‹ Mémoires de la vie privée de Benjamin FranklinChapitre 28 sur 33 · Pièces, Fa ag mens · texte numérisé non relu

Pièces, Fa ag mens

« C’est ainsi qu’on donne un prix à l’exis- » tence ; c’est ainsi qu’on est heureux ».

Le foyer de lumière que le philosophe de la nature ne cessoit d’entretenir à Philadelphie , et qui répandait au loin sa régénérante chaleur, ne jettoitpas seulement dans les âmes les étincelles des vertus privées ; il y versoit le feu de la liberté publique , qui compose la vie des nations. Des bords de T Amérique , Franklin , les yeux attentivement ouverts sur les opérations politiques j des métropoles Européennes , notoit leurs ; excès , suivoit la marche de leurs erreurs , relevoit le juste mécontentement qu’inspix oient leurs vexations , observoit la mesure de patience des peuples , prête à être comblée, renforçoit les principes libérateurs, prêchoit cependant la modération et la paix , jusqu’au terme ou il n’est plus permis de souffrir la violence et l’injustice , annonçoit la révolution inévitable ; sa sagesse , combi- , née avec la folie du gouvernement, en faisant j la prophétie de la liberté , l'accomplissait ; et j les Américains ses frères , qui , se sentant j cruellement tyrannisés , se croy oient encore j loin de l’indépendance , étoient déjà les

SUR B. Franklin. 125 premiers citoyens libres ci e 1 tmiveis , dans son génie.

Les ministres d’Angleterre apprécioient l’ascendant de ce grand homme, et craignoient son influence : conformément à leur système corrupteur , ils se persuadèrent qu’en lui accordant un des emplois lucratifs dont ils djsposoient dans les colonies , son intérêt pourroit l’engager à les maintenir sous le joug. Il fut nommé , par le roi , directeur général des postes de l’ Amérique Angloise. Il vit dans cette charge utile le bien de sa patrie et le sien. Il n’appréhenda pas que l’idée de tarir , par la révolution , cette source de richesse à son profit pût affoiblir son zèle pour la liberté de ses frères. Avant la pleine maturité de l’événement , il pouvait perfectionner l’établissement le plus avantageux à la communication des idées , au rapprochement des hommes , et à l’activité du commerce. Il comprit que ses travaux en ce genre accéléreroient eux-mêmes la libéra-

tion de l’Amérique. Il se trouvoit autorise , par sa place , à se transporter continuellement, sans être suspect à la métropole, dans tous les cantons des colonies ; il alloit y reconnoître les dispositions générales , les

tiè Pièces, Fragment

inenager avec, sagesse , augmenter avec prudence l’horreur de l’oppression , et précipiter sans élfort la tendance des esprits vers la conquête des droits de l’homme et du citoyen. Quelques paroles, pleines de ce\ grand sens qui ne permet pas de lés oublier, et qui fait fermenter lès pensées généreuses , lui suffisôierit le soir dans les hôtelleries , durant ia route avec lès voyageurs, par-tout, du milieu des patriotes empressés de le voir , pour jetter à chaque pas pians les âmes les germes du patriotisme et l’amour de lai liberté.

Franklin n’aVoit point une' vertu exagérée. Il etoit dans ses principes , qu’en cherchant les intérêts communs onj assuroit son!

bonheur. Il devoit perdre , il est vrai , un moyen de richesse , en détruisant le gouvernement oppressif, dont il faisoit servir les faveurs personnelles âu bien: public encore plus qu’à son propre avantage ; mais' Sa naturelle simplicité , sa prudente économie lui aCcumuloient assez de fortuné pour être toujours dans l’aisance ; et i! red on toit la grande opulence pour lui-même comme pour ses concitoyens. Sous ce rapport , il ne faisoit donc point de sacrifice.-

jPetit-être croiroit-on plutôt qu’il n’étoit pas généreux de profiter des dons de la cour , et de chercher à eii ruiner la puissance* Mais ce seroit rétrécir le sublime génie d’un sage à la mesure des esprits vulgaires* Franklin faisoit marcher de front deux pensées , de faire monter l’Angleterre elle* même , dans toute son intégrité , aux prin* cipes de la liberté civique , ou d'y élever au moins son pays. Si la première idée réussissoit , et c’étoit celle qui lui pl^aisoit davantage , le parlement anglois auroit eu la pleine représentation nationale et coloniale ; le roi d’Angleterre auroit exécuté les volontés légales des citoyens dans les deux continens ; et la parfaite combinaison de la puissance législative de tous et du pouvoir exécutif d’un seul eût réalisé pour la Grande- Bretagne cette belle constitution destinée au bonheur de la France. Or , il n’étoit possible d’amener le gouvernement de Londres à cette perfection que par les réclamations les plus vives des colonies : il servoit donc , dans ses principes la métropole et la cour ’ en disposant les causes d’un changement qui auroit fait la gloire du parlement et du roi r en assurant la félicité de l’empire.

n8 Pièces, Fragment

Mais , si le système de l’oppression britannique se soutenoit impitoyablement , si la cour s’obstinoit à vouloir écraser les colons , si les bons patriotes de l'opposition en Angleterre ne pouvoient l’emporter sur les mauvais citoyens vendus au despotisme ministériel , alors de viles considérations personnelles ne dévoient point le toucher ; un grand exemple étoit dû à l’univers par les Américains ; la cause des peuples devoit être vengée , et il falloit que la liberté arborât son étendard sur un autre hémisphère. Ainsi toutes les vues de Franklin se concilioient avec la vérité , avec la justice ; et quelle que fût la dernière détermination des oppresseurs , ou il les servoit eux-mêmes en les réduisant à changer et à devenir des citoyens } ou il servoit toujours l’humanité , en établissant le premier gouvernement pleinement libre qui eût encore existé dans le monde.

Les choses et les hommes ainsi disposés , il fut envoyé en Angleterre , par rassemblée de Pensylvanie , pour y défendre , contre les entreprises de la cour , les intérêts des colons. Il ne dissimula rien et Oie gagna rien près des ministres. Mandé

sur B. Franklin. iz$

à là barre dit parlement ; il eut , à lui seul : la dignité de tout un peuple qui naît à l’indépendance. Il ignoroit les questions qu’on alioit lui faire ; mais il se présentai t avec Son génie. Ayant l’interrogatoire les questions étoient préparées ; après , on àuroit cru que c etoierit les réponses ; pas une idée vague ; pas une parole inutile : des pensées simpîès et vastes ; des senti-mens loyaux et généreux ; les assertions les plus hardies , et les raisons les plus convaincantes ; les dénégations les plus hautes , et les plus évidens motifs : la liberté dans sa fierté mâle , et là vérité dan® sa nudité pure : tous les premiers actes dé 1 insurrection américàine prouvés légitimes ; tous les nouveaux projets de la violence anglicane démontrés impuissang.

* Soyons libres ensemble , ou nous le se- » rons sans vous , et malgré vous. Si vous » ne retirez pas vos loix oppressives , nous

* continuerons d’en faire d’indépendantes. » ai vous voulez nous subjuguer , nous » triomphons. Vos armées ! il n’en est point » d’assez nombreuses. Vos forces ! il n’eri

* est pas sur la terre capables de faire plier? » nos volontés. Choisisses entre notre amou£

Page 1