IV
avoir long- temps protégés, pouvait leur devenir si fatale, soit par l'explosion de la poudre, soit par l'arrivée des troupes.
— Rodolphe ne vient pas, dit l'un d'eux d'un air inquiet.
— Leonora, où conduisent ces caveaux?
demanda Reynold.
— Avez-vous donc peur? répondit ironiquement Léonora. Rassurez-vous ; ces caveaux vous mènent à votre destination inévitable. Tous chemins conduisent à Rome, dit-on , pour le commun des hommes. Pour vous, tout chemin conduit à la potence, et vous arriverez infailliblement.
— Trêve de plaisanterie, interrompit Reynold, où nous conduis-tu?
— Au grand jour et à la liberté, Reynold. Rodolphe n'a pas la pensée de vous trahir, lui!
En ce moment, plusieurs coups de feu se firent entendre.
— Voilà les troupes qui arrivent, dirent plusieurs voix. Hâtons le pas , ou nous serons pris.
Le bruit se répéta plusieurs fois; mais ce n'étaient que des coups isolés qui n'annonçaient pas la présence d'un grand nombre de
soldats Bientôt ils devinrent même moins
fréquents , et les bandits furent rejoints par Rodolphe et celui de leurs compagnons qui était resté avec lui.
— A gauche, prends l'escalier à gauche, Leonora , s'écria Rodolphe en poussant devant lui ses compagnons. Nous n'avons que peu de temps ; les coups de pistolet et de carabine que nous avons tirés sur eux n'ont pas manqué de les attirer, et dans cinq minutes la mine fera explosion. Puissent cinq cents de ces mercenaires trouver ici la mort.
Leonora marchait rapidement , et chacun, l'effroi dans le cœur, la suivait silencieusement. Cette fuite avait quelquechose de solennel ; il semblait que l'on craignît qu'une parole , dite mal à propos , ne fît perdre une seconde qui pouvait aussi bien être celle du salut que de la perte de tous. Les bandits tremblaient, car ils se sentaient maintenant à la merci d'un homme qui , tout à l'heure
encore, était, de leur part, victime d'une infâme trahison, et ils ne se dissimulaient pas non plus qu'il dépendait de Leonora de changer la sollicitude de Rodolphe en fureur, et de causer l'anéantissement de toute la troupe. La courtisane descendit rapidement l'escalier désigné par Rodolphe , puis un autre , puis un troisième, jusqu'à ce que les bandits dussent se croire à une profondeur immense dans les entrailles de la terre. Arrivée à une salle taillée dans le roc, elle s'arrêta, et Rodolphe pénétrant le dernier, après les autres, invita chacun à se reposer et à écouter.
— Le moment n'est pas éloigné , dit-il , où ils recevront leur châtiment...
En effet, il avait à peine achevé ces paroles, qu'un bruit formidable, semblable à un roulement prolongé du tonnerre, retentit au-dessus de leur tête. Quelques fragmens de rocher se détachèrent de la voûte de la salle , mais ne blessèrent heureusement personne ; une poussière épaisse sortit de l'escalier qu'ils venaient de quitter, et il leur sem-
bla entendre, dans l'intérieur de la montagne, des éboulemens successifs qui les remplirent d'effroi. Mais Rodolphe rassura bientôt toute la troupe.
— Nous sommes en sûreté ici, dit-il, l'explosion a pour jamais intercepté le passage qui servait de communication à ces divers
souterrains Ah! vous vous flattiez de
nous prendre comme des renards ! Eh bien ! messieurs de la haute-justice , si vous avez été assez haid s pour pénétrer dans les ruines, vous pourrez compter vos morts et vos blessés Mais, j'en fais ici le serment, tant
que j'existerai, je serai votre ennemi; le sang de mes malheureux compagnons ne sera complètement vengé que quand j'aurai la certitude d'avoir immolé les véritables et immédiats fauteurs de leur supplice.
— Qu'allons-nous devenir? demandèrent timidement quelques bandits.
— Etes-vous las de notre vie? dit à son tour Rodolphe. Le sort de nos amis vous effraie-t-il? Avez-vous une patrie, une famille, un lieu de refuge quelconque qui
puisse tous recueillir et vous rendre heureux?... Vous vous taisez; par conséquent ces biens vous manquent comme à moi. Eh bien ! restons unis. Je serai toujours votre chef, votre ami, votre guide et votre protecteur. Ce lieu est sûr, moi seul j'en connais l'issue et vous en ferai sortir quand je jugerai le moment opportun Cette nuit, nous
quitterons le Vorarlberg, et, si je ne me trompe dans mes espérances, peu de jours se passeront sans que nous n'ayons trouvé un asile aussi sûr, et des travaux nombreux , en Suisse ou en Italie. Dans ces deux pays , sachez-le , mes amis , vous trouverez une solde et une existence assurées ; car, en Suisse comme en Italie, je possède des trésors considérables qui, comme toujours, seront à vous comme à moi.
Ce discours fit impression sur les bandits; certes, ne le pense pas, Walter, ils n'éprouvèrent aucun remords de leur lâche conduite à l'égard d'un homme aussi généreux; mais leur intérêt était désormais engagé à leur fidélité , et ce fut sous l'impulsion de ce sen-
timent sordide et égoïste qu'ils remercièrent avec effusion le crédule Ptodolphe deTalbert. Quant à lui, ce moment d'effusion ne put bannir de son esprit le souvenir des trois hommes qu'il avait perdus ; il soupira profondément, et se dégagea avec brusquerie des embrassemens de Leonora , qui , comme une esclave, s'était approchée en tremblant de lui. Cependant, comme s'il se fût reproché un traitement si constamment cruel , il rappela la courtisane et lui prit la main avec un reste de tendresse.
— Pardonne -moi, lui dit-il, je ne méconnais ni ton amour, ni le dévouement qui t'a jetée dans cette vie de péril et d'agitations. . . Sois indulgente, Leonora; j'ai souventl'enfer dans le cœur; mais je t'aime encore... Tues mon seul amour.
— Tu m'aimes! s'écria-t-elle avec une sorte de délire. Oh ! merci, Rodolphe, merci de ce mot maintenant ; car tu n'es pas sous l'influence du punch, ni de la folie.. .
Elle se précipita dans les bras de son amant , sans remarquer les sourires ironiques
- 2'IG — qui, autour d'elle, et jusque sur les lèvres de Reynold, accueillaient cette scène passionnée.
Ce premier moment passé, Rodolphe , rassembla autour de lui ses compagnons, et leur fit part des plans qu'il avait conçus, des entreprises auxquelles il voulait se livrer; il régnait bien un fond de tristesse sombre dans ses discours, mais peu à peu les poignantes douleurs qui l'assaillaient cédèrent devant les protestations de dévouement de Reynold et des autres bandits. Les heures qui les séparaient de la nuit passèrent ainsi , et, quand Rodolphe connut à sa montre que le moment était arrivé de sortir du souterrain , il ordonna à Leonora d'allumer un énorme bol de rhum , et invita tous ses compagnons à y puiser du courage et de la force...
La cordialité qui régna dans ces libations, que Rodolphe appelait fraternelles, fut un baume apposé sur les plaies de son ame ; il y puisa une exaltation qui dépassait de beaucoup celle que jadis Leonora cherchait à lui inspirer...,. Tu sais, maintenant, Walter,
quelle déception cruelle cachaient ses dehors affectueux. Tu sais si jamais hommes plus lâchement perfides proférèrent autant de basses adulations... Toutes les trahisons voilées par un masque habile , tu les connais maintenant !
Luttes Intimes.
De nouvelles contrées étaient le théâtre sur lequel se produisaient les passions de Rodolphe; mais encore une fois, et ce devait être la dernière, l'obsession du passé était triomphante au milieu des agitations du présent. Semblable aux orientaux qui se font une vie
factice par l'usage immodéré de l'opium, le malheureux chef des proscrits allait doublant chaque jour la dose sans laquelle la vie réelle lui restait avec ses vérités et ses désespoirs. Le turc qui a senti son imagination s'embellir de tableaux enchanteurs, dont l'esprit s'est animé comme au contact d'une intelligence radieuse; le turc dont les sens ont brûlé d'une ardeur dévorante pendant le songe bizarre qu'il avait puisé dans l'opium, ne retombe pas de plus haut, brisé, épuisé, abruti même, au sortir de son ivresse, que Rodolphe ne tombait chaque jour. Sa vie n'était plus composée que de deux phases : l'une de débordemens de toute espèce, croissant en violence à mesure qu'il se blasait davantage; l'autre d'abattement moral et physique, d'affaissement et de prostration universels qui lui laissait parfois un doute sur son existence réelle. Mais ce qui acheva de rendre complètement misérable cette vie dépouillée des sensations douces qui rafraîchissent le cœur, c'est que dans le sein du crime, de la débauche ou de la fureur, aussi
bien que dans son abatlement les pensées funestes qui causaient l'une ou l'autre de ces deux situations, conservaient leur force , leur amertume, leur brûlante angoisse. Un poète, le poète intime et personnel par excellence, dit en parlant d'une femme qu'il aimait et qui l'avait trahi : « Les démons eux-mêmes auraient pitié de moi quand je dis que je l'ai perdue pour jamais. » Ce cri déchirant d'un cœur ulcéré peut, à bien plus de titres, s'appliquer à Rodolphe : oui, l'enfer non seulement, mais surtout le ciel devait avoir pitié de tant de douleurs... Les cris de désespoir poussés par une conscience égarée, ont été entendus, et déjà le bienfait de la consolation s'est fait sentir. Mais alors. . . mais, hier, Walter, quel amas confus de pensées plus sombres les unes que les autres présentait le cœur du malheureux Rodolphe! Débauche, crimes, rage, pleurs tout était impuissant. Le remords est comme une flamme éternelle que la justice divine allume au sein du coupable ; comme le feu grégeois, il se ranime des efforts mêmes que l'on fait
pour l'étouffer, il brûle , brûle toujours, jusqu'à ce que l'homme dans le sein duquel il s'est établi, périsse dévoré par son action incessante. Rodolphe avait donc vainement appelé toutes les sensations à son aide , et les appelait vainement à chaque instant. Une seule n'avait plus été cherchée par lui. Le seul point sur lequel ses yeux se fussent ouverts à la lumière de la vérité, avait exagéré en lui une déûance qui lui commendait de ne plus chercher cet adoucissement à ses souffrances. Corrigé de son expansion par la catastrophe qui avait causé la mort de Rose et les évènemens qui l'avaient accompagnée, c'était maintenant dans son propre sein qu'il refoulait sa pensée; il ne voyait autour de lui que des hommes braves, généreux, sans doute (il le croyait, du moins) mais ces hommes tout dévoués qu'ils fussent à leur chef ne pouvaient comprendre, partager et calmer son chagrin, comme l'eût fait une sœur douce, tendre et douée de sentimens épurés qu'ils ne connaissaient pas. D'ailleurs, il entendait même à l'égard de ces hommes,
dont le cœur était voilé pour lui , il entendait un reproche continuel qui lui parlait de l'entraînement fatal dont il les avait rendus victimes. Le souvenir de ceux qui n'étaient plus l'empêchait aussi de réclamer des autres une amitié intime et fraternelle dont il ne se sentait pas digne.
Leonora, seule, avait pu et pouvait parfois combattre efficacement les sombres fureurs de son maître... Mais cette femme n'était bientôt plus que l'ombre d'elle-même. Elle avait compris toute la dégradation de son rôle : elle savait qu'aux yeux de Rodolphe, elle n'était plus qu'un instrument dont il se servait un instant, pour le rejeter bientôt, commeonbrise une coupe videdupunch, qui l'avait fait saisir; et cette conscience de son abjection l'avait jetée plus bas que toutes ses passions réunies ne l'eussent fait. Une pensée qui jusqu'alors s'était tenue éloignée de son cœur, y avait violemment pénétré pour achever de le ravager : Leonora était jalouse! oui, la courtisane était jalouse, et ce qui paraîtra incompréhensible
- 2â4 à ceux qui n'ont jamais feuilleté le livre du cœur humain, c'est que dégradée et corrompue , souillée et avilie comme l'était Léonora, elle était jalouse avec toute les délicatesses , les minuties, les spiritualités, si je puis dire ainsi, qu'une jeune et innocente victime eût pu concevoir. Sa jalousie était même immatérielle ; elle se portait plus sur la pensée que sur les actions de Rodolphe. Leonora éprouvait peu de douleur quand il lui était dit que son amant cherchait l'amour et le plaisir près d'une autre : elle savait que ces ardeurs physiques calmées , l'objet de ce choix passager serait ravalé bien audessous du rang où elle-même se voyait abaissée; mais c'était de la douleur de Rodolphe qu'elle était jalouse : cette douleur ne captivait pas seulement ses sens, ne donnait pas seulement la fièvre à son corps; elle gangrenait de plus en plus son ame, s'étendait comme un voile funèbre sur les facultés de son esprit, et quand à travers ce nuage indélébile, elle voyait disparaître bribe à bribe le Rodolphe qu'elle aimait jadis,
quand il s'effaçait peu à peu pour faire place à un être inaccessible à ses efforts d'amour
et d'ivresse... Alors, elle reconnnaissait avec rage le triomphe de cette pensée qu'elU voulait combattre, et, si un soupir s'échappait du cœur oppressé de Rodolphe, ce soupir excitait en elle une fureur jalouse qui la plongeait dans la démence.
Leonora avait su la mort de Rose, mais elle attribuait à une violence passionnée, irritée par la résistance, un meurtre qui prenait son origine dans des sentimens tout opposés. Oh! si la courtisane avait su qu'une autre femme avait été sur le point de posséder, non le corps, mais l'intime pensée de son amant, son supplice n'eût plus été supportable; elle eût immolé Rodolphe, se fût tuée à ses côtés; la folie, enfin, lui eût inspiré quelque résolution terrible... Mais la triste créature était déjà malheureuse assez, cette douleur lui avait été épargnée. Leonora m'occupe dans ce moment, Walter; c'est que son sort est si intimement lié à celui de Rodolphe, que les pensées de cette
iv. 15
- '226 — femme sont, pour ainsi dire, l'écho, ou plutôt lecomplément de celles de son amant. Mais cette femme, que j'ai frappée comme tu vas le savoir bientôt, cette femme était malheureuse de sa propre perversité ; ses douleurs, elle les avait préparées par ses fautes, et surtout , elle s'était accablée d'une rude responsabilité en abusant de l'ardeur du caractère de Rodolphe, pour, d'exaltation en exaltation , le conduire au fond d'un tel abîme. Ce n'est donc pas pour appeler sur elle un intérêt que le monde lui accordera peutêtre, que je la place en parallèle à côté de Rodolphe : tous deux étaient devenus de pauvres et misérables créatures; mais entre eux se trouvait cette ligne de démarcation bien tranchée : d'un côté, était la victime, et de l'autre l'influence maudite épouvantée de son propre ouvrage.
On comprend que, dans cette situation , une lassitude croissante devait accabler et Rodolphe et la femme qui essayait de l'enlever à ses remords. L'abattement du chef des proscrits se compliquait d'une terreur su-
perstitieuse qui croissait dans la solitude , se nourrissait des ténèbres et lui causait d'affreux vertiges. Les bandits, plongés dans l'inaction par l'état déplorable de leur chef, se vautraient dans une débauche dont son trésor faisait les frais , mais se riaient en secret de ses faiblesses mentales , comme ils appelaient le trouble de sa conscience. Les plus prévoyans amassaient avec soin un or que Rodolphe laissait couler de toutes parts et pour tous ; le moment d'une séparation apparaissait comme un événement prochain et inévitable. Chaque jour, Reynold pressait Leonora de fuir avec lui. Ce n'était pas l'amour qui dictait cette obsession ; Leonora savait dans quelles secrètes cavernes le trésor du chef était renfermé , il voulait la décider à lui livrer cet or , et peu lui importait ensuite la femme qu'il eût enlevée. Mais , comme les malheureux affligés d'une folie incurable, Leonora se cramponnaitàune idée dont chaque jour l'objet s'éloignait davantage d'elle. Prostituée à Reynold, elle ambitionnait encore l'amour et la confiance de Rodolphe
Nécessairement, ces dispositions diverses des esprits devaient amener graduellement une contrainte qui devait finir par un éloignement invincible et réciproque des membres de cette association. Parfois l'orgie s'écoulait silencieusement; la débauche prenait un caractère de réflexion, qui la rendait plus hideuse. Alors , il fallait la voix formidable de Rodolphe , rendue plus éclatante par l'ivresse etsa fureur intérieure, pour redonner la vie à ces machines, qui fonctionnaient sous une influence mécanique.
Alors , il appelait à lui les chants qui exaltent les imaginations, le jeu qui enflamme les passions, la prodigalité qui excite la convoitise et chatouille des cœurs avides de richesses. Malgré tous ses efforts, malgré ceux de Léonora , la solitude s'étendait de plus en plus autour de lui...
Le moment le plus douloureux pour le cœur d'un homme, c'est celui où seul, au milieu des armes, des folies de l'orgie, de l'éclat du monde, il ne voit à l'horizon qu'un désert aride dont il est le centre.
— M9 — C'est le dernier degré de la misère morale; car c'est l'indice irrécusable d'une hallucination perpétuelle de l'ame, qui absorbe les choses extérieures, et ne laisse de perceptibles aux regards que les évocations de la conscience. Ce moment, Rodolphe y touchait.
Déjà des images redoutables le poursuivaient jusque dans les bras de Leonora; il s'y plongeait avec une frénésie qui faisait d'abord palpiter le sein delà courtisane, mais c'était un éclair bientôt évanoui ; c'était l'ivresse matérielle, et non l'expansion du cœur, qu'appelait à grands cris Rodolphe; elle se dévouait, mais il est hors des forces humaines de supporter éternellement un supplice horrible, quand un acte de simple volonté peut le faire cesser. Les instances de Reynoîd trouvaient peu à peu Leonora moins rebelle; l'amour- propre luttait avec la jalousie et ( quelle femme me contredira ? ) dans des luttes de ce genre, l'amour-propre l'emporte toujours. C'est un fait qui se démontre en peu de mots. On confond trop souvent l'amour-propre blessé avec la vraie jalou-
sie. Ces deux sentimens s'excluent formellement. Si l'amour- propre se manifeste, s'il se place seulement au niveau de la jalousie passionnée qu'on peut appeler la jalousie de sentiment, par ce seul fait qu'il existe, il ôte à la passion rivale sa nature exclusive : c'est une puissance à côté dune autre puissance, et ce seul accouplement porte déjà atteinte à la véritable jalousie, qui va s'affaiblissant, perdant peu à peu son caractère de sombre grandeur, pour descendre enSn aux minces proportions del'amourpropre blessé- La lutte peut se prolonger sans doute, et le cœur de Leonora est là pour donner une preuve de la ténacité de ce combat; elle offre même un des rares exemples d'une femme passant tour-à-tour de l'amourpropre blessé à la jalousie... Mais c'était déjà l'indice de l'affaiblissement de ses forces , et Reynold put bientôt espérer qu'il la vaincrait tout-à-fait.
Vï.
lie dernier jour.
Ce jour là, Rodolphe sortit seul et descendit dans une vallée qui s'étendait au pied de la montagne où il avait établi sa retraite. C'était par une matinée d'automne. Le ciel se dégagait peu à peu des vapeurs de la nuit, et le soleil semblait lutter avec les froides brises qui commençaient à faire frissonner les habitansdela vallée. De toutes les saisons
l'automne est la plus mélancolique, celle qui sympathise le mieux avec les douleurs de Tame. La nature revêt, à cette époque, une apparence de tristesse, comme si elle s'affligeait en voyant ses verds ombrages s'effeuiller au souffle du vent , comme si les joies et les ardeurs de l'été avaient emporté avec son éclat une partie de sa vie. Ces rayons de soleil qui apparaissent encore dans l'automne , semblables aux dernières lueurs dune flamme prête à s'éteindre pour jamais, on en trouve limage dans la vie de l'homme. Comme l'année, l'existence humaine est marquée par quatre saisons distinctes, et la vue des fleurs, comme celle des feuilles desséchées , trouve toujours un cœur en harmonie avec l'époque qu'elle représente. Ce n'est pas seulement pour l'âge, mais bien aussi pour les souffrances du cœur que l'homme est amené à entrevoir son dernier jour; rien d'étonnant, dès lors, dans cette mélancolie qui atteint aussi bien le jeune homme que le vieillard, quand il jette un regard sur cet acheminement vers la fin de l'année. Peut-
être est-ce en raison de cette ressemblance que le commencement de l'automne est choisi par l'église romaine pour fêter la mémoire des morts.
Rodolphe sentait vivement l'influence de cette nature languissante ; au milieu de ces ruines de la nature , il se comparait à une ruine vivante qu'un dernier effort du temps devait bientôt abattre pour jamais; et rien en lui ne lui rappelait que sa vie commençait à peine : il justifiait alors ce mot de son poète favori : « Crois-tu que c'est du temps que dépend l'existence ? Les actions , voilà nos époques. » Les siennes avaient multiplié ses jours et ses nuits à l'infini ; il était vieux par le passé, et, comme Manfred, il appelai1 en vain ce qui lui eût rendu sa jeunesse et le désir dune longue carrière : « l'oubli de ce qui était au-dedans de son cœur. » Cette journée devait, au contraire, faire vibrer l'un après l'autre les souvenirs qui, tous ensemble, formaient le fond de sa pensée. Elle devait porter, enfin , son désespoir à sa dernière puissance.
— Mon Rodolphe, dit Leonora en le joignant tout à coup au moment où il entrait dans un vallon parsemé d'habitations riantes et de sites enchanteurs, pardonne-moi de t'avoir suivi. Comme toi , j'éprouve le besoin de respirer un air moins âpre que l'air de notre retraite ; comme toi, j'aspire après les douces brises de cette vallée... Les habitans les trouvent déjà glacées et s'en garantissent en frissonnant; mais pour nous, pour moi, du moins , les glaçons du nord seraient un printemps délicieux . . . J'ai le feu dans la tète, dans le cœur, surtout. Laisse-moi parcourir avec toi ces campagnes paisibles ; ce que tu y cherches, je l'appelle aussi : peut-être le trouverons-nous ensemble.
— Ma Leonora! répondit le proscrit touché de l'air de tristesse de sa maîtresse, tu as trop long-temps suivi le même chemin que je suivais ! La route n'a pas été moins pénible pour toi que pour moi. Tu as laissé des lambeaux de toi-même aux buissons des haies... Tu as souffert, aussi, Leonora. Quelle horrible vie le destin nous a donnée !
— Cette vie n'est horrible pour moi , que parce que tu ne l'aimes plus, Rodolphe. Si tu t'y trouvais heureux, je n'en voudrais pas
d'autre Mais il n'en est pas ainsi : ta
pensée te dévore, et avec toi tu immoles lentement ton amie.
Rodolphe se tut pendant quelques instans, et, mettant le bras de Leonora sous le sien, il continua à s'avancer dans la vallée.
— C'est vrai, reprit-il tout à coup d'un air plus sombre; j'ai horreur de ce que je suis devenu, quand je songe à ce que je pourrais être... Le passé, le présent, l'avenir, surtout , me plongent dans la démence. Je suis exilé Jpour toujours du reste des hommes... Mais ce n'est pas seulement le bonheur que j'ai perdu qui excite la fièvre qui me consume... Oh! Leonora, qui me fera oublier le mal que j'ai fait ! Qui fera taire ces voix plaintives qui, de toutes parts, me crient des reproches et des malédictions ! Perdu ! perdu , pour toujours ! quel refuge puis-je espérer !
— Ne parle pas ainsi, mon Rodolphe; car, à la douleur de te voir plongé dans un
abîme de désespoir, se joint une douleur qui me rend furieuse et folle... Je ne puis plus rien pour ton bonheur. Mon amour est impuissant dans ses efforts pour te rendre à toimême. Par pitié, Rodolphe, tue-moi; brise une existence sans but, puisqu'elle se consacre en vain à te donner le bonheur.
— Te tuer, pauvre femme égarée comme
moi dans un sentier fatal ! Ta mort me rendrait-elle le repos que j'ai perdu, la famille qui m'a repoussé? Ta mort rendra-t-elle la vie aux victimes qui t'ont précédée ? Ta mort me donnera-t-elle, enfin, l'oubli du passé et l'espoir dans l'avenir? Non, triste compagne de mes tortures, ta mort, comme ta vie et ton dévouement, serait sans influence sur mes remords : elle ne ferait qu'ajouter une voix de plus aux voix qui énumèrent sanscesse mes crimes. . . Ce n'est pas toi qui dois mourir.
— Rodolphe, ton regard me fait frémir!
Est-il possible que, dans la force de la jeunesse et de la beauté, tu laisses ainsi ton esprit s'assombrir, comme si tu étais sur le bord dune tombe.
— J'y suis en effet, Leonora. Je ne puis vivre davantage.
— Homme ingrat et cruel ! si tu savais de quelle flèche aiguë ce langage me perce le
cœur ! Mais comment n'en serait-il pas
ainsi ? comment le désespoir ne s'affermiraitil pas dans ton ame ? Depuis de longs jours, tu laisses ton ardeur s'énerver dans l'inaction ; ton courage s'amollit sous tes réflexions, ton génie a subi une influence maudite, qui, d'un fervent amant de la liberté, t'a fait plus scrupuleux qu'un moine, plus timoré qu'une jeune fille ignorante ! Les combats, les plaisirs, l'amour même, cette passion qui t'embrasait jadis , tout est sans attraits pour toi , sans puissance: et, qui sait? tout ensemble te fait peur, peut-être .' Malheur à moi d'avoir lié mon sort au tien, d'avoir mis en toi mon espérance.... Je le répète, il vaudrait mieux mourir que vivre dans cette inutilité....
— Tu te plains, tu accuses une influence , maudite de m'arrêter dans la vie où j'ai fait
de si terribles pas ? Mais où allais-je, Leonora? et, avoir ce que j'ai laissé derrière moi,
quelles horreurs ne me faudrait-il pas traverser encore avant d'arriver au terme?... Pardonne ce que je vais te dire : non seulement les combats , les orgies n'ont plus d'attraits pour moi, mais ton amour lui-même...
— Tais-toi, ne me jette pas encore un de ces mots qui restent dans le cœur comme des traits brùlans.
— Il faut que tu m'entendes, afin de ne plus demander un retour impossible... Ton amour lui-même, Leonora, me pèse parfois; je le trouve trop emporté. H y a des momens où je me dis que ces transports furieux, ces ardeurs sans cesse aiguisées par le désir, ne sont pas ce que demande mon cœur. Je soupire après des émotions plus douces. Au lieu de ces torrens de lave brûlante que tu voudrais faire circuler sans cesse dans mes veines, j'appelle d'innocentes et tendres voluptés. Tu es trop souillée pour que je me purifie près de toi ; et, vois-tu , il est des instans où je donnerais mon sang pour qu'un de ces anges dont l'imagination se crée le fantôme , existât réellement et vînt à moi un jour,
une heure, une minute seulement, avec une affection de sœur. Voilà ce que tu ne peux m'offrir : ton affection ne rafraîchit pas mon sang, elle l'irrite; elle m'entraîne toujours plus loin dans des sentiers où je ne rencontre, au lieu d'émotions réparatrices, que des commotions violentes... Ton amour ne peut me rendre le calme, sans lequel il n'est pas de bonheur : il ne peut me venir en aide que comme le punch. Mais ces deux ivresses se dissipent, et, après elles, que reste-t-il? Abrutissement et dégoût. . . Si au moins le remords disparaissait !
Un tremblement affreux agitait Leonora; la malheureuse s'abreuvait à longs traits d'humiliation et de honte... J'ai déjà trop souvent montré son caractère sous son véritable jour, pour que j'aie besoin de renouveler ici une observation depuis long-temps présentée.
Léonora aimait à sa manière Rodolphe de Talbert, mais cet amour effréné luttait, dans ce moment critique, avec l'amour-propre qui venait de s'éveiller en elle. Le mépris de Rouolphe exaltait sa colère autant que sa froi-
deur désolait sa tendresse. Quand elle vit que sa merveilleuse beauté, son imagination servie par une éloquence chaleureuse , étaient sans puissance auprès d'un homme distrait par mille autres préoccupations étrangères , il se prépara une réaction qui , pour être retardée dans son complément, n'en devait pas être moins violente.
— Tu me méprises, Rodolphe, tu rêves de fades et romanesques amours ! Puisse l'enfer te punir de ton humiliante barbarie !
En disant ces mots, elle avait quitté le bras de Rodolphe ; son parti était presque irrévocablement pris. Son amour n'était pas entièrement éteint, mais la lutte dont j'ai parlé plus haut était engagée et la volonté de Leonora avait déjà décidé la victoire en faveur de l'amour-propre blessé. Seulement la victoire devait être courte, ainsi que je le dirai tout-à-1'heure.
— Je t'avais demandé pardon d'avance, dit Rodolphe en cherchant à la retenir. Je ne te méprise pas; mais puis-je empêcher mon cœur de désirer ce que tu ne peux lui
donner? C'est à toi de ne pas provoquer ma franchise...
— C'est pour la dernière fois que je rampe, murmura la courtisane en persistant à s'éloigner. — Mais l'apparition fortuite de plusieurs individus mit fin à l'espèce de lutte qui s'était engagée entre elle et Rodolphe. Pour éviter des questions embarrassantes , elle reprit le bras de Rodolphe, et, encore frémissante de colère , elle marcha avec l'apparence du calme au-devant des étrangers.
C'était toute une famille de cultivateurs hongrois qui sortait d'une chapelle mas quée aux yeux de Rodolphe par un monticule boisé. En tète , marchait un vieillard d'une physionomie à la fois simple et respectable; de longs cheveux blancs tombaient sur ses épaules et encadraient harmonieusement un visage ridé par la vieillesse, mais rayonnant d'orgueil et d'attendrissement.
Sur le bras du vieillard s'appuyait une jeune fille aux joues roses et aux cheveux blonds î un air de modestie combiné avec une joio pudique animait ses traits, et parfois son re-