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vouliez accepter de lui quelques rafraîchissemens, suivez-nous à la maison; le couvert est mis, vous serez des nôtres. Nous sommes si heureux aujourd'hui , que nous voudrions avoir l'univers entier pour témoin de notre bonheur.
Cette cordialité engageante fut imitée par tous les membres de cette honnête famille qui, l'un après l'autre, vinrent prier Rodolphe et sa compagne de les suivre.
— Accepte, Rodolphe, disait tout bas Leonora; le tableau de ce bonheur fera une heureuse diversion à ton humeur sombre.
— Non, non, murmurait le proscrit; ce tableau me déchirerait le cœur. Puis, s'adressant au vieillard, il ajouta plus haut : — Nous sommes attendus, mes amis, sans quoi j'eusse accepté, pour Leonora et moi , votre
offre amicale D'ailleurs, nous serions de
tristes convives La gaîté n'habite plus
mon cœur depuis long-temps !
— Elle reviendra, monsieur, elle reviendra.
Tenez, vous nous voyez heureux, aujourd'hui , la joie se peint sur toutes ces figures ;
eh bien! il n'y a pas huit jours encore que nous étions divisés par une haine cruelle; les yeux de ma fille s'éteignaient dans les larmes; ces deux jeunes garçons, dont l'un vient d'épouser ma fille et l'autre est mon lils bien aimé , étaient animés l'un contre l'autre d'une de ces fureurs qui ne s'éteignent que d ans le sang La main de Dieu s'est étendue sur nous, et vous voyez ce qu'elle a fait- L'infidèle Liitz est revenu à de meilleuis sentimens ; il n'était qu'égaré ; le goût des voyages avait jeté de l'inconstance dans ses idées,, et maintenant le voilà tendre, aimant et aimé comme il faut l'être pour être heureux. Ma fille abandonnée a vu revenir les beaux jours qu'elle regrettait, mon fils a ouvert de nouveau ses bras à l'ami qu'il eût immolé naguère au chagrin de sa sœur. Il ne faut pas désespérer du bonheur, allez î quand le cœur est droit et honnête, il revient
tôt ou tard de ses erreurs Il n'y a qu'une
complète perversité ou (pardonnez-moi si je vous afflige) la perte des objets de notre affection , qui puisse jeter sur notre vie une
teinte ineffaçable de tristesse. J'espère que vous n'en êtes pas là, monsieur.
Rodolphe regardait fixement le vieillard, et d'un ton plein d'une sombre amertume :
— Vous ne savez pas , dit-il, quel convive vous voulez faire asseoir parmi vous?
— Rodolphe , mon Rodolphe ! que vas-tu dire ! interrompit Leonora.
— Votre figure est triste, continua le vieillard; mais j'aime à penser que vous êtes un honnête homme ; s'il en est ainsi, venez, dirai-je encore. Autrement, si je me suis trompé, que le ciel ait pitié de vous! mais ne vous mêlez pas à notre famille. Votre conscience prononcera.
Le malheureux proscrit se détourna avec égarement, et, entraînant Leonora avec lui, reprit à grands pas le chemin de la montagne. Les paysans regardèrent avec surprise cette fuite inexplicable pour eux ; mais ils continuèrent leur chemin en se livrant à des commentaires bien éloignés de la vérité.
— Moi , me mêler aux joies de ces hommes vertueux! disait Rodolphe en marchant
Couvert de crimes, de sang, bourrelé de remords, j'irais m'asseoir parmi eux!.... Non! les profondeurs des forêts conviennent seules à un être souillé comme je le suis.... La lumière du jour devrait se voiler pour mes yeux.... Une famille !.... une fiancée, un frère !.... Malédiction ! j'aurais pu conserver ceux de ces biens que le ciel m'avait accordés.... obtenir les autres de sa bonté.... Au lieu de cela, qu'ai-je fait?.... Famille, frère , amis, mon souffle a tout détruit, tout désolé. . . G'est l'enfer qui a mis ces hommes sur mon chemin ; leur mission était de m'offrir en un seul tableau l'image de tous ces biens qui m'ont été ravis par mes crimes.... Mais n'étaient-ce pas autant de spectres accusateurs! Leonora ! Leonora ! les vois-tu comme moi? Ce vieillard, c'est Beaujeu que j'ai tué ; cette fiancée, c'est Cécile qui est morte de m'avoir aimé; ce frère, c'est Florville que j'ai tué aussi... c'est Alfred, peut-être, mon frère bien-aimé, qui est mort aussi de mes crimes, dont la femme.... Leonora ! Leonora ! e'est
ma vie tout entière que je viens de revoir.... non pas, hélas ! telle qu'elle s'est accomplie, mais telle que mon infernal génie l'a faite î... As-tu vu ces hommes qui marchaient à la suite.... Balstetten, Fieramonte, et vous, amis infortunés que j'ai conduits à une mort ignominieuse.... Oh ! Leonora, tous, tous, étaient là, ils planent encore autour de moi; 1 eurs voix crient à mes oreilles des malédictions.... Viens, Leonora, hâtons le pas, rej oignons notre antre.... Le ciel me punit d'avoir franchi les limites que je m'étais imposées; je ne suis plus digne du monde ; je ne puis mettre le pied dans des régions où rcgnent encore l'innocence et la vertu... Vois! le monde frissonne à mon contact, comme l'eau qui reçoit un fer brûlant... Mais ton pas chancelé, Leonora; marche, marche encore, car leurs voix arrivent encore ici.... Ah ! enfin, j'aperçois le digne palais dun bandit tel que moi!.... Vite, Leonora, hâtons- nous de nous dérober aux rayons du soleil.... Mais que vois-je? Quelle femme est
assise sur le seuil?.... quelle voix étrange se fait encore entendre.... Leonora, mes yeux se troublent , la folie pénètre sous mon front.... Il me faut ton amour, le punch, l'orgie, enfin, pour me rendre à moi-même ou pour achever de me rendre insensé... viens. Tu te plains de mes dédains; c'est moi qui maintenant implore cetamour dont j'ai connu les flammes; viens, et que tous se joignent à nous.
En arrivant, il se jeta sur un siège et se cacha les yeux comme pour échapper à une vision insupportable. A la voix de Léonora , les proscrits se groupèrent autour de lui; le punch fut apporté.... Mais Leonora , pâle et irritée, s'était approchée de Raynold.
— Ami, avait-elle dit, le moment est venu de fuir; un jour de plus, et je deviendrais folle. Laissons-le se plonger dans l'ivresse et quittons-le quand il aura perdu la raison. Le trésor est à nous , et le monde est grand ... Rodolphe, c'est le dernier punch que ma main te versera ; mes lèvres vont prendre sur tes
lèvres les derniers baisers.... Ta m'as avilie... Maudit sois-tu dans cette vie et dans l'autre.
En effet, Walter, cette orgie fut la dernière. Vers la fin de la journée, les bandits abandonnèrent leur chef pour suivre Reynold et Leonora , qui devait leur remettre le trésor.
Le proscrit resta seul avec sa conscience.
Désespoir.
Un homme entraînait rapidement une
femme dans les détours touffus d'une forêt... L'homme c'était Reynold , la femme, Leonora. Pas un mot ne sortait des lèvres de l'un ni de l'autre , pendant cette course précipitée semblable à la fuite de deux coupables. La jeune femme s'arrêta tout à coup, s'assit
- 252 -% sur une pierre couverte de mousse qui dominait un gouffre profond, et parut résolue à ne pas aller plus loin.
— LeonoraJ tu n'y penses pas , dit Reynold en essayant de faire lever sa compagne. Oublie pour un moment encore que tu es faible et femme ; oublie la fatigue du chemin pour nous dérober à ceux qui nous poursuivent.
Leonora regarda fixement le bandit et fut quelque temps sans lui répondre ; elle secoua enfin la tète, et dit d'un ton plein de sombre tristesse :
— Ce ne sont pas les hommes qui cherchent notre trace que je voudrais fuir
Les pensées qui me poursuivent, voilà ce que je voudrais éviter. Echapperai-je à leur atteinte en continuant cette course désordonnée?
Le bandit fit un mouvement d'impatience.
— Au diable la folle!... Leonora, reviens à ton bon sens. Tu sais le danger qui nous menace Ce n'est pas assez d'avoir abandonné Rodolphe à ses remords solitaires, il
faut enlever son trésor et l'enlever pour nous
seuls Leonora, viens! Tu nous ravis le
bonheur et l'abondance... J'entends... oui, Leonora, j'entends des pas éloignés, nos compagnons sont sur notre trace; viens, femme fantasque et capricieuse. Leonora!
je ne veux partager avec personne. C'est moi qui suis ton amant. C'est à moi que tu dois
remettre le trésor Par le diable! on vient
de ce côté... Ne te lèveras-tu pas? malédiction les voici... Quand l'enfer voudrait m'en empêcher, je saurai te contraindre à marcher.
Il allait, usant de sa force prodigieuse, l'enlever dans ses bras pour s'enfoncer davantage dans l'épaisseur de la forêt, mais la jeune femme, souriant avec une amertame ironique, lui montra le chemin qu'ils aviifent déjà parcouru, et dit seulement:
— Il est trop tard !
En effet, le reste de la troupe parut bientôt ; Reynold fut à l'instant entouré par ses camarades qui, d'un air menaçant, lui demandèrent compte de sa conduite.
— Tu nous as trompés , disait l'un.
— Le trésor est à nous comme à toi, ajoutait un autre.
— C'est pour partager que nous avons quitté Rodolphe.
— Ta vie nous répondra de notre part de butin.
— Tuons-le sans miséricorde; c'est un traître.
— Le trésor, Reynold! le trésor, ou mon poignard t'ouvrira le ventre.
— Leonora, parle, ou est le trésor! Il nous faut du sang ou de l'argent.
A ces diverses interpellations, Reynold répondit d'abord en balbutiant; puis, enfin, retrouvant son assurance, il comprit qu'il iui était désormais impossible d'accaparer le trésor de son ancien chef, et il colora assez habilement sa fuite.
— Vous m'accusez à tort, dit-il. Si je vous ai quittés, si j'ai marché en avant, c'est pour suivre cette folle qui s'est mise à courir comme un daim, sans savoir où elle allait. Vous savez que d'elle seule dépend la décou-
verte de ce que nous voudrions déjà tenir... Devais-je la perdre de vue?Voyons, Leonora, ne nous fais pas languir plus long-temps.
Les bandits crurent ou ne crurent pas à la sincérité du lieutenant ; m ais ils interpellèrent alors la jeune femme, qui , silencieuse et distraite, semblait presque étrangère à ce qui se passait autour d'elle.
— Que veut-on? demanda-t-elle enfin...
Oui, je sais, vous attendez comme des mendians vils et avides, que je vous jette en pâture l'or de celui qui fut votre maître. Vos âmes dégoûtantes ne voient rien au-delà de la satisfaction de votre passion pour le vol. Vous avez associé votre existence à celle de votre chef en vue du gain qu'il vous promettait; vous avez voulu le livrer aux mains de la justice, pour tirer de votre trahison un salaire ou votre pardon. Enfin, vous l'avez quitté dans l'espoir que je vous aiderais à le voler et vous enrichirais de ses dépouilles... Toi-même , Reynold ; tu n'avais pas d'autre désir... Ton amour pour moi, c'est l'amour de l'argent; ce que tu cherches, c'est le tré-
sor et non mon cœur... Vous qui venez réclamer votre part , toi qui voulais la leur dérober, sans en excepter un seul , je vous méprise et ne vois en vous que des hommes dégradés, au-dessous des hommes les plus abjects... Je romps à jamais avec vous... Laissez-moi seule ici , je ne ferai plus un pas avec vous. Nul d'entre vous ne peut me donner ce qui me manque : un cœur qui comprenne le mien. Reynold, j'ai cru un moment que tu pouvais m'offrir ce cœur : le voile est tombé. J'ai fui les malédictions, les blasphèmes de Rodolphe, mais je n'ai rien trouvé qui pût me le faire oublier. Laissez-moi, vous dis-je, mon ame est restée là-bas. Rien ne me touche plus, ne m'intéresse plus; je n'attends rien de vous : n'attendez rien de moi.
Elle pencha la tête sur sa poitrine, et parut accablée de désespoir. Les bandits lançaient sur elle et sur Reynold des regards de fureur; les imprécations, les menaces se succédaient, et le lieutenant commençait à trembler pour sa vie. 11 connaissait ses compagnons, et savait qu'en les frustrant d'un peu d'or, on met-
tait en émoi leur rage et leur cruauté. La nouvelle disposition d'esprit de Léonora était désastreuse pour lui ; il ne s'agissait plus de garder pour lui seul le trésor, il fallait le découvrir, le partager, et sauver son cou. Ce fut avec cette pensée qu'il s'adressa à sa maîtresse.
— Quelle folie nouvelle passe dans ton cerveau, Leonora? Où as-tu vu que je ne t'aimais pas 1 C'est à tort que tu m'accuses d'avidité : c'est toi qui m'as proposé de me livrer le trésor de Rodolphe, et c'est d'après ta parole que j'ai promis de le partager.— Tu sais bien, ajouta-t-il plus bas, pourquoi je voulais me l'approprier exclusivement : c'était pour t'assurer une existence brillante. Maintenant, il n'y a plus moyen; ils nous ont rejoints, il faut nous exécuter et partager.
— Je ne veux plus te suivre, répondit avec fermeté Leonora. Tu n'es, comme tes dignes amis, qu'un misérable.... Tu es lâche , Reynold; c'est pour ta vie que tu trembles maintenant... Ah! il n'y avait qu'un homme parmi vous.