‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

« Que pensez-vous de l'Orient ? » — « Je représente l'armée et l'armée est puissante. » — Guerre à mort à l'Angleterre. — Louis Jérôme et Eugène de Beauharnais partent pour l'Egypte. — Le père de Junot et le petit général. Embarquement du frère de Junot. — « Je le veux ! <> — Entêtement de Bonaparte. — La mort de l'enfant. — Junot en Egypte. — Duel aux flambeaux. — Paroles remarquables de Napoléon. — La souveraine d'Orient. — Bellilote et le général Dupuy. — Fourés en Mission. — Divorce — Abandon en Egypte — Fin de l'histoire.

Le général Bonaparte, en ne demeurant a Paris que quelques semaines, au moment de quitter l'Europe avec la chance de ne jamais La revoir, avait obéi à un mouvement d'une violente irritation. Mon frère, qui en Italie avait toujours conservé les meilleures relation- avec le général Bonaparte, futle voir, ainsi que le lui avait demandé Napoléon. Albert y retourna plusieurs fois et toujours il revenait avec la nouvelle certitude que Napoléon était violemment contracté de la marche des événement-.

— Je m'aperçois bien, non- disail Albert, que cette grande àme est trop comprimée dans le centre étroit ou ces misérables du Directoire veulent renfermer : c'est un vol libre dans l'espace qu'il faut à de pareilles ailes. 11 mourra ici : il faut qu'il part, matin il nie disait, ajoutait Albert : « Ce Paris me pèse comme « si je portais un manteau de plomb ! » El puis il se promenait

— Cependant, lui disait Albert, jamais patrie reconnaissante n'accueillit plus noblement un de se- tils. Le peuple, dès qu'il vousvoit, fait retentir les rue>. les promenades, les spectacles, des cris de « Vive Bonaparte 1 » Le peuple vous aime, mon général.

Pendant que mon frère parlait de la sorte, Bonaparte le regardait tixement. Il se tenait immobile ; ses mains étaient croisées

MÉMOIRES DE r.A DUCHESSE d'aBRAOTÈS 1 i] |

derrière son dos et toute sa ^figure exprimait non seulement l'attention, mais une attention mêlée du plus vif* intérêt ; ensuite il se remit à marcher d'un air pensif.

— Que pensez-vous de l'Orient, Permon? demanda-t-il tout à coup à mon frère. Il me semble que vous ave/ fait d'excellentes études, car votre père vous destinait d'abord à la diplomatie ; est-ce vrai ?

Mon frère répondit affirmativement.

— Vous parlez le grec moderne, n'est-il pas vrai ? Albert s'inclina.

— Et l'arabe ?

Albert répondit négativement, mais il ajouta qu'il pourrait le parler facilement en un mois de temps.

— Vraiment ! Eh bien ! alors, je...

Ici Bonaparte s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit. Cependant il revint sur le même sujet un instant après, en demandant à Albert s'il avait été au bal de M. de Talleyrand. Il ajouta ensuite :

— C'était une belle fête ! Mon armée d'Italie serait bien vaine si elle savait que son chef a reçu d'aussi grands honneurs. Oui, les directeurs ont noblement fait les choses. Je ne royais pas qu'ils savaient aussi bien trôner. Quel luxe !

Puis il se promena longtemps sans parler et reprit ensuite :

— C'est plus somptueux que nos vieilles fêtes royales. Le Directoire ne devrait pas ainsi oublier son origine républicaine. N'y a-t-il pas de l'affectation à paraître dans une telle pompe devant ceux qui, au fait, peuvent bien balancer son pouvoir?... Je représente l'armée, ajouta Bonaparte, oui, je réprésente l'armée. Et les Directeurs savent si elle est puissante aujourd'hui en France.

Rien n'était plus vrai que ce que venait de dire Bonaparte. À cette époque, <m effet, l'armée exerçait une grande influence et déjà l'on parlait beaucoup dans le public d'une expédition lointaine. Bonaparte fit à cet égard beaucoup de questions a mon frèrr. Albert lui répondit, ce qui était vrai, que l'on croyait que l'expédition projetée était destinée contre les Anglais.

Albert nous dit ensuite que le sourire qui avait erré un moment sur les lèvres de Napoléon avait une si bizarre, si incompréhensible expression, qu'il ne sut comment l'expliquer.

— L'Angleterre! reprit-il encore. Ah 1 vous croyez dans Paris que nous allons enfin l'attaquer? Lr> Parisiens ne se trompent pas ; c'est bien pour abaisser cette impertinente que nous prenons

it

IfjO H&MOHLBS DE LA DUCHESSE D ABRAîlTÈS

urnes. L'Angleterre ! Si ma voix a quelque influence, jamais l'Angleterre n'aura de nous une heure de trêve. Oui ! oui ! guerre à mort à l'Angleterre! toujours... jusqu'à sa destruction ! Permon,,

si vous voulez, je vous emmène avec moi. Vous parlez très bien l'anglais, l'italien, le gi Oui, je veux vous emmener.

Cette conversation, telle que l'on vient de la lire, est le résumé de ce qui fui dit dans cinq ou six entrevues. Mon frère entendait de tous côtés parler diversement de l'expédition projetée. Le secret en fut longtemps gardé, mais enfin il fut connu ; car Bonaparte, jaloux de toutes les gloires, voulut s'entourer de l'éclat que donnent à tout les sciences et les arts. Il mit à contribution jusqu'à l'Institut. Un bataillon immortel suivit le nouvel Alexandre Mules bords du Nil d'où il devait rapporter un trophée plus brillant que tous ceux que le sang donne à la postérité.

Lorsque mon frère apprit que l'expédition était dirigée vert uni' terre aussi lointaine, sa résolution fui prise à l'instant. Il mit ordre à ses affaires et se disposa au départ. Mais ma mère, l'ayant appris, sr mit, pour ainsi dire, à ses pied- pour le supplier de ne bas la quitter. Albert n'eut pas besoin d'une seconde prière, il

resta.

Louis Bonaparte venait cbex ma mère aussi souvent que sœurs et ses frères. A ôette époque, il était bien différent de ce que le malheureux jeune homme èstdevenu depuis. Sa figuré était agréable; il ressemblait beaucoup à sa sœur Caroline, dont il -<■ rapprochait aussi par l'âge, mais il était mieux fait qu'elle. Louis était parfaitement bon et doux. 11 aimait beaucoup ma mère, qui pourtant le gâtait moins que* Jérôme, à qui elle passait tout* sottises. Et, soit dit en passant, il en faisait alors toutes les fois qu'il venait à Paris, bien qu'il fut un enfant. Il n'avait alors qui treize ans. Lucien, Joseph et surtout Mme Bacciochi le sermon* naient à tour de rôle, rien n'y Faisait. Ma mère en obtenait toujours plus que les autres, qui avaient le grand tort de lui jeter au ne/ l'exemple d'Eugène «le Beauhamais. C'était, selon eux, une petite perfection que, du reste, ils ne pouvaient souffrir, mais qui servait continuellement d'épouvantail. Il parlait avec son beaupère pour cette fameuse expédition qui alors était encore un mystère et donnait lieu a tant de conjectures qu'on avait fini par coin plètt-mnit ilèraisonnri à son sujet.

Enfin, après les préparatifs les plus mystérieux et les plus magnifiques que jamais nation ait faits pour porter sur de^ bord-

lointains un homme qui n'était pas son souverain, Bonaparte, qui les avait tous dirigés, jugea <|u'ii était temps de mettre ses projets à exécution. II partit de Paris el fut s'embarquer à la tête de cette armée qui devait aller apprendre aux vieilles Pyramides que la France était toujours non seulement la plus aventureuse, mais la pins vaillante des natjons.

Junot avait une Ame de feu et le plus noble cœur. Il s'était attachéà son général avec un dévouement qui devenait un culj ■. Sans avoir la mesure du géant qui était devant lui, sou esprit pénétrant avait jugé qu'il voyait un grand homme Voici l'éxtrail d'une lettre dont l'original est dans mes main-. Elle fut écrite en l~'.»i, lorsque M. Junot père, alarmé de la résolution de son fils, lui demanda quelques renseignements sur l'homme dont il suivait la fortune :

— Pourquoi as-tu quitté le commandant Laborde (1;? Pourquoi avoir quitté ton corps? Qu'est-ce que c'est que le général Bonaparte? Où a-t-il servi ? Personne ne connaît ça.

Junot répondit à son père et lui expliqua pourquoi il avait préféré le service d'état-major, surtout d'une manière aussi active qu'il allait le faire-àveç sob général, au service plus lent dans ses résultais que celui qu'il aurait t'ait en restant à son bataillon, puis il ajoutait :

— Vous me demandez ce que c'est que le général Bonaparte ? -Je pourrais répondre comme Santeuil : Pour savoir ce qu'il est, il faut être lui-même! Je vous dirai toutefois que, autant que j'ai pu le juger, c'est un de ces hommes dont la nature est avare et qu'elle ne jette sur le globe que de siècles en siècles (2).

Lorsque Napoléon partit pour l'Egypte il passa par la Bourgogne en allant s'embarquer à Toulon. Il s'arrêta à Dijon, où était alors mon beau-père, qui lui lit voir la lettre que je viens de citer.

— Elle ne fait que me confirmer dans la conviction que j'ai de l'attachement que me porte votre tils, M. Junot. dit le général. Il m'en a donné de fort'1- preuves dont je suis très touché. Aussi, VOUS et lui pouvez compter que je l'aiderai de tout mon pouvoir et

(1 Depuis général de division et commandant de Lisbonne, lors de la conquête. Lest lui qui commandait dans Porto, Lorsque le maréchal Soultse laissa suprendre par ie< anglais croyant que c'était le régiment suisse qui passait la rivière.

2 L'empereur a eu les Jeux lettres en sa possession, en passant par la Bourgogne trois ans plus lard, pour aller en Egypte.

ll'i't MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'àBRANTÈS

de toutes mes relations pour faire son chemin dans notre avenj foreuse carrière.

Mon beau-père ne demandait plus alors ce que c'était que ce petit général Bonaparte ; ses paroles étaient aussi précieuses poui le bon vieillard que s'il eût été Siméon et se tût trouvé en présence! du Messie. Un quart d'heure après cette conversation, ce que lui avait dit Bonaparte était écrit thm- son portefeuille et dans sa poche gauche, bien prés de son cœur. Son adoration pour Napoléon devint dés ce moment presque aussi forte que celle de -<m fils.

Le général Bonaparte dit à Junot, lorsque celui-ci demanda la permission d'aller dire adieu à sa famille :

— Il faut emmener ton frère, c'est un honnête homme. Je n'ai pas autour de moi de ces gens-là par milliers. Je veux qu'il vienne. Ne lui cache rien. Mais qu'il vienne, entends-tu! tu lui diras que je le veua .

Napoléon commençait déjà à parler d'un ton impératif.

Junot parla donc à son frère et le détermina à le suivre en Egypte malgré les larmes et les prière- de sa femme. Arrivés à Toulon, le^ deux frères trouvèrent la flotte prête à mettre à la voile, mais ce fut avec des sentiments bien différents. L'un m- \o\ait devant lui qu'un avenir de gloire et d'honorables récompenses qu'il lui importait peu d'aller chercher à travers mille dangers et d'acquérir au prix de son sang. Il partait joyeux, peu soucieux du présent, ne jetait nul regard en arrière, car alors il ne laissait dans sa patrie ni veuve ni orphelin pour le pleurer ni porter son deuil. Pour lui tout était bonheur, tout était espoir... même II mort, car il étail sûr qu'elle ne serait que glorieuse. Mais sol frère était au désespoir. Dans un premier moment de surprise douloureuse, lorsqu'il apprit que Junot allait s'embarquer pour allef en Egypte, il le suivit. Mais arrive à Toulon, quand il fut sur le port, au moment de monter sut Y Orient (1), il ne vit plus que cette patrie qu'il allait quitter, une jeune femme qu'il aimait t<-ndrement et surtout un enfant, un fils de deux ans qu'il idolâtrait. Tou- les raisonnements de son frère vinrent échouer contre de telles pensées. Il voulait retourner en Bourgogne •'! son désespoir

(1) En Qoréal an VI. L'Orient était, comme >>n le sait, le \ i mirai.

Mon beau frère y fui admis en raison de la place que le général en chel immédiatement pour lui.

MÉMOIRES DE I. \ DUCHESSE d'aBRANTÊS 165

fut si violent que Mme Bonaparte, qui en fut témoin, en fut vivemenl affectée. Elle lui dit de se calmer, qu'elle allait parler au

général en chef et tenter d'obtenir un passe port pour lui M"" Bonaparte était surtout parfaite dans de pareilles circonstances, parce qu'alors ni sa faiblesse ni sa légèreté ne venaient à la tra- ■ d'une bonne action. Elle fut trouver le général Bonaparte et lui parla avec l'accent le plus persuasif et le plus touchant de ce qu'elle venait de voir et lui demanda avec instance de donner un passeport à M. Junot. Bonaparte fronça le sourcil et, après avoir réfléchi quelques instants:

— Junot m'a déjà parlé de cette affaire, dit-il avec humeur. Il est bien singulier qu'après un premier refus on insista auprès de moi comme si j'avais deux avis en une minute. Non. non. je ne suis ni une femme ni une caillette. Quant à toi, je te prie srtieusement de ne pas te mêler des affaires de mon quartier général.

Et Junot, qui était présent, l'entendit marronner entre ses dents quelques mots qu'il ne put comprendre.

Il voulut encore hasarder une tentative en faveur de son frère, car on s'emharquait dans quelques heures et son désespoir lui déchirait le cœur. Mais à peine eut-il ouvert la bouche que le général Bonaparte l'interrompit en disant:

— En voilà assez! J'ai dit que je ne le voulais pas. Cela doit suffire.

Puis il ajouta, avec un accent d'humeur et d'amitié tout à la fois :

— Il est bien étonnant que ceux pour qui je voudrais tout faire ne veuillent rien faire pour moi.

Mon beau frère resta donc avec Junot. A peine embarqué sur YOrie/it, Bonaparte le nomma payeur de son quartier général et fut excellent pour lui pendant la traversée. Arrivé en Egypte, il commençait à reprendre un peu courage, lorsque, se rendant d'Alexandrie au Caire par le Nil, la chaloupe canonnière qu'il montait fut attaquée par des Bédouins. Il manqua d'être tué Plusieurs de ses compagnons le furent et l'ordonnateur Sucy, qui •'•tait auprès de lui, eut le bras droit fracassé d'un coup de carabine.

La nuit les délivra des Bédouins, mais ne rendit pas la tranquillité t mon beau frère. A partir de cet instant, il retomba dans l'état alarmant où il était [tendant la traversée. « Il ne voyait autour de lui. me disait-il, que le poignard des Bédouin-, la lance ■ le- Arabes ou le pal des Turc-. Les crocodile-, quoiqu'ils fussent

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loin de là. et les hyènes faisaient le sujet de ses rêves ordina

Lors du si - Saint Jean-d .• .il traversa le désert pour

s'yrenare et faillit y périr de fatigue e1 de besoin. Accablé sons tant de douleurs e1 de tous les genres, mou pauvre beau-frère demanda enfin, avec l'instancedu désespoir, la permisse a de i n ren France. Legénéral Bonaparte ne le voulut jamais. L'amiral Gantheaume revint eu Europe. Il voulait bien prendre mon beaa~ frère à son bord et il le demanda. M; is c'était un mauvais moyen d'obtenir une faveur du général Bonaparte que de la lui faire demander par quelqu'un qu'il n'aimait pas, et l'amiral Gantheaume était de ceux-là. Aussi mon beau-frère éprouva-t-il un refus. Il sedésolaet Bonaparte fini! par s'impatienter de ce désespoir qui ne cédait à rien. 11 en parla à Junot, qui lui-même perdait son temps et ses remontrances auprès de son frère. A quelque temps de làon sut que le bâtiment sur lequel mon beau-frère avait voulu partir avait été pris parles Barbâresques.

— Eli bien, dit alors le général Bonaparte, qui viendra main* tenant me disputer le don de seconde vue? Ah! ah! monsieur Juuot, vous vouliez me quitter ! El où seriez-vous à présent ? A labourer la ! srre d'un mauvais maître ou à ramer sur les galères de Mann- ;i d'Alger.

El il lui tirait les oreilles à le> lui arrâchi r et il répétait :

— Et VOUS vouliez partir... pour aller voir votre femme! Eh I il y en a partout !

Mon beau-frère fut donc contraint de rester en Egypte. A son départ pour l'Europe legénéral Bonaparte laissa l'ordre au général Kléberde faire partir immédiatement Junot et son frère. Mais Kléber aimait autant que Bonaparte les gens braves el les braves geni Comme il trouvait qu'on n'en avait jamais assez, il jugea convenable de garder les deux frères auprès de lui. Ce ne fui qu'à I i licitationde leurs amis qu'il se décida enfin au départ de l'un d'eux et ce fut mou beau-frère, mais sut un mauvais bâtiment I /-•

(1) Mon beau-frère partit d'Alexandrie poui revenir en Europe a> brave et d - il Vaux. En revoyant mes notes, je viens de m'apen

que j'ai fait une erreuren attribuant au départ (!<• mon mari un fait qui

lors de celui de Bon frère, relativement aux trésors du général en chel que les soldats accusaient mon beau Grèce d'emporter avec lui Comme il avait .!.• payeur <lu quai ; al, « ette fable avait une sorte de couieui ci

pour ceux >]ui veulent croire le mal. Au bout <lc tant d'années pai pu fondre aisément et d'autant plus que Junot, qui m'a rapporté cette scène plus

Marianne), faisant eau de toutes parts et qui fut pris par les Anglais en vue dos côtes d'Hyères. Dépouillé de tout ce.qu'il possédait eoritre le droit des gens, conduit à Mahon, traîné de croisière en croisière, traité avec une barbarie révoltante pendant la quarantaine que les Anglais leur tirent faire, le malheur* n\ fut enfin jeté plutôt que déposé sur le rivage de la France. Là, le pauvre voyageur put enfin reposer sous son toit. Mais de nouvelles douleurs l'attendaientau retour. Son fils unique, son enfant bien-aimé n'existait plus !

A l'époque du départ de mon beau-frère, son 'ils avait deux ans et demi. Mais son intelligence', déjà précoce, avait encore été développée par cette tendresse qu'on lui donnait, qu'on lui demandait, et cet enfant était à trente mois comme oh est ordinairement à huit ou dix ans. Lorsque la voiture qui emmenait son j ère s'éloigna de la maison, le cher petit poussa des cris déchirants ; sa mère, dont les sanglots répondaient aux siens, ne lit que s'affliger avec lui au lieu de cherchera le distraire. Bientôt cependant toute la famille, étonnée de voir, dans un âge aussi tendre, une douleur qui approchait du désespoir, s'occupa d'entourer le pauvre enfant de distractions: on lui raconta de belles histoires, on lui donna des jouels de toutes les formes, de foute-, les couleurs, on invita ses petits amis à venir jouer avec lui. Mais rien ne le consolait.

— Maman, où est papa? disait la chère petite créature à ma belle-su'ur.

I>ans les premières semaines on lui répondait :

— Il est parti, mon ami; mais il reviendra bientôt.

11 paraît que l'imagination de cet enfant avait un développement tout à l'ait extraordinaire, et que ce simple mot parti, étant

'!'• cinquante fois, y mettait une telle chaleur d'intérêt, >> s paroles sortaient si bien d'une âme honnête outragée, que j'avais attribué à .-en départ ce qui eut lieu à celui de son frère. Comme ils s'aimaient tous ilnix tendrement, Junot avait ressenti l'injure. C'est ù un tel point que je connais telle personne, encore vivante, qui faisait partie de l'expédition d'Egypte, personne du reste hotonal. le et honorée, à laquelle Junot n'a jamais fm accorder son amitié en raison de quelques proposqui furent tenus à cet égard chez le général Damas et che/. le général Kléher. C'est en vain que ces propos, du reste peu importants, furent depuis hautement désavoués ; jamais Junot nepul les oublier. « En vérité, lui dis-je un jour, cela te regarderait personnellement que tu ne serais pas plus rancunier. - Je le crois bien, me dit-il. c'est aussi bien différent. »> Et je le conçois : en effet, il me semble qu'une ii jure Faite a un être que nous aimons, que nous aimons beaucoup, nous fait une double blessure.

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commente par lui et ne lui présentant qu'une idée indéfinie sur laquellr il ne pouvait asseoir aucun raisonnement et d <>ù il ne pouvait tirer aucun espoir, il n'en était que plus désolé après l'avoir entendu. Ma belle-mère, dont L'âme parfaite comprenait les douleurs de tous les âges, fut la première à s'en apercevoir et, quand l'enfant demandait son père, elle lui répondait qu'il étaità Bussy i . Alors les yeux déjà bien moins vifs du pauvre petit se ranimaient à l'instant, et il disait :

— Maman, allons à Bussy.

On y allait, quoiqu'on sût Lien qu'on n'y trouverait pas celui qu'on cherchait. Aussitôt que la voiture approchait de la maison, l'enfant sautait sur les genoux de la mère ou de l'aïeule ; puis il frappait des mains.

— Papa ! papa ! s'écriait-il.

Et, arrivé dans la maison, ses petites jambes retrouvaient de la force pour monter l'escalier et parcourir toutes les chambres. Sa voix était redevenue joyeuse ; il croyait que son père jouait avec lui. Alors qu'il trouvait une porte seulement poussée, un rideau tiré, il approchait doucement pour le surprendre, parce qu'il le croyait caché. Il parcourait ainsi toute la maison, suivi par sa mère, qui pleurait amèrement et de sa propre peine et d'un spectacle qui lui luisait le cœur. Quand il avait visité avec soin tous les appartements, il se laissait prendre par son aïeule ou par ma belle-sœur, et disait d'une voix brisée :

— Maman, il n'esl pas là, papa ; allons à Dijon !

Quand ils étaient à Dijon, il recommençait les mêmes plaintes et toujours la même demande :

— Où est- papa ?

— Il est à Semur, mon amour, lui répondait sa mère.

— Allons à Semur !

Et lorsqu'on était arrivé à Semur, il cherchait dans la maison de son grand-père comme dans celle de son aïeule à Bussy (2). C'était d'abord la même joie, la même folie enfantine*. Puis l'enfant disparaissait, et c'était une personne, mourant de l'excès d« sa sensibilité, qui disait à sa mère :

(1) Bussy-le-Grand ; c'était là qu'habitait jadis le Fameux Bussy de Rabutin, C est le lieu de naissance tir Junot. Sa famille y avail dea proprit (2) Ma belle-sœur <\si de Semur. L'enfant se rappelait avoir habité dans la maison de M. Hem i, pèi •• de m mère, et y avoir Burtou vu son père

HÉMOIRES, DE LA DUCHESSE d'aBRAHTÈS 169

— Papa n'est pas ici, retournons à hijon.

L'enfant tomba dans un marasme complet. Ma belle-sœur, au désespoir, entoura vainement son (ils de tous les secours. Les médecins les plus habiles de Dijon déclarèrent qu'ils ne pouvaient rien. Hélas! le dépari de son père était L'orage qui avait brisé cette jeune Heur, et son retour même alors ne l'aurait pas sauvée. Il s'éteignit doucement en appelant toujours son père, et son nom l'ut le dernier son qui sortit de ses pauvres petite- lèvres blanches 'qui autrefois, vermeilles comme une cerise, prononçaient ce même nom avec le sourire de la joie.

tTn soir, me trouvant à la Malmaison, peu de temps après mon mariage, comme on racontait des histoires, d'enfants extraordinaires, je pris la parole à mon tour et je dis celle de mon pauvre petit neveu que je savais seulement depuis quelques jours Le premier consul, qui n'écoutait guère ces sortes de choses, prêta une grande attention à mes paroles.

— N'avez-vous pas abusé du privilège du conteur, me dit-il, et d'une chose fort simple ne faites-vous pas un roman, dont le héros est un enfant de trente mois?

Le général Junot peut être mon garant, général, lui répondisse. Quant à moi, je puis dès à présent vous certifier que. loin d'avoir ajouté à la partie pathétique de ma petite histoire, j'en ai plutôt retranché et, si vous l'entendiez raconter par ma digne belle-mère, qui a bercé le pauvre enfant pendant toute sa longue agonie, vous me trouveriez bien froide à côté de sa narration.

Le premier consul se promena quelque temps sans dire un mot. On sait que c'était son habitude lorsqu'il était fortement préoccupé. Tout à coup, il releva sa tête et, regardant autour de lui :

— Où est donc Corvisart? dit-il. Je lui avais demandé de ae pas partir sans me parler.

Il était dans le grand vestibule à colonnes, où il se promenait avec Bourrienne. 11 vint aussitôt.

— Corvisart, lui dit le premier consul, est-il possible qu'un enenfant meure du regret de ne plus voir quelqu'un qu'il aimait? Sa nourrice, par exemple ?

Je ne le crois pas, répondit Corvisart. Cependant tout est possible. Mais je pense que rien n'est plus rare qu'un tel exemple, et cela est heureux. Où en serions-nous autrement'.'' On ne pourrait pas retirer un entant de nourrice.

Le premier consul me regarda d'un air triomphant et dit:

1 T • » MÉMOIRES PE LA DUQHESSI ! RANTÈS

— J'en était bien sûr !

•le dis à moo tour que je croyais que M. Le docteur Corvisart avait été mal interrogé et que je demandais la permission de lui présenter la question telle qu'elle devait être faite.

Je raconta^ alors en peu de mois L'histoire de mon polit neveu. A peine m'eut-il entendue qu'il s'écria que c'était ton! autre chose ; qu'une nourrie»' (Mail remplacée par une bonne, qui avait les mêmes <oins, qui donnait à manger aux mêmes heures où la nourrice donnait à teter ; mais qu'une affection brisée par L'absence, ainsi que l'avait été celle de mon neveu en voyant partir son père ai prolonger son éloignement, pût donner la mort, la chose n'était même pas rare.

— J'ai dans mes cartons r nous dil cet homme habile, une foule de notes relatives aux affections de L'âme chez les enfants. Si je vous les communiquais, général, von- seriez bien étonné de voir que dans ces jeunes cœurs il y a non seulemenl Ar< germes de passions, mais que ces passions sont développées chez quelques enfants d'une manière effrayante. La jalousie, par exemple, eh bien! La jalousie tue, comme avec du poison, des enfants de trois ans el même d< plu- jeunes !

— Vous croyez donc que ce petit Junol est morl du regret de ne plus voir -on père ? demanda le premier consul.

— D'après ce que vient de me dire M" Junot, je n'en puis douter. Et ma convîcti •-! d'autant plus assurée qu'elle a, sans les

connaître, parfaitement détaillé tous les symptômes de celte maladie qui n'est au reste susceptible de Frapper que sur «les êtres doués d'une exquise sensibilité! Cel enfant est bien heureux d'être morl, ajouta Corvisart, car il aurait été bien ;i plaindre pendant Le cours de son existence. Il n'aurait eu affaire qu'à des mécomptes.

Le premier consul se frotta le iront à plusieurs reprises pendant <pie Corvisart parlait. 11 était évident que le souvenir du relu constant qu'il avait fait à mon beau frère de le laisser revenir en Europe agissait fortement sur lui. Et je suis'sûre que, si la lumière avait été plus dirigëe vers ses yeux, je les aurais vu humide-. , — Votre beau-frère Junol est-il encore à Paris ? me démanjda-t-it.

— Oui. général.

— Vous lui direz* que je veux le voir. Est ce que Junot savait le genre de mort de son nei eu ?

— Je ne le pense ji.is. général, car mon beau-frère ne le sait que depuis qtfe -.1 femme esl .m momenl d'accoucher.

MÉMOIRES DE I.A DUCHESSE Q kBRANTES 1/1

11 passa de nouveau sa main sur son front et Êecoua sa tête comme quelqu'un qui veut ch'asser an< pensée pénible. Mais il ne laissai! jamais longtemps soupçonner qu'il fut dominé par une vive émotion, il descendit encore une fois le sal< n ; puis, revenant à Corvisart, il se plaça devant lui et lui demanda avec line brusquerie comique :

— Corvisart, quel serait le mieux, qu'il y eût d< s médecins qu'il n'y en eût pas ?

L'Hippoçrate moderne répondit au regard un peu mauvais plaisant qui accompagnait cette question, par un autre qui le valait au moins ; puis il dit :

— Ma foi ! mon général, si vous v< ulez que je vous parle en conscience, je crois qu'il vaudrait mieux qu'il n'y en eût pas.

Tout le monde se récria.

— Oui, poursuivit Corvisart. Mais il faudrait pour cela qu'il n'y eût pas de bonnes femmes.

Junot fut nommé général en Egypte. Cet avancement, qui est toujours un bonheur, surtout à l'âge qu'avait Junot (il avait \ ingtsept ans), n'en fut pas un pour lui. 11 quittait l'homme qu'il aimail avec tendresse pour ne pas rester même sous ses yeux ; l'armée n'était pas nombreuse et les officiers généraux n'avaient pas Le 'choix de leur cantonnement : il fallait aller là où le service I exi-

ii t.

, La situation de l'armée d'Egypte est connue. On sait qu'il existait une scission complète entre tous les chefs ; c'était le camp d'Agramant. Le parti du général Bonaparte était le plus nombreux; mais celte division était funeste. Le danger personnel de chacun rendait plus irritable, plus inflexible, surtoul envers la faction opposée. Kléber, Damas, une foule de généraux, d'un rare mérite d'ailleurs, affectaient de se soustraire à L'autorité du général en chef. Je parlerai plus tard du caractère de ces divers* personnes sur lesquelles j'ai eu des renseignements autrement détaillés cl b'ièn plus vrais que ceux que 1 on a publiés jusqu'ici. J'en ai vu moi-même un grand nombre que j'ai pu juger des yeux de ma propre opinion. Lorsque je me Mii> mariée, on revenait en foule de l'année d'Orient. C'était un panorama, une fantasmagorie sans cesse renouvelée. Cette époque de ma vie me plaît à rappeler.

Je ne parlerai pas ici du combat de Nazareth, l'un des faits d armes Les plus remarquables de notre époque de gloire. Mais il

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sera question d'un événement q ni «Mit lieu pendant cette campagne, et qui lit tliri1 à l'empereur un mot <]iii peint bien l'amitié qu'il avait pour Junot.

Parmi les généraux qui s'étaient mis en opposition tout à l'ail hostile envers le général en chef. le général Lanusse, frère de celui qui commandait dernièrement à Besançon, était l'un dr> plus ardents. Un jour il fut rapporté à Junot un mot tellement horrible et même enrayant pour le salut de l'armée, que. à partir de ce moment, la prévention favorable que lui avait inspirée la bravoure de Lanusse s'effaça entièrement.

— J'en vins à le haïr, me disait Junot, en me racontant leur querelle.

Cependant on gardait encore une sorte d'apparence amicale ; mais les cœurs étaient aliénés (1). Un jour Murât, voulant raccommoder les deux généraux. Ie> invite à dîner chez lui avec Lannes. Bessières et, je crois, Lavalette, qui était alors aide de camp du général en chef.

Le diner se passa convenablement, mais après on joua. On fil une partie de bouillotte. Dans le courant de la partie, on parla d'une opération militaire qu'allait faire l'armée. Lanusse laissa échapper un sourire moqueur qui excita la colère de Junot. Bessières, qui était près de lui, le contint quelques instants. Mais Lanusse, se trompant sur le calme qu'il voyait régner autour de lui, continua de parler sur la situation de l'armée en termes inconvenants. Au milieu di1 ses phrases, il s'interrompt et, s'adressant à Junot :

— Junot, lui dit-il, prête-moi dix louis. Je suis décavé.

— Je n'ai pas d argent devant moi, lui répondit Junot sèchement.

(loin me il avait un monceau d'or devant lui, Lanusse le regardant fixement: « Commentdois-jc prendre ta réponse, Junot? lui dit-il. — domine il te plaira. —Je t'ai demandé si lu voulais nie prêter dix louis de l'argent que tu as devant loi. — Et moi je le réponds que j'ai bien de l'argent devant moi, mais qu'il n'y en a pas pour un traître comme loi. — Il n'y a qu'un... qui puisse se servir d'un pareil mol », s'écria LamiSSehorS de lui.

En un instant, ton- furent debout « Junot ! Lanusse! » s'écriaient-

(1) Ils avaient été très liés ensemble et même des rapports d'obligation • dataient entre eux, car je sais que Lanusse a obligé mon mari Je me plais ;'i le dire.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS 173

il-, en s'efforçant de les contenir; car à l'épithète de Lan i .lnnot était devenu furieux. Tout à coup il se calme :

— Ecoute, Lanusse, lui dit-il avec une voix radoucie qui contrastait singulièrement avec son tremblement colérique, écoutemoi. Je t'ai dit que tu était un..., je n'en crois rien [i). Tu m'as dit que j'étais un,.., tu n'en crois rien non plu- : car nous sommes tous deux de braves gens. Mais, vois-tu. il faut que nous nous battions : il faut que l'un de nous y reste. Je te hais parce que tu hais L'homme que j'aime et que j'admire à L'égal de Dieu, si ce n'est plus (2) Battons-nous, et tout de suite. Je jure de ne me coucher ce soir qu'après avoir vidé cette affaire.

Tous les témoins de cette scène sentaient que les paroles échangées voulaient du sang et même la mort. .Niais, comment faire? Le général s'est prononcé sur les duels, il n'en veut pas dan- son armée. Si l'affaire est remise au lendemain, il le saura; dès Lors plus de possibilité de la vider. Le jardin de Mural est grand, il descend jusqu'au Nil, on va faire allumer des torches et, là, ils pourront se battre à l'instant même. Il était neuf heures du soir et il faisait entièrement nuit.

— Quelle arme prendrons-nous ? dit Junot.

— Belle question ! dit Lanusse; le pistolet.

Chacun le regarda avec stupéfaction. Il était l'insulté ; d'après les lois du duel, il pouvait choisir l'arme qu'on devait employer. Aussi chacun fut-il surpris qu'il allât prendre celle qui dans la main de Junot était une arme toujours mortelle. On sait qu'il était l'homme le plus habile, non pas de France, mais d'Europe pour tirer le pistolet. A vingt-cinq pas il ne manquait pas un as et coupait toujours la balle sur une lame et au milieu de la balle.

— Je ne me battrai pas au pistolet avec toi, dit-il à Lanusse, tu ne sais pas tirer. Tu ne mettrais pas dans une porte cochère. La partie doit être égale entre nous. Nous avons uos sabres, marchons.

Bessières, qui était témoin deJunol avec Murât, lui dit tout bas qu'il faisait une sottise, que Lanusse était très fort à L'espadon et

(1) Lanusse était un d--s braves les plus remarquables et un des o(; les plus distingués de L'armée d'Egypte.

(2) On m'avait conseillé doter ce mot, je ne l'ai pas fait parce que Junot l'a du en effet et que, connaissant sa croyance religieuse - - fort bien à quoi m'en tenir. 11 n'était pas pieux, mais il croyait

<ju • lui ne l'était peut-être pas autant. S ce donc que, lorsqu'on t ilil Murât, «'est au fait pour tuer son homm -. Junot ne voulut rien entendre. On se rendit au jardin et, pendant Le chemin Lanuss ■ él *ya de nouveau la voix et - • permit des paroles outrantes contre Junot et le général en chef.

Lanusse, lui dit Junot, ce que tu fais la est d'un liomniequi

lit pas de cœur, et tu es un brave : on dirait que tu veux te mouler la tête.

Lanusse répondit par des injure-. Lannes le lil taire. — Allons, Lanusse, lui dit-il avec la manière énergique dont il ornait ses discours : car à cette époque, et même beaucoup plus tard, je ne lui ai pas entendu dire deux paroles, sans que la troisième ne fût un jurement. Allons, tais-toi. C'est fini. Que diable ! allez vous couper la gorge, qu'est-ce que tu veux de plus? Tout ce que tu lui diras, a présent, c'est du luxe.

Lorsqu'ils furent sur le terrain, les témoin- L'examinèrent et furent au moment de ne pas permettre que L'affaire eût lieu dans cet endroit. Le Nil, en débordant et séjournant longtemp> avait laissé après lui des. inégalités de terrain qui faisaient trébucher à chaque pas. ■ Si c'était de jour encore! dit Murât. Mais vous ne pouvez pas vous battre là. — Allons donc ! dit Junot : c'esl un enfantillage. >• Mettant alors son habit bas, il tira son sabre : Laausse en lit autant.

Junot lirait for.1 bien l'épée, et l'espadon ae lui était pas étranger. Il était leste, brave, et parfaitement de sang-fqoid ; me voulut «'u finir et, prenant son temps, il donna à Lanusse un coup qui lui c<»upa le haut de son chapeau, le bouton d'uniforme qui attache la ganse et vint mourir sur su joue. S'il n'avait pas eu de chapeau il était mort. Mais il fallait le tuer : car profitant du mouvement qui avait fait découvrir Junot, il lui porta un coup de requi lui ouvrit le ventre en lui faisant une blessure dont la cicatrice avait plus de huit pouces de longueur. Ou transporta Jûnot avec grande peine. La nature de la blessure était des plus graves dan- uu pays pu l'inflammation des intestins est la première chose b redouter. Mais il était entouré de gens dont Le talent et l'amitié le tirèrent même promptemenl de la position inquiétante où il éïait.

Le général en chef tut furieux, le lendemain matin, lorsque Desgenettes, d'après le vœu de Junot, lui apprit ce qui s'étail passé.

— Eh quoi ! \\> vont s'égorger entre eux ? Ils oui été lu au milieu des roseaux du Nil, le disputer aux crocodiles et leur abandonner le cadavre de celui des deux que la mort mirait frappé! N'ont-ils donr pas a^sez dejs AiwiIm-s. de la peste <-t des Mamelouks? \.,i- mériteriez, M. Junot. dit-il alors comme s'il eût pari-' a son ancien aide de camp, vous mériteriez bien que je vous lisse garder les arrêts pendant un mois après votre guérison.

Telles sont les propres paroles de Bonaparte. Il alla voir Junot assez longtemps après L'affaire, c'est-à-dire lorsque Junot était presque convalescent, car d'abord Napoléon ne voulaii pas le voir disant qu'il était plus coupable que Lanusse. Cependant <lè- le lendemain, en apprenant le résultat de ce duel ei ses caus< 3

— Mon pauvre Junot, avait-il dit. blessé pour moi ! Aussi, l'imbécile! pourquoi ne s'est-il pas battu au pistolet?

Je ne prétends pas que le mot soii tendre pour le général Lanusse, mais il est bon pour Junot, et je le rapporte textuellement.

Lorsque le général Bonaparte quitta l'Egypte, Junot était à Suez où il commandait. On sait quel mystère enveloppa le départ de Bonaparte ; mais quelle lettre, bonne et tendre il écrivit à Junol ' Cette lettre, que M. de liourienne à probablement oubliée, es! écrite de sa main à l'exception du salut et de Vamitiê qui sont de la main de Bonaparte. Au surplus, la voici :

Bonaparte, général en rJief, membre de VInstttut national au général de brigade Junot.

« Je quitte 1'Egyptej mon cher Junot; tu te trouves trop éloigné du lieu de l'embarquement pour que j'aie pu t'emmener avec moi. Mais je laisse l'ordre à Kléber de te faire partir dans le courant d'octobre. Enfin, dans quelque Lieu, dans quelque position que je me trouve, sois sûr que je te donnerai des preuves positives de la tendre amitié queje t'ai vouée.

« Salut et amitié | 1 )

« Bonaparii

.1 idais un jour à La Comédie-Française avec mon mari, écoutant attentivement Talma dan- le rôle d'Oreste à'Andromaque, lorsque

(4) Ceci est de la main ,i * Bonaparte.

Junot me poussa le liras et me dit de regarder attentivement une jeune femme tju il allait saluer et qui était placée entre la loge de Berthier el la nôtre. Mon regard suivil son <alut et je vis mu femme de vingt-deuxà vingt-trois ans à peu près, fraîche comme une jeune fille de quinze, d'une physionomie agréable et gaie. Iieveux étaient blond cendré et formaient sa seule coiffure. Elle était enveloppée dans un magnifique châle de cachemire blanc à fond broché et paraissait être en négligé. Elle rendit le saint à Junot avec un air de connaissance quime surprit puisqu'il ne m'en avait jamais parlé. Je lui demandai son nom.

— C'est Pauline, me dit-il. c'est notre souveraine de l'Orient.

Il m'avait déjà parlé de M'"' Fourès, pour me prévenir sur l'indiscrétion que j'aurais pu commettre en parlant d'elle devant MmB Bonaparte.

Je l'aime beaucoup, me dit Junot. Elle est bonne, simple, naturelle, toujours disposée à rire et encore plus à obliger. J'ai de l'amitié pourelle et j'espère le lui prouver. Il y a auprès du premier consul des hommes qui étaient à ses pieds en Egypte et qui, aujourd'hui, l'ont méconnue et repousséc dans les relations qu'elle a été forcée d'avoir avec eux. Duroc qui a du cœur et de l'honneur tout autant que celui qui faisait ici le scrupuleux, tandis qu'au Caire... Ah ! cela fait du mal au cœur... Duroc me disait que la pauvre petite n'aurait SU que devenir si elle ne l'avait pas trouvé pour faire parvenir une lettre au général Bonaparte. Il n'est plus question de rien. Ainsi donc c'est une dette que le premier consul doit acquitter envers une femme qu'il a, au fait, beaucoup aimée.

J'ai su depuis une foule de particularités relatives à M"1- Fourès. Pauline est née à Carcassonne. Son père est un homme comme il faut, sa mère était, je crois, une femme de chambre ou cuisinière. L'éducation de la jeune fille se ressentit de ces deux natures qui avaient formé sa vie. Elle recul quelque instruction et se lit ouvrière. Elle était une i\i'^ plus jolies de la ville et parfaitement vertueuse. Sa conduite était régulière, ce qui ne nuit pas à la vertu à Carcassonne. Car il n'en va pas là comme à Paris où je vois... où j'' vois ..

— his doue ce que tu vois !

— Non, je ne le dirai pas.

J'aime bien mieux retourner à Carcassonne auprèi de Pauline Bellilotte.

(>n l'avaitainsi nommée parce qu'en effet elle était ! armant»'.

mémoires de la pucHËtsB a'jamàÊOÈs 177

Celait surtout dans la maison d'une personne de mes amis qu'elle avait reçu ce surnom. M. et M"10 de Sales avaient pour elle liée bontés qu'elle justifiait et tous deux la traitaient plutôt comme une enfant à eux que comme une ouvrière venant taire une journée.

M. de Sales avait un jour du monde à, dîner. Au dessert, il tut juestion, comme presque toujours alors en province, déchanter des chansons, liellilolte était dans lamaison. M. de Sales tut la chercher et, malgré sa résistance, la conduisità table. Elle chanta, récita de- Hère avec grâce et facilité. A cette époque la chose était rare pour ne pas dire unique, parmi les ouvrières non seulement de province mais encore de Paris. Bellilotte Ht donc impression. Elle le sentit • 't, à dater de ce jour, son parti fut arrêt-'.

— Je veux aussi être maîtresse de maison, dit-elle a M. de Sales. M. F'ourès m'offre l'avantage d'une fortune médiocre, mais indépendante, je l'accepte.

Et elle l'épousa.

Peu de temps après, l'annonce de l'expédition d'Egypte parvint jusqu'à Carcassonne. Fourès, qui avait servi, voulut répondre a l'appel qu'on faisait à tous les militaires retirés, mais encore en état de porter les armes. On savait bien qu'on partait, maison ignorait où on allait. Fourès partit pour Toulon, lieu du rendezvous général. Mais, comme il aimait beaucoup sa femme, il voulut remmener avec lui, n'importe où l'on allât, et la jeune femme, qui avait l'humeur aventureuse, ne demanda pas mieux que de quitter son nid pour voler au loin et essayer ses jeunes plumes. Elle s'habilla donc en homme et ils arrivèrent en Egypte sans que Napoléon l'eût seulement entrevue.

Un jour, étant an Caire, le général en chef minuta à cheval pour aller à une sorte de foire ou de fête qui avait lieu à peu de lislance de la ville. Il était suivi d'un nombreux état-major et boute cette troupe fut arrêtée en chemin par un escadron d aue>. monture ordinaire du pays. Sur ces ânes étaient des employés. les officiers de l'armée et quelques-unes de leur- femmes. Le gèlerai Bonaparte, qui avait, comme on -ait, le coup d'œil assez rapide, saisit ui passage une ligure qui le frappa. Il ne s arrêt. i pas et continua sa route sans parler de cette rencontre.

Le lendemain, M""' Fourès reçoit une invitation pour aller dîlerelie/. le général Dupuy, commandant de la ville. Il avait auprès le lui un»4 manière de M""' Dupuv qui lui servaii de contenance.

178 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'àBRANTÈS

quand il voulait faire l'homme raisonnable, et ce fut en son nom et au sien que M'"° Fourès fut engagée à dîner.

— Il est bien singulier, disait Fourès, que je ne sois pas invité avec ma femme ! Car enfin je suis officier.

Il était lieutenant au 22e de chasseurs à cheval. Enfin il laissa sa femme en lui recommandant bien de faire remarquer qu'elle avait un mari. On ne le savait que krop.

Mme Fourès fut parfaitement accueillie. Il n'y avait que peu de monde à diner et tout se passa tranquillement et sans que rien pût lui faire préjuger oe qui devait arriver. Mais, au moment où on allait servir le café, on entendit un grand mouvement dans la maison, les deux battants s'ouvrirent avec fracas et le général en chef parut, thipuy s'excusa beaucoup de ce que le général les trouvait encore à table et lui demanda de prendre au moins une tasse de café, ce que Napoléon accepta. Il était silencieux, regardait attentivement la jeune Française, qui, ronge comme une grenade, n'osait pas lever les yeux et devenait de moment en moment plus interdite, en se voyant l'objet si direct de l'attention d'un homme dont le nom remplissait déjà le monde. Après avoir mangé une orange el pris une lasse de café, le général en chef repartit sans avoir adressé, un seul mot à M""' Pourès, mais aussi -«anavoir ôté son regard de toute sa personne.

Quelques jouis après, Fourès fut mandé cher Berthier.

— Mon cher Fourès, lui dit le chef d'état-major, plus heureux qu'aucun de nous, vous allez revoir la France. Le général en chef, qui a eu sur vous tous les rapports qui peuvent donner de la confiance, vous envoie en Europe porter des dépêches au Directoire. Vous partez dans une heure. Voici un ordre pour le commandant du port d'Alexandrie. Adieu, mon cher! Je voudrais bien être à votre place.

Et en lui disant adieu, il lui remit un paquet volumineux dont certainement >a Joséphine n'aurait pas lu une page. s'il était arrivé à sa destination.

Mais il faut qu'1 j'aille prévenir ma femme pour qu'elle fass< ses préparatifs, dil enfin Pourès, revenu de la stupéfaction où l'avait jeté l'annonce de la faveur qu'il ne savait par instim I comment appeler.

— Votre femme ! B'écria Berthier, votre femme ! eh '. mai-, mon cher, vous êtes foui Votre femme, bon Dieu! D'abord elle Berail horriblement mal à bord d'un petit bâtiment mal ravitaillé, buï

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'àBBANTÉS 179

lequel enfin l'on peut courir des dangers, mais ensuite cela ne vous serait pas permis. Mon ami, je conçois que vous devez souffrir en vous séparant de la femme que vous aime/.

Et Berthier se mit à soupirer et à s'arracher non pas les ongles, mais du moins le peu qui lui en restait.

Fourès s'en fui tout content, tout fâché et ne pouvant surtout concevoir ces faveurs singulières qui venaient le chercher dans son obscurité. Mais chacun a sa vanité pour comprendre ce qui est incompréhensible et Fouies, avant d'arriver à sa maison, avait trouvé en lui-même beaucoup de motifs pour expliquer le choix que le général en chef faisait de lui. Sa femme, qui les connaissait un peu mieux, lui dit adieu avec un œil pleurant et un œil riant et le bon lieutenant s'embarqua et vogua vers la France.

Mais ce n'était pas besogne faite que de dire alors : « Je m'embarque pour la France ». On mettait bien le pied sur le vaisseau, mais ne l'en sortait-on que pour le poser sur le sol de la patrie ? C'était autre chose. Les Anglais étaient là ; nous n'avions plus

... Oue les os et la peau.

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Aussitôt qu'on signalait une voile sur la surface marine, à l'instant vingt grappins lui sautaient dessus et l'emmenaient Dieu sait où. Le petit aviso de Fourès eut le sort commun à tout ce qui sortait des ports d'hgypte. Il fut pris. On le fouilla, on lui enleva jusqu'à sa chemise pour chercher avec plus de soin s'il ne cachait pas encore quelque missive importante, car, en examinant celles qu'il avait celées avec une extrême adresse : h' capitaine anglais n'y trouva que des lieux communs qui même avaient été, il se le rappelait, dans une dépêche qui avait eu le bonheur de passer quelques semaines avant et dont le Directoire avait fait parade dans le Moniteur. Le capitaine anglais, homme du reste fort poli ■ l convenable, demanda au lieutenant-ambassadeur <>ù il voulait qu'on le déposât. Il allait à Mahon et de là aux iles Moluques : ensuite il ferait un assez grand tour dans la mer Pacifique, ou bien vers le pôle — cela dépendrait des ordres qu'il trouverait à Macao — ensuite il reviendrait très probablement dans les eaux du Nil. I''n conséquence, si M. le lieutenant voulait accepter un Béjour à son bord pendant cette petite tournée, lui. capitaine au ser-

ISO ■ÉaOntBB DE LA MSI l<'\RR.\.M » -

wee de SaMajesté britannique, était tout à ses ordres.. LepauvreFourès, qui crut en entendant ton- ces noms qu'on lui parlait d'autant de lieux sauvages, inconnus et terribles, demanda bien timidement s'il ne lui m rait pas possible de retournera l'endroit d'où il venait. Il aimait encore mieux les serp» nts d'Egypte que les Chinois et les îles Moluques.

— Car, observa-t-il très judicieusement, maintenant que je ne suis plus qu'une malle vide, à quoi bon me promener loin de ma femme ? Retournons au Caire.

Hélas! il devait y apprendre qu< tons les crocodiles n'étaient pas dans le Nil.

Le capitaine anglais avait des nouvelles de L'intérieorde l'Egypte aussi fraîches, au->i circonstanciées que s'il eût été habitant du Caire ou d'Alexandrie. Il en savait assez sur les atfaires du générai en chef et de Mm' Fourès pour être charmé de produire un effet asoCf remarquable dans la comédie qui se jouait et dans laquelle le mari voyageur allait jouer un rôle qui n'avait pas été mis sur la liste et compris dans le scénario. En conséquence il remit très poliment et avec une apparence d< cordialité le bon lieutenant sur les terres d'Egypte et lui souhaita bonne chance. Pourès s'empressa d'abord d'aller embrasser Beïïilotte. Mais Bellilotte n'était plus belle pour lui et il trouva son logement abandonné, désert! Il pouvait être d'un crédulité ridicule, mais il aimait véritablement. Il était trahi et, dans ce moment, je sais de quelqu'un qui le vit alors qu'il était bien malheureux, et >a peine vive, simplement exprimée, faisait mal à ceux qui l'entendaient.

Le premier instanl de stupeur passé, Fourès semU à la rech< desafemme. Cela ne lui coûta pas beaucoup de peine Elle babil un hôtel tout voisin de celui du général en chef. Pourès voulu! la voir, fit des - n S, pleura, cria et li! si bien qu'il provoqua un divorce qui fui prononcé' parle commissaire ordonnateur Sarteloo. Cette mesure était suffisante pour constater tous les acte- civils contractée loin de la France, mais devait être ratifiée une foi- y venu en Europe. Nous verrons bientôt ce que produisit une n . gence s cel égard.

Napoléon a beaucoup aimé M' Fourès. Bile avait tout ce qui pouvait **n effet lattachcr et se- qualités brillaient encore d'un écfal [du- vif dans -cette contrée lointaine, au milieu de femmes communes, on qui , par leur position, se trouvaient placéesdans une ligne où le général Bonaparte nei ageait -eulement pas à les alla

MKMOUîDS DE LA ! lyCifESSE d'aBRAKTLS 181

chercher. Napoléon trouvait dans Pauline une imagination ardente, active, une àme aimante, de l'esprit sature! en plus baul degré et cultivé, ce qu'il en fallait pour savoir et n'être pas pédante. .Nul apprêt, nul calcul et beaucoup d'abandon et de tendresse. A cette réunion de choses qui ne se trouvent pas toujours ensemble, Bellilotte joignant un physique capable à lui seul de captiver, devait être aimée d'un homme à qui les prétentions, l'apprêt et le calcul étaienl odieux dans une femme

Elle était folle et gaie comme une jeune fille de douze ans. Napoléon la plaisantait quelquefois >ur cette gaieté, ces rires qu'il fui avait entendu faire le jour où il la rencontra sur le chemin de Boulak. Elle voyait alors plusieurs jeunes employés de la trésorerie attachés à l'armée d'Orient, et Bonaparte la plaisantait en riant lui-même sur ses liaisons avec eux. .Mais, s'il y avait cru, il ne l'aurait pas dit, même en plaisantant ; et, au fait, elle n'avait aucun tort.

Lorsque Napoléon quitta l'Egypte, elle le sut. Ce fut la seule personne ne partant pas avec lui pour l'Europe qui eut connaissance de cette importante démarche. Elle comprit aisément, mais non sans chagrin, qu'elle ne pouvait suivre Bonaparte dans les hasards d'une traversée périlleuse.

— Je puis être pris, lui répondit-il lorsque tout en larmes elle lui demandail de le suivre, promettant de tout braver — et elle l'aurait fait — je puis être pris par les Anglais. Tu dois toi-même prendre soin de ma gloire. Que ne diraienl-ils pas en trouvant une femme à mon bord?

Il avait raison.

Après le départ du général Bonaparte, Kléber, qui avec sa taille de six pieds el son beau talent militaire, avait quelquefois les idées les plus petites et les [dus mesquines, imagina qu'il faisait merveille en tyrannisant une femme qui avait été la maîtresse de Bonaparte et en mettant une entrave au retour de ses amis près de lui. \)v> Genettes, toujours bon, s'en fut chez Kléber et intervinl si efficacement dans la délivraison du passeport, que MM,e Fourès l'obtint à l'instant et partit pour la France où elle trouva l'ami d'Egypte dans une position qui le lui fit encore plus , limer. Mais Napoléon venail de se raccommoder avec Joséphine. Il était profondément enfoncé dans des travaux dont le sérieux repoussait toute distraction. Son intérieur lui suffisait. Quoiqu'il n'aimât plus Joséphine, il l'avait assez, aimée pour qu'elle rem-

plaçât au moins illusoirement une affection ({ui lui aurait donné le bonheur. Bellilotte fut donc éloignée. El je ^ais qu'il i-n coûta à Bonaparte. Duroc. spécialement chargé de fixer son sort, m'a parlé du combat que Napoléon fut obligé de se livrer à Lui-même, Mais Joséphine s'était emparée de cette arme pour repousser toutes ses attaques et elle ne lui aurait laissé ni trêve, ni repos, si elle avait appris que Mme Fourès avait une maison à Paris. Napoléon, voulant surtout éviter ce qui pouvait faire éclat, fit dire à Pauline de prendre une maison hors de la ville Toujours docile aux volontés de celui qu'elle aimait, elle loua ou acheta une petite maison à Belleville. à côté des Prés-Sàinf-Gervais. C'était là où elle logeait lorsque Junot me la fît remarquer un soir au spectacle. Maintenant pour n'y plus revenir, voici la suite de cette histoire. Fourès revint d'Egypte avec l'armée. Toujours amoureux de sa femme, il voulut la contraindre à retourner avec lui. Elle invoqua !■■ divorce prononce'- entre eux. Mais il était nul ; on avait négligé de le faire confirmer en temps voulu et maintenant il n'était plus bon que pour prouver que les époux ne pouvaient pas vivre ensemble. Le premier consul, entendant parler des débats continuels qui avaient lieu entre Bellilotte et son époux prétendant, ordonna assez durement à la pauvre femme de se remarier. Il y avait alors un M. Itanchoup qui était amoureux d'elle et voulait l'épouser. Le premier consul promit, je crois, une place ou même un consulat pour terminer cette affaire.

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