‹ Mémoires de la Société historique de Montréal [microforme]Chapitre 4 sur 22 · RO PR · texte numérisé non relu

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eu que ce seul chagrin d’être obligée à toujours mettre sans espérance de rien recevoir d’un très longtemps : de plus il falloit que la Providence divine disposât quelque illustre commandant pour ce lieu, lequel fût homme de cœur, vigoureux, d'expérience et sans autres intérêts que ceux de l'éternité : outre cela il falloit que la même providence choisit une personne pareillement dégagée pour y avoir soin des pauvres malades et blessés. en attendant que le monde se multipliant elle procurât à cette isle l'assistance d’un hôpital pour seconder ou tenir la place de cette personne, sur quoy il est à remarquer qu'il étoit de besoin que ce fût quelque fille ou femme à cause que les personnes de ce sexe sont propres à plusieurs choses qui ne se font pas communément si bien par ceux d’un sexe différent dans un lieu où il n’y en a point. Mais à vous dire le vrai il falloit que ce fût une personne toute de grâce pour venir alors dans ce pays si éloigné, si sauvage et si incommode, et il étoit nécessaire qu’elle fût extrêmement protégée de la main du Tout-puissant afin de conserver toujours le trésor de sa pureté sans aucun larcin ou véritable ou faussement présumé, venant parmi les gens de guerre : La providence a miraculeusement opéré toutes ces choses comme nous verrons dans la suite de cette histoire qui nous fera également admirer la sagesse de Dieu et son pouvoir: mais avant que de parler de cet illustre commandant et de cette personne choisie pour les malades et blessés, revenons à l'érection de notre sainte compagnie, aussi bien n'oserions-nous rien dire présentement de ces deux personnes que le Ciel à élues parceque la main de Dieu qui travaille fortement chez elles, veut le faire comme en cachette ; ces deux ouvrages si nécessaires sans que nos associés en aient aucune connaissance jusqu'à l’an prochain, afin qu'ils les reçoivent alors comme

une gratification purement céleste : Sur donc voyons naître cette belle association et prendre son origine dans la ville de la Flèche par le moyen d’une relation de la Nouvelle-France, qui, parloit fortement de l'isle du Montréal, comme étant le lieu le plus propre du pays afin d'y établir une mission et recevoir les sauvages, laquelle Relation vint heureusement entre les mains de M. de la Doversière, (1) personne de piété éminente, qui fut d’abord beaucoup iouché en la lisant, et qui le fut encore bien d'avantage quelque temps après, Dieu luy ayant donné une réprésentation si naïve de ce lieu qu’ille décrivoit à tous d’une façon, laquelle ne laissoit point de doute qu’il n’y eut bien de l'extraordinaire là dedans, car les guerres avoient laissé si peu de moyens pour le bien reconnoître qu'à peine en pouvoit-on donner une grossière idée, mais lui le dépeignoit de toute part non seulement quant aux costes et partie extérieure de l’isle, mais encore il en dépeignoit le dedans avec la même facilité, il en disoit la bonté et beauté et largeur dans ces différens endroits : enfin il discouroit si bien du tout qu’allant parler un jour au Révd. Père Channeau, (2)Recteur du collége de la Flèche qui le confessoit et lui disant que Dieu lui avoit fait connoître cette isle la lui représentant comme l’ouvrage auquel il devoit donner ses travaux afin de contribuer à la conversion des Sauvages par le moyen d’une belle colonie française qui leur pouvoit faire sucer un lait moins barbare ; que cependant il vît ce qu’il devoit faire et s’il croyait que cela fut de Dieu oui ou non, alors ce père éclairé du cie}, convaincu par ce qu’il entendoit de sa bouche,

(1) Jérôme Le Royer de la Dauversière, (note de J, V.)

(2) Chauveau ou Chamereau.

Si M. M. au lieu de corriger et moderniser l'orthographe de l’auteur, l’eût au contraire suivie et un peu étudiée il aurait vu Chauueau dans ce nom, c'est-à-dire Chauveau et non Channeau ou Chamereau. On mettait plus d’un U à cette époque à la place de notre V.

L'abbé de la Tour dit Chauvet, (Note de J, V.)

lui dit-“N’en doutez pas, Mr.employez-vous y tout de bon;” étant revenu des jésuites, incontinent il dit tout ce qui s’étoit passé à M. le Baron de Fauquant (1), gentilhomme fort riche qui étoit depuis peu venu demeurer chez luy, comme dans une école de piété afin d'y apprendre à bien servir notre Seigneur, Dieu l’ayant voulu conduire tout exprès sous ce pieux prétexte en la maison de son serviteur, afin qu'il se trouvât là à propos pour partager l’honneur de commencer le travail de cette nouvelle vigne, sur quoy il est à remarquer que ce vertueux baron ayant vu la même Relation que M. de la Doversière en avoit été tellement touché qu'il ne lui eût pas plutôt fait connoitre à quoy l’avoit destiné le bon père Channeau, qu’aussitôt il s’offrit à lui afin de s'associer pour le même dessein ; ces deux serviteurs du Tout-puissant étant ainsi unis ils prirent résolution d'aller de compagnie à Paris, afin de former quelque saint parti qui voulüt contribuer à cette entreprise; y étant arrivé M. de la Doversière s'en alla dans un hôtel où Notre Seigneur conduisit feu M. Hollié (2), ces deux serviteurs de Jésus-Christ se rencontrant en ce palais furent soudain éclairés d’un rayon céleste et tout-à-fait extraordinaire, d’abord ils se saluèrent, ils s'erabrassèrent, ils se connurent jusqu'au fond du cœur, comme St François et St Dominique, sans se parler, sans que personne leur eût dit mot et sans que jamais ils se fussent vus. Après ces tendres embrassemens de ces deux serviteurs de Notre Maitre céleste, M. Olier dit à feu M. de la Doversière.—" Je sais votre dessein, “je vais le recommander à Dieu, au saint autel ;” cela dit il le quitta et alla dire la sainte messe que M. de la Doversière alla entendre, le tout avec une dévotion difficile

(1) Sic. Fan ou Fau Fauquant.

Pierre Chevrier, Baron de Fancamp, prêtre. (Note de J.V.) (2) M.J.J.0Olier, Fondateur du Séminaire de St Sulpice. ( Notë de J.V. )

à exprimer quand les esprits ne sont pas embrasés du même feu qui consumoit ces grands hommes ; l’action de grâce faite, M. Holié donna cent pistoles à M. de la Doversière, lui disant “ Tenez voilà pour commencer l'ouvrage de Dieu ;” Ces cent louis ont été le premier argent qui ait été donné pour cet œuvre, prémices qui ont eu la bénédiction que nous voyons. Sur quoy il est bien à remarquer que Dieu ayant le dessein de donner dans un cer. tain temps pour lors connu à lui seul toute cette isle au Séminaire de Saint Sulpice, il en souhaita toucher le premier argent par les mains de son très digne fondateur et premier supérieur, afin de la lui engager en quelque façon et lui donner des assurances qu'ils’ y voulait faire servir un jour par ses enfants. Après cela ils ne doivent pas craindre au milieu des tempêtes, ils n’en seront pas abattus puisque Dieu est leur soutien; et que pour le paiement de toutes les grâces qu’il a versées sur cet ouvrage par leur moyen il en a voulu recevoir les arrhes par des mains qui lui étaient aussy agréables que celles de feu Mr. Holié. Mais reprenons le fil de notre histoire et faisons revenir M. de la Doversière trouver son cher Baron de Fauquand et exprimons si nous pouvons la joie avec laquelle il lui dit ce que nous venons de vous rap“ porter au sujet de M. Holié ; exprimons si nous pouvons l'allégresse de cet illustre baron en voyant une telle merveille, ensuite voyons ces trois premiers associés dans leur première entrevue, et exprimons si nous pouvons leurs tendres embrassades mélangées de larmes et soupirs. Après disons que Dieu donne bien parfois de la joie à ses serviteurs, disons que chez les grands de ce monde rien ne se trouve de pareil, disons enfin que le lien amoureux formé par le St. Esprit entre ces trois associés ne se rompra pas aisément, qu’il sera fort pour amener de puissants secours et faire entreprendre des m’ 7eilles dans

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l’isle du Montréal : Mais voyons un peu comme Dieu les conduit pour la réussite de ce dessein ; il falloit avant toutes choses qu’ils se rendissent les maitres du lieu que la Providence les fesoit envisager—mais pour y parvenir il étoit nécessaire de traiter auparavant avec M. de Loson (1) auquel cette terre avoit été donnée, c’est ce dont s'acquitta quelques mois après avec beaucoup de vigilance et de soin le Sieur de la Doversière qui ne négligeoïit aucune chose à l'égard de cette affaire que le ciel lui avoit commise, pour cela il s’adressa au R. P. Charles Lallemant (2) qui fut si convaincu après l’avoir oui que ce dessein étoit de Dieu qu’il se résolut de demander permission d'aller avec lui trouver M. de Loson dans le Lionnais, où il étoit alors, afin de mieux négocier la chose; zèle à qui Dieu donna une telle conviction (3) que le traité de cette isle se fit et passa en la ville de Vienne (4) peu de temps après, ce qui fut au mois d'août du même an 1640. (5) Cela donna un grand contentement aux nouveaux associés, lesquels pour une marque de leur extraordinaire confiance en Dieu avoient

(1) sic de Lauzon ?

1] signait Jean de Lauson, j'ai son autographe. Il était alors Intendant du Dauphiné, et fut gouverneur général du Canada de 1651 à 1656.5 Il partit tard dans l'automne sans attendre son successeur. Sa commission n’expirait que le 17 janv. 1657. Il laissa pour commander à sa place M. Charles de Lauson De Charny l’un de ses fils, frère du Senéchal. ( note de J.V.) Voir 2e livraison des mémoires de la Société Historique.

(2) I signait Lalemant. (Note de J.V.)

(3) Bénédiclion.

(5) M. Failun dit à ce sujet; ‘ M. de Lauson cédant aux instances de M. de la Dauversière qui fit deux fois à cette fin le voyage de. Dauphiné,

‘ substitua M. Olier et ses associés à sa place, par contrat passé à Grenoble, le 17 Août 1640, et approuvé par laGrande Compagnie (dont il tenait sa concession de l'Ile) au mois de décembre suivant.” (Vie de M. Olier, Paris 1841.) (Note de J. V.) Voir appendice No. XVI.

dès le printemps avant l’'accomplissement de cette affaire;

envoyé au R. P. Lejeune, lors recteur de Kebecq, vingt tonneaux de denrées, outils et autres choses, afin qu'il

prit la peine de les leur faire conserver pour l'an suivant :—M. de la Doversière étant retourné de Viennois (Sic) après cette heureuse négociation, on commença lors de travailler tout de bon à chercher les moyens de faire un grand embarquement pour l’an 1641; mais si pour résister en ce lieu aux incursions des sauvages on avoit besoin de gens soldats et résolus, on avoit encore plus besoin d’un digne chef pour les commander, ce que représentant quelque temps après le Sr de la Doversière au P. Charles Lallemant, ce bon père lui dit:—" Je sais un brave gentilhomme champenois nommé M. de Maison-neufve (1) qui a telle et telle qualité, lequel seroit possible bien votre fait et commission ;” il vit que M. de la Doversière désiroit de le connoitre, il lui dit son auberge afin qu’il pût le voir sans faire semblant de rien ce qu'il fit fort adroitement et sans que l’on s’apperçut du dessein qu'il avoit; parcequ'il alla tout simplement loger dans cette auberge comme s’il n’eut eu autre envie que d'y prendre ses repas, et parla ensuite publiquement de l'affaire du Montréal qui étoit sur le tapis, afin de voir si cela ne lui donneroit point lieu d'entrer en quelque conversation sur ce fait avec M.de Maison-neufve, ce qui lui réussit fort bien, car M. de Maison-neufve ne se contenta pas dans la conversation de l'avoir interrogé plus que tous les autres ensemble sur le dessein proposé, mais outre cela, il le vint par après trouver dans le particulier, afin de lui dire qu’il seroit bien aise pour éviter les dé-

bauches de s'éloigner et que s’il pouvoit servir à son.

dessein il s'y offroit fort volontiers, qu’il avoit telle et

(1) Paul de Chomedey Sieur de Maisonneufve. Il signait tantôt l’un, tantôt l'autre de ces deux noms. J'ai de ses autographes. (Note de J. V.)

telle qualité, qu'au reste il étoit sans intérêt et avoit assez de bien pour son peu d’ambition qu’il emploieroit sa vie et sa bourse dans cette entreprise sans vouloir autre chose que l'honneur d'y servir Dieu et le Roy son maitre dans l’état et profession des armes qu'il avoit toujours portées. M. de la Doversière l’entendant parler d’un langage si chrétien et résolu en fut tout charmé. Il le reçut comme un présent de la Providence divine laquelle vouloit accomplir son œuvre et l’offroit pour cet effet à la compagnie naissante du Montréal; aussi étoit-ce un homme digne de sa main, il étoit aisé à voir qu'il en venoit et étoit propre à réussir dans les desseins qu'elle avoit sur cette Compagnie à l'égard de cette isle; elle lui avoit fait commencer le métier de la guerre dans la Hollande dès l’âge de 18 ans, afin de lui donner plus d'expérience, elle avoit eu le soin de conserver son cœur dans la pureté au milieu de ces pays hérétiques et des libertins qui s’y rencontrent, afin de le trouver par après digne d’être le soutien de sa foi et de sa religion en ce nouvel établissement, —elle le retint toujours dans une telle crainte des redoutables jugemens derniers que pour n'être pas obligé d’aller dans la compagnie des méchants se divertir, il apprit à pincer le luth, afin de pouvoir passer son temps tout seul lorsqu'il ne trouveroit pas d’autres camarades; quand le temps fut venu auquel elle vouloit l’occuper à son ouvrage elle augmenta tellement en lui cette appréhension de la divine justice que pour éviter ce monde perverti qu’il connoissoit, il désira d'aller servir son Dieu dans sa profession en quelques pays fort étrangers. Un jour roulant ces pensées dans son esprit elle lui mit en mains chez un avocat de ses amis une Relation de ce pays dans laquelle il étoit parlé du P. Charles Lalemant, depuis quelque temps revenu du Canada. Là-dessus il pensa à part soi que peut-être

dans la Nouvelle-France il y avoit quelques employs où il pourroit s'occuper selon Dieu et son état parfaitement retiré du monde; pour cela il s’avisa d'aller voir le Père Charles Lallemant auquel il ouvrit l'intention de son âme ; le Père jugeant que ce gentilhomme étoit le véritable fait de Messieurs du Montréal, il le proposa à M. de la Doversière lorsqu'il lui en parla comme nous l'avons dit ci-devant, ce qui réussit à son extrême joie ainsi que nous l'avons déjà remarqué et ce qui causa des contentements indicibles à tous Messieurs les associés, particulièrement lorsqu'ils apprirent les avantageuses qualités qui brilloient dans ce commandant que la Providence leur donnoit en ce pressant besoin ; il est vrai que la joie qu'ils en conçurent s’augmenta encore beaucoup lorsqu'ils le connurent plus à fond; quoique tout ce qu'ils remarquèrent en sa personne ne fut rien qu’un fort léger rayon de ce qu'il a fait paroitre ici en lui; on a vu en sa personne un détachement universel et non pareil, un cœur exempt d’autres appréhensions que de celles de son Dieu, et une prudence admirable, mais entre autre chose on a vu en lui une générosité sans exemple à récompenser les bonnes actions de ses soldats, plusieurs fois pour leur donner des vivres il en a manqué lui-même, leur distribuant jusqu'aux mets de sa propre table; il n'épargnoit rien afin de leur faire gagner quelque chose quand les Sauvages venoient en ce lieu; même je sais qu'une fois remarquant une extraordinaire tristesse dans un brave garçon qui avoit fait voir plusieurs fois son cœur contre les ennemis, il l’interrogea et sachant que c’étoit à cause qu'il n’avoit rien de quoi traiter aux Outaouas, lesquels étoient lors ici, il le fit venir en sa chambre, et comme il étoit tailleur de profession il lui fit couper jusqu'aux rideaux de son lit pour les mettre en

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capots, afin de les leur vendre et ainsi il le rendit content; snr quoi il est bon de savoir qu'il ne faisoit pas les choses pour en tirer aucun lucre, mais par une pure et cordiale générosité, laquelle le rendoit digne de louange et d'amour, ce que n’ont pas moins mérité plusieurs autres qui ne se sont pas moins dépouillés que lui de ce qu'ils avoient, d'autant que tout ce qu'ils ont fait n'a été que par la cupidité d'un profitable négoce qui cherche partout l’utile et le souverain de tous les biens.

Ce brave et incomparable gentilhomme rencontré, les associés ne songèrent plus qu’à de l'argent et à s'assurer de bons hommes afin de faire une belle et considérable dépense pour Dieu et l'honneur de la France en leur première levée de boucliers, qu'ils résolurent de commencer au premier départ des navires pour le Canada, qui étoitau printemps suivant qui étoit celui de 1641,

Que s'ils réussirent Dieu les assista bien et il leur en couta bon, surtout à cause des faux frais que le peu d’expérience et la tromperie des hommes fait faire en pareille occurrence où il est à remarquer que cet embarquement se monta à vingt cinq mille écus en France et qu'ils n’étoient encore que six personnes qui contribuassent à ce dessein et que partant il falloit que la grâce fut bien forte puisqu'elle les obligeoit à tant employer de biens en faveur d'un ouvrage qu’ils savoient ne leur devoir rien rapporter. Enfin le printemps venu ils donnèrent les ordres pour l’embarquement qu'ils résolurent de faire principalement à la Rochelle où Messieurs de Fauquant et de la Doversière se rendirent exprès à la prière de leurs confrères, afin d'assister M. de Maison-neufve qui y alloit après avoir reçu de Messieurs les associés la commission de venir conmander en ce lieu où Sa Majesté leur a donné le pouvoir de commettre des Gouverneurs, d’avoir

du canon et autres munitions de guerre;ces trois Messieurs ne furent pas plustôt arrivés à la Rochelle qu'ils recherchèrent encore de toutes parts du monde propre à bien soutenir ce poste, ils ne choisirent pour cet effet que de bons hommes en quoi ils avoient d'autant plus de raison qu'ils savoient que ce lieu devoit être fort chaud et difficile à deffendre par un petit nombre de soldats tel que celui qu’ils pouvoient fournir, vu la multitude et la cruauté des ennemis qu’ils y devoient combattre, outre cette levée de soldats ils firent de grandes dépenses pour avoir les denrées, outils et marchandises nécessaires à un établissement de la conséquence de celui-ci. Enfin ils n’épargnèrent rien pour réussir en leur dessein, mais au reste ils avoient besoin d'une chose qu'ils ne pouvoient trouver et que leur bourse ne leur pouvoit fournir, c'étoit d’une fille ou bien d’une femme de vertu assez héroïque et de résolution assez mâle pour venir en ce pays prendre le soin de toutes ces denrées et marchandises nécessaires à la subsistance de ce monde, et pour servir en même temps d'hospitalière aux malades et blessés; que si leur argent ne la leur put octroyer la providence qui les avoit assistés jusques-là et qui depuis lan 1640 les employoit fortement à cet ouvrage avoit pris le soin de disposer à leur insçu la personne dont ils avoient besoin, l'amenant à point nommé du fond de la Champagne en ce lieu de leur embarquement dans le temps qu’ils s’apperçurent de la grande nécessité qu'ils en avoient et de l’impossibilité où ils étoient de la trouver ; chose qui est considérable et qui mérite trop d’avoir son récit en cette histoire pour ne la pas rapporter tout au long commençant par les premiers mouvemens de la vocation que ressent cette bonne fille dont est question dans la ville de Langre en l'an 1640 environ la mi-avril par le moyen d’un chanoine de ce lieu-là, lequel parlant

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de la Nouvelle France avec beaucoup de zèle loua extrémement Notre Seigneur de ce qu'il sy vouloit maintenant faire servir par l’un et l’autre sexe ; ajoutant que depuis peu une personne de qualité nommée Made. de la Pelleterie (1) y avoit mené des Urselines. Que Madame Deguillon (2) y avoit fondé des Hospitalières, et qu’enfin il y avoit bien des apparences que Dieu y vouloit être particulièrement honoré. Ce furent ces paroles qui donnèrent la première impression que ressentit jamais Mademoiselle Mance (3) en faveur de ce pays, (c'est le nom de cette fille que le Maitre de l'univers avoit choisie pour venir travailler dans cette nouvelle vigne); à mesure qu’elle entendoit ce discours sen cœur se laissoit tellement surprendre par les mouvemens les plus secrets et les plus forts de la grâce qu'ils le ravirent entièrement à lui-même et le firent venir malgré lui en Canadas par ses désirs et par ses vues; Lors toute étonnée de se voir en cet état, elle voulut réfléchir sur la foiblesse de sa complexion, sur ses maladies passées, enfin elle se voulut munir de plusieurs raisons pour s’exempter d’obéir à ces divins attraits, mais tant plus elle re. tardoit plus elle étoit inquiétée par la crainte de l’infidélité à ces mouvemens célestes, son pays natal lui étoit une prison, son cœur y étoit sur les épines, que si elle les vouloit découvrir à son directeur pour les lui arracher elles étoient si abondantes et fichées si avant qu'après avoir bien travaillé il perdoit l'espérance d’en venir à

(1) Madeleine de Chauvigny, Veuve De la Peltrie : j'ai ses autographes (Note de J. V.)

(2) Marie Magdeleine de Wignerod ou Vignerod, duchesse d’Aiguillo n Elle avoit été mariée à Antoine de Beauvoir du Roure de Combalet, dont elle n’eut point d'enfant. Elle étoit nièce du Cardinal de Richelieu (Note de J.V.)

(3) Jeanne Mance. j'ai son autographe, (Note de J. V.)

bout; c’est pourquoy avant invoqué le Saint-Esprit il lui dit de partir pour Paris, le mercredi d’après la Pentecôte ; que là elle s’adressôt au Père C. Lalemant qui avoit soin des affaires du Canadas, que pour la direction de sa conscience elle prit le Recteur de la Maison des Jésuites qui seroit la plus voisine du lieu où elle logeroit. Ayant reçu ces conseils elle vint à Paris pour faire ce que Dieu demandoit d'elle, feignant en sa maison de n’y vouloir aller qu’afin d'y voir ses parens. En effet elle vint demeurer chez eux près du noviciat des Jésuites; de là sans perdre beaucoup de temps elle alia voir le Père Ch. Lalemant, qui à la deuxième visite l’encouragea grandement, lui dit des merveilles touchant les desseins que Dieu avoit sur la Nouvelle-France et qu'il s’en alloit à Lyon pour une affaire de la dernière conséquence qui regardoit le Canadas; c’étoit pour la négociation du Montréal dont nous avons parlé, mais il ne la lui découvrit pas, aussi n’en étoit-il pas besoin pour lors: Dans ce même temps elle vit le Père St. Jure, recteur du noviciat des Jésuites, qui lui dit peu de chose n’approuvant ny ne désapprouvant rien aussi sur le sujet de sa vocation en ces contrées: Or comme le Père St. Jure étoit fort occupé, elle fut trois mois ensuite sans lui pouvoir parler, mais enfin ayant fait connoïissance avec Madame De Villersavin (1) cette dame la mena par après un jour voir le Père St. Jure qui la retint quand elle s'en voulut aller, afin de lui parler en particulier, lorsque Mme de Villersavin seroit partie, ce qu'il fit avec beaucoup de force et ouverture de cœur, l’assurant que jamais il n’avoit tant vu de marque de la volonté du bon Dieu qu’en sa vocation, qu'elle ne la devoit plus dissimuler comme elle l’avoit fait jusqu'alors, que c’étoit une œuvre de.

(22) Villerchavin. M Faillon dit Villecerain

Dieu, qu'elle s’en devoit déclarer à ses parens et à tout le monde. Ces paroles dilatèrent tellement son cœur, qu’elle ne pouvoit l’exprimer; d’abord qu’elle fut à sa m aison elle découvrit tout ce mistère à ses parens, ils voulurent s’y opposer mais en vain. Incontinent après, cela se divulgua de toutes parts et comme la chose en ces temps là étoit comme inouïe cela fit un grand bruit surtout chez les dames qui prenoient plaisir de faire venir cette demoiselle et de l’interroger sur une vocation si extraordinaire ; La Reine même la voulut voir, comme aussi Madme la Princesse, Made la Chevalière (1) et autres ; quant à son particulier elle ne répondoit qu'une seule chose à tous, qu’elle savoit bien que Dieu la vouloit dans le Canadas mais qu’elle ne savoit pas pourquoi, qu’elle s’abandonnoïit pour tout ce qu’il voudroit faire d'elle aveuglément. L'hiver suivant un Provincial des Récollets, homme de grand mérite nommé le Père Rapin (2), vint à Paris, or comme elle le connoissoit dabord elle le visita et lui dit les choses comme elles étoient ; à quoi il répondit qu'approuvant son dessein et son abandon entre les mains de Dieu, que cela étoit bien, qu'il falloit ainsi qu’elle s’oubliât elle-même, mais qu’il étoit bon que d’autres en eussent le soin nécessaire ; c’est ce qui arriva par le ministère de ce saint homme,lequel quelques jours après lui manda qu'elle eût à se tenir prête pour aller chez Madame de Bullion quand on la viendrait quérir ce qui fut l’après-diné ; étant arrivée elle trouva son bon Père Rapin avec cette pieuse Dame, laquelle prit grand plaisir à l’entretenir, se conjouissant merveilleusement avec elle de l'abandon où elle se trouvait au bon plaisir de Dieu, ensuite après avoir beaucoup causé avec elle, elle la congédia la priant de la revenir voir ; a sa quatrième visite

(1) La Chancelière.

(2) Le R.P. Rapin, Provincial des Recollets (M. de Belmont) J.V.

elle lui demanda si elle ne voudroit pas bien prendre le soin d’un hôpital dans le pays où elle alloit, parcequ'elle avoit le dessein d'y en fonder un avec ce qui seroit nécessaire pour sa propre subsistance, que pour cela elle eut été bien aise de savoir quelle étoit la fondation de l'hôpital de Kebecq faite par Mad. Deguillon (1). Mademoiselle Mance lui avoua que la foiblesse de sa complexion jointe à sa mauvaise santé depuis 17 ou 18 ans, ne devoient pas lui permettre de faire grand fond sur sa personne, que néanmoins elle s’abandonnoiït entre les mains de Dieu pour l'exécution de ses bons plaisirs tant à l'égard des pauvres que de tout ce qu’il lui plairoit ; que quant à la fondation de l'hôpital de Kebecq elle ne savoit pas quelle elle étoit, mais qu’elle s’en informeroit. Ensuite elle continua toujours ses visites à cette bonne Dame, à laquelle elle dit après s’en être soigneusement enquise à quoi se montoit la fondation de l'hopital de Kebecq. Cette Dame l'ayant appris elle donna des témoignages qu'on n’en devoit pas moins attendre de sa libéralité. Enfin après toutes ces visites le printemps arriva auquel il falloit exécuter les desseins de Dieu; il n’étoit plus temps de parler il falloit agir; c’est ce à quoi notre demoiselle se prépara avec une gaieté et une promptitude non pareilles ; elle alla pour cet effet prendre congé de sa Dame qui lui présenta une bourse de 1200 livres en lui disant: ‘Recevez les arrhes de “ notre bonne volonté en attendant que nous fassions le “ reste, ce que nous accomplirons lorsque vous m'aurez “ écrit du lieu ou vous serez et que vous m’aurez mandé “ l'état de toutes choses.” Après ces paroles elles se séparèrent mais cela ne se fit pas sans peine, surtout à

(24) La Duchesse d'Aiguillon fonda l'Hotel-D'eu de Québec le 16 Avril 1637, mais ce ne fut que ie ler Août 1639 que les premières hospitalières arrivèrent en Canada pour y commet.cer leur œuvre. (Note de J. V.)

l'égard de cette bonne Dame, laquelle avoit bien du déplaisir de ne pouvoir pas donner au Canadas son corps aussi bien que sa bourse, afin d'y venir prendre part aux premiers hommages qui ont été rendus au souverain de l'univers. (1) Notre Demoiselle ayant quitté Madame de Bullion elle voulut partir le jour suivant de Paris pour s’embarquer, ses parens voyant sa résolution souhaitèrent que ce fut en Normandie afin dela pouvoir accompagner jusqu'au bord de l'océan, mais elle tout au contraire pour sacrifier et rompre au plustôt les liens de la chair et du sang voulut que ce fut à la Rochelle, où d’ailleurs elle savoit qu’il y avoit des prêtres lesquels passoient en Canadas et qu'ainsi elle auroit la messe pendant le voyage; ce furent là les deux motifs dont Dieu se servit pour faire venir Mademoiselle Mance à ce port afin de l'y faire associer à la Compagnie du Montréal par Messieurs de Fauquant et de la Doversière qui y étoient, ce qui n'eut arrivé si elle eut été par Dieppe comme ses parens le désiroient : Cette résolution étant donc prise elle partit et surmontant par son courage les fatigues d’un voyage qui d’ailleurs eut été impossible à un corps tel que le sien étoit pour lors, elle arriva au lieu tant désiré de son embarquement, où la Providence lui assigna un logis tout proche les Jésuites sans qu’elle sut où elle alloit : ce qui lui donna un moyen d'aller aussitôt saluer le feu Père Laplace qu’elle avoit vu à Paris et qu’elle savoit devoir passer la même année dans la Nouvelle France; ce Père qui la connoissoit fut tout joyeux de la voir et même il le lui témoigna en lui disant qu’il avoit eu bien peur qu'elle n’arrivât pas avant le départ des navires. Après ce commencement d’entretien il lui dit que Dieu faisoit de merveilleux préparatifs

© (1) Voir appendice No. I. (J. V.

pour le Canadas, lui ajoutant—voyez-vous ce gentilhomme qui m'a quitté afin que j'eusse la liberté de vous parler ? Il a donné vingt mille livres cette année pour une entreprise qui regarde ce pays là, il s'appelle le Baron de Fauquand et est associé à plusieurs personnes de qualité lesquelles font de grandes dépenses pour un établissement qu'ils veulent former dans l’isle du Montréal qui est en Canadas. Lui ayant fait part de toutes ces bonnes nouvelles, après quelques discours, il lui demanda où elle logeoit et sachant que c'étoit chez une Huguenotte, il la fit mettre ailleurs, non pas qu’elle le demandât, car en ce lieu là sur la route et partout généralement, Dieu disposoit tellement le monde à son égard qu'elle étoit bien reçue en tous lieux, même à peine vouloit-on de son argent après l'avoir bien traitée quand elle sortoit des hôtelleries, il est vrai qu’il étoit bien juste que Dieu, qui est le maitre de tout le monde lu; donnât la grâce de gagner les cœurs d’un chacun pour la récompenser de ce que foible et seule comme elle étoit, elle osoit néanmoins tout entreprendre pour sa gloire, sous l'espérance de son unique soutien. Le lendemain de son arrivée allant encore aux Jésuites elle trouva M. de la Doversière qui en sortoit, lequel sans l'avoir jamais vue, étant peut-être instruit par le P. Laplace, l’aborda, la salua par son nom et ensuite lui parla du dessein du Montréal, de leur société et union et de toutes leurs vucs dans cet ouvrage, avec une ouverture de cœur admirable: Par après il lui avoua le besoin qu’ils avoient d’une personne désintéressée comme elle, — qu'ils avoient bien une personne d’engagée pour le dehors à la guerre, mais qu'il leur étoit nécessaire d’avoir une personne comme elle qui eût le soin du dedans, qu’elle y serviroit assurément beaucoup Dieu; ensuite de ce pourparler il l’alla voir chez elle, la pressa

sur ce sujet, mais elle de son côté lui témoigna appréhender cette union disant ‘“ si je fais cela j'aurai plus “ d'appui sur la créature et j'aurai moins à attendre du côté de la Providence” A cela il lui répondit.—‘“ Vous “ ne serez pas moins fille de la Providence, car cette an- “ née nous avons fait une dépense de 75,000 livres, je “ ne sais pas où nous prendrons le premier sol pour l’an “ prochain: il est vrai que je suis certain que ceci est “ l’œuvre de Dieu et qu'il le fera, mais comment je n’en “ sais rien ;” ces dernières paroles gagnant absolument

notre demoiselle qui dit que pourvu que le Père St. Jure son directeur l’eut agréable elle s’uniroit à eux, encore qu’elle ne fut qu'une pauvre fille foible et mal saine qui de chez soi n’avoit que sa petite pension viagère; le Sieur de la Doversière lui dit—“ Ne perdez pas de temps “ écrivez par cet ordinaire au P. St. Jure,” elle le fit et outre cela elle manda la même chose à ses amis qui

tous aussi bien que lui jugèrent que la main de Dieu étoit visible là dedans. C’est pourquoi ils lui écrivirent qu’elle ne manquât pas d'accepter l'union qu'on lui proposoit, que c’étoit infailliblement Notre Seigneur qui vouloit cette liaison ; aussitôt la nouvelle reçue elle l’ap. prit à M. de la Doversière qui en eut une joie nonpareiïlle ainsi que Messieurs de Fauquant et de Maison-neufve enfin elle fut reçue par ces trois Messieurs au nom de la Compagnie de Montréal comme un présent que le Ciel lui faisoit, mais afin d’adorer avec plus d'attention la conduite de Dieu (maintenant que la voilà dans cette association aussi bien que M. de Maison-neufve qui y avoit entré quelque temps auparavant) faisons une petite réflexion sur les ressorts que la sagesse et toute puissance de Dieu a fait jouer ici dedans, admirons un peu comme la Providence divine fit venir M. le Baron de Fauquant chez M. de la Doversière lorsqu'elle lui voulut

faire commencer cet ouvrage, afin de lui donner l’honneur d'en être participant au moyen des richesses dont elle l’avoit pourvu; admirons comme cette providence fit rencontrer les Messieurs Holier et de la Doversière dans Paris et comme elle les éclaira tous deux au même moment sur le même sujet, leur découvrant mutuellement par ses effets les plus intimes de leur cœur sans qu'ils se parlassent aucunement ; admirons tout ce qu'’elle faisoit faire d’un côté par ses dignes ouvriers évangéliques en 1640 et 1641 et comme d’une autre part elle connoissoit l'esprit de M. de Maison-neufve et l’obligea enfin de s'adresser à ce P. Laleman auquel ces Messieurs communiquèrent leur dessein afin qu'il le liât à eux lorsqu'il en seroit temps; admirons ce qu’elle opéra à l'égard de Mademoiselle Mance dans Langre, dans son voyage de Langre à Paris—voyons ce qui se passa à son égard dans Paris et même jusqu’à la Rochelle où l'union se fit, enfin voyons comme cette providence traça toute chose sans qu’aucuns reçussent des nouvelles les uns des autres et participassent à ses divins secrets; admirons, mais plus que toutes autres choses, comme elle voulut que la pluspart de ces premiers entrepreneurs de l’ouvrage fussent sous la conduite des Révérends Pères Jésuites, afin que y reconnoissant la main de Dieu ils fussent les premiers archboutants du commencement de cette entreprise, ce qui étoit très considérable pour ne pas dire absolument nécessaire, puisque ce dessein n’eut pas plutôt vu le jour qu'il eût été mis au néant, s’il n’eût pas eu le bonheur d’être favorisé de leur approbation ; louons en tout cela la Providence divine qui s’est montrée trop favorable à l'égard de cet ouvrage pour nous permettre d'appréhender que le Ciel l’'abandonne jamais ; mais revenons à la Rochelle où tout se préparoit à faire voile, lorsque Mademoiselle Mance s'ayisa fort

prudemment de prier M. de la Doversière qu'il lui plût de mettre par écrit le dessein du Montréal et de lui en délivrer des copies afin qu’elle pût les envoyer à toutes les dames qui l’avoient voulu voir à Paris entre autres à Madame la Princesse, à Madame la Chancellière, à Madame de Villersavin, mais surtout à Madame de Bullion de qui elle espéroit d'avantage; M. de la Doversière estima que rien ne pouvoit être mieux pensé, il dressa le dessein et fit faire des copies qu’il lui mit en mains ensuite de quoy elle accompagna chaque copie d’une lettre et en fit un paduet séparé, après elle lui remit le tout afin de s'en pouvoir servir selon s« prudence lorsqu'il seroit à Paris; nous verrons cy-après l'utilité qu’on recevra de tous ces écrits, mais en attendant il faut parler de l’embarquement qui se fit de la sorte: M. de Maison-neufve se mit avec environ 25 hommes dans un vaisseau et Mademoiselle Mance monta dans un autre avec 12 hommes seulement, pour le reste de l’équipage et des hommes du Montréal ils s'étoient embarqués à Dieppe: dans le premier navire étoit un prêtre destiné pour les Urselines (1), dans l’autre étoit le P. Laplace, (2) jésuite ; huit jours après le départ le vaisseau de Mademoiselle Mance fut séparé de celui de M. de Maison-neufve ; le vaisseau où étoit Mademoiselle Mance n’expérimenta quasi que de la bonnasse, celui de M. de Maison-neufve éprouva de si furieuses tempêtes qu'il fut obligé de relacher par trois fois, il est vrai que son vaisseau faisoit beaucoup d’eau et l’obligeoïit autant à cela que le mauvais temps, dans ses relaches il perdit trois ou quatre de ses hommes entre autres son chirurgien qui lui étoit le plus nécessaire ; pour Mlle Mance elle

11) Oui, Mr. Antne. Fauls. (Note de J. V.) (2) Le P. Jacques De la Place. (Note de J. V.)

arriva fort heureusement à Kebecq (1) où d’abord elle eut la consolation de savoir que 10 hommes qui avoient été envoyés par Messieurs de la Compagnie du Montréal, cette même année par Dieppe étoient arrivés et étoient déjà occupés à bâtir un magasin sur le bord de l'eau, dans un lieu qui avoit été donné par M. de Montmagny (2) pour la Compagnie du Montréal. D'ailleurs elle fut dans une grande sollicitude à cause de M. de Maison-neufve dont elle ne recevoit aucune nouvelle et qu’à Kebecq on croyoit communément ne devoir pas attendre cette année-là, de quoy quelques-uns surpris pour n'avoir pas eu la conduite de cet ouvrage comme ils croyoient, ne paroissoient pas beaucoup fâchés, ils se plaignoient fort du grand pouvoir qui avoit été donné à M. de Maison-neufve, ce qui donna lieu aux premières attaques dont cette entreprise a été éprouvée ; ces personnes sachant que Mlle Mance étoit très nécessaire au dessein on la voulut détourner par toutes les voies possibles, mais elle avoit trop de courage pour y consentir et au reste. Dieu s’étoit déjà trop déclaré pour ce lieu, il n’avoit garde de souffrir qu'on l’abandonnât. Enfin, M. de Maiïson-neufve arriva à Tadoussacq et y trouva par hasard un de ses intimes nommé Mons. de Courpon, qui étoit amiral de la flotte du Canadas (3) ; il lui dit son désastre pour la perte de

(1) L'Abbé de la Tour, dans ses «Mémoires sur Mgr. de Laval,» a ces mêmes détails sur le passage de France en Canada en 1641, de M. de Mai- Sonneuve et de Mlle, Mance : Il ajoute que le vaisseau qui portoit cette demoiselle, arriva à Québec le 8 août, et que celui que montoit M. de Maisonneuve n’arriva que le 20 du même mois. (Note de 3. V.)

(2) Charles Huault de Montmagny, 2nd Gouv. Gén. du Canada et successeur de Champlain, de 1636 au 20 août 1648 (Journal M.S. des Jésuites) Il fut remplacé par M. Louis d’Ailleboût de Coulonges, ex-Gouv. de Montréal. (Note de J. V.)

(3) De Courpron, Capitaine du vaisseau L’Espérance ; amiral, en effet, de la flotte en 1640. (Note de J, V.)

son chirurgien, Courpon lui offrit le sien en la place, ce chirurgien sachant la chose se présenta gaiement et fit dessendre son coffre dans la chaloupe préparée pour M. de Maison-neufve, avec lequel tout soudain il alla à Kebecq, où ils arrivèrent le vingtième d’août. (1) Aussitôt que M. de Maison-neufve y fut il sut par Melle Mance qu'il se devoit disposer à être moins bien reçu de certaines personnes qu'il ne se promettoit—ce qu'il vit bientôt après. La juste affliction qu’ils en ressentoient tous les deux modéra la joye qu'ils avoient l’un et l’autre de se voir malgré toutes les oppositions et bourrasque de la mer dans ce lieu tant désiré. Mais enfin, comme les meilleurs chrétiens : -rdinairement ceux auxquels Jésus- Christ fait Lam: 1e puit des amertumes de son calice, surtout quand ii * « question de quelqu'illustre entreprise pour le ciel, il ne se faut pas étonner s’il commença de faire avaller quelques portions d’absinthe à ses héroïques entrepreneurs; pour lors ils ne furent pas longtemps ensemble, d'autant qu’il fallut que M. de Maiïson-neufve allat saluer M. le Chevalier de Montmagny, gouverneur de ce pays ; ensuite de quoy il alla voir les Révérends Pères Jésuites et autres personnes de mérite, lesquels ne pouvoient pas être lors en grand nombre vû que le pays ne contenoit pas plus de deux cents Européens y renfermant les deux sexes comme aussi les religieux et religieuses. Or, sur sujet de ces visites je crois qu'il est à propos de remarquer que ces personnes moins bien intentionnées pour le sujet dont nous venons de parler, persuadèrent à M. de Montmagny qu’il s’'opposât à l’établissement du Montréal à cause de la guerre des Iroquois, lui disant que jamais cet ouvrage ne se pouvoit soutenir contre leurs incursions, ajoutant que le dessein

(1) Le 12 août. (Note de J. V.)

de cette nouvelle Compagnie étoit 8i absurde qu'il ne se pouvoit mieux nommer que la Folle entreprise, nom qui leur fut donné avec plusieurs autres semblables, afin que la postérité reconnut que cette pieuse folie étoit devant Dieu et entre les mains du Tout-Puissant accompagnée d’une sagesse plus sublime que tout ce qui peut provenir de l’esprit humain; M. de Montmagny ayant donc l'esprit imbut de la sorte, dit à M. de Maison-neufve dans sa première visite : “ Vous savez que la guerre a recom- “ mencé avec les Iroquois, qu’ils nous l'ont déclarée au “ Lac de St. Pierre le mois dernier, qu'ils y ont rompu “la paix d’une façon qui les fait voir plus animés “ que jamais, il n’y a pas d'apparence que vous songiez “ à vous mettre dans un lieu si éloigné, il faut changer “ de délibération, si vous voulez on vous donnera l'Isle “ d'Orléans, —au reste la saison seroit trop avancée pour “ monter jusqu’à l'Isle du Montréal quand vous en auriez “la pensée.” À ces paroles M de Maison-neufve lui répondit en homme de cœur et du métier : “ Monsieur, “ ce que vous me dites seroit bon si on m'avoit envoyé “pour délibérer et choisir un poste ; mais ayant été “ déterminé par la Compagnie qui m'envoie que j'irois “ au Montréal, il est de mon honneur et vous trouverez “ bon que j'y monte pour y commencer une colonie, “ quand tous les arbres de cette Isle se devroient chan- “ ger en autant d’Iroquois, quant à la saison puisqu'elle “ est trop tardive, vous agréez que je me contente avant ‘ l'hiver d'aller reconnoître le poste avec les plus lestes “ de mes gens, afin de voir le lieu où je me pourrai cam-. “ per avec tout mon monde le printemps prochain.” M. de Montmagny fut tellement gagné par ce discours autant généreux que prudent, qu’au lieu de s'opposer comme on souhaitoit à l'exécution. de son dessein, il voulut luimême conduire M. de Maison-neufve au Montréal, afin

de le mettre en possession et de reconnoître le poste avec lui. En eflet ils partirent tous les deux au commencement d'octobre et arrivèrent au Montréal, le 14e du même mois, dans le lieu où est maintenant cette maison qu'on appelle le Château (1). Le lendemain qui est le jour de Ste. Thérèse, ils firent les cérémonies de la prise de possession au nom de la Compagnie du Montréal : ayant parachevé cet acte ils s'embarquèrent pour leur retour qui ne fut pas sans des marques d’une bienveillance toute particulière de Notre-Seigneur, car ayant descendu jusqu’à Ste. Foy à une journée de Kebecq (2) où demeuroit un honnète homme appelé M. de Pizeaux, lequel étoit Agé de 75 ans, ce bon vieillard tout zél6 pour ce pays dans lequel il avoit fait de très grandes dépenses, interrogea M. de Maison-neufve fort au long touchant les desseins qu’on avoit pour le Montréal, de quoi étant pleinement instruit, il demeura si satisfait qu’il le pressa fortement de le vouloir associer à sa Compagnie pour cette entreprise en faveur de laquelle il protesta se vou. loir consacrer lui-même et donner sur l'heure sa maison de Ste. Foy avec celle de Puizeaux qui étoit près de Kebecq et généralement tout ce qu’il avoit de meubles et de bestiaux ; qu’à Ste. Foy, durant l'hiver, comme ce Jlieü est abondant en chênes, on y feroit des barques, pendant qu’à Puizeaux on feroit la menuiserie et tout ce qui seroit nécessaire, et que le printemps étant venu où méttroit tuutes choses dans les bâtimens qu’on avoit faits pour monter äu Montréal afin de s’y aller établir. M. de

(f) Voir Appendice No. IT. (Nate de J. V.)

(2) M. Dollier appelant lui-même Ste, Foy (et cela dès 1672-3) la Mission Huronne établie au lieu susdit par les Jésuites en 1667 sous le nom de otre-Dame de Foy ou Foye nous apprend par là que les colons françäis ont dès l’origine de cette mission, été dans l'habitude dé l'appeler Ste. Foy êt.

hôti Notre-Dame de Foy. (Note de J. V.) E

Maison-neufve qui ne savoit ou mettre tout son monde hyverner ny ce à quoy il le pouvoit employer jusqu’à la navigation suivante, écoutait ce discours comme si c'eut été une voix céleste, il ne se pouvoit passer d'en louer mille fois son Dieu au plus intime de son cœur, il ne se lassoit point d'admirer la facilité de cet homme, lequel en un moment se trouvoit disposé à quitter ce qui lui avoit tant coûté non seulement de travail mais en son propre bien, étant vrai que ce qu’il offroit lui avoit causé plus de 100,000 livres de dépenses. Néanmoins, comme M. de Maison-neuïve vouloit entièrement déférer à la Compagnie du Montréal, il lui dit qu'il avoit un sensible regret de ne pouvoir accepter absolument une offre aussi généreuse que la sienne, sans avoir l'agrément de ceux dontil avoit l'honneur d’être associé ; que cependant comme il ne s’en pouvoit promettre que toutes sortes de satisfactions, il le recevroit volontiers s’il l’avoit pour agréable sous le bon plaisir de ces messieurs et à condition qu'ils le voulussent bien : Cela dit, M. de Puizeaux, qui étoit trop pressé au dedans de soi-même pour reculer, accepta le tout d'un grand cœur ; d’abord il livra sa maison de Ste. Foy à M. de Maison-neufve qui laissa dedans son chirurgien avec des charpentiers, afin d’y faire construire des barques ; cela fait ils descendirent à Puizeaux ou ce bon monsieur lui remit cette maison, qui lors étoit le bijou du pays, il se démit de tous ses meubles et hestiaux entre ses mains, ne se réservant pas même une chambre pour un ami, il se dénua si absolument de tout, qu'il dit à feue Made de la Pelletrie à laquelle il fournissoit le logement auparavant : “ Madame, ce n’est plus moi “ qui vous loge, car je n’ai plus rien ici, c’ést à M. de “ Maison-neufve à qui vous en avez présentement l’obli- “ gation, car il est le maitre de tout.” Chose admirable, M. de Maison-neufve ne savoit que devenir et le voilà

bien placé, il faut avouer que le proviseur universel de ce monde a bientôt trouvé des lieux propies pour mettre ses serviteurs, quand sa sagesse le trouve à propos. Je ne vous dis point si M. de Maison-neufve donna fidèlement les avis de tout ceci à ses associés, s’il les avertit soigneusement de ce coup de la providence et de l’obligation qu’on avoit de recevoir M. de Puizeaux avec tous les témoignages de bienveillance possible ; d'autant que vous pouvez bien juger qu'il n'y manqua pas et qu’aussitôt ces messieurs admirent ce donné du Ciel en leur compagnie avec toutes les reconnaissances et gratitudes imaginables.

HISTOIRE DU MONTRÉAL

Depuis le départ des vaisseaux du Canadas pour la France dans l’automne de l’année 1641 jusqu’à leur départ du même lieu pour la France dans l'automne de l’année 1642.

Mademoiselle Mance eut le bonheur de loger pendant cet hiver à Pizeaux avec Made de la Peletrie, M. Masonneufve et M.de Pizeaux hivernèrent aussi dans la même maison, ils employèrent tout le monde pendant ce tempslà à la menuiserie et aux autres préparatifs nécessaires et utiles à une nouvelle habitation et colonie ; aussitôt que le printemps fut venu et que tout fut préparé on fit descendre les bâtimens qu’on avoit faits pendant l'hiver à Ste. Foy et on travailla à l’'embarquement avec une telle diligence que M. de Maison-neufve partit de Pizeaux le 8 mai avec deux barques, une belle Pinasse et une gabarre partie desquels bâtimens avoit été faite à Ste, Foy ; M. le Chevalier de Montmagny étant un véritable homme de cœur et qui n’avoit d’autres intérêts que ceux de son Roy et du pays ou il avoit l’honneur de commander, sachant que tout étoit disposé voulut participer à ce premier établissement en l’honorant de sa présence, c’est pourquoi il monta dans une barque et conduisit lui-même toute cette flotte au Montréal où on mouilla l’ancre le 18 mai (1) de la présente année ; ce

(1) Plusieurs écrits de l’époque, tels que les annales de l’Hôtel-Dieu de Montréal (M. S.)et autres prétendent que cette seconde visite de M. de Maison-neufve à Montréal eut lieu le 17 mai 1642 et que la 1ère messe qu’on y célébra ne fut dite par le R. P. Vimont que le 18, ou le lendemain de l’arrivée, (Note de J. V.)

même jour, comme on arriva de grand matin on célébra la première messe qui ait jamais été dite en cette isle, ce qui se fit dans le lieu ou depuis on a fait le château. (1) Afin de faire la chose plus célèbre on donna le loisir à Made de la Pelletrie et à Madelle Mance d'y préparer un autel, ce qu’elles firent avec une joie difficile à exprimer et avec la plus grande propreté qu’il leur fut possible, elles ne se pouvoient lasser de bénir le ciel qui en ce jour leur étoit si favorable que de les choisir et de consacrer leurs mains à l'élévation du premier autel de cette colonie ; tout le premier jour on tint le St. Sacrement exposé, et ça ne fut pas sans raison, car puisque Dieu n’avait mu ses serviteurs à une telle entreprise qu’afin de le faire reconnoître dans un lieu où jusqu'alors il n’avoit reçu aucun hommage, il étoit bien raisonnable qu'il se fit tenir la première journée exposé sur son autel comme sur son trône, afin de remplir ses saintes vues et désirs de ses serviteurs; en effet, cela étoit bon afin de faire connoître à la postérité qu'il n’avoit établi cette colonie que pour recevoir des sacrifices et des hommages en ce lieu ; que c’étoit là son unique dessein et celui de ses serviteurs, qu'ils avoient employé tout exprès leurs bourses, leur tempé, leurs soins et tout leur crédit. Il étoit juste qu’il se fit ainsi tenir ce premier jour exposé pour prendre possession de cette terre par les honneurs souverains qui lui furent rendus, et afin de faire voir que ce lieu étoit un lieu de réserve pour lui, qu'il ne ‘oulsnt pas qu'il fût profané par des âmes ravalées et indignes de la grandeur de ses desseins, lesquels n’étoient pas communs comme le fit extrêmement bien voir le R. P. Vimont (2) dans la prédication qu'il fit, ce matin-là,

cl) Voir appendice No. III. (Note de d. V.) (2) Alors Supérieur Général des Missions du Canada, (Note de J, V.)

pendant la grande messe qu'il y célébra: Voyez-vous, “ messieurs,” dit-il, “ce que vous voyez n’est qu’un ‘“ grain de moutarde, muis il est jetté par des mains si “ pieuses et animées de l'esprit de la foi et de la religion “ que sans doute il faut que le Ciel ait de grands des- “ seins, puisqu'il se sert de tels ouvriers, et je ne fais ‘aucun doute que ce petit grain ne produise un grand “arbre, ne fasse un jour des merveilles, ne soit multi- “ plié et ne s'étende de toutes parts.” Comme sil eut voulu dire, —le Ciel ne commence son ouvrage présentement que par une quarantaine d'hommes, mais sachez qu'il a bien d’autres desseins vers les personnes qu'il emploie pour le faire réussir, sachez que vos cœurs ne sont pas suflisans pour annoncer ici les louanges qu'il y prétend recevoir, mais qu'il les multipliera, remplissant de peuple toute l'étendue de ces lieux dont maintenant nous prenons la possession de sa part en lui offrant ce sacrifice, Toute cette journée s’écoula en dévotions, actions de grâces et himnes de louanges au Créateur ; on n’avoit point de lampes ardentes devant le St. Sacrement, mais on y avoit certaines mouches luisantes qui y brilloient fort agréablement jour et nuit étant suspendues par des filets d’une façon admirable et belle, et toute propre à honorer, selon la rusticité de ce pays barbare, le plus adorable de nos mistères. Le lendemain après toute cette cérémonie finie, on commença d’ordonner de toutes choses à l'égard du poste où on étoit, chacun dabord se campa sous des tentes ainsi que dans l'Europe lotsqu'on est à l’armée, ensuite on coupa des pieux avec diligence et on fit d’autres travaux afin de s’environner et de s'assurer contre les surprises et insultes qu'on avoit à craindre de la part des Iroquois. Il est vrai que cette espèce de fortification précipitée étoit d'autant plus facile que M. de Champlain étant autrefois venu

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.ici en traite avoit fait abattre beaucoup d’arbres pour se chauffer et se garantir des embuscades qu’on lui eut pu faire dans le peu de temps qu’il y demeuroit (1) ; de plus, ce poste étoit naturellement fort avantageux parce qu’il étoit enfermé entre le fleuve de St. Laurent et une petite rivière qui sy décharge (2) ; laquelle étoit bordée d'une prairie fort agréable qu'on appelle aujourd’hui la Commune et que de l’autre côté où la rivière ny le fleuve ne passent pas il y avoit une terre marécageuse et inaccessible que depuis on a desséchée et dont on a fait le Domaine des Seigneurs ; (3) ce qui fait assez voir l’avantage du poste ; au reste il y avoit pour lors dans la prairie dont nous venons de parler, tant d'oiseaux de différens ramages et couleurs qu'ils étoient fort propres à aprivoiser nos françois en ce pays sauvage. Si nous regardons la commodité du commerce, comme ce lieu est le plus avancé où les barques puissent monter il n’y a pas de doute que ce lieu ne soit un des meilleurs du pays pour accommoder les habitans par le moyen des négoces qu'ils y peuvent faire avec les sauvages qui y descendent en canots de toutes les nations supérieures. M. le Chevalier de Montmagny ayant demeuré en ce lieu jusqu’à ce qu’il fût tout environné de pieux, il quitta par après M. de Maison-neufve et s’en retourna à Kebecq ; quant à Mme de la Pelletrie et M. de Pizeaux ils demeurèrent au Montréal à la consolation d’un chacun : pendant tout l'été on s’employa à faire venir ce que l’on

(1) Voir appendice No. IV. (Note de J, V.)

(2) On choisit un angle de terre que fait une rivière qui entre dans le fleuve vis-à-vis un petit islet, pour bâtir un fort, à quoy on s’employa toute l’année sans être apperçcus des Iroquois. (M. de Belmont.) Voilà bien la Pointe à Callière ! (Note de J. V.)

(3) C'est ce que nous appelons, nous, ‘“ La Ferme St. Gabriel. ” (Note

de J. V.

avoit laissé à Pizeau (1) et ailleurs ; ce qui obligea M. dé Maison-neufve à avoir continuellement une partie de son monde occupé à la navigation, et le réduisit à n'avoir que 20 soldats avec lui d'autant que, outre ceux qu'il avoit sur ses barques il en avoit encore d’autres à Kebecq qui travailloient au parachêvement du magasin que nous avons dit. Il est vrai que Dieu favorisa beaucoup ces nouveaux colons de ne les point faire sitôt découvrir par les Iroquois et de leur donner le loisir de respirer un peu à l’ombre de ces arbres dont la prairie voisine étoit bordée, ou les champs «1t la vue des petits oiseaux et des fleurs champêtres les aidoïent à attendre avec patience l’arrivée des navires dont enfin ils eurent les heureuses nouvelles par feu Mons. Darpentigni (2) qui voulut lui-même en être le porteur, tant ils les trouva avantageuses, aussi ne pouvoient-elles pas être meilleures. Il leur apprit que Messieurs les associés Seigneurs de cette isle s’étoient tous offerts à Dieu par les mains de la Ste. Vierge le jour de Présentation dans l'Eglise de Notre-Dame de Paris, y présentant leurs vœux et des. seins pour le Montréal et qu’ensuite pour marquer leur bonne volonté par les effets ils avoient donné 40,000 livres pour l’embarquement dernier, lesquelles 40,000 livres avoient été mises en diverses denrées dont il en amenoit une partie dans sa barque, en laquelle il avoit une douzaine de bons hommeës que ces messieurs avoient étigagés, entr'autres un foft habile charpentier dont il leur fit grand reçit. Cet homme est encore ici où Dieu lui a donné une famille assez nombreuse ; au reste quoiqu'on lui ait donné le nom de Minime qui est le plus

(1) Sic. Tantôt Puisenüx, fantôl Pizeaux, mais Pizeaux à élé mis de la main méme de l'auteur.

(2) Lises de Répentigny. 11 convoyait là flotte marchande du Canada sous le titre d'Amiral. (Note de J. V.)

ravallé chez tous les latins, il n'étoit pas toutefois le moindre dans les combats non plus que dans sa profession, nous devons l’aveu de ces deux vérités à son courage et aux services qu'il a rendus en cette isle, laquelle est presque toute bâtie de sa main ou par ceux qu’il a enseignés (1); M. de la Doversière lequel a toujours été le procureur de la Compagnie et qui le connoissoit bien, afin de le gagner et de le gratifier, lui donna la conduite de plusieurs pièces de canons qu'il amena en ce lieu ; Si toutes ces bonnes nouvelles réjouirent grandement un chacun de ceux qui étoient au Montreal, M. de Maisonneufve et Melle Mance reçurent encore une joie bien plus grande que tous les autres lorsqu'’en lisant les lettres de France, ils apprirent que leur Compagnie s’étoit tellement accrue depuis la connoissance qu’on avoit eue du dessein du Montreal, par le moyen des copies qu’on en avoit distribué selon la convention qui en avoit été faite entre M. de la Doversière et Melle Mance à la Rochelle l'an précédent, comme nous avons dit, que le nombre des associés se montoit à 45 personnes toutes fort qualifiées, entre lesquelles étoient entr'autres parmi les hommes, Messieurs le Duc de Liancourt, l'Abbé Bareau, de Monmor, De la Marguerye, Goffre, De Renty, Bardin, Morangy, de Chaudebonne, Duplessis Mombar, de St, Fremin, De Faucan (2), de la Doversière, Dirval, les deux frères Messrs. Le Prêtre, comme aussi du Séminaire de St. Sulpice feu M. Ollier, M. de Bretonvilliers, M. l'Abbé de Æelus et autres ; parmi les femmes, Made la Chancelière, Mesdames de Villesavin (3), Seguin et

(1)Son nom était Gilbert Barbier, ancêtre maternel des familles Truteau et Beaudry, de Montréal.

(2) 1 parailrait donc décidément que c’est le Baron de Faucan.

Non. C’est Fancamp. Voir note | page 13.

(3) Ainsi écrit après correction de la main méme de l'auteur.

plusieurs autres entre lesquelles je comprends Mde de Bullion qui au ciel tiendra un des premiers rangs dans cet ouvrage, et avec d'autant plus de raison que n'ayant voulu être connue dans les biens qu’elle y a faits, elle en a laissé toute la gloire à son Dieu, elle a voulu être la première de la Compagnie quant aux distributions, mais quant au nom il n’en falloit pas parler, elle lui adressoit son bien, la supplioit d'en avoir l’économie et le soin, mais pour savoir comment s’appeloit cette main libérale, il n'y avoit pas d'apparence ; pour s'unir à la Compagnie afin de faire ici une dépense de cinquante ou soixante mille écus tant dans un hôpital qu'autre chose, on la pouvoit rencontrer; mais quant à la connoître c’étoit impossible, on ne pouvoit savoir la main d’où sortoient ces larges aumônes et charitables profusions ef ce (1) par qui elle les donnoit avoient autant appréhendé son tombeau qu'ils ont craint de la désobliger pendant son vivant, nous serions encore aujourd’hui en la même difficulté de la connoître ; que si sa mort leur a donné la liberté de nous apprendre ses merveilles, nous prendrons celle de la prôner en plusieurs endroits de notre histoire; ce que nous ferons néanmoins avec une telle vénération à ses ordres que nous ne la nommerons que notre illustre associée, ou notre charitable inconnue, ou bien la pieuse fondatrice du Montreal ; ainsi nous tairons son nom puisqu'elle l’a voulu, mais en le taisant nous satisfaisons au public en le faisant connoître par ces trois belles qualités qu'elle mérite très justement ainsi que les années suivantes nous le prouveron fort bien.

(1) Je crois qu'au lieu de ces deux mots ef ce il faut mettre el si ceux. (Note de J. V.)

HISTOIRE DU MONTREAL

Depuis le départ des vaisseaux du Canadas pour la France dans l’automne de l’année 1642 jusqu'à leur départ du même lieu pour la France daus l'automne de l’année 1643.

La providence ayant pourvu M. de Maison-neufve de fort bons ouvriers et l'ayant tenu caché aux ennemis pendant les premiers temps, il faisoit travailler avec une telle diligence qu’on s’étonnoit tous les jours de ce que l’on voyait fait de nouveau. Enfin le 19 mars (1) jour de St. Joseph patron général du pays, la charpente du principal bâtiment étant levée, on mit le canon dessus, afin d'honorer la fête au bruit de l'artillerie, ce qui se fit avec bien de la joie, chacun espérant de voir par après bientôt tous les logements préparés, et en effet de jour en jour on quittait les méchantes cabanes que l’on avoit faites à la hâte pour entrer dans des maisons forts commodes que l’on achevoit incessamment : quant aux iroquois on n’en voyoit aucun pendant tout ce temps-là, i] est vrai qu’un petit parti des leurs nous découvrit à la fin, mais ce fut par un hazard et encore nous n’en sumes rien, ce qui arriva de la sorte : Dix Algonquins ayant tué un Iroquois en son pays, ils furent poursuivis de ses camarades jusqu’à la vue de ce Fort où ils les appercurent se sauver sans pour cela se faire connoître aux François non plus qu'aux Algonquins, ils se contentèrent de remarquer le lieu sans faire aucun bruit, afin d’aller

(1) 1643. (Note de J. V.)

porter ces nouvelles chez eux, c’est ce que leurs gens mêmes nous ont appris depuis car personne ne savoit rien de cette poursuite : que si les Algonquins fuyoient fort vite ils ne savoient pas pour cela qui étoit à leur poursuite, c'étoit la frayeur qui leur donnoit cette allure qui est fort ordinaire aux Sauvages quand ils ont fait quelques coups, alors leur ombre suffit souvent pour les effrayer et faire fuir : que si les Iroquois ne venoient, pas ici, plusieurs autres sauvages y arrivoient de toutes parts, ce lieu étant regardé par eux pour l’asyle commun contre les Iroquois, même il y en eut plusieurs qui y reçurent le saint baptême, entr'autres le célèbre et le plus fameux de tous les Algonquins nommé Le Borgne de l'Isle, maïs passons outre et venons au mois de Juin afin d’avoir les prémices du sang que le Montreal a versé pour la querelle commune du pays : au commencement du mois dont nous parlons les Hurons en descendant de chez eux trouvèrent les Iroquois à 8 lieues d'ici dans un endroit nommé vulgairement La Chine là ou ils suivirent ensemble comme s'ils eussent été les meilleurs amis du monde, ce qui donna un moyen facile aux Hurons de satisfaire leur inclination fort portée à la trahison; cela se fit de la sorte : en causant familièrement ils leur dirent, ‘“ Nous avons sçut jusque dans notre pays que «“ des François se sont venus placer à cette isle immédia- “ tement audessous de ce Sault (1), allez les voir, vous “y pourrez faire quelques considérables coups et en “ défaire une bonne partie, vu le nombre que vous êtes.” Après le conseil de ces perfides, 40 Iroquois des plus lestes vinrent surprendre 6 de nos hommes tant charpentiers que scieurs de bois sans qu'il y en eut aucun qui échappât de leurs mains ; tous furent tués ou bien

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(1). Sault St. Louis. (Note de J. V.)

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faits prisonniers, ces pauvres gens voulurent bien se défendre en cette occasion mais leur valeur ne put prévaloir à un coup si imprévu ; on ne put les secourir parceque la chose fut exécutée trop promptement et qu'étant un peu en avant dans le bois, le vent peu favorable empêcha qu’on entendit ce qui se passoit, mais enfin ce monde ne revenant pas on les alla chercher sur les lieux où on trouva les corps de ceux qui avoient été tués, lesquels firent juger de tout ce qui étoit survenu (1); le lendemain on apprit plus surement les choses par les Hurons, que les Iroquois traitérent selon leur mérite, car ayant passé toute la nuit à insulter les François que les Iroquois avoient emmenés prisonniers, le matin accablés de sommeil ils s’endormirent profondément proche de ces ennemis du genre humain dont ils furent presque tous taillés en pièces, hormis environ une trentaine qui reçurent ici un asyle au lieu de la mort qui leur étoit bien due ; Cette juste punition exécutée, ceux qui en avoient été les bourreaux embarquèrent les castors de ces perfides, ils mirent ensuite nos François dans les canots et traversèrent le fleuve, et après voulant aller par terre et couper à travers des bois jusqu’à Chambly, ils furent contraints d'abandonner une partie de leurs castors à cause de la pesanteur, ayant donc abandonné ce qu’ils ne pouvoient porter et ayant coupé leurs canots à coup de haches, afin de les rendre inutiles, comme ils font toujours en de semblables occasions, ils allèrent droit au lieu que nous avons marqué, y étant arrivés ils crurent que quatre ou cinq lieues de bois

(1). 11 y eut trois hommes de tués dans cette rencontre qui eut lieu le 9 Juin 1643, savoir : Guill. Boissier dit Guilling, Bernard Boëte et Pre. Laforet dit l’Auvergnat, qui furent enterrés par le R. P. Davost Jésuite (voir régistres de la Paroisse de Montréal) les 3 autres durent être emmenés prison niers. (Note de J. V.)

auroient assez dépisté nos pauvres François et qu'il n’étoit pas besoin de les garder désormais si étroitement, mais ils se trompèrent, car un d'eux s'échappa et se sauva si heureusement qu'il revint droit aux canots qu'ils avoient laissés, où choisissant le meilleur, il remplit d'herbes les trous que l’on avoit faits avec la hache, ensuite il y mit plusieurs robes de castor et s’en vint ainsi équipé au Montreal tout au travers du fleuve, ce qui surprit agréablement M. de Maison-neufve qui fut bien joyeux que celui-là fut du moins échappé des tourments Iroquois. Cet homme raconta toute son infortune, après quoi il dit qu'il y avait bien du castor dans le lieu où il avoit pris celui qu’il avoit amené dans son canot, qu'on le pouvoit aller chercher sans crainte et qu'il seroit perdu si on n’y alloit pas; M. de Maison-neufve l'entendant parler de la sorte, encore qu'il ne voulut rien pour lui fut bien aise de donner ce butin à ses soldats, si bien qu'il l’envoya quérir et le leur distribua sans en rien retenir, c’est une chose admirable combien cet homme à toujours aimé ceux qu’il a commandés et combien il s’est peu considéré lui-même: voilà à peu prés comme les choses se sont passées cette année jusqu’à l’arrivée des vaisseaux de France, dont on eut ici les première nouvelles par M. de Montmagny qui y arriva au commencement du mois de Juillet, comblant tout le monde d’une joie bien singulière, tant pour les secours qui nous venoient de France que pour les témoignages qu’il assura que le Roy donnoit de sa bienveillance à la Compagnie du Montreal pour laquelle il avoit pris la peine de lui écrire, afin qu’il la favorisât en ses desseins, louant et approuvant les dépenses pour y construire un Fort, lui donnant le pouvoir de le munir de canons et autres choses nécessaires pour la guerre, disant de plus que Sa Majesté pour une marque plus authentique

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de la sincérité de ses affections l'avoit gratifiée d'un beaw navire de 850, qui s’appeloit “ La Notre-Dame.” On apprit encore par M. de Montmagny qu'on espéroit de grands effets cette année-là de la part de la compagnie du Montreal, laquelle avoit fait de la dépense considérable, ce qu'il ne put dire qu’en général; outre cela il dit qu'un gentilhomme de Champagne nommé M. D'’Ailleboust (1) venoit ici avec sa femme (2) et la sœur de sa femme (3) ; deplus il apprit qu'on avoit fait une fondation pour un hopital au Montreal, mais que pour avoir le détail du tout il falloit patienter jusqu’au mois de Septembre que M. D’Ailleboust arriva, ce qu'il ne fit pas. sans difficultés parceque encore qu'il partit on n'osoit l'aller quérir dans sa barque à cause des embuches, et lui n’osoit non plus approcher pour le même sujet : il fallut que M. de Maison-neufve y allât lui-même, encore eurent-ils bien peur des ennemis en revenant, tant il est vrai qu’en dehors du seuil de sa porte on n'étoit pas en assurance ; pour lors M. D’Ailleboust étant à terre et un peu rafraichi, il commença à débiter ses nouvelles, entr'autres il apprit que notre illustre associée faisoit des merveilles ; que pour être inconnue elle ne laissoit pas de bien faire parler d'elle, que cette année même elle avoit fait une fondation de 2,000 livres de rente pour l’entretien d’un hôpital en ce lieu, que outre cela elle avoit donnée 12,000 livres tant pour le bâtir que pour le fournir de meubles, que deplus elle envoyoit 2,000 livres à Madelle Mance pour les employer à sa dévotion, qu’elle faisoit secrètement ses libéralités entre les mains de la Compagnie du Montreal sans dire son nom et sans qu'on

(1) Louis D'Ailleboût de Coulonges et d’Argentenay. (J, V.)

(2) Barbe de Boullongne. (J. V.)

(3) Demoiselle de Boullongne, D'après des autographes que j'ai. On prononçoit Boulogne. (J. V.)

pût savoir qui elle étoit. Il dit ensuite et fit voir par efiet que chacun des associés avoit tâché de se saigner charitablement et généreusement pour la réussite de ce nouvel ouvrage qui étoit déjà le théâtre des guerres de ce pays: que si ce lieu étoit affligé des incursions iroquoises, à mesure aussi il étoit consolé de la conversion de plusieurs autres sauvages, qui se jettant ici comme dans un asile avoient recours au bâtème afin de se préparer à la mort qui les attendoit comme infaillible dans la multitude des sorties qu'ils étoient obligés de faire pour aller chercher des vivres ; il est bien vrai qu'ils y alloient le plus rarement qu’ils pouvoient, mais enfin ils étoient trop pour qu'on put subvenir entièrement à leur nourriture; c’est pourquoi il falloit souvent sortir. Dèsle commencement de cette habitation on avoit bien semé un peu de pois et du bled-d’inde et on continuoit fort cette agriculture tous les ans, mais cela n’étoit rien à tant de monde, ils consommoient outre cela beaucoup de vivres qui venoient de la France, encore cela n’étoit-il pas suffisant: il est difficile d'exprimer la tendresse que M. de Maison-neufve avoit pour ces pauvres malheureux, les libéralités qu’il leur fit, et combien le tout coûta à la Compagnie dans cette première année que les choses étoient si chères, mais enfin sa piété ne se rebutoit de rien; au reste cette année nous avons un exemple très rare de sa générosité non point en la personne des sauvages mais en celle de M. de Pizeaux, lequel se trouvant attaqué de paralysie et ayant le cerveau débilité par sa vieillesse, commença de témoigner qu’il étoit bien aise de ravoir les choses dont il s’étoit démis, afin d’aller en France chercher la guérison, vous voyez, la demande étoit considérable, d'autant qu’il avoit donné beaucoup, sans doute qu’une telle demande eut surpris tout autre que M. de Maison-neufve, voyons un peu

comme il lui répondit : “Mr. lui dit-il, nous n’avons rien “ fait par l'intérêt, tout est encore à vous, vous en ‘“ pouvez être assuré, je vous baillerai ce qu'il vous “ faudra ici, et je vous adresserai à M. M. de la Compa- “ gnie en France, lesquels reconnoitront largement les “ biens que vous nous avez faits: Ce qui fut promis fut fidèlement exécuté; ici l’on lui tint compte généralement de tout, et en France Messieurs de la Compagnie le firent très bien soigner ils en eurent la même sollicitude que s’il dût être leur propre frère, et ils ne l’abandonnèrent point jusqu’au tombeau, de quoi il avoit bien besoin car il avoit alors septante sept ou septante huit ans et avoit passé cette longue vie dans des fatigues incroyables tant à la Nouvelle Espagne où il avoit amassé son bien, qu'en la Nouvelle France où il l’avoit dépensé : Que si il a tant consommé de biensici il ne faut pas s’en étonner, d'autant que faisant d'aussi grandes entreprises qu'il a faites, il n’y pouvoit pas manquer, à cause que tout coûtoit pour lors exhorbitament, et qu’on n’avoit aucun secours du pays tant pour les vivres que pour se vêtir: La perte de M. de Pizeaux ne fut pas l'unique perte du Montreal pour cette année là, car Madame La Pelleterie voyant que Mademoiselle Mance avoit alors un secours assez considérable de son sexe, elle descendit à Kebecq et l’enrichit de la perte que faisoit ce lieu-ci, étant privé d’une personne d’aussi grand mérite et d'aussi rare exemple qu'elle a toujours été partout.

HISTOIRE DU MONTREAL

De l'automne de 1643 à l'automne 1644.

Les dépêches de France étant parties on commença d’arracher les petits pieux qui environnoiïent le Fort et à mesure on le revêtit de beaux bastions que traça M. D’ailleboust (1) auquel M. de Maiïison-neuve laissa la conduite de cette entreprise : Messieurs de la Compagnie lui ayant mandé qu'il était fort intelligent en ce fait, aussi y réussit-il très bien ainsi qu’on a vu depuis. Enfin nos François se lassèrent de se voir tous les jours insultés par les Iroquois, ne pouvant souffrir si souvent de leurs allarmes sans les aller chercher, ils importunoient sans cesse M. de Maison-neuve afin qu’il leur permit d'aller en parti, disant qu’il n’y avcit aucune apparence de s'entendre fusiller chaque jour et de demeurer néanmoins dans la modération de ne les ôser poursuivre jusqu’à la portée du fusil des bois ; M. de Maison-neufve de son côté leur disoit :‘‘Les poursuivant comme vous le souhaitez, nous ne sommes qu’une poignée de monde peu expérimentée au bois, tout d’un coup nous serons surpris dans une embuscade, là où il y aura 20 Iroquois contre 1 François ; au reste prenez patience, quand Dieu nous aura donné du monde nous risquerons ces Coups, mais maintenant ce seroit imprudemment hasarder la perte du tout à une seule fois, ce qui seroit mal ménager l'ouvrage dont j'ai la conduite” Tout cela ne servoit de rien à nos bouillans françois sinon à faire croire que M.

(1) Voir Appendice No. II. (J. V.)

de Maison-neufve, appréhendoit de s’exposer ; de quoi on commença à murmurer si fort que cela étant venu à sa connoissance, il crut qu’il valloit-mieux hasarder imprudemment une bonne fois que de les laisser dans cette croyance qui nuiroit à jamais et seroit capable de tout perdre. Résolu donc à la chose, voici ce qui arriva ; le 80e jour de mars, les chiens qui tous les matins faisoient une grande ronde pour découvrir les ennemis sous la conduite d’une chienne nommée Pilotte laquelle pilloit tortement à son retour ceux qui avoient manqué à la compagnie, se mirent à crier et hurler de toutes leurs forces, faisant face du côté où ils ressentoient les ennemis ; or, comme l'expérience journalière avoit fait connoitre à tout le monde cet instinct naturel que Dieu donnoit lors à ces animaux pour nous garantir de mille embuscades que les barbares faisoient partout, sans qu’il fut possible de s’en parer si Dieu n’y avoit pourvu, par les hurlemens favorables : d’abord que nos gens les entendirent, soudain pleins de feu ils accoururentsuivant leur coutume vers M. de Maison-neufve, lui disant, “ M. les ennemis sont dans le bois d’un tel côté, ne les ironsnous jamais voir ? ” À quoi il repartit brusquement contre son ordinaire :” Oui, vous les verrez qu’on se prépare tout à l’heure à marcher, mais qu’on soit aussi brave qu’on le promet, je vais à votre tête.” D’abo:d un chacun se dispose, mais comme on n’avoit que très peu de raquettes et que les neiges étoient encore hautes on ne pouvoit pas bien s’équiper, mais enfin ayant mis son monde dans le meilleur ordre qu'il put, il marcha avec 80 hommes vers les ennemis, laissant le château et toutes les choses entre les mains de M. D’Ailleboust auquel il donna ses ordres en tous évenements ; étant entrés dans le bois quasi aussitôt après ils furent chargés par 200 Iroquois qui les ayant vu venir s’étoient mis en plu-

sieurs embuscades propres à les bien recevoir Le combat fut fort chaud. Incontinent que M. de Maisonneufve se vit attaqué il plaça ses gens derrière les arbres ainsi que faisoient les ennemis et lors on commença à tirer à qui mieux mieux, ce qui dura si longtemps que l'amonition des nôtres manqua ; ce qui obligea M. de Maison-neufve lequel d’ailleurs étoit accablé par le grand nombre d’ennemis et qui avoit plusieurs de ses gens morts et blessés de penser à la retraite, comme à l’unique moyen de se sauver lui et son monde, ce qui était bien difficile à faire à cause que nous étions beaucoup engagés et que les autres étoient si bien montés en raquettes qu’à peine étions-nous de l'infanterie au respect de la cavalerie ; (1) quoiqu'il en fut, n’y ayant pas d'autre parti à choisir il commanda qu'on se retirât, mais tout bellement et faisant face de tems en tems vers les ennemis, allant toujours vers un certain chemin de traîne par lequel on emmenoit le bois pour bâtir l'hôpital, à cause qu'il étoit dur et que leurs raquettes ne leur seroient pas nécessaires en ce lieu-là pour bien aller : chacun exécuta cet ordre mais à la vérité plus précipitamment qu'il n’était porté. M. de Maiïison-neufve voulant être le dermer en ce rencontre, il attendoit que tous les blessés fussent passés avant de marcher, quand on fut arrivé à ce chemin de traîne qui fut notre sentier de salut, nos François eftrayés s'enfuirent de toutes leurs forces et laissèrent M. de Maison-neufve fort loin derrière eux ; lui de tems en tems faisant face avec ses deux pistolets, crainte d’être saisi de ces barbares qui étoient toujours sur le point de le faire prisonnier, ils ne le voulurent pas tuer parceque le reconnaissant pour M. le Gouverneur ils vouloient en faire la victime de leur cruauté, mais Dieu l’en garantit

(1) Cetle phrase est Bus obscure maïs elle sent l'affeclaiion habilueile de l'auleur ei on la compre

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et cela de la façon que je vais dire ; les Iroquois ayant defféré à leur commandant cette capture, ils le laissèrent aller un peu devant eux afin qu’il eut l'honneur de le prendre, mais celui qui voulut prendre fut pris, car M. le Gouverneur s'en trouvant si importuné qu'il l’avoit quasi toujours sur les épaules, il se mit en devoir de le tirer ce que ce sauvage voyant il se baissa pour éviter le coup, M. le Gouverneur ayant ratté cet homme se releva pour sauter sur lui, mais en cet instant il prit son autre pistolet et le tira si promptement et s1 heureusement qu'il le jeta tout roide mort: Or comme cet homme étoit le plus proche de lui, il eut le loisir de prendre un peu d'avance jusqu’à ce que les autres barbares étant venus à leur commandant déjà expiré, soudain au lieu de le poursuivre, ils chargèrent cet homme sur leurs épaulles et l’'emportèrent promptement parce qu’ils avoient peur que quelques secours inopinés ne le leur vint ravir et que le corps d'un tel personnage ne tombât entre les mains de leurs ennemis ; Ce ridicule procédé donna loisir à M. de Maison-neufve de se rendre au fort, quoiqu'après tous les autres lesquels avoient pensé être emportés d’un coup de canon par un mal habile homme, qui les voyant venir courant avec confusion, sans faire distinction d'amis ou ennemis mit le feu au canon, mais par bonheur l’amorce se trouva si mauvaise que le coup ne s’en alla pas, que s’il eut parti la pièce étoit si bien braquée sur le petit chemin par lequel ils venoient qu'il eut tué tout le monde (1) ; M. de Maiïson-neuîve arrivant au fort chacun en eut une joie qu’on ne peut exprimer, et alors tous, trop convaincus de son courage protes-

(1) Les François perdirent à ce combat J. Matenac et P. Bizot, tués sur la place, en outre de Guil. Lebeau mortellement blessé.—Reg. de la Paroisse 30 mars 1644. (Note de J. V.)

toient qu’à l'avenir ils se donneroient bien de garde de le faire ainsi exposer mal à propos : au reste il semble que Dieu dans cette occasion ne leur avoit imprimé de la frayeur que pour faire éclater davantage son courage et le mieux établir dans leur esprit ; ce rude combat et plusieurs autres qui se firent pendant cette année, n°’empêcha pas ce printemps même qu'on ne commençat à faire du bled françois à la sollicitation de M. D’Ailleboust auquel le Canada a l'obligation de cette première épreuve qui convainquit un chacun que la froideur de ce climat ne l’empêchoit pas de produire une grande abondance de bled. Enfin l'été étant venu, le Sieur De la Barre arriva de France ici avec beaucoup de gens, partie desquels étoient d’une compagnie que la Reine envoya cette année là en Canadas sous sa conduite, laquelle compagnie fut distribuée dans les différens quartiers de ce pays ; et l’autre partie de ce monde venoit aux frais de Messieurs du Montreal, lesquels firent encore cette année de très grandes dépenses pour ce lieu : Ce qui est remarquable ici dedans c’est l’ipocrisie du sieur De la Barre qui trompa tant de gens en France et en Canadas ; à la Rochelle il portoit à sa ceinture un grand chapelet avec un crucifix qu’il avoit quasi incessamment devant les yeux, tellement qu’il venoit en ce pays comme un homme apostolique auquel on avoit confié ce commandement. Ainsi sous une vertu apparente, il cachoïit une très méchante vie qui l’a fait depuis finir ses jours sous une barre qui étoit plus pesante que celle

de son nom ; au reste quoiqu'il fit l’ipocrite aussi bien

que homme de son siècle, toujours est-il vrai qu’il a rendu un grand service au pays y amenant ce secours (1)

(1)‘°M de la Barre, grand hypocrite, amena 60 hommes.” (M. de Belmont.) L'éditeur de M. de Belmont (/isloire du Canada, Qüébec 1840) lui

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et c'est peut-être pour l'en récompenser que Dieu lui a fait faire cette rude pénitence pour la conclusion de sa vie, afin de lui donner moyen de satisfaire à ses crimes, comme apparemment il a fait, mourant d'une façon qu’il a laissé sujet de croire à tous que ça été pour le plus grand bien de son âme. Ce personnage qui portoit en lui l'image de la même vertu, demeura au Montreal toute l’année suivante, mais enfin on le reconnut par quelques promenades qu'il faisoit fréquemment dans le bois avec une sauvagesse qu’il engrossa, ce qui découvrit l’erreur de ses beaux prétextes. Mais pour ne pas prévenir le tems il le faut laisser à l’année qui vient, et dire un mot de notre charitable inconnue qui envoya pour sa part, cette année à Melle. Mance 2,000 livres, 3 chapelles et plusieurs meubles, lui adressant le tout comme si elle eut été déja logée, ce que M. de Maison-neufve voyant il se résolut d'employer tout son monde avec la plus grande diligence qu'il se pourroit, afin de la loger, ce qu’il fit avec tant de promptitude que le 8 octobre du même an, elle fut logée et en état d'écrire et de datter sa lettre de l'hopital du Montreal écrivant à sa chère fondatrice, ce qu’envisageoit beaucoup M. de Maisonneufve afin de la contenter ; l'hopital ne fut pas plustôt fait qu'il se trouva assez de malades et de blessés pour le fournir, tous les jours les Iroquois par leurs boucheries y fournissoient de nouveaux hôtes, ce qui obligeoit un chacun à bénir Dieu de tout son cœur pour les saintes inspirations qu'il avoit données à cette inconnue en faveur des pauvres malades et blessés de ce lieu ; cela fit voir à Melle. Mance que sa bonne dame avoit

lait dire ceci sous la date 1646. La mauvaise écriture de l’auteur ou du. copiste aura induit cet éditeur en erreur et lui aura fait lire 46 au lieu de 44, ou bien c’est encore une faute d'imprimeur. (Note de J. V.)

bien eu raison de ne lui point acquiescer en changeant ses charités en faveur d’une mission pour laquelle elle la sollicitoit ; cet ouvrage étant si nécessaire même dans les commencements ; de quoi Melle. Mance étant pour lors bien convaincue, lui écrivit en cette sorte :—“ D'abord que la maison où je suis a été faite, incontinent elle a été garnie et le besoin qu’on en à fait voir la conduite de Dieu en cet ouvrage : C’est pourquoi si vous pouviez encore faire une charité qui seroit que j'eusse ma subsistance pour moi et pour une servante et que les:2,000 livres de rente que vous avez données fussent entièrement aux pauvres, on auroit meilleur moyen de les assister ; voyez ce que vous pourrez faire là-dessus, j'ai de la peine à vous le proposer phrce que j'ai peine à demander, mais vos bontés sont si grandes ! que j'aurois peur d’un reproche éternel si je manquois à vous mander les besoins que je sais.” Ce peu de paroles furent un grain de semence jetté dans une terre très excellente ; nous verrons ce qu’elles produiront l’année prochaine.

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HISTOIRE DU MONTREAL

De l’automne 1644 jusqu'à l'automne de 1645 au départ des navires du Canadas.

Au commencement de cette année il y eut diverses attaques là où Dieu fut toujours favorable aux Montrealistes: de vous dire combien ils ont tué d’ennemis on ne le peut faire tant ces barbares sont soigneux de cacher leurs morts et de les enlever; mais je vous dirai bien une assez plaisante rencontre où il n’y eut point de sang répandu, ce qui arriva de la sorte. Une partie de ces barbares étant venue pour faire quelques coups et un de leurs découvreurs ayant apperçu que tous les travailleurs s’étoient retirés dans un instant au son de la cloche qui les appeloit pour diner, il s’avança et monta dans un arbre fort épais et fourni de branchis, tout propre à se bien cacher et bien découvrir quand quelqu'un reviendroit. Après le diner la cloche ayant sonné il vit que tous revenoient au travail en même temps, ce que remarquant de tous côtés. 1 attendit pour voir le quartier qui seroit plus aisé à surprendre, mais par malheur pour lui on vint placer un corps de garde sous l'arbre où il étoit, sans que l’on sçut l'oiseau qui y étoit niché; Jamais il n’osa faire connoïtre sa voix; il est vrai que cela lui étoit pardonnable parcequ'’il eut une grosse fièvre qui lui dura tout autant que cet arbre fut investi; Si on eut apperçu ce corbeau au milieu de ces branches, il eut fait le saut périlleux, mais on ne le vit,

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c’est seulement par son rapport et celui de ses camarades ; Venons aux navires et disons qu’ils nous apportèrent cet été de très fâcheuses nouvelles, et à M. de Maisonneufve surtout qui sçut la mort de son père, ce qui l’obligea de repasser en France pour les affaires de sa maison à laquelle il falloit qu'il allât donner ordre, il ne voulut point partir sans renvoyer auparavant en France le Sr. de la Barre, qu'il avoit reconnu pour n'avoir rien de saint que son chapelet et sa mine trompeuse: qu'ici le départ de M. de Maison-neufve afligea beaucoup tous ceux d'ici qui le regardoient comme leur père. Melle. Mance reçut une lettre de son côté bien consolante d'autant que sa Dame lui mandoiït en propre terme pour réponse à sa lettre : “ J'ai plus d'envie de vous donner les choses nécessaires que vous n'avez de me les demander, pour cela j'ai mis 20,000 francs entre les mains de la Compagnie du Montreal, pour vous les mettre à rente, afin que vous serviez les pauvres sans leur être à charge, et outre cela je vous envoie 2,000 livres cette année.” La bonne dame—qu'elle étoit admirable en ses charités, —elle sçavoit bien que l’aumône a de grandes lettres de change pour l’autre vie, puisqu'elle l’a faite si largement, jugez combien cette charitable fondatrice inconnue à tous hormis au Père Rapin et à Melle. Mance, étoit agréable à Dieu et consolloit fortement cette Demelle. qu’elle avoit faite ici administratrice de son Hôpital; mais laissons cette bonne dame et finissons cette année par M. de Maison-neufve, lequel en partant pour la France laissa le gouvernement de son cher Montreal à M. D’Ailleboust auquel il le recommanda plus que s’il eut été un autre soi-même. (1)

(1) “1645, Sept. Il ne resta à Ville-Marie que M. D'’Ailleboust, sa femme sa sœur, etc. de considérables. M. de Maisonneuve qui commandoit à

HISTOIRE DU MONTREAL

De l'automne 1645 jusqu'à l'automne 1646, au départ des navires du Canadas.

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Nous n'avons pas grandes nouvelles à donner au public jusqu’au printemps, où les Iroquois vinrent ici faire une paix fourée, afin de nous surprendre lorsque nous y penserions le moins et que nous serions le moins sur nos gardes, ce que nous verrons ci-après malheureusement arriver aux sauvages nos alliés, non pas aux François quine marchoient jamais qu'armés et sur la défiance ; Ils alloient toujours au travail et en revenoient tous ensemble au temps marqué par le son de la cloche ; on profita beaucoup de cette paix fourée, parceque les Iroquois ne voyant pas un coup assuré ils n’osoient pas se déclarer, ce qui donna loisir à M. D’Aïlleboust de parachever les fortifications du fort (1) de ce lieu qu’il réduisit à 4 bastions réguliers, si bons que l’on n’en a point vu encore de pareils en Canada; Il est vrai que l'injure des temps n’a pas permis à ces fortifications de durer jusqu’à aujourd’huy, mais la mémoire ne laisse pas d’en être récente encore dans l'esprit de plusieurs habitants, c’est dommage que ce fort soit si près du fleuve St. Laurent d'autant qu'il lui est un ennemi facheux, lequel ne laisse pas sa demeure assurée, surtout

Montréal repassa cette année en France pour la mort de son pére.” {Journal des Jésuites de 1645 à 1668.) J. V.

On peut placer à cette époque le document contenu en l’appendice XVII, (1) M. de Belmont dit que les pieux de son enceinte avaient deux brasses de hauteur, (J. V.)

en certain temps que des montagnes de glaces le viennent menacer d'un soudain bouleversement; ce qui fait que l’on soigne moins cet ancien berceau du Montreal qui d’ailleurs seroit fort agréable. L'été suivant cette paix simulée nous eumes de bonne heure les navires à Quebecq, qui donnèrent incontinent la joie au Montreal de son chef M. de Maison-neufve ; mais en attendant que nous voyons le peu de temps qu'il nous doit rester en Canadas parlons un peu d’un appelé M. Lemoine (1) qui fut envoyé ici pour servir d’interprete à l'égard des Iroquois qu’on y voyoit toujours sans les bien entendre, à cause que l’on avoit pas d’assez bons interpretes ; Comme c’est le principal sujet quiémut M. de Montmagny à nous l'envoyer nous verrons dans lasuite de cette histoire combien sa venue nous fut avantageuse, non seulement pour le secours que l’on à tiré de sa langue mais encore pour les bonnes actions qu’il a faites contre les ennemis, auxquels il a plusieurs fois fait si bien voir son courage qu'il a mérité ses lettres de noblesse (2) par les services qu’il a rendus contre eux, mais avant que de les marquer il faut attendre les temps et cependant comme celui-ci exige que nous touchions un second départ de M. de Maison-neufve pour la France, parlons en et disons qu'il fut causé par une lettre de M. de la Doversière, qui lui manda dans un navire lequel partit après lui qu’il revint incontinent, parceque son beau-frère avoit été assassiné depuis son départ et que sa mère avoit conçu un dessein ruineux pour des secondes noces, et

(1) Charles Lemoine. Il signait C. LeMoyne. (J. V.)

(2) 11 a élé anobli vers 1670, si je ne me lrompe el son fils ainé fait Baron de Longueuil en 1698 ou 1699. (P. M.)

Erection de la Seigneurie de Longueuil en Baronie le 19 mai 1699, selon M. Falconer, mais le 26 janvier 1700, selon Lettres Patentes à Québec ; anobli 1668, mois de mars. (Note de J. V.)

que ces deux choses enveloppoient tant d’affaires qu’il falloit absolument qu’il remontât en mer; Voyant cette lettre qui l’obligeoit une seconde fois à s’en aller, il n’osa aller au Montreal, il fallut qu’il épargnât le cœur de ses enfans pour conserver le sien, il savoit que les lettres qui y porteroient ce facheux rabat-joie y donneroient assez de tristesse sans l'aller augmenter par sa présence. C’est pourquoi quittant cette pensée il alla cacher son chagrin au plus vite dans le fond d’un vaisseau et envoya les lugubres messagers de son retour à son cher Montreal qu'il consola le mieux qu’il put par l'espérance de revenir l’an suivant, sans y manquer. (1)

(1) M. de Maisonneuve arriva en effet de France à Québec, le 20, 7e 1646 et en repartit pour France sans remonter à Montréal, le 30, 8bre suivant— Journal MS, des Jésuites, (Note de J, V.)

HISTOIRE DU MONTREAL

De l'automne 1646 jusqu’à l'automne 1647 au départ des navires de Canadas.

Au commencement de cet hiver les Iroquois brulèrent le fort de Richelieu (1) qu'on avait laissé sans monde, disant par raillerie que ce n’était pas par mal, mais qu’il n’était fait que de gros bois, ce qu’ils firent à dessein de le piller sans en pouvoir être accusés. Le mois de Mars venu ils levèrent le masque tout de bon et commencèrent l'exécution du pernicieux dessein qui les avoit portés à faire la paix. Voilà qu'ils se divisèrent en plusieurs bandes et allèrent en guerre de toutes parts en même temps. Quant à nos pauvres sauvages, comme ils se regardoient dans une profonde paix, ils étoient en différentes rivières à chasser sans se donner aucunement de garde, ce qui fut cause que ces traitres venant tout d’un coup dans ces rivières où ils étoient, ils en firent tout à la fois un si épouvantable massacre qu'ils en laissèrent bien peu échapper, surtout il y eut très peu de Népissiriniens qui se sauvèrent. Quant aux Hurons qui étoient aux environs d'ici, ils s’y jettèrent comme dans un asile assuré d'où ils prirent la coutume de parlementer avec leurs ennemis, ce qu’ils faisoient sans crainte à cause du lieu où ils étoient, mais comme ils avoient de la peine à s’y tenir pour avoir leur liberté et vie assuré en même temps ils méditoient une lâche manière de trahir les François pour captiver la bienveillance de l’ennemi, sans penser

(1) Bâti en 1642, par M. de Montmagny, à l'entrée de la rivière de Sorel. (Note deg. V.) Il faut dire Saurel.

aux grandes dépenses que l’on faisoit ici pour les entretenir dans ce temps-là où l’on faisoit tout venir de France, ce qui fait voir leur extrême ingratitude qui les portoit à vouloir livrer leurs hôtes entre les mains de leurs ennemis, afin d’être par eux brülés tout vifs, ce qu'ils tâchoient de faire réussir en cette manière: tantôt l’un, tantôt l’autre alloit à la chasse et revenoit accompagné d’'Iroquois vers la maison de son hôte, il l’appeloit comme s’il eut eu besoin de quelque chose voulant lattirer dans une embuscade d’ennemis; un pauvre homme sortoit bonnement à une telle voix et soudain il se trouvoit dans la gueule du loup : cela auroit réussi à ces malheureux et ils auroient fait périr une quantité de leurs charitables bienfaiteurs, si Dieu qui ne vouloit pas payer leurs bonnes œuvres de cette méchante monnoie ne les en eut préservés ; Enfin plusieurs ayant été repoussés jusque dans leurs propres foyers, on commença à se donner de garde et on laissa désormais crier ces basiliques avec moins de compassion sans aller s’enquérir de ce qu'ils souhaitoient ; on demandera d’où vient qu'on recevoit ces gens, qu'on ne les faisoit pas mourir; mais il faut considérer que l’envie qu’on avoit de les gagner à Dieu faisoit qu’on se laissoit aisément tromper par eux dans toutes leurs protestations, et que d’ailleurs il étoit de la politique de ne les pas punir, crainte d'animer toute leur nation dans un temps ou nous n’étions pas en état de nous soutenir contre tant de monde ; ainsi le temps se passa en trahisons et allarmes jusqu’à ce que l'été étant venu, après que nos pauvres Montrealistes se furent longtemps entretenus de leur cher Gouverneur ils sçurent enfin qu'il étoit arrivé, ce qui combla ce lieu de joie : aussitôt qu’il fut venu il avertit M. Dailleboust qu'en France l’on vouloit rappeler M. le Chevalier de Montmagny dont lamémoire est encore en grande véné-

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| ration ; de plus il lui dit qu’il seroit nommé au gouver- | nement du-Canadas, et qu'il falloit qu’il s’en allât en | France, et que l’année suivante il reviendroit pourvu de ( k sa commission (1); Ce bon gentilhomme avertit M.

(| | à Dailleboust de ces choses, mais il était trop humble pour lui dire qu’on lui avoit offert à lui-même d’être Gouver-

neur du pays et qu'il l’avoit refusé par une sagesse qui |A sera mieux reconnue en l’autre monde qu’en celui-ci. (2)

(1)Le journal MS. déjà cité ne donne pas la date de l'arrivée de M. de Mai- I 1 sonneuve à Québec, mais ildit que ce Mr. quitta cette ville pour Montréal, 3: L le 18 Oct., 1647 ; il ajoute que M. D’Ailleboust partit pour France sur la d + flotte le 21 du même mois. (Note de J. V.) pi |! ï (2) ‘M. de Maisonneuve pouvoit être gouverneur du Canada” dit M. de p: | Belmont, #“ mais il fit donner le gouvernement à M. Dailleboust.” { Note de

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HISTOIRE DU MONTREAL

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De l’automne 1647 jusqu'à l'automne 1648. au départ des navires de Canadas.

Comme dans cette année et lasuivante les guerres des Iroquois furent plus furieuses que jamais, ces barbares devenant de jour en jour plus audacieux et superbes pour les continuelles victoires qu’ils emportoient dans le pays des Hurons qu'ils ont depuis entièrement détruits, ce fut un coup du Ciel que le retour de M. de Maisonneuve, car l’effroi était si grand dans toute l'étendue du Canadas qu'il eut gelé les cœurs par l'excès de la crainte, surtout dans un poste aussi avancé qu'étoit celui de Montreal, s’il n'eut été réchauffé par la confiance que chacun avoit en lui ; il assuroit toujours les siens dans les accidents de la guerre et il imprimoit de la crainte à nos enneïnis au milieu de leurs victoires ; ce qui étoit bien merveilleux dans un petit poste comme celui-ci. . Les Hurons quoiqu’en grand nombre étant quant à eux, épouvantés par les tourmens se rendoient tous aux Iroquois, ceux qui en étoient pris tenoient à grande faveur qu’il lenr fut permis d'entrer dans leur parti afin d'éviter une mort cruelle quand même ils auroient dû sortir à mi-rôtis du milieu des supplices, chacun qui leur avoit promis fidélité quoique par force n’eut osé violer cette parole infidèle à cette nation, appréhendant d'être attrapé une seconde fois; Enfin nos ennemis se grossissoient tellement de jour à autre qu'il falloit être aussi intrépide que nos Montrealistes pour vouloir encore

conserver ce lieu ; tantôt les ennemis venoient par ruse

afin de nous surprendre dans un pourparler spécieux, tantôt ils venoient se cacher dans des embuscades où ils passoient sans branler les journées entières chacun derrière sa souche, afin de faire quelque coup. Enfin un pauvre homme à 10 pas de sa porte n’étoit point en assurance, il n’y avoit morceau de bois qui ne peut être pris pour l’ombre ou la cache d’un ennemi; c’est une chose admirable comment Dieu conservoit ces pauvres gens, ilne faut pas s'étonner si M. de Montmagny empêchoit tout le monde de monter ici pour s’y établir, disant qu’il n’y avoit point d'apparence que ce lieu pût subsister, car humainement parlant cela ne se pouvoit pas si Dieu n'eut été de la partie. Qu'il en soit loué à jamais et qu’il veuille bien hénir son ouvrage, il n'appartient qu’à lui, on le voit assez par la grâce qu'il lui a faite de soutenir jusqu’à présent au milieu de tant d’ennemis, de bourasque un poste et malgré les inventions différentes dont on s’est servir pour le détruire. Le printemps venu entre plusieurs tentatives que firent les Iroquois il faut que je raconte deux trahisons qu'ils tramèrent sans aucune réussite, afin de faire connoître les gens à qui nous avons affaire. Plusieurs Iroquois s'étant présentés sous les apparences d’un pourparler, feu M. de Normentville (1) et M. Lemoine s’avancèrent un peu vers eux et incontinent trois des leurs se détachèrent afin de leur venir parler. Normentville voyant ces hommes s’approcher sans armes, pour marque de confiance et pour donner le même témoignage il s’en alla aussi de son côté vers le gros des Iroquois avec une seule demi pique en la main par contenance, ce que Lemoine voyant il lui cria: “Ne vous avancez pas ainsi vers ces traîtres.” Lui trop crédule à ces barbares qu’il aimoit tendrement

(1) Normanville. (Note de J, V.)

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quoique depuis ils l’aient fait cruellement mourir, ne laissa pas d'aller vers eux, mais lorsqu'il y fut, ils l’enveloppèrent si insensiblement et si bien que quand il s’en apperçut il ne lui fut plus possible de se retirer. Lemoine appercevant la perfidie coucha en joue les trois Iroquois qui étaient auprès de lui et leur dit qu'il tueroit le premier qui branleroit à moins que Normentville ne revint, un des trois demanda à l'aller chercher, ce qu'il lui permit, mais cette homme ne revenant pas, il contraignit les deux autres à marcher devant lui au Château d’où ils ne sortirent point jusqu’au lendemain que Normentville fut rendu ; L'autre trahison se pensa faire sur le Sault Normant qui ést une bature, laquelle est peu avant sur le fleuve vis-à-vis du Château ; deux Iroquois s'étant mis sur cette bature, M. de Maison neufve commanda à M. Lemoine et à un nommé Nicolas Godé (1) de s’y en aller en canot afin de savoir ce qu’ils vouloient dire d'autant qu'ils feignoient de vouloir parler, nos deux François approchant, un de ces deux misérables intimidé par sa mauvaise conscience se jeta dans son canot, s'enfuit et laissa son camarade dégradé sur la roche ou nos canoteurs le prirent. Le captif étant interrogé pourquoi son compagnon avoit fui il dit que c’étoit une terreur panique qui l’avoit saisi sans qu’il eut aucun mauvais dessein et qu’il eut aucun sujet de s’en aller de la sorte, ainsi ce traître voila adroitement sa mauvaise intention ; cela n'empêcha pas qu'on ne l’amenât au Château, peu après qu’il y fut le fuyard reparut de fort loin voguant et haranguant sur le fleuve, d’abord on commanda aux deux

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mêmes canoteurs de se tenir prêts afin de le rejoindre à

(1) Il y avoit à cette époque à Montréal, un Nicolas Godé, notable du lieu, qui fut assassiné par les sauvages le 25 Oct. 1657, aves deux autres François. (Note de J. V.)

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la rame, s’il approchoiït de trop près, ce qui réussit fort bien, car étant insensiblement mis dans le courant, au milieu de ses belles harangues nos François se jettèrent soudain dans leur canot, le poursuivirent si vivement qu’il lui fut impossible d’en sortir et d'aller à terre avant que d’être attrapé, si bien qu'il vint faire compagnie à son camarade qu’il avoit fort incivilement abandonné ; Voyez la ruse de ces gens, et comme néanmoins on les attrapoit. Ce fut cette année, que pour narguer davantage les Iroquois on commença le premier moulin de Montreal, afin de leur apprendre que nous n’étions pas dans la disposition de leur abandonner ce champ glorieux, et que ce boulevard public ne se regardoit pas prêt à s’écrouler : au reste cette année Dieu nous assista grandement, car si les Iroquois nous blessoient bien du monde en diverses reprises, ils ne nous tuèrent jamais qu’un seul homme (1), encore est-ce plutôt une victime que Dieu vouloit tirer à soi que non pas un succès de leurs armes auquel le ciel ne l’eut peut-être pas accordé si Dieu ne l’eut trouvé aussi digne de sa possession. Enfin les vaisseaux de France arrivèrent et nous rapportèrent M. Dailleboust pour Gouverneur en la place de M. de Montmagny (2) ; la joie de ceux du Montreal fut

(1) Mathurin Bonenfant, tué le 29 Juillet 1648. (Rég. de la paroisse). J V.

() ‘‘ Le 20 août 1648.” dit le journal Jésuite déjà cité, ‘: jour de St, Ber- # nard, M. D’ailleboust mouilla devant Québec et fut receu Gouverneur ; le “ factum de la cérémonie se trouvera dans les archives.” M. de Montma- “ gny partit pour France le 23 sept. suivant, On a vu que M. D'aillebout, ‘ depuis son arrivée en Canada, n’a pas quitté Montréal et qu'il n’en est «“ parti en 1647, que pour aller en France ; comment Charlevoix a-1-il donc. “ pu dire que ce Monsr. passa du Gouvernement des Trois-Rivières à celui ‘“ de la colonie ?” Le journal déjà cité, dit à la date d'Octobre 1645 : ‘ Mr. “de Champflour qui commandoit aux Trois-Rivières, s’en retourna en ‘“ France ; à sa place fut nommé pour un temps M. Bourdon, et enfin M. de “ la Poterie y alla pour commander.” Or, on a vu M. D'uillebout gouver-

grande lorsqu'ils sçurent qu'un des associés de la Compagnie venoit en Canadas pour être Gouverneur, mais elle fut modérée dans l'esprit de M. de Maiïson-neufve et de Mlle. Mance par les nouvelles qu’ils eurent, que plusieurs des notables de la Compagnie du Montreal avoient été divertis de ce dessein ici par quelques personnes qui exprès leur faisoient prendre le change en faveur du Levant et que M. Goffre {1), un des plus illustres et anciens associés ayant laissé par testament 80,000 livres pour fonder ici un Evêché, on avoit perdu cette somme par arrêt, faute d’avoir diligemment vaqué à cette affaire ; voilà donc les fâcheuses nouvelles qu'ils apprirent et dont M. D'Aiïlleboust les assura, mais ensuite, afin de les consoler un peu, il apprit à M. de Maison-neufve qu'il apportoit nne ordonnance de la Grande Compagnie (2) laquelle croissoit la garnison de six soldats et que au lieu de 3,000 livres que l’on avoit donné jusqu'àlors de gages. pour lui et ses soldats, il auroit à l’avenir 4,000 livres. Messieurs de la Grande Compagnie voulant en cela reconnoitre les bons et agréables services que le pays recevoit du Montreal, sous son digne Gouverneur.

neur de Montréal de 7 bre 1645 à 8 bre 1647, puis s’'embarquant pour France le 21, 8 bre 1647, pour en revenir Gouverneur-Général du Canada le 20 août 1648 ; il y a donc erreur chez l’estimable historien de la Nouvelle-France. (1) M. le Gauffre. (Note de J. V.) (2) La Compagnie des cent associés.

HISTOIRE DU MONTREAL

De l'automne 1648 jusqu'à l'automne 1649, au départ des navires de Canadas.

La plupart des Iroquois furent toute cette année occupés à harceler les Hurons et les réduire aux abois dans leur propre pays, nous ne fûmes ici travaillés que par de petits partis dont on vint facilement à son honneur, par la prudence de M. de Maison-neufve et la générosité de ces braves Montrealistes qu’il commandoit : Le printemps arrivé M. Dailleboust envoya ici M. Desmousseaux (1) son neveu, avec 40 hommes qu'il commandoit sous le nom de camp-volant. afin d'y aider à y repousser les ennemis, ce qui lui fut plus aisé que de les battre, car aussitôt qu'ils entendoient le bruit des rames de ses chaloupes ils s'enfuyoient avec une telle vitesse qu'il n'étoit pas facile de les attraper et de les joindre ; ce renfort encouragea beaucoup les nôtres, aussitôt qu’il parut, à quoi contribua beaucoup le nom et la qualité de celui qui commandoit, si l’on avoit eu l'expérience que l’on a aujourd’hui avec la connoïissance que nous avons présentement de leur pays, 40 bons hommes bien commandés se seroient acquis beaucoup de gloire, auroient rendu des services très signalés au pays et auroient retenu nos ennemis dans une grande crainte par les coups qu'ils auroient faits sur eux, mais nous n'avions pas les lumières que nous avons aujourd’hui et nous étions moins habiles à la navigation du canot qui est

(1) M. Desmousseau.—Charles J. D’ailleboust Des Musseaux, neveu du Gouverneur (Note de J.V.) Voir Note 1 page 81.

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l'unique dont on doit user contre ces gens-là que nous ne sommes maintenant. L'été étant venu Melle Mance descendit à Quebec pour y recevoir les nouvelles de France lesquelles lui furent fort tristes, car premièrement elle y apprit la mort du R. P. Rapin, son bon ami et charitable protecteur vers sa pieuse fondatrice, Deuxièmement que la compagnie du Montreal étoit quasi toute dissipée, en troisième lieu que ce bon M. de la Doversière étoit si mal dans ses affaires qu’il avoit quasi fait banqueroute, même qu'on l’avoit laissé si mal qu'il étoit en danger de mort et qu’on étoit sur le point de lui saisir tout son bien, Melle. Mance frappée de ces trois coups de massue en la personne du P. Rapin qui lui faisoit avoir tous les besoins de sa Dame, en la personne de M. de la Doversière qui depuis 1641 qu’elle fut unie à la Compagnie recevoit tous ses effet et géroit toutes ses affaires de France, enfin en la personne de tous les associés dont la désunion faisoit l'entière destruction de leur commerce, elle fut bien abattue, mais. enfin s'étant remise et abandonnée entre les mains de Notre Seigneur, éclairée de son divin esprit elle crut qu'elle devoit passer en France, comme sa chère fonda-. trice vivoit encore, afin de lui rendre compte de toute chose et faire ensuite tout ce qu’il lui plairoit ; afin qu'elle n’eut le mécontentement de voir tout renverser dans cet ouvrage, et que l’œuvre de Dieu ne se trouvât détruit ; elle médita les moyens de joindre tous les membres de la Compagnie du Montreal et pensa à leur faire faire quelqu’acte public qui cimentât mieux leur union si elle y pouvoit parvenir, parceque de là elle prévoyoit bien clairement que dépendoit non seulement l'hôpital mais encore la subsistance de tout le monde et même de tout le Canadas, qui ayant perdu ce boulevard avoit bien la mine de périr, car enfin tout ce pays pour lors

En

étoit fort épouvanté, surtout pour les cruautés et entière

destruction des Hurons, lesquelles menaçoient ensuite

généralement tous les François d’encourir la même dis-

grâce et de suivre les mêmes traitemens : Melle Mance

considérant ces choses résolut de s'embarquer au plus- ‘ tôt pour la France ou M. de Maison-neufve et tous ceux 1 de Montreal l’accompagnèrent de leurs vœux.

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HISTOIRE DU MONTREAL

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De l'automne 1649 jusqu'à l'automne 1650, au départ des navires de Canadas,.

Après le départ de Melle Mance, on eut le martyre des Revds. Pères de Brebœufet Lallemant (1). Pendant toute cette année on ne voyoit que des dessentes de Hurons qui fuyoient la cruauté des [roquois et venoient chercher parmi nous quelque refuge, toujours on apprenoit par eux quelques nouvelles esclandes, quelques nouveaux forts perdus, quelques villages pillés de nouveau, quelques nouvelles boucheries arrivées. Enfin le reste des Hurons deffiloit peu à peu, et chacun s’échappoit le mieux qu’il pouvoit des mains de son ennemi : Ce furent les terribles spectacles dont le Montreal fut récréé pendant cet an, afin de le préparer tout à loisir pour être le soutien de tous les Iroquois ci-après, car enfin n’y ayant plus rien à les arrêter au-dessus pour combattre, il falloit nécessairement que tout tombât sur lui, tellement que voyant ces gens passer et leur raconter les boucheries ils pouvoient bien dire : “ si cette poignée de monde que nous sommes ici d'Européens ne sommes plus fermes que 30,000 Hurons que voilà défaits par les [roquois, il nous faut résoudre à être brulés ici à petit feu avec la plus grande cruauté du monde comme tous ces gens l'ont quasi été” Voyez un peu de quel œil ces

(L)Jean de Brebeuf et Gabl. Lalement, Jésuites,tués par les Iroquois, à St- Louis, chez les Hurons, les 16.et 17 mars 1649. Leurs noms sont écrits d'a. près des autographes que j'ai. Le P. Gabriel a eu 3 oncles Jésuites, Pierre, Charles et Jérôme, qui tous signaient Lalemant, tandis que lui a écrit quel-

quefois Lalemant, mais le plus souvent Lalement. (Note de J. V.) J

|, 1718 pauvres Montrealistes pouvoient regarder ces miséra-

Un. bles fuyards qui étoient les restes et derniers débris de

| | leur nation. Voilà à peu près les pitoyables divertisse-

| ments que l’on eut ici jusqu'au retour de Melle Mance

DE qui fut trois jours devant la Toussaint (1). Elle vint con-

|1:108 soler le Montreal dans ses afllictions et lui apporta de

bonnes nouvelles, savoir :—premièrement que sa chère

1 10 fondatrice étoit toujours dans la meilleure volonté du

monde ; secondement que la Compagnie du Montreal à | sa sollicitation s'étoit unie cette fois-là en bonne forme

f par un contrat authentique ; que M. Ollié avoit été fait 4 directeur de la Compagnie au lieu de M. de la Mar- | guerye à cause qu'il étoit du Conseil Privé,—qu'en cet- [5110 te réunion tous avoient fait voir une telle preuve de [0 bonne volonté pour l'ouvrage, qu’on avoit tout sujet d’en | bien espérer ; qu’on avoit jugé à propos qu’elle portât ! les associés à quitter le dessein du Montreal et donner ' une assistance aux Hurons laquelle fut proportionnée à | l’état pitoyable où ils étoient dans le temps de son départ, mais qu’elle avoit répondu à la personne qui lui en | avoit parlé, que messieurs du Montreal étoient plus zélés pour l'ouvrage commencé que jamais, que pour | marque de cela ils venoient de s'unir authentiquement | par un acte public, afin d’y travailler, qu'ayant appris toutes ces choses à cette personne cela n’empêcha pas qu'il n’allât voir Monsieur et Madame la Duchesse de bi Liancourt pour leur faire la même proposition, ce qui | PR fut en vain car elle n'eut d’autre réponse sinon qu'ils LH 0 travailloient pour le Montreal. “ Tout cela m'a bien fait, “ ajouta-t-elle, adorer la providence divine, quand j'ai su “ à mon retour que M. Lemoine qui avoit été pour me- “ ner du secours dans le pays des Hurons a été obligé

( «) Elle était débarquée à Québec le 8 Septembre 1650. (Note deJ. V.)

“ de relacher les trouvant qu'ils venoient tous, du moins “autant qu'il en restoit ; car enfin si tout ce monde “ avoit tourné ses vues et avoit fait ces dépenses pour “ ce dessein, à quoi est-ce que tout cela auroit abouti ? “ L'état pitoyable où j'avois laissé les Hurons me faisoit “ compassion, mais le Ciel qui vouloit les humilier n’a “pas permis que ses serviteurs ayent ouvert leurs “ bourses pour un ouvrage qu'ils ne vouloient pas main- “ tenir : il a choisi dans le Montreal une œuvre qu'’ap- “ paremment il voulut rendre plus solide. Son saint ‘“ nom soit béni à jamais.”

HISTOIRE DU MONTREAL

À De l'automne 1650 jusqu’à l'automne 1651 au ‘A départ des navires du Canadas.

do Les [roquois n'ayant plus de cruautés à exercer au-

| dessus de nous, parcequ’il n'y avoit plus de Hurons à

détruire, et que les autres Sauvages s'en étoient enfuis

A si avant dans les terres qu’ils ne pouvoient les aller cher-

| : cher à cause du défaut de chasse et qu'il faut être plus

| adroit à la pêche qu’il ne sont pas (sic), pour aller dans

‘EE les pays où ils s'étoient retirés (1), tournèrent la face

| vers l’Isle de Montreal qu'ils regardoient comme le pre-

| 4 mier objet de leur furie dans leur dessente, et pour ce

sujet l'hiver étant passé, ils commencèrent tout de bon

ip à nous attaquer, mais avec une telle opiniatreté qu’à pei-

il ne nous laissoient-ils quelques jours sans allarmes ; in-

cessamment nous les avions sur les bras, il n’y a pas de

À mois en cet été où notre livre des morts ne soit marqué

| en lettre rouge par la main des Iroquois: il est vrai que

: de leur côté ils y perdirent bien plus de gens que nous, | j: mais comme leur nombre étoit incomparaäblement plus ;

| grand que le nôtre, les pertes aussi nous étoient bien

plus considérables qu'à eux qui avoient toujours du

11 monde pour remplacer les personnes qu’ils avoient per-

n dues dans les combats : que si lestemps étoient présens,

je donnerois aux braves soldats qui étoient pour lors les

Il éloges qu’ils ont mérités, mais la pluspart des choses que

| 0 je devrois remarquer ayant été oubliées de ceux qui

m'instruisent, il faut que je me contente de vous rap-

. ! 11 (1) Chez les Kikapous d’après M. de Belmont (Note de J. V.) |

porter seulement les plus notables actions qui se firent pour lors, les autres étant hors le souvenir des hommes qui est le seul mémorial dont je puisse user dans cette histoire, laquelle jusqu'ici n’a eu aucun écrivain : Entre les actions qui ont laissé après elle une plus grande impression dans les esprits cette année, celle de Jean Boudart est fort remarquable. Ce pauvre homme étant sorti de chez lui avec un nommé Chiquot (1), fut surpris par 8 ou 10 Iroquois qui les voulurent saisir ; mais eux s'enfuyant Chiquot se cacha sous un arbre et tous ces barbares se mirent à la suite de Jean Boudart, lequel s’en allant à toute jambe vers sa maison vers laquelle il trouva sa femme, à laquelle il demanda si le logis étoit ouvert; non lui répondit-elle, je l'ai fermé ; ha ! lui dit-il, voilà notre mort à tous deux, fuyons nous-en,— lors s’'encourant de compagnie vers la maison, la femme demeurée derrière fut prise, mais elle crioit à son mari qui éteit prèt d’être sauvé ; le mari touché par la voix de sa femme la vint disputer si rudement à coup de poings contre les barbares, qu'ils n’en purent venir à bout sans le tuer (2) ; pour la femme ils la réservèrent pour en faire une cruelle curée, ce qui fait toute leur joie, aussi n'en tuent-ils point sur le champ à moins qu'ils ne soient contraints. M. Lemoine, Harchambault (3) et un autre ayant accouru au bruit furent eux-mêmes chargés par 40 autres Iroquois qui étoient en embuscade derrière l'hopital, lesquels les voulurent couper, ce qu'eux trois ayant apperçu ils voulurent retourner sur leurs pas, mais cela étoit assez difficile à cause qu’il fal-

(1) Au registre de la paroisse de Ville-Marie il est désigné Jean Cicol de l’Isle-d'Orleron, paroisse de Dolu, diocèse de la Rochelle. Ses descendants écrivent leur nom Sicolle.

(2) Le 6 mai 1651. Reg. de la Paroisse. (Note de J, V.)

(3) Jacques Archambault.

loit passer assez près de ces 40 hommes qui ne manquèrent pas à les saluer avec un grand feu, sans toute fois qu'il n’y eût autre effet que le bonnet de M. Lemoine percé; bref ils s’enfuirent tous trois dans l'hopital qu'ils trouvèrent tout ouvert, et où Melle, Mance étoit seule ; en quoi il y a bien à remercier Dieu, car s'ils ne l’eussent trouvé ouvert ils étoient pris, et si les [roquois eussent arrivé à passer devant l'hopital sans que ces t-ois François y eussent entré, comme Ia maison étoit toute ouverte, ils eussent pris Melle. Mance, pillé et brulé l’hopital, mais ces trois hommes y étant entrés et ayant fermé les portes, ils ne songèrent qu'à s’en retourner avec cette pauvre femme, et à chercher Chiquot qu'ils avoient vu cacher ; enfin l'ayant trouvé il les frappoit si fort à coups de pieds et de poings qu’ils n’en purent pas venir à bout, ce qui fit que craignant d’être joints sur ces entrefaites par les François qui venoient au secours, ils lui enlevèrent la chevelure avec un morceau du crâne de la tête, ce qui ne l’a pas empêché de vivre près de 14 ans depuis, ce qui est bien admirable.

Le 18 de juin du même an, il y eut un autre combat qui fut le plus heureux que nous ayons eu, car un très grand nombre d'Iroquois ayant attaqué 4 de nos François, ces 4 hommes se jettèrent dans un méchant petit trou nommé Redoute qui étoit entre le château et un lieu appelé la Pointe St. Charles au milieu des abatis et (illisible). La résolus de vendre chèrement leur vie ils commencèrent à la disputer à grands coups de fusil ; à ce bruit un de nos anciens habitants nommé Lavigne (1) accoururt tout le premier étant le plus proche du lieu attaqué, ce qu'il fit avec une audace surprenante et un bonheur admirable, car passant seul avec une légèreté

(1) Urbain Tessier dit Lavigne.

et une vitesse extraordinaire par dessus tous les bois abattus, pour venir à ses camarades, il donna en 4 embuscades iroquoises les unes après les autres et essuya 60 ou 80 coups de fusil sans être blessé et sans s'arrêter aucunement jusqu'à ce qu'il eüt joint ces pauvres assaillis, quine furent pas peu animés par son courage : Ce tintamare ne fut pas longtems à émouvoir nos François. qui étant toujours prèts de donner s’en vinrent secourir nos gens (1) par l’ordre de M. le Gouverneur. Ensuite les Iroquois ayant imprudemment laissé aller leurs coups de fusil à la fois nos François qui eurent plus de patience les tirent alors à plaisir. Les Iroquois se voyant tomber de tous côtés par leurs décharges ne songèrent plus qu’à s'enfuir, mais comme les arbres étoient abattus. et fort gros, à mesure qu'ils se levoient pour s’en aller on les faisoit dessendre à coups de fusil, enfin ils y lais-. sèrent parmi les morts 25 ou 80 des leurs, sans les blessés qui s’en allèrent (2). Mais passons outre et disons que les Iroquois ensuite à force de nous inquiéter, obligèrent cette année Melle. Mance de quitter l'hopital pour venir au château, et que tous les habitans furent obligés d'abondonner leurs maisons,—que dans tous les lieux que l’on voulut conserver il fallut y mettre des garnisons, tous les jours l’on ne voyoit qu'ennemis, la nuit on n'eut pas osé ouvrir sa porte et le jour on n’eut pas osé aller à quatre pas de sa maison sans avoir son

(1) Ge secours étoit conduit par M. LeMoyne, selon M. de Belmont. (Note de J. V.)

(2) Les Reg. de la Paroisse nous apprennent que les Francois perdirent un homme dans le combat du 18 juin 1651, du nom de Léonard Barbeau,, qui mortellement blessé à l’action, décéda deux jours après, ou le 20 juin ; aussi, que le 13 Août suivant, Jean Hébert fut tué par les Iroquôis (Note de JV)

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fusil, son épée et son pistolet : Enfin comme nous diminuions tous ies jours et que nosennemis s’encourageoient pour leur grand nombre, chacun vit bien clairement que s’il ne venoit bientôt un puissant secours de France tout étoit perdu ; Melle. Mance considérant et pesant cela dit à M. de Maison-neufve qu'elle lui conseilloit d'aller en France, que la fondatrice lui avoit donné 22,000 livres pour l’hopital, lesquels étoient dans un certain lieu qu’elle lui indiqua,—qu’elle les lui donneroit pour avoir du secours pourvu qu’en la place on lui donnât 100 arpens du domaine de la seigneurie avec la moitié des batimens, et qu’encore que cela ne valut pas les 22,000 livres elle ne croyoit pas y devoir regarder de si près, parceque si cela ne se faisoit pas tout étoit perdu et le pays bien hazardé. Ils convinrent tous deux de la chose qui enfin s’exécuta par après ; Melle. Mance écrivit le tout à son illustre fondatrice qui scella son approbation de 20 autres mille livres qu’elle fit remettre à cette compagnie, comme nous le verrons :iaprès, afin de lui aider à envoyer un plus grand renfort : voyez un peu combien cette Dame étoit généreuse, les bonnes œuvres qu’elle a faites pour ce lieu énonceront sans doute éternellement ses louanges dans les portes de la Jérusalem céleste ; Mais revenons à M. de Maisonneufve qui ayant résolu son départ sur cette persuasion de Melle Mance, quitta enfin son cher Montreal dans le pitoyable état que nous avons dit (1) ; Il est vrai que son départ l’eut rendu tout inconsolable sans l'espérance d'un aussi heureux et avantageux retour que celui qu'il promettoit ; en s’en allant, il laissa la conduite de toute

(1) Le journal des Jésuites dit qu’il partit de Québec pour France le 5 Nov. 1651. (Note de J. V.)

chose à M. Des Museaux (1) confiant le tout à sa pru-

dence et le lui recommandant du plus intime de son cœur.

(1) Musseaux. (Note de J.V.) Charles D’Ailleboust, Escuyer, sieur des Muceaux.

HISTOIRE DU MONTREAL

De l'automne 1651 jusqu'à l'automne 1652, au départ des navires du Canadas,.

Cette année, le pays ayant changé de commandant, d’abord le gouverneur nouveau (1) voulut faire connoitre à Messieurs du Montreal les bons sentimens qu'il avoit pour eux et les bons traitemens qu'ils en devoient espérer, en retranchant 1,000 livres d’appointemens que Messieurs de la Compagnie générale donnoientà M. de Maison-neufve tant pour lui en qualité de gouverneur de Montreal que pour sa garnison. Je ne veux rien dire touchant la conduite que ce bon M. a observée à l'égard de cette isle, d'autant que je veux croire qu'il a toujours eu de très bonnes intentions quoiqu’elles lui aient été moins avantageuses ; que s'il avoit plus soutenu cette digue,les inondations iroquoises n’auroient pas pris si facilement leurs routes vers Quebec et n’y auroient pas fait les dégats qu'elles y ont faits, où elles n’y ont pas même toujours respecté sa famille ; Ce nouveau gouverneur ayant promis à M. de Maison-neufve, avant son départ pour la France, 10 soldats dont il lui avoit fait passer les .rmes par avance, il envoya ces dix hommes au Montre .! comme il lui avoit promis, mais il les fit partir si tard et les mit si nuds dans une chaloupe qu'ils y pensèrent geler de froid, on les prenoit pour des

(1) Le 13 Oct. 1651,M, Dailleboût (Louis) fut remplacé par M.Jean de Lauzon comme gouverneur général. Ge dernier étoit conseiller du Roi et avoit été Intendant du Dauphiné et de la Nouvelle France. (Journal des J.-S. Bourgeois.—L’abbé Faillon.) (Note de J.V.)

spectres vivans qui venoient, tout squelettes qu'ils étoient, affronter les rigueurs de l'hiver. C'’étoit une chose assez surprenante de les voir venir en cet équipage en ce temps-là, d'autant qu'il étoit le 10 décembre, cela fit douter longtemps que ce fut des hommes et on ne s’en put convaincre que lorsqu'on les vit de fort près; au reste ces homme étoient les plus malingres si nous regardons leur constitution, même deux de ces dix étoient encore enfans, lesquels à la vérité sont depuis devenus de fort bons habitans dont l’un s'appelle St. Ange (1) et l’autre se nommait Lachapelle (2). Ces pauvres soldats ne furent pas plustôt iciqu'on tâcha de les réchauffer le mieux qu'on put en leur faisant bonne chère eten leur donnant de bons habits, et ensuite on s’en servit comme des gens à repousser les [roquois que nous avions tous les jours sur les bras ; aussitôt que l'été fut venu, Melle. Mance désireuse de savoir des nouvelles du retour de M. de Maison-neufve qui étoit toute l’espérance de ce lieu pria M. Clos (sic) (3), major de cette place, de la vouloir escorter jusqu'aux Trois-Rivières, afin de lui faciliter le voyage de Kebecq. M. Clos en ayant obtenu la permission et ayant descendu avec elle aux Trois-Rivières, où ils demeurèrent quelques jours en l'attente d’une commodité pour Kebecq, voici que des sauvages arrivèrent du Montreal qui dirent que les Iroquois y étoient plus méchants et plus terribles que jamais, —que depuis leur depart on étoit siépouvanté que

(1) André Charly dit St. Ange.

(2) Honoré Langlois dit Lachapelle.

G) M. Lambert Closse, d’après autographe que j'ai. Il étoit venu en 1641 avec M. de Maison-neufve et commandoit en second la garnison. Il étoit d'une famille noble. Les écrits contemporains l’appellent indifféremment Sergent Major de la garnison, Major de la garnison, Major de ce heu,ou du fort ou de la ville, ou enfin de Montreal, (Note de J, V.)

| ï | N | 4 ie ho: 84 | les François ne savoient que devenir, M.le Major enten- à ‘10 dant ce discours, laissa Melle. Munce attendre le départ ; a de feu M. Duplessis (1) qui devoit se rendre à Kebecq, ‘ ni: et remonta au plus vite au Montreal, ou tout le monde I |. 21000 fut encouragé par son retour : À son arrivée il y fut 6 ke récréé et aflligé en même temps par une histoire bien g 43 1 surprenante ; voici le fait. Une femme de vertu qu'on n l 1 nomme présentement La bonne femme Primot (2) fut atta- ù : 1 à quée à deux portées de fusil du château, d'abord que v no: cette pauvre femme fut assaillie, elle fit un cri de force, b : à ce cri trois embuscades d’Iroquois se levèrent et se c L firent paroitre et 3 de ces barbares se jettèrent sur elle n afin de la tuer à coups de haches, ce que cette femme fe Te voyant elle se mit à se défendre cemme une lionne, s’ Dis encore qu’elle n'eut que ses pieds et ses mains ; au trois fl ou quatrième coup de hache, ils la jettèrent bas comme d: 04 l morte et alors un de ces [roquois se jeta sur elle afin de se na lui lever la chevelure et de s'enfuir avec cette marque le io de son ignominieux trophé, mais notre amasone se sen- 3 RU tant ainsi saisir, tout d’un coup reprit ses sens, se leva qi |F12NSS et plus furieuse que jamais elle saisit ce cruel avec tant mi [15408 de violence par un endroit que la pudeur nous défend d 116 de nommer, qu'à peine se put-il jamais échapper, il lui le 1) ÿ | donnoit des coups de hache par la tête, toujours elle te- P Ie Hal: noit bon jusqu’à ce que de rechef elle tomba évanouie fa | À par terre et par sa chute elle donna lieu à cet Iroquois p de s'enfuir au plus vite, ce ‘qui étoit l’unique chose à “| quoi il pensoit pour lors, car il étoit prêt d’être joint par 1 nos François qui venoient au secours, ayant 2idé à rele- " i de L ver cette femme un d’entr'eux l’embrassa par un témoi- pa (le 14 gnage d'amitié et de compassion, elle revenant à soi et à (1) M. Duplessis-Bochart, gouverneur des Trois-Rivières. (Note de J. V.) pa l | (2) Martine Messier, femme d'Anthoine Primot. c# pe |1Exe

se sentant embrassée déchargea un grand souflet à ce client affectueux, ce qui obligea les autres à lui dire. “Que faites-vous ? Cet homme vous témoigne amitié sans penser à mal, pourquoi le frappez-vous ?”—# Parmanda, dit-elle, en son patois, je croyois qu'il me vouloit baiser. —C'est une chose étonnante que les profondes racines que jette la vertu lorsqu'elle se plait dans un cœur, son âme étoit prète à sortir, son sang avoit quitté ses veines, et la vertu de la pureté étoit encore inébranlable en son cœur. Dieu bénisse le saint exemple que cette bonne personne à donné en cette occasion à tout le monde pour la conservation de cette vertu. Cette bonne femme Made. Primot dont nous parlons est encore en vie s'appelle communément Parmanda, à cause de ce souflet qui surprit tellement un chacun que le nom lui a demeuré (1) Les Iroquois sur la fin de l'été las de ne se pouvoir venger des coups reçus et des pertes nouvelles qu'ils faisoient encore tous les jours résolurent de se rendre plus bas afin de voir si ils réussiroient mieux, ce qu'ils firent malheureusement pour nous, ainsi que la mort de M. Duplessis gouverneur des Trois-Rivières et d’une grande partie des plus braves habitans de ce lieu le fait voir à ceux qui lisent les relations des Révérends Pères Jésuites (2) mais comme ceci n’est pas de notre fait passons outre et disons que Melle. Mance ne revit pas de Maiïison-neufve comme elle pensoit, cette année là,

(1) Le combat de cette femme, Martine, femme d’Ante. Primot, avec les Jroquois eut lieu le 29 juillet 1652 (Journal des J, du 10 aout) M. de Belmont parle aussi de cette lutte de la femme Primot avec 3 Iroquois. Voir Hist du Canada, p. 7, imprimée en 1840, par la Société Littéraire et Historique de Québec. (Note de J. V.)

(2) Le journal des J. déjà plusieurs fois cité, fixe au 19 août 1652, le combat où périt M. Duplessis et fournit les noms des François qu furent tués en ce lieu ou faits prisonniers. (Note de J. V.)

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