ER AOUT
Le gouverneur-général du Canada réside habituellement à Québec, mais il vient souvent à Montréal, et y passe généralement l'hiver. Le séjour de Québec est plus commode en été, à cause des arrivages fréquents de vaisseaux du roi, qui apportent au gouverneur des lettres auxquelles il doit répondre, et pour l'expédition d'autres affaires propres à cette saison. Pendant sa résidence à Montréal, il habite le château, qui est une grande maison en pierre, bâtie par le gouverneur-général Vaudreuil, encore aujourd’hui la propriété de sa famille, qui la loue au roi (1). Le marquis de La Galis. sonnière, parait-il, préfère Montréal à Québec, et, de fait, la situation de la première ville est beaucoup plus agréable que celle de la seconde.
Au Canada, l'échange se fait presqu'entièrement avec le papier-monnaie. C’est à peine si j'y ai vu une pièce métallique, excepté les sous français, qui sont en cuivre, mêlés d'argent en très petite quantité. Il5 sont devenus bien minces, à force de circuler, et leur valeur est estimée à un souet demi. Les billets sont écrits, et non imprimés. Voici leur origine et la cause de leur émission : le roi de France ayant trouvé trop dangereux d'en. voyer de l'argent monnayé pour la paie de ses troupes à cause des pirates, des naufrages, et d’autres accidents, ordonna à son intendant à Québec, et à son commissaire à Montréal, d'écrire des billets pour le
(1) Voir note G.
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montant des sommes dûes à ses troupes et de les distribuer à chacun des soldats. Sur ces billets il est marqué qu'ils portent la valeur de telle ou telle somme jusqu’en octobre prochain, et ils sont signés par l’intendant, ou le commissaire ; dans l'intervalle ils ont le cours de l'argent. An mois d'octobre, à un jour donné, chacun apporte les billets qu’il possède à l'intendant à Québec, ou au commissaire à Montréal, qui les échangent contre des mandats sur la France, payables à vue, en argent légal, au trésor du roi. Si le détenteur du billet n'a pas besoin de fonds, il le garde jusqu’au mois d'octobre suivant, époque à laquelle il le fera changer par l’un de ces fonctionnaires pour une lettre sur la France. La monnaie de papier ne peut être délivrée et échangée contre des traites sur la France qu’en octobre. Ces billets sont de différentes valeurs ; il y en a d’une livre, et même, je crois, de fractions de livre. Vers l'automne, à l'arrivée des vaisseaux de France, les marchands se procurent autant de billets qu'ils peuvent, et les échangent contre des billets payables par le trésor français. Ces derniers billets sont partiellement imprimés, des blancs y étant laissés pour l'insertion des noms, sommes, etc. Mais le papier courant du pays est tout écrit à la main, et par conséquent sujet à être contrefait ; aussi l’a-t-il été plus d’une fois; mais on a infligé de tels châtiments (la peine capitale le plus souvänt) aux auteurs de ces faux, que ce crime est devenu très rare maintenant. Le manque de menue monnaie est une cause de pertes pour les acheteurs et les vendeurs, vû qu'il n’y a pas de prix intermédiaire entre une livre et deux livres. (1)
(1) Le sou est la plus petite monnaie du Canada, et il a, à peu près, la valeur du penny des colonies anglaises. Une livre ou franc (c’est tout un) vaut vingt sous; et trois livres ou francs font un écu ou couronne.
Les gages d'un laquais fidèle et intelligent sont de cent cinquante francs par année, et ceux d'une servante cent francs. Un compagnon ouvrier chez un artisan gagne de trois à quatre francs par jour, et un simple
journalier de trente à quarante sous. C’est la rareté des
manœuvres qui rend les gages si élevés. Chacun pouvant sans difficulté s'établir à son compte, et vivre à son aise à peu de frais, comme fermier dans ce pays encore si peu ouvert à la culture, on n'y est guère porté. à se mettre en service ou à travailler pour les autres, Montréal est la seconde ville du Canada, par rapport à la grandeur et à la richesse, et la première par rapport à son site, qui est très beau, et à son climat, qui est doux. Un peu au-dessus de la ville, la rivière St. Laurent se divise en deux branches, et forme plusieurs iles, dont la plus considérable, celle de Montréal, a dix lieues de longueur sur quatre de largeur. La ville de Montréal est bâtie sur le côté oriental de l’île, et sur le bord d’une des branches les plus considérables du St. Laurent, occupant ainsi un site à la fois agréable et avantageux. Ælle est de forme quadrangulaire, ou plutôt c'est un parallélogramme rectangulaire, dont la ligne la plus longue court à l’est, sur le bord de la plus grande branche de la rivière. De l'autre côté, elle est entourée de champs fertiles, de belles prairies, et de bois enchanteurs. Elle tient son nom de Montréal d’une grande montagne,qui s'élève à la distance d’un mille et demi à l’ouest de la ville, et domine le pays environnant. Monsieur Cartier, l’un des premiers Français qui ont exploré le Canada avec le plus de soin, a donné à cette montagne le nom de Montréal, à son arrivée dans l'ile, en l'année 1535, quand il en fit la visite, ainsi que de la bourgade indienne d'Hochelaga. Les prêtres, qui, suivant l'usage catholique romain, donnent un nom de saint à
chaque localité dans le pays, ont appelé Montréal Ville- Marie ; mais en général le nom n'a pas pris (1), et la ville a gardé son nom primitif. Elle est passablement bien fortifiée, et entourée d'un mur élevé et épais. A l’est, elle est protégée par la rivière St. Laurent, et sur tous les autres points par un fossé profond, rempli d'eau, qui défend les habitants contre tout danger d'une incursion soudaine des troupes de l'ennemi, Cependant elle ne pourrait soutenir un long siège, parcequ'elle requiert une forte garnison, à cause de son étendue, et parce qu'elle renferme principalement des maisons de bois. Elle a plusieurs églises, dont je ne montionnerai que celles des religieux de l’ordre de $t. Sulpice, des Jésuites, des moines Franciscains, du couvent et de l'hôpital. La première, par la richesse de ses ornements, tant intérieurs qu'extérieurs, est de beaucoup la plus belle église, non-seulement de la ville, mais de tout le Canada. Les prêtres du séminaire de St. Sulpice ont une superbe maison, où ils vivent ensemble. Le collége des moines Franciscains est spacieux aussi, et ses murs sont solides; cependant il ne peut être comparé au séminaire. Le collége des Jésuites est petit, mais bien bâti. Attenar:s à chacun de ces édifices il y ade beaux jardins où les membres de la communauté peuvent faire provision de santé, tout en se donnant le plaisir de la promenade. Quelques maisons dans la ville sont bâties en pierre; la plupart le sont en bois de charpente, mais très élégamment construites. Les maisons de première classe ont une porte donnant sur la rue, avec un siège de chaque côté de la porte, où l’on vient s'asseoir pour causer et se récréer, matin et soir. Les rues principales sont droites, larges et coupées à
(1) Kalm oublie que le nom de Montréal en latin est Marianopolis. (M)
angles d” … les petites rues. Il y en a qui sont pavées, ms c'est l'exception. La ville a de nombreuses portes: à l’est, du côté de la rivière, on en compte cinq, deux grandes et trois petites;. ct sur l'autre côté il y en a pareillement plusieurs. Le gouverneur-général du Canada, quand il est à Montréal, réside au château que le gouvernement loue de la famille de Vaudreuil ; mais le gouverneur de Montréal est obligé d'acheter ou louer une maison en ville; on me dit cependant que le gouvernement eontribue au paiement du loyer.
Il y un couvent dans la ville, et un Wemi-couvent hors les murs, (1) c’est-à-dire qu'il est complet, moins la confirmation du Pape, qui lui manque encore. Dans le premier on ne reçoit pas la première fille venue, car les parents doivent payer pour l'admission une dot d’environ cinq cents écus, ou couronnes. À la vérité, il y.en a qui sont admises moyennant trois cents écus, mais elles sont obligées de servir celles qui paient davantage, On n'y prend pas de filles pauvres.
Le roi a érigé ici un hôpital pour ses soldats malades, Le patient y est pourvu de tout ce dont il a besoin, et le trésor paie douze sous par jour pour pension, soins, etc, Les médecins sont rétribués par le roi. Un officier tombe-t-il malade au service de la couronne, on le conduit à cet hôpital, où il recoit les vivres et les soins gratis; mais s'il a contracté son mal dans la poursuite de ses affaires privées, et y vient pour se faire soigner, il paie de sa propre bourse. Quandil y a de la place, on y reçoit aussi les habitants malades de la ville et de la campagne. Les remèdes et les soins des médecins leur sont fournis gratis, mais ils paient douze sous par jour pour leur nourriture.
(1) L'Hôpital des Sœurs Grises,
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Chaque vendredi est jour de marché, et les paysans viennent en ville avec des provisions, qui sont bientôt écoulées, car c’est le seul jour de marché de la semaine. Le vendredi aussi, nombre d’Indiens s’y rendent pour vendre leurs produits, et en acheter d’autres.
La déclinaison de l'aiguille magnétique est, à Montréal, de dix degrés et trente-huit minutes, ouest, M. Gillion, (1) un des prêtres, qui a du goût pour les mathématiques et l’astronomie, a tiré un méridien dans le jardin du séminaire qui, maintes fois vérifié sur le soleil et les étoiles, a toujours été trouvé très exact. J'ai comparé ma boussole avec ce méridien, en prenant bien garde qu'aucun objet en fer ne fut à proximité, et ai trouvé sa déclinaison aussi exacte que celle que j'ai déjà mentionnée.
D'après les observations de Monsieur Gillion, Montréal est à quarante-cinq degrés et vingt-sept minutes de latitude. (2) |
Monsieur Pontarion, (3) un autre prêtre, a fait des observations thermométriques à Montréal, depuis le commencement de cette année (1749). Il se sert d’un thermomètre de Réaumur, qu’il place tantôt dans une fenêtre à moitié ouverte, et tantôt dans une fenêtre grand’ouverte, et qui, par conséquent, ne doit lui donner que rarement le plus haut degré de froid dans l’atmosphère. Voici quelques unes de ses observations pour les mois d'hiver. En janvier, le plus grand froid eût lieu
(1) D'après une note que Le savant abbé Daniel, P.S.S. a eu l'obligeance de nous passer, Kalm veut parler ici de 4. Guillon, qui vinten Canada en 1742, sous la supériorité de M, Normant et ropassa en France en 1753e ‘“ Je sais par la tradition,” ajoute M. Daniel, ‘que le méridien placé sur le perron de M, le Supérieur est de la main d’un ancien Sulicien.” (M.)
(3) “M. de Pontarion, venu en 1748, du temps aussi de M. Normant et mort ici en 1777. (Note fournie par M, l’abbé Daniel.)
le 18, le thermometre de Réaumur marquant vingt-trois degrés au-dessous du point de congélation. Le jour le moins froid de ce mois fut le 31, où le mercure s'est tenu juste au point de congélation, mais la plus grande partie du mois, le thermomêtre a marqué de douze à quinze degrés au-dessous du point de congélation. En février le plus haut degré de froid eut lieu le 19 et le 25, où le thermomêtre marqua quatorze degrés audessous du point de congélation—et le plus petit, le 8, où le thermomètre s’éleva à huit degrés au-dessus, mais
il s’est généralement tenu à onze degrés au-dessous. En .
mars, le plus grand froid eut lieu le 3, à dix degrés audessous du point de congélation; les 22, 283 et 24 furent les jours les plus doux, le thermomêtre marquant quinze degrés au-dessus. La température générale du mois fut quatre degrés au-dessous. En avril, le jour le plus froid fut le 7, le thermomêire marquant cinq degrés au-dessous du point de congélation ; le 25 fut le jour le moins froid, le mercure marquant vingt degrés au-dessus du point de congélation; mais, en général, il se tint à douze degrés au-dessus.
Les observations qui précèdent sont extraites des notes de M. Pontarion ; mais d'après sa manière de les faire, je suis porté à croire que Je froid a été chaque jour de quatre à six degrés plus grand qu'il ne l’a marqué. Il a pareïllement entré, dans son journal que la glace dans la rivière St. Laurent se brisa le 8 avril à Montréal, et que la débäcle n'eut lieu que le 20 du même mois à Québec. Le 3 mai, quelques arbres commencèrent à fleurir à Montréal, et le 12, toute la végétation était couverte de gelée blanche, comme en plein hiver, La glace dans la rivière, près de la ville, atteint chaque année une épaisseur qui varie, d’après le témoignage de tout le monde ici, d'un à deux pieds.
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Causant avec quelques religieux, je les ai entendus émettre l'opinion que les étés s’allongent d’une manière remarquable en Canada, depuis que le sol y est livré à la culture ; qu’ils commencent plus tôt et finissent plus tard. Les hivers, au contraire, deviennent plus courts, tout en ne perdant rien de leur sévérité. D’après ces moines, l'été ne serait cependant pas plus chaud qu’auparavant. Les vents les plus froids à Montréal sont ceux du nord et du nord-ouest.
2 AOTT.
Ce matin de bonne heure, nous nous embarquämes en bateau pour Québec, en compagnie du second major de Montréal, M. de Sermonville. Nous descendimes la rivière St. Laurent, qui est ici passablement large, ayant à notre gauche, au nord-ouest, l'ile de Montréal, et à notre droite plusieurs iles et le rivage. Une population dense habite les bords de l'ile de Montréal, lesquels sont en pur terreau, très unis, et ne s'élèvent guère à plus de trois ou quatre verges de hauteur. Les bois ont été abattus le long de la rivière sur une profondeur d'un mille anglais. Les maisons sont bâties en bois, ou en pierre, et blanchies à l’extérieur. Les dépendances, teiles que granges, étables, etc, sont toutes en bois. Le terrain dans le voisinage de a rivière est converti en champs de blé, ou en prairies. Çà et là nous anercevons des églises qui se font face sur chaque côté du fleuve ; il est à remarquer qu’on n’est pas tenu ici de placer les clochers à l'extrémité occidentale des églises. A six milles français de Montréal, nous passons en vue de plusieurs iles de ‘différentes grandeurs, la plupart habitées ; celles qui ne le sont pas sont converties en champs de blé, plus souvent en prairies. Nous n'avons remarqué aujourd’hui ni mon-
tagnes, ni collines, ni rochers ou pierres; le pays est tout-à-fait plat, et le sol entièrement formé de terre végétale.
Les fermes en Canada sont séparées les unes des autres, de manière que chaque propriétaire a son bien entièrement distinct de celui de son voisin. Chaque église, il est vrai, est entourée d’un petit village ; mais il est formé principalement du presbytère, d’une école pour les garçons et filles, et des demeures des commerçants et artisans, rarement d'habitations de fermiers, et quand il y en a, les terres sont séparées. Les maisons des paysans sont généralement bâties sur les bords de la rivière, à une distance plus ‘ou moins’grande de l'eau, et à trois ou quatre arpents les unes des autres. Quelques cultivateurs ont des vergers, c’est le petit nombre ; mais chacun a son jardin potager.
Je tiens de voyageurs qui ont parcouru les régions occidentales du Canada, et celles arrosées par la rivière Mississipi, que les bois dans ces pays abondent en pèchers rapportant d'excellents fruits, et que les Indieus de ces contrées disent que ces arbres y sont connus de temps immémorial.
Les maisons des fermiers sont généralement bâties en pierre, ou en bois de charpente, et contiennent trois ou quatre chambres. Les fenêtres sont rarement garnies de vitres ; le plus souvent des carreaux de papier remplacent le verre. Un poële en fonte chauffe toute la maison. Les toits sont couverts en bardeaux. On calfeutre les fentes et les lézardes avec de la terre glaise. Les dépendances sont couvertes en chaume,
De distance en distance, on voit des croix plantées le long du chemin, qui court parallèlement au rivage. Cet emblème est multiplié en Canada,, sans doute afin