‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 6 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Bonaparte à la veille du 13 vendémiaire. — Ses craintes. — Son attachement à ses amis. — Le sectionnaire. — Une nuit d'angoisses. — .M^rt de IL de Permon. — Changement dans la personne de Bonaparte et dans son existence. — Il devient un personnage. — Distribution de secours. — Napoléon veut marier sa sœur au fils Permon. son frère à la fille et lui même à la mère. — Eclats de rire de Mm" Permon. — Arrière-pi orientale. — Bonaparte vexé-. — Colère de Mme Permon. — Bonaparte rougit. — Se non sono em sûp, sono nata m Corsica. — Brouille mortelle entre eux.

Après avoir terminé toutes leurs affairés, mes parents quittèrent

Bordeaux, au commencement de septembre 95 et se mirent en route pour Paris, où ils devaient se fixer de nouveau. Nous y arrivâmes le 4 du même mois et nous descendîmes à l'hôtel de l'Autruche, rue de la Loi. C'est une grande et belle maison située en lace de la fontaine qui fait faire la fourche à la rue Traver-ière el à la nie de la Loi.

Mon frère accourul aussitôt qu'il sut notre arrivée. Quel fui son chagrin en voyant l'état de mon pauvre père! Le voyage l'avait tellement l'aligné qu'il était presque mouvant, en arrivant M. Dueh.'innois était alors notre médecin. On l'envoya chercher : il demanda une consultation. Deux jours après, mon pauvre père était hien mal. Lue fièvre pernicieuse était venue se joindre à ce qu'il soutira il déjà. < '/était trop fort.

Bonaparte, averti par mon frère, vint aussitôt nous voir. 11 parut louche de l'étal de mon père, qui voulut le foir, quoiqu'il fût trè- souffrant. 11 vint tous les jours et. le matin, il envoyait. OU venait lui-même, pour satrotr des nouvelles de la nuit, .le ne me rappelle sa conduite d'alors qu'avec une grande reconnaissance.

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Il nous apprit que Paris était dan? un état qui devait nécessairement finir par un déchirement. La Convention, à force d'avoir répété au peuple qu'il était le maître, lui avait appris la réponse qu'il lui faisait à son tour. Les sections étaient en insurection, Binon ouverte, du moins presque avouée. La section Lepellctier, qui était la nôtre, était la plus bruyante et, en effet la plus à craindre; des orateurs ne craignaient pas d'y prononcer les discours les plus incendiaires. Ils avançaient que le pouvoir du peuple assemblé était au-dessus des lois.

— Tout cela va de plus mal en plus mal, nous disait Bonaparte la contre-révolution va éclôre et en même temps enfanter ellemême des désastres.

Ainsi que je l'ai dit, il venait tous les jours ; il dînait avec nous et passait sa soirée dans le salon à causer à voix basse, à côté de la bergère de ma mère, qui, excédée de fatigue, sommeillait quelques instants pour reprendre des forces, car elle ne quittait pas le chevet du lit de mon père. Je me rappelle qu'un soir, mon père s'étant trouvé fort mal. ma mère pleurait et se désespérait. 11 était dix heures du soir A cette époque, il était impossible de déterminerundesdomestiquesde l'hôtel a sortir, passé neuf heures. Bonaparte ne dit rien. Il descend l'escalier en courant et va cjiercherM. Duchannois qu'il ramène malgré les objections de celuici. Il faisait un temps affreux; il pleuvait à verse. Bonaparte n'avait pas pu trouver de fiacre pour aller chez M. Duchannois, son habit était tr< mpé. Qui, oui, à cette époque. Bonaparte avait un cœur susceptible d'attachement.

Cependanl nous étions chaque jour de pins en pin- alarmée pat les dangers qui se manifestaient autour de nous. Paris retentissait du bruit des factions qui tiraient l'épée »'t arboraient chacune leur étendard. La Convention, alors la seule autorité réelle, avait

en face d elle les section- qui depuis quelques jours lui axaient

enfin déclaré la guerre. Notre section Burtout était en pleine in- Burrection. Paris ressemblait presque à une ville de guerre. Lei sections avaient une attitude hostile et même militaire. La nuit on entendait les sentinelles B'appeler, bc répondre, comme dans une ville assiégée : le- recherches les plus Bévères avaient lieu pour découvrir des armes, de- munitions : on mandait aussi à la section tous les hommes en étal de porter [es armes. Cette mesure donna même lien a une triste BCène dont notre maison l'ut le t li t'a Ire.

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Le H vendémiaire, à deux heures après-midi, mon père sommeillait un peu. 11 avait été très fatigué par l'effet d'un vomitif et nous prenions les plus grandes précautions pour qu'il n'entendit aucun bruit. Tout à coup les portes s'ouvrent avec fracas et trois hommes parlant haut, frappant du pied pour appeler, ayant des manières de crocheteurs, entrent dans l'appartement suivis plutôt que conduits par le maître de l'hôtel, qui était un brave et digne homme : « Voilà bien des façons ! dit l'un de ces misérables avec des jurements affreux ; pourquoi donc ne peut-on pas marcher dans cette chambre ? — Parce qu'il y a une personne malade, » dit ma mère en s'avançant au-devant de cet homme et fermant la double porte de la chambre de mon père, car il fallait lui éviter une émotion de cette nature. « Et quelle est cette personne malade? demanda ce même homme avec une intlexion de voix qui indiquait qu'il n'en croyait rien. — C'est mon mari. — Votre mari? » Feuilletant alors un cahier qu'il portait avec lui. « Et comment, reprit-il, votre mari ne s'est-il pas fait inscrire à la section? Il est en effet porté sur le rôle des arrivants de l'hôtel, et nous ne l'avons pas vu. Que signifie cette conduite, dans un moment où la nation a besoin de tous ses défenseurs? — Et qui ètes-vous, s'il vous plaît, demanda ma mère, pour venir ici troubler l'intérieur de ma famille ? Ètes-vous de la Convention ? — J'ai probablement pouvoir suffisant pour vous parler comme je le fais, citoyenne. Répondez-moi, et dites-moi pourquoi votre mari n'est pas venu à la section. »

Ma mère allait peut-être l'envoyer promener, mais le maître de Dhôtel lui lit un signe qui la retint. « Mon mari est arrivé ici tellement malade, répondit-elle, qu'il s'est couché en arrivant. Le maître de la maison peut vous le certilier. »

Le maître de l'hôtel confirma le dire de ma mère, en y ajoutant de bonnes paroles. Alors l'homme de la section regarda son cahier. « Eh bien, dit-il, il est arrivé le 28 fructidor (15 septembre) ; il y a de cela dix-neuf jours. (Ju'est-ce que c'est donc que cette maladie-là ? J'aurais eu le temps de mourir et de ressusciter trois Pois, moi ! Au reste, il n'est pas question de tout cela : où est-il. ce citoyen Permon? il faut que je le voie ; il faut que je lui parle. — .le vous ai déjà dit qu'il était malade, citoyen. — Il n'est pas temps d'être malade lorsque la patrie est elle-même en danger. Allons, ouvrez-moi cette porte ! — Vous êtes un fou où vous êtes un monstre, s'écria ma mère en se mettant en travers de la porte de

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la chambre de mon père; ni i<»:r;ible ! n'approchez pas, ou prenez garnie à vous. »

À celle vive allocution, l'homme sectimmawe recula de qaetyuM pas : me mère avait sue expression qui devait lui faire une peut au moins égale à celle qu'il inspirait. Taudis qu'il hésitait, ma mère me dit en grec d'aller sur-le-champ auprès de mon père par l'autre chambre pour le rassurer e1 tâcher de calmer l'effet qn bruit aurait pu faire sur lui. Je trouvai effectivement mon père toit inquiet «lu tumulte qu'il entendait : déjà, dans la nuit, les cris sentinelles t'avaient alarmé. La garde, qui n'avait pas osé le quitter, me dit que depuis un grand quart d'heure il voulait savoir quel était ce bruit, .le lui dis que c'était un homme de la section qui était venu pour le porter sur les contrôles de la garde nationale, mais qu'ayant appris qu'il était malade un n'avait pas insiste'. Ce qui m'engageait à parler ainsi, c'est que je n'entendais plu- lien. Mon père me regarda fixement et me dit: «Est-ce bien vrai ?» Comme je savais que la vérité sur cette scène pouvait lui causer uni- crise funeste, je répondis affirmativement et la femme de chambre île ma mère, qui avait tout entendu, vint pour m'appuyer. Mon père aen ius croyait pas; j'entendais qu'il murmurait les mots de « misérables! pauvre patrie ! q Enfin, il demanda ma mère, .h' hîS la chercher ; mais dans quel (Mat je la trouvai !

Depuis quelques années ma mère était sujette à de- crises veuses d'un caractère d'autant plue effrayant qu'elle ne perdait jamais connaissance. Elle se maîtrisai! même ci. bien loin de l'aire croire a des spasmes de comédie, elle demeurait dans un état convulsif terrible pendant urne ou Anw heures. Elle n'aimai! qu il y eût du monde autour d'elle dans ces inomen I --là.

Lorsque j'arrivai dan- te salon, je la trouvai tant en pleurs ci dans un spasme des plus violents. Le général lion a parte était auprès d'elle, s'efforçant de ta calmer : il n'avait pas voulu appeler, de peur il alarmer mon père. Je m'empressai d'arranger une potion que ma mère prenait toujours dans ses crises et qui la calmait ù l'instant. Je lui trottai le^ mains, je lapprochai du feu et bientôt elle fut en état d'aller joindre mon père, qui, ne la voyant pM venir, commençait a être lui-même fort inquiet.

Le général Bonaparte me dit qu'en arrivant il l'avait BfOOVéC

au moment de se battre avec l'adjoint de la section, pour défendre l'entrée de la chambre de mon père; h m n m w ment qu'il y axait une double porte.

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— Je voudrais bien éviter de pareilles scènes a voire mère, me dil-il. Je n'ai pus un grand crédit : cependant, en sortant d'ici, je vais passer moi-même à la section ; je verrai le président, si c'est possible, et j'arrangerai 1 affaire de tout à l'heure. Tout est en feu dans Paris, depuis ce matin surtout. Il faut bien prendre garde à tout ce qu'on fera, à tout ce qu'on dira. Votre frère De doit pas sortir non plus. Veillez à tout cela, mademoiselle Laurette, car votre pauvre maman est dans un triste état.

La unit tut terrible pour mon père ; la maladie faisait des progrès rapides augmentés encore par tout ce qu'il entendait, el que nous ne pouvions lui cacher. Le lendemain matin m batkit la générale dans la section Lepellelier ; il nous fut impossible de lui dissimuler ce bruit qu'il ne connaissait que trop et, lorsque M. iMicliannois vint le voir, il ne nous cacha plus le danger de s;i situation.

Mon pauvre père le vit avant que M. Duchannois n'eût dit une parole ; peut-être aussi le sentail-il. Quoi qu'il en lût. il demanda à voir M. Brunetière et M. lîenaudot. son notaire. <>n fut les chercher. Déjà les rues étaient peu sûres, quoique cependant on vint, on allât dans Paris, comme si quelques heures plus tard on n'allait pas s égorger. On ne trouva pas ces messieurs : M. Bruooetière n'était pas à Paris et M. lîenaudot était sorti.

Le tumulte devint très fort vers le soir, c'es'.-à-dire à la brune, dépendant les spectacles étaient ouverts ! En vérité', nous sommes un peuple de fous.

Pans la matinée du 12, Bonaparte, qui était venu, pomme de coutume, nous parut assez préoccupé. 11 sortit, puis rentra. lit encore et revint comme nous étions au dessert. Je me raine Ile qu'il mangea une grappe de raisin et prit une grande tasse de café.

— J'ai déjeuné fort tard, mais dit-il. chez *** (1). On a tant et tant parlé politique, que je n'en puis plus. Je vais aller aux nou- V elles; si j'apprends quelque chose d'intéressant» je viendrai vous

le dire.

Nous ne le revîmes pa>. La nuit l'ut orageuse, surtout dans noire section* Toute la eue «le la Loi était bérissée de baïonm

Le gênerai l>an\cau. qui commandait le-- sections, était xenu voir

quelqu'un dans la maison voisine de la nôtre et l'un des officiers (\) Je crois que e'es4 Bourrienne, mais je n'en suis pas sûre.

qui étaient avec lui avait annoncé les dispositions les plus hostiles. Des barricades étaient déjà faites dans notre rue et puis des officiers de la garde nationale les avaient fait défaire. La garde nationale était la principale force des sections. Ses grenadiers et ses chasseurs, îles marchands, quelques particuliers tenant au parti, voilà ce qu'on opposait à des troupes de ligne commandées par des généraux expérimentés, tels que Brune, Bcrruyer, Mont-Choi- -v. Verdicr et, enfin, Bonaparte!

Le 13, au matin, mon père était fort mal. 11 était impossible d'espérer M. Duchannois. Quelle fut notre reconnaissance en le voyant arriver. 11 demeura près d'une heure avec nous ; il prévit tout ce qui pourrait advenir et laissa des ordonnances pour les exécuter, dans le cas où il serait impossible de le joindre j mais il ue nous cacha pas, à mon frère et à moi, tout le mal que notre malheureux père allait recevoir des événements qui se préparaient.

J'avais repris de l'espoir, depuis quelques jours, nous ditil; mais ce qui est arrivé avant-hier et qu'il a su par -.i garde (la malheureuse avait cru le distraire eu le lui contaul après mon départ), lui a redonné la lièvre avec redoublement, .le n'ose me livrer à l'espoir qu'il n'entendra pas le vacarme qui va avoir lieu.

Pendant quelques heures, nous nous Ûattàmes que les choses en viendraient à honne composition entre la Convention et les rebelles ; mais vers quatre heures el demie on commenta à tirer |,. canon. A peine le premier coup fut-il parti que de toutes parts ()I1 riposta. L'effet en lut terrible et immédiat but mon pauvre père ! 11 poussa un cri perçant eu appelant au secours et h' délire le plus violent s'empara de lui. Ce l'ut en vain que nous lui donnàmes des calmants et les potions qui avaient été ordonnées par M. Duchannois. Toutes les Bcènes de la révolution passaient en revue devant lui et chaque décharge qu'il entendait était un coup qUj |r frappait, lui personnellement. Quelle journée! quelle Boirée 1 quelle nuit I Toutes nos vitres tombaient en pièces. Vers le goir, la section -<• replis Bur nous ; on Be battit presque bous qo8 fenêtres. Mais lorsqu'on lut à Saint Roch, et surtout au théâtre ,1,. |;1 République, nous crûmes que la maison allait crouler.

M, ,n père était a l'agonie. Il criait, il pleurait. Jamais, non, jamais je Q£ souffrirai ce que j'ai souffert durant cette affreuse nuit. Mais que devînmes-nous lorsque nous entendîmes former des barricades dans I' me de la Loi : Nous bous crûmes perdus I Des patrouilles circulaient en tout Bens. Il y en avait de tous les parti-

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et, en vérité, dans celle désastreuse journée, on en comptait plus de deux. Il avait fallu tout dire à mon père. Nous avions songé, d'abord, à lui parler d'une fête, de salves de réjouissance. Comme il était extrêmement affaibli par une maladie longue et douloureuse, peut-être serait-on parvenu à le lui faire croire, sans l'indiscrétion de sa garde. Enfin il savait tout.

Chaque heure de cette nuit d'angoisses fut pour moi comme cette heure du damné dont parle le père Bridaine : toujours ! jamais ! .l'aimais mon père avec une extrême tendresse ; j'adorais ma mère ! Je voyais l'un mourant des coups du canon qui retentissait, tandis que l'autre, étendue sur le pied du lit mortuaire, semblait prête à le suivre. Il y a des souvenirs éternels. Ceux de cette horrible nuit et de ces deux journées resteront incisés dans mon cœur avec un fer brûlant.

Le lendemain, le calme était, dit-on, rétabli dans Paris. Ce fut alors que nous pûmes voir les ravages que quelques heures avaient apportés dans l'état de mon père. Le calme était-il possible là? Rien ne rachetait la vie détruite. M. Duchannois vint dans la matinée. Mon père voulut parler seul avec lui. Il lit demander ma mère ensuite. Tout à coup j'entendis un grand cri. Je courus dons la chambre de mon père. Ma mère avait une de ses plus terribles crises nerveuses. Elle me fît signe d'appeler Joséphine, sa femme de chambre, pour l'emmener. Sa figure, toujours si belle, était bouleversée. Hélas ! jusqu'à ce jour elle s'était flattée ! Son espoir venait seulement d'être détruit.

Je ne puis guère rendre compte de la journée du li. L'état de mon père, qui allait en empirant à chaque heure, ne me laissait aucune autre faculté que celle de souffrir et d'essayer de donner un peu de courage à ma pauvre mère. Vers le soir, Bonaparte vint un instant: il me trouva tout en larmes. Lorsqu'il en sut le motif, sa physionomie gaie et ouverte changea subitement.

— Je voudrais bien voir M",e Permon. me dit-il.

Je fus chercher ma mère, qui vint à l'instant même. Elle ignorait, ainsi que moi, toute la part que Bonaparte venait d'avoir à cette grande journée.

— Ah ! lui dit ma mère en pleurant, ils l'ont tué !... Vous comprendrez ma peine, vous, Napoléon. Vous souvenez-vous que le 1" prairial, lorsque vous vîntes souper chez moi, vous me dites que vous veniez d'empêcher Barras de bombarder Paris? Vous le rappelez-vous ? Quarid à moi, poursuivit-elle, je ne l'ai pas oublié.

MÉMOIRES DE LA &0CHE8SE d'aBRANTÈB

Je n'ai i.ni; lis -M que! cilV't >ars avait produit sur Bona-

parte. Beaucoup de personnes ont prétendu qu'il avait toujours vivement regretté cette journée. Je l'ignore. Il aurait fallu, peu connaître la vraie pensée de Bonaparte, qu'il fût sans intérêt dans [es afl - lu 13 rendémaire. Quoi * j n " i 1 en soit, il lut admirablement bien pour ma mère dan- oes moments le douleur. 11 tait lui-même dan- une circonstance qui devait faire pâlir tons les intérêts. En bien, il tut comme an fii-. corame un frère.

Mon pauvre père languit encore deux jours. Noos 1»' perd |c 17 vendémiaire. Il 'tait plus qu'un père pour moi. ('.'•'•tait un ami comme l'amitié en fournit -i peu, indulgent sans faibl Mon frère fat an désespoir. Lui aussi, il avait an ami encore jeune dans mon père. C'étail par lui qu'il avait été élevé. Ht combien en effet il lui devait de reconnaissance pour avoir été formé ainsi ! Quant à ma mère, elle lui longtemps inconsolable dans la vériacception du mol : elle avait pour mon père ce sentiment qui l'ait qu'on pleure toujonrs celui qui en a été l'objet.

Aussitôt que notre nouvelle demeure l'ut prête, ma mère se bâta de quitter l'hôtel de L'Autruche I . pour échapper aux souvenirs pénibles qui -on! inséparables de la prolongation de séjour danun lien où vient de se passer un événement lliallieiiivu\.

La maison que nous allâmes habiter était située dans laChaus- 9ée-d Anlin. C'étail le petit aétel ou plutôt la petite maison (on -ait que toute- if- maisons de cette partie de la I H ia u SSée-d ' A 11 1 i II

n'étail pas autre chose avant la révolution de M. Varnachan, ancien fermier général. Elle était commode et son peu d'étendue n'était qu'un agrément de plu- dan- un moment où tout le monde cherchait a s'effacer en dissimulant ses moyens de fortune.

Nous apprîmes avec étonnement ce qui venait d'arriver d'heureus a Bonaparte, où plutôt ce qu'il avait contraint le sert de lui accorder. Ma mère, absorbée dan- 90a chagrin, n'eut pas de pensée adonner à ce que la conduite du jeune général pouvait offrir de singulier, comparée à bus propres paroles. Elle le revit même sans avoir la volonté de |<- lui rappeler. In ^ranM changement au reste -'.'lait opéré dans Bonaparte et le changement relatif au sein de -a personne m- tut pas Le moin< remarquable. Une des chênes que mu mère avait le plus en aversion é*taH l'odeur ^\c> bottes mouil-

(i) Cette maison :é;ij.jp<-|;iil avant hôtel <T Autriche. Le changement est li«urenx.

M&M01RBS DE LA WJCflESSE l> " \Lili \.\ i l> 111

lées el crottées Lorsqu'elles sont échauffées par Le l'eu. C'était pour elle d'un effel tellement oauséabood que bien souvent elle quittait la chambre pour n'y revenir que Lorsque la botte était parfaitement sèche. Mais alors il s'ensuivait un autre malheur (car il était dit que ma pauvre tnère serait prise par tous les sens dans - «trariélé , c'était le bruit du craquement produit par la semelle séfchée, ce que je conçois d'autant plus aisément que c'est une de mes antipathies. Or, dans ces temps d'infortunes, où c'était une chose de luxe que de prendre un fiacre, on pense bien que ceux qui n'avaient qu'avec grand'peine de quoi dîner ne se donnaient pas la jouissance d'éclabousser les autres et <| u "i 1> conservaient assez de philosophie pour se crotter les pieds. Ma mère convenait de la justesse de la remarque, mais n'en mettait pas moins son mouchoir parfumé sous sonnez pendant uni; demi-heure, lorsque Bonaparte établissait ses petites jambes sur les chenets. Il s'en était enfin aperçu et comme à cette époque il craignait fortement de déplaire à ma mère, il avait mis notre femme de chambre dans ses intérêts pour qu'elle lui lit la toilette de ses jambes avant d'entrer. Ce détail, qui n'est certes rien par lui-même et n'offre aucun coté remarquable dans sa vuh/aritr, devient intéressant lorsqu'on -.■ rappelle l'homme qu'il concerne.

Mais après le 13 vendémiaire il n'était plus question de bottes crottées. Bonaparte n'allait plus que dans un bel équipage, habitait une maison fort convenable, rue des Capucines (1). Enfin il était devenu un personnage important, nécessaire, et tout cela sans antécédent, sans bruit, comme par un coup de baguette. Il venait tous les jours nous voir avec la même amitié, le même naturel. Quelquefois il nous amenait un de ses aides de camp, mais rarement. C'était Junot, Muiron. D'autres fois, c'était son oncle Fescb, homme de la société la plus douce et la plus égale. Mais, comme je l'ai dit, peu souvent. Nous étions bien éloignés, moi et Junot, de I idée qu'un jour nous nous marierions ensemble. L'une des personnes qui venaient le plus souvent avec Bonaparte était un nommé Chauvet. Je ne me rappelle pas bien ce qu'il était, mais ce que je sais, c'est que Bonaparte l'aimait beaucoup et qu'il était d'une humeur douce et d'une conversation très ordinaire.

(1) M. Bourrienne se trompe La maison qui fut longtemps le quartù - u. i.il de la division est à côté de U maison »iuil cit.- rue des Capacmi s. ! •• maréchal Mortier y a logé lorsqu'il commandait lu division.

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Bonaparte nous fut alors d'un grand secours. Nous avions du pam Jblanc pour notre consommation, mais uos domestiques n'avaient que celui de la section et c'était une nourriture aussi malsaine que celle qu'ils auraient disputée à un pourceau dans son auge; il était immangeable. Bonaparte nous envoyait tous les jours de beaux pains de munition dont il nous arrivait bien souvent de manger avec un grand plaisir.

Ce que je puis affirmer, parce que Bonaparte voulut bien m'associer au bien qu'il faisait, c'est qu'à cette époque il sauva de la mort plus de cent familles. 11 faisait faire à domicile des distributions de bois et de pain, ce que lui facilitait sa position. J'ai été chargée par lui de donner de ces bons de bois et de pain à plus de dix familles malheureuses qui mouraient de besoin. La plupart logeaient dans la rue Saint-Nicolas, tout près de notre maison. Cette rue n'était alors habitée que par le peuple le plus misérable et quiconque n'est pas monté dans un de ses greniers n'a pas d'idée delà véritable misère.

Le deuil de manière était profond. Les convenance- exigeaient une entière solitude, qui prenait chaque jour plus fortement sur sa santé habituellement délicate. M. Duchannois lui dit un jour que, dans les circonstances où elle se trouvait, les convenances pouvaient exiger qu'elle n'allât pas dan- Le munde. mais qu'il fallait qu'elle prit de la distraction. En conséquence, il lui ordonna de louer une loge à quelque spectacle et d'y aller dans le plus profond incognito, d'écouter là de bonne musique dans le corn de sa loge, entourée d'amis, de soins, et L'aine dans une douce Léthargie qui, pendant quelques heures au moin-, lui ferait oublier tous ses chagrins. Ma mère prit une loge à Feydeau. Elle allait y passer une ou deux heures tous les soirs. Bonaparte ne manquait jamais d'y venir. Il n'aimait pas la musique française et. pour dire la vérité, les voix >le M Scio et de Gaveaux-Bouche (1 n'étaient pas faites pour lui en donner le goût.

A cette époque Bonaparte eut avec ma mère une conférence bien étrange, et si étrange même que. moi-même, je ne puis aujourd'hui m'empêcher de sourire en la repassant dans ma mémoire.

Un jour Bonaparte dit à ma mère qu'il voulait faire un mai qui unit Les deux familli

(1) Il avait la bouche très grande et on le nommait ainsi pour le distinguer de Gavaudan.

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— C'est, ajouta-t-ïl, relui de Pauletteei de Permon, Permon a quelque fortune (on ne savait pas encore que qous n'avions rien trouvé à la mort de mon père). Ma sœur o'a rien, mais jesuis en position de beaucoup obtenir pour les miens, etjfi puis faire avoir une bonne place à son mari. Cette alliance me rendrait heureux. Vous savez combien ma sœur est jolie! Ma mère est votre amie. Allons ! dites oui el ce sera une affaire arràng

M;) mère ne dit ni oui ni non et répondit que mon frère était parfaitement Le maître de sa destinée, qu'elle ne l'influencerait en rien et que tout dépendait de lui.

Bonaparte avoua que Permon était un jeune homme si remarquable que, bien qu'il n'eût que vingt-cmq ans, il avait la maturité el l'habileté qui Le rendraient propre aux emplois. Jusque-là, ce que disait le général Bonaparte était naturel et convenable. 11 s'agissait du mariage d'une jeune fille de seize ans avec un jeun homme de vingt-cinq. On croyait à ce jeune homme dix mille livres de rentes. Il était d'un extérieur agréable, il peignait comme Vernet dont il était élève, jouait de la harpe beaucoup mieux que Kromphultz son maître ; parlait l'anglais, l'italien, le grec moderne comme Le français, faisait des vers comme un ange ; avec une facilité de travail, une habileté de conduite des affaires qui l'avait fait distinguer de tous ceux' qui s'étaient trouvés en relation avec lui à l'armée du Midi. Tel était l'homme que Bonaparte demandait .pour sa sœur, ravissante personne, il est vrai, bonne enfant, mais là s'arrêtait l'éloge. On pouvait ajouter à tout ce que je viens de dire de mon frère qu'il était le meilleur des fils et homme remarquable dans ses devoirs de membre de la société et dans tous ceux d'ami, de frère et desimpie parent. Peutêtre m'accusera-t on de laisser couler ma plume d'après mon cœur et de l'écouter un peu trop. Non, je suis loin du charme et de la prévention. Je parle de M. de Permon selon la plus stricte et la plu> scrupuleuse vérité. Il reste encore beaucoup de ses amis, de ses parents, de ses parents surtout pour lesquels il fut une second»' Providem 'v. Qu'ils parlent comme moi, qu'ils répondent à l'appel de ceux qui ne l'ont pas connu et qui veulent savoir si l'éloge que l'on fait est vrai, cl qu'ils le Passent sans être arrêtés par cette sotte ei ridicule vanité qui empêche souvent de dire: « Voilà un homme à qui je dois tout. »

Tel était donc mon frère, lorsque Bonaparte parla à ma mère du projet de l'unir à M11" Pauline Bonaparte, appelée daus la fa-

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mille et par tous ses amis la jolie PaulHte. Il ajouta à cette demande le projet de doubler l'alliance et de me marier avec Louis ou avec Jérôme.

Jérôme est plus jeune que Laurette, dit ma mère en riant.

En vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand -prêtre aujourd'hui; vuus mariez tout le monde, mémo les enfants, Bonaparte riait aussi, mais d'un air embarrassé. 11 convint que le matin, i n se levant, il avait soufflé sur lui un vent de mariage et, pour le prouver, il ajouta, eu baisant la main de ma mère, qu'il avait décidé à lui demander de commencer l'union des deux familles par un mariage entre lui et elle, aussitôt que les convenances de deuil le permettraient,

Ma inére m'a si souvent raconté cette scène singulière que je la connais comme si j'm eusse été l'actrice principale. Elle regarda Bonaparte pendant quelques secondes, avec un étonnement qui tenait de la stupéfaction ; puis elle se mit à rire avec un tel abandonque nous l'entendions delà pièce voisine, où nous étions trois ou quatre.

Bonaparte fut d'abord très choqué de cette manière «le recevoir une proposition qui lui paraissait toute naturelle. Ma mère, qui s'en aperçut, se hâta de s'expliquer et de lui dire que c'était elle qui, au contraire, jouait là dedans, du moins à se- yeux, un rôle parfaitement ridicule.

— Mon cher Napoléon, lui dit-elle, lorsqu'elle eut cessé de rire, parlons sérieusement. Vous croyez connaître mon âge* Eh bien! vous ne le connaissez pas. Je ne vous le dirai pas, parce que c'est ma petite faiblesse. Je ne vous dirai seulement (pie je sérail non seulement votre mère, mais celle de Joseph. Laissons cette plaisanterie ; elle m'afflige venant de vous.

Bonaparte lui dit et lui répéta que c'était très sérieux, d'après sa manière de voir ; que l'âge delà femme qu'il épouserait lui était indifférent, si comme «die, (die ne paraissait pas avoir trente ans; qu'il avait réfléchi mûrement à ce qu'il venait de lui dire EN il ajouta ces mots bien remarquables :

— Je veux me marier. On veut nie donner une femme charmante, bonne, agréable, et qui tient au faubourg Saint-Germain. Mes amis de Paris veulent ce mariage. Mes anciens .mu- m'en éloignent. Moi. je veux un' marier, et ce que je vous propose me coin ient bous beaucoup de rapport-. Réfléchissez.

Ma mère rompit la conversation en lu! disant, en riafbt, que

MÉMOIRES DE LA PUCHESSE d'aiîRAN'IKS 1 1 :>

ses réflexions étaient toutes faites; qu'au surplus, pour ce qui regardait mon frère, elle lui en parlerait et rendrait sa réponse le mardi suivant (nous étions au samedi). Elle lui donna la main, lui répéta toujours en riant que, bien qu'elle eût des prétentions, elles n'allaient pas jusqu'à conquérir un cœur de vingt-six ans et qu'elle espérait que leur bonne amitié ne serait pas troublée par cette petite affaire.

-- Mais réfléchissez au moins! disait Bonaparte.

— Eh bien ! je réfléchirai répondait ma m£rc en riant de plus belle.

On pense bien que j'étais trop jeune pour que l'on me fit part le cette conversation à l'époque où elle eut lieu. Ce ne fut que lors de mon mariage que manière me la raconta telle que je viens de la rapporter. Mon frère avait tenu note de cette singulière aventure, qui avait en effet une couleur étrange, Bonaparte n'eûtil jamais été ce qu'il est devenu.

Lorsque Junot l'entendit, il nous dit que cela lui paraissait plus naturel qu'à nous. Bonaparte, à l'époque du 13 vendémiaire, était parvenu à se faire attacher à quelque comité de la guerre. Je ne sais ce que c'était, mais ce n'était pas grand'chose. Ses projets, ses plans avaient tous un but, tous une direction qui tendaient vers l'Orient. Le nom de Comnène pouvait avoir un grand intérêt pour une imagination éminemment créatrice. Le nom de CalomeroSi uni au nom de Comnène, pouvait lui être d'une grande utilité. « Le grand secret de tous ces mariages, pensait Junot, était dans celte idée. » Je le crois aussi.

Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut savoir qu'un cousin de ma mère, nommé Dimo Stephanopoli, était arrivé' de Corse depuis peu de temps, demandant aide et secours à sa cousine pour obtenir du service et de l'avancement. Je ne lui en veux pas, mais il me reporte à une époque dont je ne puis avoir qu'un amer souvenir, puisqu'elle me rappelle involontairement une scène désagréable, qui brouilla pour toujours Bonaparte avec ma mère, ce dont je ne puis m'empêcher de gémir, lorsque les conséquences de ce fait si simple en lui-même se présentent à ma mémoire.

Ce fut, comme je l'ai dit, un samedi que Bonaparte eut avec ma mère la conversation que je viens de rapporter. Le mercredi précédent, jour que ma mère avait choisi pour réunir quelques personnes à dîner, elle avait parlé au général Bonaparte en faveur

11<; mémoikes il i.a duchesse d'ab&aji

.Je sod cousin. Stfplianopoli, pour qu'il le fil entrer dans La garde de la Convention. 11 était remarquablement beau; il a\ail une taille de cinq pieds neuf pouces, une tête peut-être trop petite pour cette haute stature, ruais de jolis traits. Enfin, il n'était - pas de régiment ou de gard squi ne fût heureux de taire une telle acquisition. Bonaparte en convint, lorsque nia mère le lui fit remarquer en le lui présentant : il promit une réponse prompte et surtout favorable.

Le vendredi, ma mère demanda au général s'il avait pensé recommandation.

— Vous ne pouvez pas en douter, répondii Bonaparte. J'ai la promesse du minisire de la guerre : il ne faut qu'une démarche qui- je me propose de faire demain et je vous apporterai le brevet à vous-même.

Le lendemain fut le malheureux samedi. Ma mère lui demanda

encore ce qu'était devenu son brevet. « Car, dit-elle, je le regarda

comme mien, » Il répondit sous l'influence de ce qui Tenait de 94

r et. quoiqu'il n'y eût pas d'aigreur dans ses paroles, il ne

parut pas être aussi bien disposé que la veille.

— Napoléon, dil en riant ma mère, il y a deux hommes en vous dan- ce moment. Soyez, je von- pii''. toujours celui que j'aime el qui j'estime, et surtout ne vous laissi / pas envahir par l'autre.

I; «naparte était à table en ce m «ment a i >té de ma mère. Il fronça le sourcil et repoussa vivement son assiette :

— Pourquoi vous fâcher? lui dit doucement ma mère,

— Vou> vous trompez sur la véritable cause de ma colère, répondit Bonaparte. .le suis fâché contre moi. C'est aujourd'hui quintidi, et il n'y a rien de l'ait. Mais demain comptez SOI moi.

l'ai- délicatesse, ma mère n'avait pas insisté ce jour-là, quoi-

qU elh en eût lionne elivir.

Le Boir même, elle parla à mon frère de la conversation du matin. Mon frère répondii sur-le-champ : « Non ». Des ra étrangères a ces Mémoires l'empêchèrent d'accepter. Quoi qu'il en soit, il y a peu de temps que, racontant cette histoire a [tm- pea> sonne, qui cependant n'est pas Botte, elle un' dit avec une exprès -ion d'étonnement :

— Gomment! votre frère a refusé la princesse l'aulne

4 — Eh! oui, sue doute 1 Faites donc la part de- années, dei

MÉMOIRES DE LA DUCHE88E d'aBRANTÈS 117

positions respectives, des changements fabuleux, et ce qui vous paraît si extraordinaire deviendra tout de suit»' naturel.

Le lundi, le général Bonaparte vint voir ma mère dans la matinée. Il éjtait à cheval et était entouré d'un nombreux état-major.

11 paraissait assez gai et dit à ma mère une foule de choses aimables et même gracieuses. Le matin même, Dimo StephanopoE avait écrit à sa cousine une longue et ridicule lettre (je lui en demande pardon) dans laquelle il se plaignait avec amertume du retard qu'éprouvait sa nomination, retard dont il semblait accuser ma mère. Au moment où le géne'ral Bonaparte lui baisait la main en lui en vantant la petitesse et la blancheur, elle l'arrache des siennes avec violence et lui demande si enfin le brevet est expédié.

Le général répondit qu'il ne l'était pas, mais qu'il avait promesse pour le lendemain.

C'était un mot malheureux : ma mère s'en serait moins tachée, s'il n'avait pas été prononcé dix fois depuis le commencement de l'affaire.

— Qu'est-ce à dire? reprit-elle en fronçant ses deux petits sourcils et regardant Bonaparte avec des yeux animés, des joues colorées et les deux narines ouvertes. Qu'est-ce à dire? Est-ce une gageure, une mystification? Lune doit être gagnée; l'autre est trop longue. Est-ce mauvaise volonté? Mais alors il était bien plus simple de me refuser dès le premier jour. J'aurais encore bien trouvé des amis qui m'auraient servie.

— Il n'y a rien dé tout ce que vous venez de dire. M'"' Permon, répondit Bonaparte, mais il y a des occupations graves qui ont pris tous mes moments.

— Allons donc, ions vos moments ! Ne me diles pas des absurdités pareilles. Quelles sont-elles, ces graves occupations qui vous empêchent de tenir votre parole? Est-ce la coulume que vous avez adoptée aujourd'hui dans votre nouveau code militaire?

Bonaparte devint pourpre, ce qui ne lui était pas habituel.

— Ceci devient bien fort, Mmo Permon.

— Cela ne l'est pas encore assez. 11 faut vmis réveiller, par une secousse, du rêve où vous plongent les grandeurs de votre république.

La conversation, qui d'abord avait été générale, était suspendue et alors le plus profond silence régnait autour des deux interlocuteurs. Chacun était gêné. Chauvet, qui, par son amitié pour les

118 HÉMOIRES DE I.A DUCHESSE d'aBRANTÊS

deux personnes, pouvait plu-; qie tout autre ramener la paix, voulut le tenter et dit un ou deux mots à ma mère ; mais elle était tellement montée qu'aucun son de voix n ■ parvenait à elle. Elle se trouvait offensée, disait-elle. Vingt fois le général Bonaparte lui avait donné' sa parole (ce qui était vrai que lf brevet avait été accordé et qu'une Légère Formalité qui dépendait de lui causait s suie le retard. Elle lui avait expliqué combien il était important, pour des raisons de famille, que Dimo Stephanopoli eût son brevet. Le général Bonapirli- savait tout cela; et de jour en jour, de parole en parole, le temps s'était éc >ulé sans que rien eût ét<; fait. »

— Qu'eût fait de [dus un ennemi? poursuivit ma mère, s'animant à mesure qu'elle parlait. Il paralysait ainsi toutes les démarches que j'aurais pu faire. Je croyais en lui, enfin.

— Vous êtes trop animée pour ne pa- être injuste en ce moment, M:,,e Permon, dit le général Bonaparte en prenant son chapeau pour sortir; demain, j'espère vous trouver plus calme et par conséquent plus juste.

Bonaparte s'approcha de ma mère et lui prit la main pour la lui baiser; mais ma mère était tellement irritée qu'elle lit retira avec violence. Dans le mouvement qu'elle fit, elle lui attrapa même l'œil au point de lui taire mal.

— Vous ne pouvez réparer ce qui s'est passé, lui dit-elle hauteur ; ce qui est fait est fait ; les mots ne sontrien pour m >i,

ictions sont tout. Ma va bène. Ramentatevi chet se non Corsa, sono nota in Corsica.

— Questa rimenbranza tara sempre per me cosa gra ïevole, itynora Panoria. Mai n<>u temero di lei. Dunque la mano e pace.

Il s'avança et dit asse/ bas a ma mère, en essayant de lui prendre la main :

— Ces jeunes gens-là se moquent de nous. Nous avons l'air de deux enfants.

Mi mère retira sa main el croisa ses deux bras avec un sourire dédaigneux. Bonaparte la regarda an moment, comme pour lui demander un changement qu'il était évident qu'il souhaitait. Lorsqu il vit qu'elle demeurait impassible, il lit un geste d'in tience plutôt qu'un salut, et sortit rapidement.

— Au nom de Dieu, dit Ch'auvet, ne vous séparez pas ainsi I Laissez-moi le rappeler, madame de Permon ' je \<>u> en conjure '. \ >us lui avez fait de la peine. Vous avez eu torl de lui parler ainsi

devant ses aides de camp. Tenez, voyez comme il descend doucement ; il attend, j'en suis sûr que je le rappelle.

Ma mère était essentiellement bonne et avait surtout un avantage rare dans une femme : c'était de convenir de ses torts. Mais, soit que dans le moment son amour-propre fût trop vivement blessé , soit qu'en efTet elle ne crût pas avoir tort dans cette affaire, elle ne voulut jamais que Chauvet rappelât Bonaparte.

H* — Voyez quel entêtement il met de son coté ! disait ma mère. Il a tort ! eh bien ! rien ne lui ferait faire un pas rétrograde ! Pourquoi voulez-vous que ce soit moi qui le fasse, ce pas ?

Un domestique étant venu demander M. Chauvet de la part du général :

— Allez, mon cher Chauvet ! lui dit ma mère en lui tendant l,i main ; allez! ne me condamnez pas, je n'ai pas tort.

Mon frère était absent, lors de cette malheureuse scène. S'il y eût été, je suis sûre qu'elle n'aurait pas eu lieu ou qu'elle aurait tourné tout autrement. Lorsque je la lui racontai, le soir même, par ordre de ma mère (car d'en parler l'animait encore trop il en fut au désespoir. Quant à ma mère, elle en eut beaucoup de regrets. Elle aimait Bonaparte, comme on aime un enfant qu'on a élevé. Par la suite, la rancune de Bonaparte provoqua chez ma mère un sentiment d'aigreur, qui prit une teinte non pas de haine, parce qu'elle n'en avait pour personne, mais d'éloignement très prononcé, surtout vers le 18 fructidor, qui frappa un grand nombre de ses amis et que la voix publique attribuait à Bonaparte Je ai sais si ce fut le même jour ou le lendemain que nous revîmes Fesch. Son caractère était bon, doux et surtout extrêmement conciliant ; il fut très taché de cette querelle entre ma mère et son neveu el tenta de les raccommoder : mais il y avait deux sujets d'empêchement d'autant plus difficiles à détruire que l'un était seulement connu de ma mère et de Bonaparte et l'autre de lui Beul. C'était peut-être le plus important des deux. Il s'agissait, comme l'avait prévu Chauvet. de ce qu'il avait pu souffrir en se voyant traiter, comme un écolier sortant de Brienne, devant des officiers dont il était peu connu. S'il n'y avait eu que Junot. Chau- \et on quelques autres, il aurait ri le premier d'une chose qui au contraire l'ulcéra profondément. L'autre sujet, qui avait aussi dans tout cela une part très active, était l'état d'aigreur et d'hostilité dans lequel était Bonaparte, depuis le samedi. Lutin, quoi

120 mkmùires DE LA DUCHESSE D ÀBRAH1 -

qu'il en soit, la rupture lui entière. Noua fûmes plusieurs jours

sans le voir; puis il vint un jour <>ù il savait que nous étions M spectacle : enfin il ne vint plus du tout. Nous apprîmes un peu plus tard par son oncle et par Chauvet, <|u"il allait épouser Mm" de Beauhàrnais et, bientôt après, qu'il était nommé au commandement en chef de l'armée.cl Italie. Nous le revîmes une fois, avant son départ, dans une fatale circonstance.

CHAFMTRE Vil

Mort de Mm# de Geouffre. — Ronaparte épouse Mme de Beauharnais. — V perigord et son domestiqué. — Bonaparte en Italie. — Retour d*ém

— Froissements entre les deux sociétés. - Drapeaux apportés p ir .M

— Imprudence de Munit. — Jumot apporte des'drapeaux. — La blessure se rouvre. — Notre-Dame des Victoires et Noire-Dame île Septembre. — Josépbine. — Rivalité de Lajnaes et de Pei mon. Bonaparte à ; hou-

me général. — Haine du Directoire contre Bonaparte. — Union des classes do s la victoire. - Bal cliezM.de Talleyrand. —Rencontre de M de Pennon et dfi Bonaparte.

Ma sœifr, qui, lorsque nous étions à Toulouse, avait épousé M. uV Geouffre el habitait près de I rive i tail accouchée à !.i lin du mois de janvier (1), peu après la morl de mon père. Mon ! frère nous avait lait part de cet éve'nemenl toujours iv pour

une jeûne femme, lorsqu'il a lieu pour la première fois, use joie proportionnée à on bonheur. Cécile lui avait donné un fceau garçon qu'elle se proposait de nourrir. « Ma lemn si bien, écrivait M. de Geouffre, i ni! e forme déjà le | ,• ae porter not ie Adol} he à sa mère pour recevoir" sa bénédiction. tëlle est plus charmante que jamais ; sa fraîcheui est celle d'un

Le I "' fi yrier, ma mère et moi nous étions Chez mon frère, qui occupait à lui seul L'appartement dû second. Il avait un rhume, et ma mère n'ayant pas voulu 411 il s'expOsât au froid 1 b avaii dîné dans sa salle à manger. Ma mère s'était établie - - a canapé; elle a\ail mis mon frère dans une grande h . moitié emmailloté, et taisait des rires d'enfant en pensant que, si mon frère étail marié, comme elle voulait qu'il le fût dans six

(1) 23 janvier 1705.

122 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRAXTÈS

mois (elle avait un fort beau mariage en vue pour lui), que je le fusse, moi. quelque temps après, « il n'y a pas de raison, disattelle, maintenant que cela est commencé, pour que je ne devienne pas grand'mère de vingt-cinq ou trente enfants ».

— Ce'cile doit être une charmante jeune mère, dit-elle enfin en cessant ses rires et avec émotion ; je voudrais bien la voir dans ses fonctions de nourrie.

Il était neuf heures. T >ul était tranquille, car, à cette époque, l»'s équipa,. >- m* -'■ disputaient pas le liant du pavé dans Pari- et notre quartier, indépendamment de cela, était alors assez solitaire. Nous gardions tous trois le silence ; il n'était troublé que par un chant doui et m motone que m i mère murmurait à demivoix. On aurait dit qu'elle berçait un enfant. Elle pensait à Cécile et à son petit A I dphe. Tout à coup le marteau de la porte cochère Jretentit avec une telle force que nous ne pûmes retenir une exclamation; puis nous nous mîmes à rire mon frère el moi.

— Ce coup m'a fait mal, dit ma mère en portant sa main à son fronl : quelle es1 donc La personne assez m il apprise pour frapper ain^i par le temps qui courl ?

La porte de la rue se referma, el nous entendîmes de gros talons de bottes résonner pesamment sur 1»' pavé.

— Je n'ai pas défendu ma porte, observa ma mère.

Mon frère sonna; on lui remit une lettre que le facteur venait d'apporter pour lui.

— Ah! dit Albert, des nouvelles de Cécile! C'est de Brives et de l'écriture de I îeoufFre.

— Qui donc a l-i! perdu*? observai-je, car le cachet noir de la lettre \ enail de me frapper.

En faisant cette question, à laquelle je n'attachais nulle importance, je lève les yeux sur mon frère : je le vois pale et les traits boule\ ersés :

— Que dit Geouffre dans cette lettre ?d il ma mère en se levant et s'avançanl vers mon frère, dont l'état subit lui révélai! on malheur.

— Mi BOBur i été malade, mais elle est mieux maintenant, répondit A I h i -ri d'une voix brisée.

Ma mère s'élance sur la lettre, y jette les yeux ei pousse un cri terrible en tombanl sur Bes genoux. Ma pauvre sœur étail m >rte M faut avoir perdu, d'une manière aussi inattendue, des êtres

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'abRANTÊS 123

qu'on chérissait, pour comprendre notre désespoir ; rien ne saurait Le décrire ni l'exprimer. Ma mère fut très mal pendant plusieurs jours. La mort de ma sœur l'aurait toujours douloureusement affectée ; mais au moment où elle venait de devenir mère, au moment où la tombe de notre père était à peine refermée sur lui ! Et puis, cette joie, ces chants au milieu desquels cette mort avait été annoncée. Pauvre mère ! elle fut hien malheureuse. Oui, elle fut bien malheureuse ! car à tout cela se joignait un sujet de peine, que mon frère et moi avons seuls connu et qui lui déchirait le cœur lorsqu'il se présentait à elle.

Bonaparte envoya dès le lendemain du jour où il apprit ce nouveau malheur qui venait de frapper ma mère et lui-même vint la voir. Il lui parla avec l'accent de la plus sincère amitié. Ma mère était si profondément accablée qu'à peine put-elle prendre sur elle de le recevoir. Il partit ensuite. Il était déjà marié avec Mme de Beau harnais.

Ma mère avait retrouvé quelques anciens amis. Les prisons - étaient ouvertes depuis le régime directorial et on commençait à respirer avec plus de liberté. Nous avions revu des personnes auxquelles nous avions dit un triste adieu. Cria produisit une singu lière impression. Je me rappelle que c'était un mélange de joie et d'inquiétude. Ce ne fut qu'au bout d'un Longtemps que l'on pu! jouir du bonheur de les retrouver libres. Mais pour beaucoup, combien ce bonheur était empoisonné ! Du nombre de ceux-là était le plus cher des amis de ma mère, celui que j'aimais dans mon enfance comme on aime un aïeul, c'était le comte de Périgord.

M. le comte de Périgord, comme toutes les personnes inno :entes qui alors étaient mises en prison, était persuadé qu'en fatiguant le comité du salut public de pétitions, <>n obtiendrait prompte et entière justice. Bien n'était plus faux que ce raisonnement. Beaulieu L'apprit d'un des parents de L'homme chez qui Logeait lî« >l >• — {>î' rr«>- Les pétitions répétées étaient la cause de la mort de la plupart des prisonniers. Quelquefois on n'avait pas pensé à celui qui écrivait. Sa première pétition donnait de L'humeur, la seconde la redoublait et bien souvent les misérables mettaient les pauvres victimes en jugement pour éviter une troisième pétition.

Beaulieu, averti de cette manière de rendre la justice. se promit bien que son maître ne l'obtiendrait pas ainsi. Mai- ce pauvre comte de Périgord avait précisément la conviction qu'il ne sor-

I2i MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRAATÈS

tirait de ; risoD qu'à force d'importuni.tés. Ku conséquence tons les jours une pétition éta tantôt à ce bon monsieur de lin -

bespierre, tantôt à cet excellent monsieur de Collot-d1 Rerboù ou bien encore à monsieur I ouquier->Tinville.

-— Enfin c'est une chose : ••. disait le comte de Périgord; pei-< une se d b répond. Je ae conçi - rien à cela.

Il ; avait une très lu in ne \.< son pour que les pétitions restasses! sans ri ponse. C'est que Beaulieu les jetait toutes au feu. Il pai tint ainsi à faire oublier son maître. Il payait les guichetiers fort eher ; puis I. rsque le comte de Pé igord commençait à être connu daui une prison. Il obtenait sa translation dans un»4 autre. Enfin, un fils h aurait pas eu pour 300 père une sollicitude plus tendre ni surtout plus a* li \f. Cet li< mme se multipliait autour de son mai ire. Lorsqu'il eut le bonheur d'obtenir sa Liberté, M. de Périgord alla loger enez M. de M< nchënu, son ami. Beau lieu fut toujours auprès de lui, le soignant, l'entourant d'attentions délicates et sacrifiant à cela tout ce <|u il avait.

Pour ma mère; elle retomba malade. Sa poitrine étaitaffectée. Des insomnies, une toux opiniâtre, un peu de fièvre,, enfin dei symptômes alarmants la déterminèrent a consulter. On lui ordonna le> « aux de Catutefets.

Dans ces entrefaites, mon frère reçut une lettre qui devait amener un grand changement dans notre sort. 11 était appel i en Italie pour y exercer (le- Fonc ions adminrsti itiv< s : je suis bûjcs que Bonaparte ne fut pas étranger à celte domination, quoiqu'il parût n'y être pour rien.

La séparation fut triste. Tant de malheurs abus avaient accablés '. Tant de déchirements avaient fait saigner te cœur «le m, ire pauvre mère! lil cOn& atitdonc au départ de mon frère* li parut et je

i chargée de soigner ma mère, et, malgré ma jeunesse, cba égal( a ent de tout ce qui pouvait La concerner.

Mi-u frère se rendit à bs destination cl non- nous mimes si rou e ■ e notre côté pour le Pj rénéi -.

iil;. i alors une -.apparence de tranquillité i I - <;nigrés r< i raient en l< nie avec une confiance qui leur fut au restu bien fatal utelques mois plus tard, mais qui g i rs para

parfaitement motivée. Les femmes surtout étaient dans un enchantement vraiment communies tif. Celte douce | i belle

( i | a i i. racti lor.

Franco, que rien ni1 remplace el qui redouble par son souvenir L'amertume de toute terre d'exil, quelque hospitalière qu'elle soit elles la revoyaient donc encore! Je me rappelle qu'en retrouvant ma mère, avec laquelle elle était intimement liée, Mme de Martois ,(i) arrivée seulement depuis quelques jours à Paris et tout émue encore de cette joie qu'elle avait éprouvée en voyant seulement les barrières, se jeta dans les bras de ma mère en fondant en larmes et tut plus d'un quart d'heure avant de surmonter son émotion. Sa fille nous dit qu'il en était ainsi pour tous les amis qu'elle revoyait. Il n'y avait de sa pari ni affectation ni comédie; cela provenait d'une aine ardente qui jouissait de tout le bonheur attaché au mot patrie !

Mais combien de mécomptes atten lai< ai les malheureux proscrits à leur retour sur la terre natale. La pauvreté, l'isolement, la mort, voilà ce qui les attendait pour la plupart. Ab ! tout n'était pas bonheur dans de pareils jours !

Une des amertumes les plus douloureuses peut-être et dont je fus souvent témoin, naissant de la différence ou plutôt de la diversité des nuances de l'opinion. Eh bien, ces nuances jetaient le trouble dans les famille- les plus unies. La suite toute naturelle d'un long bouleversement de choses et de principes avait nécesrement amené un autre bouleversement dans les habitudes les plus ordinaires de la vie. Ainsi, toutes ces douces réunions qui jadis faisaient le charme des relations intimes, n'existaient plus, ou bien étaient empoisonnées par l'odieuse politique ayant à sa suite l'aigre contradiction, la colère, la dispute et finissant souvent par amener une rupture entre le mari et la femme, le frère et la sœur et quelquefois entre le père et le fils.

Ce tableau est celui que présentaient les sociétés de Paris à l'époque dont je parle en ce moment, c'est-à-dire en 179t> et IT'.'T.

Un jour au bal de Thélusson, il arriva une asseï drôle d avenuireàM,ne de Da.. s, qui y menait quelquefois sa fille. Un froiss raenl devait nécessairement avoir Ueu entre des gens non seulement opp ses dans leur manière devoir, mats mutuellement bles-

(l) Elle était Napolitaine et Romaine, je ne sais lequel des Jeux : mais venue à un an en France et s'y étant mariée, ''lie l'aimait comme et même plus que sa terre natale. Elle était île la plus charmante figure. Jeune en. 01 l'époque de sa rentrée, elle se disposait à jouir de tout le honneur qu'elle lui causait Lorsque, trois mois après son retour, elle mourut de la petite vérole à l'âge '!'• trente-, un ire ans..

126 MÉMOIBES DE LA DUCHESSE d'aURAN I 1 tfi

ses les uns par les autres. Aussi, malgré L'apparente intelligence, y avait-il souvent des scènes, inaperçues 'par la foule, mais d'un extrême intérêt pour ceux qui avaient le bonheur d'en être témoins et qui pouvaient les comprendre...

Mn,e de l)a..s était arrivée fort tard. Le grand salon rond était totalement rempli et il n'y avait aucune possibilité de trouver deux places. Cependant, à force de coups de coude etde sollicitations, ces dames parvinrent au centre du salon. Mme de Da..s, qui n'était pas absolument timide de son naturel, regardait de tous côtés pourvoir si elle découvrirait au moins une place, lorsque ses regards tombèrent sur une jeune et charmante figure, entourée d'une profusion de cheveux blond-, regardant timidement avec de beaux et grands yeux bleu foncé et offrant dans tout son ensemble l'image de la plus gracieuse sylphide. Cette jeune personne était reconduite à sa place par M. de Trénis, ce qui prouvait qu'elle dansait bien; car M. de Trénis n'admettait ;i l'honneur d'être invitées par lui que celles qui méritaient la réputation de Belle danseuse. La gracieuse jeune fille, après avoir salué, en rougissant, le Vestris <Jes salons, s'assit auprès d'une femme qui paraissait être sa sœur aînée et dont la parure élégante faisait L'objet de l'attention et de l'envie de toutes les femmes du bal.

— Qui sont ces femmes-là (1)? demanda Mm" de Da..s au vieux marquis d Hautefort, qui lui donnait le bras.

— Comment ! vous ne reconnaissez pas la vicomtesse de Beauharnais? C'est elle et sa tille. Elle est aujourd'hui Mmo Bonarparte. Eh 1 mais... tenez, voici une place à côté- d'elle. Venez vous y asseoir, vous renouvellerez connaissance.

M'n0 de Da..s, pour toute réponse, donna une telle seci uss M. d'Hautefort qu'elle L'entraîna, malgré lui, dans l'un des petits salons qui précédaient la grande rotonde :

— Etes-vous fou ? lui dit-elle lorsqu'ils furent dans l'autre pièce. Une belle place vraiment ! A côté de Mmp Bonaparte ! Ernestine aurait donc été forcée de faire connaissance avec sa tille : Mais la tète vous tourne, marquis !

— Ma foi ! non. Que diable trouvez-vous de mal à ce qu'Ernestine fasse conuii--..ner. se lie même d'amitié avec M"e Hor-

(l) A cette époque, Mœf Bonaparte n'était pas fort connue aans le monde. On sait qu'elle n'avait été pae présentée à la cour de Harie-Antoinette. Le

fait réel est que Mme de Da..a oe la connaissait pas.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS ! 21

tense de Beauharaais ? C'est une charmante personne ; elle es! douce, aimable...

— Qu'est-ce que tout cela me fait, à moi ? je ne veux pas me lier avec de pareilles femmes. Je n'aime pas les gens qui déshonorent leur malheur (1).

M. d'Haulefort leva les épaules et ne répondit pas.

— Eh ! mon Dieu, quelle est cette belle personne? dit Mm' de Da..s, et elle indiquait une femme qui entrait en ce moment dans le salon et vers laquelle non seulement les regards, mais la foule se portaient.

Cette femme était d'une taille au-dessus de la moyenne. Mais une harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s'apercevoir de l'inconvénient des trop hautes statures. C'était la Vénus du Capitole, mais plus belle encore que l'œuvre de Phidias, car on y retrouvait la même pureté de trait, la même perfection dans les bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression bienveillante, une réflexion du miroir magique de l'âme, qui disait tout ce qu'il y avait dans cette àme, et c'était de la bonté. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté, car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à l'antique et rattachée sur les épaules avec deux camées. Une ceinture d'or serrait sa taille et était également fermée par un camée : un large bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort au-de-~;idu coude. Ses cheveux, d'un noir de velours, étaient courts et frisés tout autour de la tète ; cette coiffure s'appelait alors à la Tit > ; sur ses blanches et belles épaules était un superbe chàle de cachemire rouge, parure à cette époque fort rare et fort recherchée. Elle le drapait autour d'elle d'une manière toujours gracieupittoresque, formant ainsi le plus ravissant tableau.

— C'est M",e Tallien(2), répondit M. d'Haulefort à M"lp de l)a..s.

— MmeTallien ! s'écria- t-elle. Ah ! mon Dieu, comment m'avezvous amenée ici, mon cher ami?

(1) Le mot a été dit; il est positif. La scène nous fut rapportée dans entier par l'un des | arentsde M. d'Hautefort qui donnait le bras à II"" de D... et ne quitta pas ces dames de la soirée.

(2) J'ai habité Bordeaux : j'ai eu des amis qui doivent leur vie à Mmr Tallien. J'ai su sur les licui menu s tout le bien qu'elle a fait, et je n'en puis trop dire. N'ayant jamais eu à m'en plaindre, il est donc naturel que j'en l'éloge.

12s 3 DE LA DCCHESSE d' kBB M l l>

— Ma foi ! je vous défie de trouver dan- tout Paris un lieu <>ù soit rassemblée une meilleure compagnie.

Puis il marmotta quelques-unes des bonnes paroles qu'il avait au service de ceux qui lui déplaisaient.

Dans ce moment une forte odeur d'essence de rose se lit t<>ut à coup sentir dans l'appartement.

M"" de l)a..s. que cette odeur tourmentai! et qui, comme toutes Les personnes tracassiriv> veulent toujours se plaindre de ce qui plaît aux autres, commença par s'agiter sur La banquette oà elle avait enfin trouvé une place, et finit par dire très haut avec un accent fort impertinent. — En vérité! je crois que c'est la Femme ou la fille de Fargeon (1). 11 va de quoi faire évanouir l'homme II plus robuste (2).

— (Test M'"- Hamelin, dit M. d'Hautefort.

— Mme Hamelin ! s'écria-t-elle, .M""' Hamelin ! Venez ici Brnestine,ajouta-t-elle d'une voix émue d ■ colère. Mettez vôtre palatine, ri partons.

Tout <•»■ qu'on put lui dire ni1 servit qu'à hâter - m départ. Elle répétait avec un accent indigné :

— Et ce marqui • '. m'assurer que je trouverais ici mon ancienne

- iété ?...

L'armée. d'Italie surprenait chaque jour par les prodiges qu'annonçaient ses bulletins. K<" Directoire, qui n'aimait pas le général t parte, aurait bien voulu dissimuler La gloire du jeune liéros ; mais alors la patrie qui) sauvait de L'invasion autrichienne, le* soldats qu'il menait à La victoire, tout avail des milliers de voii pour l.i proclamer et la ressource unique qui restait au ridicule

(i) Fargeon était, avant la Révolution, un trèsl uneux parfumeur. Soi qui lui a Succédé H qui demeure rue <lu H >u*le, est aussi an forl bo \ parfumeur. 2 Ce i me rappelle un mot assez drôle de M deConflans père de M" la marquise de Coigny, celle que tout Paris i c inaue si aimable et si spirituelle. Son père eta.il un peu original. C'était lui qui ne mi ttail jam lis <le poudra, que sa tête fumait, à ce qu'il prétend lit comme a i volcan aussitôt que. 1 1 houppe Le touchait. Sa belle-mère et Lui étaient en guerre continuelle. Cett6 guerre devenait Bouventfort méchante, tout enrayant l'origine la plus simple. I ii joui Mmr de Conflans étant en couches '-t M de Conû ins, s'approchent de son lit pour l'embrasser, en fut empêché pai sa belle-mère qui lui dit qu'il

- ':i ii a L'ambre. Oi la vénérable personne avait, à ce <ju-- dit le tradition, lin eaovénient d'avei tir de son voisinage autrement qu'en parlant et son gendre lui «lit avec hument* : •• Bh ! que diablel madame creyei-voua donc qu'il n'y ait que de bonnes odeurs qui fassent mal. »

MÉMOIRES DE LÀ DUCHESSE d'ahRANTÈS 129

gouvernement que notre sottise nous avait donne était de nuire dans l'ombre à celui qu'il aurait voulu détruire après l'avoir élevé. Mon frère était alors en Italie. Il avait rejoint le quartier général et Bonaparte avait été parfait pour lui. Mon frère lui avait remis une lettre de recommandation de Joseph Bonaparte.

— Pourquoi donc cette lettre ? avait dit le général ; d'où vient de votre part une aussi grande méfiance de vous-même? poursuivit-il en regardant plus sérieusement Albert.

Mon frère répondit que la légère altercation qu'il y avait eu entre ma mère et lui avait fait craindre que le général n'en eût gardé le souvenir.

— Vous vous trompez, dit Bonaparte ; cette scène a été aussitôt effacée de mon souvenir. Je crains même que M'nc Permon en ait plus de rancune que moi. Et cela doit être, ajouta-t-il en riant, ceux qui ont tort se fâchent toujours.

En cette occasion, le contraire arriva ; car c'est Bonaparte qui n'a jamais perdu le souvenir de cette malheureuse altercation. Plus de dix ans après il m'en parlait encore avec amertume. Quoi qu'il en soit, il fut très bien pour mon frère, l'accueillit à merveille, lui donna tout l'appui qu'il pouvait demander et lui lit avoir une fort bonne place.

Le temps dont je parle est encore plus loin de nous par la marche rapide des événements que par celle du temps. Alors une semaine nous offrait le spectacle d'un empire détruit, d'une armée vaincue, prisonnière. Nous étions accoutumés à de tels événements et nous ne nous contentions pas à moins. Cette époque est la plus glorieuse de la vie de Bonaparte. Il le savait bien, lorsqu'il dictait à Sainte- Hélène les plus belles pages des campagnes d'Italie.

La véritable causedupeud'amitiéde Napoléon pour Murât — car, malgré leur alliance, il ne l'a jamais aimé — n'a pas d'autre raison que la conduite peu prudente que Murât a tenue lorsqu'il vint à Paiis présenter les premiers drapeaux de 1 année d'Italie, et surtout de relie qui suivit son retour au quartier général. Ceui qui connaissent le caractère de Napoléon comme je puis le conuaitre comprendront très facilement que Murât se fit un tort immense auprès de son général, en se vantant à demi-voix du crédit qu'il pouvait avoir dans le Directoire, au ministère de la guerre, ''t cela par l'entremise de Mme Bonaparte et de M"e Tallien. Voici une anecdote qui eut lieu quelque temps après son retour auprès de son général et dont celui-ci fut informe le jour même. Comme Junot

|;R) Ml.MnIUES DE LA DUCHESSE h A ItKA.M BS

était blessé alors et dans son lit. il ne put être C.acousateur /m/Un; du fait, que lui-même n'a appri.- que beaucoup plus tard.

Murât donnait à déjeuner à plusieurs officiers de ses amis, parmi lesquels se trouvait La Valette et quelques autres de l'état-major généra] ; mais le plu- grand nombre des convives était composé d'officiers de cavalerie de l'armée avec lesquels .Murât aimait mieux fraterniser, je ne sais pourquoi, qu'avec ses camarades < lu grand état-major, tous .bons et aimables garçons. Peut-être avaitil de'jà cette humeur vantarde que qous lui avons connue depuis et trouvait-il plus de complaisance dan- des auditeurs inférieurs.

Le déjeuner avait été forl gai. On avait bu beaucoup de vin de Champagne et il parait qu'il n'y avait nul besoin d'un supplément loraque Murât proposa de prendre un punch. <'ii ajoutant qu'il allait I»' faire lui-même.

— Vous n'en aurez jamais bu de meilleur, dit-il à sesconvi J'ai appris à Le faire d'une charmante créole. Et >i je pou^ ajouter toute- les particularités de mon éducation, vous le trouva» rie/ bien meilleur encore.

VA sonnant sod valet de chambre, il se fit apporter non seulement tout ce qui était nécessaire pour un punch ordinaire, mail une foule d'accessoires tels que du thé, des oranges au lieu de citron- I . etc., etc., et il dit très liant :

— Surtout ne te trompe pas. Apporte-inoi bien ce rhum de l.< Jamaïque que l'on m'a donné à Pari-.

Il alla ensuite prends dan- -on nécessaire nu charmant ustensile en vermeil fait tout exprès pour exprimer le jus de- citroni ou des oranges sans y mettre la main II procéda ensuite a toute son affaire avecune méthode qui prouvait qu'en filet il avait en nn excellent maître. Le punch lut trouvé bon, parfait, et -i partait que h- bol tut rempli et vidé plusieurs l'"i-. \n--i la confiance linit elle pai se trouver au fond de la jettte.

Les jeunes fous voulurent savoir où et comment s'enseignaient de -i bonnes choses. El Murât, qui peut-<Ure n'avait p - beaucoup sa tête, leur raconta que la pin- belle «-I la plus jolie femme de Pari- lin avait enseigné ce qu'ils venaient ton- de voir, et menu encore mtre cho

i Depuis "ii ne tait guère le punch qu'avec du thé, ihiiiii '!>> la Jamaïque au li»Mi du rhum ordinaire. Mais ihoda

il .-u effet peu connue.

MKMimsKS DE i.\ di ciikssi; i/ahhantks l.'M

Kl aussitôt, comme on le pense bien, des rares -f des'ioiee d'enfants et une insistance |>Ius forte que jamais pour savoir l'histoire ont ion*. Il parai I que Murai ne sut pas résister et qu'il raconta «1rs choses dont Les détails étaient! convooaWefl pour un déjeuner d'ofliciers de hussards.

Oe qui lui le plu-, dfésagrëaMe pour lui. dans tes suites de cette af'aire, c'e-i que, !"iil ru ne prononçant pas un nom, il indiquait si elaireinenl quels étaient les personnages que les commentaireni' lurent pas longs à èlre posés et les inductions tirées. Il était question d'un déjeuner, d'un dîner, d'un souper — ces trois fonctions, le même jour, à la campagne, c'est-à-dire aux Champs- Elysées, — et la plus hel'e femme de Paris, la plus jolie n'était pas1 aussi èl air pour arriver à la connaissance de la personne), totri cela trouvait son nom et était traduit par ce- jeunes têtes beaucoup plus facilement qu'elles n'auraieni traduit dansoe moment un vers de Virgile. Plus de clarté était donc inutile. lorsque l'un des convives, tout en rôdant de travers autour de la ttfble sur laquelle Murât venait de faire son punch, prit pour l'examiner l'ustensile de vermeil (1 ) et, tout en le retournant dans »es mains, aperçut sur le manche un chiffre, qui s'était pas celui <+e Mural :

— Ah! s'écria le jeune fou ! voilà pour arriver à la connaissance pa liai te!

Et il brandissait la spatule que Murât voulait lui enlever, parce qu'il conservait encore assez de raison pour ju-er qu'il allait troc loin...

— Voilà de quoi apprendre à lire en même temps qu'à faire du punch...

El il regardait le manche du petit outil en disant : />'</. /»■. lu. b<>... et il criait : Bo... bon... bona...

Enfin Mural le lit taire et, le déjeuner une fois fini, la plupart ées convives ne se rappelèrent plus les particularités de cette matinée. Mais il n'en fui pas de meure de deux ou tn»i-. qui feire d indiscrétion puisqu'on ne leur avait rien confié, parlèrent de l'histoire du punch. Dans des lieux aussi l'ceonds en merveilles

i l rrae iecel ustensile esl celle de deux plaques rondes jointae

ntnble par une vis lâche fui leur perabet de jouer ei de mentqu'on leveuteequi est entre 1rs deux plaques. On y joinl maintenant ttne sorte de louroiquel qui enlève jusqu'à ladernière ^-. >i: tt •» du jus de citron on de l'or i

\]\2 MEMOIRES DE 1\ DUCHESSE d'ABRANTÈS

qu< l'étaient alors ceux qu'occupait l'armée d Italie, dépareille! choses ne faisaient que peu ou point d'impression.

Cependant tout le détail de cettescène bachique revint au général en chef. Son humeur ombrageuse fut éveillée et il voulait même s'adresser directement à Murât pour avoir des explications qui auraient été parfaitement inutiles dans tous les cas. Mais un moment de réflexion lui fit voir l'inconvenance d'une telle démarche. Il n'abandonna pas pour cela son intention de chercher à savoir la vérité. Lui est-elle parvenue ? Voilà ce que j'ignore. Le fait est que Murât fit disparaître le pressoir de vermeil et qu'il dit depuis que le jeune homme qui avait cru voir un B sur le manche avait probablement les yeux tellement troublés qu'il avait vu un B au lieu d'un M, et que la lettre J (1) était aussi la sienne. Au surplus il regrettait beaucoup son joli petit ustensile, que les jeunes étourdis avaient probablement jeté par la fenêtre et qu'on ne pouvait plus retrouver.

Junot était venu apporter les seconds drapeaux de 1 arméfl d'Italie au Directoire. Il fut reçu en grande pompe et les directeurs mirent même à cette réception un apparat qui était sauf doute destiné à donner au peuple français une grande idée du gouvernement sous lequel se remportaient des victoires qui demandaient presque une ovation pour recevoir les dépouilb s opimeSi Quoi qu'il en fût, Marmont et Junot avaient été magnifiquement reçus lorsqu'ils furent envoyés en France par le général en chef. Le jour de la réception de Junot au Directoire, Mme Bonaparte, qui n'était pas encore partie pour rejoindre Napoléon, voulut être témoin de cette réception,, Elle s'y rendit avec Mmc Tallien, avec laquelle elle était intimement liée à cette époque et qui elle-même était une fraction de la royauté directoriale, dont Joséphine. c.»nnne M""" de Beauharnais, et peut-être bien un peu M"" Bonaparte avait été également revêtue, >i l'on peut parler ainsi. M,n" Bonaparte encore charmante dans ce temps-là. Ses dents étaient déjà effroyablement gâtées ; mais, lorsque sa bouche étail fermée, elle faisait, surtout à quelques pas, toute l'illusion d'une jeune et jolie femme* Quant a M" Tallien, elle était alors dans la fleur de son admirable beauté. Toutes deux étaienl mises avec cette recherche antique qui constituait l'élégance <lu temps ei avec toute la richesse que privait comporter une toilette du milieu de la journée. On peut peu

fl) Joachim

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'âBRANTÈS l 'i'i

ser que Junot ne fut pas médiocrement fier de donner le bras à ces deux charmantes femmes lorsque, la réception terminée, ils quittèrent le Directoire. Junot avait alors vingt-cinq ans ; il était beau garçon et avait surtout une tournure militaire fort remarquable. Il portait ce jour-là un magnifique uniforme de colonel de hussards (l'uniforme de Bercheny) et tout ce que la richesse d'un tel costume peut ajouter à sa bonne grâce avait été employé pour que le jeune et brave messager, encore pâle des blessures dont le sang avait taché ces drapeaux pris sur l'ennemi, fût digne de l'armée qu'il représentait. En sortant, il offrit son bras à M"' Bonaparte qui, étant femme de son général, avait droit au premier pas, surtout dans celte solennelle journée. Il donna l'autre à Mmfl ïallien et descendit ainsi avec elles l'escalier du Luxembourg. La foule était immense. On se pressait, on se heurtait pour mieux voir.

— Tiens c'est sa femme !... C'est son aide de camp ! Comme il est jeune !... et elle donc, comme elle est jolie !

— -Vive le général Bonaparte ! s'écriait le peuple.

— Vive la citoyenne Bonaparte ! elle est bonne pour le pauvre monde !

— Oui, oui, disait une grosse femme de la halle, c'est bien Notre-Dame-des-Victoires, celle-là !

— Oui, dit une autre> tu as raison. Mais regarde à l'autre bras de l'officier, c'est Notre-Dame de septembre !

Le mot était affreux, et il était injuste.

Junot fut le conducteur de Mmc Bonaparte, lorsqu'elle rejoignit le général en chef en Italie. Je suis étonné que M. de Bourrienne ait mois cette particularité dans ses Mémoires. Il doit savoir, puisqu'il connaitsi bien toutes les affaires de l'intime intérieur de Joséphine, plusieurs choses d'un haut intérêt dans sa vie d'alors el postérieurement à ce voyage. Comment n'a-t-il pas parlé de M"'' Louise, plutôt demoiselle de compagnie que femme de chambre et, au commencement de ce voyage, ami»1 de sa maitresse qui voulait qu'elle lut habillée comme elle, qui la faisait manger à sa table et l'admettait enfin dans une familiarité d'amitié tout à lait intime? Il est des personnages qui appartiennent à l'histoire. Joséphine est ,1,. ,,. nmnhre. Ainsi donc, soit qu'on la considère comme M" 'de Lapagerie, comme femme «le M. de Beauharnais ou comme Mme Bonaparte, sa personne appartient aux observations les plus minutieuses. C'est du concours, du rapj chôment, de h comparaison de ces mêmes observations que!; plus

134 Mi.MollO.s l>L LA DUCHESSE l» \CHa

tard, la postérité pourra obtenir un portrait de Joséphine offri al quoique ressemblance, Les objets Les plus légers eo appareaci fournissent quelquefois matière à de profondes réflexions. J |.hint\ comme temme de l'homme qui a gouverné le monde et siu Itque] elle a elle-même exercé une sorte de domination, est un personnage qu'il devient tout de suite important d'étudier, bien que par elle-même elle ne présente aucun intérêt, et cela sou- aucun aspect Bl pourtant il faut l'étudier scrupuleusement.

Il esl une périté oonstante, c'est La singulière réputation qa dès cette époque M"16 Bonaparte s'est laite pour ainsi dire à eW - .-nie. J'aurai souvent occasion dan- la suite de la placer dani vrai jour. Il était d'une clarté forJ douteuse toutes les fois qui M. de Bourrienne ne la dirigeait pas : car il s'était emparé de son esprit ou plutôt de son faible caractère et, aussitôt qu'elle lut à Milan, elle se trouva; sans s^en douter, sous sa direction immédiate.

Le voyage fut long, beaucoup trop long pour Junot, quoiqu'il fui très amoureux de M11, Louise. Mais il voulait arriver à l'ar- . parce que sou général était toujours pour lui la plus chère drs maîtresses, h eut des ennuis dan- ce voyage, di - en-

nui-. On le prolongeait sans raison, mais oon suis l>ni. Il avait tout à s gagner; mais il n'en lit rien, parce que toujours son caractère fut uoble et généreux* Quoi qu'il en soit, ce voyage ne produisit par l'effet qui résulte ordinairement de ces sortes d nemente dan- La vie habituelle, un accord, une relation plus ultime. M1" Bonaparte, au contraire, mit, à partir de ce moment, une Légère teinte d'aigreur dan- quelques-unes de ses parole- et se plaignit avec une vivacité assez singulière du manque de rèa? p.M-t de Junot envers elle, en faisant la cour a sa femme (k chambre, et cela devant elle !

Pendant toute la durée des campagnes d'Italie, Junot suivit Bonaparte dan- ces champ- de gloire in§ n'y lut par épait-

v.nr. Il se trouva à toute- Les I" Lies journées d'Arcole, de Lodi, de Castiglione, de Lonato, «lu Tagliamento, etc., etc. Il servit son pays -ur le champ de bataille et son général avec toute L'activité* que L'on pouvait attendre d'un attachement comme Le siennaparte, qui Le connaissait et -avait ! apprécier, remploya dans tes campagnes d'Italie autrement que comme un officier d a\anigarne. L'affairede Venise, dan- laquelle il fallait à la fois de la 1 aesse el une-extrème fermeté, lui fut confiée. Il vint apporter

MÉMOIRES H!. LA DUCHESSE d'aBRANTÈS I .'{H

des drapeaux que son bras avait aidé à conquérir, <'l sa mission avait, ainsi qu'un le verra, un bul tout diplomatique*.

•l'ai dit précédemment que Junot avail prodigué -on sang pour la gloire de sa patrie; J'en rapporterai ici quelques exemples.

Pendant la campagne d'Italie, au combait de Louato, il reçut, Comme on vient de le voir tout à l'heure, cette belle blessure que l'on voyait à sa tempe gauche, mais la plus affreuse de blessures était un coup de feu reçu en Allemagne, lorsqu'il v était simple volontaire. Cette blessure, dont la cicatrice seule faisait frémir, avait du être terrible. On sentait le battement du cerveau, et jamais un peigne ne pouvait la toucher. La cicatrice était longue au moins d'un pouce et profonde de sept à huit lignes. A des intervalles assez rapprochés, pendant les trois ()u qualres années qui suivirent cette campagne, cette blessure se rouvrait d'une manière ainsi singulière qu'effrayante et, le sang circulant avec une violente rapidité', Junot courait chaque fois le risque d'une hémorragie. Un jour, à Milan, étant chez \l'"e Bonaparte, où iis jouaient au vingt-et-un, Junot était assis à une table ronde, tournant le dos à la porte du cabinet du général en ofeefi l.e général sort de sou cabinet sans être entendu de Junot. Il l'ait signe de ne rien dire et, s'avançant doucement, il met sa main dans cette belle chevelure blonde qu'avait alors le jeune aide de camp et lui tire fortement les cheveux. Junot ne peut retenir un demi-cri, tant la douleur est violente. Il sourit, mais son visage est devenu pâle comme celui d'un mort, puis d'une rougeur effrayante. Le général retire sa main ; elle était pleine de sang !

Le traité de Léoben était signé, celui de Campo-Formio lui avait succédé, le congrès de Rastadt se préparait, lorsque nous apprîmes que le général Bonaparte allait arriver à Paris. Ma mère paraissait attendre ce moment avec une impatience extrême, .l'en ignorais encore le motif; je l'appris depuis, et voici de quoi il s'agissait : Mon frère était agent des contributions à Nî'assa-Carrsra : il avait pour collègue M. Gabriel Suchet; frère du duc d'Albufera. C'est un bon e! excellent garçon fort ami d'Albert, qui devint le notre également et qui alors était avec lui à Mass Carra ra.

Mon frère était logé chez un M. Felice. dont la femme èfail une charmante personne. Lie général Lanncs, dont la division .-tait pie- tir \lassU, si mente elle n'était à Massa, avait remarqué.

[36 MÉMOIBES DE LA DUCHESSE D ABRAKTBS

comme mon frère avail pu le laire. que M"8 Felice était, jolie el

qu'on pouvait lui plaire ; il se mit donc en mesure d'y réussir. Mais le futur duc de Montebello prenait les villes plus aisémentqu'une femme, même italienne. Mon frère jouait de la harpe à ravir, chantait de même, puis parlait et écrivait l'italien aussi facilement que le français et faisait des sonnets et des cantonne à M" Felice, pas tout à fait aussi lion- que ceux de Pétrarque, mais assez, enlin, pour que le cœur de la belle hôtesse se rendit, tout doucement à merci, tandis que le général Latines, qui savait bien qu'il fallait aussi faire un plan d'attaque, avait imaginé comme la pluirrésistible des séductions, de lui raconter ses batailles, ses victoires et, pour dire la vérité, il y en avait déjà bien assez pour séduire un cœur qui aurait été libre ; mais celui de M"1". Felice avait amené pavillon devant toutes les grâces d'Albert et s'était surtout rendu à son amour, car mon bon frère avait la cervelle tout à fait brouillée. Enfin, un jour, les pauvres amants se persuadèrent qu'ils ne pouvaient pas vivre plus lonutemp-; ainsi obsédés, d'un côté, par un amant jaloux et rebuté et, de l'autre, par un mari italien, qui avait le caractère assez mal fait pour qu'il lui fût déplaisant que sa femme en aimât un autre que lui. Le résultat d'un aussi beau raisonnement fut de prendre la poste etde quitter Massa, s'en remettant à l'amour pour les suites de l'aventure.

Lorsque, le lendemain matin, le pauvre époux délaissé s'aperçut de son abandon, il se prit à pleurer ei a conter -a chance au général Lanncs. En L'entendant, le général lit un bond dans son lit, qui faillit enlever le baldaquin: « Partis! s'écrait-il ; partis! El ensemble, dites-vous? — Si. signor générale. — Et de quel côté sont-ils allés? — Eh! signor générale, corne vuole cÀ'to lo possa sapere? — Eh ! parbleu, répond le général Lannes, en sautanl a bas de son lit et passant un pantalon, tout en regardant le pauvre Felice avec des yeux furibonds : maladroit que vous êtes, allez donc vous informer de quel côté ils ont suivi le vent. »

Le pauvre mari s'en l'ut aux informations et apprit Bans beacoup de peine que les fugitifs avaient pris la rouie de Liv 'né. Aussitôt qu'il eût donne ce renseignement au général Lannes : « Allions '. ;i cheval ! à cheval ! morbleu ! eo deux heures nous les rattrapons. Voua enfermerez votre femme et je ferai changer ce berger Gorydon de Français qui 8e mêle d'enlever nos femmes. Quand je < l i ^ les nôtres!... Allons! Felice! allons! mon ami, du cœur! Que diable! vous èt-s pâle comme une feuille de parchemin. —

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'ABRANTÉS 131

Si, signor générale ; grazie tante grazie tante, faro cuore, far<> euore. »

Et tout en disant qu'il ferait cœur, ses dents claquaient comme des castagnettes, ainsi que le général me l'a raconté plus tard. Le fait est que le pauvre homme n'avait pas du tout envie de se battre avec mon frère (l) et que le général, en lui demandant quelle arme il voulait emporter, lui avait fait un mal affreux. Du reste, le vilain personnage aurait encore mieux fait de se battre que de faire ce qu'il fît ensuite. Le général Lannes prit le commandement de la troupe, et le mari avec son beau-frère, un cousin et je ne sais quel autre encore, se mirent en marche sous la protection delà bannière du général Lannes.

— Ah l eugirio Pasquale, disait Felice au petit cousin, eugino Pasgualr ! cheamico ! che questo bravo générale ! che galant uomo l

Les fugitifs, furent atteints vers le milieu du jour. On ramena la brebis au bercail et elle fut séparée inhumainement de son compagnon de route. Je crois que mon frère retourna à Carrara e\ que jyjme Feiice fut emmenée dans une autre ville. Jusque-là il n'y avait rien que de gai ; mais ce M. Felice. poussé par je ne sais quel démon, forma une plainte criminelle contre ce pauvre Albert, comme ravisseur.

C'était une affaire que j'ignorais alors et que ma mère connaissait, qui la tourmentait beaucoup. Elle voulait savoir si le général Bonaparte avait eu à cet égard des renseignements accusateurs. Ma mère s'affectait toujours facilement et son indignation redoublait les craintes qu'elle pouvait raisonnablement avoir.

Bonaparte vint à Paris. Il serait bien difficile de donner même une légère idée de L'enthousiasme avec lequel il fut reçut. Le peuple français est bien léger, bien peu susceptible d'une longue suite dans ses affections; mais il est accessible au sentimenl de la gloire. Donnez-lui des victoires et il sera plus que routent, il sera reconnaissant.

Il le fil bien voir Lorsque le général Bonaparte arriva à Pari-. a l'époque dont je viens déparier. Ce fut un vrai triomphe, auquel il ne manquait que l'ovation; mais il faillit Lui coûter cher. V un fait qui peut servir à Le prouver.

(1) Mon frère était de ta première force à l'épée ; mon père, élève 'le Saintîs, avait été son maître ainsi que Fabien. Mon frère avait un funeste avantage, il était gaucher.

|."{(S MÉMOIfM - l'I. i \ Dl i UE88E 1> I

Le Directoire; comme tous les pouvoirs bibles ei impuissante pour produire ei pour diriger, Bien qu'il s'appela! le Directoire niij . ril nvi'c mm jalousie, qui bientôt produisit la haine, ce sentiment d'ami ure.t de reconnaissance que le peuple tramai- temeignail a son jeune héros* l'n seul mouvement semblait l'aire agir ces cisq hommes, dont pas un n'était capable «lf comprendra Benaparte. L'incapacité, Lé corruption et une ambition effrénée; cachée sous des dehors républicains, voilà de quoi se composait le pouvoir qui nome régissait alors ^el qui ne voulait de gloire que (dlf de ses <t< .iluivs iiiuut di.-ile-. Bonaparte s'était émancipé ]uiis qu'il avail été envoyé en Italie, et ses lauriers et ceux de son armée étaient 'propriété personnelle, autani que chose le puisse être Légalement.

Barras le laissai! assez jouir 'le sa renommée; Moulins ne se hasardait même pas à se rappeler qu'il eutjamais-été général pour lutter de vanité avec lui. I oger-Eracos opinait à tout comme un hon homme qu'il était. Et SieyèsL, SieyèSj habituellement -ilen-

cieux, co le on le sait, ne trouvait pas nécessaire ■ -a

Langue, précisémi al pouranathémaitiser. De cette m mii'.-e. oe que j'ai dil plus haut paraît assez contradictoire. Mais j'arrive à ma preuve.

l'n hon me parmi les cinq din cteurs régla se»4, dans cette circonstance, le- sentiments de- autres directeurs. Il avait non pas plus de talent, mais plus d'esprit que ses quatre collègues et une ambition sans bornes, bout en disant qu'il nVn avait aucune. Manière banale de pari r, a laqui lie aujourd'hui on n'attache aucune valeur. Cet homme était Gohier; A cette époque uoua avions chaque joui' le bulletin île cet intérieur directorial, pane que M. Brune* tien-, i ..ii. ami et mon buteur, ét*it également lié avec Goh h- voyail journellement. Ma mère lui demandait quelquefois L'en* pli cation de son aversion pour le gi aérât Bonaparte, car elle était assez amusante à son égard. Elle voulait bien parler de lui comme elle L'entendait, mai- "Ile m- voulait pas que les autre- l'attaquassent, et le- mauvais mots que \l. Brunetière nous rapportant chaque jour et qu'il entendait contre le général Bonaparte mettaient ma mère eu colère contre lui et contre le Directoire^ que du reste elle détestait cordialement. Dès «elle époque la haine de Gohier contre Bonaparte Be manifestai! dans toutes ses actions, dans toutes ses paroles» Il protégeait, a son préjudice, L'homme le plu- incapable : c'est-à-dire que. auprès de Gohier, une recom-

\ii..\iomi:s ni. la mdghesbe ttiABBAitrÈa 1-59

mandation dli générai Bonaparte suffisait pour exclure de la nomination a une planes; si 'die dépendait deeGohter: Il y a eu cw tamemenl une cause positive et première à cette haine que Le 18 brumaire est venue fortifier el rendre implacable: Ouelle a été cette eau ae ? Je crois que, tout simplement, GohieraMeaût trouvé tràh convenable au bonheur- de laiFranoe-, et surtout au sien, de parvenir, à l'aide de la Société du Manège, .1 éloigner les quatre fantômes de chefs du gonvernemenl qui étaient avec lui faire président, non jki> du Directoire^ comme il L'était au 18 brumaire, mais préaident de la République française. L'oeil d'aigle <h* Bonaparte l'avait deviné. Il avait prévenu Sieyès^ très pronabiftmeot, el I admirable finesse de celui-ci déjouait l< - de

Washington, cadeti Gonier était un homme qui ne manquait pas de (nient: mai- son talent, qui pouvait avoir quelque mérite .levant un tribunal, devenait nul dans la positloa inconcevable <>u le sort lavait l'ail parvenir. Car entra, Ton peut dire aujourd'hui en (consultant la liste des directeurs- de celte époque;, ai vous en ôt / Carnot, homme vertueux et d'un éminent talent, et Si< qui, bien que sa cairière politique ne s >i p - mite!, avait du oaérite, quels sont Les chefs qui menaient notre pauvre navire? GoMer sentail doue qu.!il était supérieur au Directoire^ comme il rat composé après fructidor; et comme le sentiment de son infériorité ne se présente jamais à l'homme, il pensa qu'il pouvait se saisir des rênes que toute- I >s mains laissaient tomber et même tramer dan- la fange. Il fut deviné', je Le répète ; et voilà la cause de sa haine, vraiment violente, contre Le général Bonaparte. On en sera convaincu plus tard, quand je rapporterai la conversation que M. Brunetière eut avec Gohie] après le L8 brumaire.

Quoi qu'il en soit, quelle que fût la vanité' de Bonaparte, elle dut être satisfaite, car toutes Les classes se réunirent, comme je lai dit, pour L'accueillir à son retour dan- sa patrie. Le peuple Vive le général Bonaparte ! Vive le vainqueur de l'Italie, le pacifie iteur de Ca mpo-Formio! - La bourgeoisie disait : Que Dieu le conserve pour uotre gloire et pour nous délivrer du maximum et des directeurs! « La haute classe, qui était débâillonnée et désembastillée, courait avec enthousiasme au-de\ ant du jeune homme qui en une année avait été de la bataille de Montenotte au traité de Léoben, et cela de victoire en victoire ? Il a pu faire des fautes, indes même, depuis lors, mais qu'à cette époque il était un colosse de gloire grande et pure :

MEMOIRES DE LA DUCHESSE DABRAMi.n

Toutes les autorités lui donnèrent des fêtes magnifiques. Mai- L'une des plus bel 1 <■> fêtes, l'une îles plus élégantes dans sa magnificence surtout, fut celle que donna M. de Tallevrand au ministère dés relations extérieures.

Dan- le cours de la soirée, ma mère parcourait les salons en donnant le bras, d'un côté, à M. de Caulincourt le père, et. de l'autre, à moi, lorsque nous nous trouvâmes en face du général Bonaparte Ma mère le salua et passait outre, lorsque le général avança quelques pas et vint lui parler. Ma mère fut, à mon avis, peut-être un peu trop sèche. L'humeur n'était pas encore dissipée, mais dans son excellent cœur il n'y avait pas de rancune. Chez le général, c'était le contraire. Quoi qu'il en soit, il parut regarder ma mère avec admiration. En effet, ce soir-là surtout, elle était vraiment ravissante. Le général Bonaparte parla bas pendant quelques secondes à l'ambassadeur turc, qu'il tenait sous le lu i- : le Turc fit une exclamation et regarda ma mère àyec de grands yeux, qu'il ne tenait qu'à lui de faire passer pour hébétés, pui- lui fit un»- manière de révérence.

— Je lui ai dit que vous étiez d'origine grecque, dit Bonaparte a ma mère en la saluant pour lui dire adieu.

Puis, lui tendanl la main, il lui serra amicalemenl la sienne et nous quitta après une courte conversation, qui cependant attira l'attentioa sur non-, quoiqu'elle a'eûl dur.'- que quelques minutes

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