‹ Mémoires de la Société historique de Montréal [microforme] (volume 2)Chapitre 24 sur 61 · NEW-BRISTOL—TRENTON · texte numérisé non relu

NEW-BRISTOL—TRENTON

Vers midi, Kalm et son compagnon firent une autre halte à New-Bristol, petite ville sise sur la Delaware, à quinze milles de Philadelphie et tout en face de Burlington, résidence du gouverneur du New-Jersey.

En partant de New-Bristol, ils trouvèrent la route bordée de beaux cottages, mais plus loin ils eurent à passer à travers une grande forêt et sur un sol très pauvre, qui, cependant, était couvert de lupins vivaces, Lupinus perennis (1). “ La vue de cette plante, couvrant avec profusion un terrain si maigre, me combla de joie”, (2) dit Kalm, “et je me mis à méditer sur la possibilité de tirer parti, en Suède, d'un sol de même nature pour la culture du lupin. Mais quel ne fut pas mon désappointement quand je m'aperçus que les chevaux et les vaches mangeaient de presque toutes les plantes à l'exception du lupin, qui était cependant très vert, doux au toucher et, en apparence, d'une fraicheur invitante ! Peut-être trouvera-t.on le moyen de rendre cette plante plus appétissante pour les animaux ” (3).

Dans la nuit, les voyageurs, après avoir traversé ]n Delaware en bac, arrivèrent à Trenton, ville du New- Jersey, distante de trente milles de Philadelphie.

Le lendemain matin, 28 Octobre, ils continuèrent leur voyage, passant à travers un pays habité en grande partie par des Allemands et des Hollandais.

Leurs batiments de ferme étaient assez spacieux

(1) Légumineuses, section des Papilionacées, tribu des Génistéos. M.

(2) Le lupin blanc parait soutirer de Fatmosphère tout leugrais qui le lait végéter; cette propriété explique comment il peut prospérer dans un sol maigre, aride, sur les sables et Les graviers, ni qui demande de préférence un terrain humide et meuble à la fois, M.

(3, D est certain que d'ordinaire les animaux s'ace nimodent tres bien du lupin comme fourrage, lorsqu'il est frais M

pour contenir, à la fois, sous un même toit, l'aire, la granse, les étables, le fenil et la rernise. Forster remarque, dans une note, que ce genre de constructions, qui paraît inusité au professeur, est fréquent dans le Nord de l'Allemagne, en Hollande et en Prusse, et qu'il est tout naturel que les colons venant de ces pays, l’aient adopté dans leurs nouveaux établissements.

À dix heures du matin, Kalm et son compagnon entraient dans Princetown, et comme il tombait une forte pluie, ils y passèrent le reste de la journée et la nuit. Au réveil, ils reprirent leur course, et à midi, ils étaient rendus à New-Brunswick, jolie petite ville de la province du New-Jersey, bâtie dans une plaine sur la côte occidentale de la rivière Rareton (1). Une de ses rues était entièrement habitée par des Hollandais originaires d’Albany et pour cette raison portait le nom d’Albany street. Ces descendants de Bataves n'avaient que peu de relations sociales avec les autres habitants de la ville.

Dans l'après-midi, ils traversèrent la rivière Rareton et poursuivirent leur voyage. À huit milles de New-Brunswick, le chernin se divisait en deux routes, dont l’une, celle de droite, conduisait à Amboy, principal port de mer du New-Jersey. Nos voyageurs prirent la route de gauche, et au soleil couchant, ils entraient dans El" abeth-town; mais ils ne s’y arrétèrent pas et contin' erent leur course jusqu'à la traverse, à deux milles de la ville.

30 OCTOBRE.—De cet endroit, Kalm et son compagnon n'eurent qu'à traverser la rivière jusqu'à Staten Island pour se trouver dans la province de New York. Presque tous les habitants de l'île étaient des descendants

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de Hollandais, mais la plupart parlaient l'anglais. A huit heures du matin, les voyageurs arrivèrent à un point de la côte où les attendait le yatch qui devait les conduire à New-York. Ils s'y embarquèrent, et après une courte et agréable traversée de huit milles en mer, ils arrivèrent heureusement vers onze heures de l'avantmidi dans le port de la future métropole des Etats-Unis d'Amérique, quatre jours après leur départ de Philadelphie.

31 OCTOBRE.—Le savant naturaliste ne tarit pas d'éloges sur les huitres (1) de New-York et leu: goût exquis ; il décrit minutieusement les préparations qu'on leur faisait subir pour les convertir en conserves, dont on expédiait annuellement d'immenses quantités dans les Indes Occidentales. Il consigne la remarque, déjà faite par tout le monde, paraît-il, que ces bivalves sont meilleurs dans les mois qui ont un r dans leurs noms, tels que Seplembre, Octobre.

Les Indiens qui habitaient la côte avant l'arrivée des Européens faisaient leur principale nourriture d’huitres et d’autres mollusques ; ils en vendaient même de grandes quantités aux sauvages qui vivaient à quelque distance des bords de Ia mer. Kalm dit que ce fait doit inspirer de la prudence aux savants qui bâtissent des théories plus ou moins hasardées sur la présence d'écailles dans l’intérieur des continents.

I] n'y avait pas de homards (2) autrefois sur les côtes de New-York ; il fallait faire venir ces crustacés de la Nou-

(1) Ostrea edulis—Mollusca conchifera. M.

(2) Homarus vulgaris (crustacea decapoda macroura), crustacés décapodes, au corps très allongé et terminé par une queue composée de plusieurs feuillets, tels que les écrevisses, les langoustes, les crevettes, ete, M.

velle-Angleterre d'où ils étaient expédiés dans de gran-

des barges. Il arriva un jour qu'un des bateaux sombra près de Hellgate à dix milles de la ville avec toute sa vivante cargaison, qui recouvra sa liberté et se multiplia si bien que New-York a cessé d'être tributaire des autres villes du littoral pour sa provision de homards.

Les fièvres tremblantes étaient très communes dans certaines parties de l'Amérique du Nord, et on les combattait avec le quinquina, appelé poudre des Jésuites par les Anglais. Néanmoins, il parait que ce spécifique n'avait pas toujours l'effet désiré, et on y suppléait avec les feuilles de la sauge des jardins, Sa/via officinalis, Linn. (Labiées).

L'écorce du chéne blanc était regardée comme un

excellent remède contre la dyssenterie.

I se faisait à Albany, avec les Indiens de l'intérieur, un grand commerce de tridacnes (Clams) (1), espèce de coquillage bivalve dont la chair, séchée au soleil, était un mets favori des Indiens, et dont les écailles, converties en wampum, avaient, chez ces sauvages, la même valeur que l'or parmi les nations civilisées.

I n'y avait pas de Juifs en Suède à cette époque. Kalm, qui n'avait jamais vu d'Israélites auparavant, et qui, par conséquent, était entièrement étranger à leurs coutumes

î et à leurs manières, parle longuement de ceux de New- Î York et de leur synagogue, qu'il visita deux fois le 1er etle2 Novembre. Ils jouissaient des mêmes droits que les autres citoyens.

(1) Tridacnes (Mollusca conchifera), genre de coquilles bivalves qui vivent fixées aux rochers, Une de ces espèces, lridacna gigas, sert de bénilier dans les églises catholiques. La chair de la tridacne était M

très estimée des anciens.

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La ville de New-York fut fondée en 1623 par les Hollandais, qui lui donnèreut le nom de Nouvelle-Amsterdam, comme ils avaient déjà donné à tout le pays environnant celui de Nouvelle-Hollande. Les Anglais, sous le commandement de DesCartes (1), s'en emparèrent vers la fin de l’année 1664 Par son étendue, elle égalait Boston et Philadelphie dès 1748; mais par la beauté de ses édifices, la grandeur de son commerce et son opulence, elle leur disputait déjà la palme. Kes rues étaient bordées de platanes, d'acacias, d’ormes et de tilleuls dont le feuillage abritait des milliers d'oiseaux et de grenouilles de l'espèce rana arborea — où rainette (2).

La plupart des maisons étaient en briques : 1] v en avait encore dont le pignon donnait sur la rue.

Kalm dit que New-York, outre la synagogue et le

temple des Quakers, renfermait sept églises dignes de remarque. L'église anglaise, bâtie en 1695, deux églises hollandauses, dont une ancienne et l'autre nouvelle, une église presbytérienne, deux églises allemandes et une église française pour les réfugiés protestants.

La ville faisait un commerce étendu avec les Indes Occidentales. Mais elle n'avait pas de manufactures à cette époque. Elle importait tous ses draps d’Anvleterre.

Du 1er Décembre 1729 au 5 Décembre 1730, il était entré dans le port de New-York 211 vaisseaux, et il en était parti 222.

(1) George Carteret.—History of New Netherlands, par le Dr, O'Cal. laghan. (Note fournie par M. l'abbé Verreau |

(2?) Genre de batraciens anoures, ou batraciens qui, dans l'äge a lulte n'ont point de queue. M.

La ville était alors la capitale de la Province de New-

York. L'Assemblée Législative y siégeait une où deux

lois par année à la convocation du gouverneur, qui avoit le droit de la dissoudre à son gré, et qui, même, abusait quelque-fois de cette prérogative.

La nomination de ce haut fonctionnaire était réservée au bon plaisir du roi

Toutes les colonies anglaises étaient indépendantes les unes des autres; chacune d'elles avait ses lois particulières et sa monnaie propre, et pouvait étre considérée comme un état séparé. “Aussi,” dit Kalm, ‘“ les affaires “ sont-elles conduites, en temps de guerre, avec autant “ de lenteur que d'irrégularité ; car, non-seulement le “ sentiment d'une province est quelquefois directement

opposé à celui d’une autre, mais souvent, les vues du ‘ Gouverneur et de l'Assemblée d'une même province ‘sont différentes, et pendant que l'on se dispute sur les

moyens d'organiser la défense, l'ennemi a le temps de s'emparer des places les unes après les autres. Il est

arrivé fréquemment que pendant qu'une colonie avait à

supporter tout le fardeau de :a guerre, les provinces

voisines restaient dans une complète inaction comme si elles n’eussent eu aucun intérêt en jeu dans le conflit : ou bien, après avoir délibéré pendant deux ou trois ‘ans sur l'opportunité d'aller au secours d'une colonie sœur, elles finissaient par se déclarer contre toute intervention. Bien plus, il y a des provinces qui, non contentes de garder la neutralité, ont choisi le moment où une colonie voisine était ravagée par la guerre, pour ouvrir un commerce étendu avec l’envahisseur. C’est grâce à cet état de choses, que les Français du Canada, ‘ qui ne sont qu'une poignée d'hommes en comparaison ‘ des Anglais d'Amérique, ont obtenu de si grands avan-

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‘ tages en temps de guerre : en eflet, ces derniers ayant “ pour eux -le nombre et la puissance, devaient l’em- “ porter très facilement sur. leurs ennemis.”

“C'est, cependant,” ajoute Kalm, ‘un bonheur pour “ la couronne d'Angleterre que ses colonies de l’'Améri- - que du Nord soient avoisinées par un pays français comme le Canada. Il y a lieu de croire que le roi n'a ‘ jamais été sérieux dans ses tentatives pour expulser les Français de leurs possessions, ce qui pouvait se

‘ faire sans beaucoup de difficulté; car les colonies anglaises ont tellement progressé, que déjà elles rivalisent ‘ presque avec leur métropole par le nombre de leurs habitants et par leurs richesses. Pour sauvegarder son autorité et surtout son commerce, la mère-patrie interdit l'établissement de nouvelles manufactures ‘ dans ses provinces d'Amérique, y défend l'exploitation

des mines d'or et d'argent, leur dénie le droit de tra- ‘fiquer avec les pays qui n’appartiennent pas à la Grande-Bretagne, et ferme leurs ports aux vaisseaux étrangers. Toutes ces restrictions et ces entraves sont de nature à diminuer l'attachement des habitants des ‘ colonies anglaises pour la mère-patrie. Leur mécon- ‘ tentement est entretenu d’ailleurs par les nombreux ‘étrangers allemands, hollandais et français, établis “ dans ces provinces et qui, quoique vivant au milieu des Anglais, n’ont pas d'ordinaire une vive tendresse pour la vieille Angleterre. À ces causes de désaffection, se joignent les aspirations d'an jeune peuple, le ‘ désir de s’agrandir, l'amour du changement”

Bref, Kalm finit par dire que plusieurs colons anglais lui ont exprimé l'opinion que dans trente ou cinquante ans les provinces britanniques de l'Amérique du Nord

seraient assez fortes pour former un état par elles-mêmes E

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