‹ Mémoires de la vie privée de Benjamin FranklinChapitre 17 sur 33 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Toutes pro-éminences attirent le tonnerre - Trois enfans se mettent à Tabri sous un chêne . 1/ arbre et les enfans sont frappés de la foudre > celui qui se trouve le plus près de V arbre est tué à V instant. Remarques sur leurs blessures et leurs vête mens. Jlutre exemple : six chevaux frappés de la foudre sur un navire. L/usage des paratonnerres improuvé par les dévots. ,

D ans les lettres sur P électricité, dont nous Tenons de parler , se trouvent plusieurs observations de la plus grande importance , puisqu’elles tendent à conserver la vie des hommes. Une de ces observations m’a surtout frappé, et je vais la rapporter, ainsique l’événement malheureux qui en constate la justesse. Cet article sera une leçon pour les personnes de la campagne ou autres gens peu verses dans les sciences j qui sont dans le dangereux usage de s’aller cacher sous.

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des arbres ou dans des églises quand ils entendent le tonnerre.

« Lorsque les nuages orageux , dit le docteur , passent sur une contrée les hautes tnontagnes , les grands arbres , les tours élevées1 , les pyramides , les mâts des navires, les cheminées , et en général toute espèce de pro-éminences attirent le f eu électrique , et c’est sur tous ces corps que le nuage se décharge. Il est grandement dangereux de se mettre à l’abri sous un arbre pendantam orage ; un grand nombre d’hommes et d’animaux y ont trouvé la mort. Il est plus sûr de se tenir en plein champ , et pour tme autre raison : lorsque les vêtemens sont mouillés , si un coup de tonnerre , dirigé vers la terre , vous frappe à la tête , le fluide suivra l’eau tout le long de la surface de votre corps. Ainsi , nous voyons qu’un rat mouillé ne peut être tué par l’explosion d’une bouteille électrique , au lieu qu’un rat dont le poil est sec peut l’être».

Ces faits sont constatés par un grand nombre d’exemples ; j’en rapporterai deux seulement. Le premier eut lieu , il y a quelques années , près de Lancastre , dans la province de Pensilyanie , comme je vais le raconter-

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» Trois enfans de cette ville , nés à quelques mois l’un de l’autre , et tous trois âgés de i3 ans, étoient sortis dans la campagne un z4 juillet au matin pour cueillir des cerises. Comme ils revenoient , vers les 4 heures du soir , une assez forte pluie les surprit ; et quoique déjà mouillés , ils se mirent a 1 abri sous un gros chêne, qui se trouvoit, au milieu de la grande route , éloigné de tout autre arbre d’environ l’espace de quarante verges. L’un de ces enfans s’assit contre l’arbre , ensorte que sa tête et la partie gauche de Son corps touchoient au tronc. Les deux autres étoient assis à une certaine distance , sous une branche longue et touffue. Plusieurs coups de tonnerre venant de l’ouest se firent entendre , les explosions devinrent plus fortes et plus frequentes , enfin le tonnerre tomba sur l’arbre , tua sur l’instant celui qui étoit assis le plus près, avec un chien qu’il tenoit entre ses genoux , et renversa les deux autres, qui demeurèrent pendant quelques minutes sans connoissance et sans mouvement. Cependant 1 un des deux retrouva assez de forces pour se lever , mais tout étourdi , affoibli et chancelant commo une personne ivre. Aussi- tôt qu il put re-

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fléchir sur la cause de son accident , il chercha des yeux ses compagnons ; et voyant que celui qui étoit le plus près de lui avoit quelques symptômes de vie , il s’efforça de le relever ; n’y pouvant réussir , il alla vers l’autre qu’il trouva dans la même posture où il l’avoit vu vivant , excepté que son Corps étoit un peu courbé par le coup qui l’avoit frappé à la tête ; ses yeux étoient ouverts et immobiles , et tous ses membres étoient roides , comme s’ils eussent été sans articulations. A peine remis de sa propre frayeur , et plus effrayé encore de ce spectacle , l’enfant courut le plus vite qu’il lui fut possible à la maison d’un certain John S toner, éloignée du lieu de la scène d’environ un quart de mille , où il raconta leur malheureux accident. Plusieurs personnes s’y rendirent aussi-tôt ; ils trouvèrent le second enfant étendu sur le dos à la distance d’environ cent verges de l’arbre , où l’on suppose qu’il s’étoit traîné , en voulant gagner sa maison. Ils trouvèrent l’autre dans la situation déjà décrite , ayant à son chapeau deux déchirures par où le tonnerre étoit entré , et la partie gauche de la tête , ainsi que les cheveux, endommagés et brûlés. Son

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épaule gauche étoit extrêmement livide , et l’on voyoit sur son corps plusieurs taches noires. Le lendemain il fut enterré».

» Les deux autres furent mis au lit dans un état effrayant. J’allai moi-même les voir accompagné de quelques amis. C’étoient des enfans fort sensés pour leur âge , et ils répondirent à toutes nos questions d’une manière satisfaisante. Leur ayant demandé si , à l’instant qu’ils s’étoient senti frappés , ils avoient en tendu quelque bruit : « un bruit, dirent- ils, comme si plusieurs canons eussent tiré tout-à-la-fois à leurs oreilles » ; et quant à la sensation qu’ils éprouvèrent, «il leur sembla qu’une corde de bois enflammé tomboit sur eux et les enveloppoit dans la flamme ».

» Tous les deux étoient misérablement brûlés ( si je puis me servir de ce terme en parlant du tonnerre) dans plusieurs parties de leur corps, et leur peau étoit enlevée , comme si ces endroits eussent ete couverts d’eau bouillante. La brûlure de lun, large d’environ six pouces, prenoit depuis l’épaule jusqu’à là hanche ; en quelques endroits elle s’éténdoit sur le ventre , avec une sorte de rayon à-peu-près pareil à ceux dont

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les peintres environnent le soleil. Mais l’effet le plus remarquable , et qui se trouvoit également et uniformément pareil dans les trois en! ans , c’étoit un grand nombre de trous àla partie postérieure de leur corps, les uns capables de recevoir une grosse balle , les autres un pois ou un grain de plomb ; ce qui provenoit sans doute de ce que le fluide passant à travers le corps par le plus court chemin, comme les enfans étoient assis 6 etoit déchargé dans la masse commune à travers ces parties qui étoient le plus en contact avec la terre. Un de ces enfans seulement avoit les jambes brûlées , ce que nous expliquâmes en supposant que lui seul avoit les jambes étendues contre terre , au lieu que les deux autres les avoient soulevées et posées sur le bout des talons. Nous fûmes affermis dans cette supposition en observant que celui qui avoit les jambes endommagées avoit moins souffert que les deux autres a la partie postérieure de son corps. En examinant leurs culottes , nous vîmes que l’élément destructeur y avoit fait aussi plusieurs trous correspondans exactement à ceux qu’on Voyoit à la chair. Une de ces culottes étoit de peau; h flamme élec- Partie II. t>

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trique, en la traversant, avoit laissé à chaque trou des marques de brûlure, comme en laisse , dans les expériences , l’étincelle électrique passant à travers un cahier de papier. Les bas et les souliers d’un de ce* enfans étoient criblés sans aucune marque de brûlure ; mais la veste et les bas d un autre étoient évidemment brûlés , comme s’ils avoient été atteints par les étincelles d une forge ».

» Enfin , voyant l’état de ces pauvres enfans , et considérant dans quel volume énorme de fluide ils dévoient avoir été enveloppés , nous rte concevions pas comment ils avoient pu en échapper. La seule manière d’expliquer ce phénomène ( la providence divine à part ) / étoit de dire qu’étant mouillés par la pluie avant de se mettre sous L’arbre , leurs vêtemens avoient servi de conducteurs à une très -grande partie du fluide^.

« Le second exemple eut lieu à Savannâh en Géorgie, au mois de juillet 1773. Dans un navire destiné pour l’île de Bahama , à l’ancre le lon g du quai , étoient douze chevaux. Le capitaine avoit acquitté les frais de douane , et se préparoit à mettre à la voile.

D E & E R A N K L I N. 19 lorsqu’il se forma tout- à -coup un orage affreux , comme il est assez ordinaire en cette^ saison de l’année. Le tonnerre Frappa le mât du navire, qui conduisit le fluide aux chevaux , dont dix furent tués à l’instant même. Les deux qui échappèrent ne faïsoient que d’entrer à bord du navire , et venoient d’être baignés dans la rivière 'savannah , ce qui probablement les sauva ».

Quoique les accidens occasionnés par le tonnerre soient très-fréquens dans l’Amérique septentrionale , et que l’utilité des barres du docteur Franklin y soit bien reconnue , cependant on y voit peu de maisons qui soient munies de ce préservatif. Plusieurs religieux sectaires répandus dans la Pensylvanie n’en approuvent point l’usage. C est, disent ils , une témérité , un manque de confiance en la grande cause première. Et cependant ces gens si pleins de confiance ne rejettent pas au besoin les secoms de la medecine, et ne craignent pas de se faire saigner et appliquer les ventouses pour prévenir les maladies.

, Amsi Pranklin employa cette partie de sa vie à des recherches philosophiques, à fon« der des écoles , à propager les connoissances,

et à mettre au jour une infinité d’inventions utiles à l’humanité ; et en cela il est digne de nos respects et de notre admiration. Mais nous arrivons à l’examen delà partie politique de son caractère , examen qui ne procurera pas à tous les lecteurs d’aussi agréables sensations. Quelques stances tracées sur un petit poêle en forme d’urne, invente par le docteur Franklin , et pratiqué de manière que la flamme descend au lieu de monter , rendent assez, bien nos idées sur ce sujet ».

« Il s’éleva comme Newton à une hauteur qu’on croyoit inaccessible; il vit et observa de nouvelles régions, et remporta la palme de la philosophie ».

„ Avec une étincelle qu’il fit descendre du ciel , il déploya à nos yeux de hautes merveilles ; et nous vîmes avec autant de plaisir que de surprise ses verges miraculeuses nous protéger contre le tonnerre ».

„ Oh ! s’il eût été assez sage pour suivre sans déviation le sentier que lui avoit tracé la nature , quel tribut d’éloges n’auroit pas ete dû à l’instructeur , à l’ami de l’humamte . »

„ Mais hélas ! le désir de se faire une renommée politique dégrada ses sublunes ta-

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lens ; ce désir fut en lui une étincelle infernale qui alluma la sédition ».

Ainsi la sincérité écrira sur son urne : ici repose l’inventeur renommé : son génie devoit comme la flamme s’élever vers les cieux ; mais forcé et perverti , il descend vers la terre , et l’étincelle rentre au sombre séjour d’où, elle étoit sortie »»

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