‹ Mémoires de la Société historique de Montréal [microforme]Chapitre 3 sur 52 · FORT ST JEAN · texte numérisé non relu

FORT ST JEAN

pour prendre soin du fort et surveiller le transport des provisions. Le gouverneur actuel est le chevalier de Cranues (1), gentilhomme très aimable, et beau-frère de M. Lusignan, gouverneur du fort St Frédéric. Le terrain d'alentour, sur les deux côtés de la rivière, est riche et fertile, mais encore inhabité, quoiqu'on parle d'y faire des établissements au plus tôt.

Par tout le Canada, les Français donnent aux moustiques le nom de marangouins, mot emprunté à la langue sauvage (2): ces insectes sont en nombre si prodigieux dans les bois qui avoisinent le fort St. Jean, qu'on le surnommerait avec plus d’à-propos le fort aux marangouins. La situation basse et marécageuse du pays, et les forûts épaisses qui le couvrent, favorisent beaucoup leur accroissement ; ils diminueront sans doute, comme ailleurs, quand les bois seront abattus, les marais desséchés, et la culture établie.

D'après les rapports unanimes des Français, le serpent à sonnettes est inconnu dans ce voisinage, de même que plus au nord, près Montréal et Québec. Les endroits les plus reculés où on l'ait vu de ce côté, sont dans les montagnes du fort St. Frédéric. Il n’y a pas de reptiles en Canada dont la morsure soit mortelle ; tous fuient l'approche de l’homme. Je renvoie le lecteur aux notes que j'ai communiquées à notre Académie des Sciences (année 1752) concernant la nature et les habitudes du serpent à sonnettes.

Quelques personnes sont arrivés ici, ce soir, venant de Laprairie, avec des chevaux que le gouverneur m'’envoie, à ma demande. St, Jean ne compte encore qu'un

) Gannes, Voir note F ) Maringouins.

fs | an d'existence, personne ne s’y est fixé, ce qui explique la FL rareté de ces utiles solipèdes. Ces messagers avaient fu aussi apporté des lettres à M. de Ganues, de la part É. du gouverneur-en-chef du Canada, le marquis de la EN Galissonnière, en date de Québec et du 15 du mois cou- \#

rant, ainsi qu'une dépêche du vice-gouverneur de Montréal, le baron de Longueuil, cette dernière datée du 21

LU du même mois. On y marquait que j'avais été particu- 15e lièrement recommandé par la cour de France, et qu’elle | 2 désirait qu'il me füt donné toute facilité de poursuivre A ma route. Un envoi de deux petits barils de vin était [a gracieusement ajouté à ces recommandations. Dans la fi soirée, nous bûmes à la santé des rois de France et de TER Suède, au bruit d'une salve des canons du fort, ainsi qu’à Ha la santé du gouverneur-général et d’autres personnages.

Le matin, départ pour Laprairie, sur la route de Montréal. La distance entre Laprairie et le fort St. Jean est d'environ six lieues ; et entre Laprairie et Montréal, de

deux lieues et demie par la rivière St. Laurent. Nous : p longeñmes d'abord le rivage, ayant à notre droite la % ce rivière St. Jean. C'est ainsi que l’on nomme l’embou- fe ÿ chure du lac Champlain, qui se jette dans le St. Laurent. n On lui donne quelquefois aussi le nom de rivière Cham- a A plain. Après une course d'un mille français, nous d tournâmes à gauche dans les terres. Le pays est bas, e pu boisé et passablement humide pour la saison ; nous n’a- © rancions qu'avec beaucoup de difficulté. Maisil ne faut d pa pas oublier que le fort St Jean ne date que de l'été e dernier, ainsi que la route qui y conduit, ce qui ex- rl plique pourquoi elle n’a pas acquis un degré de solidité b il convenable. Deux cents hommes, à la solde du gou- " À | vernement, et recevant chacun un salaire de 30 sous par fi bi FA |

ENTRE LE KOuwT ST JEAN ET LAPRAIRIE.

jour, ont mis trois mois à faire ce chemin; les travaux seront repris l'automne prochain. Toute cette plaine est couverte de forêts, affreux séjour de millions de moustiques qui nous incommodent beaucoup. Nous sortons du bois, après avoir marché une distance de trois milles, pour entrer dans un ancien marais, aujourd'hui desséché, et d'où une belle vue s'offre à nos yeux, de tous côtés. À notre droite, à une grande distance, mais non loin du fort Champlain, nous voyons deux hautes montagnes ; nous apercevons aussi celle de Montréal— puis le chemin se continue en ligne droite. Mais bientôt après, nous retombons sur un terrain bas et humide, que nous laissons pour entrer dans une forêt de sapins, aux feuilles argentées en dessous. (1)

Nous foulons en ce moment un sol beau et riche, et qui sera sans doute très fertile lorsque les arbres auront été abattus, et qu'il sera livré à l’agriculture. Iln'y à ni rochers ni pierres près du chemin.

À environ quatre milles du fort St Jean, le pays prend un autre aspect. Il est tout cultivé, et une continuelle variété de champs de blé, de pois et d'avoine —nous ne vimes pas d’autres céréales—se présente à notre vue. Les fermes sont éloignées des unes des autres, et chacune d'elles est entourée de ses champs et de ses prairies. Les maisons, très-petites, sont bâties en bois. En guise de mousse, que l'on ne peut se procurer ici, on se sert de glaise pour boucher les fentes dans les murs. Les toits sont très inclinés et couverts en chaume. Le sol est bon, uni et entrecoupé de petits ruisseaux ; il n’y a que peu de-côteaux. La vue est fort belle, et aussi loin que mon regard peut porter, je ne

(1) Abies foliis sublus argenteis

vois que des terres en pleine culture ; tous les champs sont couverts de moissons, le blé d'été l'emportant sur les autres sortes de grains. Le sol est encore tellement fertile qu'il n’est pas nécessaire de le laisser en friche, Les forêts sont passablement éclaircies, et il est à craindre, qu'avant longtemps, le bois ne devienne très rare. Telest l'aspect du pays jusqu'à Laprairie et jusqu'à la rivière St. Laurent, que nous ne perdons plus de vue maintenant; en un mot, c'est, dans mon opinion, la plus belle contrée de l'Amérique du Nord que j'aie encore vue.

À l'heure du diner, nous arrivämes à Laprairie, qui est située sur une petite élévation, près de la rivière Nt. Laurent. Nous y passâmes la journée, ayant l'intention d'en visiter les environs avant d'aller plus loiu.

La Prairie de la Magdeleine est un petit village, sur la rive droite du St Laurent, à deux milles et demi au nord-ouest de Montréal, qui est situé sur l’autre côté de larivière. Tout le pays autour de Laprairie est plat, et ne présente presque pus d’inégalités. De tous côtés, il y a de grands champs de blé, des prairies et des pâturages. A l’ouest, coule la rivière St Laurent, dont la largeur est d’au-delà d'un mille et demi. La plupart des maisons à Laprairie, sont bâties en bois de charpente, à toits inclinés; les fentes dans les murs, sont bouchées avec de la terre glaise. Il y a quelques maisons en pierre, principalement de pierre-à-chaux noire, où de moellons ; dans ces dernières, les cintres des portes et des fenêtres sont en pierre à chaux noire. Au milieu du village, s'élève une belle église, surmontée, à sa face occidentale d'une flèche contenant des cloches. Devant la porte, il y a une croix, surchargée de sculptures représentant des

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