‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 5 sur 44 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Le lrr prairial — Inquiétudes de Bonaparte, sa rancune. — Salicetti, décrété d'accusation, demande asile. — La dette acquittée par MŒe de Permon. — Un dîner gai. — Soupçons de Bonaparte. — Son enquête. — « Napoleone quest' e troppo ! — Hémorragie de Salicetti. — Difficultés pour le faire échapper. — Supplice des accusés de prairial. — Scène atroce — Mauvaise joie de Salicetti. — Singulière conversation de Bonaparte, paroles mystérieuses. — Fuite de Salicetti. — Lettre admirable de Bonaparte. — Ingratitude de Salicetti. — Arrivée à Bordeaux, — Une déclaration ! — On respire.

Le 1er prairial (1) au matin, nous sommes réveillés par des cri-. des vociférations ; La générale appelle aux armes, et voilà encore une journée qui va augmenter le calendrier sanglant, ouvert depuis' 1789 :

On a assez parlé de cette terrible journée ! Je me rappelle que la crainte était portée au plus haut degré : le pillage paraissait certain ; on disait que les conspirateurs l'avaient promis aux trois faubourgs et particulièrement au faubourg Saint-Antoine; toute la population de ce dernier était armée, sa misère était extrême, le peuple manquait de tout. On avait bien plus de raison de craindre qu'au 14 juillet, au 6 octobre et au 10 août. Ce n'était plus à une forteresse ni à la cour que le peuple en voulait ; tout ce <|iii était un peu au-dessus du commun (Hait marqué d'un index de proscription. Ce fui cependant ce qui nous sauva ainsi que la Convention. Ceux qui avaient quelque chose à perdre se reunirent et formèrent un corps, dont la force eut bien d'autres résultats que n'en auraient pu avoir des masses organisées, sans plan et sans chefs apparents ; ils craignaient de se montrer.

(1) 18 mai 179b.

80 MEMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBBANTÈS

Cependant les scènes les plus affreuses se passaient dans la Convention, tandis que, retirés dans nos maisons, nous cachions ce <|ue nous avions de précieux, nous attendant à tous les désastres. Vers le soir, mon frère, que nous n'avions pas vu de tout le jour, vint pour nous demander à manger ; car il mourait de faim, n'ayant rien pris depuis le matin. Le trouble durait toujours; nous entendions des cris affreux «Luis la rue, le tambour roulait presque continuellement, et le faubourg Saint-Antoine, armé régulièrement d'après la motion de Ta llien, causait les plus vives alarmes. Monfrère finissait à peine son légerrepas, lorsque le général Bonaparte arriva pour réclamer de nous aussi l'hospitalité. Car lui aussi, nous dit-il, n'avait rien man^é depuis le matin, et tous les restaurateurs étaienl fermés (1). 11 s'arrangea de ci' que mon frère avait laissé, et, tout en mangeant, il nous donna des nouvelles. Elles étaient terribles : mon frère ne non- i u avait l'apport»'' qu'une partir. Il n'avait pas su l'assassinat du malheureux Ferraud, que les misérables avaient ensuite traîné et coupé presque par morceaux. « Ils ont présenté sa tète à ce pauvre Boissy-d'Anglas 2 .dit Bonaparte, et cette action de cannibales a failli le faire mourir sur son fauteuil de président. Eu vérité, ajouta-t-il, si nous continuons à salir ainsi notre révolution, on sera honteux d'être Français (3). »

Ce qui surtout était alarmant, c'était le projet qu'avait Barras de bombarder le faubourg Saint-Antoine. « Il est au bout du hou levard avec pas mal de troupes, dit Bonaparte, et il se propose, à ce qu'il m'a dit, de lancer îles bombes. Je lui ai conseillé de ne le pas faire. La population du faubourg peut sortir de sa tanière et se répandre dans Paris pour y commettre tous les excès. Tout cela est bien triste... Avez-* vous vu Salicetti depuis quelques jours ? demanda-t-il, après un moment de silence. — On le dit impliqué dans les affaires de Soubranie el de Bourbotte. On croit aussi que Romme j est compromis. — .l'en ^erai-. désolé ; c'est un homme de mérite, et je le crois républicain vertueux et de bonne foi. Quanl ;'i Salicetti!... » Ici Bonaparte s'arrêta, son front se plissa,

i Ils étaient bien moins nombreux alors qu'à présent. On parcourait quelquefois un quartier entier sans trouver un traiteur. A présent, bon .on mauvais il y en a un à chaque coin de rue.

{2) L'admirable conduite de Boissy-d'Anglas, pendanl 1ns heures de cette journée sanglante, lui assure nie' belle place dans notre histoire, ; i" lui ai entendu dire celte parole ce jour-Jfè même.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRAHTÊS «S1

ses sourcils se rapprochèrent; il parut recevoir une vive impression d'une pensée intérieure; puis il continua d'une voix un peu altérée :

« Salicetti ma fait bien du mal... Il a brisé mon avenir à mon matin. Il a desséché mes idées de gloire à leur tige (1). Je le répète il m'a fait bien du mal ; cependant je ne lui en souhaite pas. ■ Mon frère voulut excuser Salicetti. « Tais-toi, Permon, dit Bonaparte, tais-toi. Cet homme a été mon mauvais génie. Dumerbion m'aimait, il m'aurait employé activement. Ce rapport fait à mon retour de Gènes, et que la méchanceté a envenimé pour en faire un motif d'accusation, tandis qu'il en devait être un de gloire (2) pour moi ! N:on, je puis bien pardonner; mais oublier, c'est autre chose. D'ailleurs, je le répète, je ne lui veux pas de mal ».

Bonaparte paraissait tout à fait préoccupé en parlant ainsi. Vers minuit, mon frère et lui sortirent ensemble. Les cris continuaient ; il y avait encore beaucoup de monde dans les rues ; mais chacun se retirait chez soi. La Convention était délivrée ; on entendait bien encore quelques coups de fusil ; on voyait des groupes nombreux d'hommes armés, de femmes, d'enfants, tous bien vêtus, criant à tue- tête : Vive la Constitution dr 93 ! Mais à la vue de quelques fortes patrouilles qui montraient l'intention d'arrêter le premier qui pousserait de nouveau des cris de révolte, tout se calma, et vers quatre heures du matin, on put enfin ail >r prendre du repos avec quelque sécurité. Cette journée, qui menaçait de tant de désastres, vit heureusement couler peu de sang. Le malheureux Féraud même ne fut massacré que par une erreur causée par la ressemblance de son nom avec celui de Fréron, à qui en voulait personnellement celui qui le tua. #

Le lendemain, on apprit que la Convention avait décrété d'accusation et d'arrestation plusieurs de ses membres, parmi lesquels étaient Soubranie, Homme, Bourbotte, etc., etc. Salicetti n'était pas nommé.

— Allons, dit ma mère, encore des proscriptions ! Mon ami. dit-elle à Albert, lorsqu'elle le vit arriver, nous avons san- doute de grandes obligations à Salicetti pour avoir assuré la tranquillité

(1) Une chose remarquable de Bonaparte, c'est la tournure orientale qu'il .t toujours donnée à sos phrases.

. Comme toul esl relatif! an motif <)'■ gloire: Inspecter [a forterea

x h\ une.

S2 KÉMOMES DE I.A DUCHESSE d'aBRAI

de ton> père et It liesse ; mais la reconnaissance que je toi dois Mal iu<- Gaire passe* sue le désagrëmeaé qweeje trouve maintenant à recevoir un homme accusé de vouloir ramener 93. Puisque >aiieelti n'es! pas sw la lisle des proscritsv je veux- profiter de cette occasion pour le prier de ne pas \enir chez moi : je !<■ puis I boute >ùreté de eenscienoe. Sa manière de v»ir devient cfaaqoe jour moins en harmonie avec la minuit'. Su mot de l'ai sur Li place de Bellecour ne nu- sert pas de la tète. Je ne me soucie pas dr lr voir plu> Longtemps. D'ailleurs, il lait peur à

Loulou.

(Triait vrai ; sa longue figure .aune et pâle... Je ne L'aimera pas> Ma mère était dan- son salon, lorsqu'à six beures, Mariette vint lui dire à l'oreille qu'il y avait quelqu'un dans sa chambre qui voulait lu! parler seule. Puis elle ajouta: Je sais qui c'est, Madame; vous pouvez venir. > Ma mère pa>>e dans sa chambre et voit dans L'embrasure de la fenêtre un homme qui, à moitié caché' par le rida au. lui l'ait si^ne de la main. Ma mère m'appelle, me dit de fermer la porte, s'approche de ce! homme cl reconnaît Salicetli. Il était pâle comme un mort, ses Lèvres étaient aussi blanches que ses dente* ses yeux noirs brillaient comme deux charbons ardents, il était effrayant. « Je suis proscrit, dit- il très i rapidement à ma mère, c'est à-dire condamné à mort. Sans Gauthier, que j'ai rencontré sur le boulevard, j allais dans celte caverne de brigands et j'étais perdu. M"11' de IVrmon, dit-il à ma après Tavoir regardée quelque temps en silence, j- espère ne pas m être trompé en comptant sur v< lie générosité. N'est-il pas vrai que Abus ne' sauvere»? Je ne crois pas avoir besoin, pour von- y décider, de vous rao| tj'ai sauvé volts lib- et voire

Ma mère prit Salicelti par la main et l'entraîna dans la chambre ne qui •'•tait la mienne. Lorsqu'elle a\ait quitté le salon, il n'\ ,i\..ii qu'uni -mie personne, mais depuis il était arrivé du ii.< i .;«• ; ell croyail menu entendn la voix de Bonaparte. Elle n'axait pas une goutte de san- dans les veines. Dans ma chambre, du moins, on ae 1 1 uvj il un odtae. Je ne perdrai pas le i» imps en paroles, dit-elle à Salicttli, dès qu'ils j furent entrés. Tout ce <|ue je puis vous donner, vous pouvez le demander, il e>t à voua Mais il est une chose au delà de ma \ ie, au delà de tout : c'est ma fille, c'est mou fils. Demandez-moi mou sang. Mais en \<ai> radiant seulement pour quelques heure-, car cette maison ne peut vcth

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'jfcBRJJ 83

receler plus longtemps, je ne vous sauve pas, et je porie ma tête sur l'échafaud en y entraînai] I mon fils. Je vous dois de la reconnaissance ; prononcez vous-nume si elle doit aller jusque-là. »

Jamais je n'ai vu ma mère aussi belle. Ses yeux étaient fixés sur moi avec une expression admirable. « Je ne suis pas assez égoïste, lui répondit Salicetli, pour proposer une chose aussi dangereuse pour vous, et alors sans résultai jour moi. Voici mon plan et mon unique espoir. Cette maison, comme hôtel garni, sera le lieu le moins soupçonné ; la maîtresse est sans doute intéressée à gagner beaucoup d'argent : je l'en comblerai. Que je sois caché pendant huit jours. Au 1 out de ce tcnij s, vous partez pour la Gascogne. Vous m'emmènerez avec vous, et vous m'aurez sauvé la vie. Si vous me refusez un asile même pour quelques heures, en sortant de cette maison, je suis arrêté, jugé, et conduit su» un échafaud pour le rougir de mon sang, tandis que j'ai l'ail épargner celui de votre mari et de votre tils. — Salicetti. dit ma mère, il n'y a dans vos paroles, ni générosité, ni pitié. Vous connaissez ma position, el vous en abusez. Que voule/.-vi us encore une fois que je fasse dans un hôtel garni ? Une maison remplie de gens de toutes les provint < s presque habitée par vos ennemis ; car vous savez bien que Bonaparte est le vôtre De plus, la maitresse delà maison est loin de partager vos opinions. Vos prouesses seront-elles capables de lui faire prendre ainsi votre parti au point de hasarder sa vie. Comment même h' savoir ? Tout ce qui nous entoure est hérissé de difficultés!... »

Dans ce moment, on ouvrit la porte de la chambre à coucher ; ma mère s'élança au devant de la personne qui entrait. C'était Albert qui venait savoir pourquoi on ne servait pas le dîner :

Tout le monde est là, lui dit-il. excepté Bonaparte qui s'est fait exciser. » Ma mère joignit les mains, et les -enant fortement, elle les lev;, vers le ciel. Von fi ère la regarda a\cc étonnement ; elle lui lit signe de se taire et lui dil but haut de faire servir.

— J'achève de lire une lettre que ta sœur vient de m écrire par une personne qu'elle me recommande. Elle a joint à sa recommandation une dinde aux huiles, et si ces messieurs n'ont pas peur de dîner trop lard, nous la mangerons aujourd'hui : ou bien ■•«s pourrons en faire un nouveau motif de réunion, dit ma mère en s'avançant vers ses convives, ayant à la main une lettre qu'en passant elle avail prise sur s;) cheminée.

Le motif qui lui faisait faire ce long meosonçt', c'est que

84 MÉMOIRES DE LA M'i.IlESSK d'aBRAATÈS

l'homme qu'elle avait laissé dan- le salon pour aller trouver le proscrit était bavard à l'excès, et avait sûrement déjà dit qu'on était venu chercher ma mère arec une apparence de mystère : mais elle parla si naturellement que Ton crut à la nouvelle qu'elle donnait de l'arrivée d'une dinde aux truffes. Tout le monde se récria et passa d'une voix unanime à l'avis de la manger le lendemain, et ma mère ayant demandé la permission de linir sa lettre, referma la porte de sa chambre à coucher, dont elle poussa doucement le verrou, et alla rejoindre le malheureux proscrit.

Nous devons nous estimer heureux, dit-elle en rentrant dans ma chambre, où nous trouvâmes Salicetti assis sur une chaise, la tête appuyée dans ses deux mains, nous devons nous estimer heureux de n'avoir pas Bonaparte pour scruter nos paroles et nos regards. Maintenant que faut-il faire? — Si vous ne vous refusez pas à me sauver, la chose est sûre, je ce demande que votre consentement;le donnez-Tous?... «Manière ne répond H pas d'abord. On voyait, au changement fréquent de la couleur de ses joues, qu'elle était violemment agitée. Enfin, elle devint h pâle que je crus qu'elle se trouvait mal. Salicetti, interprétant son silence comme un refus, reprit son chapeau qu'il avait jeté sur ni->n lit. et murmurant quelques mots que je n'entendis pas, il allait sortir de la chambre lorsque ma mère l'arrêta par le bras :

« Restez ! lui dit-elle, ce toit devient le vôtre. Mon fils doit acquitter sa dette et, quant à moi, c'est mon devoir d'acquitter celle de mon mari. — Eh bien ! tout est dit ; tout est bien. Aile/ diner, Mariette aura soin de moi. Je ne lui ai dit que deux mots, mais ces deux mots magiques me l'ont attachée au point de lui l'aire donner sa vie pour moi. Jeune tille, dit-il en m'arrèlant patina robe, comme j'allais suivre ma mère, j'ai parlé devant vous, parce qu'il faut bien que von- sachiez cette affaire ; je n'ai pas besoin de vous remontrer les conséquences d'une indiscrétion. — Ah ! ne craignez rien. » m'écriai-je en me jetant dan- Les bras de ma mère, dont les \ < ■ u \ étaient fixés sur moi avec une expression de désespoir. Bonne mère; elle ne pensai! qu'à moi dans ce moment où ellejouail sa tête.! Bile -arrêta un moment dans sa chambre pour reprendre un peu d'assurance. Elle c'était certes; pas dissimulée, car rien n'était plus franc et plus loyal que toà âme ; mais la force de son caractère lui donnait, quand il le fallait, un grand pouvoir sur elle-même Personne n'aurait pu Be douter, lorsqu'elle rentra dans le salon, qu'elle eût un Becret s(

MEMOIRES DE LA DUCHESSE l)\\ BH \ M ES 83

important à dérober à l'attention de ceux qui l'entouraient. Le diner fut gai. Les personnes engagées étaient d'une opinion qui leur faisait voir avec une vive satisfaction le résultat des événements des deux journées qui venaient de se passer, et, comme on savait que ma mère pensait de même et que rien, dans sa contenance, ne trahissait son inquiétude, on s'abandonnait à la joie. Brunetière était du nombre de nos amis invités. Il était toujours fort gai, mais ce jour-là les éclats de sa gaité redoublaient. Urunetière louchait d'une manière atroce, et surtout quand il lui arrivait d'avoir bu du vin de Champagne. Ce jour-là, « en raison de la libération de l'Assemblée, disait-il, je fais des libations au bon voyage de tous les déportés, et à votre ami Salicetti, Permon, dit-il en s'adressant à mon frère, car j'ai oublié de vous dire qu'il est dans la nasse avec les autres brochets. Il voulait tout avaler, celui-là. Pour le dire en passant, je ne l'aimais pas trop, votre Corse, et même, à présent que j'y pense, je ne l'aimais pas du tout. Je me rappelle qu'un jour où j'avais, comme aujourd'hui, l'honneur de dîner chez Mm0 de Permon (et il se levait en faisant une profonde révérence) (1), il y eut du tapage entre ce monsieur corse, M. de Permon et ce pauvre M. Durosoi. Il est mort en brave garçon, celui-là, en honnête homme qu'il était... Je doute que le monsieur corse en fit autant. — Pourquoi ? demanda quelqu'un. — Pourquoi ? parce qu'il est méchant, et que les méchants sont toujours lâches; or, puisqu'il est méchant, je conclus que...

— Allons, dit ma mère, vous parlez là sans savoir ce que vous dites. — Je vous demande pardon, répondit M. Brunetière, qui, comme les gens dans une demi-ivresse, se cramponnait à son idée.

— Et que savez-vous s'il est ou non méchant? dit ma mère; il ne- vous *a jamais fait de mal. — Parbleu! s'écria M. Brunetière, r'est vous-même, madame, qui me lavez dit il n'y a pas encore huit jours, en me répétant un affreux mot sur des pierres, dont il faudrait lui attacher une au cou et l'envoyer avec elle où il voulait qu'elle allât. »

Ma mère devint pâle et rouge en même temps. Elle me dit. le même soir, que la pensée que le proscrit qui était venu lui demander un asile était insulté dans son malheur, dans la première

(1) J'ai trouvé dans Walter Scott le portrait littéralement copié sur le caractère de M. Brunetière. C'est dans Gui Mannering, l'avocat Pleydell. f.Yst cela

tout à fait.

"•>♦; MKM"I!U.S DL LA DUCHESSE 1>'à!:RWH>

heure qu'il passait sous le toit hospitalier, lui avait tait mal. Son àmc était grande et bel t •• ! H >n seulement j'aimais ma m

maie j'en étais iîère.

Eulin. cette éternelle journée s'écoula. M i m'-re. n'ayant pas voulu donner prise m moindre soupçon, n'avait pas même prévenu mon frère. Lorsque tout le m m le fut parti, elle lui annonça l'hôte qui Boas était arrivé. Mm IVère frémit pour ma stère et pour moi ; mais il n'était plus tem craindre, il fallait agir et

mettre en œuvre tous ies moyens ju * p uivail présenter la prudence.

M"*' Grélry notre pr tpriétaire fut appelé •. Elle se conduisit d'une manière parfaitement noble. Si el I»1 vit encore, ce que j'espère, je la prie de voir ici une preuve des lime et de souvenir. Klledit.au premier mot le proscription : « J ai ce qu'il vous faut, mais il faut pour cela que M'1"* de Permon consente à changer d'appartement. Il y a une cachette qui a sauve plus 'le quatre infortunés Ion du régime de la Terreur. Elle en sauvera encore, du moins tant que je vivrai dans cette maison. »

Le petite retraite de Salieetti étail bien meublée, tout entourée de tapisseries, de nattes, afin que le moindre mouvement de celui qui l'habitait ne put être entendu En une seconde, on était à l'abri.

Le lendemain matin, il était à peine onze heures, quand nous rîmes arriver le généra! Bonaparte. Comme cette scène est une de celles qui m'a fait le plus dlmpressto i dans ma vie, je la rapporterai dan- tOUS Ses détails.

Bonaparte était vêtu comme il le fut [Vresqae toujours depuis. [Tarait ans redingote grise, plus que modeste, boutonnée jusqu'à la cravate, an chapeau rond toujours1 mal posé sur ses yeux, qu'il

cachait entièrement, ou bien sur le derrière de M tête, de manière à faire croire qu'il allait tomber; une cravate noire, très sou\ent mal nouée : voila quelle étail la toilette ordinaire de Bonaparte. Pour dire la vérité, à cette époque, tout le inonde, hommes et femmes, n'étaient pas fort élégante, il faut en convenir, et la tenue personnelle de Bonaparte ne choquait pas autant alors qu'elle le fait aujourd'hui par souvenir. Il avait à la main un gros bouquet de violettes qu il présenta à ma mère à son entrée dans la chambre. Cette galanterie lui était si peu ordinaire que nous ne pûmes nous empêcher d'en rire. « Il me parait, dit-il en riant avec mais, que je me suis mal acquitté de mon emploi de cavalière survente. ■ Puis

MBMOntBB DE r.A DUOHEME b'.\l'.IMNTÈ< H~

après quelques autres propos : « Kh bien ! madame Permon. njoutail, voilà donc Salicetti qui. à son tour, peut juger de L'amertume des fruits de> l'arrestation? Ils doivent lui être d'autant plus désagréables à avaler, que c'est lui et ses adliép-nts qui ont [dan lé les arbres qui les produisent. — Gemment! dit ma mère d'un air étonne* en me faisant signe de fermer la porte du salon, Salicetti est arrêté? — tëh quoi ! no savie/.-vous pas qu'il était depui- hier décrété d';i<Tus;ition ? Je croyais que vous le saviez mf*me si bien que rYliiit chez vous qu'il était caché. — Chez moi ! s'écria ma mère. Mais, Napoléon vous êtes fou. mon cher enfant ! Chez moi ! mais il faudrait pour cela que j'eusse un chez moi. Mon cher g-énéral, je vous prie de ne pas répéter autre part une semblable plaisanterie. Que vous ai-je donc fait pour vous amuser à jouer ainsi arec ma tête ? Car il n'y va pas de moins. »

Bonaparte se leva, il s'avança lentement et, se plaçant devant ma mère, il croisa ses bras et la fixa longtemps en silence. Ma mère ne1 changea pas de visage et n'abaissa pas sa paupière sous le («mi du regard de l'aigle. « Madame Permon (1), dit-il enfin. Salicetti est caché chez vous. Ne m'interrompez pas. Je ne le sais pas d'une manière positive ; mais je dis qu'il est caché chez vous, parce que. hier, à cinq heures, il a été vu sur le boulevard, parlant avec Gauthier, qui l'avertit de ne point aller à la Convention. Il s'est dirigé de ce côté. On ne lui connaît ici aucune connaissance assez intime pour hasarder, en le recevant, sa sûreté et celle des siens, si ce n'est vous. Il n'a pas été au palais égalité, c est donc die/, vous qu'il est venu chercher un asile. »

Ma mère avait repris toute son assurance. « Et de quel droit Salicetti serait-il venu me demander asile ? dit-elle. 11 sait que nous ne pensons pas de même. J'étais au moment de partir, puisque, sans la lettre de mon mari, je me serais mise en route demain matin pour la Gascogne. — De quel droit il serait venu chez vous? Voilà ce que vous avez dit de plus juste, chère madame Permon. Venir chez une femme seule, qui peut être compromise pour quelques heures de salut procurées a un proscrit qui mérite sa proscription, est une indignité dont tout autre ne se serait pas rendu coupable. Vous lui devez de la reconnaissance. C'est une lettre de chance que vous devez acquitter. Il a été bai-même l'huissier venant vous faire commandement de payer, n'est-ce pas, ma-

(1) Jamais il ne mettait la particule, cl il avait raison.

88 MÉMOIRES DE Là DUCHESSE DABRAMÊS

demoiselle Loulou? » me dit-il en se tournant brusquement vers moi.

Jetais à travailler dans l'embrasure d'une fenêtre sur laquelle étaient beaucoup d'arbustes. J'eus l'air de regarder l'un des pots de fleurs, et je ne répondis pas. Ma mère, qui me comprit, me dit: « Laurette, le général Bonaparte te parle, mon enfant. » Je me tournai alors vers lui, le reste de mon trouble pouvait passer pour le commencement de celui qu'aurait éprouvé une jeune Mlle qui vient défaire, sans le vouloir, une chose impolie. Je le croyais du moins ; mais nous avions affaire à trop forte partie. Il me prit la main, me la serra dans les deux siennes et dit à ma mère : « .1»' vous demande pardon, j'ai eu tort. Votre fille m'a donné une leçon. — Vous donne/ à Laurette plus de mérite qu'elle n'en a, mon cher enfant. Elle ne vous a pas donné de leçon, parce qu'elle ne saurait pourquoi elle le pourrait faire ; mais c'est moi qui vous en donnerai une tout à l'heure, si vous persistez à vouloir croire une chose qui, en résumé, peut me faire un grand tort et aurait de graves conséquences, si vous alliez répandre de semblables folies, i

Bonaparte lui dit d'une voix émue: « Madame IVrmon, vous êtes une femme remarquablement bonne, et cet homme est un méchant homme. Vous ne pouviez pas lui fermer votre porte, il le savait. Et vous exposer, ainsi que cette enfant! Autrefois, je ne l'aimais pas; maintenant je le méprise. 11 m'a fait bien du mal. Oui, il m'a fait beaucoup de mal. Eh bien, il y avait des motifs ; vous les avez connus, n'est-ce pas? » Ma mère lit signe que non. « Quoi ! Permon ne vous en a pas parlé? — Jamais. — C'est étonnant. Eh bien, je vous les conterai quelque jour ; vou^ verre/ s'il n'y a pas eu de la lâcheté et de la cruauté à se prévaloir de sa faveur surnageante, pour me repousser, moix au fond de l'eau. Il m'a accusé de crimes, car n'est-ce pas un crime que d'être un enfant traître à la patrie? Salicetti s'est conduit, dans cette affaire de Loano, comme un misérable. Junot voulait aller le tuer, si je ne Lavais arrêté; ce jeune homme, rempli de feu et surtout d'amitié- pour moi. voulait aller le délier en duel et. s'il n'avait pas voulu se battre. « il l'aurait jeté par la fenêtre ». disait-il. Maintenant Salicetti est prosent. A son tour, il peut mesurer toute l'étendue d'un malheur comme celui d'une destinée brisée, perdue! — Napoléon, lui dit ma mère en lui prenant la main et le regardant avec amitié, je vous jure, sur ma foi, que Salicetti n'est pas chez moi... et tenez, faut-il tout VOUS «lire? — Dites, dites, s'é-

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBBAKTÈS 89

cria-t-il avec une ardeur que peut-être personne ne lui vit jamais. — Eh bien ! Salicetti était ici, en effet, hier à six heures; mais il en est ressorti à huit heures et demie, neuf heures. Je lui est démontré 1 impossibilité physique de le recevoir chez moi, demeurant dans un hôtel garni. Il m'a comprise et est reparti. »

Tandis que ma mère parlait, Bonaparte avait les yeux fixés -nielle avec une avidité dont rien ne peut donner l'idée, puis il s'éloigna et se promena rapidement dans la chambre. « Ain>i je l'avais deviné, disait-il ; ainsi donc il a eu la lâcheté de venir dire à une femme: « Donnez votre vie pour moi. » Mais lui qui venait vous intéresser à son sort, vous a-t-il dit qu il venait de faire assassiner un de ses collègues? Avait-il au moins lavé ses niçAm avant de toucher les vôtres pour vous implorer? — Napoléon»- ! Napoleone ! quésCè troppo! Tacete ; se non tacete, me ne vado. Se hanno ammazato quxest\iomo pei non e colpa sua!... » Quand elle était émue, ma mère parlait italien ou grec à l'instant même. Gela lui est souvent arrivé avec des gens qui n'entendaient ni l'un ni l'autre. Au reste, cette fois il en fut de même. Bonaparte était lancé après Salicetti comme un chien de chasse le serait après un cerf; il cherchait toujours à l'atteindre et n'écoutait rien. Ma mère se désespérait. Salicetti entendait tout; une simple planche le séparait de nous; moi, dans mon inexpérience, je tremblais à chaque instant de le voir sortir de sa retraite. Je ne connaissais pas encore le monde.

Enfin, après une longue conversation de deux heures, que je ne transcris pas ici parce qu'elle roula toujours sur le même sujet et presque avec les mêmes expressions (1), Bonaparte se leva pour s'en aller et je respirai, car je voyais ma pauvre mère au supplice. « Vous m'assurez donc que vous croyez qu'il est retourné chez lui pour s'y cacher? dit encore Napoléon en prenant son chapeau. — Oui, répondit ma mère, je lui ai dit que, puisqu'il tenait à se cacher dans Paris, il valait mieux qu'il séduisit à prix d'or les maîtres de son hôtel garni, parce que ce serait le dernier endroit où l'on irait le chercher. Ensuite, dit ma mère, après un moment de réflexion et presque effrayée de diriger les recherches

(1) Cette conversation fut transcrite mot à mot par mon frère, qui, ilejà à cette époque, tenait un journal pour faire l'ouvrage que lui a enlevé le duc d'Otrante. Il en a été de même de tout c<> qui avait rapport à l'affaire de Salicetti.

90 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS

sur des innocente, écoutez donc, mon cher enfant, je no puis vont • lin- qu'il y s rit. .I'1 ni1 l'ai pas vu rentrer chez lui. après tout. — Oh ! bien. très bien ! Mille remerciements, Mm" Permon, et surtout pardonnez-moi. Mais si jamais vous êtes offensée comme je l'ai été par cet homme !... Adieu.

Bonaparte sortit enfin, et il était temps: ma mère était épuisée. Ellf me fit signe d'aller pousser le verre* 4e sa chambre, et ouvrit la porte de la retrait»' de Salicetti.

Je n'ai jamais ai m ; cet ho m ae. Il m'est toujours apparu un ■ sorte de prestige effrayant qui me le rendait répulsif. Depuis, en lisant le Vnnpire, son idée m' -st revenue. J'ai uni sa figure à ce caractère liclil'. Cette pâleur jaune, les yeux noirs flamboyants, ces lèvres qui blanchissaient à l'instant même où il éprouvai! une vive émotion: tout en lui effrayait les yeux et l'âme. Ce jour-là, il me causa un tremblement qui me dura toute la journée. 11 me semble le voir e-ncor \ Il était assis sur une petite chaise près du lit, la tète appuyée sur l'une de s js m lins, qui était plein • d s sang; le lit en était tout taché, et un' cuvette sur laquelle il (Hait pencné el qui s**étail renversée <eu contenait encore. Il venait d'avoir une hémorragie »-t de rendre des Ilot-; de sang par la b ruch ! et parle n •/ I , ; il en était couvert. Sa pâleur était effrayante. Que j'ai longtemps été poursuivie de cette ligure dans mes rêves 1 N 1 1 mère courut à lui; il était presque évanoui. Elle le prit par la m lin. elle était froide. Nous appelâmes Mariette. EU»1 lui lit respir -r du vin wgre. Il revint à lui. Q i d retour à la vie, m m M ai '■ Des mots sans suite-; : mais des imprécations ! Cet homme, qui habitu -Ile ueut avait des formes polies, devint aussi brutal qu'un homme eu bas peuple; des jurements, des menace- adressées surtout à Bonaparte se succédaient avec une rapidité qui formait un étrange contraste avec sa faiblesse. Je m'en fus dans le salon, où je trouvai mon frère : je l'envoyai près de ma mère ; car, pour nui, je n'y tenais plus.

Le lendemain, Bonaparte revint. Sa physionomie avait la plus singulière expression. Il était facile de voir que SOU opinion était arrêtée sur ce qui regardait S.i1 ic-t t i ; du moins ce fut ce q«i nSUl frappa, ainsi qu'un» ami de celui-ci, qui possédait toute sa con-

(1) Pendant la mute Ae tarit au port où il s'embarqua Salicetti eut cinq n kém >rrag»e»; il y Mail Bujet, <'t la eoasraotioa ju'il «''prouva pendant la conversation de Bonaparte la rendit plus sérieuse.

MttDIREB DE LA KJOBESSE d'abratïTÈS 91

fiance et était venu le môme matin. Mais Bonaparte ne parla pas comme la veille d'une manière aussi directe contre le proscrit, il se contentait de lancer par intervalles de ces mots comme il savait en dire, de ces mots en manière de fV-chu digue ; mais rien de personnel nominalivomciit. Comme ces deux hommes se haïssaient ! Si l'un d'eux a pu faire prendre le change à cet égard, il a elé d'une grande habileté, ou bien dissimulé.

Cependant le procès des accusés de prairial s'instruisait avec rigueur. On cherchait Salicetti et un autre représentant. Salicetti n'était pas aimé de ses collègues. 11 avait de l'esprit, beaucoup de moyens, une grande ambition et les projets qu'il aurait réalisés étaient d'une nature qui devait nécessairement attirer une grande sévérité sur leur auteur, du moment où ils étaient connus.

Pour les isoler de leurs adhérents, on les avait aussitôt transférés au château du Taureau, dans le département du Finistère. Mais, lorsque le calme fut un peu rétabli, on les ramena à Caris pour y être jugés par une commission militaire spéciale. Ce moment fut dangereux pour nous. Les recherches redoublèrent de vigueur et d'activité. Nous dûmes plus que jamais songer au départ. Mais comment faire ? Il fallait un passeport pour le proscrit et là son or devenait impuissant. Ma mère ne savait comment résoudre l'affaire dans laquelle elle s'était engagée. Un incident nous donna l'idée de cherchernn domestique ressemblant à Salicetti et dont ce dernier emprunterait les fonctions et les papiers.

Comme je l'ai déjà dit, les accusés avaient été ramenés à Paris : la commission militaire spéciale, organisée pour les juger, tenait ses séances rue Neuve-des-Petits-Champs, dans la maison qui, depuis, fut l'hôtel du ministre du Trésor sous l'empire. Salicetti, échappé seul à la main de la justice, voyait de son asile instruire le procès de ses collègues avec une tranquillité qui me révoltait. Nourrie de bonne heure des beaux souvenirs de l'antiquité, je cherchais dans Plutarque, et je trouvais à chaque page des exemples de dévouement à l'amitié ou à la patrie. Il me paraissait lâche à Salicetti d'abandonner toutes ces têtes, que peut-être lui-mune avait exaltées, au fer du bourreau, tandis que la sienne était ;i l'abri. Oui, à sa place il est sûr qu'avec ma manière de voir, avec l'âme ardente que j'avais alors, j'aurais été rejoindre mes amis ; je crois même que je l'aurais fait plus tard.

lMStous étions alors au vingt-quatre prairial. Salicetti éprouvait une telle agitation que mon frère était toujours sur le chemin de

92 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'abRA.NTÈS

notre maison à la rue Xeuve-des-Petits-Champs pendant le peu de temps qu'on fut à prononcer le jugement de ces malheureux. Enfin, un jour, nous le vîmes revenir dans un état digne de pitié. Le pauvre jeune homme était destiné à voiries scènes les plus terribles : Homme, Soubranie, Duroi, Duquesnoi, Goujon, Bourbotte étaient jugés ; dans le cours du procès ils avaient montré la plus admirable vertu : abnégation d'eux-mêmes, fermeté d'âme, amour de la patrie: voilà ce que les infortunés égarés montrèrent dès le premier jour et conservèrent jusqu'au dernier. Romme surtout avait été sublime !

Lorsqu'on leur prononça leur arrêt, ils se regardèrent avec un u'il calme et même serein ; les spectateurs éprouvèrent de l'attendrissement en voyant ces hommes condamnés à porter sur l'éphafaud, comme de vils criminels, une tète qui n'était dirigée que par les nobles pensées. Romme parut à l'instant même se recueil lir, et chercher comme une communication anticipée avec la puissance devant laquelle il allait paraître. Lorsque les accusés descendirent le grand escalier du tribunal, qui était bordé de curieux, Romme promena sur la multitude un regard calme et doux, mais qui cependant paraissait chercher quelqu'un. Probablement que celui qui lui avait promis d'y être n'eut pas le courage de lui lenir parole. Il dit: « Eh bien ! avec une main ferme, ceci suffira. Vive la liberté' ! » Puis tirant de sa poche un très grand canif, ou plutôt un petit couteau, il se frappa au cœur, et passa l'arme à Goujon, qui la passa à Duquesnoi. Tous trois tombèrent morts à l'instant sans pousser une plainte. Le couteau libérateur transmis à Soubranie, par la main déjà défaillante de Duquesnoi, frappa également les trois autres nobles cœurs, mais ils furent moins heureux : quoique grièvement blessés, ils parvinrent encore vivants au bas de l'échafaud, sur lequel on eut la barbarie de les faire monter sanglants et mutilés ! Des sauvages ne l'eussent pas fait.

Albert s'était trouve >i près de Romme. auquel il avait voulu adresser un regard ami et consolateur, que le sang du malheureux avait rejailli sur lui. Non ! je ne puis oublier, je n'oublierai jamais le récit de cette horrible scène ! Mon frère nous parlait de ce qu'il avait vu seulement depuis quelques minutes. Sa redingote portait les marques fraîches du sang d'un homme qui, quelques jours avant, était assis dans cetie chambre, peut-être sur cette même chaise! .J'étais dans un état violent, je serrais ma mère

HÉMOIRES DE LA DUCHE8SE d'aIîKAN l l.S !) .'{

dans mes bras ; je pleurais mais avec peine; mes larmes étaient rares et brûlantes. Je me sentais vraiment mal. « Ce son, «les scènes trop fortes pour Laurette », dit mon frère qui, lui-mèm:-, avec son courage d'homme, était incapable de soutenir de pareilles émotions. Quant à ma mère, elle était froide et pâle ; son cœur battait à peine. Machinalementelle avait [tris un flacon d'eau de Cologne, un mouchoir, et elle frottait la redingote de mon frère sans savoir ce qu'elle faisait.

Salicetti était horrible à voir ; je ne voulus plus le regarder, tant il nif faisait peur. Sans pitié pour mon frère, il lui faisait répéter l«'s détails terribles et sublimes de la tragédie dont il venait d'être spectateur. A chaque répétition il semblait que le cœur de Salicetti fût inondé d'une nouvelle joie. « C'est un sentiment nature] au cœur de l'homme », me répondit mon frère lorsque je le lui dis le lendemain. « Il ne faut pas, machère enfant, que tu prennes L'habitude de te mettre ainsi en attitude hostile envers chaque événement qui ne se présente pas à toi comme tu l'entends. Tu vis dans un siècle où tu trouveras bien souvent «les mécomptes, sans que pour cela cependant le monde soit plus méchant aujourd'hui qu'il y a plusieurs siècles. »

Bonaparte était allé à Saint-Maur passer un ou deux jours. 11 y allait quelquefois, je ue sais pas chez qui. Je l'ai demandé depuis à Junot, qui n'en savait rien non plus, et qui me dit à propos de cela que Bonaparte était fort caché dans ses habitudes de cette nature. Lorsqu'il sut cette horrible catastrophe, il en parla avec l'accent du cœur, et je persiste à dire qu'à celte époque il en avait un très susceptible d'émotions (f).

Bonaparte parlait ordinairement mal ; c'est-à-dire qu'il (Hait peu éloquent dans sa manière de s'exprimer. Sa concision, par trop sèche, ne donnait pas à son discours ce tour sinon gracieux, au nmins arrondi et Formé, qui est nécessaire dans les moindres discours. Depuis, toii.l en lui fut prestigieux, et sa parole le devint connue le re^le. Mais le lait est qu'alors il n'était rien moins qu'éloquent, excepté dans les moments où son âme s'épanchait : alors c'était, comme dans les contes des fées, des perles et des rubis qui sor tarent de sa bouche.

Ce jour-là il en lut ainsi; les infortunés eurent en Bonaparte un panégyriste admirable. Mais Salicetti, mais Fréron, mais tous

(!•) Quoi qu'en ait dil M. de Boufrienne,

MÉMOIRES m: LA DUCHESSE li'.Viût \M !•>

ceux qui voulaient, disait-il, ramener I" régime de sang . lorsqu'il parlail de laii-même, de sou avenir détruit: « El je n'ai pou vingt-six ans ! s'éeriaitrik en se frappant k l'r.inl. • .le n'ai pas vingt-six ans 1... Alors il pegacdaH ma mère av*t une exptes- >i(.n si douloureuse que ma mère disait lorsqu'il était parti : ■■ l'.n voyanl ce jeune homme si malheureux, en vérité je me reproche presque ce que j'ai l'ait pour son ennemi.

Oui. Sallicetti étail regardé par Bonaparte comme son ennemi J'ignore tout ce qu'il a pu dire pour faire penser que son souvenir n'avait pas conservé de traees d'une injure. Il est possible qu'il ait eu l'intention motivée sur une raison que j'ignore de le l'aire croire; mais moi je sais bien qu'en penser. C'est pour cela que je répète que la conduite de Bonaparte, dans cette affaire, fui belle ou plutôt sublime.

Nous avions à éprouver un nouveau genre d'inquiétude ; Salicetli tomba malade. Ce fui une chose horrible; il avait la fièvre, le délire ; tout ce qu'il disait, tout ce qu'il voyait, ne se peut concevoir. J'ai lu bien des romans où l'on a peint de Bemblabiea situations ; combien les pages que je parcourais me semblaient loin de la force de mes souvenirs ! Jamais je n'ai rien, lu qui en approchât. Salicetti n'avait aucune religion, ce qui ajoutait encore à l'odieux de ces scènes terribles. Ce n'était pas une plainte, c'était toujours un blasphème. Combien je le plaignais! Plus tard, ma mère me dit qu'un jour j'avais pleuré sur lui comme sur un frère, i J'en ai d'autant plus de mérite, lui répondis-je ; car il m'effraya bien pendant ces trois jours. La erainte qu'il m'inspirait dominail la crainte de nous voir'surpris. »

La mort de ses infortunés complices avait fait sur lui une impression terrible*; elle se présentait à lui sous toutes les for sous les aspects les plus effrayants. Il y avait un de ces malheureux surtoul qu'il voyait plus que les autres. Celui-là ne quittait a h lit, il lui parlait, ['écoutait, lui répondait ; c'était horrible a entendre. Ensuite quelquefois il se croyait dans une chambre toute rouge. Mais une circonstance qui me causait pi us d'effroi que le reste, c'était le son bas et modulé de sa voix dans les tons les plu- graves II esl probable que le sentiment de la crainte dominail chez lui ton- |c> autres, même la plus vive souffrance. Je

ue puis rendre par aucun mol l'effet qui : in- l'ait éprouver le mui-

venir de cet homme pâle et malade, proférant des paroles d'anathème et de damnation d'une voix basse avec une inflexion unie.

MiiiES DE LA DECHE8SE DABI • 98

Non, je ne puis rendue exactement celle impn— ion, casmoi-méme je ne puis lui donner un nom ; il me semble, en forçant toutes circonstances de comparaître de nouveau devant moi, que je sois dans le cauchemar de Smarra ; et cependant ce temps n'est pas fantastique ; ce n'est pas ici le jeu d'une imagination oisive : tout est réel, tout a été.

Cette lièvre ne dura que trois jours ; pendant ce temps, le proscrit fut soigné pas un jeune médecin grec nommé Ypsilanti, qui nous fut amené par M. Emilliaud, et dont il répondait.

Trenle valets de chambre s'étaient présentés, mais aucun ne convenait. Enfin», un jour, il arriva un grand garçon nommé- (iabrie! Taehard, qui ne ressemblait pas du bout à Salicetti, mais qui pouvait fort Lien le doubler à la section. C'était du reste une lourde bête, qui probablement ne serait pas resté huit jours au & rvice de manière; mais tout ce qu'on voulait de lui celait d'avoir cinq pieds six pouees, les yeux et les cheveux noirs, le nez droit et rond, le menton rond et la peau du visage jaune et marquée de la p< tite vérole. La condition la plus difficile à joindre à tout cela était l'à^e ou (lu moins L'apparence de L'âge. Salicetti avait, je crois, tr. nte ans à cette époque. Au surplus, le rapport entre eux était parfait : le nez, les yeux et la peau étaient parfaitement conformes. F.n conséquence donc de toutes ces nel les qualités, ma mère fut à la section avec moi, Mariette, Gabriel Tachard et M""' (irétry. qui devait répondre de sa locataire, attendu qu'à cette époque de liberté on ne pouvait aller à dix lieues de Paris sans une foule de formalités absurdes. Enfin tout s'étant trouve en règle, nos passeports furent signés et nous revînmes tous à l'hôtel, joyeux et contents, ma mère et moi de partir. Gabriel d'avoir une bonne plaei M"" liréhy de nous vois quitter enfin sa maison, qui, en dépit de Boanom, était devenue pour elle un enfer depuis que le proscrit avait acquis pour de l'or le droit d'eu l'aire son asile.

Ma mère avait annoncé depuis huit jours que mon père la rappelait à Bordeaux. Le soir du même jour, elle recul une nouvelle lettre qui lui enjoignait de partir à l'instant même. En conséquence elle annonça que le surlendemain elle quittait Paris, n Vous faites bien de partir, lui dit Bonaparte en lui prenant la main et la regardant avec une sorte d'intention d'être compris, et cependant vous avez bien fait aussi de ne pas partir plus tôt. — Pourquoi cala? — Oh! pourquoi cela? Je ne puis vous le dire ce soir ; mais tenez-vous à le savoir avant voie retour à Paris ? — Sans nul

*>ti MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRAW

doute; vous savez que les femmes sont curieuses. — Eh bien! Vous le saurez. Tenez. A quelle heure partez-vous? — Je ne sais trop. Onze heures ou minuit, pour éviter la chaleur ; il vaut mieux, dans cette saison, voyager la nuit et dormir le jour. — Très bien encore, cela! Est-ce vous, dites-moi, qui avez eu cette pensée? — Eh qui donc voulez-vous que ce soit? Loulou? — Pourquoi pas? Mademoiselle Loulou a d'excellentes pensées quelquefois, surtout quand elle m'aime un peu, n'est-ce pas? — Mais, je vous aime toujours beaucoup », lui dis-je ; et c'était vrai.

« Pour en revenir à ce que je vous disais tout à l'heure, madame Permon, reprit Bonaparte, vous saurez ce que signifiait mon petit mystère àLongjumeau. — Et pourquoi, je vous prie. Longjumeau? — C'est mon idée. — A la bonne heure ; mais, pour le dire en passant, mon pauvre Napoléon, vous radotez tout à fait. — C'est possible. Voulez-vous me donner à dîner? — Depuis quand av. z vous besoin de me demander à diner? » dit ma mère. lui effet, il venait sans prévenir et sans être invité .

— Vous dites que je radote, i\ faut bien le prouver.

La conversation dura sur ce ton pendant longtemps, et h longtemps que l'heure du diner arriva et que Bonaparte resta. « 'Je suis donc en pension chez trous? dit-il à ma mère; voulez-vous de moi ? — Pourquoi pas ? dit ma mère. Mais non, au fait, vous êtes trop entêté. — Bah ! ce sont les faible- qui disent cela*. — Mais vous qui êtes Spartiate, vous devez apprécier mon caractère ce qu'il vaut? — Allons, emmenez-moi, j'irai voir ma mère pendant que VOUS ferez VOS paquets à Bordeaux et à Toulouse ; puis j'irai vous rejoindre. <■[ qous reviendrons ensemble avec M. Peruinn a Pari-. Je n'ai rien à l'aire ; grâce à ce coquin, ce scélérat qui m'a perdu, qui m'a ruiné, je suis ce qu'on veut, Chinois. Turc, Hottentot. Si vous ne m'emmenez pas, je veux aller en Turquie ou en Chine, C'est dans ce lieu qu'on attaquerait bien efficacement la puissance des Anglais (1), en faisant faire un traité decoinmerce à ces figures a moustaches : et là-dessus il ><■ mil a parler de politique avec mon frère et une heure ne s'était pas écoulée, que l'empereur de la Chine s'était fait catholique et que nous a\ ions un ministre de la justice a la placé du grand colao.

Nous fîmes no- préparatifs le lendemain, pendant toute lajour-

i L'Angleterre le sentait bien, l'ambassade <!>• lord Mac-Cartney sel <\>- • etté époque i peu près.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS 97

née, malgré le dérangement continuel que nous faisaient éprouver les visites d'adieu, les amis qui revenaient après nous avoir embrassés. Enfin, à six heures et demie, nous nous mîmes à table, Bonaparte, Brunetière, deux ou trois autres personnes, parmi lesquelles étaient M. Emilhaud et son fils arrivé depuis quatre jours. 11 avait laissé mon père très bien portant, mais fort triste. C'était lui qui avait apporté la seconde lettre de mon père.

A dix heures, ma mère renvoya tout son monde. Elle avait, disait-elle, plusieurs choses à terminer, des comptes à solder, et elle demandait à ses amis de leur faire ses adieux une heure plus tôt qu'elle ne l'avait d'abord résolu. Elle renouvela la promesse d'être de retour au mois de septembre ou d'octobre au plus tard et de ramener mon père. M. Emilhaud, qui se fixait à Paris, était intéressé à ce que cette partie de la promesse fût exécutée, et le lui fit répéter. Lorsque ce fut au tour de Bonaparte, il s'approcha de ma mère, lui prit la main et lui dit très bas :

« Lorsque vous reviendrez ici, rappelez-vous cette journée. Dites-vous qu'aujourd'hui je vous ai donné plus que je ne croyais posséder. Peut-être ne nous reverrons-nous pas ; ma destinée m'entraînera sûrement loin de Paris avant peu, mais là où que j'aille, vous aurez un véritable ami. » Ma mère lui répondit qu'en tous lieux il pouvait également compter sur elle ; puis elle ajouta : « Je vous regarde comme le frère d'Albert, mon cher Bonaparte, vous le savez bien ».

Tout le monde partit enfin ; alors on fut chercher les chevaux de poste afin de partir une heure avant l'heure convenue. Mmc Gréty, magnifiquement récompensée, devait recevoir un supplément considérable, lorsqu'on aurait reçu la nouvelle de l'embarquement de Salicelti. J'ai oublié, je crois, de dire que ma mère avait exécuté son projet relativement au domestique. On l'avait renvoyé en lui payant un mois de gages et il avait été enchanté. C'était donc sous le nom de Gabriel Tachard que Salieetti partait pour s'embarquer, dans le midi de la France. Les ports du Nord étaient gardés trop sévèrement.

Enfin nous partîmes. Salieetti monta sur le siège de la berline de voyage de ma mère, et nous sortîmes de Paris sans autre formalité que la visite à la barrière. Les postillons avaient la promesse d'un bon pourboire, aussi nous menèrent-ils comme le vent à la Croix de Berny.

Comme nous allions repartir, le premier postillon de la poste

98 MÉMOIRES DE LA 1>L ■ Il KSSi: D \i;llA\|,s

«!c Paris s'approcha de la portière et dit: « Lacitoyenne Permon?»

Ma mère avança La tête et demanda oe qu'on lui voulait.

« C'est, dit cet homme, une lettre qu'on m'a chargé de lui ivniettre; et en effet il avançait une lettre dans la voiture.

« Vous vous trompez, dit ma mère, • •••< i ne peut être pour moi. — Non, non, je ne me trompe pas, si toutefois vous êtes la citoyenne Permon. » Ma mère, en ce moment, se rappela ce que lui avait dit Bonaparte. Quelque étrange qu'il lui parût de recevoir une lettre de cette manière, elle la prit,ei voulut donner un assignai de cinq francs, que le postillon refusa, disant qu'il «Hait déjà payé par le jeune fysnmne. * Bn vérité, dilma mère, vous verre/ qu'il va me faire prendre pour une jeune fuie que ses parents enlèvent à celui qu'elle aime. Qui a jamais vu ane pareille chose ? Mai- que peut-il m'écrire ? » Dans la saison où nous étions les nuits sont courtes. La curiosité de ma mère ne fui pas longtemps suis pouvoir se satisfaire, et le jour qui vint bientôt lui permit de lire si lettre, dont l'écriture lui était inconnue j'ai su depuis que c'était celle deJunot). Cette très singulière épitre mérite d'autant plus d être connue, qu'elle place le caractère de Napoléon dans un jour que ses ennemis ont souvent cherché à obscurcir. La voici telle qu'elle était.

« Je n'ai jamais voulu être pris pour dupe: je le serais à VOS yeux si je ae vous disais que je sais depuis plus de vingt jours que Salieetti est caché chez vous. Rappelez-vous mes paroles, madame Permon, le jour môme du 1 " prairial, .l'en avais presque A certitude morale. Maintenant je le sais positivement. Salieetti, tu le vois, jamais pu le rendre Le mal que tu m'as l'ait ei es agissant ainsi. je me serais veillé, tandis que toi, tu m'as fiait du mal sans que j e t'eusse olfensé. Quel estleplasbeau rôle ence moment du mien on du tien ? Oui. j'ai pu me venger et je ne l'ai pas fait. Peut-être dirastu que ta bienfaitrice le sert de sauvegarde. Il e>t \rai que cette < ousidération .->t puissante. Mais seul, désarmé e1 proscrit, ta fcéte eût été sacrée pour moi. Va, cherche en paii an asûe <»ù lu poisses revenir à de meilleurs sentiments pour la patrie. Ma bouche sem fermée sur ton nom et oe 6'envrira jamais. Uepens-toi. et surtout apprécie mes motifs. Je le mérite car ils sont nobles el généreux.

« Ml"e Permon, mes v«ru\ vous suivenl ainsi que Notre enfant. Vous être deux êtres faibles sans nulle défense. IJue la Providence et les prières d un ami soient avec vous. Soyez surtout prudente

MK.MOir.lS DE LA DUCHESSE d' AIU'.A m i:s 99

ot ne tous arrêtez jamais dans les grandes villes. Adieu; recevez mes amitiés. »

Ma mère, après avoir lu cette lettre admirable qui n'étail pas signée, demeura quelques minutes plongée dans de profondes réflexions. Ensuite me donnant le papier, elle me dit en grec de le lire tout lias. Cette lecture devait me causer autant dVIonm-meni qu'à elle,. Le coup d'u.ul qui avait accompagné la phrase dite en grec m'indiquait où portait le soupçon, cl j'avoue que ma pensée fut la même, .le regardai Mariette : elle ('tait pâle, ses yeux étaient gros et rouges, et je me rappelai que dans les deux premières heures de notre route j'avais cru entendre des sanglots étouffés. J'étais >rire (le ne pas m'ètre trompée maintenant.

Nous nous arrêtâmes pour déjeuner, je crois que ce fut à Ét&mpes ; ma mère communiqua à Salicetti la lettre qui le concernait au reste plus encore qu'elle-même. Il la relut peutêtre dix fois, u Je suis perdu! s'écria-il enfin. Ak ! les femmes 1 les femmes ! bien fous ceux qui croient à leur prudence. — Vous •Mes encore plus imprudent qu'aucune de nous, mon cher, lui dit ma mère en se maîtrisant, et vous faites en même temps notre éloge, au moins le mien et celui de ma fille ; car ii faut bien compter sur notre générosité, lorsqu'après avoir autant hasardé tous en sommes récompensées par une parole aussi injurieuse que celle que vous venez de prononcer. »

Avant la réponse de ma mère, Salicetti s'était déjà repenti de sa sotte exclamation. Il lui en demanda pardon dans les termes les plus humbles et dit qu'il avait entendu parler de Mariette. Ma mère hocha la tète et dit à Salicetti : « Vous devriez plutôt apprécie!- la noble conduite du jeune Bonaparte. Klle est admirable. — Admirable ! reprit le proscrit avec dédain, qu'a-t-il donc l'ait? Yoiidricz-vous qu'il m'eût livré ? »

Ma mire le regarda fort longtemps en silence, puis elle lui dit avec un sourire amer : «< .le ne sais pas bien ce que. j'aurais voulu de lui ; mais ce que je sais, e'est que je voudrais que vous fassiei reconnaissant. » Ma mère me regarda. Et nous qui demeurions après lui sur la terre de proscription ! « Bonaparte avait raison, me d il-»' Ile en m'em brassant lorsque nous fûmes seules. — Ah ! lui dis- je, jamais je ne lui ai donné tort un seul jour. »

Cependant, malgré* le jugement infaillible de Salicetti, c'était Mariette qui était la coupable. On a vu que le domestique de Bonaparte lui faisait la cour. Une croix d'or, donnée à propos, livra

Ottai/lanSiS

lui) MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D ABRANTBS

crei de la maison entière ; car il est hors de doute que tous ses habitants auraient été punis : quant a ma mère son affaire était certaine. Nous ne connûmes le danger que nous avions couru que lorsque nous fumes de retour à Paris.

Lorsque nous eûmes passé Tours. Salicetti monta dans la berline et le siège de voyage demeura vacant. Partout nous entendions des malédictions contre la Convention, contretous ceux qui avaient voulu ramener la Terreur ; partout le peuple était dans un état detVervescence qui nous faisait trembler : « Mon Dieu, disait ma mère, s'ils allaient vous reconnaître : votre signalement esl peutêtre donné ! »

Nous, arrivâmes en lin à Bordeaux. Nous descendîmes à notre auberge ordinaire, l'hôtel Fumele. A notre grand»- surprise, mon père n'y était pas. Nous trouvâmes seulement un billet de lui dans lequel il nous annonçait qu'il avait été obligé de partir pour la campagne, mais que le frère d. M. Emilhaud serait aux ordres de ma mère, et il y joignait son adresse, pour qu'elle pût le prévenir de son arrivée.

Mon père avait été lui-même à Blayeet à Libourne pour voir si, dans toute la rivière, il n'y aurait pas moyen de trouver, à prix d'or, un vaisseau qui voulût changer sa route. II lui avait été impossible de réussir, mais il était certain qu'à Xarbonne ou à Cette il v aurait un bâtiment pour Gênes et plusieurs pour Venise ; qu'en conséquence, il avait fait un arrangement avec un patron de la rivière pour qu'il fût à tenir prêt un yacht assez grand dont il était propriétaire. De cette manière nous allions remonter la Garonne jusqu'à Toulouse. Là, cet homme nous menait par le canal jusqu'à Carcassonne ; la voiture pouvant d'ailleurs êtri chargée sur le yacht, nous débarquerions où cela nous plairait et lorsque cela serait plus sûr pour h' fugitif. De Carcassonne nous n'avions que quelques lieu.- a faire pour gagner Cette ou Xarbonne. Mon père nous conseillait cette nouvelle manière de voyager, parce qu'il savait d'une manière certaine que la route de terre ne serait pas sûre. Nous nous mime- en route sur la ronne, non pas en coûralin (1), mais dans un bon et excellent bateau, ayant une jolie cabine partagée en deux et formant deux chambres. Nous partîmes dan- la unit. Me mettant à ma petite

(1) Petit batelct dans lequel on se promène sur la Garonne, mais \ Bol* «leaux seulement.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRARTÈS 101

fenêtre, je voyais fuir devant notre barque les bords verdoyants ('•claires par celte lune méridionale qui, vraiment, a une autre j clarté que celle du nord.

Je regardais donc doucement ces charmants tableaux, qui se succédaient devant moi, lorsque j'entendis la voix de ma mère qui s'élevait au-dessus de moi. Elle était restée sous la tente du pont, avec Salicetti et, comme je connaissais leur divergence d'opinion, je regrettais d'avoir laissé ma mère seule avec lui. J'allais remonter lorsque mon nom, prononcé assez vivement par te proscrit, m'arrêta. Sans vouloir écouter, j'entendis qu'on parlait il<' moi, et, comme une simple planche nous séparait, je ne perdis aucune parole. J'ai eu tort, peut-être aurais-je dû remonter.

Ma mère paraissait repousser une demande au moment où le premier mot me parvint. « Pour première objection, disait-elle, ma fille ne me quittera jamais, à moins d'avantages immenses. — C'est une sottise ; comment d'ailleurs pouvez-vous l'espérer? — D'ailleurs, M. de Permon est seul maître de ses enfants; écrivezlui : s'il y consent, je le veux bien ; mais il est tard. Adieu, je vais me coucher. Felicc notte, caro ; dolce riposo. »

Lorsque ma mère entra dans la cabine qui n'était éclairée que par la lune, dont les rayons perçaient à travers la petite fenêtre, elle ne me vit pas d'abord et crut que j'étais endormie. Mais j'avais trop de confiance en elle pour lui cacher que j'avais tout entendu. Je lui demandai pardon on l'embrassant, de n'être pas montée sur le pont : « Tu as très bien fait, me dit ma mère. Si tu étais montée, la conversation aurait cessé et Salicetti aurait pu croire que je pouvais accepter ses propositions. » Je demandai à ma mère quel était le jeune homme dont il était question. « C'e-t un de ses neveux, un de ses cousins, je n'ai pas bien compris, me dit ma mère. Mais si je ne me trompe pas, je crois plutôt que c'est lui qui est le jeune homme. — Allons donc, tu plaisantes; il serait mon père ! — Je ne plaisante pas du tout. Au surplus, que ee soit lui ou un autre, je ne veux pas que ma Loulou me quitte de cette manière; embrasse-moi, ma lille. » Je me jetai dans les bras de ma mère, avec un abandon de tendresse qui tenait du délire, si un tel mot peut aller à ce sentiment pur et doux, qu'une lille éprouve pour sa mère. Nous nous couchâmes et ne parlâmes plus, car le fugitif entrait en ce moment dan- sa cabine, qui n'était séparée de la nôtre que par des planches mal jointes. Enfin nous arrivâmes à Carcassone, de là non- fume- à Nar-

!<»2 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS

bonne ; pas de bâtiment pour l'Italie. Il faut aller a dette., nous dit-on. Enfin nous arrivons à Cette, c'est-à-dire à M

Le capitaine de la Convention^ nom, à ce que je crois du moins, du bâtiment qui devait emmener Salicetti, dîna avec n « < u - . Il ne parut pas du tout étonne de voir un domestique manger à la table de ses maîtres. Il savait son monde et n'eût en aucune façon l'air surpris de ce qui se passait autour de lui. Immédiatement après le diner. Landais et les gens de l'auberge transportèrent le bagage du fugitif à boni du vaisseau. Bientôt le eapitaini l'averti 1 que le vent fraîchissait et que dans ane heure il allait donner l'ordre du départ. Salicetti s'approcha de ma mère et lui prenant les mains : « J'aurais trop à dire, si je voulais exprime* ma reconnaissance par des paroles, madame Permon. .l'ai venin vous la témoigner d'une manière plus efficace, \<>u< ne l'avea paa estimée ce qu'elle valait : vous m'avez méconnu, mais je vous le pardonne. Quant à Bonaparte, vous lui direz que je te remercia. Jusqu'à cette heure, je n'ai pas cru à sa générosité, je l'avoue, mais je vois qu'elle est réelle. Je le remercie

Il demanda à ma mère la permission <le m'embrasser; puÏ6, 94 jetant dans un petit canot avec le capitaine «1»' In Convention, il alla gagner le bâtiment qui devait le porter sut un rivage libérateur plus encore qu'hospitalier.

Readrai-je compte de ce rae j'éprouvai, lorsqu'il lut hors de vin' .' aon, cela est impossible, je ne pourrais le décrire. Il n'y 1

te paroles pour cela. Toute peinture paraîtrait trop 1 et cependant il est de fait que le moment <>ù Le canot disparut entre les vaisseaux du port pour aller chercher celui auquel il appartenait, fut le premier où je pus respirer pleinement, largement : où ma poitrine se souleva sans avoir besoin de ma reflexion pour éloigner te poids terrible dune inquiétude qui l'oppressait.

Page 1