‹ Mémoires de la mortChapitre 12 sur 14 · IT · texte numérisé non relu

IT

— Et cet homme ne veut plus de toi , interrompit ironiquement Reynold.

La pauvre femme tressaillit, comme si une flèche aiguë eût pénétré dans une plaie déjà saignante. Mais elle reprit son sang-froid, et ajouta :

— Dans mon abaissement, je suis encore au-dessus de toi , car il y a une passion noble et grande dans mon ame. J'ai dit que je ne te suivrais pas , ainsi laisse-moi.

— Et où traîneras-tu ta vie? Seule mainnant dans le monde, tu n'as que moi pour appui. Tu ne peux retourner près de Rodolphe; il sait trop bien comment tu lui as été fidèle; tu ne peux retourner dans le monde qui te repousserait avec mépris. Tu n'as plus d'asile que près de moi, Leonora; je t'aimerai toujours , va !

Leonora ne répondit rien ; Reynold et les autres bandits crurent qu'elle réfléchissait, et, pour la décider, ces derniers s'approchèrent davantage.

— Reynold a dit la vérité, reprit l'un d'eux; où irais-tu si tu refusais de le suivre?

Il a encore dit vrai quand il a promis de t'aimer toujours... nous savons qu'il t'est véritablement attaché; oublie Rodolphe, et tu seras heureuse avec le lieutenant. Quant à nous , tu sais que si nous avons renoncé à livrer notre chef, c'est seulement à condition que tu nous donnerais son trésor... donne-le donc, car ce que nous n'avons pas fait alors, nous pouvons le faire sans danger aujourd'hui. Nous n'avons qu'à nous rendre à la première ville et à dire au magistrat : Le célèbre bandit que vous avez mission d'exterminer est là, seul, sans défense, et deux hommes suffiront pour le prendre : nous n'avons qu'à dire cela, et ton Rodolphe est perdu.

— Si j'en crois mon pressentiment, répondit lentement Leonora, Rodolphe saura placer entre la justice des hommes et lui une barrière, un abime infranchissable... Oh ! ces hommes , ils sont heureux dans leur abjection! un peu d'or suffirait à leur bonheur ; ils ont une ame de boue, qui ne leur inspire d'autres pensées que des pensées de

rapine et de vol... Pourquoi ne suis-je pas pétrie du même limon? pourquoi une flamme fatale a-t-elle allumé dans mon sein tant de désirs et d'ardeurs ! Je vivrais heureuse parmi eux , je n'aurais pas cet invincible dégoût pour eux, leur langage, leur personne. Rodolphe , seul , était mon héros, l'ame qui sympathisait avec la mienne; mais la faiblesse a tué chez lui l'amour... sans son amour je ne saurais vivre... ainsi, tout est fini.

La courtisane avait parlé sans regarder les proscrits, de sorte qu'elle avait l'air de s'adresser à elle-même beaucoup plus qu'à eux. Mais ces tergiversations ne faisaient le compte de personne , et Reynold, voyant la colère gagner ses compagnons, saisit violemment le bras de Leonora .

— Tu m'as promis le trésor ; il me le faut , ou...

- Eh ! bien , demanda-i-elle sans s'effrayer.

— Je me porterai à quelque extrémité.

- Tu ne me battras pas! misérable, s'é-

cria, avec un orgueil farouche, laitière courtisane.

— Mieux que cela : rien ne m'empêchera d'envoyer ton ame dans l'enfer qui la réclame.

— Ah ! nous y voilà donc !

: En disant ces mots, Leonora se leva , et, se plaçant au milieu des bandits , tira de son sein une clef que tous regardèrent avec avidité.

—Avec cette clef, je vous ferai tous plus riches que des princes allemands; mais j'y mets une condition. J'ai quitté Rodolphe parce qu'il me repoussait, parce que mon orgueil saignait de ses dédains ; mais pensezvous que ce que je n'ai pas voulu souffrir d'un homme que j'idolâtrais, je veuille l'endurer d'un Reynold , d'un homme qui a escroqué à mon égarement des faveurs et des baisers?.. Cet homme me menace de me frapper, de me tuer... qu'il meure, et le trésor vous appartient. Il voulait vous voler votre part, vengez-vous en le dépouillant

de la sienne et de la vie... sa ceinture est remplie d'or.

Reynold , d'abord interdit de ce discours inattendu, revint promptement à lui. Il saissit une arme et voulut s'approcher de Leonora.

— Si vous me touchez, s'écria-t-il , cette femme est morte.

Mais les bandits étaient pressés de mettre fin à cette scène ; le nouvel appât que Leonora avait habilement fait luire à leurs yeux augmentait leur impatience, et Reynold avait à peine prononcé ces mots, qu'il tombait percé de vingt balles. Son sang rejaillit sur Leonora, qui le regarda impassiblement se débattre pendant quelques instans d'agonie.

— Il est mort, dit l'un des bandits en se mettant en devoir de dépouiller le lieutenant; il faut maintenant tenir ta promesse.

— Encore une condition , répondit Leonora. Le pays où je dois me rendre est éloigné d'ici; ces lieux ne me reverront jamais. Je voudrais, avant de les quitter, savoir si Rodolphe vit encore. Nous l'avons laissé dans

le désespoir et l'égarement. Le suicide planait au-dessus de lui. Que l'un de vous retourne à votre ancienne retraite , qu'il vole et revienne rapide comme la flèche. Je veux savoir si Rodolphe en a fini avec ses tourmens par une résolution digne de son courage... Si vous me refusez, aucune torture ne m'arrachera le secret des richesses immenses que protège cette clef.

Les bandits murmuraient; mais voyant Pair calme et résolu avec lequel Leonora se rasseyait sur la pierre qu'elle venait de quitter , ils se consultèrent du regard , et l'un d'eux s'éloigna avec rapidité. Tant que dura l'absence de cet homme , Leonora garda le silence ; elle semblait se recueillir dans une solennelle rêverie que les bandits , retenus par la crainte de lui déplaire , n'osaient interrompre. Enfin , des pas se firent entendre sur les feuilles sèches qui jonchaient les étroits sentiers de la forêt , le bandit revint haletant.

— Eh bien? demanda Leonora* en attachant sur lui un regard avide et pénétrant.

Pour toute réponse, le bandit plaça le canon d'un pistolet sur son front, et s'inclina.

— Ainsi , tu es mort , mon Rodolphe ! s'écria Leonora. Allons, rien ne m'enchaîne plus ici...

Elle se leva alors, et montant sur la pierre qui lui servait de siège, elle continua avec plus d'exaltation:

— Vous qui m'écoutez et attendez que je marche à votre tète pour vous rendre possesseurs d'un trésor inappréciable , vous ne serez pas frustrés de vos espérances... Mais vous sentez-vous le courage de me suivre partout... ?

— Guide-nous, et tu verras, répondirent les bandits.

— Le voyage est long... mais la route est facile.

— Parle. Où devons-nous aller? Fut-ce au bout du monde, nous sommes prêts.

— S'il en est ainsi , continua Leonora en se tournant vers le gouffre , venez. Je ne connais pas de trésor plus précieux que celui

caché au fond de la tombe... Le néant, ou Rodolphe...

Avant que les bandits pussent la retenir, Leonora s'élança, et son corps disparut dans le précipice. Une malédiction, échappée à ces hommes frustrés dans leur espoir, fut l'oraison funèbre qui la suivit jusqu'au fond du gouffre.

Page 1