‹ Mémoires de la vie privée de Benjamin FranklinChapitre 22 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Franklin nommé à son retour gouverneur de JP ensylv anie . Il se voit alors déçu dans son attente. Nouvelle convocation générale des Etats. Le dernier discours que Fran hlin ait prononcé en public. L* église ro~ maine est infaillible ; celle d’ Angle terie n a jamais tort .

son arrivée à Philadelphie , Franklin fut reçu au port par un grand nombre de citoyens qui raccompagnèrent jusqu’à sa maison , avec de grandes acclamations de joie , tandis que les canons et les cloches l’annoncoient aux campagnes. Tous les habitans de Philadelphie s’empressèrent de lui donner à l’envi cfes marques d’estime et de vénération. Le congrès, l’université et plusieurs autres sociétés lui présentèrent des adresses remplies d’affection ; et en octobre suivant , il fut élu gouverneur de Pensylvanie , place qu’il occupa jusqu’en octobre 1788.

Rien ne peut égaler la joiequ’avoient res-

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sentie les Américains en apprenant que le roi de France ayoit reconnu leur indépendance. Pleins de toutes les chimères dont le docteur les ayoit bercés, il& ne doutoient pas que leur constitution démocratique ne devînt pour l’univers entier, un objet d'admiration. Peur commerce deyoit être libre comme l’air, leurs vaisseaux dey oient Couvrir l'Océan , et leurs manufactures, aidées par l'innombrable quantité des émigrans européens , dey oient être les plus florissantes du monde. Enfin , toutes les nations dévoient convoiter leurs sourires et redouter leurs regards de colère , et la Grande-Bretagne , non seulement révo*quer son acte de navigation, mais encore solli citer iafaveur de leur alliance.

Tel deyoit être, au retour de la paix , l’état brillant des Américains ; mais élevé à la place de premier magistrat , le docteur Fram- Jdin se vit étrangement.déçu dans s orna trente. L'état sur lequel il présidoit étoit déchiré par des factions , et les autres états de l’union avoient perdu tout leur crédit ; le gouvernement y étoit sans force et sans dignité , leur commerce étoit circonscrit et leurs marchands étoient en faillite. A la fin 011 jugea qu’il étoit indispensablement nécessaire d’en

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venir à une convocation générale des Etats , de faire un nouvel effort pour regagner du crédit , et de former une constitution plus énergique. Ils s’assemblèrent de nouveau à Philadelphie en 1788. Franklin y parut comme représentant pour l’état de Pensylvanie. A la conclusion de leurs délibérations on rapporte que le docteur prononça le discours suivant :

M. db Préside k- t,

35 J’avoue que je n’approuve pas en entier *y la constitution actuelle ; mais je n’ose pas » affirmer que je ne l’approuverai jamais ; » j’ai long-temps vécu: maintes fois je me suis vu forcé après plus ample informa- » tion , ou après de plus mûres délibérations , de changer d’opinion, meme dans des » matières de la plus grande importance. 33 Plus j’ai avancé en âge plus j’ai appris à 33 me délier de mon propre jugement, et à rb respecter celui des autres. La plupart des 33 hommes , comme la plupart des sectes ré- >3 llgieuses, croient posséder seuls la vérité, 33 et nomment erreur et mensonge tout ce

» qui s’écarte de leur système. Siècle , de la

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y> religion protestante ,'dit au pape, dans une » dédicace : la seule différence qui existe » entre votre église et la nôtre ^ quant à leurs » opinions sur la certitude de leur doctrine , w c’est que l’église Romaine est infaillible , >» et que l’église d’Angleterre n’a jamais tort.

Quoique plusieurs individus aient une !» opinion presque aussi haute de leur pro- » pre infaillibilité que de celle de leur secte , 55 personne n’a peut-être exprimé cette opis> mon au ssi naturellement qu’une jeu ne fran- >3 çoise, dans une petite dispute avec sa sœur. 33 Je ne sais dit-elle comment cela se fait, >5 mais je ne trouve personne que moi qui >5 ait toujours raison

33 Dans ces sentimens , M. le président, 33 j’adhère à la constitution, et je l’adopte » avec ses défauts , s’il y en a ; parce que >d je crois qu’il nous faut absolument un *> gouvernement général et qu’il n’est point >3 de gouvernement^ quelle qu’en soit la for- 35 me, qui ne puisse être bon s’il estbien ad- >3 ministre ; je crois aussi que celui que nous 35 adoptons peut être bien administré pen- 33 dant une suite d’années , et que s’il vient 33 à dégénérer en despotisme, inconvénient « que jusqu’à-présent aucun autre gcuver-

55 nement n’a pu éviter , au moins ce ne sera >5 que quand le peuple deviendra assez cor- 55 rompu pour ne pouvoir plus être régi que t>5 par un despote. Je ne sais pareillement 5> si quelqu’autre assemblée pourrait faire 55 une meilleure constitution , car toutes les >5 lois que plusieurs hommes se l'assemblent 55 pour mettre en commun leurs réflexions 55 et leurs lumières 3 il est impossible que î> leurs préjugés , leurs passions , leurs er- 55 reurs , leurs intérêts locaux et person- »5 nels ne s’assemblent pas avec eux. Peut-on 55 attendre d’une assemblée ainsi composée 55 un ouvrage parfait ? Je suis même étonné 55 de voir que le système établi par nous 55 soit si près de la perfection ; je le crois 55 fait pour étonner également nos ennemis , 55 qui espèrent entendre dire au premier s> jour que nos assemblées ne sont que tu- 55 multe et confusion , que nos états sont sur 55 le point de se désunir , et que les Amé- 55 ricains ne se réuniront plus que pour se 55 couper la gorge.

»5 Ainsi j’adhère , M. le président, à cette constitution , parce que je n’en attends pas une meilleure, et parce que je ne suis pas » sur qu’elle ri’est pas là meilleure que nous

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» puissions avoir. Je sacrifie donc mon opix> nion au bien général; si j’ai cru y apper- 55 cevoir des défauts , je n’en ai jamais dit y> un seul mot étant chez l’étranger. Ces er- 33 reurs , si elles existent, ont pris naissance dans ces murs : elles doivent y mourir;

» mais si quelqu’un de nous ^ de retour au- 33 près de ses constituans, se permettoit de 35 leur répéter les objections qu’il auroit cru 33 devoir faire contre quelque partie de la » constitution ; si , pour soutenir ces objec- 33 dons , il cherchoit à se faire des partisans , 33 peut-être que nous, de notre côté, nous 33 chercherions à empêcher que ces idées ne 33 fussent généralement reçues , et par-là nous 33 perdrions les uns et les autres les effets et les 33 avantages qui doivent naturellement résul- 33 ter de notre unanimit é, réelle ou apparente* 33 tant pour nous mêmes qu’aux yeux des na- 33 dons étrangères. La force et l’efficacité 33 d’un gouvernement, pour faire et assurer 33 le bonheur du peuple , dépendent en tres- 33 grande partie de l’opinion ; je dis de l’opi- 33 nion généralement établie , de la bonté de 33 ce gouvernement , aussi bien que de la sa- 33 gesse et de l’intégrité de ceux qui gou- 33 vernent 33.

Vie

” J’espère donc que pour notre bien, pour » celui du peuple , pour celui de notre pos- ** tente nous nous reunirons tous de cœur *» et de volonté ; que tous nos efforts ten- » dront désormais à faire chérir et respecter

cette constitution par -tout où notre in- ^ fluence pourra s’étendre, etqu’enfin nous 53 ne nous occuperons plus que des meilleurs >5 moyens à employer pour la bien admi- 53 nistrer.

>3 Je desire sur-tout, M. le président, que

chaque membre de l’assemblée auquel il 3# peut rester encore des objections à faire >3 contre la constitution veuille bien , en >3 cette occasion , douter un peu avec moi » de son infaillibilité , et , pour manifester 53 notre unanimité, souscrire de son nom cet *> acte public. »

Alors il fit la motion d’ajouter à la fin du procès - verbal des délibérations la formule suivante :

* Fait en l’assemblée générale par le cou- *> sentement unanime, etc f. Et cette motion fut adoptée.

Ce discours fut le dernier qu’ait prononcé le docteur Franklin en qualité d’homme

DE B* F R A N K L I K. 6 1 public ; mais tant qu’il conserva la vigueur de ses facultés , ses admonitions politiques firent gémir lapresse. On n’ abandonne presque jamais les études et les occupations auxquelles on s’accoutuma dans sa jeunesse. Ainsi nous voyons le révérend M. JohnWesley , à Page de 87 ans , prêcher à Batli , et faire encore tous les ans sa tournée dans le royaume ; ainsi le docteur Franklin , dans un âge presqu’aussi avancé , étoit encore journellement occupé de ses idées favorites , et rassembloit toutes les semaines dans sa maison une société politique et philosophique. Le poëte a dit avec raison :

Quo semel est wnbuta recens servabit odorem

Testa diïi.

Avis aux émigrans . T? eu de gens sont fort riches en Amérique. Neuf collèges y sont établis. Les artisans et laboureurs honorés en raison de leur utilité. La naissance y est inie denrée sans valeur. Quelle espèce de gens peuvent émigrer en Amérique ? Les artisans mécaniques y sont plus à leur aise que Les autres.

Franklin ne s’est jamais distingué comme orateur. Dans les sociétés soit publiques soit privées y rarement il importuna son auditoire par de longs discours. II avoit coutume, au contraire, de cacher soigneusement son propre sentiment et d’épier , de lire sur les ligures quel étoit celui des autres.

Comme écrivain , ses productions sont eu grand nombre ; mais elles ne consistent guères qu’en petites pièces sur des sujets philosophiques , politiques , économiques , la plupart relatives aux affaires actuelles. Tel est son dernier morceau intitulé ; In-

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» formation à ceux qui desireroient passer » et s'établir en Amérique :» , dont le but est d'encourager les laboureurs et ouvriers qui voudraient émigrer en ce pays. Comme cet écrit n'est pas fort long , nous allons le transcrire en entier.

cc Plusieurs particuliers d'Europe ont témoigné à l'auteur de cet avis, directement ou par lettres , le désir qu'ils avoient de se transporter et de s’établir dans notre continent. La connoissance exacte qu'il a de ces contrées lui a fait voir qu’un semblable projet n’étoit que l’effet de l'ignorance et des fausses idées que l’on se formoit de ce qu'il y avoit à espérer ici , et c’est pour prévenir cette méprise et épargner un voyage inutile et coûteux aux personnes à qui cette émigration ne convient pas 9 qu’il a jugé à propos de donner sur cette partie du monde des notions plus claires et plus vraies que celles qui paroissent jusqu’à ce jour s'être accréditées dans les esprits >?.

55 Nombre degens se sont imaginés que les habitans du nord de l'Amérique sont riches ; qu'ils sont en état et dans la disposition de récompenser toute espèce d’industrie ; qu'ils sont çn même*temps fort ignorant

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dans toutes les sciences , et que par conséquent les étrangers qui possèdent des talen* dans les belles-lettres , dans les beaux arts , etc. doivent être ici fort reclierchés , et assez bien payés pour devenir riches en peu de temps ; qu’il y a aussi quantité d’emplois lucratifs que les habitans du pays ne sont pas propres à remplir ; que „ comptant parmi eux peu de gens de famille , les étrangers qui ont de la naissance doivent être ici fort respectés et dans le cas d’obtenir sur-le-champ les meilleurs de ces emplois qui peuvent faire leur fortune ; que, pour encourager les émigrations d’Europe , nos différons gouverne mens non-seulement payent les frais du transport , mais même donnent gratuitement des terres aux étrangers , des nègres pour les cultiver, des instrumens d’agriculture et des têtes de bétail. Ce sont autant de chimères , et ceux qui arriveront en Amérique sur de pareilles espérances se trouveront étrangement trompés ».

ce La vérité est que , quoique le peuple de ce pays ne soit pas en général aussi pauvre que celui d’Europe , cependant il y a trèspeu de gens qui dans l’ancien monde pourraient passer pour riches. Ce qu’on voit ici

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le plus généralement , c’est une heureuse médiocrité. Il y a peu de grands propriétaires de terre , peu de fermiers ; il faut que le peuple cultive lui-même ses terres , ou s’attache à quelque métier ou négoce ; trèspeu sont assez riches, pour vivre oisivement de leurs rentes ou revenus , ou pour payer aussi cher qu’en Europe les ouvrages de peinture , de sculpture , d’architecture , et toutes les productions de l’art qui sont plus curieuses qu’utiles. Aussi ceux des Américains qui ont eu du talent naturel pour ces sortes d’arts ont tous quitté le pays pour l’Europe , où leur travail est plus convenablement récompensé ».

« Il est vrai que les belles-lettres et les ma« thématiques sont fort estimées parminous ; mais en même-temps on est ici beau coup plus instruit en ce genre qu’on ne le croit communément. Nous avons déjà neuf collèges ou universités , savoir : quatre dans la Nouvelle Angleterre , et un dans chacune des cinq provinces appellées New -York, New-Jersey , Pensylvanie , Maryland et Virginie , lesquels sont pourvus de professeurs très-habiles , outre un grand nombre d’académies moins considérables. On y élève les "Partie II. E

jeunes gens dans l’etude des langues et uans les connoissances nécessaires pour toutes les professions qui appartiennent à la théologie, à la jurisprudence et à la physique».

« Il est vrai que les étrangers ne sont point exclus de ces professions , et que no’.re population rapide leur donne partout V espérance de pouvoir partager ces sortes d’emplois avec les habitansdu pays.»

« Il y a peu d’offices civils , et pas un de superflu , comme on en voit en Europe. C’est même une règle établie dans quelques-uns de ces états , qu’aucun emploi ne soit assez, lucratif pour exciter la cupidité ; l’article XXXVI de la constitution de Pen-

Sylvanie est conçu en ces termes : « Comme » chaque citoyen, pour s’assurer une exis- » tence indépendante , est obligé , s’il n’a ,, pas un revenu suffisant , d avoir une

, profession , un métier , un commerce

» ou une ferme qui le fasse subsister hor> » nêtement , il n’est ni nécessaire ni utile » d’établir des emplois lucratifs dont les » effets ordinaires sont , dans ceux qui les » possèdent ou qui y aspirent , une dew pendance et une servitude indignes d’hom- » mes libres , et dans la niasse des citoyens,,

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» des querelles , des factions , la corruption » et le désordre ; en conséquence , toutes » les fois qu’un office , par augmentation » de droit ou autrement j deviendra d’un » assez grand revenu pour être ambitionné » par beaucoup de gens , le gouvernement « doit en diminuer les profits ».

» Ces principes étant plus ou moins établis dans tous les Etats-Unis , on voit qu© ce n est pas la peine qu’un liomme qui a. de quoi vivre dans son pays s’expatrie dans. 1 esperance d’obtenir un emploi civil en Ameiique ; quant aux emplois militaires,, ils finissent avec la guerre au moment où les armees sont licenciées. «Te conseiilerois encore bien moins de venir ici fans autre recommandation que la naissance. C’est une denrée qui a sa valeur en Europe , mais qu’on ne sauroit porter à un plus mauvais marché que celui d’Amérique , où l’on ne dit jamais d’un étranger qui est-il? mais que fait-il ? s il exerce une profession utile , il est le bien venu , et s’il se comporte bien , il sera respecté de tous ceux qui le connoîtront ; mais s’il n’est qu’homme de qualité , et que d’après ce titre il ait besoin de vivre aux dépens du public par

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quelques emplois ou salaires il sera méprisé et négligé. Ici un laboureur , un artisan même est honoré en raison de l’utilité dont il est. Le peuple est dans l’usage de dire que Dieu lui-même est le plus grand artisan qu’il y ait dans l’univers ».

» On aime beaucoup et l’on cite souvent la remarque d’un nègre qui disoit en parlant des blancs : « Ils font du nègre un oui» vrier , du cheval un ouvrier , du bœuf » un ouvrier , de tout un ouvrier , excepté j* du cochon. Pour celui-là , il ne travaille m point ; il mange , il boit , il se promène , » il va dormir quand il lui plaît ; il vit » comme un gentilhomme ». Suivant cette manière de penser des Américains , chacun d’eux sauroit beaucoup plus de gré à uii généalogiste qui prouveroit que ses ancêtres et alliés ont été , depuis dix générations y laboureurs , forgerons , charpentiers , tourneurs , tisserans , tanneurs , ou même cordonniers , et par conséquent des membres utiles à la société , que s il prouvoit que ses aïeux étoient des gentilshommes , c’est-à-dire des hommes qui ne sont bons à rien qu’à vivre aux dépens du travail d’autrui [fruges consumere nati ) , jus-

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qu’au moment où leur mort laisse leurs biens à dépecer , comme la carcasse du gentilhomme cochon du nègre. »

« A l’égard des encouragemens que les étrangers pèuvent attendre du gouvernement , il n’y en a point d’autres que ceux: qui dérivent des bonnes loix et de la liberté. Les étrangers sont bien venus , parce qu’il y a assez de place pour eux tous , et qu’en conséquence les anciens habitans les voient sans jalousie : les loix les protègent assez pour qu’ils n’aient pas besoin de la protection des grands , et chacun peut jouir en sûreté des fruits de son industrie ; mais quiconque n’apporte pas de fortune avec soi doit travailler et se rendre industrieux pour vivre» Un ou deux ans de résidence lui donnent tous les droits du citoyen ; mais il n’arrive pas à-présent , quoiqu’on puisse l’avoir fait anciennement , que le gouvernement paie les étrangers pour devenir colons » en faisant les frais de leur voyage et leur donnant des terres , des ustensiles , des nègres , des bestiaux et autres avances de toute espèce. En un mot , l’Amérique est tme terre ‘de travail , et nullement ce que-

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ies Anglois appellent Lubberland ( le séjour de la paresse ) , et les François un pays de Cocagne , où, dit -on , les rues sont pavées de pains à moitié becquetés , et les maisons couvertes de gâteaux , et où les oiseaux volent tout rôtis en criant : ce Venez nous manger ».

« Quelle est donc l’espèce de gens pour qui un établissement en Amérique soit unparti convenable ? Quels sont les avantages qu’ils peuvent raisonnablement espérer ? C’est ce que je vais expliquer. »

« La terre est à bon marché dans le continent à cause de nos forêts qui sont inhabitées , et qui de long-temps ne seront peuplées , en sorte qu’une centaine d’acres de sol fertile et couvert de bois , dans beaucoup d’endroits auprès des frontières , ne coûte pas plus de huit ou dix guinées ; ainsi des jeunes gens laborieux et actifs , qui counoîtront bien la valeur des terres , l’éducation des bestiaux , deux choses qui sont à peu-près les mêmes ici qu’en Europe , peuvent aisément s’établir parmi nous. Quelques épargnes prises sur la bonus wionnoie qu’ils reçoivent en travaillant d’abord pour autrui , les mettent en état d’aclic-

ter du terrein et de commencer leur plantation , assistés de la 'bonne volonté de leurs voisins et d’un peu de crédit. Beaucoup de pauvres Anglois , Irlandois , Ecosso:s et Allemands sont devenus , par ce moyen , en peu d’années . de riches fermiers , au lieu que dans leur pays , où tontes les terres sont bien peuplées , et où le travail journalier -est à bas prix , ils n’auroient jamais pu sortir de la chétive condition où ils éjtoient nés. » «La salubrité de Fair et du climat , Fabordance des bonnes denrées, la certitude de subsister par la culture de la terre , qui encourage à se marier de bonne heure , accroissent rapidement en Amérique la population qui , déjà féconde par elle- même , augmente encore tous les jours par l’adoption des étrangers : delà vient que l’on y a continuellement besoin d’un plus grand nombre d’artisans de toutes espèces nécessaires et utiles , pour bâtir des maisons aux cultivateurs , et leur faire les meubles et les outils les plus grossiers qui ne peuvent pas être facilement tirés d’Europe. Un ouvrier passable en ce genre est sûr de trouver de l’emploi et d’être bien payé , d’autant pin* qu’il ne faut point ici de maîtrise , et qu’il

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n’y a aucune loi prohibitive qui empêche les étrangers d’exercer le métier qu’ils savent. S’ils sont pauvres , ils commencent par s’engager pour quelques années ou travailler à la journée ; et s’ils sont sobres j industrieux, frugals , iis deviennent bientôt maîtres , se mettent dans leur ménage , se marient , ont des enfans et deviennent de respectables citoyens. Aussi les personnes d’une fortune médiocre qui* ayant beaucoup d’en fan s , désirent de les élever dans le travail et de laisser un état assuré à leur postérité , trouvent en Amérique des facilités qu’on n’a pas en Europe. »

« L’on peut ici , sans rien perdre dans l'opinion , apprendre et exercer toute sorte de métiers , et même plus on est habile , plus on est respecté. De très-minces çapitaux placés en fond de terre , qui de jour en jour augmentent de valeur à mesure que la population s’accroît , offrent la perspective assurée d’une ample fortune à laisser à ses enfans. Celui qui écrit cet avis a vu plus dune fois des possessions considérables achetées pour environ cent quarante livres par centaine d’acres ^ dans des terreins qui ëtoient alors frontières de Pensylvanie , se

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vendre au bout de vingt ans environ quarante livres l’acre , lorsque nos établisseinens se sont étendus plus loin. L’acre d’Amérique est le même que celui d’Angleterre ou de Normandie. 35

cc Ceux qui voudront connoître les gouvernemens de l’Amérique feront bien de lire les constitutions de chacun des états-unis , et les articles de la confédération qui les lient tous ensemble par un même intérêt , sous la direction d’une assemblée appellée congrès. Ces constitutions ont été imprimées en Amérique , par ordre du congrès ; on en a fait deux éditions à Londres^, et on en a publié dernièrement à Paris une bonne traduction françoise ».

« Ces dernières années, plusieurs souverains d’Eijjjope 9 considérant l’avantage qu’il y auroit pour eux à naturaliser dans leurs états toutes sortes de productions et de manufactures , de manière à en diminuer l’irapor-. talion, ou à la rendre inutile ^ ont entrepris d’attirer chez eux , par des appointemens considérables , des privilèges et autres encouragemens , les artisans étrangers. Bien des gens qui se prétendent habiles dans le travail des grosses manufactures, et qui.

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croyant que l’Amérique doit en avoir besoin ^ et que le congrès doit être disposé à imiter les princes dont je viens de parler , ontpro-* posé de venir ici sous la condition que leur passage seroit payé , qu’on leur donneroit des terres, qu’on leur assignerait des gages ,• qu on leur accorderait des privilèges exclusifs pour un temps marqué ».

« Ces gens-là n’ont qu’à lire les articles de la confédération , ils verront que le congrès n a ni pouvoir ni argent pour des projets de cette espèce > et que si l’on donne quelque encouragement de cette nature , il ne vient jamais que de la disposition particulière de quelqu’un des états -unis. Cela même n’a guères eu lieu, et a très-rarement réussi* Le pays n’étant pas encore formé pour ces sortes ci’établissemens , on ne pourrait pas donner les enoourageznens nécessaires aux particuliers pour élever des manufactures , à cause de la cherté de la main-d’œuvre et de îa difficulté de retenir des ouvriers , chacun d’eux désirant de devenir maître , et la facilité d’avoir des terres à y il prix les engageant à quitter leurs métiers pour l’agriculture».

« Si quelques manufactures ont prospéré , c’étoient celles qui demandent peu de bras ,

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et dont le travail se fait en partie avec des machines. Les marchandises qui sont d’un gros poids et de peu de valeur ne pouvant pas payer les frais du transport , on trouve mieux son compte à les manufacturer dans le pays qu’à les faire venir de loin , et partout où il y aura un nombre suffisant d’acheteurs , la vente en sera avantageuse ».

«Les fermes en Amérique produisent beaucoup de laine et de lin ; mais rien n’en est exporté ; tout est travaillé Sur les lieux, et employé dans la maison. On a essayé dans quelques provinces de faire de grandes provisions de laine et de lin , dans le dessein d’employer beaucoup d’ouvriers et de faire de grands magasins de marchandises : on y a entièrement échoué , parce que les étoffes de cette espèce coùtoient moins cher en venant d’Europe. Lorsqu’on a sollicité le gouvernement de venir au secours de ces entreprises , soit en donnant de l’argent , soit en imposant des droits Sur l’importation des mêmes marchandises , cette demande à été rejettée d’après ce principe , que si le pays est en état d’avoir de pareils établissemens , ils seront avantageux aux particuliers qui s’en chargeront , et que s’il

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ne 1 est pas } c’est une folie de vouloir forcer la nature ».

«Les grandes manufactures demandent un grand nombre de journaliers pauvres qui travaillent à bon marché. Ces pauvres se peuvent trouver en Europe , mais non pas en Amérique, du moins jusqu’à l’époque où* toutes les terres étant exploitées et cultivées , la partie du peuple qui ne pourra pas être employée à l’agriculture aura besoin d’un autre travail ».

« Les manufactures de soie, ajoute-t-on, sont comme naturelles à la France , et celles de draps à l’Angleterre. Pourquoi ? parce que le sol produit en quantité la matière première ; mais si la France veut ayoir des manufactures de draps , comme elle en a de soie , et si l’Angleterre en veut avoir de soie ^ comme elle en a de draps , c’est une opération contre nature , qu’il faut soutenir par des prohibitions réciproques et des droits exorbitans sur l’importation respective , ce qui donne en effet aux ouvriers le moyen d’exiger un plue haut prix du consommateur; mais ce qui ne les rend ni plus riches ni plus heureux , parce qu’alors ils boivent dava tt* tage et travaillent moins ».

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« Voilà les raisons qui font refuser ici toute espèce d’encouragement à de semblables projets. Aussi le peuple n’est rançonné ni par les coiîimerçans ni par les artisans. Si le commerçant veut vendre trop cher des souliers apportés d’Europe , on va en acheter chez celui qui en fait, et si ce cordonnier met son ouvrage à trop haut prix, on va chez le commerçant; de manière que les deux professions se contiennent l’une l’aùtre dans de justes bornes. Il est pourtant vrai que le cordonnier d’Amérique, tout compte fait, retire beaucoup plus de son travail que le cordonnier d’Eu-. rope, parce qu’il peut ajouter au prix de sa marchandise une somme à-peu-près égale aux frais de commission , de fret , de risque ou d’assurance , etc. , nécessairement portés en compte par le commerçant. Il en est de même de tous les arts méçhaniques. Ceu± qui les exercent sont ici généralement beaucoup plus à leur aise qu’en Europe , et peuvent amasser du bien pour leur vieillesse et pour leurs enfans , en proportion de leur économie. C’est donc particulièrement à cette classe d’hommes qu’il convient de se fixer en Amérique ».

Chez les nations depuis long-temps éta-

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folies en Europe , arts, métiers, professions, fermes , tout est si rempli que le pauvre a bien de la peine à placer ses enfans de manière qu’ils puissent gagner ou même apprendre à gagner honnêtement leur vie.

Les artisans , qui craignent d’avoir des rivaux dans leur état , ne veulent recevoir des apprentifs qu’en exigeant une pension , des frais d’entretien et autres dépenses auxquelles les parens ne sauroient subvenir. II arrive donc que les jeunes gens sont entraînés dans l’ignorance de tous les arts utiles , et forcés , pour subsiter , de se faire soldats , valets , ou voleurs ».

« En Amérique , la population rapide des liabitans ôte aux artisans cette crainte d’avoir des rivaux : ils reçoivent volontiers des apprentifs , dans l’espérance de profiter de leur travail pendant l’espace du temps stipulé , après qu’ils auront appris leur métier. C’est un moyen très- facile pour les pauvres familles de faire instruire leurs enfans ; car les artisans désirent tellement d’avoir des apprentifs, que beaucoup d’entr’eux vont jusqu’à donner de l’argent aux parens , pour avoir des garçons , depuis dix jusqu’à quinze ans , qu’ils engagent en qualité d’apprentifs

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jusqu’à vingt-un. Beaucoup de pauvres gens , à leur arrivée dans ce pays , ont par ce moyen trouvé tout de suite assez d’argent pour acheter une terre qui a suffi à leur établissement et à la subsitance de leur famille ».

« Ces contrats d’apprentissage se font devant le magistrat , qui règle les clauses suivant là raison et l’équité ; et comme on a en vue de donner à l’état un citoyen utile , le maître s’engage par un brevet , et promet que pendant tout le temps convenu , non-seulement i’apprentif sera nourri, vêtu, blanchi, logé convenablement , et qu’à l’expiration du bail on lui donnera un trousseau tout neuf , mais encore qu’on l’instruira complettement dans le métier de son maître , ou d ans quelqu’autre , et qu’on lui apprendra à lire , à écrire et à compter , afin qu’il puisse dans la suite gagner sa vie , et devenir â son, tour maître et père de famille. On dorme à l’apprentif ou à ses parens une copie de ce brevet , et le magistrat en tient le registre , afin qu’on puisse y avoir recours , dans le cas où le maître ne rempliroit pas ses engagemens dans tous les points ».

« Le désir qu’ont les maîtres d’employer

beaucoup de mains à travailler pour eux les dispose à payer les frais de passage pour des personnes de l’un et de l’autre sexe qui., en arrivant , se mettent à leur service pour un , deux , trois ou quatre ans ; ceux qui savent aejà un métier , s’engagent pour un temps plus court en proportion de leur habileté et des services qu’ils peuvent rendre ; ceux qui n’en savent point s’engagent pour un temps plus long , en considération de l’avantage qu’ils trouvent à apprendre un métier, ce que l’indigence ne leur auroit pas permis dans leur patrie ».

«La médiocrité des fortunes, qui est presque generale en Amérique , oblige tout le monde de faire quelque chose pour subsister. Les ^vices qui naissent de l’oisiveté sont en grande

partie prévenus ; le travail et l’emploi du temps sont , dans la nation , les gardiens de la morale et de la vertu. La jeunesse y trouve rarement de mauvais exemples , ce qui doit être pour les parens une réflexion bien consolante. Ajoutez à cela que la religion ^ quelque nom qu’elle porte , est non-seulement tolérée , mais respectée et pratiquée. I/atheismë est inconnu ; l’incrédulité est rare et secrette. Des personnes sont parvenues

DE B. F R A N K'L I N.' Sï tenues à un grand âge sans que leur piété ait été blessée par Ja vue d un alliée ou cl’iir* incrédule. 11 semble que l’Être Suprême ait voulu faire voir , par les faveurs - qu’il a répandues sur cette contrée , combien la tolérance universelle et la fraternités qui règne entre toutes les sectes sont un présent agréable à ses yeux ».

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