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où ils étoient : qu’au reste les Iroquois étoient tant de monde qu'ils alloient prendre tout le pays. Ensuite il dit tout leur dessein à M. de Maiïison-neufve, comme il l'avoit entendu de leur propre bouche; M. de Maisonneufve profitant de cet avis mit son lieu en état de bien recevoir les ennemis aussitôt qu'ils viendroient, il fit garder tous les meilleurs postes qu'il avoit et donna à Messieurs du Séminaire M. De Bellestre pour aller commander dans leur Maison de Ste. Marie (1) à tout le monde qui y étoit, ce batiment étant le plus fort et mieux en état de se défendre qu’il y eut; Après que M. notre Gouverneur eut ainsi sagement réglé et ordonné toutes choses, il envoya sans tarder les nouvelles qu'il avoit aux Trois-Rivières et à Québec, partout on eut une telle frayeur lorsqu'on entendit ces choses, que même dans Quebec, on renferma tout le monde jusqu'aux Religieuses dans le Château et chez les Revds. Pères Jésuites. Mais enfin grâce à Dieu et au sang de nos chers Montrealistes qui méritent bien nos vœux et nos prières pour reconnoissance, les Iroquois ne parurent point et on n’en eut que la peur, d'autant que après ce conflit où ils eurent un si grand nombre de morts et de blessés, ils firent reflection sur eux-mêmes se disant les uns aux autres, —“Si 17 François nous ont traité le la sorte étant dans un si chétif endroit comment serons nous traités lorsqu'il faudra attaquer une bonne maison où plusieurs de tels gens se seront ramassés, il ne faut pas être assez fou pour y aller, ce seroit pour nous faire tous périr, retironsnous ;”’— Voilà comme on a su qu'ils se dirent après ce grand combat, qu'on peut dire avoir sauvé le pays qui sans cela étoit rafié et perdu, suivant la créance commune, ce qui me fait dire que quand l'établissement du Montreal
(1) Voir Appendice No. VIII, bis.
n’auroit eu que cet avantage d’avoir sauvé le pays dans cette rencontre et de lui avoir servi de victime publique en la personne de ses 17 enfants qui y ont perdu la vie, il doit à toute la postérité être tenu pour considérable si jamais le Canadas est quelque chose, puis qu'il l'a ainsi sauvé dans cette occasion, sans parler des autres ; Mais passons outre et venons au 1 de Juin qui fut celui auquel on fit ici les obsèques de feu M. Daillebout qui étoit venu ici en l’an 1643, comme un des associés de la Compagnie de Montreal pour y assister M. de Maison-neufve, par toutes les belles lumières dont il étoit avantagé et dont il usa très-favorablement pour tout le pays, où il a eu l'honneur de plusieurs commandemens comme celui du Montreal en 45 et ’46 en l’absence de M. de Maisonneufve, et même celui de tout le pays pendant quatre années, 8 desquelles étoient par commission du Roy et la 4 après quelqu'intervalle pour suppléer et remplir la place de M. le Vicomte Dargenson (1), lequel ne vint pas en ce pays la première année de sa Commission ; Sa mort (2) fut fort chrétienne comme avoit été sa vie, nous n'avons rien qu’elle nous oblige de dire en particulier si ce n’est ce que nous avons oublié d'exprimer touchant sa personne lorsqu'il vint dans ce pays, qui est sa vocation pour le Montreal, laquelle fut de la sorte: Deux ans durant il fut pressé par des mouvemens intérieurs à passer dans la Nouvelle-France, mais Madame sa femme qui toujours trouvoit la proposition de ce trajet si éloignée de son esprit qu’elle ne pouvoit en entendre la moindre parole sans la tenir pour extrêmement ridicule surtout à cause qu'elle étoit toujours malade, — Cependant le di-
(1) Pierre De Voyer, Chevalier, Vicomte d'Argenson. (J. V.)
(2) Arrivée le 31 Mai 1660, suivant un certificat—que j'a —'e M. ce Maisonneuve. Les Régistres de la Paroisse ne disent jas le jour de son décès, (J, V.)
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recteur de M. Daillebout ne rebutoit point la pensée qu'il en avoit, conduisoit aussi Madame sa femme et il lui en parloit parfois, ce qui lui faisoit beaucoup de peine disant que c’étoit une chose même à ne pas penstr dans l’état où elle étoit, son directeur lui dit que si Dieu le vouloit il la mettroit en état de le faire, ce qu'il fit quelque temps après, la guérissant lorsqu'elle croyoit aller bientôt mourir, ce qui se fit si promptement et d’une façon si extraordinaire qu’elle et tous ses amis ne doutèrent point que ce ne fût une faveur singulière du Ciel, mais après tout elle n’avoit point envie de passer la mer sans que à la fin Dieu la changea par une réflection qu’elle fit à ce propos, disant si mon mari y est appelé j'y suis appelée aussi parce qu'étant sa femme je le dois suivre. Cette penste la fit aller trouver son mari et le Père Marnart le directeur de l’un et l’autre ; ce Père joyeux de voir le tout résolu au désir de M. Daillebout, les fit voir au Père Charles Lallement qui ne trouvant pas à propos de les envoyer comme particuliers leur procura l'union avec Messieurs du Montreal en la Compagnie desquels ils furent reçus avec beaucoup de joie, et peu de temps après ils partirent pour venir ici ; à leur départ ils entendirent la messe de M. Gauffre (1) qui y devoit venir Evêque, fondant l'Evêché de son propre bien, mais la mort l’a donné au ciel en privant ce lieu du bonheur de posséder un aussi grand homme. Je n'ai plus rien à remarquer sur cette année si ce n’est la mort de M. de la Doversière, qui décéda peu après avoir mis nos bonnes hospitallières sur la mer (2): appa-
(1) Le même qu'on a déjà cité, pages 41 et 68, sous le nom de Goffre. M. de Belmont écrit Gofré et M. Faillon, Le Gauffre, dans sa vie de M. Olier, Paris, 1841. (J. V.)
(2) Jérôme Le Royer, Sieur de la Dautersière, Conseiller du Roi et Receveur Général des domaines du Roi à la Flèche, en Anjou, mourut en cette ville le 6 Novembre, 1659. (J. V.)
remment Dieu l’avoit conservé jusqu'à ce temps-là pour lui donner le moyen de coopérer à cet ouvrage qui, autant qu'on peut juger naturellement, ne se fût jamais fait s'il eut été mort auparavant, étant vrai qu'on a jamais pensé à elles que par son mouvement, il est bien admirable de voir le principal moteur d’une telle entreprise être prêt à mourir, être accablé de maladie, condamné par les médecins à n’en point relever, et néanmoins être trois jours après en campagne lorsqu'il est question d'exécuter ces desseins et d'emmener ces religieuses de la Flèche à la Rochelle, comme nous vimes l'an dernier et après cette œuvre faite de voir mourir cet homme incontinant, tout cela me paroit bien digne de remarque.
HISTOIRE DU MONTREAL
De l'automne 1660 jusqu'à l'automne 1661, au départ des Vaisseaux du Canadas.
Les Iroquois restèrent dans leur frayeur à cause du combat de Daulac jusque bien avant dans l'hiver, mais enfin ayant repris leurs esprits avec le commencement de l’année 1661, ils nous vinrent donner de trèsmauvaises étrennes, car dans Janvier, Février et Mars, ils nous tuèrent ou prirent quantité de personnes, surtout en février ou ils nous prirent 13 hommes tout d’un coup, et en Mars—et tout d’un coup encore—ils nous tuèrent 4 hommes et prirent 6 prisonniers : en février il n’y eut quasi de combat d'autant que nos gens étoient sans armes, mais en mars le combat fut assez chaud, il est vrai que les Iroquois qui étoient bien 260 avoient un tel avantage au commencement à cause qu'ils étoient plus de 20 contre 1, que nous pensames perdre tous ceux qui étrient au travail du côté attaqué, mais enfin la généreuse défense de nos gens ayant donné le loisir aux autres de les aller secourir et de sauver ceux dont ils n’étoient pas encore les maitres ; ce qu'il y avoit de plus fâcheux pour ceux qu'ils emmenoient, c’étoit que le nommé Baudouin, l’un d’entreux, se voyant environné par une multitude de ces barbares sans se pouvoir sauver, il choisit un des principaux Capitaines de tous les Iroquois et le tua de son coup de fusil, ce qui menaçoit tous les Captifs de tourmens très-horribles, surtout à cause que ce Capitaine avoit le renom de ne devoir point mourir. Mais Dieu enfin exaucça les vœux
de nos L is et les délivra la plupart de leurs mains comme nous verrons dans la suite ; au reste dans le secours que les François donnèrent à leurs confrères en cette occasion un vieillard nommé M. Pierre Gadois, premier habitant de ce lieu, se fit fort remarquer et donna bon exemple à tout le monde, on dit que cet homme tout cassé qu'il étoit faisoit le coup de fusil contre les Iroquois avec la même vigueur et activité que s’il n'eut eu que 25 ans sans que qui que ce soit l’en put empêcher; ce que j'ai omis de remarquer en l'affaire du mois de février c’est le courage de la femme de feu M. Duclos laquelle voyant que nos gens s° sauvoient tant qu'ils pouvoient, à cause qu'ils n’avoient plus rien pour se défendre, hormis M. Lemoine qui avoit un pistolet, chacun se fiant sur ce que les ennemis ne venoient jamais en ce temps-là, et voyant d’ailleurs qu’il n’y avoit aucun homme chez elle pour les aller secourir, nr't elle-même une charge de fusils sur ses épaules, et sans craindre une nuée d’Iroquois qu’elle voyoit inonder de toutes parts jusqu’à sa maison, elle courut au-devant de nos françois qui étoient poursuivis et surtout au devani de M. Lemoine qui avoit quasi les ennemis sur les épaules et prêts de le saisir, étant arrivée à lui elle lui remit ses armes, ce qui fortifia merveilleusement tous nos françois et retint les ennemis, il est vrai que si ces armes eussent été plus en état, on en eut pu faire quelque chose davantage, mais toujours cette amazone mérita-t-elle bien des louanges d’avoir été si généreuse à secourir les siens et à leur donner un moyen si nécessaire pour attendre une plus grande assistance. On ne sauroit exprimer ici (1) les pertes que nous fimes en ces deux occasions vu ces bons et braves habitans qui y étoient enveloppés,
{1) ? les añMlictions que causèrent (J. V.)
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mais Dieu qui n'aflige les corps que pour le plus grand
besoin des ames se servoit merveilleusement bien de
toutes ces disgrâces et frayeurs pour tenir ici un chacun dans son devoir à l'égard de l'éternité, le Vice étoit quasi alors inconnu ici et la religion y fleurissoit de toutes parts bien d’une autre manière qu’elle ne fait pas aujourd’hui dans le temps de la paix: Mais passons outre et venons au mois d'août où il y eut plusieurs attaques, l’une desquelles entr'autres fut très-désavantageuse à ce lieu pour la perte qu’il y fit d’un bon prêtre qui y rendoit très-utilement ses services depuis 2 ans que le Séminaire de St. Sulpice l'y avoit envoyé, cet Ecclésiastique nommé M. Lemaitre (1), avoit de fort beaux tallens que pour l'amour de Dieu il étoit venu ensevelir en ce lieu ici, bénéficiant de ce droit de sépulture que feu M. Ollier avoit acquis à son Séminaire dès l’année 1640, comme nous l'avons remarqué. Notre Seigneur le fit jouir ici deux ans du doux entretien de la Ste. Solitude après lesquels il l’appela à lui du milieu de son désert, permettant que les Iroquois lui coupassent la tête le même jour que Hérode la fit trancher à ce célèbre habitant des déserts de la Judée, Saint Jean Baptiste : ce qui arriva de la sorte —M. Lemaitre ayant dit la messe, et entrant, comme il est à présumer de sa piété et ainsi que la fête l’exigeoit, dans les désirs de sacrifier sa tête pour J. C. comme son St. Précurseur, il s’'achemina vers le lieu de St. Gabriel, où étant entré dans un champ avec 14 ou 15 ouvriers lesquels y alloient tourner du bled mouillé, ces bonnes gens se mirent à travailler chacun de son côté et laissèrent leurs armes dispersées imprudemment en plusieurs endroits, pendant que M. Lemaitre auquel ils avoient dit qu'assurément il y avoit
(1) Le R. P. Charlevoix écrit Le Maitro.—{(J, V.)
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des ennemis proche à cause de quelque chose qu'ils avoient remarqué, regardoit de part et d’autre dans les buissons afin de voir s’il n’y en avoit pas quelqu'un; or recherchant de la sorte il avança sans y penser jusque dans une embuscade d'Iroquois, alors ces misérables se voyant découverts, ils se levèrent tout d’un coup, firent leur huée et voulurent courir sur nos gens : ce que ce bon prêtre voyant au lieu de prendre la fuite il résolut à l'instant de les empêcher de joindre, s’il pouvoit, nos françois avant qu'ils eussent le loisir de prendre leurs armes qui étoient de côté et d'autre, pour cela il prit un coutelas avec lequel il se jetta entre nos gens et ces barbares et s’en couvrant comme d’un espadron il cria à nos françois qu’ils prissent bon courage et se missenten état de garantir leur vie ; les Iroquois voyant ce prêtre leur boucher le passage et leur faire obstacle au cruel dessain qu'ils avoient, de dépit ils le tuèrent à coups de fusil, non pas qu'ils eussent aucune crainte d’en être bless‘ parcequ’il ne se mettoit pas en devoir d’en blesser aucun, mais parcequ'ils ne pouvoient pas l’approcher pour le prendre vivant et qu'il donnoit du courage à nos françois pour se mettre en état de se défendre et de se retirer en bon ordre vers la maison de St. Gabriel: Il est vrai qu'après l'avoir mis à mort, ils en eurent un sensible regret et que leur Capitaine (1) qui fut celui lequel fit ce coup en fut fort blämé des siens, lesquels lui disoient qu’il avoit fait un beau coup, qu'il avoit tué celui qui les nourrissoit lorsqu'ils venoient au Montreal: ce qu'ils disoient avec raison parceque M. Lemaitre étoit Econome de cette Communauté et avoit une singulière inclination de travailler au salut de ces aveugles dont il tâchoit d'apprendre la langue, c’est pourquoi
(11 “Outreoubati,” chef onnontagué, d'après Charlevoix et Belmont. (J.V.)
il avoit des entrailles de père pour eux et ne leur épargnoit rien, mais enfin voilà comment ils le payèrent, salaire qui fut bien avantageux à son âme puisque il lui donna l'entière liberté. Ce bon prêtre étant mort, nos françois ayant eu le loisir de se mettre en état, se retirèrent en bon ordre hormis un qui y perdit aussi la vie de ce monde pour en avoir une meilleure dans l’autre comme sa grande vertu l’a donné à présumer : On dit une chose bien extraordinaire de M. Lemaitre qui est que le sauvage qui emportoit sa tête l'ayant enveloppée dans son mouchoir, ce linge reçut tellement l’impression de son visage que l’image en étoit parfaitement gravée dessus et que voyant le mouchoir l’on reconnoissoit M. Lemaitre ; Lavigne, ancien habitant de ce lieu, homme des plus résolus comme cette Relation l’a remarqué, et qui ne paroit pas chimérique, m'a dit avoir vu le mouchoir imprimé comme je viens de le dire étant prisonnier chez les Iroquois, lorsque ces malheureux y vinrent après avoir fait ce méchant coup, et il assure que le Capitaine de ce parti ayant tiré le mouchoir de M. Lemaitre à son arrivée, il se mit à crier sur lui de la sorte ayant reconnu ce visage, —“ Ah! malheureux, tu as tué Aaouandio, (c'est le nom qu'ils lui donnoient), car je vois sa face sur son mouchoir” Alors ces Sauvages resserèrent ce linge sans que jamais depuis ils l’aient voulu donner ni même montrer à personne, pas même au R. P. Lemoine (1) qui sachant la chose fit tout son possible pour l'avoir, il est vrai que quand ces gens-là estiment quelque chose il n’est pas aisé de l'obtenir, je ne sais pas si c'est pour cela que cet homme étoit si réservé, ou bien si c'étoit par la honte qu'il avoit d’avoir fait ce méchant coup en tuant ce prêtre, car ce
(1) Le R. P. Simon LeMoine, Jésuite. (J. V.)