CHAPITRE VII
'Réfutation de l'écrit dé Franklin . Les emplois civils et militaires fort rares en Amérique. La fripponnerie fort en usage en ce pays. Condition malheureuse des planteurs , et difficultés ds l étabissement. Le grog , boisson pernicieuse et fort usitée en Amérique.
Po d r prévenir les pernicieux effets que pourroit avoir pet écrit , nous croyons nécessaire d’opposer un antidote aux instructions émigrât! ves du docteur. Je vais donc les examiner brièvement et avec impartialité , et produire les autorités de plusieurs écrivains respectables , par lesquelles on verra que les citoyens d’Amérique ne sont pas, en général , plus heureux que ceux qui vivent sous la bénigne influence de la
constitution britannique, (i)
(i) Dans les circonstances actuelles , cette dissertation peut servir aussi à désabuser quelques François qui seraient tentés d’émigrer»
e Ë. Franklin1; tc Tout homme , dit le docteur , qui a les » moyens de vivre dans son pays ne doit » point s expatrier dans l’espérance d’obte- »> nir en Amérique quelqu’emploi civil qui ** lui soit profitable. Quant aux emplois » militaires , il n’y en a point lorsque la » guerre est finie et que les armées sont li- » cenciées. »
Nous sommes sur ce point parfaitement de l’avis du docteur. Fort peu d’emplois civils méritent en Amérique l’attention d’un homme doué de quelque talent ; et dès long* temps avant la paix leurs emplois militaires ne donnoient à Ceux qui les occupoient ni honneur ni réputation*
«Les encouragemens que le gouvernement » offre aux étrangers sont uniquement ceux * clui dérivent des bonnes loix et de la lfr bertéé n
Est-il quelque sujet de la Ürande-Bretagna qui puisse imaginer que ces états naissans soient capables de fairede meilleuresloix qüa celles qui existent dans leur patrie ? On peut, affirmer, sans crainte d’être démenti, qu’ont n y trouve point une plus grande sûreté * soit pour la vie , soit pour la liberté , soit pour les propriétés , que dans la Grande*
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Bretagne. On peut se fier à un acte du parlement britannique , relativement à toute espèce de propriété. Mais ' les Américains peuvent-ils encore avoir quelcjue confiance ' en un acte de quelqu’un de leurs états , relativement aux diverses émissions dé leur papier monnaie ? - L’expérience prouve le contraire. — Leurs législatures ont Lustre tout le monde. « Il n ’en est pas une qui ait *>,,£ait le bien , pas une seule». Même depuis la paix elles ont établi l’iniquité pour loi ; elles ' se sont écartées des principes de la droiture et de la justice , en faisant des loix par lesquelles les contrats privés ont été violés , les créanciers trompés , et des milliers même de leurs! propres soldats > après avoir souffert dans - la guerre le fioid , la jindlté et la faim , frustres de leurs salaries.
On assure . et tout le monde s en plaint y que de toutes les dettes contractées par- le peuple de ces états , il en est rarement une seule qui soit ponctuellement acquittée, mttis qu’on y emploie des artinces de tonte espèce pour en différer le paiement et finalement pour l’éluder. Gomment songer sans frémir que * les loix et la justice d vin pays peuvent , je ne dis pas toleiei ,
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mais conniver en quelque sorte à la fraude et à la fripponnerie P Et F on- peut dire qu’aucun peuple n’a fait dans aucune science de plus rapides progrès que n’en ont fait les Américains dans celle de tromper , pendant le court espace de ces six dernières années* Cette licence excessive , quand même elle n’auroit aucune influence nuisible sur leurs vues pour 1 ^avenir , produit dès- à-présent et produira toujours une foule d’effets désastreux. Elle ruine les ouvriers , enve~ loppe les marchands dans d’innombrables, difficultés , et porte la perplexité et le découragement dans Famé de l’honnête cultivateur. Les frippons sont le fléau delà société* et sur-tout de leurs voisins ; il s’en trouve dans toute l’étendue des états-unis un si grand nombre qu’on est dans la constante nécessité d’y soupçonner tout le monde ; et ce mauvais exemple , lucratif en apparence, fait déjà une impression effrayante Sur la génération naissante. Par les menées de tous ces coquins un honnête homme devient bientôt la proie des gens de loi y et c’est tomber de Caryhde en Syïlo . Si/ ce fatal attachement à des principes dépravés continue en Amérique , il tend directement à
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cbrrompre jusqu’à la nouvelle législature fédérale et à la rendre frauduleuse comme les législatures d’états , dont la négligence dans la distribution de la justice a mérité J’horreur universelle.
« Quelles sont donc les personnes , conr> tinue le docteur , auxquelles l’émigration »» en Amérique peut être avatageuse , et quels » sont les avantages qu’elles peuvent raison- >» nablement en espérer ? De jeunes gens la-r ?» borieux et actifs , entendant la culture du » bled et l’éducation du bétail , qui sont » à-peu-près les mêmes en ce pays qu’en n Europe , peuvent aisément s y établir ; a? quelques épargnes , prises sur la bonne >3 monnoie qu’ils reçoivent, tandis qu’ils tra- ?» vaillent pour les autres, les mettent en état » d’acheter de la terre et de commencer leur j s» plantation , en quoi ils sont encore aidés » par la bienveillance de leurs voisins et par ?» quelque crédit qu’ils obtiennent. »
Cette peinture de la facilité avec laquelle des jeunes gens robustes peuvent s’établir dans des fermes et plantations est beaucoup plus flatteuse que vraie. Il faut considérer que les terres en Amérique sont , depuis nombre d’années , prise? et occupées jusqu’à.
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une très-grande distance des côtes. II est aisé d’appercevoir que dans les parties) cultivées le seul moyen de se procurer des fermes ou plantations est de lès acheter , et quelquesunes dix guinées l’acre. Si l’émigrant se jette derrière toutes ces terres cultivées, alors n’ayant aucun marché dans l’espace de cinq ou six cents lieues à la ronde , avant qu’ils soit parvenu à abattre les arbres du désert et à rendre sa terre propre au labourage , quelles difficultés 11’ aura-t-il pas eues à surmonter ? Quels voisins y trouvera-t-il ? — Je vais l’en instruire. — Quelques misérables banqueroutiers , qui se sont sauvés des parties cultivées de la contrée pour se soustraire aux atteintes de leurs créanciers ; d’autres , qui ae sont échappés des mains de la justice ; et d’autres , dont les terreins se trouvant usés sur le bord des côtes , s& sont retirés dans ces déserts et y vivent dans la paresse , à-peu-près comme les Indiens, de lâchasse , de la pêche et d’un petit champ labouré. La plupart de ces hommes sont totalement dénués d’argent et de toutes les commodités de la vie. Ils vont couverts de haillons ; ils vivent sous des huttes , dans la misère et la ma!-pri:opteté. Toutes ces pers-
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pectives d’ argent mis de côté pour com- ; mencer l’établissement , de bienveillance des Voisins et d’un peu de crédit , sont agréables et riantes ; mais dans un pays où l’argent est plus rare que dans tout autre pays du monde, on peut imaginer s’il est si aisé de s’en procurer. Il est plus difficile encore d’obtenir du crédit : la confiance est détruite en cette contrée ; les distinctions d’ami et d’ennemi du roi , de fédéraliste et d’antifédéraliste ont pris sa place. La dernière guerre et la difficulté des temps ont répandu l’amertume dans les esprits , et les voisins n’existent plus les uns pour les autres. On ne trouve plus que défiance et inimitié où l’on voyoit régner autrefois la bienveillance et l’hospitalité. Quant à la bonne monnaie , elle est presque inconnue en Amérique ; les guinées et autres pièces d’or sont toutes audessous du poids , rognées et travaillées , en sorte qu’en recevant une somme d’argent on est exposé à se voir trompé si l’on n y apporte la plus grande attention.
Mais peut - être que le docteur appelle h omis monnaie les nombreuses especes de papier- monnaie courant par toute 1 Amérique. Des milliers de familles contrediroient
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en cela M; Franklin ; c’est donc, à mon avis , de la manière suivante qu’on doit lire ses instructions. « De jeunes hommes robustes qui se sentiront capables d’endurer les extrêmes de la chaleur et du froid , et qui voudront se bannir des endroits civilisés et des cites populeuses pour aller habiter des bois et des montagnes désertes , parmi des vagabonds et des brigands aussi sauvages que des Indiens , peuvent émigrer en Amérique. — De pauvres artisans , accoutumés à des travaux agréables et utiles , qui seront jaloux de fournir à ces cultivateurs de terre les instrumens grossiers qu’ils no peuvent faire venir d’Europe assez promptement , peuvent émigrer à cette terre do promission où il leur faudra être bien industrieux , bien fertiles en ressources pour vivre. »
Mais nous pouvons , continue le doc- >5 feur* assurer que toutes personnes jouis- *> sant d’une médiocre fortune , chargées >3 d’un grand nombre d’enfans , et désirant >3 de les élever dans le travail et de laisser >3 un état assuré à leur postérité , trouvent 33 en Amérique des facilités qu’on n’a pas Europe
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Cette assertion mérite quelque attention. Car il pourroit arriver que, sur la foi du docteur, quelques familles jouissant d’une fortune médiocre se vissent ruinées de fond en comble. Premièrement , le passage , sur- tout pour une famille entière / est très-dispendieux , sans parler des embarras et des dangers de la traversée. Ainsi leur voyage en Amérique et le transport jusqu’aux frontières des établissemens ( car despersonnes d’une fortune médiocre ne peuvent aclieter des terres ailleurs) auront déjà sinon épuisé , du moins beaucoup diminué leur trésor. En arrivant ils sont obligés de construire une hutte pour se loger , et commencer déjà à défricher leur terre. Tout le temps qu’ils sont occupés à ce travail , il leur faut acheter fort cher toutes leurs provisions. Si quelqu’un de leur famille vient à tomber malade , ce qui arrive fréquemment sous un climat nouveau , quels embarras ï quelle détresse ! Il y a cent contre un à parier qu’il leur sera impossible de se procurer un médecin, Et quels sont les talens utiles qu’on peut donner à des enfans dans ces contrées désertes f Ils
ont et ne peuvent avoir d’autre exercice ,
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d’antre occupation que la chasse. On les voit ainsi chasser et courir presque nuds dans les bois de la Virginie et de la Caroline septentrionale.
Toute l’industrie américaine est confinée dans les gouvernemens de la nouvelle An* gleterre. A mesure qu’on avance de là vers le sud , on s’apperçoit qu’elle va toujours en diminuant. De plus , il n’est aucun pays sur la terre ou les blancs boivent plus de liqueurs spiritueuses qu’en Amérique. Au lieu du cidre et de la biere , boissons salutaires , ils font usage de Grog r qui est un mélange de rlium et d’eau. Un ouvrier ou un laboureur accoutumés à cette liqueur brûlante i après en avoir bu un verre* est bientôt obligé d’en boire un autre. Ainsi il en contracte l’habitude , et à mesure que cette habitude se fortifie dan& un homme , son industrie se perd. Il devient à la fin tout-à-fait énervé , et pouf toujours livré au rhum. J’ai Vu des milliers de malheureux réduits , par l’usage de cette pernicieuse liqueur , à l’état le plus affreux de marasme et d’éthysie , et des milliers périssent tous les ans par la même cause. Il arrive de là que les ouvriers amé-
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ricains sont en général fort indolens ; et durant la guerre j’ai souvent entendu des maîtres d’attelier desirer de pouvoir faire venir des ouvriers européens qui sont , au moins en arrivant ^ bien plus actifs et plus industrieux.
Je vais maintenant appuyer ces observations de quelques autorités américaines. Un ouvrage intitulé : remarques d’un citoyen
de Philadelphie sur le progrès de la population , agriculture , mœurs et gouvernement de Pensylvanie , dans une lettre à Son ami en Angleterre » , nous donnera une idée claire de la formation des établissemens dans cet état y qui est réputé le premier et le plus heureux de toute l’Amérique.