‹ Mémoires de la vie privée de Benjamin FranklinChapitre 29 sur 33 · Partie II. t · texte numérisé non relu

Partie II. t

53 o Pièces , Fragmens

» et notre haine ; mais point de choix » entre les chaînes qui pourraient nous s> asservir ; nous n’en supporterons jamais. » Vous trouverez des hommes que n ulle t» puissance au monde , si grande , qu'elle 03 soit 9 ne pourra dompter». Voilà , messieurs , une foible image de la majesté de Franklin en face de l'Angleterre. Cyîîéas vit à Rome , dans le sénat qui dominait ritalie , un temple. * une assemblée de dieux impassibles, et trembla : Franklin vit à Londres , dans le sénat qui commandoit les mers des deux mondes , une cour , une assemblée de législateurs impérieux , et fut intrépide. Mais le ministre de Tliessaüe parloit en ambassadeur au nom d’un roi ; et qu’étoit un roi devant les Romains ? L’envoyé de Philadelphie parloit en homme* an nom d'un peuple qui se c réoit libre ; et des hommes libres sont les premiers des êtres devant les Anglois, II se retira honoré par la nation , mais convaincu que je parlement , livré aux ministres ^ voudrait faire peser le sceptre sur l'Amérique , et le soutenir par le glaive ; qu'on forcerait ainsi ses frères à défendre leurs droits , à

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consommer leur indépendance , et à gagner la cause du genre liumain.

Il revoie à Philadelphie. Le sage Adams, le grand Wasingthon l’attendoient. -- Le premier congrès se forme ; Franklin y siégé. Tout est résolu : les loix vont se rédiger ; mais déjà elles existent ; tous les colons sont citoyens : les troupes patriotiques vont paroître , les voici ; tous les citoyens sont soldats. Le philosophe de l’humanité , l’ami de la paix , Franklin tenoit prêts , depuis dix années , tous les plans de 1 armee insurgente. Les états des régimens et des compagnies , la solde , les instructions , tous les détails militaires écrits de sa main , deux lustres avant l’insurrection , et déposés dans les archives de Philadelphie (x) , attestent l’étendue et la prévoyance de ses pensées. Venez , Anglois ; armez vos flottes ; versez les gueiriers de vos trois royaumes ; répandez les mercenaires de l'Allemagne sur l’Amérique : elle

(i) Ils y ont été vus par M. Fleury , officier d’un rare mérité , qui a servi avec une grande distinction dans les deux Indes , et qui a eu la bonté de me fournir plusieurs notes importantes , dont j’ai fait usage dans ce discours.

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est libre ; Franklin est clans ses conseils } "Wasingtlion régit ses armées ; vous trouvères partout contre vous la sagesse et la victoire.'

Franklin septuagénaire revenoit du Canada , où il avoit couru , dans la saison la plus rigoureuse , pour' les intérêts de la révolution , et où il avoit traversé > avec Montoommery , les fleuves et les lacs sur les glaces. On le nomme pour aller en France appuyer les efforts de Déan , et décider les secours nu’on devoit attendre d’une nation généreuse qui avoit subi , dans une paix forcée > par les fautes du gouvernement , tout l’or- <nieil impolitique et tous les intolérables outrages du ministère Anglois. Il part à l’instant même ; il n’a pas une pièce d’or ; •

sa patrie n’en a point : il arrive à Paris avec une cargaison de tabac ; comme jadis , au moment où la Hollande voulut être libre, ses députés vinrent à Bruxelles , avec un convoi de harengs , pour payer leur dépense . L’admiration le dévancoit ; l’amour l’accueille. Toutes les voix le célèbrent ; tous les regards le fixent ; tous les cœurs remuassent. Il parle ; il a réussi. Le traité de commerce avec les insurgens est proclamé : les munitions de guerre partent

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Je nos ports : l’ Amérique les reçoit ; sa reconnoissance éclate : les hommes libres du nouveau-monde ont des allies dans 1 ancien ; iis y auront bientôt des émulés*

Vénérable vieillard , philosophe auguste , Instituteur de la félicité de ta patrie , moteur de la liberté Françoise , prophète de la fraternité du genre humain , quel doux bonheur a embelli la fin de ta carrière ! De ton asyle fortuné , au milieu de tes frères qui jouissent en paix du fruit de tes vertus et des Succès de ton génie , tu as chante le cantique de la délivrance des mortels. Tes derniers regards ont vu autour de toi l’ Amérique heureuse , au -delà de 1 océan la France libre , et , dans un avenir prochain, le salut du monde. Les Etats-Unis , formant tous ta famille propre , ont pleuré le père de leur république; la France , ta famille d'adoption , honore le générateur de ses loix ; le genre humain , ta grande famille , te révérera comme le patriarche universel qui a fait l'alliance de la nature avec la société. Ton souvenir appartient à tous les siècles ; ta mémoire à tous les peuples, ; ta*, gloire à V éternité •

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Entre tous les établissemens que M. Franklin fonda , il en est un , sur-tout , remarquable par la manière simple et industrieuse dont le projet en fut exécuté.

Avide de connoissances et ayant un désir insatiable de s’instruire , le jeune Franklin sentit qu a deux mille lieues de l’Angleterre ce n’étoit que par les livres qu’il pourroit y parvenir ; mais comment en avoir , lorsque , dans toute Philadelphie , il n’y avoit peut-être pas , à cette époque , quatre ou cinq cents volumes. Il forma donc une petite société avec quelques jeunes géns qui avoient les mêmes goûts que lui ; et pour d’abord se procurer tous les livres qui étoient à leur disposition , il fut convenu que chacun des membres de la société apporterait ceux qu’il avoit dans le Heu où ils se rassembloient , pour en faire une bibliothèque commune. Cependant cette ressource eût été bien foible ; aussi il ne s’en tint pas là ; il fit consentir la société à contribuer d’une petite somme , tous les mois , pour acheter des livres à Londres ^ et les faire venir. Cette petite société ne tarda pas à être connue ; d’autres jeunes gens voulu-

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rent en être ; nouveau fonds de livres et nouvelles contributions» Les gens de Philadelphie ayant apprisqne la petite société avoit une collection delivres, voulurent en emprunter ; on y consentit bien volontiers, mais à condition qu’ils payeraient une petite rétribution pour les livres qu’on leur prêterait, et elle fut encore employée à les augmenter. Cette rétribution devenant toujours plus forte , et la société prenant de nouveaux ao croissemens ^ on la vit, dans peu d’années , avoir plus de livres qu’il n’y en avoit presque dans toutes les colonies. Enfin cet etablissement eut des suites si heureuses , que cette collection de livres , qui n’avoit d’abord été que celle de quelques particuliers , devint par la suite une véritable bibliothèque • et que les autres colonies, ayant senti les avantages immenses qui xésultoient d’un pareil établissement , Vont adopté , au point qu’à Boston , à New-York, à Charles-Town, dans la Caroline , et dans plusieurs autres endroits, il s’en est formé „ qui ont été l’origine des superbes bibliothèques, qu’on y voit actuellement ; et celle de Philadelphie pourrait aujourd’hui le disputer à plusieurs deg plu* considérables de l’Europe.

Pièces,, F r a g m e n s

En 1776 lô congres envoya M. Franklin en Canada , pour négocier avec les habitans y et les engager a faire cause commune avec les colonies. Mais les Canadiens avoient ete si révoltés des excès des presbytériens de la Nouvelle -Angleterre , leurs voisins , oui avoient détruit et brûlé plusieurs de leurs chapelles y qu ils ne voulurent jamais entendre aux propositions de ces colonies , quoique présentées avec toute levidence qu il sa voit mettre et donner aux choses dont il se Ciiargeoit : le fanatisme est un ennemi du bonheur des hommes , qui sç trouve dans toutes les religions ; et les presbytériens des colonies angloises ont conservé de leur ori ■ gine un sombre dans leur caractère , et un esprit de tyrannie qui s’est déployé nonseulement contre ces Canadiens , mais encore clans beaucoup d’autres occasions. Ayant échoué dans cette négociation , il revint à Philadelphie 5 et le congrès sachant la considération dont il jouissoit en France, le chargea d’y aller continuer , tacher de mettre la dernière main aux négociations que M» Déan avoit entamées manière seerette.

Ayant observé (i) en Angleterre les avantages des papiers-gazettes , des associations connues sous le nom de clubs, et des souscriptions volontaires , Franklin se proposa d’en faire jouir sa patrie, p’abord il publia une gazette qu’il soutenoit, lorsque les nouvelles lui manquoient ^ par des uiorceaux où. la morale étoit presque toujours prér sentée sous la forme d’apologue ; où la raison étoit animée par une plaisanterie douce et naïve ; où la philosophie , sans cesser d’être à la portée des hommes simples pdur qui elle étoit destinée ^ se trouvoit au niveau de celle de l’Europe. C’étoit le Spec* tateur ; mais avec plus de naturel , de simplicité et de grâce , avec un but plus vaste Ct sur-tout plus utile. Au lieu de l’espérance incertaine de corriger quelques-uns des vices d’un peuple corrompu par la richesse et lïiiégalité , c’étoit celle de rectifier les idées s d épurer et d’agrandir les vertus d’un peuple naissant. Plusieurs des

(i) Frsgmens de Çqndorcet.

Franklin , par M. de

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morceaux imprimés alors par M. Franklin ont ete conserves 3 et il en est quelques-uns que \ oltaire et Montesquieu n’auroient pas désavoués.

jamais iî ne permit que cette gazette fût souillée par des inculpations personnelles. Ce moyen facile d’attirer la Raine populaire sur ceux h qui l’on veut nuire lui paroissoit aussi vil que dangereux. Il n’y voyoit qu une arme perfide dont les hypocrites et les factieux se servent avec adresse peur appeller’Ia défiance sur les talens et sur les vertus , rendre incertaines tontes les réputations , détruire l’autorité de la renommée y guide si nécessaire à 1111 peuple encore peu éclairé qui se prépare 0,11 naît à la liberté , et livrer ainsi la confiance publique aux obscurs intrigans qui sauront la surprendre.

— Les Américains n’étoient point alors ce peuple de philosophes qui , par la sagesse de ses institutions , a depuis étonné i Europe. La religion et les travaux nécessaires pour former des établissemens dans un pays sauvage avoient occupé uniquement les premières générations Européennes. M. Franklin voyoit combien ils avoient Lesein

sua B. Franklin* 13^

des lumières de la philosophie ; mais il fafloit le leur faire sentir sans leur annoncer une intention qui auroit trop averti de sa supériorité. Il forma un club parmi ceux des liabitans de Philadelphie dont la fortune se rapprochoit de la sienne. Il 11’étoit composé que de douze personnes , et le nombre n'en fut jamais augmenté. Mais, par son conseil , la plupart des membres établirent bientôt d'autres associations semblables. Par-là il s'assuroit qu'elles ser oient animées du même esprit. Mais il se garda bien de les lier par une confédération sole mn elle , et encore moins par une dépendance de la première société. Il voixloit établir entre les citoyens une communication plus étroite de lumières et de sentimens , leur faire prendre l’habitude de se concerter pour leurs intérêts communs , et non propager ses opinions ou se donner un parti. Il croyoit que si une association privée ne doit jamais se cacher , elle doit encore moins se montrer ; qu’utile ^ lorsqu’elle agit par l’influence séparée de ses membres , par îe concert do leurs intentions , par îe poids que leurs vertus ou leurs talens donnent à leurs opi-

Ï40 Pièces, Fragmens

f ions , elle peut devenir dangereuse si l agissant en masse et formant en quelque sorte une nation au milieu de la nation . elle parvient à créer une volonté publique qui ne soit pas celle du peuple , ,et à placer entre les individus et la puissance nationale une force étrangère qui , dirigée par un fourbe ambitieux * menace-^ roit également et la liberté et les loix.

Il est d’usage dans les clubs d’Angleterre de condamner à une légère amende ceux qui s’écartent des loix de la société. Dans celui de Philadelphie , on en payoit une toutes les fois qu’on se permettoit une expression tranchante. Les hommes les plus, intrépides dans leur certitude étaient obligés d’employer les formules du doute 5 et de prendre dans leur langage l’habitude d’une modestie qui ^ si même elle s ’ar retoit aux paroles , auroit déjà l’avantage de ne pas choquer l’amour-propre d’autrui ; mais qui ? par rinfluence si puissante des mots sur les idées , doit finir par s’é~. tçndre sur les opinions mêmes (i).

(i) Déclarer qu’on n’avoit aucun sentiment danj-

i5 u. k B. Franklin. ï‘4*

Eli même-temps , M. Franklin faisoit adroitement la guerre au fanatisme ? qui dey oit avoir poussé de profondes racines dans un pays que la persécution ayoit peuplé. Ces sentimens dune bienveillance universelle , qui entrent si aisément dans des âmes douces et pures , ces maximes d une vérité simple que le bon sens ne rejette pas , lorsqu’il n’est pas corrompu par une fausse doctrine ^ conduisoient peu-à-peu à l'indulgence et à la raison , et du moins réduisoient à l’impuissance de nuire un ennemi qu’il eût été imprudent d attaquer de front. Ainsi ? à la même époque , dans les deux parties du globe , la philosophie yengeoit l’espèce humaine du tyran, qui l’avoit long-temps opprimée et avilie

iîîosité contre aucun des membres de î assemblée., Professer un égal amour pour tous les hommes j quel que fût leur croyance.

Regarder comme un acte de tyrannie toute atteint^ à Findépea dance* des cultes ou des opinions.

Aimer la vérité pour elle-même , chercher a la con-, noitre , se plaire à l’entendre „ s’efforcer de la propager*’ Telle éroit la profession de foi de cette société, qui tendit de grands services aux assemblées nationales ds la Pêiisilvanie , et ne prétendit jamais à les gouverner,

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«nais elle le combattait avec des armes difierentes. Dans 1 ime , le fanatisme était une ci leur des individus , fruit malheureux de leur éducation et de leurs- lectures. Il suffisait de les éclairer , de dissiper les fantômes d’une imagination égarée. C étaient les fanatiques eux-mêmes que surtout il falloit guérir. Dans l’autre , où le fanatisme , guidé par la politique , avoit fondé sur l’erreur un système de domination ; où , lié à toutes les espèces de tyranïiie , il leur avoit promis d’aveugler les hommes pour qu’elles lui permissent de les opprimer , il était nécessaire de soulever l’opinion , et de réunir contre une puissance dangereuse les efforts des amis de la raison et de la liberté. Il n’y s'agissoit pas d’éclairer les fanatiques , mais de les démasquer et de les désarmer. L’on peut ajouter à ce rapprochement , unique dans l’iiistoire de la philosophie , que les deux hommes qui avoient séparément conçu ce projet salutaire , Voltaire et .Franklin , ont pu se réunir à Paris dans leur vieillesse , jouir ensemble de leur gloire , et se féliciter de leur triomphe.

Le philosophe, qui préparait la félicité de

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son paysen éclairant les hommes pour en for* merdes citoyens , étoit destiné à lui rendre des services plus directs et non moins utiles. Le temps n’étoit plus où la pauvreté des colonies angloises- surfisoit pour empêcher les guerres de l’Europe de s’étendre jusqu’à elles* Déjà elles pouvoient tenter l’avidité d’un ennemi ; et il devenoit également dangereux , pour leur repos et pour leur liberté 3 d’être abandonnées par la Grande- Bretagne ? ou défendues par ses soldats. M. Franklin , qui depuis 1786 étoit secrétaire de rassemblée de Pensylvanie , jugea qu’il fallait profiter d’un moment de guerre où l’Angleterre étoit intéressée à permettre aux Pensylvaniens de prendre , pour la défense de leur territoire , ces armes qui deviendraient un jour nécessaires contre ellemême pour le maintien de leurs droits ; et en 17 44 9 B- forma le plan d’une milice nationale. Le peuple l’accepta. Dix mille hommes forent armés : Philadelphie seule en fournit mille. On offrit à M. Franklin de les commander f il refusa , et servit comme soldat sous M. Laurence , que luimême avoit proposé pour général. Il falloit La tir des forts , et on manquait d’argent :

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il y pourvut par une loterie, dont [il donné le projet.

Le succès de ces mesures éprouvoit une difficulté singulière. Les Quakers sont en grand nombre clans la Pensylvanie ; et dans la pureté des principes de leur secte , ils regardent comme un péché de contribuer , même de leur argent, à une guerre défensive. L effet naturel d une morale exaCTérée » adoptée par enthousiasme 9 est de mettre ses sectateurs dans la nécessité d’en violer les préceptes ^ ou d’ÿ sacrifier les conseils de lai raison et les sentimens de la morale naturelle. Alors ils cherchent à éluder leurs propres loix 9 ils en dissimulent la violation par clés distinctions subtiles , par d’adroites équivoques. Par-là ils évitent de soulever contre eux les fanatiques ou les hypocrites de leur secte , et ils ne blessent point le peuple qui % dans toutes les religions , n’attache sa morale qu’aux mots consacrés (i).

(i) C’est ainsi que les Quakers , sollicités d’accorder une somme d’argent dont on avoit besoin pour acheter de la poudre , en donnèrent pour acheter du bled, du1 seigle et d’autres grains.

Aussi les Dunkars , plus sages que les Quakers , n’ont 4 L Indulgence

sur B. Franklin; 145

L’indulgence philosophique de M. Franklin , et l’adresse de son esprit lui servirent souvent à concilier le patriotisme des Quakers avec les bienséances de leur secte.

Jamais un homme d un esprit plus élevé * d’une ame plus indépendante , ne sut respecter avec plus de scrupule les foiblessesreligieuses et les petitesses d’une conscience trompée ; il avoit pour les esprits débiles et malades ces soins délicats , ces recherches d’égards que les hommes d’une bonté commune ont pour l’infirmité et l’enfance*

L’éducation de M. Franklin ne lui avoit pas ouvert la carrière des sciences , mais la nature lui en avoit donné le génie. Ses premiers essais sur l’électricité annoncent qu’il co.nnoissoit très-peu même cette partie de la physique. Loin de l’Europe, il n’avoit que des machines imparfaites. Cependant il devina bientôt la cause immédiate des phénomènes électriques. Il les explique par l’exis-

jamais voulu consacrer par des formules publiques ni leurs dogmes ni leurs préceptes. Ils ont craint , comme un de leurs chefs le dit un jour à M. Franklin, de s'exposer au danger de professer ce qu’ils ne croy oient plus , ou à la honte de changer d’avis.

Punie JJ .

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tence d'un fluide insensible tant qu’il réste on équilibre , et qui se manifeste soit lorsqu’on rompt cet équilibre , soit pendant qu’il àe rétablit. Son analyse de la bouteille de Leyde est un chef-d’œuvre de sagacité ^ de justesse et de finesse à la fois. Les phénomènes variés et presque merveilleux qu’elle présente dépendent d’un seul fait, la différence d’électricité qui existe entre les deux surfaces isolées d’un corps idio-électrique , et le retour instantané de l’équilibre > quand on établit entr’elles une communication.

Bientôt après il apperçoit entre les effets du tonnerre et ceux de l’électricité une analogie qui le frappe. Il imagine un appareil au moyen duquel il propose d’interroger le ciel ; on tente l’expérience , et la réponse confirme ses conjectures. Ainsi la cause de la foudre est connue. Ses effets si variés , si bizarres en apparence , sont non-seulement expliqués , mais imités : seule preuve vraiment démonstrative des théories qui ne sont pas encore réduites à des loix calculées. On sait enfin pourquoi le tonnerre suit paisiblement certains corps, et en disperse d’autres avec fracas ; pourquoi il fond les métaux , et tantôt brise avec éclat , tantôt semble res-

SUR ë. F RA N KLI N. ï -47

pecter les substances qui les environnent. Mais e etoit peu de pouvoir imiter la foudre; M. Franklin conçoit l’audacieuse idée d’en, détourner les coups. Il a observé qu’une pointe, en rétablissant lentement l’équilibre entre des masses différemment électriques , meme a une distance où des corps mousses n’exercer oient aucune action , arrêtoit ou diminuoit la force des étincelles , et affoiblissoit ou faisoit disparoître tous les phénomènes. Il imagine qu’une barre de fer pointue dont la base s’unissant à la terre humide pourrait établir une communication entre un nuage et le globe , préviendrait 1 explosion de la foudre * et garantirait les objets qui avoisinent le conducteur. Le succès répond à son attente , et l’homme tient dans ses mains le pouvoir de désarmer le ciel.

-h Cette découverte étoit trop brillante et txop singulière pour ne pas réunir contre elle les nombreux ennemis de tout ce qui blesse les idées communes. Cependant l’Amérique , l’Angleterre adoptèrent d’abord 1 usage (les conducteurs : mais au commencement de la rupture , on vit des physiciens anglais chercher , par de trompeuses expé-

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riences , à jetter des doutes sur l’utilité dô ces moyens , et tenter de rayir une découverte à M. Franklin pour le punir de leur avoir fait perdre treize provinces.

Il est malheureusement plus aisé d’égarer une nation sur ses intérêts , que d’en imposer à des savans sur une expérience ; et le même crédit qui avoit pu entraîner les Anglois dans une guerre injuste et funeste , ne put réussir à leur faire changer la forme des conducteurs électriques. Ils se multiplièrent dans la France lorsqu’elle devint alliée de l’Amérique ; à la vérité on y opposa dans quelques villes des sentences de police , comme on y avoit opposé en Italie des décisions de casuistes , mais avec aussi peu de succès. Dans les pays libres , les loix suivent l’opinion ; dans les autres , l’autorité publique la contrarie souvent , mais finit par se soumettre docilement à son influence. Aujourd hui l’usage de ce préservatif est devenu commun chez presque toutes les nations , mais sans y être général. Une longue suite d’expériences ne permet plus de douter de son efficacité. Si les édifices qui en sont munis ont encore quelques dangers à redouter , c’est qu entre les efforts de 'l’homme toujours si bornés et

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les forces de la nature , il ne peut jamais s’établir qu’une lutte inégale. Mais quelle immense carrière ce succès n’ouvre-t-il pa& à nos espérances ? Pourquoi ne verroit-on pas un jour la funeste activité de tous les fléaux céder , comme celle de la foudre , au pouvoir du génie s’exerçant dans l’immensité des siècles ; et toutes les rigueurs de la nature désarmées par un usage heureux de ses dons , ne plus nous laisser sentir que ses bienfaits ?

En 1754 le roi d’Angleterre , qui ayoît Formé le projet d’attaquer la France , convoqua un congrès général de députés des diverses colonies, pour y concerter un système de défense commune. M. Franklin y fut envoyé, et proposa entre elles un plan d’union que le congrès accepta ; mais il ne plut ni aux assemblées particulières de chaque état , ni au gouvernement britannique. Aucune menace n’ayoit fait encore sentir aux colonies le besoin de cette réunion , qui devpit ôter à chacune une partie de son indépendance ; et le gouvernement anglois ctoit à la fois trop habile pour ne pas prévoir ce que cette nouvelle institution prépareroit de résistance à ses entreprises tyranniques ^

ïjo Pièces, Fragmens

et trop peu éclairé pour savoir qu’il ne lui restoit plus que le pouvoir de diriger une révolution , suite inévitable de la prospérité toujours croissante des colonies. L’indolence ou l’orgueil d’un côté , la perfidie de l’autre, firent rejetter un plan formé par la prévoyance et tracé par la sagesse. Vingt-quatre ans après il servit de base au congrès , qui déclara l’indépendance ; et peut-être eût-il été à desirer que , dans la nouvelle constitution, on en eût imité davantage la sage simplicité. On a reproché à M. Franklin d’y avoir accordé un droit négatif à un gouverneur nommé.par le roi de la Grande-Bretagne : mais les circonstances l’exigeoient ; c’étoit le lien qui de voit réunir un rejetton , foible encore, à l’arbre dont il étoit sorti ,, et qu’il ne falloit couper qu’au moment où la jeune plante , après avoir étendu ses racines et développé ses branches ^ auroit acquis assez de vigueur pour croître seule et se soutenir par ses propres forces.

Pendant qu’il resta en Angleterre , en qualité d’agent pour les provinces Américaines , les ministres l’appelloient quelquefois pour le consulter. Ils regardoient comme un ennemi de l’Angleterre quiconque n’é-

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toit pas de leur avis. C’étoit annoncer qu’ils voulaient être trompés, et les gouverneurs des colonies les avoieiit trop bien entendus^ Cependant M. Franklin , fidèle à sa politique , continuoit seul de leur dire la vérité. Aussi, non contens de lui ôter une place en Amérique , où déjà iis n’# voient plus le pouvoir de lui donner 1111 successeur, ils arrêtèrent le paiement de ses appointemens comme député ; enfin ils lui suscitèrent un procès injuste. Dans un pays libre ces procès sont les lettres-de-cacliet des ministres , et c’est ainsi que peu d’années auparavant on Détoit vengé de VVxlkes (1).

(1) L’intérêt qu’ont les ministres à ne pas perdre ces moyens d’une oppression indirecte est une des principales causes qui s’opposent à la perfection des loix Anglaises.

Des loi* criminelles vagues ou qui soumettent à des peines des actions innocentes en elles-mêmes , des loix civiles obscures et appliquées par des tribunaux qui , soit par leur constitution ,, soit par leur peu de force * ne sont pas à l’abri de l’influence , sont autant d’instrumens que l’iridaleoce ou la corruption laissent trop souvent entre les mains du despotisme ; et toute nation qui veut rester vraiment libre , doit se hâter de les lui arracher,

i j 2 Pièces, Fragmens

Le procès de M. Franklin n’eut pas de suites bien graves ; on ne put trouver dans aucune loi un prétexte pour le condamner ; et la vengeance ministérielle se réduisit à lui faire dire publiquement des injures, par un avocat dont la complaisance a depuis été récompensée par les honneurs de la pairie.

— A l’époque où Franklin fut envoyé en France , ce royaume n’avoit pas une constitution libre ; mais les François n’étoient pas esclavès. Si le peuple gémissoit sous une tyrannie arbitraire , et plus encore sous le joug des mauvaises loix , les âmes n’étoient point asservies , les esprits avoient conservé leur indépendance. Elle ne ressembloit pas à ces pays où il n’existe qu’un despote , un trésor et une armée -, il n’étoit pas indifférent que la guerre fût conforme ou contraire au vœu national , et les François étoient déjà dignes que leurs ministres suivissent la politique adoptée chez les nations libres , et que pour ordonner la guerre ils attendissent qu’elle fût sollicitée par la voix du peuple.

Comme négociateur , M. Franklin observoit beaucoup et agissoît peu.

Il laissoit les ministres des puissances alliées décider sur la manière d’attaquer l’An-

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gleterre et cle secourir 1 Amérique , dans la crainte qu’un mauvais succès imputé à ses conseils ou à ses demandes ne refroidit leur intérêt. C etoit à maintenir en France l’idée de la constance et des ressources des Américains , à soutenir cet enthousiasme qui avoit été son ouvrage , qu’il employoit tous ses soins ; tandis qu’observant les mouvemens de l’opinion publique en Angleterre , il épioit l’instant où la chûte du ministère , qui avoit voulu la guerre annonceroit que l’Amérique étoit libre. Il le vit arriver enfin 9 et signa d’une main tranquille le salut et la gloire de son pays, comme il en avoit contemplé d’un œil ferme les dangers et les revers. Ce calme n’éloitpas de l’indifférence; c’étoit le résultat d’une conviction profonde que l’indépendance américaine pouvoit etre achetée plus ou moins cher , reconnue quelques années plus tard , mais qu’elle 11e pouvoit être en danger. C’étoit la supériorité de raison d’un homme qui savoit que le monde moral est assujetti comme le monde physique à des loix certaines , et qui voyoit d’avance dans ces loix immuables le triomphe de sa patrie. G’étoit sur-tout l’absence si rare de toute considération personnelle $ car ce

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sont elles dont l’influence corruptrice souille si souvent l’amour de la liberté par ces inquiétudes , ces craintes , ces fureurs qui le dégradent en le rendant trop semblable aux viles passions de l’intérêt et de la vanité. Le patriotisme de M. Franklin devoit être calme comme celui de Socrate et dePhocion, que des orateurs vendus à des factions ou payés par des tyrans accusoient aussi de ne pas aimer assez leur pays.

La France , durant cette guerre , lui avoit ofîeiL un spectacle bien digne d’intéresser son génie observateur. Il avoit vu les opinions que l’on condamnoit dans les ouvrages des philosophes , établies dans les manifestes ; un peuple tranquille dans ses chaînes antiques s’enivrer du bonheur de briser celles d un autie nemisphere ; les principes républicains ouvertement professés sous un g ou-* vernement arbitraire ; les droits des hommes violés par les loix et par l’autorité ^ mais établis et approfondis dans les livres ; des lumiei es en politique dignes du siècle le plus éclairé et du peuple le plus sage briller au milieu d une foule d institutions absurdes et bai bares ; la nation applaudissant aux maximes de I4 liberté sur ses théâtres , mais obéis-

sur B. Franklin. 155

gant clans sa conduite aux maximes de la servitude ; libre dans ses sentimens, dans ses opinions, dans ses discours même, etpa^ roissant voir avec indifférence cpie ses actions restassent soumises à des loix qu’elle méprisoit. Il lui était aisé de prévoir qu’un peuple déjà si digne de la liberté devoit bientôt la reconquérir , et que la révolution de la France , comme ccdle de l’Amérique , étoit un de ces événemens que la raison humaine peut soustraire à Fempire du hasard et des passions (1).

À son arrivée en France , Franklin (2) s’annonça d’abord comme un philosophe affligé des troubles de sa patrie , et qui détournant ses yeux de tant d’objets de désolation , venoit chercher en France nn séjour plus paisible ; mais il se réunissok à Suas Demie , et correspondoit avec Arthur Lee > et il étoit

(1) Franklin , étant en France , dit un jour dans une société : « Vous voyez la liberté s’établir et fleurir presw que sous vos yeux ; j’oseroîs prédire que bientôt vous s) en voudrez tarer.

(2) Milliard d’Auberteuil.

1)6 Pièces , Fragmens

charge avec eux des négociations du coilgi es auprès de la cour d Espagne , du roi de Prusse et de la maison d'Autriche. On lui conseilla de profiter des circonstances particulières qui Eannonçoient avantageusement parmi les François , et de se rendre peu communicatif. Ce conseil étoit fondé sur la connoissance des peuples , et sur celle en particulier de la nation françoise. Les formes extérieures sont ce qui séduit le plus aisément le vulgaire. Franklin se logea dans un village aux portes de Paris et sur le chemin de Versailles. Il fut demeurer àPassy : dans cette retraite il voyoit peu de monde y et se tenoit sur ses gardes : on se disoit à 1 oreille , que la haine des ministres d'Angleterre pouvoit lui faire courir de grands périls , et cette idée seule le rendoit plus intéressant. Franklin ne venoit à Paris qu'ac-

compagné d’un cortège nombreux., auquel se mêloient des hommes de génie qui, né? gliges et persécutés de leurs compatriotes , n en répandaient pas moins un lustre imposant sur l'étranger à qui ils paroissoient accorder de l’estime. Tout en lui annonçoit la simplicité et l'innocence de ces anciennes mœurs que de grands puilosophes ont si bien

sur B. Franklin. 157

peintes , et qui malheureusement n’ont peutêtre jamais été aussi parfaites que dans leurs descriptions. Franklin ayoit dépouillé la chevelure empruntée qui jadis cachoit en Angleterre la nudité de son front et l’ajustement inutile qui l’auroit laissé au niveau de tous les autres Anglois. Il montroit à la multitude étonnée une tête digne du pinceau du ' Guide (1), sur un corps droit et vigoureux , couvert des habits les plus simpies ; ses yeux étoient ombragés de deux larges lunettes , et sa main chargée d’un bâton blanc. Il parloit peu ; il savoit être impoli sans rudesse , et sa fierté sembloit être celle de la nature. Un tel personnage étoit fait pour exciter la curiosité de Paris ; le peuple s’attroupoit sur son passage ; on demandait quel est ce vieux paysan qui a un air si noble ? et l’on répondoit à l’envi : c’est le célébré Franklin. Il se rendoitdans tous les lieux où les hommes peuvent être rassemblés par des motifs estimables , et partout il étoit annoncé par des applaudissemens. Aux séances publiques de l’académie

(1) Peintre fameux qui réussissait particulièrement dans le portrait des vieillards.

Pièces, Fragmens

des sciences et de 1 académie Françoise , aux audiences du parlement , à l’exposition des ouvrages de 1 académie de peinture et de sculpture, à la société libre d’émulation pour l’encouragement des arts utiles , et dans ces lieux gardés par le mystère , où se trouvent la paix et la liberté au milieu des plaisirs et des arts, qu 'Helvétius et Voltaire ont fréquentés et où il étoit digne de s’asseoir avec eux. Jamais homme ne fut plus honoré sans exciter 1 envie ; et toutes les fois qu’il arrivoit de citer le nom de Franklin , il étoit passé en usage d’ajouter : il est bien respectable. Trois mois après son arrivée à Paris , on voyoit par-tout son portrait gravé.

Cependant on ne pouvoit se persuader dans le cabinet de Londres que la France et l’Espagne prissent parti pour les Américains. Les colonies françoises en Amérique, disoit le lord Germaine dans le parlement , sont peut-être encore plus mécontentes que les nôtres ; seroit-il donc croyable que la cour de Versailles osât encourager une rébellion voisine ? Ne craindroit-elle pas que ses propres colonies rie fussent tentées de participer aux droi ts illimités de la liberté ? Celles de 1 Espagne ne trouyeroient elles pas le coin-

sur B. Franklin. 159

Hierce de toutes les nations plus avantageux que celui de la compagnie de Biscaye ; et la jouissance de leurs trésors plus agréable que l’obligation de creuser des mines pour un monarque Européen ? Le voisinage d'un grand état indépendant seroit pour la France et pour l'Espagne un sujet perpétuel d’inquiétude , et ces cours ne peuvent pas être aveugles à ce point sur leurs propres in^ térêts.

Après les propositions préliminaires (1); Conrad Gérard porteur des pouvoirs du roi de France, datés du 3o janvier 1778, et Benjamin Franklin , Silas Deane et Arthur Lee signèrent à Paris , le 6 février suivant, un traite d amitié et de commerce entre 3a couronne de France et les états-unis de F Amérique ; les députés du Congrès insistoient pour obtenir- en même tems une alliance offensive et défensive , par laquelle le roi s’engageroit non-seulement à reconnoître purement et simplement l’indépendance des états-unis , mais aussi à la garan-

(1) Idem,

l6o P ikcEs, Fragment

tir et à la défendre les armes à la main : cû traité fut refusé. Le roi pouvoit bien regarder l’indépendance des colonies comme existante , mais il ne vouloit point la juger ; il ne pouyoit , par conséquent , la garantir ni entreprendre une guerre pour la soutenir. Néanmoins comme il paraissait que la cour de Londres avoit un dessein formé d’attaquer la France , le roi crut devoir faire avec les états unis une alliance éventuelle et purement défensive.

11 fut convenu , en conséquence , que si la guerre se déclarait entre la France et la Grande-Bretagne pendant la présente guerre entre les états-unis et V Angleterre y sa majesté très chrétienne et les états-unis feraient cause commune et s’aideraient mutuellement de leurs conseils et de leurs forces selon la nécessité des circonstances , ainsi qu’il convient entre de bons et de fidèles alliés. On déclaroit , par l’art. 2 , que l’objet essentiel et direct de l’alliance etoit de maintenir efficacement la liberté , la souveraineté et l’indépendance absolue et illimitée des états-unis , tant en matière de gouvernement que pour l’objet du commerce.

Enfin le roi s’engageoit ; dans le cas où la

guerre

Igtierre se déclareroit entre la France et l’An« gleterrô , à ne poser les armes qu’après qu© l’indépendance et la souveraineté des étatsunis de l’Amérique auroient été reconnus de la Grande-Bretagne.

Ce traité n’étoit alors qu’un être de raison quiii ’empêchoit point les colonies de traiter avec l’Angleterre sans le concours de la.. Fiance , aussi long-tems que la guerre n’étoit engagée que vis-à-vis d’elles seules , et il laissoit le roi et le parlement d’Angleterrè maîtres absolus de la guerre ou de la paix* Il n’a acquis de réalité que par les hostilités commises de la part de l’Angleterre qui. faisoit assiéger Pondichéry, avant même que fee traite fut conclu. Il demeura secret, parce qu au moment de sa conclusion il n’avoit

encore aucune valeur ; mais le traité dé commerce fut notifié à la cour de Londres par le comte de Noailles , ambassadeur dé

France, le i3 mars 1775. Le jour même d®

cette notification , le lord North déclara

au

parlement qu’il regardoit la guerre contre la F rance , comme inévitable.

Le doçteur Franklin parut devant le roi; il

lui xiit présente^ dans la galerie^ par le comtes de Vergennes , HÜîdstfç dç§ affaires étraœ» lyarÙQ il, ^

1 6z Pièces , Fragmens gères. Il étoit accompagné et suivi d’un nombreux cortège d’américains et de particuliers de tous les états que la curiosité avoit attirés. Son âge , son extérieur vénérable , la simplicité de ses habits en une telle cérémonie , tout ce qu’il y a d’heureux et de singulier dans la vie de cet américain augmentait l’attention publique. On battait des jtrmins , et tout annonçoit à l’entour cet enivrement d’imagination dont les François sont plus susceptibles qu’aucun autre peuple , et dont leur politesse et leur douceur augmentent encore les charmes pour celui qui en est l’objet. Sa majesté lui dit ; » as- 3» aurez de mon amitié 'es états-unis de l’A- » mérique ; je suis tres-satisfait en paiti— *> cuber de la conduite que vous avez te- » nue dans mon royaume ». Lorsque le nouvel ambassadeur traversa les cours pour se rendre chez le ministre des affaires étrangères , la multitude l’attendoit au passage, les acclamations publiques le suivirent , et le même accueil dura quelque teins à Paris.

Le traité d’amitié et de commerce étoit le seul qui parut alors; il fut notifie a la cour de Londres par le marquis de Noailles,

sur. B. Franklin. 163

ambassadeur de France ; cette notification fut le signal des hostilités.

Au moment où toutes ces choses se passoient en Europe , l’esprit de division s’étoit introduit parmi es chefs de la nouvelle Angleterre : on commençoit déjà à reprocher au général Wasinghton de nes’être jamais montre victorieux dans les batailles rangées. La cour de Londres entretenoit des émissaires adroits qui paroissoient zélés pour la cause de l’Amérique , travailloient à la renverser, et fomentoient des dissensions entre les chefs des conseils et de l’armée. Des hommes secrètement ennemis de la France cherchoient a inspirer de la défiance pour le gouvernement françois et de la haine pour les particuliers. Quelques aventuriers qui se décoraient du titre d officiers de France, avoient favorisé , par leurs désordres et leurs déréglemens , tout ce que l’on disoit de leurs compatriotes. On avoit aussi cherché à répandre des doutes sur les succès du docteur Fran- \ on refusoit d’employer des sujets choisis parmi les meilleures troupes de France qu il avoit adressées au congrès ; on attendoit même fort peu du commerce de la France , soit à cause des inexpériences pas-

t64 Pièces, FraGmenS

*ées de l’administration dans cette partie/ ou par d’autres raisons ; car dans un pays où le commerce est la yie et qui tient au premier rang parmi les citoyens ceux qui le font avec succès , la franchise et ladioi* ture sont la base des négociations ; au lieu que dans les pays où le commerce ne fixe pas principalement l’attention publique , le marchand est nécessairement rase. Le commerce des monarchies se propage difficilement dans l’univers qui, au contraire, s’est plu dans tous les tems à se voir tributaire des républiques et même de celles a qui la natuie de leur sol n’offroit presque rien quelles pussent échanger.

Cependant la cour d’Angleterre se Jiâtoit de faire partir des commissaires avec des pouvoirs étendus pour offrir la paix à l’Amérique et rétablir l’union telle qu’elle existait en 176a. Le traité avec la ^France avoit été conclu le 6 février , les bills conciliatüires ne furent arrêtés au parlement que le 16 du même mois; maison espéroit qu’en faisant partir les commissaires sur le champ, ils arriveraient assez tôt pour

faire dans les esprits une heureuse diversion , et empêcher que le congrès ne ra r>

sur B. Franklin-. r6f

Mfiât le traité fait à Paris avec ses députés* Le lord Carlisle , homme d’un esprit doux et adroit ; le gouverneur Johnstone , cidevant gouverneur de la Floride, qui s’étoit fait aimer en Amérique par sa franchise, ses lumières et son humanité ; et William Eden , sous-secrétaire d’état , auparavant gouverneur du Maryland , furent chargés de cette mission délicate.

Plusieurs Anglois se persuadoient que le Congrès avoit usurpé l'autorité qu’il exerçoit sur les peuples ; ils savoient que la déclaration d^indépendance n’avoit pas été ré* solue unanimement , et pensoient qu’il seroit facile de gagner un assez grand nombredes membres de cette assemblée pour en» traîner la pluralité.

La cour avoit envoyé à Paris des négociateurs secrets pour tâcher de traiter avec le docteur Franklin, de le tromper ou de le compromettre. Il n’étoit plus tems. Silas Deane avoit quitté Paris pour aller s’embarquer à Toulon sur la flotte du comte d’Es* taing. M. Gérard partoit sur la même flotte,, en qualité de ministre plénipotentiaire auprès du congrès.,

Le lord Abingdon avpït protesté avec rai*

i66 Pièces, Fragmens

son contre tes billsconciliatoires. La cour de Londres n’ayant point rappelle ses armées, ayant au contraire continue les pouvoirs des frères Howe pour agir de concert avec les trois commissaires , qui n etoient par corn séquent que leurs adjoints ; il y a lieu de croire que le roi ni ses ministres n’avoient pas l’intention sérieuse de traiter de bonne loi avec les Américains , mais seulement de les engager à rompre le traité qu’ils avoient conclu avec la France ; de gagner . s’il étoit possi¥te , une partie des membres du congrès et les prssidens des provinces» On se proposoit de profiter du moment où ils auroient perdu leurs alliés pour les réduire au plus dur esclavage.

Après avoir achevé son grand ouvrage,, M. Franklin fut plus solitaire dans sa retraite de Passy. Une société peu nombreuse, quelques amis , des travaux faciles remplissoient le soir d’une belle vie. Mais une infirmité douloureuse en troubla le cours ; dès ce moment son ame se tourna vers sa patrie , et il quitta la France , à qui , pour prix de

ses services , il laissent un grand exemple , et des leçons qui ne dévoient plus rester lông-tems inutiles. Il s’embarqua dans un port d’Angleterre , où il fut accompagné par M. le Veillard qui , pendant son séjour à Passy , lui avoit constamment prodigué tous les soins d’une tendresse filiale , et avoit voulu retarder l’instant si douloureux d’une séparation éternelle. Mais M»

Franklin ne fit que toucher les côtes d’Angleterre , et il eut la générosité d’épargner à seâ ennemis humiliés le spectacle de sa gloire. S’il regardoit les François comme ses amis , les Anglois étoient pour lui des parens, dont on aime à oublier les torts r et à l’égard desquels on doit respecter encore les liens de la nature „ quand même leur injustice les a rompus.

Son entrée à Philadelphie fut un triomphe. Il marchoit au milieu des bénédictions d’un peuple libre , en qui un intervalle de plusieurs années n’avoit pas affoibli le sentiment de ses services.

Les guerriers , qui avolent versé leur sang pour l’indépendance assurée par sa courageuse sagesse , s’honoroient de lui montrer leurs glorieuses blessures ; il étoit entouré

168 Pièces , Fragmens

de vieillards qui avoient demandé au ei,el de vivre assez pour le revoir encore , et d une génération nouvelle qui s’empressoit de connoitre les traits du grand homme dont les talens , les services , les vertus avoient excite dans leur cœur les premiers élans de F enthousiasme. Il s'avançoit dans ce port désormais ouvert à toutes les nations ; il revoyoit dans un état de splendeur cette maison d’instruction publique , et cet hôpital dontl etablissement avoit été un de ses premiers services , dont les accroissement étoient dus à sa sage prévoyance , et dont le succès remplissoit ses vœux les plus chers,, le soulagement de l’humanité souffrante et les progrès de la raison. Il portoit ses regards sur ces campagnes liantes , embellies par la liberté , dans lesquelles , au milieu «les monumens de la prospérité publique , quelques vestiges des ravages de l’Angleterre 31e servoient qu’à faire goûter davantage les plaisirs de la paix et de la victoire ; et dans ce jour qui lui retraçoit et les douces pensées de sa jeunesse et le souvenir plus doux encore de ses utiles travaux, son ame réunissoit en un seul instanttout cç que dans une longue yie elle avob goûté de bonheur et de gloire»

A ces divers traits nous ajouterons seulement quelques observations sur son caractère. L’humanité et la franchise (i) etoient la base de sa morale ; une gaiete habituelle, une douce facilité dans la vie commune f une inflexibilité tranquille dans les affaires importantes formoient son caractère. Ces deux dernières qualités s unissent aisément dans les hommes qui, doués d’un esprit supérieur et d une ame forte , abandonnent les petites choses au doute et a 1 indiifesrence. Son système de conduite étoit sim-» pie ; il cherchoit à écarter de lui la douleur et l’ennui par la tempérance et le travail : le bonheur , disoit-il , comme les corps , se compose dl Siemens insensibles* Sans dédaigner la gloire , il savoit mépriser les injustices de l’opinion ; et, en jouissant de la reconnoissance , pardonner a 1 envie.

Dans sa jeunesse , il avoit porte le pyrrhonisme jusques sur les fondemens de la morale ; la bonté naturelle de son cœur <, la droiture de son esprit étoient ses seuls guides , et ils l’égarèrent rarement. Plus tard ,

^ i ) Eîcge de Franklin 5 par 3VL de Condorcet*

tjo Pièces, Frac mens

il reconnut qu’il existoit une morale foudee sur la nature de l’homme , indépendante de toutes les opinions spéculatives , anterieure a toutes les conventions. Il pensoit que nos âmes recevoient dans une autre vie la récompense de leurs vertus et la punition de leurs fautes ; il croyoit à l’existence d’un Dieu bienfaisant et juste à qui il rendoit dans le secret de sa conscience un hommage libre et pur. Il ne méprisoit pas les pratiques extérieures de religion , les croyoit même utiles à la morale , mais il s’y soumettoit rarement. Toutes Iss religions lui paroissoient également bonnes y pourvu qu’une tolérance universelle en fut le principe , et qu’elles ne privassent point des récompenses de la vertu ceux qui , en la pratiquant , sui voient une autre croyance ou n’en professoient aucune.

^ Application des sciences physiques aux usages de la vie , à l’économie domestique étoit souvent le sujet de ses recherches ; il y trouvoit le plaisir de prouver que , même dans les choses les plus communes , la routine et l’ignorance sont de mauvais guides 3 et que nous sommes bien loin d’avoir épuisé

SUR B. Franklin. 171

ce que la nature prépare de ressources a ceux qui savent l’interroger (1).

Il n’a écrit sur la politique que des ouvrages commandés par les circonstances.

On voit qu’il cherche toujours a ramener les questions aux élémens les plus simples, à les présenter de manière que les hommes les moins instruits puissent les entendre et les résoudre. C’est à eux qu’il s’adresse toujours. C’est tantôt une erreur dont il veut les détromper , tantôt une vérité utile à laquelle il veut doucement préparer leurs esprits , afin qu’ils la reçoivent , et sur-tout qu’ils la conservent. On y chercheroit vainement une ligne , qu’on puisse le soupçonner d’avoir écrite pour sa gloire.

Souvent il employoit ces formes qui ne

( 1 ) Il s’est occupé long-temps , et à plusieurs repris ses , des moyens de perfectionner les cheminées , de concilier l’économie du combustible , l’intensité , l’égalité de la chaleur et le renouvellement de l’air dans les endroits échauffés. Plusieurs années avant sa célébrité , et k temps où il a commencé à jouir d’une fortune indépendante, on lui proposa un privilège pour un poêle qu’il avoit imaginé ; il le refusa. T ai profité des inventions des autres , répondit- il, ri est-il pas juste quils profitent des miennes ?

Pièces , Fr a g me n s

•déguisent en apparence la vérité que pour la rendre plus sensible , et , au lieu cle rapprendre y laisser le plaisir de la deviner. Ç est ainsi qu en paroissant enseigner les ^moyens les plus sûrs de diminuer rétendue dun état qu on trouve trop difficile à gouverner y il met au jour l’imprudence de la conduite du ministère Anglois à l’égard de* l’Amérique ; ou que pour montrer! injustice des prétentions de la Grande-Bretagne sur ses colonies^ il suppose un rescrit par lequel le roi de Prusse soumet l’Angleterre à des taxes 9 sous pretexte que les habitans. des rives de l’Oder l’ont autrefois conquise pu peuplée*

Sa conversation étoit comme, son style *

toujours naturelle et souvent ingénieuse.. Dans sa jeunesse , la lecture de Xénophon lui avoit donné le goût de la méthode so~ çratique ^etil se plaisoit à Remployer v, tantôt par des questions adroites /conduisant ceux; qui souten oient une opinion fausse à ja réfuter eux- mêmes ; tantôt par une application de leurs principes à- des objets familiers ^ les obligeant à reconnoître la vérité dégagée des nuages dont la routine ou les préjugés l’avoient environné ;

SÛR B, Franklin. vjy

d'autres fois décidant par un apologue , pal? un conte ? par mie anecdote , des questions que 1? orgueil d’une discussion sérieuse auroit obscurcies. Charge de demander l’abolition de l’usage insultant d’envoyer les malfaiteurs [dans les colonies , le ministre lui alléguoit la nécessité d’en délivrer l’Angleterre. Que diriez-vous, répondit-il , si nous ordonnions l’exportation des serpens à sonnette (1).

M. Franklinjne s’étoit pas formé un système général de politique ; il examinoit le$ questions à mesure que l’ordre des événeinens ou sa prévoyance les présentoit à son* esprit , et il les résolvoit avec les principes qu’il puisoit dans une ame pure et dans un esprit juste et fin. En général il parois-; soit ne pas chercher à donner d’une seule fois aux institutions humaines le plus grand degré de perfection ; il croyoit plus sûr de l’attendre du temps ; il ne s’obstinoit pas à combattre de front les abus, il trouyoit plus prudent d’attaquer d’abord les erreurs qui en sont la source. Il avoit , en poli-

( i ) Je lui ai entendu raconter ce trait , qui a été ridiculement défiguré dans quelques : uns de nos journaux;

374 Pièces , Fragmens

tique comme en morale , cette sorte d’indulgence qui exige peu , parce qu’elle espère beaucoup , et qui pardonne au présent en faveur de l’avenir ; il proposoit toujours les mesures les plus propres à conserver la paix , parce quelle ne livre ni ïe bonheur des hommes aux hasards des événemens , ni la vérité aux intérêts de parti. Il préleroit le bien qu’on obtient de la raison à celui qu’on attend de l’enthousiasme , parce qu’il se fait mieux , arrive plus sûrement , et dure plus longtemps. En un mot sa politique étoit celle d’un homme qui croit au pouvoir de la raison et à la réalité de la vertu , et qui avoit voulusse rendre l’instituteur de ses concitoyens avant d’être appeilé à en devenir le législateur.

Pour retracer à nos lecteurs l’idée de cette simplicité , de cette bonho'mmie dont Franklin aimoit à revêtir les conseils de sa sagesse et les fruits de ses profondes méditations , nous transcrirons ici le petit ouvrage dont on a parlé ci-dessus.

sur B. Franklin. 175

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