l'autre qu'ils ne l'ont été depuis dans un cabinet doré de dix pieds carrés.

L'influence d'une belle nuit est puissante sur toutes les âmes qui sentent vivement. Bonaparte a été ensuite dominé par une passion dévorante qui a tout desséché dans -a fleur, qui a tout subjugué chez lui et qui a dit : « Je régnerai seule sur toi. » ''elle passion, je n'ai pas besoin de la nommer. Mais, à cette époque, il était fort jeune, son cœur(l) battait vivement sous Le regard d'une femme el. dans ce moment, il aimait. Il parla de ce sentiment à Junot et lui en parla ave.' amertume, car il n'était point heureux. Junot m'a dit que, si Bonaparte n'avait pas brisé de lui-même tous les liens qui asservis saienl son âme aux passions, il les aurait ressenties d'une manière terrible, (le jour-là même en parlant de ce qui l'affectait, sa voix tremblait, et Junot sentait -on ém i M ' - déjà on voyait en lui une force inconnue Lutter conti • sa

i Lorque j i parlai à Junot du mot de ma mère sur Bonaparte, relativemenl à son cœur qu'elle disait remplacé par un gésier, il se mit à sourire et me «.lit -. » Ta mère a doublement tort >.

74 MKM"Ii;i-:s DB I. A MTUKSSK D ABRANrts

faiblesse. Il rompit lui-même le discours et parut avoir oublié le sujet de son émotion.

Rien n'appelle la confiance comme la confiance. Junot avait ■uni le oœur rempli de ces choses qui ont besoin d'être contées à un ami ; mais, depuis longtemps, l'oreille de Bonaparte en avait r.ru la confidence : Junot était amoureux comme un fou de Paulette Bonaparte ; son àme toute jeune el toute brûlante n'avait pu résister à la vue d'une créature enchanteresse comme l'était Paillette. Il l'aimait avec passion, il l'aimait avec délira; son secret d'en fut pas un huit jours pour son générai'. Son honneur lui ordonnait de parler, si sa raison n'avait pu l'empêcher de devenir amoureux.

Bonaparte n'avait ni accueilli ni rejeté sa demande. Il le confiait et, ce qui j contribuait pin- que tontes ses paroles, c'était la presque certitude que Paulette dirait ouï avec plaisir le jour où Junot pourrait lui offrir un établissement, non pas riche, disait Bonaparte, mais enfin suffisant pour ne pas avoir la douleur de mettre au jour des enfants qui soient malheureux.

<!>■ même soir dont je viens «le parler. Junot, entraîné, enhardi par ce que Bonaparte lui-même venait de lui dire, fut plus pressant qu'il ne Pavait encore été. 11 avait reçu la veille une lettre rie son père, qu'il avait montrée à Bonaparte. M. Junot disait à -mm fils qu'à la vérité il n'avait rien à lui donner dan^ ce moment, mais que -a part -était un jour de vingt mille francs.

— Je serai donc riche, disait Junot à Bonaparte, pnisqu'avee mon état j'aurai douze cents livres de rentes. Mon général, je von? en conjure, écrive/. ,:i l.-i citoyenne Bonaparte et dites-mi que vous ave/, vu la lettre de mon père. Voule/.-voii- qu'il en écrive une autre à Marseille.'

En sortant du Jardin des Plantes, ils avaient passé l'eau dans un batelet et. à travers les mes. il- avaient gagné le boulevard. Ils étaient parvenus vis-à vis de- bains Chinois et -e promenaient dan- la cou tre-allée. Kn remontant et redescendant cette partie du

boulevard, Bonaparte écoutail Junot attentivement ; mai- déjà ce n'était pins le même homme que sous le- ombrages odorants

qu'il- venaient de quitter. Il semblait qu'en rentrant dan- tout ce

bruit de |,i \ir. dan- ce tumulte de la société, il en eût repris tes entrave- et le- obligations. Cependant -on ton était toujpurs affectueux. Il donnait des ;ivis.

— Je ne puis écrire à ma mère pour lui faire cette demande,

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disait-il à Junot; car enfin tu auras douze cents livres de rentes", c'est bien ; mais tu ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien et te les fera attendre longtemps. I<]n(in, tu n'as rien, si ce n'est ton épaulette de lieutenant. Quant à Paulette, elle n'en a pas même autant. Ainsi donc, résumons : tu n'as rien, elle n'a rien, quel est le total ? rien (1). Vous ne pouvez donc pas vous marier à présent ; attendons. Nous aurons peut-être de meilleurs jours, mon ami Oui, nous en aurons, quand je devrais les aller chercher dans une autre partie du monde.

Cependant le temps politique se rembrunissait chaque jour et de nouveaux événements venaient réveiller les souvenirs déjà presque effacés des journées des temps sanguinaires.

J'étais sortie avec .Mariette, le 12 germinal, pour aller rue Saint- Denis chercher des rubans pour ma mère, et des gazes, des fleurs artificielles pour des commissions de Bordeaux. Nous étions eu fiacre, ma mère n'ayant pas voulu que je sortisse seule sans elle à pied, même avec une femme de chambre. Nous revenions bien tranquillement lorsque, sur le boulevard, nous rencontrons une troupe de femmes ivres, enragées, ressemblant à des furies. e1 des plus horribles encore. Elles criaient, ou plutôt elles hurlaient : « Vive la Constitution de 98 ! Vive la Constitution de 93 ! A bas la Convention ! Nos patriotes ! qu'on nous rende nos patriotes ! »

Mariette tremblait et pleurait, j'avais aussi passablement peur, mais j'avoue que j'en eus une réelle en voyant notre fiacre entouré par un groupe de cinquante ou soixante de ces mégères uont l'une, apostrophant le cocher, lui enjoignit péremptoirement de descendre et d'ouvrir la portière.

« Je voudrais bien voir que tu raisonnes! «lisait la tribune du peuple avec un accent impératif qui prouvait qu'elle avait l'habitude du commandement envers celui auquel elle s'adressait. — Mais... j*ai une pratique dans ma voiture. Quand tu crieras comme une enragée qu' t'es! — Je le dis que j' >ui> fatiguée, <-l les patriote» aussi, liant heu qu' nous allions à e'te Convention de

(i) J'ai transcrit cette conversation en entier et d'après Junot lui-même,

pan,' que je trouve remarquable toute l'attitude de Bonaparte pendant cette ■oirée. Junot avait gardé le souvenir de tout, même de la partie du boulevard sur laquelle ils- étaient loisqiie Bonaparte lui dit ce mot bien remarquable à cause des événements peatérieursi

T(i MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D AlUU.Ml's

malheur, quoi donc, pour qui' nous y donnent «lu pain ; ou, jour de Dieu! leu' président -aura, tout d* môme que toi, qu' mon poing es! lourd. Allons ' pas tant d' si et de mais, ouvre ton wisky et j te dis plus vite que ça. »

Je tirais Le cocher par sa carmagnole, comme on appelait alors les vestes : et depuis 1»' commencement du discours de sa moitié, je me tuais de lui dire de descendre el de faire ce qu'elle voulait. J'avais préparé un assignat de vingt francs, et j'étais bien résolue de le lui Laisser et de m'en aller, c'était bien le cas de le dire, sans lui demander mon reste. Mais il ne m'entendit pas, ou plutôt il ne voulut pas m 'entendre : il paraissait même disposé à passer outre; ce qu'il eût fait, je crois, si ses deux rosses avaient eu de meilleures jambes que celles de son antagoniste.

Allons! place au bon peuple! » dit «die en ouvrant ellemême la portière el abaissant lé marchepied du phaéton. En un saut, je fus à bas et lit signe à Mariette d'< n taire autant : mais elle était si tremblante, qu'elle ne pouvait bouger de sa place. La virago me prit dans ses bras el me souleva de terre aussi facilement qu'elle aurait enlevé un entant de quatre ans. • Eh bien! quoi que vous avez d<>m\ mon poulet? vous v Là comme un lïomage à la pie. - Puis se retournant vers son mari : . Et toi, animal, lu ne pouvais pas me dire que c'était une jeunesse comm'ça qu' L'avais dan- ta voiture, cervelle de lapin! Crois-tu pas que uettr' ça à pied. Dis-do - i' bête. Elle a tout de même

peur, ce pauvre petil chat. C'est-i vot' maman qui esl là-dedans, mon chou ! — No.n, citoyenne, c'esl ma bonne. — Eh ben ! quoi qu'elle a donc à pleurnicher com'ça .' On dirait qu'elle a perdu père et mère! — Dis donc, Marianne, s'écria l'une dei femmes qui avaient ouvert l'autre portière I . elle nous demande gi Elle croit, la cane, que qous allons la tuer. Tiens, c'est p't-être un.- princesse déguisée! Elles se mirent toutes à rire au nei de la pauvre Mariette qui semblable aux enfant- donl on 86 m >que pour les guérir de leur colère, n'en pleura que plus fort, « Allons, veux-tu ben te taire, Bapajou? dit l'un, de ces douces mnes, tais-toi... et au Large. ■ La prenant alors pair le bras, elle voulu! la taire sortir de voiture; mais la pauvre fille était

1 Od pense bien que je ue puifl mettre ici tous les mots techniqi énei giques donl M M u ianne accompagoail son discours ; je les laise Bumer. A.u reste, il n'y avait pas une parole qui n'en lût suivie ou pré

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D ABBANTÈS il

si tremblante qu'elle tomba sur ses genoux dans le fiacre même. Elle poussa un grand cri. » Eh ben ! queuque c'esl donc ça ? dil la propriétaire du fiacre, laisse donc c'te jeunesse. Est-ce que tu crois que j' vas laisser en aller ça à pied? elle ne peut pas se tenir, seulement; et puis c't' enfant! » Elle me tenail par le bras et sentait que je tremblais violemment. C'était une grande femme de cinq pieds trois ou quatre pouces, forte en proportion de sa taille, fraîche, ayant de beaux yeux, de belles dent-, de I mains, qui devaient, comme elle le disait, être de poids quand .elles retombaient sur la face de son mari. Ses yeux noirs s'arrêtèrent sur moi avec complaisance. Je suis sûre que cettefemme était mère. « Allons, remontez dans le coucou.mon chou, et allez retrouver vot' maman; vous y direz seulement qu'une aut' fois elle ne vous mette pas coin Va en campagne à la garde de Dieu, car c'est tout de même que si vous étiez toute seule que d'être avec une serine comme ça et un lapin comme ce cocher-là. Où que tu les a pris? demanda- 1- elle à son mari. — Rue des Filles- Thomas, là auprès du théâtre Feydeau. — Allons, va-t'en. Moi, j'vas m'en aller aussi retrouver les autres; et si tu faisais ben. tu y viendrais aussi. Plus nous serons pour crier, mieux ça fera ». Elle m'enleva dans ses grands bras et . m'embrassant à la républicaine, elle me jeta plutôt qu'elle ne me mit dans le fond de son équipage, releva le marchepied, ferma la portière el s'écria d'une voix de tonnerre, avec un ou deux jurements pour préambule : « Fouette, cocher! »

Quand je repasse aujourd'hui dans ma pensée les événements de cette matinée, je me demande pourquoi je n'ai pas pleuré pomme Mariette : car j'en avais autant d'envie qu'elle, bien certainement. Alors j'étais trop jeune pour que ce fût l'effet d'un raisonnement quelconque, et pourtant je n'ai pas pleuré parce (|ne je ne voulais pas pleurer. Dès que nous fûmes hors de la vue de ces femmes, je fondis en larmes, et lorsque nous arrivâmes .:i la maison et que ma mère, instruite du mouvement et tout à fait inquiète de me savoir dehors, se trouva là à ma descente de voilure pour me recevoir dans Ses bras, je me jetai à Bon cou el pleurai avec sanglots. Pendant loul le temps que dura notre petite scène, c'est-à-dire pendant dix ou douze minutes. mes yeux «tait parfaitement secs, .l'étais seulement très pâle et fort tremblante.

« C'est la vanité, dit le soir Bonaparte, lorsque ma mère eut

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raconté cette aventure. M"e Loulou n'aura pas voulu pleurer devant des poissardes. — (Ju'iraporte ! dit nia mère : c'est un mouv , ni-iit Spartiate dont je lui sais gré. » Bonaparte se mit à rire.

Quoi qu'il en soit, telle est la bizarrerie de la mémoire que le 10 août, arrivé quatre ans plus tôt, est plus présent à mon souvenir, comme impression profonde, que cette aventure du 42 germinal.

A cette époque, on avait tous les jours une insurrection. Celle du 12 germinal, faite presque entièrement par des femmes, avait un caractère qui différait des autres. Nous vîmes le soir et le lendemain beaucoup de députés qui nous parlèrent de cette journée. Quelques-un.» étaient accablés de tristesse, en disant d'un air pénétré : ■< La France est perdue ! » La relation qu'ils nous faisaient de ce qui s'était passé avait en effet un caractère alarmant, parce qu'il donnait la mesure de ce que nous devenions chaque jour. Des femmes avaient envahi la salle des délibération des représentants de la nation, les en avaient chassés.

La lutlc était terrible : c'était de la vie ou de la mort qu'il s'agissait. Mais grand Dieu ! quelle réaction, si le parti thermidorien eût été renversé' ! Voilà cependant où l'on en était. Les terroristes attaqués dans Billaud, Collât et Barère, remuaient le peuple, qui, n'ayant pas de pain, ne demandait pas mieux que de crier après quelqu'un ; chaque jour voyait de nouvelles insurrections, aux cris répétés de vive la Constitution de 9$ ! Et ce qu'il v avait de curieux, c'est que ceux qui criaient ainsi vive la Constitution 'If 931 ne l'avaient jamais lue et que le seul bienfait qu'ils en connussent était d'avoir vu tomber soixante têtes par jour sur la place Louis XV pendant dix-huit mois.

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