‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 7 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Sans-culottes et clichyens. - 18 Fructidor. — Augereau. — Coup de cloche sonné par Bonaparte. — Joseph Bonaparte, sa femme et sa belle-sœur. — Lucien Bonaparte et sa femme Christine. — Brutus à Marathon. — Madame Mère. — Madame Bacciochi. — Annunciata Caroline. — Mmc Leclerc et Caroline. — Jérôme et Louis. — Bonaparte et sa famille. — Joséphine et ses inconséquences. — M. de Caulaincourt. - On redevient gai. — Mme de Contade et Mmc Leclerc. — Le maître à danser.

Je veux parler de cette époque où notre raison, évidemment atteinte, bien que notre caractère fût merveilleusement beau, nous faisait jouer des parades pour l'amusement des gens raisonnables. Pourquoi ne pas parler davantage des fêtes nationales, données par un beau motif, mais ridiculisées par la manière burlesque dont tout était exécuté ? Cette folie a été assez intense, assez longue pour trouver une place dans les Mémoires du temps. Je le pense d'autant plus que tous les acteurs de ces scènes bizarres étaient parmi nos législateurs. Là manie républicaine ne s'était pas bornée à vouloir une république. Lorsque les partisans de cet état de choses virent que c'était une utopie irréalisable, ils se bornèrent à insister pour garder les déesses patriotief* les. les fêtes civiques. On dina en plein air, ce qui était ennuyeux lorsqu'il faisait du vent, et dans la rue, ce qui était toujours malpropre. Mais on dînait en commun à Sparte; il fallait bien dîner en commun à Paris. Bien heureux d'avoir esquivé le brouet ! Ensuite des jeunes gens couraient les rues, en vrais sans-culottes, avec une petite tunique, un manteau ou plutôt une ample toge ; car on prenait un peu de toutes les républiques, c'est-à-dire pour mal taire, et

iJ.

MI'.MOIKI 9 DE LA DUCHESSE l> kBRANTÈS

Lycurgue enseignait à brûler les châteaux I. Mais de la république par excellence celle que nous pouvions d'autant mieui prendre pour modèle qu'elle est là près de nou> ; enfin, si on la compare à des peuples enterrés depuis deux mille ans, l'Amérique, on un mol , n'ayez pas peur que nous nous réglions sur elle. Nous en parlerons beaucoup et uous ue ferons rien à son exemple.

La société de ma mère et celle d'une femme, ou plutôt d'un homme de sa connaissance car c'était 1«' mari qui décidait tout dans cette maison . étaient composées d'une foule de personnages dont les opinion- étaient diamétralement opposées. Les artistes, ! sns de lettres ue parlaient, ne rêvaient que république. On voyait des jeunes gens, habillés tout à fait à la grecque, comme je l'ai déjà dit, et marchant gravement enveloppés dans leur toge blanche bordée de rouge, s'arrêl trsousundes.guichei6 du Louvre, discourir sous ce portique des intérêts sérieux de L'Etat. H- ne riaient pas, tenaient leur menton d'une main, saluaient, eu bochant La tête, et tâchaient enfin de jouer les vieux Romains, même les jeunes, I«- mieux qu'ils pouvaient. Bt ne croyez pas qu'ils étaient seulement deux ou fcroisjeimes Fous, il- étaienl trois cents ,111 moin- 2 .

Mais le parti républicain n'étail pas le seul a l'époque des lr et 2 prairial, el même au 13 vendémiaire : il \ avait e Pari- une foule de jeunes gens de boni) -s familles qui avaient pais de leur côté un costumeà eux. C'était une redingote grise avec un oollei noir, une cravate noire ou verte, l< - eheveux en oreilles deehien, relevés*en cadenettes, delà poudre el un gros rondin a la main. Ce costume étail celui des olichyens surtout. Au Manège ou à la Société de la rue du Bac, \n\ porteur de cadenettes oui éti sommé, «'I plus d'un exemple la prouvé. Quant au grec postiche, il était <mi sûreté. <>n se contentait de lui rire bai m

Enfin arriva cette terrible journée ^\u 18 fuueiidor. Je l'appelle terrible, parce que la république établie an R renée, connue la beaux rêves de notre «cœur non- la représentent, pe*ri bien êtes

(1 - Ben houx :

Qui me délivrera des Q I dus'?

iil qu'è l'époque te la Révolution, c'est-à-dire à la lin do 94, l'école di David,! celte d'un autre peintre encore, s'habirrèreiit à la grecqw la romaine.

Mi Mono- l'i I. A DUCHESSE DVIiKAMI-.- I i..'}

impossible, mais enfin nous en avions un»' jusqu'au Directoire. Après l'établissement de celte dictature ou de cette royauté m cinq roi mues, chaque jour des lambeaux de cette repu bloque étaient tombés sous les coups du Directoire lui-même et des wrarebristes. Toutefois ri en restait encore. Le 18 umotidoT la ten entièrement : elle lui Frappée de mort. Le république établie, ci dont lu fondation avait été cimentée par le sang par et glorieux des martyr- «le la Gironde, étail évanouie, dissipée comme un songe; Le sang- seul des victime- avait Laissé des souvenirs réprobateur.

La conduite du Directoire fut habile dans cette oureonstanee. H agit d'abord avec une ruse et ensuite avec une audace dignestd'une meilleure cau^e. A le vérité l'armée d'Italie exerçait dè6 lors - 11 dous I asoendanl sons lequel nous pliâmes plus tard et le généré] Angereau n'a fail qu'exécuter des onkes prescrits et bien détaillés. ( l'était un bomme qui pouvait avoir de cette audac entramante qui l'ait marcher à sa suite des millier- de soldats: mais pour diriger un mouvement politique, pour organiser la moindre machination, c .'il un être de la plus profonde nullité. Il était non si utemeui soldat, mais il n'avait que des manières soldatesques. Tout en lui rappelait l'homme -an- éducation. Sa vanité étail c 'pendant immense. Nous le rencontrions quelquefois dans une maison où ma mère allait beaucoup, chez M. Saint-Sardos. J'avoue qu< façons me donnaient non seulement l'humeur que doit avoir une jeune Bile accoutumée à ne voir que dc> hommes du bon ton. mai- il venait -'y joindre celle que j'éprouvais comme grande admiratrice du général Bonaparte, pour ses merveilleuses campagnes d'Italie, 11 m'était odieux de penser que ce butor, comme je l'appelais, avais -■• dans son orgueil, disputer le pas de la gloire à Bonaparte. Manière, qui n'était pas toujours de monavirelativeiuent à Bonaparte, m'accorda toute raison pour ce que je pensais à cei égard.

Quant aux suites de cette cruelle journée, «dles turent telles qu'on devait - v attendre. Le Directoire triompha comme il avait combattu, lâchement et avec barbarie. Il avait bien compris qu'on avait rappelé la Doyauté plu- par haine pour le Directoire que par amour pour la famille royale : il le -avait el -était \en ment. Quand je songe a ce qu'était la France lorsque te Directoire a commence à saper le temple sacré', l'édifice sairtt, je ne puis trouver en moi aucune pitié pour ceux de ses membres qui. au 18 bru-

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maire, se plaignirent d'avoir été joués. Leur punition fut encore trop douce.

Les conséquences du 18 fructidor nous donnèrent à regretter vivement l'exil et la proscription de plusieurs de nos amis. Pendant plusieurs jours, on osait à peine s'informer des personnes auxquelles on portait intérêt, et il régnait dans Paris comme une nouvelle Terreur.

Les événements de fructidor imprimèrent un mouvement pénible et rapide à la société de Paris. Presque toutes les familles pleuraient un parent ou un ami. Ma mère était fort affectée ; ses opinions et ses affections étaient froissées; il y en avait plus qu'il n'en fallait pour faire souffrir un bon cœur et une tète ardente.

Le coup de cloche qui a sonné l'heure du 18 fructidor est venu de l'Italie ; la main de Bonaparte l'a fait retentir ; il voulait écraser le parti royaliste de l'assemblée. Les clichyens. en refusant Joseph, et je crois Lucien, l'avait exaspéré. <» Et dès ce moment, me 'lisait Junot, il jura que les hommes du parti coupable (c'est ainsi qu'il l'appelait), ne verraient pas finir l'année sur leurs chaises curules. »

Après le départ des malheureux proscrits, Joseph Bonaparte fut nommé député du Liamone au conseil des Cinq-Cents. Il acheva alors de s'arranger dans sa jolie maison de la rue du Rocher et il se disposa à recevoir du monde ; il attendait sa mère et sa plus jeune sœur, Caroline. Tout cela avec Lucien et Mme Lucien. Mlle Désirée (Mary venait d'épouser Bernadotte. Nous fûmes à la noce qui eut lieu, mais d'une manière bien simple, dans la maison de Joseph. M1,e Clary était riche et fort agréable de figure et de manières. Bernadotte faisait un beau mariage.

Joseph Bonaparte est, de tous les frères de l'empereur, celui qui B été le plus mal jugé et cela, universellement. J'ai lu une foule de Mémoires, de biographies; partout, j'ai vu un masque faux substitué à la ligure réelle de l'homme, de Sbrte qu'après l'avoir travesti, ce n'est plus lui qu'oïl juge. Au surplus, Joseph n'est pale seul de cette famille que je replacerai dans son vrai jour. Je le puis faire avec d'autant plus de facilité que tous ses membre! me sont connus comme mes propres parents. Tel devait être le résultai d'une fréquentation intime de plusieurs années, à une époque bien antérieure à leur métamorphose.

Mon frère avait été surtout étroitement li»1 avec Joseph Bonaparte. Il m'esl difficile de préciser maintenant où cette liaison pr.il

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naissance. Cependant, je crois que et- fut à l'époque où, pour fuir la réquisition, mon frère était avec Salicetti a Marseille et à Toulon. Lors du mariage de Joseph avec M11, Clary, cette liaison était intime ; tous deux même se tutoyaient et Joseph fut toujours fidèle à cette amitié.

Joseph Bonaparte est un des hommes les plus excellents que l'on puisse rencontrer; il est bon, spirituel, aimant et cultivant les littératures italienne et française, s'en occupant et voulant s'en occuper, aimant la retraite par goût et non par affectation.

La figure de Joseph était charmante. Il ressemble beaucoup à la princesse Pauline. Ce sont les mêmes traits délicats, la même finesse de sourire, le même regard fin et caressant.

Mme Joseph Bonaparte est un ange de bonté. Prononcez son nom et tous les pauvres, tous les malheureux de Paris, de Naple^ et de Madrid, le répéteront avec* des bénédictions. Sa bonté inaltérable, sa charité active la font aimer de tout le monde et, même dans la terre de l'exil, elle a retrouvé une patrie.

Sa sœur et elle s'aimaient tendrement. C'est une bonne personne que la reine de Suède ; je la juge même inoffensive. Mais elle a, selon moi, un défaut que sa position rend aujourd'hui presque un vice : elle est totalement nulle. Son caractère n'a aucune couleur. Bien plus, si on veut la faire nuire à quelqu'un, on le peut, parce qu'elle ignore la portée du mal. Je considère ce défaut.comme très grave. Plus de confiance, en effet, dans l'équité naturelle; plus d'espoir de justice ; tout est mort dans le cœur auquel vous faites un appel. Je sais, par expérience, le mal que peut faire un pareil caractère. Du reste, j'ai connu la reine de Suède, aimant prodigieusement tout ce qui était mélancolique et romantique. Alors le mot était inconnu ; depuis qu'on sait ce que c'est, cela ressemble un peu moins à de la folie.

Lorsqu'elle se maria avec Bernàdotte, elle était d'une ligure dont je ne puis rien dire, parce qu'alors on trouvait une extrême ressemblance entre nous- deux. Elle avait de fort beaux yeux et un fort joli sourire. Enfin elle n'avait pas encore trop d'embonpoint, comme Ions de son départ pour la Suède, et elle était fort agréable personne. Elle devait donc être assez, sûre d'elle-même pour ne pas avoir les atteinte d'une maladie aussi rare qu'extraordinaire. Elle aimait son mari. Jusque-là c'est assez naturel : mais cet amour devint un vrai fléau pour le pauvre Béarnais, qui, n'ayant rien d'un héros de roman, se trouvait même fort embarrassé quel-

I Mi MKMi'IU; S DE LA DUCHESSE DABRANTÈS

quefi .h rôle. C'étaienl des larmes continuelles. Lorsqu'il

étail sorti, c'était parce «pi il étail absent. Lorsqu'il devail sortir, encore des (.unie-, et lorsqu'il rentrait, elle pleurait encore parce qu'il devait ressortir. Combien Fexcellente reine d'Espagne est naturelle el bonne auprès de tout cet étalage !

Lucien et sa Femme arrivèrent à Paris en même temps,jè crois, que M"" Ladilia et Caroline Bonaparte.

A l 'époque ,|(,nt je parle, r'e-l-a-diie en iT:T. Lucien pouvait

avoir vingt-deux ou vingt-trois ans ; il étail grand, mal l'ait, ayant des jambes el des bras c >mme des pattes de faucheux, une petite i-te ; ce qui, avec sa grande baille, l'aurail rendu dissemblable aux autres Bonaparte, si sa physionomie n'avait repondu de la confraternité parce même type d'après lequel les huit entant- on! été. pour ainsi dire, frappés comme une médaille. Lucien avait la vue très basse, ce qui lui faisait cligner les yeux el baisser la tête. Ce défaut lui aurait ainsi donné- un air peu agréable, si son sourire, toujours d'aceord avec son regard, n'avait donné- quelque chose de gracieux à sa physionomie. Ainsi, quoiqu'il fût plutôt laid qu'autrement, il plaisait généralement. Il a eu des succès fort remarquâmes près de femmes très remarquables 'Iles-mêmes, el cela longtemps avanl la puissance de son frère. Quanl à son esprit et a son tarent, Lucien en a toujours eu beaucoup el de nature diverse. Dans sa toute première jeunesse, lorsque Lucien ll<>naparte rene&ntraii une question, si elle lui plaisait, il s'identifiait à elle et l'iden t i liai t à lui. Il vivait dès lors, dans un monde métaphysique tout autre que notre pauvre monde intellectuel. C'est ainsi qu'à dix-nuit ans la lecture de Plutarque le lit errer dan- le Forum, sur le Pirée. Il étail Grec avec Démosthènes, Romain avec Cicéron : il épousait Laite- les gloires antiques, mais il étail ivre des nôtres. Et ceux qui. pour ne pas connaître cette chaleur, ce délire qui (ail des gens de cœur, ont prétendu qu'il étail jaloux de son frère, ont proféré le plus indigne mensonge, s'ils ne sont pas tombés dans la plus grande cireur. C'esl une vérité que je puis -garantir. Mais ce dont je ne me rendrai- pas caution, c'esl la rectitude de sa raison & cette même époque où Bonaparte posait, à vingt-cinq ans, la première pierre du temple qu'il dédiait à son immortalité. Naturellement peu disposé, par l'immensité de son génie, à voir les choses bous un jour fantastique, ne -attachant qu'à la réalité des choses, Bonaparte allai! tout de suite an but, marchant d'un pa-s ferme et sûr. Aussi avait- il la plus médiocre idée

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de ceux qui voyagaienl toujours, disail il, o dans le royaume des fous -. D'après cette manière rigoureuse de juger les homme- à imaginatioD ardente, od pense bien que son frère Lucien était vertement repris par lui lorsqu'il lui parvenait des philippiques <<\i des eatilinaires du jeune Grec ou du jeune Romain. Il oubliait que lui-môme, peu d'années auparavant, lorsqu'il était eu Corse, il avail donné des preuves d'une assez forte exultation. Aurait-il voulu que Ton crût que c'étail alors de la réalité?

En l~'»i ou 1795, Lucien obtint une place de garde-magasin à Saint-Maximin, petit village de Provence. A cette époque, la folie était un peu à l'ordre du jour, même pour les plus sages. 11 fallait sacrifier à cette manie du moment. Il le fallait sous peine sévère. Ce n'est pas que je veuille justifier Lucien de sa folie, en prétendant qu'il y était contraint. Je crois, au contraire, que ce qu'il a fait, il l'a fait tout à fait volontairement et je suis convaincue qu'il agissait, non seulement de son plein gré, mais même par goût, lorsqu'il prit le nom de Brutus, et changea aussi, tandis qu'il était en train, le nom de Saint-Maximin en celui de Marathon. Brûlas à Marathon, cela n'allait ^uère ensemble ; mais les noms étaient bien ronflants, et. c'était ce qu'il fallait.

Le village de ^'aint-Marathon-Maximin n'est pas une magnifique résidence. Lucien- lirai us le sentit bientôt et l'ennui l'aurait gagné, si l'amour ne l'eût consolé. Lucien-Brutus devint amoureux, mais amoureux fou, de M1,e Christine Boyer, dont le père était à la tète de la petite auberge de Saint-Marathon. Lucien était jeune alors, il avait à peine vingt-trois ans. 11 aimait pour la première fois et il aimait un ange de bonté, de vertu et de candeur. Christine ne se vit pas adorée par un jeune homme ardent, emporté, mettant en oeuvre auprès de' sa simplicité villageoise toutes les ruses, les ressources que sa courte expérience du monde lui avait fait connaître et que son amour lui faisait employer habilement ; Christine ne se vil pas impunément en butte aune telle attaque. Elle aima comme elle était aimée ; mais jamais elle n'oublia son devoir et Lucien fut contraint de l'épouser pour être heureux. Mais il l'aimait trop lui-même pour s'apercevoir de tous les désagréments que cette alliance pouvait lui susciter dans sa propre famille. Lu effet, aussitôt que le général Bonaparte apprit ce mariage, il prononça connue un arrêt que jamais il ne connaîtrait la femme et ne reverrait le mari. Une place fut alors donnée en Allemagne à Lucien.

Mm" Lucien était grande, bien faite, svelte, et avait dan- sa taille et dans sa démarche ce moelleux abandon, cett.- grâce native que donnent l'air et le ciel du Midi. Sa peau étail brune : ellt était marquée de la petite vérole. Ses yeux n'étaient pas grands et

son ne/ était un peu fort et aplati. Eh bien, malgré cela", elle plaisait, parce que son regard était bienveillant, son sourire doux, ainsi que son parler. Elle était gracieuse enfin et puis, bonne comme un ange. Ce que je puis certifier, c'est que son amour pour son mari la rendit intelligent!' à se façonner aux choses du jour. En peu de semaines, elle devint une femme élégante, portant à ravir tout ce qui sortait des main- de Leroi, de M11 Despaux et et de Mme Germon.

Dans son premier voyage à Paris, Lucien n'y avait fait qu'une station. Lui et sa femme, a leur retour d'Allemagne, revinrent à Paris, où ils se fixèrent et demeurèrent cette fois Grande-Rue-Y.rte. faubourg Saint-Honoré.

Joseph était établi avec sa femme rue du Rocher. Cette rue était alors presque dans le- champs; tout au haut de ce qu'on appelait la Petite-Pologne. 11 avait acheté cette maison. Lorsque, quelques mois plu- tard. M Bonaparte, La mère, vint habiter Pari-, ce fut dans la maison de son lils aine qu'elle lit son établissement.

En parlant de M1"" Bonaparte la mère, je ne l'ai pas tait peutêtre connu.' je l'aurais dû. On se la représente sûrement comme une vieille femme corse, ayant -an- doute été jolie, mais qui. parvenue à l'âge qu'elle avait alors (quarante-sept à quarante-huit an- . n'était plus qu'une vieillar.de assez ridicule. Voilà du moins comme quelques biographies ignorante- la présentent aux gens qui ne la connaissent pas et qui sont heureux, comme lama-- I est presque toujours, d'avoir à critiquer, de trouver à rire aux dépens de- peronnnages que le sort ou leurs talent- a placés audessus d'eux.

j'ai déjà dit que M""" Laetitia Bonaparte était une de- plu- jolies femmes de la Corse; quoique de nombreuses couches l'eussent fatiguée et que Ai' violent- chagrin- eus-ent sillonné son joli vii qu'enfin elle tut mise d'une manière fort ridicule la pre mière fois que je la vis, elle me fit une vive impression. Il j i dans son regard quelque chose de son àme et dans cette &m< trouvent beaucoup de sentiments de la plus haute élévation» SI on prend le mot esprit dan- le sens qu'on lui donne vulgairement, Mmr Bonaparte la mère n'en avait pas. Comme c'est à l'époque dont

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je parle, c'est-à-dire en I an VII, que Mme Bonaparte mère a commencé à jouer un rôle, qui, bien qu'inaperçu par le monde, n'en a pas moins eu d'influence sur bien dès événements de sa famille, je vais la peindre comme elle était au temps dont je m'occupe actuellement : plus tard elle changea de nouveau. Lorsque nous serons à cette époque, je donnerai à son portrait les coups de pinceau nécessaires pour achever la resscmblanee.

J'ai dit plus haut queMme Bonaparte la mère avait un caractère d'une haute et remarquable élévation. Demeurée veuve de bonne heure dans un pays <»ù le chef de la famille est tout pour elle, la jeune mère devint la femme forte. Douée d'une finesse d'aperçu assez commune à tous les naturels du pays, mais d'une nature encore plus exquise en elle, cette finesse n'est pourtant pas de la fausseté chez elle comme dans quelques-uns de sesenfants. Habituellement même elle est vraie. Elle a du courage, du caractère pour de certaines choses et, dans d'autres, une opiniâtreté sans mesure. Cela put être remarqué dans une foule de petitesses arrangées, qui composaient une bonne partie de sa vie.

Elle était fort ignorante, non seulement de notre littérature, mais de la sienne. Avec cela, elle n'avait aucune connaissance usuelle des habitudes du monde, que pourtant elle avait entrevu de loin, par. M. de Marbeuf et par les hommes distingués qui allaient chez elle plus qu'ailleurs, lors de l'occupation de la Corse. Mais ce qu'elle en savait lui était plutôt nuisible qu'utile, en ce que cela lui donnait la crainte de faire quelque bévue. Du reste, elle avait naturellement pas mal de hauteur, ce qui plus tard devint de la dignité dans sa nouvelle position. Bonne au fond, avec un extérieur froid, ayant un grand sens, niais comme je l'ai dit plus haut, sans aucune sorte de ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit du monde ; et dès cette époque fort attentive à ce qu'on lui rendit ce qui lui est dû {[ .

Elle était fort bonne mère et ses enfants, à l'exception d'un seul, étaient ton- très bien pour elle. Ils l'entouraient d'une grande considération et de soins forts assidus. Lucien et Joseph particulièrement étaient parfaitement pour elle. Quant à Napoléon, s'il n était pas pour sa mère un fils aussi respectueux et aussi attentif

(1) Du reste avare au delà de toute bienséance, excepté dans quelque? occasions solennelles: alors tout allait à miracle. Je dois cependant faire observer qu'elle donnait beaucoup aux établissements decbarité et aux curés de Taris.

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que se- Erères nous verrons plus tard quelle en fut La véritable cause. M" !: i :ciochi n'était pas bien non plu- pour sa mère. Mais pour qui t'était-elie? Je n'ai jamais connu de personne plus d gréablement pointue que celle-là. Il est étonnant pour moi que M. de Fontanes, avec son esprit charmanl ses manières élégantes et par quintessence tout sociabilité Lui-même ait pu s'attacher à M"1' Bacciochi comme il l'était. Mais Laissons ce sujet, il reviendra en son lieu.

Mme Bacciochi demeurail rue Verte, comme Lucien. MmeLecJeraj qui arriva d'Italie peu de temps après L'époque que j'ai signalée (oui à L'heure comme celle de la réunion de la famille, prit une maison rue de la Ville-l'jivêque. Nous formions, comme on Le voit presque Le centre delà colonie corse, au milieu de Paris. Vussi jamais un jour oe se passai! sans que quelqu'un des frères os quelqu'une des sœurs vint nous voir ou que nous allassions chai eux.

Caroline Bonaparte, qu'où appelait Annuneiata, venue de Marseille avec sa mère, était alors âgée de douze ans. De jolis lu-as, des petites mains ravissantes de forme et de blancheur, des petits pieds ritondeti ■•'/. 1 1 ii c peau éblouissante, tels étaient 1rs éléments de sa beauté, en y ajoutanl de belles dents, une fraîcheur de des épaules très blanches mais rondes, une baille un peu trop Porta et une tournure encore peu élégante.

Caroline, dont je viens de parier, fut mise en pension a Saint- Germain, dans la maison de M"' Campan. Il fallait non pas achever, mais ébaucher son éducation, qui n'était pas même commencée.

M Leclerc était relie de la famille que nous voyions le plu»

souvent. Tons les jours elle venait Hic/, ma mère qui L'aimait tendrement et La gâtait % pour dire l«à mol juste, en lui passanl plus d'indulgence que sa mère, les mille el une fantaisies qu'un même jour voyait oaitr satisfaire et mourir. Beaucoup de personnes ont parlé de la b le M" Leclerc : on connaît cette beauté par ses portraits, ses statues même. Toutefois il est impossible de se faire une idée de ce qu'était cette femme vraiment es* bcaordinaire comme perfection du beau, parce qu'on ne l'a eonnue généralement que lors de son retour de Saint-Domingue et déjà Fanée, flétrie même, n'étant plus que l'ombre de cette Poulette, si ravissante de beauté que nous admirions quelquefois, comme on admire une lie Ile statue de Vénus ou de Galathée. Elle était fraîche

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encore en arrivant de Milan à Paris : mai» cette fraîcheur ae dura qu'un jour. Dès la première année de son -- * • j * . 1 1 1- à Paris, eUe comme içg à n'être [>l m s toul à fail la Paillette de Milan.

J'ai déjà dit que M""' Bonaparte la mère avait amené arec elle se plus jeunes enfants, entre autres Ànnunciàta, la dernier* de ses filles. M"" Leclerc <|ni. probablement, voyail déjà une ri va If de beauté dans sa jeune sœur, n 'aimait pas que sa mère la l'if Irop souvent sortir de la pension de M^Gampan pour la mener dans le monde. Je me rappelle qu'un jour M"" Leclerc étant venue passer la soirée cbez ma mère, mise avec une parfaite éléganee, elle bous avail amené MUl Ai m f Leclerc, sa belle-sœur, fraîche et belle personne (1), aiais n'ayant point an genre de beauté que la sienne pût redouter. M. Auguste de Mon. ..u, fort attentif à ses moindres volontés et qui n'avait garde d'y faillir car, avec elle, ee n'étmïl pas chose facile), étail en ce moment près de M1"" Leclerc, jouissant dans toute sa plénitude de sa gloire dominatrice, lorsque M""' Bonaparte la mère entra, avec M"1, Jo^cp1! . qous l'aire une visite Elle avait avec elle Caroline ànnunciàta [2 . <]ui arrivait de Saint-Germain. Elle était ra\ issante. Elle p a-lait alors ses cheveus blon '- tout bouclés et tombant en profusion sur ses blanches épaules et ombrageant un visage -i frais, -i blanc et ro-e. si gracieux, quec'était un plaisir de le regarder. Mlle aborda sa sœur avec cette bonne humeur que les jeunes Biles, libérées pour quelques jours de leur prison, ont dans leur parole, leur sourire, dans toute leur personne et se jeta, pour ainsi dire, sur -a -omit pour l'embrasser.

— Mon Dieu, maman, dit M"u' Leelerc avec une humeur très marquée et en repoussaurt Caroline avec tant de rudesse qu'elle faillit tomber, vous devriez bien empêcher Annunciàta (et elle dit ce nom avec affectation, parce qu'elle savait que eeta faisait de la peine à sa jeune sœur d'avoir des mouvements aussi brusques! Elle a l'air d'une paysanne du Ftumorbo •'! .

La pauvre Caroline s'éloigna les larmes aux yeux et sins mot dire. Cette petite scène d • plut pas à Mme Bonaparte. Cela était visible, maii elle n'aurait pas dit un mot devant des personnes étran-

i Aujourd'hui M"" la princesse d'Eckmuhl.

(2) Dorénavant je oe la nommerai plus que Caroline

(3) Lieude ta <: >rse l'oit saurage, et .tout tes habitants feraieul CMirir tout Paris autour d'oui s'il- v venaienl tels qu'ils sont.

152 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'àBRAS -

gères. Quant à M. de Mon...u, l'expression d'admiration «ju'il n'avait pu dissimuler en regardant Caroline expliquait ce « 1 1 1 • - cette scène pouvait avoir d'étrang

Dan* les différents portraits que j'ai tracés de la famille Bonaparte, je n'ai parlé ni de Louis, ni de Jérôme, ni de Caroline. Les deux dernier- étaient bien jeunes à l'époque dont je parle maintenant.

Louis Bonaparte n'était pas mal à l'âge de dix-huit ans: mais ensuite ses infirmités lui donnèrent, avant I âge, un aspectde vieillard qui le rendait morose en apparence et effectivement malheureux. Il ressemblait à la reine de Xaples lorsqu'il était jeune et bien portant. C'était la même forme de figure et la même expn 8sion dans le regard lorsque la figure de lareine de Naples était en repos; mais aussitôt que son sourire ou son regard animait ses traits, toute ressemblance disparaissait.

Louis est bon. Il a les goûts simples et doux. L'empereur, avec sa marotte de faire des rois de tous ses frères, n'en a pas trouvé un qui voulût l'être. Ses sœurs le secondaient, car elles étaient dévorées d'ambition; mais les hommes ont toujours eu a cet égard une volonté ferme et déterminée. Louis le lui «lit lorsqu'il partit pour la Hollande.

— Je veux faire à ma volonté, dit le jeune roi à son frère: Laissez-moi agir, ou laissez-moi ici. Je neveux pas aller gouverner un pays qui ne me connaîtra que par le malheur.

L'empereur était absolu dans sa volonté. Il a envoyé Louis en Hollande Le malheureux jeune homme a trouvé une agonie lente et cruelle au milieu de ses «anaux el de -es marais. La plus, grande partie de ses douleurs actuelles viennent de cette atmosphère humide et malsaine, surtout pour un enfant du Midi connue lui. Il a obéi, et sa femme y a éprouvé la plus affreuse des douleurs : son pauvre cœur de mère a ';té brisé par la mort de son premier-né I ■

Avant de quitter l'Europe, !«• général Bonaparte avait voulu voir toute sa famille établie convenablement à Paris. Mais appréciant dans tous leurs inconvénients les réputations concussionnaires des généraus républicains, il ne voulut pas que le luxe de sa famille pût donner lieu a de malignes interprétations. Rien n'était plus simple que le train de maison de Joseph, toul en étant

(1) L'atné des enfanta de Louis et d'Hortense de Beauharnais mourut «lu i roup à La Haye, >•!! 1807.

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cependant très honorable. Bonaparte avail également réglé Ja manière dont Mmc Bonaparte devait se conduire à oet égard. S'il avait été écouté, cette conquête sur l'esprit dissipateur de Joséphine eût été plus belle que la conquête du l'Egypte qu'il allait entreprendre.

Le général Bonaparte, bien qu'il lui plus jeune que Joseph, bien que sa mère vécut encore, prit dès ce moment \ sur sa famille, l'ascendant et l'autorité d'un père et d'un chef. Les instruction- qu'il lui laissa étaient vraiment ri masquables et surprenaient ma mère. Elle ne l'avait pas revu chez elle, depuis le jour de la fameuse dispute qu'elle eut avec lui au sujet de mon cousin Stepham poli (1). Naturellement fière, les pas qu'elle aurait volontiers faits •au devant de Bonaparte quelques années auparavant, elle les faisait maintenant en arrière. La conduite du jeune général l'avait vivement blessée et l'espèce d'indifférence qu'il avait mise à l'excuser avait achevé de l'aigrir. Mais, plus tard, son excellent esprit fit la part de tout ce que devait alors contenir la tète d'un pareil homme.

Bonaparte était à cette époque aussi amoureux de sa femme que sa propre nature lui permit de l'être, aussitôt que son intelligence fut tout entière consacrée à l'œuvre immense de la nouvelle vie qu'il s'était créée. Sans doute il a aimé Joséphine ; mais ceux qui ont dit qu'elle était la femme qu'il avait le plus aimée ne l'ont pas suivi dans toutes les années et n'ont pas surtout remonté dans le passé pour l'y voir aimant violemment et malgré cela, d'une manière romanesque. Ils ne l'ont pas vu rougir, pâlir, trembler, pleurer même. Il existait à l'ancien théâtre Feydeau, une loge, aux premières grillées. n° il, bien plus savante qu'eux à cet égard.

Son amour pour sa femme n'était pas de la même nature. Il l'aimait, sans doute, mais sans en faire une de ces divinités qui s'emparent de l'intelligence l'a plus déliée et l'empêchent d'apercevoir une imperfection morale ou extérieure dans l'objet aimé. 11 entrail d'ailleurs dans la composition de son philtre amoureux une substance qui en tempérait l'efFet-; je veux parler de la prétendue reconnaissance que, à l'époque surtout de son retourdltalie, chacun disait que Bonaparte devait à >a femme.

M11" Bonaparte ;i complètement manqué d'adresse non seulement

(1) Il est mort à Neuilly, il y a un m.'is, pour s'être coupé un cor*au-pii •

! •"> i MÉMOULES )E l. \ DUCHESSE !>'\,a<\

en n'imposani pas euxqai répandaient cebruit, mais

;n lui donnant de la consistance ] iternelles confide

à tout an monde de llatli urs et surtout d'intrigants, qui ne por-

jamais le poids du seeret plus d'une heure. Je sais qu napart ■ a été informé <lc Y autorisation, si je puis me servir de •••• ni .1. que M1'" Bonaparte donnait au bruit ridicule que les ennemii de N ;. et il y en avait déjà beaucoup, faisaient courir -ur

son compte» 0 i |» n don ; juge combien son àme dut iHre bl( quand il se vil l'objet «l'un regard dédaigneux, quand il entendit dire: G'es4 le crédit d s a ae qui le — < » 1 1 1 î < • 1 1 1 ! » Cela étail (aux, absurde ; mais on le disait et qui a bien connu Bonaparte doit savoir qu'il n'en fallait pas plus pour produire en lui un étrange effet. ■ dis ici, je ue t'avan ins raison <'t,

quand n «arvenusà l'époque du consulat, j'en donnerai

reuves plus que suffisantes.

Bonaparte connaissait L'inconséquence de sa femme. Aussi lui r i indait-il, par- lessus tout, de n ! jamais parler de politique

sujet au [uel slle n'entendait rien et <|ui p »uvait manquer d'amener ms capables de le compromet! re.

— Ce que vous dites est censé venir de moi, lui disait-il souvent; gardez le silence !>'■ eette manière, mes ennemis 1 1 vous en ètei entourée, ne pourront tirer de sottes inductions il • vos pai

J.'ai I é .i dit que La froideur survei entre ma mère et le

tparte, loin de s'élre* dissipée, avail encore pris pi us de force par la retraite de ma mère. Nous ne le rencontrions «jim1 rarement chez ses frères et nous ne le vîmes, je crois, <|ne i 1 ml - a séjour à Paris. Ce n'est donc pas comoM témoin que j'ai rapporté ce que je viens de dire : mais nous étioM peut-être mieux informéesde tout cequi se passail dans l'intérieur • lu général Bonaparteque -i chaque jour nous y eussions | une heure. Ma mère, malgré son iiTitation, avait le plus grand attachement pour Nap déon. Sans en convenir, elle savait biefl qu'elle avail eu tort •! ms la sotte querelle de l'affaire de notre cousin Stephanopoli et eette conviction intérieure suffisait pour la rendre encore plus intéressée à connaître tout ce qui touchait au bonheur ou au malheur d'un enfant qu'elle avait él i is renseignements uoua venaient d'ailleurs d'une source bien autre ment certaine que tout ce que nous aurions pu puiser dan plaintes de la famille Bonaparte. Ma mère, avec son excellent esprit, -avait que la prévention louche en regardant al ment en

IftÉMOtUES DE l.\ DUCHESSE d'aBBAI 153

parlant. Or la famille entière détestail M'" Bonaparte. Cette malveillance était-elle fondée? C'est ce que nous verrons plas tard. Quanl à présent, tout ee que je puis dire c'esl que L'inimitié était vive e1 je crois bien ren lue.

Ma mère avaii retrouvé un ancien ami dans son voisinage, M. de Cauiaincourt, dont l'hôtel, situé rue Joubert, étaità cenl pas de notre maison. Pour ceux qui ont connu cet excellenl homme, dire son non; c'est rappeler tout ce qui est bon, honorable ei aoi M. le marquis de Cauiaincourt était ég ilement L'ami de M !' parti'-, il Lui avait rendu de très grands services. De quelle n je l'ignore ; mais ma mère Le savait el il fallait qu'ils fussent bien importants.

M. de Cauiaincourt voyail (Jonc très souvenl M"p Bonaparte. Il lui donnait i\<>< conseils qu'elle écoutait sans les suivre [] avail pour die une véritable amitié qu'il lui prouvai! comme l'amitié prouve qu'elle aime ; mais Mme Bonaparte ('tait, par-dessus tout,' futile el légère, avec l'apparence àe i;i bonho aie. M. de Cauiaincourt déplut même bientôt, sans que I excellent aomm doutât, ''! plus tard, lorsque, par suite de mon mariage, je fis partie de l'intérieur intime des Tuileries, je ae lui ai pas blesse L'âme en lui disant qu'on l'appelait radoteur.

Notre société présentait après le 18 fruatkbor un aspect as singulier. Parmi les émigrés rentrés se trouvait une foule d'anciennes connaissances de ma mère qui, rempli ' '1''

craintes, cl de craintes assez justes, étaient tout heureuses de trouver un salon dans lequel, pouvant parler a\ z de

Liberté elles rencontraient plusieurs uotabilités du jour, de vieux ami-, déjeunes connaissances, tout cela marchant du même pied, parlant de la même voix, parce que la maîtresse de la maison tenait -on sceptre d'une main ferme et n'entendait pas que des diseussions dégénérassent en disputes. C'était une manière d'être méritoire, à celte époque ou les gens s'enrouaient à force de crier, dès qu'il était question de politique.

Précédemment, on vous faisait passer votre mal de gorge m vous la coupant. <>n s'était pourtant Lassé de ce remède par trop lie >ïque, comme on dit dan- La médecine moderne. On commentait a pouvoir mettre du linge Manc sans se cacher de sa femme de chambre ; on n'était plus mandé au tribunal révolutionnaire parce qu'on avait cinquante mille livres de rente et. pour dire la vérité, c'est que personne ne les avait, du moins en appa-

156 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'akKAN M-:-

rence. Le Moniteur, il psi vrai, n'était plus déshonoré quotidiennement par des listes sanglantes; mais il y avait encore le Temple, la plaine de Grenelle et les déportations; <|ui étaient là I ( ur ranimer les goûts émoussés de ceux qui se -fiaient blasés sur les dangers à lune d'en avoir couru et, quoique l'horizon 96 lût éclairci, on entendait encore souvent, • comme à la lin des grands oi âges, de ces coups de tonnerre Isolés qui suivent presque toujours la tempête.

Malgré tout cela, on redevenait gai. On était avide de plaisirs; <>n allait dîner au cabaret, on allait dans* r dans les guinguettes, prendre des glaces dan- un café, car il ne s*agit pas d*ennoblir les chose- en leur donnant d"; utres nom> | ourse faire illusion. Vejy, le Bal de Richelieu, les bals de Tivoli et de Mail. eut', le pavillon de Hanovre et Prascati n 'étaient au fond que ce que je viens de dire, ce qui n'empêçhail pas la bonne compagnie d'y aller en foule et de s'y amuser.

Au milieu de cette vie vagahonde, de ces joies où l'on cherchait des distractions contre le souvenir de tant de douleurs passées et de tant de craintes pour l'avenir, il s'opérait une étrange fusion. Elle commença dans la maison de ma mère et, chose assez remarquable, c'est la famille Bonaparte qui, là première, s'est trouvée en présence de l'ancien régime.

Parmi les Femmes revenues depuis peu d'émigration et que voyait assez souvent mamère, il en est une dont le souvenir m'es! toujours aussi présent que si je l'avais vue seulement depuis quelques jours. Cette femme était M""' de Contades, tille et seeui de- MM. de Bouille dont le nom et le dévoilement ne peuvent se séparer de l'affaire de Varennes (1).

La haine qu'elle avait pour Bonaparte était amusante. F.lle ne lui accordait même pas de mériter sa renommée.

— Allons, disait-elle lorsque ma mère lui parlait de toutes ses victoires d'Italie et d'Egypte, j'en ferais autant avec un regard.

Méroie 2 n'était pas moins divertissante lorsqu'elle en était sur le chapitre des sœurs de Bonaparte. Elle a'accordait pas plus

1 Cette affaire c'a pas réussi-: mais ce o'esl pas If M. {de Houille qu'il en faut aceuseï ;j'ën ai la certitude. Un parti qui reçoit un échec aussi rude est ordinaire me ni injuste : c'est, ce qui est arrivé.

■2 Nom de MB* de Contades. Je n'ai famais susmi vrai nom de baptême, nui ne pouyail être celui-là;mais on la nommait toujours familièrement ainsi.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTBS 1 ."»7

de beauté à M Leclerc que de gloire à son frère et le curieux de

la chose, c'est qu'une opinion., qui n'aurait paru que ridicule dans tout autre, était vraiment amusante chez elle et portait souvent coup d'une manière toute positive. Un jour, cela arriva chez ma mère avec un résultat tragi-comique.

Bonaparte venait de partir pour l'Egypte. Sa famille, encore brillante du reflet de la gloire qu'il avait laissée sur elle pendant •son court séjour à Paris, commençait déjà son noviciat de royauté et Mm Leclerc, qui exerçait très volontiers une domination absolue, n'était pas du tout récalcitrante pour joindre ce sceptre-là à celui de sa beauté. Elle était si jolie dans toute sa personne qu'on ne songeait pas à le lui disputer. Gomme elle n'était encore que dame de beauté et que sa principauté n'avait rien de réel, elle sentait encore la nécessité de faire beaucoup de frais pour plaire. Et, pour dire la vérité, elle y réussissait complètement, lorsqu'elle ne se déguisait pas en enfant ^àté insupportable.

Un jour ma mère donnait un bal dans sa jolie maison de la rue Sainte-Croix. Elle avait réuni dans ce bal, comme il lui arrivait souvent de le faire, tout ce que Paris avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à l'autre parti, il n'y était représenté que par lafamille Bonaparteet par des hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui en leur qualité de beaux danseurs, étaient invités dans le peu de maisons particulières qui recevaient à cette époque.

Mm* Leclerc prévenue d'avance par ma mère, avait préparé une toilette qui devait, nous dit-elle, V immortalise*. Selon sa coutume, non seulement elle fit de cette toilette l'affaire sérieuse d'une semaine entière, mais elle recommanda le secret le plus complet, qui fut effectivement gardé par M"'" Germon et par Charbonnier (1). Elle avait demandé à ma mère de s'habiller chez elle, ce qu'elle avait déjà fait quelquefois pour que sa parure fût dans toute sa fraîcheur au moment de son entrée dans le bal.

11 faudrait avoir connu Mme Leclerc à cette époque de sa vie, pour se faire une idée juste de l'impression qu'elle produisit dans le salon Lorsqu'elle y parut. Non, rien ne peut donner une idée juste de celle ravissante ligure ! Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. 11 y avait une telle harmonie dans toute-, les parties de ce délicieux ensemble, qu'un murmure de louanges

(1) Couturière et coiffeur alors Fort en vogue.

1 58 »1RES DE l-\ ru CHESSE !>' IB» \

L'accueillit aussitôt qu'elle parut et ge prolongea sans égard [mur toutes celles qui étaient présent*

Toutes avaient pris de ["humeur, en voyant tout à la Fois et la charmante figure et l'élégante tOil stte de M11" Bonaparte, femme du général Leclerc. Elles murmuraient bout bas, mais de manière cependant à ce qu'elle L'entendit, qu'un luxe aussi e/fronté, lorsque la femme qui L'affichait n'avait pas de quoi dîner trois ans aupara» vaut, présentait un côté presque odieux. Doux ou trois voix s'élevèrent au point (lue ma mère fut obligée 'le Faire le tourdu salon pour rétablir un peu d'ordre ; erle craignait que -a Pauiette n'ontendit quelques-unes de ses amères paroles. Mais le concert de louanges couvrait trop bien If sifflement envieux pour que M" I clerc pût seulement le distinguer. Ce n'était pas sous cette forme que la jalousie Féminine «levait la réveiller.

Mm" il ■ Gontades la regarde et. bien loin de Faire le- sottes ré1

flexions que d'autres axaient eu la lourde maladresse de laisser en*

tendre, <l l<* admire d'abord la toilette, ensuite la taille, \> visage;

ul a la coiffure, trouve toujours tout ravissant, puis tout à

coup :

Ali ! mon Dieu ! dit-elle à I nomme qui lui donnait le bras,

■ il Dieu ; quel malheur ! Une si jolie personne ! mais comment cette difformité ne s'est-elle jamais laissé apercevoir! Mon Dieu! que c'est malheureux !

— Mais enfin, lui dit quelqu'un, que voyez-vqus donc?

— Commenl ! ce que je vois ! Et vous-même, commenl ne voj ezvous pas le- deux énormes oreilles qui -ont plantées aux deux

CÔiéS de celte tele ? Si j'en axai- de pareilles, je me le- ferai- ôler.

Il Faut que je lui conseille de le taire. On peut proposer a une femme

de lui coupe!' les oreille-, -an- que cela tir»* à conséquence.

M""' de C. ntade- n'a\ait pas achevé que tous. les yeux s'étaient portés sur la tête de MmB Leclerc j non plus cette fois pour l'admirer, mai- pour inspecter se- oreille-.

La vérité e-i que, eu effet, jamais plu- drôles d'oreilles n'avaient été appliquées par la nature, a droite et a gauche d'un visage d'ailleurs charmant. C'était un morceau de cartilage blanc, mince, toutuniet sans être aucunement ourlé. Du reste, ce cartilage n'était point énorme comme le disait M'"" de Gontades, mais c'était Fort laid et plu- l'admirable pureté de tons le- traits .jui l'entouraient était remarquable par leur beauté, plu- il le devenait alors luimême par sa disparité ax ec eux.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS

Le résultat de cette petite scène fui de faire pleurer M Lecierc; elle se trouva mal el linil par aller se coucher avanl minuit.

Il y avail alors à Paris une maison dans laquelle se réunissait Igalemenl une fort bonne compagnie et dans laquelle on n'était pourtant admis qu'en payant. Mais j'ai déjà di1 que cela se voyail îou vent alors. Cette maison était celle oV Des] réaux, le maître de danse de tout ce qu'il y avait de jeunes filles comme il faut, avec Delahaye el Abraham. Despréaux avait épousé, comme on le sait, Guimard. Il était rempli d'esprit el faisait bien mieux «le folies chansons qu'il n'apprenait à bien battre un entrechat, quoique cependant il enseignât très Lien la bonne grâce.

M1"1' Bonaparte amenait quelquefois sa fille chez Despréaux. M11" Ilorlensede Beauharnais était alors une charmante jeune tille ; mais je me réserve de parler plus tard d'elle et de faire tout à mon loisir son portrait.

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